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La maladie vient des étrangers (c’est même à ça qu’on la reconnaît)

17/03/2020 un commentaire

Nous avons tous quelque part dans notre arbre généalogique un arrière-grand oncle parti à la guerre de 14 et revenu avec une gueule cassée ou des poumons moutardés ou pas revenu du tout mais avec une médaille. Enfin je dis ça j’en sais rien, je dis ça parce que moi j’en ai un, il se prénommait Henri, j’ai sa médaille et son diplôme posthume dans un cadre, sans me vanter ça m’inscrit dans l’Histoire, n’est-ce pas. Nous avons tous quelque part dans notre arbre généalogique une arrière-grand-mère qui a choppé la grippe espagnole. Enfin je dis ça j’en sais rien, je dis ça parce que moi j’en ai une. Elle se prénommait Maria. Elle a attrapé la grippe dite espagnole au moment où cette maladie était à la mode, en 1919, et qu’elle était enceinte. Sa fille (ma grand-mère) est née prématurée à cause de la maladie, à sept mois et deux kilos, et a bien failli y passer. La légende familiale dit que c’est le lait de brebis qui l’a sauvée, puisque sa mère ne pouvait plus l’allaiter.

La grippe espagnole (1918-1919) est, de toute l’histoire humaine, le plus grand fléau viral international (avec la peste noire du XIVe siècle). Elle a tué entre 28 et 50 millions de personnes (dont 240 000 en France), fourchette imprécise qui dans tous les cas coiffe au poteau la Première Guerre Mondiale (je lui mets des majuscules en plus à cette salope) qui, juste avant, fut certes longue et massacrante et ne m’a pas tout-à-fait déçu mais n’a fait en comptant tout bien, même les soldats inconnus, que 18,6 millions de morts.

Là où les choses deviennent comme toujours intéressantes, c’est lorsqu’on s’interroge sur le sens des mots qui passent par nos bouches comme des postillons toxiques. En quoi cette grippe était-elle espagnole ? Est-elle née en Espagne ? Est-ce en Espagne qu’elle a fait le plus grand nombre de morts ? Pas du tout. Cette grippe-là, selon les hypothèses, serait née aux États-Unis ou en Indochine (colonie française) et a été importée en Europe par la guerre ; les pays les plus touchés sont, sans surprise, les plus peuplés (la Chine et l’Inde, déjà à l’époque). Alors quoi ?

En 1918 la Première Grande Salope battait son plein, foire internationale au suicide obligeant les malheureux paysans-bidasses des quatre coins du globe (c’est amusant aussi cette expression, un globe avec des coins, bref pardon c’est pas le sujet) à quitter leur bled natal, par exemple l’Indochine ou le Texas, pour le front européen. Puis de rentrer estropiés et donc de faire transiter dans leur épiderme la Grippe fatale et d’en faire profiter tout leur village. La grippe est devenue aussi mondiale que la guerre, l’une dommage collatéral de l’autre. Mais, comme on sait, la première victime de la guerre est la vérité (phrase merveilleuse attribuée à Kipling et applicable à n’importe quelle guerre même celle de Macron, Nous sommes en mensonge, Nous sommes en mensonge…), et en conséquence l’existence du virus mortel a été cachée par les pays belligérants afin ne pas décourager leurs vaillants martyrs pour la Nation. La grande muette a parfaitement joué son rôle ancestral de censeur et de storyteller. Grippe ? Quelle grippe ? Vous avez vu une grippe, vous ? Je n’ai vu que des héros qui ont offert leur poitrine à la mitraille de l’ennemi, disait le Ministère de la Guerre en pinçant les lèvres comme la grenouille à grande bouche quand elle demande Y’en a beaucoup par ici ?

Mais l’Espagne, elle, n’était pas en guerre. Ce qui fait qu’en Espagne, on en parlait, de la maladie. Les autres pays regardait l’Espagne en fronçant les yeux de réprobation : que dites-vous, il y aurait une maladie mortelle chez les Espingouins ? C’est sûrement parce que ces bouffeurs de paella ne sont pas comme nous, ils sont faibles génétiquement et sans doute dégénérés moralement. Fi, heureusement, pas de ça chez nous, ici nous avons le bon air, et la meilleure armée, et Dieu en plus, c’est dire si nous sommes les plus forts, allez c’est parti les gars on retourne au front hop hop.

Pourquoi je vous raconte ça en ces temps de maladie mondiale dommage collatéral de la mondialisation ? Parce que j’ai lu que Donald Trump, abruti en chef, vient d’affirmer son soutien à toutes les courageuses compagnies américaines (notamment aéronavales) qui sauront lutter contre le « virus chinois » . Il va peut-être construire un mur ?

Ceci dit, pas de quoi pavoiser en France, pays de tradition xénophobe toujours prompt à chercher un bouc émissaire à sang impur : il paraît que le racisme anti-chinois, autrefois plutôt bonhomme façon Balkany et son ami « Grain-de-riz » progresse en flèche et que l’insulte « Sale Chinois » connaît une vogue sans précédent.

Bob le Coronave

10/03/2020 Aucun commentaire
Bob au temps de sa jeunesse, avec ses amis Tsing-Tao, Giuliana et Jo-Jo qui boude à l’arrière-plan, sacré Jo-Jo.

Cette nuit, pendant que je toussais me mouchais raclais et crachais mes glaires m’est venue l’inspiration d’une nouvelle, ou d’un roman, peut-être même d’une saga en plusieurs tomes selon les remous de ma fièvre.

L’action se passe chez les coronavirus. Le héros est le jeune Bob le Coronave, fringant et intrépide agent infectieux prêt à croquer le monde à pleines dents sous sa forme intracellulaire. Au début de l’histoire on le découvre dans un bouillon de culture en train de discuter le coup avec ses potes Jo-Jo, Tsing-Tao et Giuliana, l’ambiance est détendue mais soudain la conversation s’échauffe en abordant le terrain glissant de la théologie. Car Jo-Jo, l’ex-ami d’enfance de Bob, autrefois si gentil et tendre, s’est récemment éloigné de lui, il est devenu cassant, brutal, dogmatique. Depuis qu’il est entré dans une phase mystique, Jo-Jo s’est en effet radicalisé, il s’applique à faire ses cinq prières par jour tourné vers Wuhan et ne fréquente plus que des virions aussi pieux que lui, qui se laissent pousser les capsides de protéines pour plaire au Tout-Puissant.

Jo-Jo élève la voix et professe en écarquillant les acides nucléiques que Dieu a créé le coronavirus à son image, parfaite et indestructible, la preuve en est que les coronaves sont au sommet de l’évolution et de la chaîne alimentaire, qu’ils accomplissent ainsi leur destinée manifeste d’enfants chéris du Très-Haut, et que c’est donc rendre hommage à Dieu que de contaminer, coloniser et conquérir tous les animaux, surtout ceux-là, là, les arrogants, ceux qui marchent debout et se croient partout chez eux. On va leur rabattre leur caquet à ces impies qui se prennent pour les superprédateurs alors que c’est nous, par l’autorité suprême de l’Eternel ! Châtions-les sans pitié, qu’ils crachent leurs mères ces bestiaux mécréants et qu’ils crèvent si possible, qu’au moins on les mette en coupe réglée en esclavage tremblant à genoux devant leurs toilettes pour rendre hommage au Glorieux Miséricordieux créateur des coronaves, qu’ils n’aient plus jamais aucune autre idée en tête que nous obéir.

Les autres ne sont qu’à moitié convaincus par la diatribe de Jo-Jo et tentent de le modérer. Giuliana rétorque que c’est abusé, elle suggère que peut-être le Tout-Puissant dont après tout il est un peu orgueilleux de prétendre connaître les desseins a créé tout ce qui vit y compris les andouilles à deux bras deux jambes deux poumons qui crachent dont parle Jo-Jo, et qu’il ne faudrait peut-être pas les éradiquer sans arrière-pensée car si ça se trouve Dieu a prévu quelque chose pour eux aussi, mais Jo-Jo la traite de lâche de couille molle et de traitresse à ses frères et sœurs. Tsing-Tao prend alors la parole tout en se repeignant les spikes et en remontant ses lunettes de soleil sur son brin d’ARN : Putain mais arrêtez de vous prendre la quiche les gars c’est bon faut se détendre c’est pas grave tout ça tant qu’on trouve à bouffer sur la bête et qu’on peut tirer un coup pour répliquer notre ADN dans les cellules des autres grands couillons on sera les rois du monde ah ah ah ils sont pas près de le trouver leur vaccin ya-houuuuuuuuu ! YOLO ! life si good !

Bob écoute ses amis accoudé à sa coque protéique, mais il reste sur son quant-à-soi. Il est secrètement amoureux de Giuliana et rêverait de l’épater en mettant tout le monde d’accord grâce à un argument brillant et définitif… Mais il a aussi d’autres ambitions dont il n’ose encore s’ouvrir à personne. Il brûle de l’envie de découvrir le monde, qui paraît-il regorge de merveilles, de dangers et d’aventures. Ces bipèdes mammifères qui leur servent d’écosystèmes méritent peut-être d’être étudiés scientifiquement, car on ignore encore presque tout d’eux, ont-ils une conscience ? Ont-ils une âme comme nous ? Bob sait qu’il risque un procès en blasphème s’il profère publiquement une telle hypothèse. Et les fameux antibiotiques, ou ce vaccin dont le bruit a couru d’une spirale virale à l’autre, auréolés d’une grande puissance de destruction, sont-ils réels ou ne sont-ils qu’une légende urbaine millénariste pour faire peur aux enfants coronaves ? Et le mythique Patient zéro, nimbé du mystère des origines, qui aurait hébergé l’ancêtre de Bob et de tous les siens, existe-t-il quelque part et détient-il encore des secrets ? Tellement de quêtes l’attendent, et peut-être n’attendent-elles que lui ! Peut-être est-il le Coronave élu, choisi, celui qui surmontera les périls et apportera à son peuple la lumière et l’émancipation !

Je n’arrêtais pas de renifler et les scènes me venaient toutes seules les unes à la suite des autres. Je me disais que ce pitch avait tellement de potentiel qu’on pouvait en tirer une série télévisée en six saisons facile. Si je dégote les coordonnées de Netflix j’irai leur proposer mais je les préviendrai que je ne serre la main à personne. Ah et aussi insister pour qu’ils mettent le paquet parce qu’en effets spéciaux numériques ça va coûter bonbon, il ne faut surtout pas une production cheap genre série française, misons sur l’international. J’exigerai par contrat d’avoir mon mot à dire sur le casting et je proposerai Timothée Chalamet pour le rôle de Bob.

Je me suis demandé un court instant si Bob était le prénom idéal pour mon héros, peut-être que Kevin irait mieux. Et puis finalement la fièvre a dû baisser et j’ai réussi à me rendormir.

Garmonbozia

06/12/2019 2 commentaires
Innocence sacrifiée sur fond bleu, figure A
Innocence sacrifiée sur fond bleu, figure B

Le 16 octobre 1984, alors que nous étions devant la télévision, le petit Grégory Villemin, 4 ans, était retrouvé mort, ficelé et visage couvert. Au beau milieu d’un décor froid, brumeux et sinistre, obstrué par d’infinies forêts de sapins, son corps dérivait lentement comme un bois flotté à la surface de la rivière. Même si l’entourage de l’enfant a été maintes fois soupçonné du meurtre, les sordides secrets de famille n’ont pas été élucidés, l’assassin n’a jamais été retrouvé, et depuis 35 ans l’affaire baigne dans une bouillie immonde faite de terreur, de chagrin et de douleur.

Sept ans après Grégory pourtant, alors que nous étions toujours devant la télévision, la jeune Laura Palmer, 17 ans, était retrouvée morte, ficelée et visage couvert. Au beau milieu d’un décor froid, brumeux et sinistre, obstrué par d’infinies forêts de sapins, son corps dérivait lentement comme un bois flotté à la surface de la rivière. L’entourage de l’adolescente a été maintes fois soupçonné du meurtre, et les sordides secrets de famille ont fini par être partiellement élucidés grâce à la clairvoyance de l’agent Cooper qui arriva sur les lieux fort d’un regard neuf, conscient que cette affaire ressemblait à une autre, survenue quelques années plus tôt, et qu’il suffisait de recouper les indices. Ainsi l’assassin de Laura fut identifié par Cooper. C’était un nommé Bob (parfois appelé Killer Bob ou orthographié en majuscules, BOB), esprit maléfique échappé d’une dimension occulte où la nourriture favorite des démons est le Garmonbozia, bouillie immonde faite de la terreur, du chagrin et de la douleur des êtres humains.

Pour autant, l’affaire Laura Palmer n’était pas classée. Bob n’existant pas sur le plan matériel, il devait pour s’incarner prendre possession d’un hôte humain. Dès lors, s’exclamer Eurêka c’est Bob qui a fait le coup ne pouvait marquer la résolution du meurtre et ne faisait que déplacer l’énigme : on ne savait toujours pas qui, parmi les proches de la jeune fille, avait eu le bras armé par Bob (bon, en fait si, on a fini par le découvrir un peu plus tard, mais je ne vais pas tout spoïler, non plus). Dire C’est Bob ne vaut guère mieux que ne rien dire du tout. Car cela revient ni plus ni moins à dire lorsqu’un grand malheur advient Il faut que le Diable y soit, ou C’est le Bon Dieu, C’est la vie, C’est le Destin, C’est la faute à la Malchance, C’est pas moi c’est Satan qui m’a fait faire des trucs… cela revient en somme à invoquer n’importe quelle force métaphysique et métaphorique manipulant en secret les humains et leurs pulsions mauvaises.

Voilà pourquoi je puis affirmer, sans la moindre ambiguïté et cependant sans prendre un risque exagéré : « C’est Bob qui a tué le petit Grégory le 16 octobre 1984, et dans la Loge Noire, derrière le rideau rouge, on se régale encore du Garmonbozia excrété en abondance par toute la famille Villemin et par la population française » . Par cette affirmation je serai toujours moins toxique que Marguerite Duras lorsqu’elle se mêlait de donner son avis, et accusait frivolement la mère, Christine Villemin, du sublime assassinat de son garçon.

La géniale série Twin Peaks de David Lynch, longue variation rêvée, à la fois loufoque et sordide, sur le film noir et donc sur l’essence du mal, est la mère de presque toutes les séries (du moins, les bonnes) qui ont déferlé sur nous au XXIe siècle. Elle a fait son retour inespéré en 2017 pour une saison 3 qui n’expliquait rien du tout, encore heureux, et renchérissait dans l’angoisse poétique et le garmonbozia. L’ahurissant épisode 8, le plus beau peut-être, révélait (?) comment Bob fut libéré à la surface de la terre le 16 juillet 1945 lors de l’explosion de la toute première bombe atomique, nommée Gadget, sur le site d’Alamogordo, Nouveau Mexique, explosion réussie qui conduisit le physicien nucléaire Kenneth Bainbridge à prononcer cette phrase historique, « Now we are all sons of bitches » (Maintenant nous sommes tous des fils de pute), mais cette information n’est pas une réponse, c’est une question.

La même année 2017 (hasard ? Je ne crois pas, suggèrerais-je finement, avec un sourire entendu et en enroulant mystérieusement mon index autour de mon menton) l’affaire Grégory faisait elle aussi son grand retour, pour une énième saison, une énième mise en examen (sans suite) d’un membre de la famille et, coup de théâtre, le suicide de ce juge Lambert qui fit beaucoup pour embrouiller l’affaire au lieu de la démêler.

En 2019 enfin, l’affaire Grégory trouvait non pas sa conclusion mais son accomplissement en devenant à son tour une série télé, et l’une des plus palpitantes qu’on ait vues depuis Twin Peaks : Grégory, série documentaire en 5 épisodes réalisée par Gilles Marchand, qui fut le scénariste de Harry un ami qui vous veut du bien et le cinéaste de Dans la forêt, deux fictions remarquables où déjà planait l’ombre de Bob.

Je pensais que cette série allait m’intéresser, mais non, bien au contraire, elle m’a passionné. Flashback : j’ai vécu l’affaire de 1984 avec la même sidération, le même écœurement et la même curiosité louche que toute la France, en baignant dans les médias de l’époque, télé radio journaux, j’étais lycéen et je lisais en ricanant Zéro, journal bête et méchant. Mais un aspect m’avait totalement échappé, et cet aspect m’est révélé par cette magistrale série : si, trois mois après la mort du marmot, toute la meute (presse, justice, police – toutes trois incarnées par des hommes, ainsi que le public) s’est retournée contre la mère, Christine Villemin, en l’accusant d’infanticide sans le moindre début de mobile invoqué, c’est par l’effet d’un sexisme particulièrement retors. Tous ces messieurs ont estimé, impatientés par le piétinement de l’enquête, que désigner la mère comme coupable donnerait une super histoire ! Et pourquoi ? Ben parce que c’est une femme. Les femmes sont ainsi, vous savez, elles sont méchantes, elles sont folles, elles sont sorcières, elles font un pacte avec Bob et couchent avec lui dans des positions bizarres lors du sabbat dans des lieux de débauche au fond de la forêt et parfois même sur la frontière canadienne. Une chasse aux sorcières, c’est exactement cela qui s’est passé, et la mentalité anti-féministe en filigrane dans cette affaire vient de me saisir 35 ans après les faits, d’autant plus que j’en ai été complice moi-même, vaguement et passivement, puisque moi aussi je trouvais que c’était une sacrée bonne histoire, cette mère qui tue son enfant, un retournement de sens formidable, c’était tragique, c’était Médée, c’était « forcément sublime » comme écrivait la Duras qui aurait mieux fait de la fermer et n’aura réussi à prouver ce jour-là qu’une chose : les femmes, même les brillantes artistes, sont parfois les complices de l’anti-féminisme rampant.

Et maintenant la dernière couche, repliée sur elle-même.

Alan Moore racontait dans Dance of the Gull-Catchers comment il avait pris conscience, après cinq ans consacrés à son livre sur Jack l’Éventreur From Hell, qu’il n’était qu’un chasseur de mouettes parmi des milliers d’autres, c’est-à-dire un détective amateur se piquant à son tour de résoudre enfin l’affaire jamais classée de l’Éventreur (1888) et ne faisant qu’ajouter à la pile sa compilation, sa théorie, une version de plus, une histoire, un sursaut d’excitation à cette inextinguible folie collective, cette passion pour un crime atroce. De la même façon, la série documentaire sur l’affaire Grégory ne fait pas seulement rendre compte d’une folie collective qui agite l’opinion française depuis 35 ans ; elle en est partie prenante, et joue son rôle de brise sur les braises.

C’est ainsi que depuis sa diffusion, les internautes enquêtent, perquisitionnent, recoupent, échafaudent, accusent et dénoncent (dénoncent, surtout, parce que c’est la chose la plus facile à faire en ligne et Internet comme on sait est un tribunal populaire), bref à la faveur de la série qui ranime leur curiosité, ils se montent à nouveau le bourrichon par centaines sur l’Affaire. Et que constate-t-on ? Que nombreux et virulents sont les tenants de la culpabilité de Christine Villemin. Alors même qu’aucun mobile crédible n’est formulable et que son innocence a été matériellement démontrée. Pourquoi alors est-elle la coupable rêvée ? Parce que. C’est une femme, voilà tout (voir plus haut).


Développement et épilogue inattendu en 2025 : ici.

La religion nuit gravement

21/11/2019 4 commentaires

Paul Veyne a posé dès 1983 une excellente question dont la réponse ne peut qu’être ambiguë, mesurée, documentée, provisoire, débouchant sur de nombreuses autres questions au lieu de certitudes, et c’est à cela même qu’on reconnaît les excellentes questions : Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Pour mémoire, il faut toujours considérer avec circonspection les questions et les réponses les plus courtes, évidentes, assurées et définitives, elles sont la marque des religieux ou d’autres catégories de complotistes.

Ce matin, rencontre avec une classe de CP-CE1.

« Bonjour les enfants ! Aujourd’hui je viens vous parler de la mythologie grecque. Un mythe c’est une histoire. Une mythologie c’est un ensemble d’histoires qui ont des liens entre elles. Ces histoires-là ont entre 2000 et 3000 ans et on se les raconte de génération en génération parce qu’elles nous font toujours autant rêver, avec leurs héros et leurs monstres, leurs aventures fabuleuses, leurs voyages, leurs batailles, Ulysse, Thésée, Hercule… Je vous ai préparé une petite pile de livres, de contes, de romans, de bandes dessinées, et même de musiques, parce que ces histoires ont pris toutes les formes pour arriver jusqu’à nous, on verra bien ce que j’aurai le temps de vous raconter ! »

« La mythologie grecque a laissé de solides traces dans notre manière de voir et de dire le monde, puisque nous continuons à parler du chant des sirènes, du travail des titans, du cheval de Troie, du fil d’Ariane… Et ce beau centre culturel où nous nous trouvons, pourquoi croyez-vous qu’il s’appelle l’Odyssée ? Mais commençons par le commencement. Les Grecs avaient de nombreux dieux, et puis de demi-dieux, de héros, de rois… »

Une main se lève.

« Oui ? Tu veux dire quelque chose ?

– De nombreux dieux ce n’est pas possible. Il n’y a qu’un seul Dieu.

– Ah, bon ?… Alors ça, hein… On ne va peut-être pas rentrer dans cette discussion mais disons que certaines personnes sur terre croient à un dieu unique, on les appelle les monothéistes, d’autres croient à plusieurs dieux, on les appelle les polythéistes, et c’était le cas des Grecs. Ils ont imaginé que les dieux étaient très nombreux, qu’ils vivaient entre eux par familles et se mêlaient de la vie des hommes depuis leur ville, qui s’appelait l’Olympe. »

Une main se lève. Je commence à transpirer.

« Dieu n’habite pas dans une ville. Il est partout.

– Euh oui en quelque sorte. Mais tu sais, les religions, toutes les religions, se représentent les dieux d’abord en observant la nature. Un dieu est une explication à un phénomène naturel. Et les Grecs, tu vois, ils observaient cette immense montagne, à l’horizon, le Mont Olympe, ce phénomène naturel qui les dominait, qui semblait immense, inaccessible pour les hommes, et c’est pour cela qu’ils en ont conclu que les dieux habitaient là-haut. Et ils avaient des dieux pour tout ce qu’ils observaient dans la nature. La mer qui les entourait ? C’était le dieu Poséidon ! Le vent qui souffle ? C’est le dieu Éole ! Un éclair dans le ciel ? C’est une foudre lancée par Zeus ! On tombe amoureux, parce que cela aussi est un phénomène naturel, d’ailleurs très curieux à observer ? C’est un coup de la déesse Aphrodite ou du dieu Eros ! On se marie ? C’est la déesse Héra ! (Remarquons d’ailleurs comme c’est amusant, l’amour et le mariage sont attribués à deux déesses distinctes, une charmante jeune fille et une mégère…) On meurt, autre phénomène naturel très courant mais moins agréable ? C’est le dieu Thanatos ! Et ainsi de suite, tu comprends le truc ? Bref, chez les Grecs il y avait… »

Une main se lève. Je commence à transpirer beaucoup.

« Quand on meurt on va soit en enfer soit au paradis.

– Oui bon l’enfer est une bien plus vieille invention que le paradis, ce qui fait que les Grecs connaissaient l’enfer, c’était le royaume des morts gardé par Hadès, mais en revanche ils n’avaient pas encore inventé le paradis. Et c’est ainsi que pour les Grecs… »

Une main se lève. Je dégouline de sueur.

« Si on veut aller au paradis il faut faire ce qui est bien pour Dieu.

– Beuh peut-être si tu le dis mais c’est pas du tout de ça que je voulais vous parler, tu sais j’ai là sous la main plein de merveilleuses histoires qui font peur et rêver et rire et réfléchir et qui sont un peu plus compliquées que « ça c’est bon ça plaît à Dieu je file direct au paradis », je te parle d’un monde imaginaire grouillant de créatures bonnes ou méchantes ou entre les deux selon une infinité de nuances… »

Une main se lève. Je suis en nage.

« Il y a aussi les anges. Ce sont les anges et les démons qui essaient de nous influencer mais il faut écouter les anges. »

Les conversations se sont poursuivies sur ce mode jusqu’à l’heure de la fin de la rencontre où j’ai pu m’éponger. J’ai réussi à parlé un peu d’Ulysse, mais pas d’Hercule ni de Thésée, je n’ai ouvert aucun des livres que j’avais préparés, pas eu le temps. Nous sommes en 2019 et la religion a gagné les esprits des enfants de l’école dite laïque gratuite et obligatoire. Désormais, lorsqu’on parle de « dieux », on a de bonnes chances de tomber sur un enfant de CP/CE1 qui répond « Dieu » avec un D majuscule dans ta gueule en ayant l’air de savoir de quoi il parle, comme tous ceux qui en parlent, quel que soit leur âge. Ce qui fait qu’il devient difficile de transmettre ces belles histoires multimillénaires. Peut-être même que le différentialisme politiquement correct ira bientôt jusqu’à déconseiller formellement de parler aux enfants de mythologies, sous prétexte que cela froisserait la sensibilité des croyants. Ou celle des moralistes, puisque par ailleurs c’est rempli de viols et de meurtres.

J’en suis fort triste, inquiet et désemparé. S’il n’y a plus de place disponible dans les cerveaux des enfants pour les travaux d’Hercule, les voyages d’Ulysse ou même les amours bizarroïdes de Zeus, alors la religion est criminelle. La religion, en assénant ce qui est vrai, tue le plaisir d’entendre ou de raconter des « histoires », plaisir qui se situe dans la zone floue entre le vrai et le faux. Il me semble que les enfants savaient cela d’instinct, autrefois, et visitaient ladite Twilight Zone sans difficulté ni dommage, ils avaient le visa. La religion refuse le visa, paralyse une part d’émerveillement, une part d’imagination, une part d’intelligence, et une part de joie. La religion rend idiot. La religion tue et on devrait imprimer cet avertissement sur les emballages des livres sacrés comme on le fait pour les clopes.

Je me souviens de ces paroles de Michel Hindenoch, que je m’enorgueillis d’honorer comme mon maître, à l’époque où il présentait son spectacle inspiré de l’histoire du Minotaure :

« J’aime les mythes parce que ce sont des histoires qui nous dépassent. Ils nous relient à la naissance de l’humanité. Ils mettent en œuvre en nous une vertu précieuse et si rare aujourd’hui : la croyance. Depuis la nuit des temps, elles parlent de ce qui vit en nous, et aujourd’hui encore elles ne nous trompent pas. La raison et le savoir dont nous sommes si fiers ont étouffés notre capacité de croire, c’est à dire de faire confiance. Et notre monde est devenu craintif et avare. »

Ces paroles datent de 1992. Il y a près de 30 ans, on pouvait se permettre comme le fait Hindenoch de dénoncer le rationalisme comme l’ennemi mortel de l’imagination. Aujourd’hui on serait tenté de dire que cet ennemi impitoyable, c’est plutôt la religion. Peut-être que la situation s’est compliquée en 30 ans et que la partie ne se joue plus entre deux adversaires, mais trois ?

[Quelques années plus tard : la suite, relativement apaisée, comme quoi il ne faut jurer de rien.]

Numérique ta mère

09/09/2019 un commentaire
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Nous passons notre vie dans le numérique. Je suis en train d’écrire sur mon blog, et quand j’écris ailleurs c’est dans des mails ou sur Facebook, et si je travaille sur mon roman c’est d’abord sur mon écran. Quand ai-je écrit une lettre, une vraie lettre, pour la dernière fois ?

Mais le livre ? Le livre au moins, le livre échappe-t-il au numérique ? Chez moi, oui, puisque je ne lis pas ce qu’on appelle de livres numériques.
Je me souviens d’une conférence il y a 30 ans où Umberto Eco prophétisait « Le numérique va remplacer les livres que l’on consulte mais pas les livres que l’on lit » . Je crois que rien depuis 30 ans n’est venu lui donner tort, mais je suis obligé de constater que je consulte de plus en plus et lis de moins en moins. Suis-je représentatif à moi tout seul d’un peuple entier de consulteurs qui ne sont plus lecteurs ? Je passe mon temps connecté et j’ouvre moins de livres et je peux toujours prétendre que c’est à cause de la journée qui s’obstine à ne compter que 24 heures soit 1440 minutes…
Sur ma table de chevet, toutefois : L’assassinat des livres par ceux qui oeuvrent à la dématérialisation du monde (L’Echappée, coll. Frankenstein, 2015), fort volume en vrai papier, aux contributions nombreuses et variées. Parmi lesquelles, celle de Jean-Luc Coudray qui écrit :
« Le livre numérique n’est pas un livre […] il n’est que l’image d’un livre. […] Programmer la disparition du livre en le remplaçant par une image, c’est détruire l’objet qui nous a civilisés. »
Je referme le livre, je lève les yeux pour digérer et j’évite de les poser sur un écran. Sur mon écran, des icônes m’attendent : un dossier, une feuille de papier. Des souvenirs d’objets réels.
Fétichisation de l’icône et disparition du réel… Voilà qui me fait furieusement penser à la première thèse de la Société du spectacle de Guy Debord :
« Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. » Le numérique serait donc le parachèvement non de l’histoire de l’écriture, mais du spectacle, qui était lui-même l’accomplissement du capitalisme.
Et puis aujourd’hui, comme si je poursuivais une conversation, je lis sur lemonde.fr (je ne lis plus Le Monde, je lis lemonde.fr, car un quotidien ça se consulte) une belle interview d’Alain Rey, qui est mon héros :
« Franchement, c’est gravissime. Je pense qu’il n’y a pas de progrès sans catastrophe. Si on prend les choses dans leur dimension historique, le virage du numérique est aussi important que l’apparition de l’écriture. Or, l’apparition de l’écriture a été un immense progrès et en même temps une catastrophe. En Afrique, des civilisations pleurent de ne plus être des civilisations orales. Avec le numérique, je ne vois que des catastrophes : la fin de la lecture, l’imbécillité programmée, l’infantilisme. »

Dieu est amour

03/09/2019 un commentaire

J’aimerais penser à autre chose mais je pense encore à cette fiction si envahissante et toxique : l’idée que nous nous faisons de Dieu. Il se trouve que je suis de passage à Lyon, à la fois ville de Mgr Barbarin (le fameux distributeur de pardon aux prêtres pédophiles parce que « Dieu merci les faits sont prescrits » , cf. dessin de Coco ci-dessus) mais également ville où, le jour même de ma présence (ne me cherchez pas, j’ai un alibi), quelque abruti, la cervelle ravagée par ce funeste cocktail, drogue plus religion, a agressé des passants dans une station de bus, armé d’un couteau et d’une pique à barbecue. Bilan un mort et huit blessés parce que ce pauvre type entendait dans sa tête des voix lui enjoignant à venger Dieu insulté. Par ailleurs bien sûr Lyon est une très belle ville.

Bref, je rumine. Si vous souhaitez ruminer avec moi, je vous invite à tenter un syllogisme théologique.

Prémisse 1 : « Il n’existe pas d’amour, il n’existe que des preuves d’amour. » Aphorisme passe-partout et cependant fertile, dû à Pierre Reverdy quoique systématiquement attribué à Jean Cocteau parce que celui-ci a été le premier à citer (dans une préface au roman d’un troisième larron) cette phrase chipée à un autre, et parce qu’énoncer une citation c’est toujours un peu répéter ce qu’a dit le perroquet précédent. Toujours est-il que Cocteau s’empressait d’ajouter dans ladite préface : « Phrase admirable et qui peut se traduire en d’autres domaines. » On ne va pas se gêner.

Prémisse 2 : « Dieu est amour. » (Première épître de Jean, chapitre 4, verset 8)

Conclusion : « Il n’existe pas de Dieu, il n’existe que des preuves de Dieu. »

C’est ainsi que de dangereuses personnes pleines de foi agissent sous le coup des preuves de Dieu, que celles-ci prennent la forme d’un acte judiciaire (la prescription d’un crime) ou bien de voix entendues au fin fond d’une cervelle droguée.

Et maintenant voici l’heure de notre toujours populaire rubrique Actualité du spam, sans pour autant changer de sujet. Car la Providence dont les voies sont impénétrable m’envoie à point nommé le mail d’un expéditeur inconnu. Son adresse qui surgit sur mon écran, loeuvrededieu@gmail.com, m’incite à lire le corps de son message (lisez, ceci est mon corps) avec la plus grande attention.

Bonjour cher Bien aimé
Je sais que mon message sera d’une grande surprise quand tel vous parviendra. C’est vrai que vous ne me connaissez pas et moi aussi, je ne vous connais pas, mais j’ai trouvé votre adresse mail à travers mes recherches sur le net, il ne faudrait pas que cela vous soit étrange, je vous présente toutes mes excuses, j’espère avec prière que tout va bien chez vous et votre famille. Je suis Mme Jacqueline Jeanne PERE de nationalité française consultante au Bénin d’où j’ai servi pendant 12 ans en bref, En fait, je souffre d’un cancer de l’œsophage qui est en phase terminale, mon médecin traitant mon informé que mes jours sont comptés du fait de mon état de santé. Je suis hospitalisée à LONDRES en Angleterre à l’adresse : 639 Harrow Road Kensal Green où je vis ces dernières heures à cause de mon état de santé. J’envisage, vous faire don de ma fortune d’une somme importante pour que vous puissiez réaliser des projets humanitaires (Aide aux personnes vulnérables tel que : les enfants de la rue, les orphelins, les démunies sans-abris, etc.) je vous prie d’accepter cela, car c’est un don que je vous fais, et cela, sans rien demander en retour. NB : répondez-moi sur mon adresse mail loeuvrededieu@gmail.com pour que je vous mets en contact avec mon notaire pour le transfert des fonds sur votre compte. Que Dieu vous accorde son salut. [c’est moi qui souligne]
Mme Jacqueline Jeanne PERE

CQFD, ouais. Je pourrais en rester là mais ma passion irrationnelle du spam m’incite à gougueler l’adresse de l’hôpital où cette pauvre Jacqueline, mécène riche mais généreuse, agonise : 639 Harrow Road Kensal Green. On trouve à cette adresse l’Hostel 639, l’une des auberges de jeunesse les plus cheap de Londres. Je crois y avoir passé quelques nuits il y a 30 ans, à l’époque c’était moins un hôtel qu’un gymnase qui louait ses tapis de sol aux indigents nocturnes. Je n’oublie pas que l’endroit qui dans les grandes villes d’autrefois accueillait les indigents, les malades, les orphelins, les vagabonds, était nommé Hôtel Dieu. Si ça n’est pas une belle preuve d’existence, ça.

Foutrebol

07/06/2019 Aucun commentaire

Oh non merde aujourd’hui c’est reparti pour le foutrebol ! Coupe de championnat de chais pas quelle ligue de champions de baballe d’Europe du Monde de l’Univers quoi déjà ? Seule nuance c’est féminin ce coup-ci. Ah, bon… Hommage aux dames bien sûr mais tout de même ça reste du foutrebol, du foutrebol avec des seins qui dénonce l’injustice de ne pas avoir l’aura (comprenons : le pognon) du foutrebol avec des couilles. Or comme disait quelqu’un, « les femmes qui veulent être les égales des hommes manquent d’ambition » . Panem et circenses ? #metoo ! #metoo !

Comment esquiver le foot partout-partout ? Facile : en éteignant les médias pardine. Et en lisant Shakespeare.

Le Roi Lear, acte I, scène 4. Le pauvre vieux Lear certes fou mais surtout désespéré, envoie bouler tous les fâcheux. Au moyen de quelle insulte ? Il vitupère contre Oswald, et le chasse en tonitruant « You base football player ! »

Oui, c’est bien ça : Casse-toi, sale joueur de foot.

Alors ouais on va encore subir dans le sillage du championnat de la coupe la légitimation du foot par convocation des intellectuels, le rappel qu’Albert Camus adorait ça gnagnagna… Camus avait ses raisons. Shakespeare aussi, OK ?

Je propose donc, à chaque fois que l’un de ces fâcheux pénétrera notre champ de vision durant toute la durée de cette coupe-est-pleine-du-monde, de l’édifier en citant Shakespeare : « Casse-toi, sale joueur de foot. » Si jamais le fâcheux est une fâcheuse ? Pas de discrimination ! Soyons inclusifs ! Ce sera tout simplement : « Casse-toi, sale joueuse de foot. » En adjoignant éventuellement un baisemain pour rappeler que la galanterie à la française est éternelle.

[Source : Sous ce lien un article en anglais sur le statut du football à l’époque de Shakespeare].

Les étapes de la pensée vasarélique

01/03/2019 4 commentaires

Je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître et dont ils n’ont sans doute rien à foutre. En 1987… j’entreprends des études d’histoire et de sociologie. À cette époque, les professeurs de chaque matière distribuaient aux étudiants de longues bibliographies, qui généralement hiérarchisaient les lectures plus ou moins obligatoires, depuis les indispensables en tête de liste, jusqu’aux plus pointues réservées aux acharnés forçats en bas de la page polycopiée. Dans le meilleur des cas nous feuilletions les livres de la dernière catégorie à la BU ; mais quant à ceux de la première, il valait mieux les avoir sous le coude, et pour cela les acheter d’occasion dans un endroit nommé Gibert Joseph (bizarrement, le nom était placé avant le prénom, comme Lacombe Lucien, inversion dont Modiano disait qu’elle était la marque des humbles, des non éduqués – ainsi, l’usage prescrit était de se rendre sous l’enseigne d’un humble-non-éduqué pour espérer commencer de s’éduquer soi-même). On identifiait les manuels d’occasion de chez Gibert, objets passant de main en main comme le relai d’un 4×100 mètres, possessions successives et défraîchies d’un nombre aléatoire d’étudiants antérieurs, à ce qu’ils étaient marqués en bas du dos par une petite barre noire autocollante, malcommode à arracher, et parfois par des annotations au crayon.

En 1987… j’acquiers chez Gibert Joseph le manuel dont le titre figure en tête des bibliographies, celui qu’il me faudra avaler coûte que coûte d’ici les partiels, voire même annoter au crayon, avant peut-être, en quelque sorte, de le rendre à l’humble non-encore-éduqué de la génération suivante : Les étapes de la pensée sociologique de Raymond Aron. La couverture de ce livre est ornée de quatre curieuses figures géométriques, chacune présentant deux cubes superposés, un cube orangé sur un cube gris, et à la manière d’une illusion d’optique ces couples de cubes titillent l’esprit car à la faveur de jeux d’ombres contradictoires ils apparaissent à la fois l’un dans l’autre et l’un sous l’autre, en creux et en bosse, vides et pleins, convexes et concaves.

Outre que ces quatre énigmes visuelles que j’aurai longtemps eues sous les yeux seront pour toujours associées dans ma mémoires aux portraits que Raymond Aron dresse des pères fondateurs de sa discipline (un chapitre chacun : Montesquieu, Comte, Marx, Tocqueville, Durkheim, Pareto et Weber), et sans aller jusqu’à avouer qu’à force de les regarder elles finirent par constituer une métaphore visuelle de la réflexion sociologique (qu’est-ce qui est dessus ou dessous, dedans ou dehors, infrastructure ou superstructure au sein de la construction sociale ?), ces vignettes me semblaient étrangement familières, et pour tout dire normales. Je ne le percevais pas consciemment, je ne l’analysais pas puisque je n’avais pas encore entrepris ce long et minutieux travail d’archéologie intime qui s’intitule Reconnaissances de dettes, mais ces illustrations dues à Victor Vasarely (1906-1997) s’apparentaient en douceur à la zone vasarélienne de mon décor interne, de mon incubation, ces dessins m’étaient simplement contemporains, j’avais grandi avec Vasarely, j’étais pour tout dire d’une époque vasarélienne et par conséquent vasarélien moi-même. De même que le logo Renault, l’album Space Oddity de Bowie, La Prisonnière de Clouzot, l’anneau de vitesse de Grenoble, le jeu vidéo Q*Bert, et même, tiens, le Rubik’s Cube (Rubik était du reste hongrois comme Vasarely). Et, donc, de même que Les étapes de la pensée sociologique.

En 1976… Gallimard crée la collection « Tel » pour rééditer en semi-poche, à l’usage des étudiants, les livres classiques et fondateurs des sciences humaines et sociales. Vasarely illustrera les couvertures des 95 premiers volumes (Les étapes de la pensée sociologique de Raymond Aron porte le numéro 8), de 1976 à 1987. Massin, le grand manitou graphiste de la maison, raconte dans ses mémoires intitulées Du côté de chez Gaston :

« “Tel” c’était un parti-pris, et puis, que voulez-vous, Vasarely était à la mode : pendant deux décennies, on a affiché ses compositions dans les rues, les gares, les aéroports et, dans le living, cela succédait, avec Folon, à Brayer ou à Utrillo. Enfin, c’était bien pratique : il suffisait de passer un coup de fil à Vasarely – car je traitais directement avec lui, au grand dam de son agent. »

En 1994… mes études de sociologie culminent avec un improbable DEA de Recherches sur l’Imaginaire. Pour l’un des exposés que je prépare durant cette année, je choisis pour sujet l’herméneutique ou la sémiotique ou je ne sais plus trop comment on disait peut-être même la médiologie pour montrer qu’on n’avait pas loupé le dernier train, bref je choisis de faire l’exégèse des couvertures de livres. Car on pouvait alors sémiotiquer herméneutiquer exégérer à peu près n’importe quoi, selon le principe que le monde entier est là pour se faire interpréter par nous (d’ailleurs je te ferais dire que La Nature est un temple où de vivants piliers/Laissent parfois sortir de confuses paroles/L’homme y passe à travers des forêts de symboles/Qui l’observent avec des regards familiers), pour ma part ce sont les livres qui m’intéressent. Comme on me l’a appris à faire, méthodiquement je surinterpète les signes, et c’est ainsi notamment que je décortique la fameuse et ultra-conservatrice maquette de la collection blanche de Gallimard, née en 1911 et dessinée par Jean Schlumberger : jamais d’illustration mais un simple double cadre, un liseré noir, deux liseré rouges, suggérant que l’on encadre l’oeuvre littéraire sous la couverture comme pour l’exposer dans un musée, la maquette prestigieuse qui l’accueille devient un écrin précieux qui muséifie, embaume instantanément ; quant à l’emblématique couleur crème, je n’hésite pas à l’identifier comme un blanc cassé, un blanc patiné, un blanc vieilli (ne dit-on pas d’un vieux papier qu’il a jauni ?), qui renvoie au même registre symbolique que le double cadre : dans un semblable emballage, même une nouveauté revêt une aura de texte ancien, et en somme la Collection Blanche aux 33 prix Goncourt, si désirable pour les auteurs, ne publie que des classiques encadrés et pré-jaunis. Ah, on savait s’amuser dans le DEA de recherches sur l’imaginaire. Malheureusement, je ne songe pas à inclure dans mon exposé les couvertures de la collection Tel, sur le moment le Vasarely des Etapes de la pensée sociologique m’est totalement sorti de la tête, Vasarely est au purgatoire, et du reste on sait que le sociologue a un peu de mal à prendre pour objet d’étude le sociologue.

En 2005… ma fille ainsi que ses camarades de classe jouent à Vasarely. Leur instituteur de maternelle leur montre des tableaux du maître puis les fait dessiner et découper des damiers, des couleurs, des formes géométriques croisées et superposées… Je trouve l’idée excellente, Vasarely est un jeu joyeux à l’usage des enfants, d’ailleurs il m’évoque ma propre enfance, c’est sans doute une preuve, alors ni une ni deux pour fêter ça et prolonger la pédagogie je mets toute la famille dans la voiture et nous descendons à Aix-en-Provence pour visiter la Fondation Vasarely. Ici a lieu pour moi un premier choc de type ptite-madeleine ou Reconnaissance de dettes : mais oui, ben sûr, je reconnais ces oeuvres géométriques et monumentales, colorées, nettes, sans bavures, variées à l’infinies et pourtant simples, je les reconnais comme une couche de moi-même, un vieux poster encore collé sur mon histoire, sur notre histoire commune, sur mon éducation rétinienne, la déco sur le couvercle de mon bouillon de culture, de ma Weltanschauung. Et cependant, l’état de décrépitude du musée (je constate des souillures diverses sur les murs, des carreaux cassés, des fissures, des moquettes humides… Le purgatoire de Vasarely est son monument même), et sa désaffection (nous arpentons quasiment seuls ses volumes immenses) révèlent à quel point cette esthétique, aussi bien que le logo Renault, Q*Bert, Space Oddity, Tel de Gallimard, les études de sciences sociales et humaines en général, les jeux olympiques de Grenoble, et moi-même, tout ceci en vrac est daté. Peut-être même ringard.

D’ailleurs il y a belle lurette que la collection Tel a révisé sa maquette, remisé Vasarely, et que ses couvertures sont illustrées par des tableaux. Celle des Etapes de la pensée sociologique évoque désormais de façon naturaliste et non abstraite les luttes sociales marxistes du XIXe siècle – il s’agit (coup de chapeau au webmestre masqué du Fond du Tiroir qui a déniché pour moi la référence) du tableau Il quarto stato (le quart-état, par analogie au tiers-état, pour désigner le prolétariat) peint entre 1898 et 1901 par Giuseppe Pellizza, et c’est ainsi qu’aujourd’hui 1898 est plus moderne que 1970. Ceci dit, ce même tableau illustrait l’affiche de 1900 de Bertolucci en 1976, année de la création de la collection Tel.

En 2019… je visite l’exposition Victor Vasarely, le partage des formes, au Centre Beaubourg. Le choc intime, légèrement amoindri comme l’est une réplique après le tremblement de terre initial, a lieu à nouveau (quoiqu’ici tout soit très propre et neuf, aucune moquette humide, c’est à Beaubourg que Vasarely sort de son purgatoire). Je ne m’y trompe pas, le thème de cette expo est manifestement une époque de moi-même et du monde occidental. Très pédagogique et lumineuse (c’est la moindre des choses), l’expo rappelle que Vasarely était l’incarnation de l’optimisme de son temps – les Trente Glorieuses, grosso-modo. L’une de ses inventions majeures, l’unité plastique, c’est-à-dire un alphabet graphique de couleurs basiques et de formes géographiques simples, devait selon l’artiste donner lieu à une appropriation populaire où chacun, démocratiquement, aurait contribué à un folklore planétaire en créant sa propre oeuvre d’art qui ne serait qu’une des variations possibles parmi des millions d’autres – et ainsi ce serait enfin et pour toujours la paix, la concorde, et la beauté sur la terre, la mondialisation heureuse toute en couleurs. En quelque sorte, il a presque réussi son coup, il n’est pas passé loin, puisqu’en 2005 je peux témoigner que des élèves de maternelle jouaient à Vasarely.

Mais comme il est difficile de lutter contre ses penchants, la mélancolie m’envahit, à même Pompidou. Cet optimisme XXe siècle mort au XXIe apparaît comme une doucereuse et tragique naïveté. Je vois la couverture de mon exemplaire des Etapes de la pensée sociologique, elle est là sous vitrine, elle fait partie de l’expo parmi des dizaines d’autres volumes « Tel » ! J’essaie de réfléchir à ce que l’illustration de la couverture de mon manuel retrouvé, ainsi que les dizaines d’oeuvres vasareliennes qui l’entourent disaient de moi, de mon époque, de l’idéologie qui circulait, de nouveau je surinterprète les signes comme j’ai appris à le faire durant mes études. Et je tente une hypothèse : la caractéristique saillante de l’art de Vasarely, avec ses aplats de couleurs pures, ses variations algorithmiques et ses traits d’une netteté implacable, qui annonçaient l’art numérique, était sa rationalité. Cet art anti-romantique, joyeux, consommable, idéal à une époque qui célébrait la reproduction pour la masse, était l’apogée de la raison, ou sa systématisation et par conséquent sa caricature, dans tous les cas son stade ultime. Ce qui a disparu en même temps que cet art est la raison elle-même, en tant que principe moteur et désirable. La bascule historique s’est peut-être faite au moment où la rationalité a été confiée aux machines, à Internet, aux suites zéro-un, aux logiciels capables de dessiner un Vasarely d’un clic mieux que Vasarely ou que des élèves de maternelle, et c’est à ce moment-là que l’être humain a renoncé à sa propre raison.

Peut-être n’est-ce là qu’un petit coup de déprime. D’ailleurs il pleut sur le Centre Beaubourg.

L’une des oeuvres de l’expo de Beaubourg sur laquelle je me suis le plus longtemps arrêté s’intitule Vega 3. On peut la voir ici.

Elle m’a immédiatement fait penser à la géniale et gentille parodie qu’en avait tirée Franquin. Franquin aussi constitue une couche essentielle de mon paysage intérieur, de ma vision un peu datée du monde, de mes Trente Glorieuses intérieures et de mes Reconnaissances de dettes. Et lui, en plus, il fait sourire.

Porca Madonna !

15/08/2018 Aucun commentaire

(La sainte famille jedi selon Chawakarn Khongprasert. Cliquer ici pour voir d’autres œuvres religieuses du même artiste.)

Il mouilla l’extrémité de son pouce, tourna quelques feuilles de livre, et sortit un petit papier crasseux, plié…
Grananande Maarieie !…
Mèèèree Chééérieie !
Il ravalait ma poésie ! il crachait sur ma rose ! il faisait le Brid’oison, le Joseph, le bêtiot, pour salir, pour souiller ce chant virginal ; Il bégayait et prolongeait chaque syllabe avec un ricanement de haine concentré: et quand il fut arrivé au cinquième vers… Vierge enceininte ! il s’arrêta, contourna sa nasale, et! il éclata! Vierge enceinte! Vierge enceinte ! il disait cela avec un ton, en fronçant avec un frisson son abdomen proéminent, avec un ton si affreux, qu’une pudique rougeur couvrit mon front. Je tombai à genoux, les bras vers le plafond, et je m’écriai: O mon père !…
– Votre lyyyre ! votre cithâre ! jeune homme ! votre cithâre ! des effluves mystérieuses ! qui vous secouaient l’âme ! J’aurais voulu voir ! Jeune âme, je remarque là dedans, dans cette confession impie, quelque chose de mondain, un abandon dangereux, de l’entraînement, enfin !

Il se tut, fit frissonner de haut en bas son abdomen puis, solennel: 
– Jeune homme, avez-vous la foi ?…
– Mon père, pourquoi cette parole ? Vos lèvres plaisantent-elles ?… Oui, je crois à tout ce que dit ma mère… la Sainte Eglise !
– Mais… Vierge enceinte !… C’est la conception ça, jeune homme ; c’est la conception !…
– Mon père ! je crois à la conception !…
– Vous avez raison ! jeune homme ! C’est une chose…

Arthur Rimbaud
, Un cœur sous une soutane, intimités d’un séminariste

……………………………….

Je me promène en Sicile, « ce pays de fantômes où seuls les conquérants ont laissé des traces » (Nicolas de Staël), ce pays très beau très sec très chaud très vieux, conquis et occupé par nombre de peuplades successives, Sicunes, Grecs, Carthaginois, Etrusques, Phéniciens, Romains, Ostrogoths, Byzantins, Musulmans, Normands, Espagnols, Français, Napolitains, Fascistes, Mafieux, Touristes, Confraternité de la Hache Noire… Où, en conséquence, les traces de civilisations anciennes, ces ruines de temples somptueux voués à des dieux désuets (c’est qui ce Jupiter ?), ces reliquats de maisons splendides, ces vestiges de raffinements éteints et de mœurs disparues, ces arts et techniques magnifiques et engloutis, s’accumulent par strates comme autant de memento mori adressés aux nations et aux religions.

La leçon de vanité ne porte guère, puisque l’île se révèle toujours excessivement pieuse. Incidemment la religion du moment est le christianisme.

C’est ainsi que chaque coin de rue recèle sa Sainte Vierge en plâtre, son Crucifié en bas-relief, son Padre Pio en plastique, son San’ Gioacchino en plâtre, son San’ Calogero en massepain ou quelque autre support à superstition. Comme ce matin encore je prenais un bain de mer sous l’œil vide d’une statue de Marie voilée, je me décide avec intrépidité à célébrer le 15 août, jour de l’Assomption de la Vierge et jour férié d’un pays prétendu laïque, en glosant sur la virginité de ladite mère de Dieu.

Notons en préambule que le christianisme est un polythéisme déguisé en monothéisme, invitant à révérer tout un panthéon : pour Dieu lui-même (unique quoiqu’entier dans ses trois instances, le Père, le Fils et le Saint-Esprit), le culte s’appelle la latrie ; pour les foules de saints, d’anges et de bienheureux, il s’appelle la dulie ; enfin la Vierge fait l’objet d’un culte spécifique, fervent et parfois exclusif, nommé hyperdulie.

L’hyperdulie est propre aux catholiques et aux orthodoxes : les protestants la regardent avec circonspection, mais les musulmans avec bienveillance depuis que Mahomet protégea une statue de la Vierge à l’enfant à La Mecque, et Marie, unique femme nommée dans tout le Coran, a même donné son titre à la 19e sourate (Maryam, nom islamisé de Marie).
L’hyperdulie présente l’avantage de donner à adorer un être humain – Dieu est une abstraction tandis que Marie est une femme comme vous et moi, mais en plus parfaite, et se prête sans doute mieux à un lien personnel. Aviez-vous remarqué la différence de ton entre les deux prières essentielles du catéchisme ? On tutoie Dieu (Que ton règne arrive) tandis qu’on vouvoie la Vierge (Vous êtes bénie entre toutes les femmes). Respecte ta maman ! Car le respect dû aux mères est un paradoxal pilier du patriarcat.

Puis, clarifions la chronologie : les croyances concernant Marie ont été inscrites dans le dogme chrétien en cinq temps distincts ; le mythe de la femme dépourvue de chair et d’organes est devenu dogme en cinq étapes.
Petit un, concile d’Éphèse, 431 : dogme de la maternité divine. Il est décidé que Marie est la mère de Jésus, donc de Dieu.
Petit deux, synode de Latran, 649 : dogme de la virginité perpétuelle. Il est décidé que Marie était vierge avant la naissance de Jésus et qu’elle l’est demeurée jusqu’à sa mort.
Petit trois, le concile de Trente (1545-1563) fixe une fois pour toute la hiérarchie des adorations : latrie, dulie, et hyperdulie pour la Vierge.
Petit quatre, bulle du pape Pix IX, 8 décembre 1854 : dogme de l’Immaculée Conception. Il est décidé que Marie est littéralement conçue sans péché : elle échappe définitivement au sort commun de l’humanité qui vit sous le joug du péché originel. L’Immaculée Conception se fête depuis le 8 décembre, de même que la journée mondiale du Climat – aucun rapport.
Petit cinq, constitution apostolique du pape Pie XII, 1er novembre 1950 (entre temps, en 1870, le pape est devenu infaillible) : dogme de l’Assomption, fêté quant à lui le 15 août. Il est décidé qu’à sa mort, Marie ne s’est pas partagée comme tout un chacun entre son corps qui pourrit en terre et son âme qui s’épanouit au ciel, elle est montée au ciel intégralement, telle quelle, son corps étant de toute éternité pur esprit et non soumis à la corruption matérielle.

Les mythes m’émerveillent ; les dogmes m’emmerdent.

Si l’on me raconte qu’un barbu tout-puissant a créé l’univers en six jours, la lumière en premier pour ne point bosser dans le noir, puis la terre le ciel l’eau le feu les plantes les animaux, et qu’il a terminé par sa créature préférée qui tôt ou tard ne pouvait que le trahir et tenter de le dépasser, l’Homme, oh j’adore, je m’assois, j’ouvre la bouche et les yeux, encore-encore, j’estime comme Borges que « la théologie est une branche de la littérature fantastique » et puisque je kiffe à mort la littérature fantastique j’applaudis des deux mains la géniale métaphore, six jours pour rendre compte de 13,8 milliards d’années, chapeau le conteur.

Mais soudain, je réalise avec angoisse que des individus, qui vivent dans le même siècle que moi, que je pourrais croiser dans la rue, croient dur comme fer à cette billevesée, la création en six jours plus le dimanche pour la messe. Certains parmi les plus hardcore n’hésitent pas à partager l’humanité en deux camps : les élus, braves gens qui avalent tout rond cette fable, et les infidèles, salauds qui n’y croient pas, darwinistes, fornicateurs et blasphémateurs (à punir au plus vite par des sanctions allant jusqu’aux sévices corporels), et chaque jour ces gens poussent stratégiquement leurs pions, en interdisant ici ou là l’enseignement de la théorie de l’évolution, sous prétexte que cela les offense pauvres chochottes – à ce compte il faudrait ne pas enseigner davantage que la terre est ronde pour ne pas offenser les auteurs chrétiens de l’Ecole théologique d’Antioche qui soutenaient que le monde a la forme de l’Arche d’alliance, terre plate à la base et ciel en couvercle. Ni expliquer que la foudre est un phénomène électrostatique afin d’éviter de froisser la foi de ceux qui partent du principe que les éclairs sont l’exclusif privilège et le projectile fétiche de Jupiter (mais celui-là bon il est un peu passé de mode – c’est qui ce Jupiter, à la fin ? c’est un faux dieu, seul le mien est le vrai). Ni jouer avec les spaghettis de la cantine pour ne point heurter la sensibilité des pastafariens.

Idem la virginité de Marie. Quelle magistrale trouvaille de science-fiction ! (1) Un être extraordinaire apparait parmi les hommes, et son caractère singulier est souligné dès sa conception : sa maman, échappant au sort vulgaire de tous les mammifères, se retrouve enceinte sans qu’un zizi ait jamais craché la purée dans son ventre. Je salue l’imagination de l’auteur… Je salue les artistes pleins de grâce qui s’en s’ont inspirés, Bach, Schubert, Gounod, Bruckner, d’innombrables compositeurs de la Renaissance au baroque, et puis Brassens, et puis Godard (2), et puis Gainsbourg, et puis aujourd’hui Damien Saez (Au nom du vice, de la chaire/Et puis du sein meurtri/Sainte meurtrie mère de Dieu/Je te salue Marie), et puis Erri de Luca avec Au nom de la mère… Certains de ces artistes croient au mythe, grand bien leur fasse, puisqu’ils transforment le mythe en œuvre, non en dogme. D’autre ne croient pas et se contentent d’ajouter une histoire aux histoires. Peu importe, un même amour les brûla, celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas.

Ce n’est jamais l’œuvre, c’est l’instrumentalisation du dogme, la mariologie, la mariolâtrie, qui peut se révéler prodigieusement toxique. Car (secret de polichinelle dans le tiroir), le dogme de la conception asexuée a pour fonction explicite de contrôler la sexualité des femmes. Celle-ci ayant trait aux mystères de la vie, elle a toujours un peu terrifié les hommes, spécialement les barbons du patriarcat chrétien qui y voient une inadmissible concurrence à la toute puissance de Dieu-le-Père, qui seul crée la vie, sans les bonnes femmes. Ce qui fait que la virginité féminine est louée et sa perte considérée comme une déchéance, tandis que la virginité masculine est au contraire un défaut de jeunesse dont on encouragera à se débarrasser au plus vite (comparons l’insulte infamante puceau à l’éloge attendri pucelle).

Certes les deux autres monothéismes ne sont pas en reste d’apologie de la virginité féminine (on sait le prix que les musulmans accordent à la marchandise « pucelage de mariée » (3), on sait aussi que les abrutis du djihad sont motivés par les 70 vierges qui les attendent cuisses ouvertes dans l’outre-là, fantasme taillé sur mesure pour connard machiste puéril – alors que faire l’amour avec une femme expérimentée est une expérience nettement plus intéressante que déflorer une jeunette (4), sauf à imaginer que l’orgueil toxique masculin est un organe sexuel) mais le christianisme a ceci d’original : la création d’une icône dévolue exclusivement à la sacralisation de l’hymen intact. Donner aux filles et aux femmes en modèle, en exemple de vie, un être imaginaire fait de pur esprit, sans sexualité, sans corps, sans libido, sans organe, sans désir, sans plaisir… puis culpabiliser la première qui, manquant fatalement à cet idéal impossible, découvrira qu’elle a un corps, une libido, des désirs et des plaisirs, est une torture mentale qui perdure depuis l’an 431. Porca Madonna…

En des temps plus héroïques ou philosophiques que les nôtres, le beau mot de vertu désignait « la disposition de l’âme à faire le bien, à suivre ce qu’enseignent la loi et la raison » (Furetière). Au XVIIIe siècle s’est effectué un glissement bizarre, réduisant le mot vertu à la chasteté féminine. On fera de semblables observations lexicales avec les mots pureté, honneur ou innocence. Cette distorsion du langage n’est que l’un des nombreux symptômes de l’exorbitante valorisation, dans nos contrées, y compris prétendument sécularisées, de la virginité des filles, qui reste le petit capital traditionnel des familles et la récompense des époux. On pourrait multiplier les autres conséquences collatérales de cette surcotation dans tous les recoins de la société… L’effet le plus visible, mais sans doute le plus superficiel, est la fréquence du prénom Marie et ses dérivés composés (pour les filles Marie-Jeanne, Marie-Louise ou Marie-Pierre… pour les garçons Jean-Marie, Louis-Marie ou Pierre-Marie…), parce qu’on place ses enfants sous la protection, mais aussi sous le modèle, de la Vierge. Ainsi Marie est le premier prénom donné au XXe siècle en France, et se maintient aujourd’hui à la 7e place (5) tandis que Virginie décroche l’accessit et le rang honorable de 56e prénom du siècle. Mais cette fréquence a des racines très anciennes : j’apprends ici que dès l’époque du Christ, Marie (ou Mariam ou Myriam) est le prénom féminin juif le plus courant, porté par environ une femme sur quatre : on connaît Marie de Nazareth, Marie Madeleine, Marie de Béthanie, Marie l’Égyptienne, les Saintes Maries de la Mer…

(Pendant ce temps, au cinéma : on remarque du reste qu’en dépit du déterminisme de 16 tonnes et de 20 siècles pesant sur ce prénom, les Marie au cinéma sous souvent des personnages étonnamment libres, à l’instar de Marie 1 et Marie 2 dans les Petites Marguerites de Vera Chytilova, ou bien de Maria 1 et Maria 2 dans Viva Maria de Louis Malle.)

D’autres effets plus retors de la glorification de la Vierge seraient à recenser dans le langage, depuis l’insulte fils-de-pute (qui ne s’adresse, remarquons-le, qu’aux garçons, fille-de-pute n’existe pas puisque pour insulter une fille on dira plus simplement pute, on insultera sa sexualité à elle, non celle de sa mère), jusqu’aux rites surannés des rosières de village en passant par une pop star qui se fait appeler Madonna et chante Like a virgin, sans oublier le cas intéressant du drapeau européen... mais revenons au cœur du sujet, le mythe marial.

Dans l’espoir vain et donquichottesque d’attenter au mythe débilitant de la virginité perpétuelle de Marie Théotokos, le Fond du Tiroir s’en va l’examiner comme il convient, avec la méthode d’un mythologue, en isolant consciencieusement son « mythème », c’est-à-dire sa plus petite et irréfragable unité narrative : un homme exceptionnel est conçu miraculeusement sans relation sexuelle, par une mère réputée vierge, enceinte sans contact préalable avec l’organe sexuel masculin.

Une fois identifié ce mythème, il nous appartient de le débusquer dans d’autres sources que les Évangiles, à fin de mythologie comparée, et à nous ébaubir de la diversité des occurrences. Pour que vous ne me soupçonniez pas d’affabulation, je donne toutes les sources dans des liens prêts-à-cliquer, qui sont, ô splendeur, bleus comme la Vierge et comme le drapeau européen.

* Rien que dans le judaïsme, les annonces prophétiques de naissances miraculeuses sont loin d’être rares, presque des lieux communs, et parmi les fils de vierges on trouve par exemple un certain Emmanuel (mentionné dans Isaïe 7:14 – forcément les chrétiens ont vu dans cette prophétie de l’Ancien Testament une bande-annonce du Nouveau et ont prétendu qu’Emmanuel était un autre nom pour Jésus) ou bien Melchisédech.

* Non loin de là, en Perse, un grand classique, Zoroastre alias Zarathoustra, naquit (en riant, selon Pline l’ancien) après que sa maman, Dughdova, ait été fécondée par un rayon de lumière. 

* Mais plusieurs siècles, voire quelques millénaires avant Zarathoustra, les Perses révéraient déjà un dieu né d’une vierge : Mithra, le dieu-soleil. Du reste, celui-ci a tellement de points communs avec Jésus (naissance le 25 décembre, 12 disciples, résurrection après trois jours, etc.) qu’on pourrait presque parler de plagiat chez les inventeurs de Jésus, heureusement que ni le copyright ni les avocats n’avaient encore été créés.

* Au XVe siècle, le poète mystique Kabir, trait d’union entre les Hindous et les musulmans soufis, est dit-on né d’une mère vierge, de sa paume ouverte qui plus est.

* Et puis chez les Asiatiques, tiercé gagnant : on trouve au moins trois superstars nés d’une vierge. Lao Tseu (sa mère a mangé une prune et/ou observé une comète), Krishna (sa mère nommée Devakî a quant à elle regardé de trop près un cheveu de Vishnou), et Bouddha (sa mère s’est retrouvée enceinte après avoir rêvé qu’un éléphant blanc entrait dans son ventre).

* Dans la mythologie grecque, l’origine de Dionysos est des plus tortueuses : il est né plusieurs fois, dont une fois de la cuisse de son papa. D’abord conçu par un coup de foudre de Zeus (au sens propre : le tonnerre fertilise la terre), il est ensuite tué, coupé en morceaux, et son cœur est donné à manger par Zeus à Sémélé, fille du roi de Thèbes dont il s’est épris, qui tombe enceinte (techniquement elle est toujours vierge). Notons que Dionysos (qui est, sans vouloir me la péter, mon dieu tutélaire perso, puisque dieu de la vigne) devient alors le seul dieu grec enfanté par une mortelle vierge, ce qui fait de lui l’un des modèles historiques de Jésus.

* Dans la mythologie romaine, Romulus et Rémus, les jumeaux qui fondèrent Rome, sont les enfants d’une vestale vierge, mise enceinte par le regard de Mars (et je suis prêt à parier mon missel que c’est sur leur modèle que furent inventés deux autres jumeaux, Jacob et l’Homme-en-Noir, nés pour régner sur une île d’une mère romaine dont on ne connaît pas d’époux). Tant qu’on y est, faisons un lot avec les conquérants antiques : Alexandre le Grand, quelques Césars, les Ptolémaïques, se sont tous passés de géniteur, tellement qu’ils étaient virils.

* Même pas besoin d’être un dieu, un héros, un tyran ou un chef militaire pour être un grand homme né d’une vierge. La conception merveilleuse fonctionne aussi si l’on n’est que philosophe. Écoutons ce que Diogène Laërce raconte de Périctioné, la mère du grand Platon : « Quand Périctioné fut nubile, Ariston voulut la violer, mais ne put y parvenir ; ayant cessé ses violences, il vit le visage d’Apollon, dont l’intervention conserva Périctioné vierge jusqu’à son accouchement. »

* Chez les Aztèques : Quetzalcoatl, le grand serpent à plumes, avait quant à lui une maman nommée Chimalman qui fut engrossée par un rêve du dieu Ometeotl.

* Chez les Amérindiens, Le Grand Pacificateur, parfois appelé Deganawida ou Dekanawida, fondateur mythique de la communauté iroquoise au XVe siècle, avait lui aussi une mère vierge.

* Au Japon, le héros traditionnel Kintaro a pour mère Yama-uba, qui l’a conçu par un éclair envoyé par le dragon rouge du mont Ashigara.

* Cette liste de beaux bébés (uniquement des garçons, au fait… tiens tiens… une fille n’est pas assez pure pour naître d’une vierge, peut-être ?) ne saurait être exhaustive, mais terminons par une mention de la religion jediiste, sans doute l’une des plus récentes sur le marché de la spiritualité, selon laquelle le prophète Anakin Skywalker, connu après son initiation mystique sous le nom de Darth Vader (quoique certaines sectes dissidentes l’appellent encore Dark Vador), est le fils unique d’une vierge nommée Shmi, ensemencée par l’Esprit Saint que les dévots locaux nomment Force.

Une citation de pleine sagesse, pour finir, que j’emprunte à un couple d’auteurs catholiques, Colette et Jean-Paul Deremble, car n’étant point sectaire je ne doute pas que l’on puisse être catho et croire cependant que deux et deux sont quatre et quatre et quatre sont huit (belle religion que l’arithmétique) :

Ce thème de la conception virginale (…) récurrent dans toutes les religions anciennes (…) reconnu indubitablement mythique pour les autres cultures, aurait-il valeur réaliste pour le seul Christianisme ? Ne serait-il pas raisonnable de reconnaître qu’il s’agit, pour l’Évangile aussi, d’un mythe, grandiose et structurant comme il en est de tous les mythes, et de se préoccuper d’en comprendre le sens ?

Amen, si je puis me permettre.

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  • (1) – Actualité du motif : la saison 3 de Legion (2019), qui compte parmi les plus remarquables séries de SF, trip psychédélique hallucinogène ne nécessitant même pas la prise de substance, s’ouvre sur une pregnant virgin, souriante et épanouie mascotte d’une secte louche de type Manson Family. On l’aperçoit dès les premières images de cette bande-annonce.
    Certes, bien antérieurement, dans l’épisode 19 de la saison 1 de Lost, John Locke, le personnage le plus mystique de la série, apprenait par sa mère qu’il n’avait pas de père car il était immaculately conceived. Mais comment s’en étonner puisque, comme on le sait au Fond du Tiroir, tout est dans Lost.
  • (2) – À propos de Je vous salue Marie de Jean-Luc Godard (1985), on notera avec intérêt que le film a « profondément blessé » certains catholiques intégristes qui ont manifesté dans les rues et même incendié un cinéma, bref qu’il a fait scandale comme est susceptible de faire scandale auprès des cons n’importe quelle intervention publique qui évoque le mythe sans se plier au dogme, alors même que ce film est au fond extrêmement respectueux de la transcendance et du mystère de la conception virginale – excellent pitch pour grand écran. Godard ne fait rien d’autre que ce qu’ont fait les artistes durant des siècles : un remake. C’est-à-dire qu’il a peint à nouveau des personnages imaginaires, Marie, Joseph, Jésus, avec les atours, les vêtements, les mœurs et le langage de leur propre époque, en somme il les a réincarnés pour aujourd’hui. Lire cet article de Natalie Malabre : « Le film [accepte] le mystère de Marie sans jamais dévier de sa lecture catholique ».
  • (3) – Cf. par exemple cette description extraordinaire d’une pratique ordinaire, dans L’Amande, Nedjma, Plon, 2004 :
    « Enfin est arrivé le jour des noces. Neggafa a poussé notre porte de bon matin. Elle a demandé à ma mère si elle voulait vérifier la « chose » avec elle. – Non, vas-y toute seule. Je te fais confiance, a répondu maman. Je crois que ma mère cherchait à s’épargner la gêne qu’une telle « vérification » ne manque jamais de susciter, même chez les maquerelles les plus endurcies. Je savais à quel examen on allait me soumettre et je m’y préparais, le cœur noyé et les dents serrées de rage. Neggafa m’a demandé de m’étendre et d’enlever ma culotte. Elle m’a ensuite écarté les jambes et s’est penchée sur mon sexe. J’ai senti soudain sa main m’écarter les deux lèvres et un doigt s’y introduire. Je n’ai pas crié. L’examen a été bref et douloureux, et j’ai gardé sa brûlure comme une balle reçue en plein front. Je me suis juste demandé si elle s’était lavé les mains avant de me violer en toute impunité. « Félicitations ! a lancé Neggafa à ma mère, venue aux nouvelles. Ta fille est intacte. Aucun homme ne l’a touchée. » J’ai férocement détesté et ma mère et Neggafa, complices et assassines. »
  • (4) – « Mais d’abord… est-ce que tu as déjà dépucelé des filles, toi ?
    – Oui. Ça n’est pas drôle. Tu es bien gentille de ne plus l’avoir, ton pucelage. » (Pierre Louÿs, Trois filles de leur mère)
  • (5) – Incroyable mais vrai ! Je connais un groupe dont tous les membres féminins, soit précisément la moitié de l’effectif, s’appellent Marie. C’est un miracle. Tiens d’ailleurs plutôt que de perdre votre temps sur Internet vous feriez mieux d’aller regarder leur clip, il est très beau.

Jambon Jambon

06/08/2018 un commentaire

Je n’enverrai pas de cartolina mais je vous embrasse depuis la Sicile. Voyager est une fort bonne activité, car déplacer son corps c’est déplacer son âme et c’est loin de chez soi que l’on peut découvrir d’autres horizons, d’autres paysages, d’autres cultures, d’autres images et d’autres esprits.

C’est ainsi qu’en pleine rue de Canicattì, à la devanture d’une boucherie-charcuterie je tombe, émerveillé et confondu comme si cette apparition était l’accomplissement de mon fatum lui-même qui m’attendait ici par-delà les mers, sur la publicité la plus vulgaire du monde. Je témoigne de l’apogée et vous en fais profiter. Il s’agit d’une publicité pour du prosciutto dont le slogan est Il n’a jamais été aussi bon, il n’a jamais été aussi beau. Bouffons des culs et bon été à tous mes amis végétariens.

Laissez-moi un ou deux jours pour me remettre, relire mes notes, et je reviens avec un autre article nettement plus long, plus sérieux, plus substantiel et sans couenne, quoique toujours consacré au corps des femmes (parce que hein quel autre sujet franchement).