Archive

Archives pour 05/2020

En quatorzaine (5/5)

31/05/2020 Aucun commentaire
L’image contient peut-être : une personne ou plus et gros plan
« Une bonne tête de déconfiné » (juin 2020)

Cinquième et dernière tranche d’éphéméracovide, jours 61 à 75.

Jour 61

“ Le théâtre comme la peste est une crise qui se dénoue par la mort ou par la guérison. Et la peste est un mal supérieur parce qu’elle est une crise complète après laquelle il ne reste rien que la mort ou qu’une extrême purification. De même le théâtre est un mal parce qu’il est l’équilibre suprême qui ne s’acquiert pas sans destruction. Il invite l’esprit à un délire qui exalte ses énergies ; et l’on peut voir pour finir que du point de vue humain, l’action du théâtre comme celle de la peste, est bienfaisante, car poussant les hommes à se voir tels qu’ils sont, elle fait tomber le masque, elle découvre le mensonge, la veulerie, la bassesse, la tartuferie ; elle secoue l’inertie asphyxiante de la matière qui gagne jusqu’aux données les plus claires des sens ; et révélant à des collectivités leur puissance sombre, leur force cachée, elle les invite à prendre en face du destin une attitude héroïque et supérieure qu’elles n’auraient jamais eue sans cela. »
Antonin Artaud, Le théâtre et la peste (1934)

Jour 62

Quoi ? Vous pensiez peut-être que le premier signe de déconfinement venu allait décourager la Confine ? Notre chanson fleuve qui pour les siècles des siècles témoigne du confinement de l’an de grâce 2020 en plus ou moins 107 couplets et quelques boutons rouges, n’a pas encore atteint son mi-chemin mais n’attendra pas la deuxième vague du virus pour affirmer bien fort, 107 fois s’il le faut, qu’il y en a bientôt marre de la confine.
Le 9e épisode vient d’éclore. C’est le plus beau au moins jusqu’au prochain. Tiens ? On y entend, outre Marie Mazille et moi-même, Patrick Reboud et Christophe Sacchettini, soit toute la drimetime d’In Situ Babel à l’exception de Norbert Pignol, occupé ailleurs et c’est très bien aussi.
Attention : avec cet épisode nous entrons dans le dur, nous célébrons notre chère et sainte Russie ainsi que la flemmardise et l’accumulation de papier Q, nous touchons au sublime et en même temps au n’importe quoi. Car j’y vocifère en russe et même je chante, c’est dire si nous sommes prêts à tout.
Et au cas où tout ne serait pas assez, demain je vous révèlerai si vous êtes sages certains couplets qui ne le sont pas, des sizains rédigés pour le plaisir mais censurés avant de parvenir à l’étape de l’enregistrement.

Jour 63

Chose promise chose due aux obsédés de la Confine. Éloignez les enfants du poste. Testant la puissance de censure de Fessebucre, je révèle au grand jour l’enfer de notre interminable chanson participative alternant deux rimes seulement (-ine et -en). Voici les couplets dits de cul écrits pour la joie d’être écrits mais également par souci de sincérité (où serait la vérité documentaire de ce projet si nous occultions qu’enfermés deux mois nous pensons fortement à la chose ?) et qui ne seront jamais enregistrés (encore que, allez savoir de quoi nous sommes capables). Et bon dimanche.

À l’XXXième jour de la confine
J’ai envie de baiser tout le temps
Parce que la libido en sourdine
Ça peut pas durer 107 ans
Je prendrais bien un coup de pine
Mais je suis loin de mon amant

(variante si c’est un homme qui chante :
Je mettrais bien un coup de pine
Mais ce n’est pas pour maintenant)

À l’XXXième jour de confine
Finalement c’est assez plaisant
Dans mon beau beau lit blanc comme de la farine
Je suis caressée par mes 15 amants
Je me réveille, inondée de cyprine 
Ce n’était qu’un rêve ! Un rêve glissant !

À l’XXXième jour de la confine
J’en ai ras-le-bol d’attendre mon amant
Et si j’en profitais pour devenir gouine
L’expérience me manque depuis X ans
Je regarde d’un autre oeil les photos de mes copines
Il faut bien parfois ajouter du piment

À l’XXXième jour de la confine
On se tiendra l’un autre fermement
Tu me lécheras les babines
Et je te lécherai le gland

Jour 64

Qu’aurons-nous fait de nos confinements ? Moi, je sais. L’atelier d’écriture en ligne « Courage, écrivons » est officiellement clos après deux mois de bons et loyaux services et des centaines (sic) de contributions, merci-bravo à tous. L’une des participations les plus originales que nous ayons reçues est un tableau, puisque peindre c’est écrire avec d’autres outils : La faim du confinement de Jean-Pierre Blanpain, que je reproduis ici à la fois par copinage, gratitude et amour des belles choses. Ce couple en pleine autodévoration pourrait en outre illustrer les couplets de la Confine révélés hier ici même. Qu’aurons-nous fait de notre confinement ?

Jour 65

Depuis deux mois nous sommes tous devenus épidémiologistes. Euh, non, nous sommes tous devenus germophobes, je confonds toujours les deux.
Depuis presque aussi longtemps tourne dans ma tête une maladie infectieuse dont je n’avais pas entendu le nom depuis des lustres, rappelée à mon bon souvenir à la faveur d’un débat entre épidémiologistes. Euh, non, d’un apéro entre amis germophobes, je confonds encore.
La peste bubonique.
Depuis des semaines je me demande pourquoi je pense si fort à la peste bubonique et surtout pourquoi ces deux mots me font marrer. Je viens d’aller vérifier sur Wikipédia, la peste bubonique n’a rien de marrant, elle est même franchement dégueulasse. En gros, c’est la peste tout court mais agrémentée d’un épithète circonstancié qui lui donne un je-ne-sais-quoi de fantaisiste, de relevé, d’emphatique, voire d’italien (peste bubbonica avec gestes verticaux des deux mains). Je prononce dans ma tête « peste bubonique » et je pouffe, je devrais avoir honte.
J’ai fini, à force d’archéologie intime, par comprendre d’où cela me vient. Oh, de très loin, très profond. Alors que j’étais sur le point de devenir collégien, mon héros de roman préféré était un collégien, qui m’expliquait ce à quoi je devais me préparer. Il était anglais mais peu importe, à part l’uniforme je ne voyais pas trop de différences, il était dénommé Bennett, et ses aventures, signées par un certain Anthony Buckeridge, étaient publiées dans la Bibliothèque Verte que je dévorais. Je retourne faire un tour sur Wikip’ et j’apprends, stupéfait, que Bennett, dont les aventures ont paru en Grande-Bretagne des années 50 aux années 90 (cette longévité est le signe du conservatisme de l’éducation britannique – d’ailleurs Harry Potter prendrait la suite immédiate et, magie et mixité à part, la vie d’un collégien anglais y serait décrite de façon sensiblement identique), que Bennett, donc, ne s’appelait pas Bennett. Ce nom-là n’était qu’un alias réservé aux lecteurs français de la Bibliothèque Verte. En V.O., Bennett s’appelait Jennings. On m’a menti sur ce point depuis 40 ans ! Mais je continue de creuser le souvenir jusqu’à toucher du doigt la peste. Dans le premier tome, Bennett au collège, le personnage, encore timide et mal dégrossi, fait son entrée dans un internat. Il se présente au bureau d’enregistrement où on lui demande ses papiers, notamment son certificat médical. S’ensuit ce dialogue :

– Je crois que je n’en ai pas, m’sieur, dit Bennett.
– Il vous en faut un ! dit M. Carter avec un air de gravité souriante. Comment pouvons-nous savoir si vous n’êtes pas atteint des oreillons, de la rougeole, de la varicelle, de la coqueluche, de la scarlatine et de la peste bubonique ?

Dès ce moment, les mots peste bubonique, incompréhensibles pour les protagonistes comme pour les lecteurs, deviennent des prétextes drôlatiques à divers fantasmes, trouilles et plaisanteries. Bennett comprend peste pouponique laissant au lecteur le soin d’imaginer une abominable maladie frappant les nourrissons. 40 ans plus tard j’en pouffe encore. Pardon.

Jour 66

La terre est sens-dessus-dessous. Autant lever les yeux. Au moins là-haut brille la lune, repère invulnérable à l’usage des rêveurs, des amoureux et des poètes. Elle sera toujours là pour nous, n’est-ce-pas ? Eh bien, même pas. Information passée inaperçue au milieu de l’hystérie pandémique planétaire : l’imprévisible dément qui dirige les États-Unis planifie l’exploitation minière de la lune. Lui qui, il y a peu, savait à peine où situer la lune sur une carte, peut-être quelque part entre l’Afghanistan et les Deux-Sèvres (parmi les 1001 âneries qui jaillissent de lui en cataracte, l’hurluberlu a tout de même tweeté en juin 2019 que la lune « faisait partie de Mars » ), qui change d’avis sur la NASA plus vite que de cravate (un coup ça lui coûte un pognon de dingue, un coup il veut sans délai investir massivement pour make l’espace great again), voilà que ce gros moutard capricieux fait pression pour que les Accords Artemis (accords internationaux d’exploration de la lune, présentés par la NASA le 15 mai dernier) autorisent à partir de 2024 les compagnies privées à mettre en coupe réglée les ressources souterraines, eaux et minéraux, de notre satellite. Jusqu’à présent l’exploitation industrielle de la lune n’était qu’un fantasme de science-fiction, que j’ai moi-même utilisé pour un roman en abyme dans Jean II le Bon, séquelle.
La terre, c’est mort. La terre est rongée comme un os, sucée jusqu’à la moelle, surexploitée par les intérêts privés, empoisonnée, salopée peut-être à jamais, fragilisée et perdant ses défenses immunitaires (contre les pandémies, par exemple)… Qu’à cela ne tienne, projetons dans le firmament la folie suicidaire du productivisme néolibéral, il reste quelques dollars à se faire sur la lune !
Que maudit soit l’œil qui se pose sur le monde et ne voit qu’une ressource. (Tant qu’on y est, que maudit soit l’œil qui se pose sur un homme et ne voit qu’une ressource humaine.)
Pour lutter contre la bêtise, contre le terre-à-terre, contre l’accablement, contre le découragement, peut-être même contre le coronavirus : Sing to the moon de Laura Mvula, envolée céleste ici aux bons soins (mazette) de Snarky Puppy.

Jour 67

Séance de rattrapage pendant le confinement. Je chéris fort sur mon cœur la saga de Pixar Toy Story, qui a, dans mon cas, parfaitement rempli sa mission narrative, qui est de faire grandir ses spectateurs. La série de films (Toy Story en 1995, Toy Story 2 en 1999, Toy Story 3 en 2010) m’a accompagné de près lorsque je suis devenu jeune cinéphile, puis jeune projectionniste de cinéma, puis jeune adulte, puis jeune papa. Mais voilà. De même qu’en grandissant on délaisse ses jouets et on les oublie au fond de leur boîte (les premiers films m’avaient pourtant prévenu), en 2019 je n’ai pas pris la peine d’aller voir en salle Toy Story 4.
Pendant la Confine et la fermeture des cinémas, je l’ai rattrapé en dévédé. Verdict : un poil moins bon que les précédents, surtout parce qu’il y manque un méchant digne de ce nom – mon épisode préféré restera donc le 2, où le méchant était un collectionneur fétichiste : le sujet principal de la série étant l’imaginaire des enfants, montrer en guise de contre-exemple qu’un collectionneur est un enfant dont l’imaginaire a mal vieilli, s’est ratatiné, fossilisé et fétichisé, était un coup de génie. Mais tant pis, même au bout de quatre films j’adore ces personnages et le ressort fictionnel de l’animisme enfantin.
Le rapport de Woody avec « Fourchette » le jouet bricolé avec des détritus sorti de la poubelle est le miroir inversé de ses rapports initiaux avec Buzz l’Éclair : dans le 1er film, Woody le cow-boy terre-à-terre, pragmatique, tirait Buzz vers le bas, soignait son complexe de supériorité et sa mégalomanie en lui rappelant « Tu n’es qu’un jouet » soit un accessoire inerte, banal et éphémère, un parmi des millions. Vingt-cinq ans plus tard, il tire Fourchette-le-déchet vers le haut, il soigne sa dépression et son complexe d’infériorité en lui rappelant « Tu es un jouet » soit une belle et noble fonction de compagnon chéri et unique d’un enfant.
Dans les deux cas, qu’un jouet soit un produit industriel mondialisé ou un bricolage à deux balles de plastoc, il existe pour une petite personne. Il a une « âme » uniquement parce que l’imagination démiurgique de l’enfant l’a rendu vivant, c’est la réponse à la très belle dernière question posée dans le film par Fourchette, « Pourquoi je suis vivant ? » alors qu’il n’avait rien demandé à personne, comme tout le monde.
Ce qui fait la force de cette série est qu’elle s’adresse à la fois aux adultes et aux enfants, chacun l’attrape de là où il est. Les jouets qui se rengorgent ou s’encouragent ou se jalousent ou se raisonnent en prononçant un seul et même argument, « I have a kid » sont aussi des métaphores des adultes qui deviennent parents : avoir un enfant c’est avoir une responsabilité, c’est chiant et c’est merveilleux et ça oriente la vie et ça évacue faute de temps libre les questions du genre « Pourquoi diable j’existe » . Je m’identifie évidemment à Woody qui, dans des circonstances différentes à la fin des deux derniers épisodes, « laisse partir » les enfants dont il était le jouet aussi longtemps qu’ils étaient petits. Il faut laisser grandir puis partir les enfants. Mais avant cela il faut leur montrer des beaux films. Je me souviens que l’une des toutes premières cassettes VHS que j’ai achetée et beaucoup regardée avec ma fille est Toy Story premier du nom.
Pour modérer mon enthousiasme, un ami m’incite à lire un article très critique du site The Conversation consacré à cette franchise, qui traite Toy Story 4 de publicité géante, ce qui est indéniablement infamant…
Touché. Oui, cet article est intéressant, très bien informé, par exemple j’y apprends que Disney a réellement édité un jouet « Forky » (Fourchette) et alors ça c’est le comble du simulacre productiviste et commercial, un produit industriel qui imite une invention spontanée, spécimen idiosyncratique bricolé à partir de déchets… Mais l’auteure a le défaut très universitaire de traquer son sujet (ici, le placement de produits à Hollywood, qui transforme chaque blockbuster en plage de pub de deux heures), de le découper sur le lit de Procuste, il y en a un peu plus je vous le mets quand même, et de rester insensible à tout le reste. Ainsi, à trop vouloir décortiquer l’économie, celui qui la critique devient aussi cynique que l’économie elle-même, et passe totalement à côté de la poésie très réelle de ces quatre films.
Particulièrement, le sujet profond de la saga, qui est je le répète l’animisme de l’enfance, capable de s’inventer un monde où les objets, plus spécifiquement les jouets, ont une vie, échappe manifestement à l’auteure, qu’au fond je plains un peu puisqu’elle a sans doute perdu ses souvenirs d’enfance. Je dois pour ma part les avoir un peu entretenus…
D’abord, l’animisme enfantin qui imagine les jouets comme des créatures vivantes n’a pas été inventé par Pixar dans le seul but machiavélique de vendre des jouets en plastique, puisqu’on trouve cette idée chez les Grimm, chez Andersen, et dans maints contes ou livres ou films depuis des siècles (Pinocchio par exemple). Ensuite, que les produits dérivés à l’effigie des principaux héros paradent en tête de gondole dans les supermarchés, comme pour n’importe quel autre film de la marque Walt Disney, ne signifie aucunement que les enfants sont assez débiles pour imaginer que s’ils réussissent à convaincre leurs parents de les acheter, les jouets réagiront comme dans les films, c’est-à-dire bougeront et parleront de façon autonome, comme le suggère cet article : « … Pixar mène un double discours [puisqu’il juge utile un acte] de prévention sur la nécessaire distanciation entre fiction et réalité. Si ce message s’adresse d’abord aux adultes, les enfants peuvent le comprendre à leur niveau. On leur dit simplement que si on leur offre des jouets Toy Story, ils ne pourront pas réagir comme dans le film. Cette idée pourrait rompre tout enchantement… ».
Pardon, mais c’est cette interprétation qui prend les enfants pour des demeurés, des naïfs au premier degré, et pas du tout Toy Story dont le discours est un peu plus subtil puisque dans les quatre films, chaque fois que l’on voit les enfants interagir avec leurs jouets, ceux-ci redeviennent des objets inertes, comme pour faire comprendre au spectateur que leur vie est exclusivement dans la tête des enfants mais pas dans leurs mains, créant un jeu de cache-cache amusant et gratifiant pour le spectateur (quel que soit son âge), un jeu de chat-et-la-souris, je-te-vois-je-te-vois-pas, je fais comme si de rien n’était en présence d’un tiers, je sais très bien que ces jouets sont vivants mais exclusivement pour moi. De même, la dernière scène, où les jouets de récupe, moches, bricolés, se demandent comment ils ont obtenu la vie, est analysée par l’auteure comme l’aveu que ce film est une pub géante…
Conclusion affligeante de terre-à-terre ! J’ai quant à moi une toute autre interprétation de cet épilogue : les jouets qui s’interrogent sur l’origine de leur vie sans parvenir à comprendre qu’ils ne sont vivants que parce qu’un enfant les a imaginés tels, je les vois comme une projection vertigineuse et métaphysique de toutes nos propres questions existentielles : pourquoi existe-t-on, quel est le sens de la vie, l’âme existe-t-elle, le destin existe-t-il, Dieu nous a-t-il créés, et si oui pourquoi, etc… Peut-être que nous sommes vivants, toi et moi, que parce que quelqu’un nous a crus vivants ? Dieu ? Nos parents ? Les gens qui nous aiment et qui nous attribuent d’office une âme ? Extrapolons : chacun de nous est le jouet d’un autre, vivant parce qu’imaginé un beau jour par quelqu’un. Et je ne parle pas que de l’étincelle de désir dans l’œil de papa et de maman. Dans ce contexte, la réponse de Forky qui achève le film, « Alors là, aucune idée » n’est pas un aveu de cynisme mercantile mais un humble aveu d’impuissance à résoudre ces angoisses existentielles, et à vivre malgré tout de son mieux, sans comprendre, sans savoir. Notre condition, ni plus ni moins.
Diable, je n’aurais jamais cru que cette Conversation me placerait en position de prendre la défense du grand Satan Disney contre des universitaires, la vie est pleine de surprise.

Jour 68

M. et Mme Corononavirus ont une fille comment qu’ils l’appellent hein hein ?
Quoi, vous en avez marre d’entendre parler du coronavirus ? Ben comment ça se fait ?
Okay, alors à la place voici une nouvelle photo où je fais n’importe quoi avec mes cheveux pour attirer un max de laïks sur Fistbourk. Ma coiffeuse perso s’est déconfinée, elle est à la maison, c’est pour ça, les cheveux.
Sinon le récapitulatif de la 4e quatorzaine (jours 46 à 60) est en ligne sur le blog.
Au cas où ça vous intéresserait quand même M. et Mme Coronavirus ont appelé leur fille Arlette.

L’image contient peut-être : une personne ou plus et gros plan
L’image contient peut-être : 1 personne, gros plan

Jour 69

Je prévoyais de parler de tout autre chose quand soudain Fichtreboque fait clignoter un anniversaire, comme le fait Fochtrebique à qui nous avons confié la régulation de notre temps.
23 mai 2010 : diffusion originale de l’ultime épisode de Lost, ma série préférée. Dix ans tout ronds.
Lost est une histoire gigogne terriblement sophistiquée et mystérieuse, dont le point de départ est pourtant aisément formulable : Lost est une histoire de confinement.
Sur une île déserte, quelques personnages échoués et dépareillés rêvent de déconfinement, et malheur à eux s’ils y parviennent.
L’une des premières découvertes qu’il leur faudra faire est qu’ils ne sont pas seuls sur l’île. L’histoire ayant commencé bien avant nous, même quand nous sommes seuls nous ne sommes pas seuls.
D’autres sont confinés sur l’île depuis plus longtemps qu’eux. Un homme se terre au fond d’une station souterraine, hermétiquement scellée par une trappe où se lit le mot QUARANTAINE, terrorisé à l’idée de sortir, croyant que l’extérieur est contaminé, impropre à la survie. Peut-être d’ailleurs est-ce vrai.
D’autres encore sont retranchés plus loin, protégés au sein d’une île dans l’île, et redoutant toute invasion, se protégeant les armes à la main de tout danger de « grand remplacement » . Les modalités du confinement sont décidément nombreuses.
Depuis dix ans, jour pour jour, la série nous a rendus. L’île nous a recrachés dans le monde, incertains et déconfinés, livrés à nous-mêmes, sans relâche perdus mais retrouvés, forcés d’accéder par nos propres moyens à la maturité, sans « sens » offert, sans orientation dans le proliférant labyrinthe de nos libertés.
Le lien avec notre condition me saute aux yeux. Le lien est tout simplement : que faire ? Que faire de soi et avec les autres ? Qu’avons nous fait ? Que serons-nous obligés de faire ? Qu’aurions-nous pu faire d’autre ? Que croire ? Et que peut bien vouloir dire « tout ça » ?
Si le lien vous échappe c’est que vous n’avez pas encore vu Lost, et je vous jalouserais si le revoir n’était pas mieux encore. Comme le dit John Locke après la projection du tout premier film d’orientation retrouvé, We’ll have to watch that again.

Jour 70

Un émerveillement et un aveu.
L’émerveillement, d’abord : l’une de mes joies en ligne durant le confinement aura été Replay, collection de courts-métrages sur Arte qui réinterprètent dans des contextes contemporains, grâce à des plans-séquences magistraux et des comédiens magnifiques (parfois issus du Français), quelques scènes du répertoire théâtral classique.
Trouble et splendeur des anachronismes, perfection des interprètes, beauté de la photographie, inventivité de la mise en scène… grands plaisirs pour l’œil comme pour l’oreille. La magnificence des alexandrins dix-septièmistes, notamment, est fulgurante – pour qui prétend écrire, retourner entendre cette langue natale est comme visiter un musée quand on est peintre, un besoin et une hygiène.
Je crois que mon préféré de la série est Médée de Corneille, tragédie parmi les plus brutales jamais écrites, concentré de haine conjugale et d’infanticide en germe, qui se rejoue ici dans une station service, la nuit. Et aussi Brutus avec une Sabrina Ouazani incandescente de sensualité et d’intensité. Mais justement, à propos de ce Brutus
L’aveu, à présent : parmi les huit textes classiques sélectionnés figurent cinq pièces que je connaissais pour ainsi dire par cœur, écrites par des hommes (Marivaux, Corneille, Feydeau, Edmond Rostand, Molière), et trois écrites par des femmes, dont je n’avais jamais entendu parler : Le mariage de Victorine de George Sand (bon, au moins, Georges Sand je vois à peu près qui c’est…) et, plus occultes encore, Brutus d’une certaine Catherine Bernard (1662-1712) et Arrie et Pétus d’une Marie-Anne Barbier (1664-1745). Je suis confondu par ma propre ignorance de textes dont pourtant on ne remarque nullement le caractère mineur, écrits par des mains reléguées au second plan de la mémoire collective et de la mienne sous prétexte qu’elles appartenaient au même corps qu’un vagin et non un pénis. Suite et conséquence de ce constat : demain.

Jour 71

Étymologiquement, la crise, c’est la décision. La crise décide de l’après-crise. Les penseurs et chroniqueurs appointés spéculent sur le monde d’après, faute de le décider eux-mêmes. Bah, rêver ne peut pas faire de mal, « ça n’engage à rien » hélas, on sait bien que les rêves réduisent à la cuisson et on redoute que le monde d’après ne soit en gros le même que celui d’avant (cf. ci-dessous, jour 57). Pour ma part je fantasme sur les femmes d’après. Plus que jamais je suis convaincu que la place des femmes, la reconnaissance des femmes (cf. ici même, hier) sera l’indice très fidèle de l’état d’avancement d’une société ; inversement, l’oppression des femmes restera le signal de la décomposition sociale. Or qu’apprend-on à propos des victimes du Covid-19 ? Ces victimes sont en majorité des hommes, les femmes semblant mieux protégées.
Ma machine à fiction se met à carburer. Et si, pour de bon, la pandémie annonçait un monde d’après qui rétablirait l’équilibre entre les sexes simplement parce que les hommes, ces chochottes, tiendraient moins le coup face au virus ? Cela fait penser au roman de science-fiction de Naomi Alderman, Le Pouvoir, où après des millénaires de patriarcat, les femmes renversent la vapeur, prennent le pas sur les hommes tout simplement parce qu’une mutation physiologique inattendue les rend plus costaudes que ces messieurs.
Dès qu’il y a pouvoir, il y a abus de pouvoir, c’est quasiment une loi thermodynamique. La force physique est un pouvoir. L’ancestrale domination de l’homme sur la femme est bêtement (oh, c’est le cas de le dire) une question de biscotos. Mais on peut toujours rêver au monde d’après, et, à tout le moins, lire des romans de science-fiction.

Jour 72

Cette nuit j’avais trouvé où partir en vacances cet été. Les parcs à thèmes genre le Puy du Fou ayant eu l’autorisation de rouvrir, j’avais opté pour un parc à moins de 100 kilomètres de chez moi consacré à la guerre froide, Cold War World. Moi et mes compagnons de voyage nous promenions entre des reproductions de baraquements en bois, grandeur nature, d’un camp de l’armée américaine. Il n’y avait pas grande animation dans les rues, de temps en temps on entendait une sirène ou une marche militaire, ou bien un bataillon casqué passait devant nous au pas cadencé mais c’était tout. C’était un peu ennuyeux mais pour ne pas me dédire je m’exclamais à l’attention de mes compagnons Oh ben si, si, quand même, c’est pas si mal, attends, on n’allait tout de même pas se faire chier au Puy du Fou, ici c’est vachement mieux, c’est culturel. Brutalement dans les hauts-parleurs les sirènes se sont tues et une voix de femme enjouée nous avertit que l’alerte atomique est imminente : « Il est minuit moins une minute sur l’horloge de l’apocalypse ! » . On voit passer à basse altitude un bombardier russe, pourvu d’une bombe H non dans sa soute mais vissée à son nez, devant le cockpit. La bombe est verte, presque aussi grosse que l’avion, on dirait deux avions qui se font un bison, dont un vert. Pile au-dessus de nos têtes, la bombe se détache et tombe dans la rue, à quelques mètres de nous. Elle rebondit mollement, elle est en plastique, puis s’immobilise. Je m’efforce de rehausser l’enthousiasme de mes compagnons : T’as vu, c’est super non, ils ont même une bombe atomique. Mais je ne crois pas trop à ce que je dis. Cet endroit est vraiment nul, en fait. Heureusement ce n’est pas très grave parce que mes compagnons de voyage je ne sais pas trop qui c’est, je réalise que je ne les connaissais pas avant aujourd’hui, je ne vois pas pourquoi je sauverais les apparences pour eux. Je me réveille.

Jour 73

Il paraît que les Français ont pris deux kilos et demi pendant la confine. J’avoue que sur ce coup je me montre sous un jour très français, platement statistique. Zéro sport en trois mois, à peu près. Tout au plus, certains soirs, ai-je poussé le volume à fond et gambillé comme un furieux jusqu’à la sueur.
Nietzsche disait « Je ne croirai qu’à un dieu qui danse » (implicitement : qu’à un dieu qui exalte la vie, et pas à un dieu qui exalte la mort-sur-la-croix en reportant le bon temps dans l’au-delà).
Quant à moi, plus modeste et prosaïque, je ne croirai un responsable politique que s’il danse.
Décidément, j’aime toujours autant Christiane Taubira. Femme politique noble, intelligente, têtue, cultivée, excellent écrivain, et en plus elle danse.
Vive Bowie ! Vive Taubira ! Vive la danse ! Vive Nietzsche ! Vive la République ! Vive la France !
(Un esprit chagrin de mes amis me souffle Y a Castaner aussi. Ah oui non mais là je peux pas, je garde le sac de ma copine. )

Jour 74

Arbre généalogique intellectuel : Claude Lévi-Strauss en grand-père, Philippe Descola en père, Alessandro Pignocchi en fiston.
Trois générations d’ethnologues au « regard éloigné » ayant étudié de près les Indiens d’Amazonie, par conséquent leur lente disparition à l’aune de ladite forêt, cette Amazonie connue aussi sous le nom de « poumon métastasé de la planète ».
Pignocchi le rejeton s’est révélé en rigolo de la famille : il a abandonné l’université pour la bande dessinée et les trois tomes de son Petit traité d’écologie sauvage (éditions Steinkis) sont un régal d’absurdité, d’utopie et d’intelligence. Une fable ironique et loufoque, mais dont la postface révèle la portée d’avertissement et d’encouragement. Soit nous écoutons attentivement ce qu’on à nous dire les Jivaro Achuar, soit nous sommes infiniment plus mal barrés qu’eux.
Profitez : en ce moment le premier tome de la trilogie est en lecture gratuite sur le site de l’éditeur.
Mais pendant ce temps, dans la famille, je réclame le père : Philippe Descola. Dans une stimulante interviou au Monde, il explique pourquoi nous sommes devenus « les virus de la planète » . La « mondialisation » devrait être autre chose qu’une aubaine économique à l’usage des ploutocrates, mais une belle idée, la prise de conscience de tout ce que 7,7 milliards d’humains et un nombre inconnu de milliards d’animaux ont en partage. Oui, c’est bien ça : tout. Morceau choisi :

« Au tournant du XVIIe siècle a commencé à se mettre en place en Europe une vision des choses que j’appelle « naturaliste », fondée sur l’idée que les humains vivent dans un monde séparé de celui des non-humains. Sous le nom de nature, ce monde séparé pouvait devenir objet d’enquête scientifique, ressource illimitée, réservoir de symboles. Cette révolution mentale est l’une des sources de l’exploitation effrénée de la nature par le capitalisme industriel en même temps que du développement sans précédent des connaissances scientifiques.
Mais elle nous a fait oublier que la chaîne de la vie est formée de maillons interdépendants, dont certains ne sont pas vivants, et que nous ne pouvons pas nous abstraire du monde à notre guise. Le « nous » n’a donc guère de sens si l’on songe que le microbiote de chacun d’entre « nous » est composé de milliers de milliards d’« eux », ou que le CO2 que j’émets aujourd’hui affectera encore le climat dans mille ans. Les virus, les micro-organismes, les espèces animales et végétales que nous avons modifiées au fil des millénaires sont nos commensaux dans le banquet parfois tragique de la vie. Il est absurde de penser que l’on pourrait en prendre congé pour vivre dans une bulle. »

Jour 75

« C’est partiiiii, ça recommence demain !… »
Déconfinature, lentement mais sûrement.
Le projet In Situ Babel s’apprête à recommencer ses interventions à Annemasse et banlieue, avec prudence, masque, gel et bonne humeur. Marie Mazille et moi-même animerons des ateliers de création de chansons les deux prochains lundis, 1er et 8 juin 2020 (pas la peine de nous faire remarquer que l’un des deux est férie, on est au jus). Le thème : la confine, bien sûr. Nous sommes comme-qui-dirait devenus des spécialistes.
Ateliers dans le quartier Pré-des-Plans, Côté jardin partagés – 53 rue des Voirons à Ville-La-Grand, en plein air, donc annulés en cas de pluie, et limités 10 personnes, et ouais.

En quatorzaine (4/5)

14/05/2020 Aucun commentaire
« Confiné de dos en train de penser Nous voulons des coquelicots » (mai 2020)

Quatrième et a priori avant-dernière tranche de quinze jours de quatorzaine. Mais l’avenir est incertain. Il l’a toujours été, c’est sa propriété ontologique, donc on n’a même pas peur.

Jour 46

1er mai sans défilé. Faute de collectif, cette date n’est plus que la fête du travail sur soi.
Je suis un dépressif chronique. Depuis l’âge de 12 ans environ je connais les mauvaises passes. Je n’en tire ni orgueil ni honte ni lamentation (excessive), en général j’attends juste que ça passe. Ces épisodes pénibles me délivrent-ils une expérience ? Ont-il, en cela, une fonction quelconque, une utilité ? « Traverser l’enfer pour n’y gagner qu’un peu plus soif » comme dit Céline dans Guignol’s Band.
Ils m’apportent tout au moins une certaine connaissance de moi-même, et sans doute la connaissance, fût-elle de soi-même, est le bien suprême. La principale information qu’ils me délivrent mon sujet est une conscience aigüe de ma fragilité. Je suis fragile, j’en prends bonne note. Est-ce une sagesse ? Pas tout à fait, même si la sagesse part de là.
Eh, les bizuths, écoutez le briscard : la pandémie et le confinement, qui sont comme une dépression planétaire, nous donnent une conscience douloureuse de notre fragilité. On peut vivre avec, fragiles et vivants. Reste à trouver la sagesse.

Jour 47

La Confine creuse sa route et taille son sillon ou le contraire, aux bons soins de Mme Mazille (l’une), Mme Mazille (l’autre), M. Argentier et M. Vigne. Voici que déboule le 7e épisode, couvrant les couplets 27 à 31, et nous ne sommes pas au bout de nos surprises. La Confine se veut la grande fresque collective de nos confinements. Plus participative que jamais, elle invite ici deux nouvelles parolières, ce qui nous vaut : une revendication corporatiste en hommage aux enseignants que le gouvernement était à ça d’envoyer aux fraises (couplet 27) ; une histoire d’amour sensuelle et cependant tragique (couplet 28) ; une fort curieuse anecdote, l’histoire d’une femme cueillie par la confine à un moment charnière de son existence (couplet 30).
Attention ! Si vous souhaitez soutenir notre démarche, l’occasion vous en est offerte dans cet épisode. Au beau milieu du solo de cornemuse (car oui, nous avons un solo de cornemuse, nous ne nous refusons rien) surgit un gros bouton rouge. Aussitôt que vous verrez apparaître ce buzzer, n’hésitez pas à cliquer de toute la force de votre souris, ça nous fera bien plaisir.

Jour 48

Erratum. Contrairement à ce qui a été annoncé hier par erreur, le gros buzzer rouge, qui apparaît au moment du solo de cornemuse dans le clip du 7e épisode de la Confine, est malheureusement inactif. Suite aux milliers de réclamations que nous avons reçues en 24 heures d’internautes furieux essayant à toute force de cliquer avec leur souris et ne parvenant qu’à mettre le clip en pause, nous présentons nos humbles excuses pour le désagrément et promettons de tout mettre en œuvre pour résoudre le problème dans les plus brefs délais. Tous nos techniciens sont mobilisés.
Pfiou, c’est compliqué, la communication. Il y faut du doigté, on n’est jamais à l’abri d’une bourde, d’un démenti, d’un rétropédalage éhonté qui mise sur le manque de mémoire du public, d’un élément de langage sans scrupule, d’une fake news ou d’un pur et simple fait alternatif (nouveau nom du mensonge) aberrant, qu’il faut pourtant affirmer avec hauteur. C’est un métier, je le laisse aux pros. Sibeth Ndiaye fait ça superbien.
Et je retourne chez moi : sur le blog du Fond du tiroir je mets à jour la 3e quatorzaine qui récapitule les jours 31 à 45, précédemment égrainés au jour le jour chez un autre (Mark Zuckerberg).

Jour 49

Nous lançons l’avant-dernier atelier d’écriture virtuel et hebdomadaire de la médiathèque. Attention, on attaque le niveau expert, la contrainte de la semaine est difficile, quoique toujours dans la thématique confinée.

un incarcéré économe
« incarcérés nous écrivons sur une rame économisée au maximum. avec mon ami marin, assassin au surin, ennemi numéro un, nous rêvons un vrai amour, une évasion. nous en sommes au sixième mois. au soir venu, mon mur sonne en morse sous nos mains usées. vers une aurore rassérénée, mon cri vaincu s’amenuise. ma main anémiée renonce. crier non, mais croire oui. (…) écrivez-nous, amis, vous ouvrez nos coeurs aux rêves, vous irisez nos vies : en un univers aux ennemis sûrs, nous recevons, comme messie, vos missives censurées. écrivez. »
Paul Fournel

Avez-vous deviné la contrainte à l’oeuvre dans le 1er texte ci-dessus ? Si oui, vous êtes sans doute confiné(e) depuis longtemps !
Sinon, voici la clef. Justement la clef est tout ce dont rêve le narrateur de ce texte. Car il est prisonnier.La « contrainte du prisonnier », inventée par l’écrivain Paul Fournel, fait partie de ce que l’OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentielle) range dans la catégorie des « lipogrammes », les textes où l’on se prive d’utiliser certaines lettres – le lipogramme le plus fameux étant « La Disparition », roman de Georges Perec, écrit sans la lettre e.
Ici, le prisonnier économise le papier pour que sa lettre soit plus facile à dissimuler et à faire passer à l’extérieur. Il écrit donc le plus serré possible et ses lignes de pattes de mouche se condensent, réduisant au maximum les interlignes : il s’interdit d’utiliser toutes les lettres qui dépassent par le haut (lettres à hampe : b, d, f, h, k, l, t) ou par le bas (lettres à queue : g, j, p, q, y). Sont proscrits aussi, bien sûr, les majuscules, les points d’exclamation ou d’interrogation…
À vous de vous imaginer, sinon en prison, au moins en confinement, pour rédiger une lettre évoquant votre besoin de liberté et/ou votre future évasion.
À noter pour les musiciens parmi vous : il existe une variante musicale, car les compositeurs eux aussi pourraient se retrouver un jour incarcérés et devant économiser leur papier à musique. Dans ce cas, sont interdits tous les signes qui débordent des cinq lignes de la portée : notes obligeant à tracer des lignes supplémentaires, accords dont les hampes sortiraient de la portée, nuances et points d’orgue, clés de Sol ou Ut 1ère ligne, etc.

Je ne résiste pas à l’envie de recopier ici la magnifique contribution de l’ami JP Blanpain, qui m’a presque donné une érection de bon matin :

un amour swannien, sauce coronavirus
(à ma suave cousine, ma souris rousse, ma nana nue, mon ève naïve, ma sirène océane, ma muse incarcérée en sa cave)
mon icône, assise en vrac sur six coussins en soie.
oui, savourer ses savoureux seins,
son sexe si rose (ou son minou) savonné, oursin sucré au sucre cannien,
à sa source, sa sève au musc comme un vin xérès (non comme un vieux marc saxon),
ruisseau sauveur ou océan saumoné,
moi, mec novice ivre, marri, ma canine suceuse soucieuse à sacrer son iris nacré
s’use à en mourir à son orée moussue,
mon canari suranné, morveux et vaincu, oison oiseux, naine momie sans nom, me navre
sans son âme sorcière rusée.
un séisme, au secours…
sea sex sans sun ( sans caméra).
mais sussurre-moi si ça va, vouivre vorace…
censuré… censuré… censuré…

Jour 50

Je prends des nouvelles d’un ami. On fait cela, tout le jour, tous les jours, les uns, les autres, faute de s’embrasser. Je lui demande comment il la vit, la confine. Il me donne une réponse surprenante que j’ai failli prendre pour une pure provocation : il rêve de s’isoler. Il n’en peut plus de vivre dans « un hall de gare et une colonie de vacances » à l’heure où d’autres, qui n’en peuvent plus de vivre dans une atroce solitude sans fin, fantasmeraient volontiers gare ou colonie. Voilà qui me dévoile une vérité pourtant simple et limpide, sous mes yeux depuis le début, quasi un truisme : la très exacte cruauté du confinement n’est ni de nous isoler, ni de nous forcer à une compagnie pléthorique, elle est de nous figer dans l’un de ces deux états alors même que notre nature nous pousse à passer régulièrement et avec fluidité d’un à l’autre, sans mur à la frontière, aussi simplement que nous passons de la veille au sommeil et retour.
Sur ce, je regarde Mon oncle d’Amérique d’Alain Resnais (1980), qu’une célèbre plateforme de streaming, davantage connue pour ses séries américaines où des voitures explosent que pour des films d’auteurs français vintage, vient d’ajouter à son catalogue. J’avais vu ce film peu après sa sortie, surtout attiré par l’affiche peinte par Bilal, et je n’y avais à peu près rien compris. Aujourd’hui, quel film passionnant ! « Fiction scientifique » qui entrelace les péripéties romanesques de trois personnages avec les commentaires éthologiques du neurobiologiste Henri Laborit. Celui-ci commente les réactions des protagonistes en rappelant que nos comportements irrationnels naissent au tréfonds de nos trois cerveaux (reptilien, limbique, néocortex – théorie, peut-être démodée entre temps, d’un inconscient qui a peu à voir avec celui de Freud, si ce n’est ce point commun d’avoir été tout deux ringardisés par la pragmatique PNL et le développement personnel qui servent essentiellement l’idéologie dominante de l’épanouissement par le travail en entreprise). Cette manière choquante de filmer des personnages, voire des personnes, littéralement comme des rats de laboratoires, a pu passer pour du cynisme cérébral et surplombant, alors que je n’y vois que de l’empathie : reptilien mon semblable, mon frère.
Laborit prononce dès l’ouverture du film ces phrases qui, par synchronicité, recoupent ma candide découverte du jour, celle sur le besoin élémentaire de mouvement chez les humains, depuis l’isolement vers la convivialité et vice-versa, besoin contrarié par la confine :

« La seule raison d’être d’un être, c’est d’être. C’est-à-dire de maintenir sa structure. C’est de se maintenir en vie, sans cela il n’y aurait pas d’être. Remarquez que les plantes peuvent se maintenir en vie sans se déplacer. Elles puisent leur nourriture directement dans le sol, à l’endroit où elles se trouvent et grâce à l’énergie du soleil, elles transforment cette matière inerte en leur propre matière vivante. Les animaux, eux, donc l’homme, ne peuvent survivre qu’en consommant cette énergie solaire qui a déjà été transformée par les plantes, et ça, ça exige de se déplacer. Ils sont forcés de se déplacer à l’intérieur d’un espace. »

Fût-ce avec masque, gel, et attestation autosignée.
À l’autre bout du film, juste avant le générique de fin, Laborit explique comment toute la société humaine s’organise autour des pulsions reptiliennes, et surtout les pulsions de violence, de pouvoir, de rivalités de territoire, dissimulées ou sublimées par le langage. Il dit :

« On commence seulement à comprendre pourquoi et comment, à travers l’Histoire et dans le présent, se sont établies les échelles hiérarchiques de dominance. Tant qu’on n’aura pas diffusé très largement à travers les hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent, et jusqu’ici cela a toujours été pour dominer l’autre, il y a peu de chance que quelque chose change. »

Cette conclusion me plonge dans la mélancolie (comme si j’avais besoin de ça). L’élucidation du fonctionnement de nos cerveaux n’est pas plus une passion populaire aujourd’hui qu’en 1980. Plutôt moins me semble-t-il, puisque tous les mécanismes d’institutionnalisation de la dominance (pouvoir économique, marketing, management, religion, sans compter l’autorité dite légitime des violences policières) tournent à plein régime sans la moindre remise en question.
Une pensée consolatrice : ce qui différenciera toujours les humains des rats à yeux rouges, et les sauvera peut-être, c’est l’imagination, l’art, la mise à distance. En somme, le cinéma. Contrepoint crucial dans Mon Oncle d’Amérique, l’imaginaire des personnages de ce film s’enracine dans d’autres films plus anciens, et c’est ainsi que défilent à l’écran Danielle Darieux, Jean Gabin, Jean Marais. Quant aux humains à têtes de rats de Resnais, ils m’éclairent soudain sur les « lapins » d’Inland Empire, le film le plus hermétique de David Lynch.

Jour 51

Plus que jamais, Nous voulons des coquelicots ! (c’est la saison, en plus.) Ne perdons pas de vue que pendant la petite catastrophe, la grande catastrophe continue. Cueilli sur la page FB d’Aurélien Barrau :
« La baisse estimée des émissions de CO2 pour 2020 n’est que des 2/3 de celle qui serait nécessaire chaque année pour tenir les 1.5 degrés d’élévation de température. Autrement dit : la réduction actuelle (en plus d’être évidemment transitoire) demeure insuffisante pour un avenir « gérable » (et je laisse ici de coté toute les chantiers « hors climat » qui sont aussi importants). Le problème est systémique. Mais, sinon, on peut aussi écouter le Medef et s’assurer qu’une minorité jouit à fond encore un tout petit peu !« 

Jour 52

Il n’est pas de sauveur suprême, ni Dieu ni Macron ni tribun. Quelqu’un les attend pour de vrai les discours de Macron ? Je veux dire à part les journalistes qui sont bien obligés de gagner leur vie et signalent façon méthode Coué les discours « très attendus » du Chef de l’État ? Macron a prononcé hier un discours très attendu sur le soutien au monde de la culture, remplaçant le ministre attitré qui ne pipe mot. Macron a énoncé mille choses soit déjà connues soit toujours aussi floues, tout de même une information décisive (le rapport d’un an des droits des intermittents, authentique bonne nouvelle), ainsi que de très intéressantes incongruités, comme cette idée d’occuper les artistes l’été en « réinventant d’autres formes de colonies de vacances apprenantes et culturelles« .
Or justement j’écoute en boucle ces jours-ci Terre Neuve, le dernier album de Brigitte Fontaine qui, à 80 ans et 52 ans après son premier opus, dégaine une énième et fulgurante folie poétique. Dans cet album, la chanson « J’irai pas » semble une réponse au discours si attendu de Macron, car la Brigitte Fontaine, pythie et trésor national, l’avait par sorcellerie anticipé. Un artiste n’attend pas ce qui est attendu, un artiste le présage.
J’irai pas, j’irai pas
J’irai pas à vos colonies de vacances
J’irai pas, j’irai pas
J’irai pas me coucher
J’irai pas, j’irai pas
J’irai pas à votre hôpital
J’irai pas, j’irai pas
J’irai pas à vos Facebook

Jour 53

Macron annonce que le statut des intermittents du spectacle est renouvelé d’un an et c’est super. Le lendemain, Valentine Goby rappelle opportunément que les écrivains, eux, n’ont même pas de statut.
« Mais qui nous entend, nous ? Qui comprend le désastre de notre situation économique ? Les librairies rouvriront dans des conditions incertaines, les éditeurs publieront moins. Festivals, médiathèques, associations, établissements scolaires, vous avez été forcé d’annuler nos venues devant l’urgence sanitaire. Or qui sait qu’en temps ordinaire, la moitié d’entre nous perçoit des revenus d’auteur inférieurs au SMIC ? (…) »
Les écrivains sont dans la mouise. Ceux qui vivaient vivoteront. Ceux qui vivotaient ne vivront plus. Le Covid entraîne une sélection naturelle, seuls les plus forts (les plus gros tirages) resteront. Je ne plaide pas pour mon cas particulier, ayant admis depuis longtemps que mon oeuvre ne serait pas mon gagne-pain et ayant toujours cherché à gagner ma vie honnêtement par ailleurs – en somme rien ne changera pour moi. Mais la bibliodiversité sera encore plus fragile après qu’avant le virus et j’en suis navré.
Cette lettre ouverte de Valentine Goby a été lue à l’antenne de France Inter par Augustin Trapenard dans le cadre de sa rubrique Lettres d’intérieur. Chaque jour une personne est invitée à écrire une lettre au destinataire de son choix. La plupart sont des écrivains, quoi de plus normal puisque les écrivains écrivent (toujours Valentine Goby : « On nous demande des journaux de confinement, des conseils de lecture, des chroniques dans la presse, des textes de soutien aux librairies fermées, et même des PDF gratuits de livres devenus inaccessibles… »), ils donnent de leurs nouvelles à quelqu’un ainsi qu’à nous.
Amélie Nothomb écrit à son père, mort le premier jour du confinement…
Gaël Faye, lui aussi en deuil, écrit à un ami, d’une solitude à une autre solitude…
Philippe Djian écrit à Greta Thunberg, lui conseille de lire Cendrars, l’appelle « ma chérie » et lui dit « On m’a demandé de tenir un journal du confinement, mais pourquoi on ne demande pas ça à un type qui dort dans la rue si on veut savoir comment ça se passe« …
Annie Ernaux écrit au Président et elle est très remontée…
Brigitte Fontaine décoche un poème dont elle a le secret, et après ça va mieux…
Le plus drôle de tous naturellement est Houellebecq, qui évoque « cette épidémie réussissant la prouesse d’être à la fois angoissante et ennuyeuse  », car comme d’habitude il parle de lui-même, l’angoisse et l’ennui étant les deux mamelles du personnage houellebecquien.

Jour 54

Alors alors ? Quelles joies numériques à se mettre sous la dent de souris aujourd’hui ? La Confine, évidemment ! Qui publie sans faiblir son 8e épisode, le plus long à ce jour, compilant les couplets 32 à 37, et au chant une spéchole guèste : Catherine Faure. Chaque couplet est la recension d’un dommage collatéral du confinement qui vous rappellera forcément « quelque chose » accompagné d’un dérapage presque contrôlé à l’intérieur d’un genre musical. Chaque fois que vous penserez qu’on ne pourra pas aller plus loin, on ira plus loin, okay ? Après avoir vu cet épisode, guettez en trépignant le suivant, qui contient le déjà mythique couplet russe et vous entendrez ce que je veux dire.
Et quoi d’autre ? Une variante : la Confine est aussi un grand projet participatif qui entend écrire à mille mains la geste de notre confinement, avec le plus grand nombre possible de déclinaisons et appropriations, y compris par les enfants. Sous ce lien, une version de la Confine dont les paroles sont écrites par des élèves de CM2 de l’école du Salève (Gaillard), avec qui la fine équipe d’In Situ Babel a cet hiver entamé un travail, poursuivi ensuite chacun-chez-soi… Écoutez les paroles, c’est LEUR confine, à ces braves petits.
Et quoi encore ? Toujours avec nos amis et partenaires d’Annemasse, l’équipe d’In Situ Babel télétravaille ! Sur la page fatchebouc attitrée vous entendrez plein de sons tout-à-fait curieux, dont ma propre voix lisant des textes écrits sur place (coucou Tremplin).
Et puis ? À part ça ? Bon, je pourrais aussi vous parler de plein d’autres choses formidables où je ne suis pas impliqué, mais avez-vous vraiment besoin de moi pour une vidéo vue la veille, un texte déjà lu, une idée déjà pensée ? Tiens, par exemple, vous l’avez sûrement déjà entendu par un autre chemin, l’excellent appel de Vincent Lindon, vigoureuse synthèse politique établie par un authentique honnête homme et relayée des centaines de fois ? Non ? Okay, alors le voici, je vous en prie, c’est avec plaisir.

Jour 55

Les Rencontres photographiques d’Arles sont annulées, comme tout le monde. J’avais pris l’habitude de consacrer à ces Rencontres deux ou trois jours chaque été, luxe d’un banquet pour les yeux, gloutonnerie d’images à chaque coin de rue. Ma foi, comme toujours, les livres remplaceront les voyages, c’est à se demander s’ils n’ont pas été inventés pour cela.
Juste avant la fermeture de ma médiathèque j’ai mis la main sur deux beaux livres de photos, sans trop réfléchir, comme un instinct de survie dans une maison en feu. Choix au petit bonheur l’urgence. C’est seulement en les feuilletant que j’ai réalisé leur criant point commun : tous deux sont des catalogues de portraits de femmes. J’avais « sauvé » du confinement deux séries de visages féminins, je regardais des femmes qui semblaient me regarder mais regardaient fièrement l’objectif.
Il s’agit de Détenues de Bettina Rheims (femmes confinées en prison dont la succession lancinante n’est pas sans rappeler le générique d’Orange is the new Black) et Unsung heroes : Elles brisent le silence de Denis Rouvre, recueil de portraits mais aussi de vies d’une soixantaine de femmes ayant fui les violences d’une guerre, d’une persécution, ou d’un simple ordre social qui les écrabouille.
(J’ai eu la chance et l’honneur autrefois de me faire tirer le portrait par le même Denis Rouvre, archive ici.)
Et comme par hasard-mais-il-n’y-a-pas-de-hasard, une fois refermés ces deux livres d’images et de témoignages, j’ouvre la presse et je lis ceci : « La pandémie de Covid-19 aggrave la condition des femmes dans le monde. Le Fonds des Nations unies pour la population alerte sur les risques accrus de grossesses non désirées, de mariages forcés et de violences sexistes pendant l’épidémie. »
La femme est le prolétaire de l’homme, disait Marx. Elle est aussi sa confinée.
Et voilà que l’Académie Française exige que nous disions la covid au lieu de le covid ? Outrage au féminin supplémentaire, qui ne passera pas par moi.

Jour 56

Pour agrémenter votre déconfinement progressif je vous copicolle l’intégralité d’une formidable interviou d’Ariane Mnouchkine (source : la page FB de Philippe Caubère), qui vient de se remettre, aussi lucide et énergique que devant, du satané covid. Mon admiration pour cette vieille femme géniale est intacte. L’entretien se passe d’exégèse mais juste un mot sur ce passage, qui me fait spécialement gamberger : « – Les Français sont-ils infantilisés ?
– Pire. Les enfants ont, la plupart du temps, de très bons profs, dévoués et compétents, qui savent les préparer au monde. Nous, on nous a désarmés psychologiquement.
« 
Le « désarmement psychologique » que Mnouchkine évoque, peu importe qu’on l’appelle langue de bois, post-vérité, désinformation, communication, ou Sibeth Ndiaye, est aussi criminel et destructeur que la négligence sanitaire, le serrage de vis policier ou le démantèlement de l’hôpital. Une fois la parole officielle vidée de toute vérité et par conséquent de toute légitimité, les esprits psychologiquement désarmés que nous sommes se jettent dans les bras du nihilisme, ou bien du complotisme (toutes ces foutaises sur le virus inventé en labo ou diffusé pour profiter au lobby des vaccins…) ou bien du fanatisme, ou bien du fascisme. Ce gouvernement-ci n’est pas fasciste, il ne faut pas utiliser de tels mots à la légère, mais il fait figure de « gouvernement de transition » et fout la trouille. Et maintenant je me tais, je laisse parler la dame.

« Réclusion des aînés, mensonges, infantilisation… Ariane Mnouchkine ne cache pas son indignation face aux couacs du pouvoir. Et la directrice du Théâtre du Soleil milite pour que l’art vivant, essentiel à la société, ne soit pas oublié. Depuis 1970, à la Cartoucherie de Vincennes, Ariane Mnouchkine révèle grâce au théâtre l’ange et le démon qui sommeillent en nous. Qu’elle monte Eschyle, Shakespeare, Molière, qu’elle s’inspire du réel, la directrice du Théâtre du Soleil explore la limite entre le bien et le mal. Terrassée par le Covid-19, elle s’est réveillée dans une France confinée où les théâtres étaient à l’arrêt, artistes et intermittents sans travail, salles de représentation fermées. Cette crise historique, elle la traverse en artiste et en citoyenne. Dès que possible, elle reprendra les répétitions avec ses comédiens. Et avec eux transformera sa colère en une œuvre éclairante.
– Comment se vit le confinement au Théâtre du Soleil ?
– Comme nous pouvons. Comme tout le monde. Nous organisons des réunions par vidéo avec les soixante-dix membres du théâtre et parfois leurs enfants. Retrouver la troupe fait du bien à tous. Surtout à moi. Nous réfléchissons : après le déconfinement, comment faire ? Comment reprendre le théâtre, qui ne se nourrit pas que de mots mais surtout de corps ? Quelles conditions sanitaires mettre en œuvre sans qu’elles deviennent une censure insupportable ? Masques, évidemment, distanciations physiques dans les activités quotidiennes telles que les repas, les réunions, mais en répétition ? Se demander comment faire, c’est déjà être, un peu, dans l’action. Il se trouve que, le 16 mars, nous allions commencer à répéter un spectacle étrangement prophétique. Le sujet, que je ne peux ni ne veux évoquer ici, sous peine de le voir s’évanouir à tout jamais, ne varie pas. Mais sa forme va bouger sous les coups du cataclysme qui ébranle tout, individus, États, sociétés, convictions. Alors nous nous documentons, nous menons nos recherches dans tous les domaines nécessaires. Nous devons reprendre l’initiative, cette initiative qui, depuis deux mois, nous a été interdite, même dans des domaines où des initiatives citoyennes auraient apporté, sinon les solutions, du moins des améliorations notables sur le plan humain.
– Quel est votre état d’esprit ?
– J’ai du chagrin. Car derrière les chiffres qu’un type égrène chaque soir à la télévision, en se félicitant de l’action formidable du gouvernement, je ne peux m’empêcher d’imaginer la souffrance et la solitude dans lesquelles sont morts ces femmes et ces hommes. La souffrance et l’incompréhension de ceux qui les aimaient, à qui on a interdit les manifestations de tendresse et d’amour, et les rites, quels qu’ils soient, indispensables au deuil. Indispensables à toute civilisation. Alors qu’un peu d’écoute, de respect, de compassion de la part des dirigeants et de leurs moliéresques conseillers scientifiques aurait permis d’atténuer ces réglementations émises à la hâte, dont certaines sont compréhensibles mais appliquées avec une rigidité et un aveuglement sidérants.
– Parlons-nous du théâtre ?
– Mais je vous parle de théâtre ! Quand je vous parle de la société, je vous parle de théâtre ! C’est ça le théâtre ! Regarder, écouter, deviner ce qui n’est jamais dit. Révéler les dieux et les démons qui se cachent au fond de nos âmes. Ensuite, transformer, pour que la Beauté transfigurante nous aide à connaître et à supporter la condition humaine. Supporter ne veut pas dire subir ni se résigner. C’est aussi ça le théâtre !
– Vous êtes en colère ?
– Ah ! ça oui ! Je ressens de la colère, une terrible colère et, j’ajouterai, de l’humiliation en tant que citoyenne française devant la médiocrité, l’autocélébration permanente, les mensonges désinformateurs et l’arrogance obstinée de nos dirigeants. Pendant une partie du confinement, j’étais plongée dans une semi-inconscience due à la maladie. Au réveil, j’ai fait la bêtise de regarder les représentants-perroquets du gouvernement sur les médias tout aussi perroquets. J’avais respecté la rapidité de réaction d’Emmanuel Macron sur le plan économique et son fameux « quoi qu’il en coûte » pour éviter les licenciements. Mais lorsque, dans mon petit monde convalescent, sont entrés en piste ceux que je surnomme les quatre clowns, le directeur de la Santé, le ministre de la Santé, la porte-parole du gouvernement, avec, en prime, le père Fouettard en chef, le ministre de l’Intérieur, la rage m’a prise. Je voudrais ne plus jamais les revoir.
– Que leur reprochez-vous ?
– Un crime. Les masques. Je ne parle pas de la pénurie. Ce scandale a commencé sous les quinquennats précédents de Nicolas Sarkozy et de François Hollande. Mais appartenant au gouvernement qui, depuis trois ans, n’a fait qu’aggraver la situation du système de santé de notre pays, ils en partagent la responsabilité. En nous répétant, soir après soir, contre tout bon sens, que les masques étaient inutiles voire dangereux, ils nous ont, soir après soir, désinformés et, littéralement, désarmés. Alors qu’il eût fallu, et cela dès que l’épidémie était déclarée en Chine, suivre l’exemple de la plupart des pays asiatiques et nous appeler à porter systématiquement le masque, quitte, puisqu’il n’y en avait pas, à en fabriquer nous-mêmes. Or nous avons dû subir les mensonges réitérés des quatre clowns, dont les propos inoubliables de la porte-parole du gouvernement qui nous a expliqué que, puisque elle-même — la prétention de cet « elle-même » — ne savait pas les utiliser, alors personne n’y parviendrait ! Selon de nombreux médecins qui le savent depuis longtemps mais dont la parole ne passait pas dans les médias-perroquets au début de la catastrophe, nous allons tous devoir nous éduquer aux masques car nous aurons à les porter plusieurs fois dans notre vie. Je dis cela car dans le clip qui nous recommande les gestes barrières, le masque ne figure toujours pas. Je suis de celles et ceux qui pensent que son usage systématique, dès les premières alertes, aurait, au minimum, raccourci le confinement mortifère que nous subissons.
– Subir est-il le pire ?
– Nous devons cesser de subir la désinformation de ce gouvernement. Je ne conteste pas le fameux « Restez chez vous ». Mais, si l’on est (soi-disant) en guerre, ce slogan ne suffit pas. On ne peut pas déclarer la guerre sans appeler, dans le même temps, à la mobilisation générale. Or cette mobilisation, même abondamment formulée, n’a jamais été réellement souhaitée. On nous a immédiatement bâillonnés, enfermés. Et certains plus que d’autres : je pense aux personnes âgées et à la façon dont elles ont été traitées. J’entends s’exprimer dans les médias des obsédés anti-vieux, qui affirment qu’il faut tous nous enfermer, nous, les vieux, les obèses, les diabétiques jusqu’en février, sinon, disent-ils, ces gens-là encombreront les hôpitaux. Ces gens-là ? Est-ce ainsi qu’on parle de vieilles personnes et de malades ? Les hôpitaux ne seraient donc faits que pour les gens productifs en bonne santé ? Donc, dans la France de 2020, nous devrions travailler jusqu’à 65 ans et une fois cet âge révolu, nous n’aurions plus le droit d’aller à l’hôpital pour ne pas encombrer les couloirs ? Si ce n’est pas un projet préfasciste ou prénazi, ça y ressemble. Cela me fait enrager.
– Que faire de cette rage ?
– Cette rage est mon ennemie parce qu’elle vise de très médiocres personnages. Or le théâtre ne doit pas se laisser aveugler par de très médiocres personnages. Dans notre travail, nous devons comprendre la grandeur des tragédies humaines qui sont en train d’advenir. Si nous, artistes, nous restons dans cette rage, nous n’arriverons pas à traduire dans des œuvres éclairantes pour nos enfants ce qui se vit aujourd’hui. Une œuvre qui fera la lumière sur le passé pour que l’on comprenne comment une telle bêtise, un tel aveuglement ont pu advenir, comment ce capitalisme débridé a pu engendrer de tels technocrates, ces petits esprits méprisants vis-à-vis des citoyens. Pendant un an, ils restent sourds aux cris d’alarme des soignantes et soignants qui défilent dans la rue. Aujourd’hui, ils leur disent : vous êtes des héros. Dans le même temps, ils nous grondent de ne pas respecter le confinement alors que 90 % des gens le respectent et que ceux qui ne le font pas vivent souvent dans des conditions inhumaines. Et que le plan Banlieue de Jean-Louis Borloo a été rejeté du revers de la main, il y a à peine deux ans, sans même avoir été sérieusement examiné ni discuté. Tout ce qui se passe aujourd’hui est le résultat d’une longue liste de mauvais choix.
– Cette catastrophe n’est-elle pas aussi une opportunité ?
– Oh ! une opportunité ? ! Des centaines de milliers de morts dans le monde ? Des gens qui meurent de faim, en Inde ou au Brésil, ou qui le risquent dans certaines de nos banlieues ? Une aggravation accélérée des inégalités, même dans des démocraties riches, comme la nôtre ? Certains pensent que nos bonnes vieilles guerres mondiales aussi ont été des opportunités… Je ne peux pas répondre à une telle question, ne serait-ce que par respect pour tous ceux qui en Inde, en Équateur ou ailleurs ramassent chaque grain de riz ou de maïs tombé à terre.
– Les Français sont-ils infantilisés ?
– Pire. Les enfants ont, la plupart du temps, de très bons profs, dévoués et compétents, qui savent les préparer au monde. Nous, on nous a désarmés psychologiquement. Une histoire m’a bouleversée : dans un Ehpad de Beauvais, des soignantes décident de se confiner avec les résidentes. Elles s’organisent, mettent des matelas par terre et restent dormir près de leurs vieilles protégées pendant un mois. Il n’y a eu aucune contamination. Aucune. Elles décrivent toutes ce moment comme extraordinaire. Mais arrive un inspecteur du travail pour qui ces conditions ne sont pas dignes de travailleurs. Des lits par terre, cela ne se fait pas. Il ordonne l’arrêt de l’expérience. Les soignantes repartent chez elles, au risque de contaminer leurs familles, avant de revenir à l’Ehpad, au risque de contaminer les résidentes. En Angleterre, c’est 20 % du personnel qui se confine avec les résidents. Mais non, ici, on interdit la poursuite de cette expérience fondée sur une réelle générosité et le volontariat, par rigidité réglementaire ou par position idéologique. Ou les deux.
– Cette mise à l’écart des personnes âgées révèle-t-elle un problème de civilisation ?
– Absolument. Lorsque la présidente de la Commission européenne suggère que les gens âgés restent confinés pendant huit mois, se rend-elle compte de la cruauté de ses mots ? Se rend-elle compte de son ignorance de la place des vieux dans la société ? Se rend-elle compte qu’il y a bien pire que la mort ? Se rend-elle compte que parmi ces vieux, dont je suis, beaucoup, comme moi, travaillent, agissent, ou sont utiles à leurs familles ? Sait-elle que nous, les vieux, nous acceptons la mort comme inéluctable et que nous sommes innombrables à réclamer le droit de l’obtenir en temps voulu, droit qui nous est encore obstinément refusé en France, contrairement à de nombreux autres pays. Quelle hypocrisie ! Vouloir nous rendre invisibles plutôt que de laisser ceux d’entre nous qui le veulent choisir le moment de mourir en paix et avec dignité. Lorsque Emmanuel Macron susurre : « Nous allons protéger nos aînés », j’ai envie de lui crier : je ne vous demande pas de me protéger, je vous demande juste de ne pas m’enlever les moyens de le faire. Un masque, du gel, des tests sérologiques ! À croire qu’ils rêvent d’un Ehpad généralisé où cacher et oublier tous les vieux. Jeunes, tremblez, nous sommes votre avenir !
– Qu’est-ce que cela dit sur notre société ?
– Sur la société, je ne sais pas, mais cela en dit beaucoup sur la gouvernance. Dans tout corps, une mauvaise gouvernance révèle le plus mauvais. Il y a 10 % de génies dans l’humanité et 10 % de salopards. Dans la police, il y a 10 % de gens qui ne sont pas là pour être gardiens de la paix mais pour être forces de l’ordre. Je respecte la police, mais lorsqu’on donne des directives imprécises, laissées à la seule interprétation d’un agent, cet agent, homme ou femme, se révélera un être humain, bon, compréhensif et compétent, ou bien il agira comme un petit Eichmann 1 investi d’un pouvoir sans limite, qui, parce que son heure est enfin venue, pourra pratiquer sa malfaisance. Donc il fera faire demi-tour à un homme qui se rend à l’île de Ré pour voir son père mourant. Ou il fouillera dans le cabas d’une dame pour vérifier qu’elle n’a vraiment acheté que des produits de première nécessité. Et s’il trouve des bonbons, il l’humiliera. Quand je pense qu’ont été dénoncées, oui, vous avez bien entendu, dénoncées, et verbalisées des familles qui venaient sous les fenêtres pour parler à leurs proches reclus en Ehpad… Se rend-on compte de ce qui est là, sous-jacent ?
– Redoutez-vous un État liberticide ?
– Il y a, indubitablement, un risque. La démocratie est malade. Il va falloir la soigner. Je sais bien que nous ne sommes pas en Chine où, pendant le confinement de Wuhan, on soudait les portes des gens pour les empêcher de sortir. Mais, toute proportion gardée, oui, en France, la démocratie est menacée. Vous connaissez, bien sûr, l’histoire de la grenouille ? Si on la plonge dans l’eau bouillante, elle saute immédiatement hors de l’eau. Si on la plonge dans l’eau froide et qu’on chauffe très doucement cette eau, elle ne saute pas, elle meurt, cuite. C’est l’eau fraîche de la démocratie que, petit à petit, on tiédit. Je ne dis pas que c’est ce que les gouvernants veulent faire. Mais je pense qu’ils sont assez bêtes pour ne pas le voir venir. Oui, je découvre avec horreur que ces gens, si intelligents, sont bêtes. Il leur manque l’empathie. Ils n’ont aucune considération pour le peuple français. Pourquoi ne lui dit-on pas simplement la vérité ?
– Avez-vous encore espoir en nos dirigeants politiques ?
– Lorsque le 12 mars Emmanuel Macron dit : « Il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour… La santé… notre État-providence ne sont pas des coûts… mais des biens précieux », nous nous regardons, ahuris. Et cela me rappelle l’histoire de l’empereur Ashoka qui, en 280 av. J.-C., pour conquérir le royaume de Kalinga, livra une bataille qui se termina par un tel massacre que la rivière Daya ne charriait plus de l’eau mais du sang. Face à cette vision, Ashoka eut une révélation et se convertit au bouddhisme et à la non-violence. Nous espérons parfois de nos gouvernants cette prise de conscience du mal qu’ils commettent. J’avoue que, ce soir-là, j’ai espéré cette conversion d’Emmanuel Macron. J’ai souhaité que, constatant son impuissance face à un minuscule monstre qui attaque le corps et l’esprit des peuples, il remonte avec nous la chaîne des causalités, comprenne de quelle manière l’Histoire, les choix et les actes des dirigeants, de ses alliés politiques, ont mené à notre désarmement face à cette catastrophe. J’aurais aimé qu’il comprenne à quel point il est, lui-même, gouverné par des valeurs qui n’en sont pas. Ça aurait été extraordinaire. J’aimerais avoir de l’estime pour ce gouvernement. Cela me soulagerait. Je ne demanderais que ça. Au lieu de quoi je ne leur fais aucune confiance. On ne peut pas faire confiance à des gens qui, pas une seconde, ne nous ont fait confiance. Quand, permises ou pas, les manifestations vont reprendre le pavé, seront-elles de haine et de rage, n’aboutissant qu’à des violences et des répressions, avec en embuscade Marine Le Pen qui attend, impavide, ou seront-elles constructives, avec de vrais mouvements qui font des propositions ? Certains matins je pense que ça va être constructif. Et certains soirs, je pense l’inverse. Ce dont j’ai peur surtout, c’est de la haine. Parce que la haine ne choisit pas, elle arrose tout le monde.
– Vous avez peur d’un déconfinement de la haine ?
– Exactement ! Peur du déconfinement de la haine coléreuse. Est-ce que le peuple français va réussir à guérir, ou au moins à orienter sa rage, donc ses haines, vers des propositions et des actions novatrices et unificatrices ? Il serait temps. Car le pire est encore possible. Le pire, c’est-à-dire le Brésil, les États-Unis, etc. Nous n’en sommes pas là mais nous y parviendrons, à force de privatisations, à force d’exiger des directeurs d’hôpitaux qu’ils se comportent en chefs d’entreprises rentables. Heureusement Emmanuel Macron a eu la sagesse d’immédiatement mettre en œuvre un filet de sécurité — le chômage partiel — pour que la France ne laisse pas sur la paille treize millions de ses citoyens. C’était la seule chose à faire. Il l’a faite. Cela doit être salué. Mais cette sagesse n’a rien à voir avec une pseudo « générosité » du gouvernement, comme semble le penser un certain ministre. Elle est l’expression même de la fraternité qui est inscrite sur nos frontons. C’est la vraie France, celle qui fait encore parfois l’admiration et l’envie des pays qui nous entourent. Pour une fois, on a laissé l’économie derrière afin de protéger les gens. Encore heureux !
– Qu’attendez-vous pour les artistes, les intermittents ?
– Je viens d’entendre qu’Emmanuel Macron accède, heureusement, à la revendication des intermittents qui demandent une année blanche afin que tous ceux qui ne pourront pas travailler dans les mois qui viennent puissent tenir le coup. C’est déjà ça. Ici, au Soleil, nous pouvons travailler, nous avons une subvention, un lieu, un projet et des outils de travail. À nous de retrouver la force et l’élan nécessaires. Ce n’est pas le cas des intermittents et artistes qui, pour trouver du travail, dépendent d’entreprises elles-mêmes en difficulté. Même si, en attendant, certains vont réussir à répéter, il va falloir, pour jouer, attendre que les salles puissent ouvrir à plein régime. Cela peut durer de longs mois, jusqu’à l’arrivée d’un médicament. Ceux-là ne doivent pas être abandonnés, l’avenir de la création théâtrale française, riche entre toutes, peut-être unique au monde, dépend d’eux. Personne ne pardonnerait, ni artistes ni public, qu’on laisse revenir le désert. Lors d’une inondation, on envoie les pompiers et les hélicoptères pour hélitreuiller les gens réfugiés sur leurs toits. Quoi qu’il en coûte. Le virus nous assiège tous, mais, de fait, les arts vivants vont subir le plus long blocus. Donc, comme pendant le blocus de Berlin, il faut un pont aérien qui dure tant que le siège n’est pas levé, tant que le public ne peut pas revenir, rassuré et actif, avec enthousiasme. Avec masque, s’il est encore nécessaire. Mais la distance physique ne sera pas tenable au théâtre. Ni sur la scène, ni même dans la salle. C’est impossible. Pas seulement pour des raisons financières, mais parce que c’est le contraire de la joie.
– N’est-il pas temps d’appeler à un nouveau pacte pour l’art et la culture ?
– Pas seulement pour l’art et la culture. Nous faisons partie d’un tout. »
(Ariane Mnouchkine, Théâtre du Soleil)

Jour 57

Allez, « dehors maintenant » tout le monde !
Pour fêter ça, Outside now par Zappa, avec un solo de trombone de Bruce Fowler du genre dont on se dit ouais quand je serai grand je ferai le même.
En regardant ce matin, perplexe, la rocade de Grenoble bouchée, les files compactes, interminables et immobiles de voitures distillant du stress et du CO2 en grande quantité exactement comme avant le confinement, j’ai pensé à ceci, publié par Aurélien Barrau que les musiciens apprécieront.
(Je sais, je cite souvent ce qui se passe sur la page FB d’AB, il est un peu mon idole, mais pas tout-à-fait puisque des fois il m’énerve et dans ce cas-là je retrouve mon libre-arbitre : là il vient de suggérer que les critiques envers Sibeth Ndiaye étaient du sexisme et du racisme, et ça me laisse pantois ! On ne critique pas Sibeth Ndiaye parce qu’elle est une femme noire mais parce qu’elle est nulle et surtout parce qu’elle est un symbole, celui du mensonge en politique (sinon on critiquerait pareillement Christiane Taubira ce qui serait obscène, d’ailleurs Taubira et Ndiaye dans la même phrase sonne bizarre, l’honneur et le déshonneur de la classe politique réunies uniquement pour des raisons de genre et de couleur de peau, autant dire pour rien).

Jour 58

Il fait un temps de rentrée comme on dit en septembre : froid et humide. Je remets les pieds pour la première fois depuis deux mois dans mon lieu de travail. Je ne sais encore ni comment ni pourquoi, mais j’y vais. Je suis devant. Je n’en mène pas large. D’ailleurs le lieu en question semble avoir rétréci. Je ne pensais pas retrouver ce type d’illusion d’optique, qu’on éprouve d’habitude lorsqu’on revient sur le tard dans des endroits qu’on a habités enfant : tout a rapetissé comme par magie. Alors qu’en fait non, c’est nous qui, depuis la dernière fois, avons grandi. Bizarre. Je suis pourtant certain de ne pas avoir grandi en deux mois de confinement. Grossi, ça, d’accord, presque trois kilos, peut-être que c’est ça, la circonférence rentre en ligne de compte dans l’hallucination.
Je pousse les portes avec prudence, comme si j’allais m’effondrer du Covid aussitôt après les avoir effleurées, je porte mon masque, je respire lentement, l’air ambiant est peut-être tissé d’ennemis invisibles embusqués, comme dans les ruines de Tchernobyl. Le familier est devenu dangereux. J’ai déjà envie de me laver les mains. Bon, allez, tout ça c’est dans la tête. Je rationalise, je répète le mantra 4% de contamination seulement dans la population française. Au boulot.

Jour 59

Les cinémas restent fermés. Autant revoir LE film absolu du confinement, film du confinement absolu : Shining (Stanley Kubrick, 1980). Un homme accepte un job saisonnier, gardien d’un hôtel fermé pour l’hiver et confiné par la neige. Il s’imagine que les longs mois d’isolement feront le plus grand bien à sa créativité, et il en perd la boule. All work and no play makes Jack a dull boy. Voilà qui mérite une rediffusion au Fond du tiroir (2011).

Jour 60

Parlons incivilités. Le projet In Situ Babel, connu également sous le titre Les Formidables Aventures de Mustradem à Annemasse, est pour l’heure en cale sèche – mais les affaires reprendront incessamment. En attendant, la page Fatchéboucre dédiée dévoile régulièrement des archives de l’année échue, à admirer par les yeux et les oreilles. Parmi lesquelles, une chanson tout-à-fait singulière créée par Marie Mazille, moi-même, et une classe de 5e du collège Michel-Servet réputée quelque peu turbulente et « incivile » . Tous ensemble nous avons causé insultes. Nous nous sommes insultés à titre expérimental, pour comprendre. C’est quoi une insulte, dans quelles circonstances elles se formulent, quel effet elles produisent, quelles sont les plus fréquentes (spontanément : à l’adresse d’une femme on insultera sa sexualité, « sale pute » tandis qu’à l’adresse d’un homme on insultera la sexualité de sa mère, « fils de pute » , par surcroît l’insulte la plus générique de toute la langue française est con qui, à nouveau, injurie le sexe féminin, et rien qu’avec ces trois faits on a de quoi discuter quelques heures avec des ados – ou des adultes, d’ailleurs)… Ensuite on a joué à faire des chansons, en déformant légèrement ces insultes, une lettre décalée suffit pour le pas de côté vers la poésie. Le résultat s’appelle Fils de poutre, et on en entend des échos sur ce reportage de Radio Magny/Radio Ado.

En quatorzaine (3/5)

01/05/2020 Aucun commentaire
« Tête de confiné au masque » (mai 2020)

Troisième tranche de quatorzaine confinée. When the times get tough the tough get going.
Et chez vous ça va ?

Jour 31

Cinq fois. Ça fait cinq fois depuis le début de la confine, en moyenne une par semaine, que je reçois une invitation à participer à une chaîne de poésie. « Veuillez envoyer un poème à la personne dont le nom est en position 1 ci-dessous (même si vous ne la connaissez pas), avec pour objet de courriel Échange de poèmes.« 
Cinq fois, de cinq personnes différentes qui ne se connaissent pas entre elles, que je connais très bien ou un petit peu, dont j’étais ravi de voir apparaître le nom dans ma messagerie, ah chic des nouvelles d’Untel/Unetelle, comment il/elle va depuis le temps ? Mais non, pas des nouvelles, une chaîne genre pyramide de Ponzi, petit investissement avec promesse de gros rendement à la fin (à terme chacun devrait tremper dans un océan de poésie) parce que la Croissance comme on sait est sans fin, à l’aide d’un simple copier-coller et relai à un inconnu.
La première fois, j’ai envisagé sérieusement de donner suite. Voyons, quel poème pourrais-je envoyer à la cantonade, à des gens que je connais un petit peu beaucoup pas du tout ? Un poème qui serait un shot de beauté, qui serait doux et fulgurant, drôle éventuellement, judicieux pour tout de suite et pour toujours, harmonieux mais dissonant, bien sûr original, qui ferait m’admirer à la volée (j’avoue, j’ai aussi ce genre de vanité et de pensées basses), Oh, bravo quel poème bien choisi quel bon goût, il n’envoie pas un poème de merde, on voit tout de suite que ce n’est pas n’importe qui. Par association d’idées et pour cause de grippe espagnole, j’ai songé à Apollinaire. J’ai lu du Apollinaire pendant une demi-heure dans l’idée d’une cueillette et franchement j’ai passé une bonne demi-heure.
J’ai arrêté mon choix sur un poème de confinement, La Santé, où le pauvre Guillaume tourne en rond entre les murs de la prison. Mais avant que je ne me décide à l’envoyer à qui de droit, je recevais un deuxième message. Oh, chouette, Untel ! Comment va-t-il ? « Veuillez envoyer un poème à la personne dont le nom est en position 1 ci-dessous (même si vous ne la connaissez pas), avec pour objet de courriel Échange de poèmes. »
La confine révèle-t-elle à ce point un besoin de poèmes, ou bien de chaînes ? J’ai laissé traîner et à la cinquième relance j’étais tout-à-fait découragé. Pardon à toutes et à tous, je vous aime mais je ne joue pas à Ponzi. Et j’en fais quoi alors de mon beau poème de confinement écrit par Apollinaire en septembre 1911 ? Bon, je le laisse là pour qui en veut. Vous n’êtes obligés à rien, ni de m’en rendre un autre ni de faire suivre à 20 personnes, mais lisez-le, c’est juste un conseil d’ami, la poésie c’est bon pour la Santé.

À LA SANTÉ
I
Avant d’entrer dans ma cellule
Il a fallu me mettre nu
Et quelle voix sinistre ulule
Guillaume qu’es-tu devenu
Le Lazare entrant dans la tombe
Au lieu d’en sortir comme il fit
Adieu adieu chantante ronde
O mes années ô jeunes filles
II
Non je ne me sens plus là
Moi-même
Je suis le quinze de la
Onzième
Le soleil filtre à travers
Les vitres
Ses rayons font sur mes vers
Les pitres
Et dansent sur le papier
J’écoute
Quelqu’un qui frappe du pied
La voûte
III
Dans une fosse comme un ours
Chaque matin je me promène
Tournons tournons tournons toujours
Le ciel est bleu comme une chaîne
Dans une fosse comme un ours
Chaque matin je me promène
Dans la cellule d’à côté
On y fait couler la fontaine
Avec les clefs qu’il fait tinter
Que le geôlier aille et revienne
Dans la cellule d’à côté
On y fait couler la fontaine
IV
Que je m’ennuie entre ces murs tout nus
Et peints de couleurs pâles
Une mouche sur le papier à pas menus
Parcourt mes lignes inégales
Que deviendrai-je ô Dieu qui connais ma douleur
Toi qui me l’as donnée
Prends en pitié mes yeux sans larmes ma pâleur
Le bruit de ma chaise enchaînée
Et tous ces pauvres coeurs battant dans la prison
L’Amour qui m’accompagne
Prends en pitié surtout ma débile raison
Et ce désespoir qui la gagne
V
Que lentement passent les heures
Comme passe un enterrement
Tu pleureras l’heure où tu pleures
Qui passeras trop vitement
Comme passent toutes les heures
VI
J’écoute les bruits de la ville
Et prisonnier sans horizon
Je ne vois rien qu’un ciel hostile
Et les murs nus de ma prison
Le jour s’en va voici que brûle
Une lampe dans la prison
Nous sommes seuls dans ma cellule
Belle clarté Chère raison

Septembre 1911

Jour 32

17 avril. En pleine confine voilà que j’attrape 51 ans. Le narrateur de mon roman Ainsi parlait Nanabozo est un scientifique et il incarne cet esprit scientifique dont je suis dépourvu, dont j’ai la nostalgie sous prétexte que j’ai décidé à 17 ans que je serais littéraire (quel con ! comme si on ne pouvait pas aimer à la fois les huitres et les escargots !). Pourtant j’avais des prédispositions. Je calculais. Encore aujourd’hui je calcule. Je calcule tout et sans cesse, même si je crains que cette manie ne révèle en moi davantage un Asperger qu’un mathématicien. J’ai 51, autrement dit je suis 51, nombre non premier, 17×3. J’ai trois fois dix-sept ans, dix-sept étant mon jour de naissance. Je visualise illico ma vie en trois parties égales, 1969-1986 (houlala quelle année cette 1986 où j’ai décidé des trucs ! je m’en sers encore lorsque j’écris, elle est en filigrane dans le roman en question), puis 1986-2003 (2003 est l’année de publication de mon premier roman, TS, déjà pétri de l’année 1986), enfin 2003-2020.
Je réalise aussi en écrivant cette phrase étrange, « J’ai 51 ans » , que je suis un « mâle blanc de plus de 50 ans » . Par conséquent je fais partie des oppresseurs, je suis le méchant de l’Histoire. Je n’ai pas fait exprès, je présente mes excuses à tout le monde et gros bisous.
L’artiste chinois dissident Badiucao, quoique réfugié en Australie, relaie et illustre des témoignages de Chinois ayant vécu (et vivant encore) le confinement à Wuhan, qui nous paraissait exotique avant que l’on admette qu’il s’agissait du laboratoire du confinement mondial. Parmi ces témoignages :

Avant tout, je me souhaite à moi-même un joyeux anniversaire. Quand la ville de Wuhan a été mise en quarantaine, je savais qu’elle pourrait l’être encore lors de mon anniversaire. Je n’aurais jamais imaginé avoir un anniversaire aussi étrange. Après avoir perdu ma liberté, être enfermé durant les jours sombres de l’épidémie, le « futur » me semble une notion encore plus vague et incertaine que lors de mes précédents anniversaires.

Jour 33

Aujourd’hui, sortie aux courses. Queue devant le magasin. Distance réglementée dans la file entre chaque impétrant consommateur qui trompe l’attente en consultant son téléphone ou en se badigeonnant de gel : un mètre plus la longueur du caddie.

L’aviez-vous remarqué ? De même que le confinement nous incite paradoxalement à être solitaires pour mieux nous montrer solidaires, les « distanciations sociales » , par un renversement orwellien de la langue cul-par-dessus-tête, nous imposent de nous éloigner les uns des autres sous couvert de l’épithète « social ». Ne vaudrait-il pas mieux baptiser ces recommandations prophylactiques qui creusent les fossés entre chaque individu « distanciations asociales » ou « distanciations antisociales » ?
Voilà qui vaut bien une redif au Fond du tiroir : ici un article qui explore les usages et mésusages du mot social.

Jour 34 (du confinement)

Épisode 4 (de la Confine)
La Guerre du Péloponnèse existerait-elle, aurait-elle jamais existé, aurait-elle pu échapper à un destin de simple rumeur, de fake news, ou de vacarme pour rien, s’il n’y avait eu un Thucydide pour la nommer et la faire advenir à l’usage des siècles ?
Bon, en gros, le confinement consécutif au Covid19 en 2020, c’est pareil, dans 2500 ans on se souviendra de ce que c’était grâce à une chanson de Marie Mazile et un tout petit peu moi (avec enluminures faites à la main par Capucine Mazille et au clavier par Franck Argentier, et la participation de plein de gens dont Mme Laurence Menu dite La présidente parce que c’est du participatif, eh ouais).
Cet épisode 4 marque en beauté la fin du premier mouvement de la geste, que nous compilerons peut-être pour en faire un chapitre unique. Car dès l’épisode 5, ça change, on file ailleurs sur une autre mélodie, on bouge pas mal chacun confiné chez soi.

Jour 35

« Chaque fois que nous affirmons une part de nous-mêmes, nous en nions une autre. » Octavio Paz
Les revendications identitaires sont une plaie sans cesse ouverte, entretenue, gratouillée par notre époque anxieuse d’individualités balkanisées et confinées.
Les revendications identitaires consistent, dans un premier temps, à s’affirmer partie d’un tout : je suis de tel pays, de telle couleur, de tel genre, de telle religion, de telle profession, de telle classe d’âge, de tel statut, de tel signe astrologique, de telle opinion…
Puis, dans un second temps, à s’affirmer tout d’une partie, à faire valser la proposition « de » pour parfaire l’identification par métonymie : je suis tel pays, telle couleur, tel genre, telle religion, telle profession, telle classe d’âge, tel statut, tel signe, telle opinion…
On entend même certaines personnes affirmer « Je suis très smoothie banane-fraise » ou « Je ne suis pas très fromage de chèvre ».
Méfiant, je m’efforce toujours d’éviter de me revendiquer quoi que ce soit. C’est parfois difficile.
Par exemple je me garde par principe de tout chauvinisme, de tout esprit de clocher, de toute fierté cocardière débilitante (voir les innombrables pages Facebook « Tu sais que tu es de tel patelin quand tu »), mais là…
Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’on a du bol, qu’on peut être fier, à tout le moins assez content même si on n’y est pour rien, d’avoir Aurélien Barrau à Grenoble. Car ce n’est pas n’importe qui, Aurélien Barrau.
Écoutez je vous prie Aurélien Barrau confiné à Grenoble.
Il y a quelques jours (voir ci-dessus, « Jour 32 »), je mentionnais qu’à 17 ans j’étais un jeune con qui se revendiquait ceci ou cela, comme on fait quand on a 17 ans, parce que ça aide à devenir ceci ou cela. J’étais littéraire pour éviter qu’on me prenne pour un scientifique.
Aujourd’hui, mon idéal d’honnête homme est un scientifique qui serait également poète (exemple : Aurélien Barrau), ou bien un poète qui serait également scientifique (exemple : Jacques Réda, dont les cinq tomes de Physique amusante m’enchantent. En outre Jacques Réda n’est pas grenoblois, donc aucun risque de conflit d’intérêt).

Jour 36

L’image contient peut-être : texte qui dit ’12 Il faut en France beaucoup de fermeté et une grande étendue d'esprit se passer des charges et des em- plois, consentir ainsi demeurer chez soi, et à ne rien faire. Personne presque n'a assez mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fond pour remplir le vide du temps, sans que le vulgaire appelle des affaires. Il ne manque cependant à l'oisiveté du qu'un meil- leur nom, et que méditer, parler, lire, et être tranquille s'appelât travaillerl.’
En relisant quelques pages des Caractères de La Bruyère, qui m’avaient inspiré pour mon premier film Le Distrait, je suis tombé sur un passage d’une incroyable actualité que je tenais à partager avec vous.
Pierre Richard

Ce fulgurant extrait du chapitre « Du mérite personnel » dans les Caractères ou les moeurs du siècle de la Bruyère (ouvrage écrit entre 1670 et 1696 et publié pour la première fois en 1688) a d’abord été partagé par M. Pierre Richard ; puis, depuis sa page Facebook, repartagé 410 fois. Avec humilité et gratitude je prends mon tour et reproduit, pour la 411e fois, ces mots qui pourraient suffire à mon journal du jour.
Mais pendant ce temps rien n’arrête la Confine (à part peut-être, un jour prochain, la Déconfine) : déjà le 5e épisode et les choses n’ont pas l’air de s’arranger.

Jour 37

Aucune description de photo disponible.

Allez, je la publie une fois encore, cette image. Elle le mérite, et pas seulement parce qu’ad vitam elle illustre façon quintessence le confinement. Aussi parce qu’à l’époque de sa composition (2012), Jean-Pierre Blanpain m’avait avoué que c’était l’image dont il était le plus fier. Pensez si j’étais fier par ricochet qu’il l’ait faite pour moi.
En ce printemps 2020 j’ai toujours le privilège de recueillir les paroles de ce bon Jean-Pierre, et il m’a gratifié d’un paradoxe extraordinaire. Déçu que les gens de son entourage ne saisissent pas davantage l’occasion du confinement pour engorger les réseaux téléphoniques et électroniques de coucous divers, de nouvelles quotidiennes, de liens renoués, de ponts jetés, de grappins lancés, de rangs resserrés, de relations enfin approfondies, de harcèlements affectueux, il m’a déclaré ceci : « Nous vivons pourtant une période exceptionnelle pour sortir de notre confinement ». Il m’a fallu quelques secondes de rumination pour admettre qu’il avait raison. C’était avant, que nous étions confinés.

Jour 38

Cette nuit je me trouvais seul dans un appartement nu aux plafonds hauts. Je crois que toute ma famille était morte mais je ne pouvais pas le prouver. En attendant je n’avais pas d’autre choix que de rester planqué là. C’était peut-être l’Italie mais comme je n’avais pas le droit d’ouvrir les persiennes je n’avais aucun moyen de le vérifier. Je bougeais le moins possible dans la semi-obscurité de cet appartement où par discrétion tout était blanc, les murs, les sols, les plafonds, les rares meubles. Je restais assis dans mon lit aux draps blancs. De fins rideaux blancs étaient mollement remués par le vent, mais comme je n’y voyais pas très clair je confondais peut-être avec les housses qui recouvraient les meubles pour les protéger de la poussière. J’ai fini par me lever et par explorer la pièce voisine. J’ai avisé une table basse surmontée d’un plateau de verre qui semblait clignoter. En fait, le plateau était l’écran d’un jeu vidéo avec monnayeur comme on en trouvait autrefois dans les bars. Mais le monnayeur était désactivé et je pouvais jouer gratuitement autant de parties que je voulais. C’était un jeu de voiture, un simulateur assez grossier avec capot au premier plan et route en point de fuite vers l’horizon. La partie démarrait, je tournais nerveusement le volant à gauche et à droite en me disant Qu’il est con ce jeu, mais en même temps je n’avais pas conduit de vraie voiture depuis une éternité, je profitais de l’ersatz. Le jeu consistait à rouler le plus vite possible mais sans savoir dans quelle direction, en évitant simplement les obstacles sur la chaussée, parmi lesquels des passants et des policiers qui brandissaient leur carnet de contraventions. J’ai terminé le premier niveau, salué par une petite musique de fanfare, je me suis retourné, inquiet que ce bruit ne me fasse repérer, puis j’ai repris le volant pour le niveau deux. Cette fois la route était plongée dans la nuit, l’écran horizontal de la table basse était quasiment noir et je ne voyais plus du tout où j’avançais. Si je heurtais un obstacle je ne l’apprendrais qu’au bruit. Je me suis réveillé.

Jour 39

Le port du masque va peut-être passer du stade « recommandé » au stade « obligatoire ».
L’étymologie aussi est une hygiène. Le savais-tu ? T’en souvenais-tu ? Le mot « masque » est emprunté à l’italien « maschera » qui signifie « faux visage » et que l’on trouve dès 1350 dans le Décaméron de Boccace, cette sombre histoire de confinement à Florence (cf. ci-dessous, si tu as la patience de scroller jusqu’au « Jour 6 »). Maska est une racine antique qui signifie noir, puisque la méthode la plus simple pour se masquer était de se noircir le visage. Maska a donné mascara, rappelant que le maquillage est toujours un masque, mais qui a surtout partie liée à la sorcellerie, aux démons, aux spectres – en latin tardif « masca » était la sorcière. Il nous en reste la mascotte (« sortilège ») et une certaine trouille de qui avance masqué.
Masque a fini par s’imposer en français pour désigner le faux visage appliqué sur le vrai dans le contexte du théâtre, puis du carnaval, puis (bien plus tard) de l’hôpital. Dans toutes ces acceptions il a supplanté le mot rival, personna, soit « le son qui traverse ». Personna a de son côté pris un autre chemin sémantique, engendrant le personnage que l’on joue, puis, fatalement, la personne que l’on est (cf. le garçon de café chez Sartre) et enfin, parachevant la mise à distance, toute personne fictive dans une œuvre narrative voire picturale.
Enfilons un masque et devenons un personnage.

Jour 40 (et toujours pas fin de quarantaine)

Je résiste tant que je peux aux livres numériques. Mais quand faut y aller faut y aller, tout en restant sur place. J’ai téléchargé (légalement ? aucune idée, en tout cas gratuitement) La Peste de Camus, best-seller de 1947 et de 2020. J’ai commencé à le relire. C’est aussi bien qu’on le dit, aussi pertinent pour la confine qu’on le prétend.

Les fléaux, en effet, sont une chose commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête. Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens toujours aussi dépourvus. (…) Quand une guerre éclate, les gens disent : « Ça ne durera pas, c’est trop bête. » Et sans doute une guerre est certainement trop bête, mais cela ne l’empêche pas de durer. (…) Nos concitoyens à cet égard, étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, autrement dit ils étaient humanistes : ils ne croyaient pas aux fléaux. Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes en premier lieu, parce qu’ils n’ont pas pris leurs précautions. Nos concitoyens n’étaient pas plus coupables que d’autres, ils oubliaient d’être modestes, voilà tout, et ils pensaient que tout était encore possible pour eux, ce qui supposait que les fléaux étaient impossibles. Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l’avenir, les déplacements et les discussions ? Ils se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu’il y aura des fléaux.

Chaque fois que je reviens vers Camus je me souviens à quel point il est digne, profond, fondamental, et un tout petit peu méprisé par les gens de lettres sous prétexte qu’il est facile à lire. (Je crois y voir un héritage d’une rivalité des années 60 entre Sartre et lui, aussi artificielle qu’entre les Stones et les Beatles.)
Camus a eu une influence décisive sur moi, notamment La Chute, mon Camus préféré, dont je mets encore à profit la trouvaille narrative géniale, l’adresse à un interlocuteur qui est peut-être le lecteur mais peut-être un autre personnage.
Quoi d’autre pour marquer la journée ? Ah, oui, un autre génie sous-estimé dans le registre de l’absurde m’a bien fait marrer. Jean-Claude Van Damme tourne des home movies confinés, dans un périmètre d’un kilomètre autour de chez lui et c’est plein de burlesque et d’autodérision. Avec Camus et JCVD pour me tenir compagnie, je ne suis pas malheureux, allez.

Jour 41

Ce qui me manque plus encore que les contacts avec d’autres gens, ce sont les contacts avec d’autres émotions, en compagnie d’autres gens. Les lieux d’émotion en commun. Je veux dire les salles de cinéma, les salles de spectacle. Mes spectacles à moi également, puisque je sais depuis l’adolescence que l’endroit au monde où je me sens le plus invulnérable aux virus de tous ordres, mélancolie incluse, est la scène.
En 2019 fut créé le spectacle prodigieusement culotté Trois filles de leur mère, d’après Pierre Louÿs, avec Stéphanie Bois, Christophe Sacchettini et moi-même. Trois autres représentations étaient plus ou moins prévues en 2020. Mais toutes les prévisions passent à la trappe entraînant dans leur chute les spectacles dits vivants, y compris celui-là, si éminemment charnel, « présentiel » quoique prenant garde à appliquer les gestes barrières (les deux comédiens ne se touchent jamais). Comme nous voulons croire que nous le rejouerons un jour, nous répétons parfois en pleine confine, chacun de nous trois derrière son paravent connecté, pis-aller face à la frustration et mesure d’entretien d’une mémoire volatile.
Un autre volet de ce projet est suspendu sine die dans les airs toxiques de la pandémie : la magnifique affiche réalisée pour nous par Adeline Rognon a fait l’objet d’un tirage spécial sérigraphié, qui eût pu être numéroté et signé si l’artiste n’avait point été confinée, et qui sera quelque jour vendu aux esthètes lorsque se déconfineront les esthètes. L’ouvrage a été confié aux bons soins de M. Geoffrey Grangé, alias l’Apothicaire-Sérigraphie. Pour le moment seules sont accessibles ces belles et frustrantes photos de l’Apothicaire en plein travail.

Jour 42

Les créations musicales en temps de confinement pullulent sur Youtube, on ne sait plus où donner des oreilles. Ma préférée du moment est celle-ci.
Mais sinon évidemment il y a la Confine, qui sous vos yeux décoche sans mollir et avec une ponctualité d’éphéméride son sixième épisode.
Apparaît même simultanément un septième épisode clandestin et hors-série, mais attention, celui-ci est un beau geste pour une bonne cause, votre attention mesdames et messieurs.
« COVID MEGAMIX VOL.19 » vient de sortir. C’est quoi ? C’est ça. C’est la compilation (dématérialisée) de 79 morceaux originaux issus de formations du milieu trad/folk, enregistrés durant le confinement, et dont tous les bénéfices iront à la Fondation Hôpitaux de Paris-Hôpitaux de France. À vous d’acheter, de partager, ou d’écouter discrètement sans débourser un rond si vous êtes dans la mouise.
Or parmi ces 79 morceaux, que trouve-t-on à la deuxième place ? On trouve Au premier jour de la Confine interprété par le Frères de Sac Quartet, où quelques-uns des premiers couplets de notre chanson-fleuve sont réarrangés par Marie Mazille et sa bande familiale, accomplissant le destin de cette ritournelle qu’il faut bien appeler désormais standard. Cette version est délicieuse comme un plat qu’on connaît par coeur mais préparé par un chef qui aurait de nouveaux ingrédients dans ses pots.

Jour 43

Septembre 2001. Je suis saisi par l’idée d’un roman qui m’excite beaucoup. Je me jette dans l’écriture, je veux l’appeler Dans la cage et le terminer rapidement. Las ! Une semaine plus tard un événement considérable advient qui m’interrompt en plein chapitre : deux avions kamikazes abattent les tours du World Trade Center. Je me dis Merde et vanitas vanitatum, à quoi bon mon pauvre roman ce n’est plus la peine, nous avons changé d’époque et mon roman qui parle du monde d’avant est dépassé par les événements. Finalement je m’y remets et le termine tant bien que mal, oh, presque un an plus tard, et ma foi quoi qu’il arrive il aura été écrit, il est là pour mémoire.
Hiver 2020. Je termine un autre roman, assez gros, dont l’idée m’a saisi trois ans plus tôt et m’a depuis excité le bourrichon sans relâche, qui me semblait enfin en phase avec l’époque post-World Trade Center. Il ne me restait plus qu’à trouver un éditeur. Las ! Un événement considérable advient qui m’interrompt en pleine recherche. Un virus meurtrier paralyse le grand monde, et aussi le petit monde de l’édition, chacun reste confiné chez soi pour une durée indéterminée. Je me dis Merde et vanitas vanitatum, à quoi bon mon pauvre roman ce n’est plus la peine, nous avons changé d’époque et mon roman qui parle du monde d’avant est dépassé par les événements. Finalement je m’y remets, je profite du confinement pour le retailler une énième fois tant bien que mal. Je peaufine et remanie. Ma foi quoi qu’il arrive il aura été écrit, pour mémoire. Il est là, il s’appelle Ainsi parlait Nanabozo, je le tiens à votre disposition. Si vous manquez de lecture en confinement, adressez-moi un message et je vous l’offre.

Jour 44

Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien
Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer
Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre
Il me conduit par le juste chemin pour l’honneur de son nom
Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal
Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre…

Exemple caractérisé de sécularisation : j’éprouve parfois, comme ce matin, le besoin d’écouter le Psaume 23 interprété par Daniel Darc. Il m’arrive de l’écouter plusieurs fois de suite. Ou d’enchaîner avec la version live qui est plus belle encore, avec violoncelle, où Darc lit une autre traduction du psaume. Et ensuite, ça va. Le confinement peut durer, « je ne manque de rien » .
Je crois toujours aussi peu en Dieu, mais toujours autant en Daniel Darc. Ou en Mahalia Jackson et Duke Ellington. Ou en Bobby McFerrin. Ou en Bach bien sûr, qui ont tous chanté leur version du psaume 23. Je crois en ceux qui croient et qui créent.
Je crois en la musique et en sa transcendance. La musique est mon berger. Amen.

Jour 45

Lecture en temps de confinement. Je redécouvre des livres que j’avais oubliés voire, en explorant la seconde rangée au fond de l’étagère, que j’avais oublié de lire.
Journal d’un corps de Daniel Pennac (2012). Oulah, celui-ci m’attendait depuis des années et en plus il n’est même pas à moi (mes excuses pour la rétention, Vince, mais tu vois, je ne l’ai pas perdu, il est toujours là – je suis prêt à procéder à un échange d’otages, je te le restituerai quand tu me rendras mes Baudoin). Peut-être que ce roman dont le sujet est le confinement à l’intérieur d’un corps attendait simplement son heure. Je m’y plonge puisqu’il est temps. J’aime ce que je lis.
Je salue l’ambition colossale de Pennac, sa volonté d’embrasser l’épopée d’un corps, de ses premières années à sa mort, les découvertes que le corps offre, les joies qu’il procure, les affres, et les mots qu’il faut trouver pour le raconter. Le corps comme alpha et oméga parce que Nous ne sommes que ça, comme le dit juste avant de mourir, un peu déçu, le protagoniste, médecin, d’une série qui m’a beaucoup marqué.
C’est gonflé, et ça marche. Le lecteur de ce journal (en tout cas masculin, puisque le narrateur dit bien qu’il rêverait d’en lire la contrepartie rédigée par une femme) peut s’y projeter et reconnaître ici son semblable, quel que soit son âge.
J’ai quelques réserves sur la manière. Le narrateur écrit de la même plume de 12 à 87 ans. Je comprends que cette unité de style assure l’unité du livre, l’unité de l’individu, l’unité de la psyché. Mais, outre que ce personnage écrit toujours de la même façon, c’est-à-dire en gros comme Daniel Pennac (et comme Benjamin Malaussène, les mêmes comparaisons, les mêmes ruptures de rythme, les mêmes traits d’humour et de tendresse), je crois que l’écriture, en tant que production organique d’un être, est susceptible de varier au cours de sa vie presque autant que son corps. Ici, l’homogénéité qui fait partie du projet même, en révèle aussi la limite, l’artifice. Pennac en est du reste conscient puisqu’à l’occasion d’une relecture de ses premiers cahiers, le narrateur raille gentiment l’enfant de douze ans qui « écrit comme un académicien » , artifice avoué à moitié pardonné.
Mes menues réserves s’évanouissent face à la splendeur de l’objet. Car ce que j’ai entre les mains est la version illustrée par Manu Larcenet. Mais attention, pas le Larcenet rigolo du Retour à la terre. Le Larcenet terrible. Celui du Rapport de Brodeck, celui surtout de Blast, celui de l’horreur d’exister, l’horreur justement d’avoir un corps. Le Larcenet capable de changer sa palette et son registre (comme on change son style au cours des âges), depuis le dessin d’observation naturaliste jusqu’à la caricature efficace, mais toujours au service de l’expressivité, de l’angoisse organique face à ce qui est, ce qui passe, face à la matière, face à la stupéfaction d’être soi-même matière. Il dessine des corps, oui, des corps obèses (c’est l’une de ses obsessions par ailleurs, Larcenet a sans doute un problème avec ça), des corps malingres, des corps précis et des corps métaphoriques, des corps souffrants et sensuels, mais des corps comme des rapports de pouvoirs (sciences politiques) et de forces (sciences naturelles), des corps ramenés à leurs constituants, à leurs substances, dessinés comme des arbres, des rochers, des animaux, ou des fleurs.
Je lis et je regarde de tous mes yeux.
Et puis je te le rends, promis, Vince.