Accident nocturne

10 juillet 2008

“Sauf accident, il n’y aura pas de nouvel article posté ici avant l’automne”, ai-je dit ? Okay, alors voici un accident et n’en parlons plus.

Ci-dessous un échange par mails avec Nathalie Etienne, dramaturge et romancière que j’ai rencontrée à l’époque des éditions Castells.

Nathalie me cite, parmi ses lectures de l’été, Henri Bauchau. Hasard objectif : peu après, je feuillette le Telerama de la semaine, à cataloguer pour les usagers de la médiathèque, et Je tombe sur cette titraille : “L’histoire du monde serait plus juste si l’on tenait compte de l’histoire des dormeurs et de leurs songes. Henry Bauchau”. Forcément, je lis attentivement l’interview qui se déploie sous cette accroche.

“… développer le côté du coeur, celui qui indique la capacité de vivre ensemble sans lutte, sans rivalité. [Comment ?] En repoussant les barrières intérieures, en écoutant ses rêves. J’ai toujours été frappé que tant de gens vivent dans l’ignorance de leur activité onirique. Pourtant, l’histoire du monde serait plus juste si l’on tenait compte de l’histoire des dormeurs et de leurs songes. Ce qui se passe pendant le sommeil a une influence considérable sur l’éveil [NDFV : Et dire que c’est l’inverse que le sens commun tient pour une vérité indiscutable…]. En prendre conscience ouvre des horizons”.

Eh bien, soit : que mon Echoppe soit en toute modestie mais ni plus ni moins, une contribution à “L’histoire du monde”. C’est ce que j’écris à Nathalie. Elle me répond :

“Fabrice !
je pensais justement à toi cet après-midi, je me disais qu’il fallait que je t’écrive pour te parler de l’Echoppe que je viens de terminer. Tu vois, quand je te disais que Bauchau était un gars bien ! c’est très flatteur pour toi d’appartenir au même “monde” que le sien………évidemment j’adhère à 100% à ce qu’il dit…… Je me suis intéressée très tôt au rêve, par Jung pendant mon adolescence puis… par moi-même tout simplement. Je vais te raconter une anecdote que tu pourras certainement comprendre avec ton coeur justement (ensuite je te parle de ton livre) :
Quand ma deuxième fille est morte, je me suis beaucoup réfugiée dans les rêves (classique comme démarche) au début parce que j’espérais ainsi retrouver les sensations que j’avais connes à travers mon expérience de N.D.E, ensuite pour apaiser ma peine. Une nuit, quelques mois après sa mort, j’ai rêvé d’elle, elle m’est apparue sous les traits d’un beau garçon, jeune, une vingtaine d’années, mais je savais que c’était elle, et j’accomplissais (je résume mais le rêve était extrêmement précis) toutes les tâches maternelles que je n’avais pu accomplir avec elle. J’étais parfaitement heureuse. Je me suis réveillée avec la certitude de la retrouver un jour…comment? sous quelle forme? je ne sais… je ne crois pas en Dieu……..et même si cela procède d’un fantasme, ma souffrance était moindre……c’est déjà ça…..
Ton livre :
J’ai été partagée entre deux sentiments : la gène et l’intérêt, qui ne sont pas -me semble-t-il- antinomiques.
Pourquoi la gène? Parce que tu te dévoiles beaucoup (tes enfants par exemple) dans ce livre…. il y a chez moi une forme de pudeur qui se manifeste d’autant plus que mon interlocuteur (et c’est ton cas à mes yeux) se montre généralement non pas distant mais réservé (ce qui me plaît bien). En clair, tu ne t’es jamais (et c’est très respectable) livré (dans nos échanges épistolaires) sur ta vie privée (ta femme tes enfants etc….) J’avais l’impression en avançant dans ma lecture de “déflorer” quelque chose en toi…….. et cela me gênait…un peu….pourtant il n’y a rien d’indécent dans ton livre, ce n’est pas de cet ordre-là, c’est autre chose…….peut-être parce que de par ma thérapie (j’ai longtemps été en analyse) je sais à quel point les rêves sont importants et à quel point on se découvre (dans tous les sens du terme….)quand on les raconte…..et peut-être aussi parce que je ne te connais que par ton “statut” d’auteur…je sais pas trop……à part cela j’ai été impressionnée par les ressources “fictionnelles” de tes rêves ! Ca “fictionne bien” donc ça fonctionne bien…… Ils sont d’une précision hallucinante ! tu es un grand dormeur et un grand rêveur devant l’éternel !
Bien à toi
Nathalie”

“Bonjour Nathalie
Merci pour ton message, commentaire parmi les plus fournis et argumentés que je reçois au sujet de mon Echoppe. Certes, dévoiler ses rêves a un côté “indécent” (Vincent Karle [NDFV : un autre "auteur Castells"] a formulé la même réserve), mais quant à moi je trouve très innocent de révéler mon activité onirique (c’est le sens de l’épigraphe, la chanson de Tom Waits, “You’re innocent when you dream”), geste infiniment plus mystérieux, poétique, et au fond : pudique, que de dévoiler un VRAI journal intime avec des VRAIS morceaux de ma vie, ce que je pense, ce que je vois, ce que je crois, etc (certes c’est ce que je fais, un peu, avec ce blog, et précisément je constate les limites esthétiques de cette pratique). Comme tu le dis très justement, le cerveau qui dort est une machine à fabriquer de la fiction, et ce caractère de “littérature brute”, “incréée” comme les musulmans disent au sujet du Coran “non écrit”, ne cesse de me fasciner. Tous ces récits sont à la fois vrais et faux, comme des romans, comme ce que l’on attend des romans.
Merci aussi pour ton rêve… Ta fille en jeune homme… C’est beau. Je ne peux ni ne veux analyser plus avant : c’est beau, voilà tout, émouvant.
Fabrice”

“Tu as raison Fabrice, bien raison et la démarche de “brouiller les pistes” par le biais de la fiction et que j’ai bien perçue dans ton livre est éminemment intéressante….je me demande si à la longue, et peut-être comme beaucoup de lecteurs , je n’ai pas fini par développer une méfiance vis-à-vis de “l’intime” en écriture tout simplement par que je suis saturée (contre mon gré malheureusement) d’informations très intimes (et pour le coup très indécentes) sur un tel ou une telle via les média (à commencer par la vie de Sarkozy)ça frise l’overdose. Je suis tombée par hasard sur un article qui faisait la promo du nouveau roman de Christine Angot, elle y raconte en long en large et en travers sa relation avec le chanteur Doc Gynéco….ce n’est pas indécent c’est carrément vulgaire. Toute cette littérature(et ça marche!)putassière m’écoeure et je m’interroge souvent sur le fonctionnement du lecteur actuel: qui est-il vraiment? pourquoi lit-il ce genre de livres? Qu’y cherche-t-il? Surtout lorsque l’on sait que le lecteur est un genre en voie de disparition. Je ne veux pas condamner mais j’aimerais bien comprendre, vraiment.
Bien à toi
Nathalie”

” Je t’avoue que les dernières aventures de Christine Angot, dont certains livres m’avaient beaucoup touché, m’indiffèrent absolument, appartenant davantage à la sphère “people” qu’à la littérature. Voilà qui répond, justement, à ton questionnement : pourquoi est-ce que ça “marche” ? La réponse est connue depuis longtemps : “pipole” ! Pour vendre un livre, il ne faut pas forcément être écrivain, mais il faut à tout prix appartenir à cette sphère médiatique, qui “apparaît”, et par cette apparition démontre en permanence et tautologiquement la loi énoncée par Guy Debord pour définir la société du spectacle : “Ce qui est bon apparaît, ce qui apparaît est bon”. Ainsi se poursuit le décervelage, et qu’est-ce que je suis bien au fond de mon tiroir ! Je n’apparaît pas, je disparaît.
Certes mon Echoppe rend public des pans de mon intimité, mais comme je ne suis pas, ne serai jamais, et n’aspire aucunement à être, “pipole”, je suis tout à fait tranquille. Je peux parler de mes enfants : on s’en fout, ils ne passent pas à la télé. En conséquence mon livre ne peut rien révéler d’ “intéressant”. Si l’on y cherche des révélations, il peut être lu, au mieux, comme un journal d’écriture, autiste et en négatif, de mon premier roman, “TS”, de sa conception aux effets de sa publication. Aucun parisien, aucun écrivain célèbre, aucun politicien, aucun rappeur, aucune tête de gondole, même pas un journaliste de “Livres hebdo”, dans cette histoire.
Fabrice”

“Over and off”

1 juillet 2008

Sauf accident, il n’y aura pas de nouvel article posté ici avant l’automne. En attendant, L’Echoppe reste en vente, et je modèrerai et répondrai aux messages déposés, naturellement.

Pendant que le rideau tombe, quelques dernières nouvelles en vracance :

- Je viens de recevoir une proposition de madame Angela Sauvage-Sanna, qui souhaite monter une adaptation théâtrale des Giètes en mai 2009, au théâtre Carré 30 (Lyon). Je lui donne carte blanche, naturellement.

- Je viens de recevoir ce matin même un courrier du salon du livre des Marches (Savoie), adressé à Jean Vigne : “Nous avons bien reçu votre candidature et vous remercions de l’intérêt que vous portez à notre salon “Livres en marches”. Nous ne sommes malheureusement pas en mesure de répondre favorablement à votre demande et le regrettons vivement”… D’après l’omniscient oracle Google, un Jean Vigne écrit des livres fantastiques publiés chez Chloé des Lysses, il n’est pas loin de la Savoie, je déduis que ce courrier lui était destiné. En lisant le blog de mon homonyme, mon-semblable-mon-frère, je suis au regret de ne pas m’intéresser à sa littérature, pas ma tasse de thé du tout. Voilà qui rend modeste : mon blog a peu de chances d’être moins dérisoire que le sien, et je réalise fugacement à quel point tout ce que je peux écrire est fort peu susceptible d’intéresser quiconque tomberait par hasard sur les présentes anecdotes narcissiques. C’est bientôt la fin du monde, et nous cherchons désespérément à attirer l’attention avec nos blo-blogs ! Ah, rien de nouveau sous le soleil de la blogosphère ! Vanitas vanitatis, naturellement !

- Je viens de gougueuliser L’Echoppe (car je ne me contente pas de gougueuliser les auteurs presque-homonymes de romans fantastiques, j’avoue en outre la manie complaisante et masturbatoire d’auto-gougueulisation), et j’ai pu constater que le tout premier site proposé par l’Oracle est, comme autrefois pour les Giètes, le blog de Sylire. Je lui suis reconnaissant de sa fidélité, naturellement.

- Je viens d’apprendre que j’étais invité à la prochaine fête du livre de Saint-Paul Trois Châteaux (février 2009), dont l’invité d’honneur est ma bonne marraine, Jeanne Benameur. Je suis ravi, naturellement.

- Je viens d’avoir le détail des deux prochaines représentations de la lecture musicale des Giètes, donnée par Christophe S. et moi. La première aura lieu le lundi 18 août à Doucy-Combelouvière (Savoie) - désolé, ce n’est pas ouvert au public, ce sera une soirée privée à l’usage des stagiaires folkeux de Mustradem. La seconde aura lieu le dimanche 14 septembre au festival des Vans, fondé par Sébastien Joanniez. Si vous avez des idées d’endroits susceptibles d’accueillir procahinement ce petit spectacle, envoyez-les moi, naturellement.

- Je viens de me remettre à écrire, écrire pour de vrai je veux dire. Contrairement à ce que j’envisageais, ce n’est pas sur Jean II le Bon, mais sur l’Arbre et le bâton. Vous lirez ici, si vous le voulez bien, non pas un extrait du livre en cours (dévoiler un extrait d’un livre pas fini ? et puis quoi encore ?), mais un texte burlesque impubliable qui lui est rattaché de façon subliminale, une annexe en forme de reportage gonzo. Tout y est vrai, naturellement.

- Je viens de réaliser à quel point je pense en presque permanence à la fin du monde, sans déconner, ces jours-ci je pense à la fin du monde, en presque permanence. Je suis très profondément marqué par mes excellentes mauvaises lectures : un documentaire (L’humanité disparaitra, bon débarras ! d’Yves Paccalet) et un roman (La route de McCarthy, toujours elle). Et voilà, je pense à la fin du monde. L’arbre et le bâton, dont je vous causais à l’instant, est une petite fin du monde à sa manière, dans un supermarché. Hier j’ai fait les courses dans un supermarché, j’ai tout trouvé très cher et vu trop de rayons vides. Je me suis dit que ces deux signes étaient convergents, que la société d’abondance avait vécu. Aussi, j’ai pensé à la fin du monde, pour ainsi dire, naturellement.

- Je viens de pleurer toutes les larmes de mon corps en regardant la fin de Six feet under. Mon snobisme rechigne à admettre que la télévision, medium corrompu à visée essentiellement hypnotico-commerciale, euphorisant ou anesthésiant selon les besoins tout comme la chimie derrière les miroirs des salles de bain, on-off sur nos nerfs, est capable de chef d’oeuvre. Pourtant c’est un fait, Six feet under, le soap de la mort, est un superbe mega-mélo d’une cinquantaine d’heures, un intelligent tire-larme, si original et cependant si juste qu’on ne l’oublie pas. J’ai essuyé un deuil plutôt cruel, cette année. J’ai perdu la personne à qui j’ai dédié les Giètes. Et lors des formalités pour les obsèques, la seule chose amusante de la matinée aux pompes funèbres était que le croque-mort, suave, encravaté, habitant ses phrases toutes faites de compassion très professionnelle, ressemblait tellement à David Fisher que, pour me distraire les affects, je me suis demandé s’il n’était pas homosexuel. Ce deuil ne m’a rendu Six feet under ni plus aimable, ni plus repoussant. J’ai juste beaucoup pleuré à la fin du feuilleton. Ah, catharsis ! Naturellement.

- Je viens d’arrêter de fumer. Pas attendu la fin du monde. Cette fois c’est “définitif”, naturellement.

- Je viens de lire un intéressant article intitulé Mille vrais fans qui expose puis critique la théorie très “web 2.0″ selon laquelle un artiste sans éditeur (sans “major”, puisqu’il est essentiellement question de musique ici) mais avec un public de 1000 personnes seulement, est économiquement viable. Avec mes 87 Echoppes écoulées, j’en suis loin, naturellement.

- Je viens d’apprendre que le prix du baril de pétrole vient à nouveau de franchir un cap historique. (Ceci est une information à validité permanente, qui restera fraîche quel que soit le jour de l’été où vous lirez cette page. Très commode, naturellement.)

Voilà. Passez un bon été, je vous prie. Travaillez moins pour réfléchir plus, et aimez-vous les uns les autres afin d’éviter la fin du monde. (Ouais, c’est ça. Naturellement.)

Je suis le chat qui fait baw-waw

25 juin 2008

L’un de mes cartoons préférés de Tex Avery est The counterfeit cat, (en français : Chat postiche, 1949), titre à l’ambigüité révélatrice (oxymore), puisque ce n’est pas un chat qui y est en contrefaçon, mais un chien. On y voit en effet un chat qui, comme d’habitude dans ces dessins animés, échafaude le plan le plus saugrenu pour assouvir la pulsion la plus élémentaire - manger. Affamé, il tente d’approcher la cage à oiseau, et pour cela se déguise très grossièrement en chien afin d’amadouer le molosse gardien de la maison, le fameux Spike. Le chat contrefait le chien.

Il répète devant le miroir, fait le beau, bat de la queue, tire la langue, et pousse un aboiement mutant, littéralement inouï, ni un “miaou” ni un “ouah-ouah” : “Baw-waw ! Baw-waw !” Je suis très sensible à l’étrange et absurde beauté de ce cri qui n’existe pas. Fussè-je chat, j’essayerais sûrement de parler chien, pour voir l’effet. Et certes quand je bafouille maladroit, il m’arrive de ne pas reconnaître mon timbre. Baw-waw ! J’ai l’impression d’être chat chez les chiens, ou vice-versa, cherchant pathétiquement à rentrer en contact, articulant un son chimérique et travesti, qui tant bien que mal mêle ce que l’on attend de moi de ce que mes cordes vocales sont capables de vibrer selon leur nature. Lorsque je dois m’exprimer en tant qu’ “auteur jeunesse”, je parle sans me forcer avec l’accent d’un auteur adulte, et réciproquement ; on me tient ces temps-ci pour un “romancier” quand j’ai grandement envie de bâtir tout autre chose que du roman ; mieux : lorsqu’une bibliothèque m’invite en tant qu’auteur, c’est fou comme je me sens obstinément, viscéralement, bibliothécaire (j’ai envie d’aller voir le logiciel qu’ils utilisent, les collègues), alors qu’en ma bibliothèque, face aux livres des autres, aux étagères de salsifis que je prête pour gagner ma vie, il m’arrive brusquement de vouloir ma vie ailleurs et de me réveiller, par défaut, “auteur” ; d’une manière générale, dès qu’on me prend pour un écrivain je suis profondément autre chose (lecteur, peut-être, pour commencer), et c’est lorsque personne ne s’en doute, en secret, devant le miroir qu’est ma page, que j’essaye de balbutier ma propre voix d’écrivain. Baw-waw. Et ainsi j’arrive parfois à refiler des os à ronger, mais toujours pas à choper le canari. Pour qui me prend-on, ces temps-ci ? Pour quoi donc me fais-je passer ? Pour un blogueur ? Pour un éditeur ? Ah, je vous en donnerai, Baw-waw de baw-waw !

Baw-waw : c’est rauque, peut-être disgracieux, certainement à côté de la plaque, orgueilleusement bâtard, c’est de l’entre deux avec un accent étranger, mais sans aucun doute, c’est là ma voix. S’il me fallait un totem, je choisirais volontiers le chat contrefait.

(Post-scriptum : on peut lire également cette sorte de métissage, de croisement fertile chien et chat, dans l’album Flix de Tomi Ungerer, mais avec une visée moins farce, plus politique. J’aime beaucoup Flix, aussi.)

Bilan moral et financier (et un peu écologique)

19 juin 2008

Le Fond du tiroir existe depuis trois mois. Dans un souci de transparence, voici quelques données de type “bilan et perspective” de ma petite entreprise. Et ceci au beau milieu du temps des catastrophes, de la globalisation des violences tribales, du fatal réchauffement de la planète, de l’obligation de résultats du Ministère de la Francisque et de l’Identité Nationale, de l’effondrement conjoint du moral des ménages et du pouvoir d’achat (car le moral est lié intrinsèquement au pouvoir d’achat : voilà où nous sommes rendus), des tensions internationales et de la blingblingation de la France, des communautarismes imbéciles, des mariages annulés parce que l’épouse n’était pas vierge, des ressentiments sociaux évacués dans l’Eurofoot (hélas la catharsis a fait pschittt ! les Français sont éliminés ! ah, les nuls ! il faut par conséquent trouver un exutoire d’urgence : je propose de les lyncher en place publique), des égoïsmes décomplexés, des individualismes forcenés, des mémoires effacées, des politiques de saccage culturel, et des Rafales vendus avec le sourire en Arabie Saoudite. Et qu’est-ce que je fais, moi, au beau milieu de ce temps ? Je redécore le fond de mon tiroir. Il y fait frais. Voici l’état des lieux.

1) Le blog. Je me serai bien amusé tout au long de ce printemps pourrave avec mon joujou, merci beaucoup (merci à mon webmestre, au fait). Mais je vais très prochainement le mettre en veilleuse, pour ne le réouvrir que lorsque j’aurai écrit un livre. Je crois qu’au fond du fond, je préfère écrire des livres que des blogs.

2) Mes apparitions publiques. Elles se sont multipliées comme jamais cette année. Hé bien, pour être franc, c’est trop. Comme un blog, c’est excitant, un agenda rempli. Mais ce n’est pas ce qui va me permettre d’écrire ce que je cherche. Par conséquent, pédale douce. En ce qui concerne mes apparitions virtuelles : les polémiques continuent de faire rage (ou plutôt de faire enrager) au sujet de la “littérature ado”, chez Blandine Longre ou chez Citrouille et son forum [NDLR : ce lien-ci est pour le moment invalide, Citrouille ayant préféré déconnecté son forum où les échanges s'étaient envenimés...], mais désormais je les lis en me retenant de participer (et pourtant, je suis parfois indigné !) ; et en ce qui concerne mes apparitions physiques : ma dernière prestation de la saison aura lieu ce samedi 21 juin, 18h, à Grignan, et ensuite basta, plus rien jusqu’à l’automne. Je vais disparaître un peu, et si tout va bien j’écrirai. Ou même si tout ne va pas bien. Over and off.

3) L’actualité éditoriale : c’est vrai, au fait, “Le fond du tiroir” est, faute de terme plus adéquat, un “éditeur”. Une structure est née, à seule fin de bricoler des livres désintéressés et intéressants. Un premier livre est paru. Tiré à 260 exemplaires, vendu à ce jour à 84 (il en reste 176, mesdames et messieurs !). Etant donné le prix de revient calculé d’après mes frais d’impression et de graphiste, je récupèrerai ma mise, et par conséquent serai en mesure de programmer une autre publication, lorsque j’en aurai vendu 230 : il me restera alors les 30 derniers pour faire du bénef (parce que je suis un vrai biznessman)… Sauf que ce sera moins de 30, finalement, parce que j’en ai donné quelques uns…

Cet opus vit sa vie et engendre des effets à sa mesure, qui est toute petite. Une conséquence notable, toutefois : c’est fou le nombre de gens qui viennent me raconter leurs rêves (de même qu’à l’époque de TS, ils venaient me raconter leur dictionnaire). J’aime beaucoup ça. Certains même m’avouent qu’ils ne se souvenaient jamais de leurs rêves avant d’avoir lu l’Echoppe, ce qui est trop flatteur pour ne pas être suspect. Si je n’avais que ça à faire, je construirais un blog sur le champ où tout un chacun serait invité à écrire son rêve de la nuit dernière (l’idée me paraît tellement bonne que je suis certain que cela existe déjà…).

L’Echoppe est née de cinq conditions propices : le soin, la joie, la liberté, la grâce (au sens de “gratis”) et plus que tout une déterminante complicité avec le Factotum de première classe du FdT, j’ai nommé Patrick Villecourt. Patrick s’est dépassé sur ce bouquin sui generis à la mine gracieuse, mystérieux, homogène et pourtant fourmillant. Je le lui ai déjà dit en privé, mais je le répète devant tout le monde (ça va ? tout le monde est là ? serrez-vous, au fond) : merci, vieux. Nous avons bien travaillé sur cette Echoppe, MAIS ! MAIS ! MAIS ! on va faire encore mieux la prochaine fois. Parlons peu mais parlons bien, parlons de littérature, et d’avenir : voici le programme de publication 2008-2009 du FdT.

- L’Echoppe ne sera jamais réimprimée, quelle que soit la durée nécessaire à l’épuisement du stock. Le caractère évanescent de ce volume fugitif comme une volute participe de la beauté du geste.

- Le deuxième livre à paraître devrait s’intituler Le plus beau pays. Il s’agit d’un projet ancien, ressuscité sur le tard, parce que très beau tout compte fait : bref, le profil idéal pour surgir miraculeux, miraculé, estampillé “Fond du tiroir”. C’est un album pour enfants, dans un format cinémascope et en quadri s’il vous plait. On rêve tout haut, on l’imagine, on ne se refuse rien, on ne vous dit que ça… Le texte est provisoirement-définitivement achevé, mais en revanche Patrick a une masse de boulot à accomplir sur les illustrations, encore plus conséquente que pour l’Echoppe. Donc on peut annoncer sa sortie pour l’hiver prochain, mais seulement pour pouvoir la retarder quand on sera parvenu là.

- Le troisième livre serait La légende du monde. Pour celui-ci, c’est surtout à moi qu’il appartient de turbiner (quoique la mise en page, à nouveau confiée à l’indispensable Factotum, sera croquignolette). Il s’agit de mon projet en alexandrins, ma saga du quotidien, mon chantier à la fois le plus sublime et le plus dérisoire. Lui aussi, il ne pourrait trouver place nulle part ailleurs qu’au Fond du tiroir. J’en ai écrit environ 15%, par conséquent son achèvement n’est pas envisageable avant 2009.

- Je ne voulais éditer au Fond du tiroir que les manuscrits au fond de MON tiroir… Sauf si je trouvais un manuscrit meilleur que les miens. Or, je crois que j’en tiens un. J’ai sous le coude un excellent texte, et encore, excellent dans une version inachevée. Son auteur est prévenu : voilà un roman que j’aimerais éditer ; mais le choix lui appartient : soit il a pour son texte de grandes ambitions, et il le propose à Galligrasseuil, soit il adhère à la démarche FdT (Soin, joie, liberté, grâce et complicité : maison de qualité, fondée en 2008), et il recherche exclusivement l’élégance et la perfection du geste, pour une distribution éthérée et underground. Ceci dit, j’apprends, je progresse, je corrige, pour ce livre-ci je ne ferai pas comme pour l’Echoppe : je ferai un tirage suffisant pour pouvoir dégager une marge adéquate permettant un dépôt en librairie. (Je rappelle que l’Echoppe n’est pas vendue en librairie pour une raison simple : la marge des libraires, environ 30%, m’obligerait à leur vendre ce livre moins cher que ce qu’il m’a coûté).

- Entre temps (mais quand ?) le FdT sera, je le suppose, devenu une association pour accéder à un statut juridique et financier. Plus ça va, plus ça ressemblera à un vrai éditeur. Dingue, non ?

- Reste le cas, sensible, d’un de mes livres publié ailleurs, et épuisé. Je suis très indécis. Savoir ce livre indisponible me brise le coeur et les couilles (excusez mon français). Je ne crois pas que le FdT soit l’éditeur qui convienne à ce livre, qui mériterait une vraie distribution, mais peut-être que je pourrais au moins faire un tirage d’appoint, une grosse poignée d’exemplaires en attendant qu’il trouve un vrai éditeur, afin de vivoter en attendant. Quoiqu’il en soit je ne ferai rien sans l’avis du co-auteur, et bien sûr de l’actuel détenteur des droits.

Voilà ! Toutes ces ambitions doivent être nuancées par les finances. Contrairement à certains éditeurs intrépides et torpillés, je ne veux en aucun cas (EN, AUCUN, CAS) dépenser de l’argent que je n’ai pas. Or, sur ce splendide planning, je n’ai, en l’état actuel, les moyens de financer que la moitié d’un seul livre (Le plus beau pays, a priori). Pour les suivants, il faudra attendre que de l’argent rentre, afin de le faire sortir.

Par ailleurs, j’ai des projets pour d’autres éditeurs, bien sûr. Jean II le Bon, et peut-être L’arbre et le bâton pour Magnier, et, à plus court terme, le bref 1969 pour Pré carré.

Et pendant ce temps, la planète se réchauffe, le moral s’effondre, etc.

Et maintenant, mesdames et messieurs, j’administre la preuve

12 juin 2008

Ah, au fait, je ne vous ai pas raconté ma riche journée de présentation des Giètes, à Lyon, le mardi 20 mai.

J’ai d’abord rencontré des élèves de seconde du lycée Charles de Foucauld, dans la librairie “La marmite aux livres”. Ces jeunes filles et jeunes gens assis par terre étaient extrêmement réceptifs, comme en témoignent leurs compte-rendus. Ainsi la preuve est définitivement faite : Les Giètes est bel et bien un livre jeunesse.

Ensuite, le soir à la brune, Christophe Sacchettini à la flûte, aux percus et au psaltérion, et moi-même livre en main, avons redonné notre lecture musicale du même ouvrage (ah, qu’est-ce qu’on l’aime, notre petit spectacle ! on va le rejouer au moins deux fois, en Savoie en août, en Ardèche en septembre, et plus encore j’espère), dans le salon au parquet luisant et craquant d’un appartement cossu, meublé avec goût, ceci dans le cadre des “Mardis d’Isabelle”. Le public ce soir-là, bien élevé, assis dans de confortables fauteuils Voltaire, et offrant à la vue de qui déclame un âge moyen tout à fait respectable, en est ressorti charmé et conquis (sans me vanter, hein). Ainsi la preuve est définitivement faite : Les Giètes est bel et bien un livre adulte.

Cher Martin

11 juin 2008

La librairie la Dérive fêtera ses 30 ans les 3 et 4 octobre prochains. Ils m’ont très gentiment convié à la fête, notamment pour une rencontre conjointe avec ma bonne marraine Jeanne Benameur, et pour une contribution à leur revue, Rives et dérives, où chaque auteur qu’ils ont reçu par le passé est invité à rédiger un texte sur le thème, pas pire qu’un autre : “Emotion de lecture“. J’avant-premièrise ci-dessous mon article, en espérant que cela ne les fâchera pas… Je ne crois pas que le présent blog et leur revue aient beaucoup de lecteurs en commun, de toute façon… Et puis d’ailleurs, avant qu’il paraisse là-bas, je l’aurai sans doute entièrement remanié…

“Mon émotion, ma grande émotion de lecteur en 2008, c’est Martin Eden de Jack London. L’an zéro huit n’est pas terminé, mais je crois que sa tonalité dominante ne bougera plus. Ah, cher Martin ! Pauvre Martin ! Quelle force de la nature, et pourtant quelle simplicité ! Quels tourments, et pourtant quelle joie ! Quelle évidence, et pourtant quel art ! Quelle santé, et pourtant quelle horreur. Quelle vie. Quel livre.
Les grands livres sont des bornes dans notre histoire intime et infime. Même quand nous les relisons périodiquement, et forcément nous les relisons, pour savoir comment ils ont changé, comment nous avons changé, comment en somme ils nous ont changés, leur première lecture a marqué le temps qui nous est imparti.
C’est ainsi qu’il convient de mettre régulièrement à jour son curriculum emotionae. 2008 = Martin Eden, de la même façon que, en vrac, 2005 = Hyvernaud ; 1989 = Céline ; 1999 = Agota Kristof ; 1991 = Perec ; 1994 = Borges ; 1987 = Kafka ; 1992 = Guibert ; 2002 = Leiris ; 2004 = Grégoire Bouillier ; 1997 = Guy Debord ; 1985 = Alan Moore. Et le tout premier, je crois, 1977 = René Goscinny. Dire que je ne me souviens pas de toutes mes années ! Certaines sont peut-être des années vides. Quel gâchis ! Et nous qui sommes mortels.
Rien à voir avec la chronologie ou l’actualité éditoriale. On lit les livres quand on peut, ou quand on doit. Martin Eden (paru en 1908, à un siècle tout rond d’ici) m’a été placé dans les mains par un écrivain, Jean-Marc Mathis. « Tiens, tu lis ça tout de suite. Quiconque écrit doit lire ce livre. » Or, voilà qu’il avait raison. Tout était là, c’est vrai. Merci, Mathis, merci encore. Je l’ai lu à 39 ans, ébloui, et nostalgique de la lecture que je n’en ai pas faite à 16 ans. Depuis, je le fais circuler. Je le prête, je l’offre, je le place à mon tour entre les mains de quiconque écrit, mais aussi bien de quiconque lit, c’est la moindre des choses. Parfois on me remercie après coup, parfois on me dit : « Ah mais attends, tu débarques, c’est mon livre de chevet depuis 30 ans ! », et on m’en récite une phrase. Les émotions circulent, frémissent, vivent, et sont encore plus belles.”

Nous y trouverons leur poussière (et la trace de leurs vertus)

10 juin 2008

Pour des raisons connues, je ne refuse jamais un service à l’Arald. De proposition en invitation, J’en viendrais presque à tenir un agenda mondain, moi qui suis fait pour les cocktails comme un pingouin pour la traversée du désert. Une petite signature dans une librairie ? Naturellement, allons-y, j’allais justement vous le proposer ! Et ne voudriez-vous pas faire partie du jury pour la prochaine attribution du prix du livre Rhône-Alpes jeunesse ? Mais comment donc, bien volontiers, me voici, par élémentaire gratitude autant que par curiosité.

Dernière offre impossible à refuser : on vient de m’inviter à donner une lecture à l’occasion de la sortie du livre Dans les pas des écrivains en Rhône-Alpes. Oh, mais naturellement, à votre service, tout le plaisir est pour moi. L’événement aura lieu, donc, lundi prochain 16 juin, à l’antenne régionale de Grenoble, 2 rue de la Poste. Le principe, c’est que des écrivains vivants rendent hommage à des écrivains morts, en lisant quelques pages que ces derniers (les derniers furent les premiers, comme on sait) ont consacré à la région Rhône-Alpes.

La liste des morts m’a été remise ; je ne connais pas celle des vivants, à part moi, mais je sais au moins qu’il y aura mon excellente camarade Elisabeth Combres.

Ce que je vais lire ? Je n’ai pas encore choisi. Je vais m’efforcer de contourner Stendhal. Sûrement Perec, comme de juste. Peut-être Giono. Peut-être Sade, pour rire. Peut-être Frédéric Dard. On va voir.

Echoppe bonus

6 juin 2008

L’Echoppe enténébrée (70 exemplaires écoulés sur un tirage de 260) comprend vingt-six articles. En voici un vingt-septième, déballé dans l’arrière-boutique.

Rêve de la reformation des Beatles

Vendredi 22 février 2008

Je me trouve dans un centre de vacances en été, comme quand je faisais des colos. Une réunion se prépare, préparation ou débriefing des animations en cours, et je suis tenu d’y assister. Nous nous retrouvons dans une sorte de salle des fêtes un peu délabrée, un peu miteuse, qui ressemble à la salle polyvalente des Saillants du Gua, dans une lumière très crue. Le but de cette réunion est la reformation des Beatles. Un cercle de chaise en plastique a été aménagé, nous nous asseyons, tout le monde est en short, en T-shirt, en sandales, il fait très chaud. Je remarque la présence des deux Beatles survivants, George Harisson et Ringo Starr [dans la réalité les deux survivants ne sont pas tout à fait ceux-là], qui sont là pour recruter les deux nouveaux membres. Je surprends des conversations, et j’apprends que je suis pressenti pour tenir la batterie dans la nouvelle formation. Je suis très embêté, parce que je n’ai jamais joué de batterie de ma vie, mais faire partie des Beatles, c’est quand même une sacrée occasion, ce serait dommage de louper ça, ça ne se refuse pas. J’échafaude des stratégies, je peux toujours leur dire oui maintenant, et ensuite proposer de jouer du tuba à la place de la batterie. Nous faisons un tour de table (il n’y a pas de table). Quand arrive mon tour, je me présente, « Fabrice Vigne, je suis né en 1969 »… Là-dessus Harisson sourit et glisse à l’oreille de son collègue : « Ah, 1969 ! Tu te souviens ? Nous étions en Inde. » Je suis très impressionné, mais je suis apparemment le seul dans l’assistance. Peut-être que toutes les personnes présentes dans cette salle des fêtes étaient elles aussi en Inde en 1969 ?

Soudain, je trouve saugrenu qu’on me propose la batterie alors que Ringo Starr est vivant, et même assis juste à côté de moi. Il semble deviner mes pensées et me donne une tape amicale sur l’épaule en me disant : « T’inquiète pas, tout va bien se passer ». Qu’est-ce qu’il est sympa, ce Ringo Starr. J’espère qu’il va me donner quelques tuyaux, pour la batterie. Je vais essayer de m’asseoir à côté de lui à la cantine.

Je me réveille.

Bons baisers d’Annemasse

1 juin 2008

J’arrive.

J’achève mon mai surchargé, ma tournée VRP littéraire. Je défais mes valises, je recharge mes batteries, j’home sweet home.

Bilan chiffré de ma villégiature au Festival du livre jeunesse d’Annemasse : une semaine d’animations scolaires à fond le planning (record absolu pour la journée du vendredi : j’ai fait face à 9 classes en cinq séances, de 8h du mat à 17h, puis table-ronde tout-public le soir, soit environ une dizaine d’heures debout sur le pont - j’explose les préconisations de la Charte allègrement, et de mon propre chef dois-je préciser afin de ne mettre personne en porte-à-faux), 28 classes au total, presque uniquement des 6e et des 5e, sauf des CM1-CM2 le dernier jour, soit un certain nombre d’occurrences de la question “Comment devient-on auteur” m’obligeant sans relâche à trouver des vérités au fond de mes variations, quelques 600 gamins, quelques adultes, des bibliothécaires très pros et charmantes (merci Nadine, Céline, Catherine, etceterine), des documentalistes désabusées, des libraires volubiles, des lecteurs, des non-lecteurs, des enfants épatés, des enfants blasés, de la pluie et du ciel gris et ensuite de la pluie, des tas de kilomètres en voiture pour passer d’un collège à l’autre (les lignes de crête et les paysages autour d’Annemasse sont superbes, alors que la ville est, au mieux, quelconque), quatre nuits d’hôtel et quatre jours de repas en cantine (beaucoup de frites, aucun fruit, le scorbut rôde), une dizaine d’auteurs alentour (collègues et parfois amis, salut Mathis), un débat ludique et étrange où les auteurs esquissent puis abandonnent une discussion sur la matière première des livres (des mots ? des idées ? des émotions ? qu’ai-je à dire là-dessus ? où suis-je ?), et durant lequel Bruno Gibert estime que ces questions sont mauvaises et que les seules correctes à lui poser seraient “Comment allez-vous ? Etes-vous heureux ?”, enfin un salon sous chapiteau, presque dix livres vendus et dédicacés en quatre heures s’il vous plait - dont deux exemplaires de l’Echoppe.

Que dire ? J’aime et je sature, ces apparitions publiques m’usent et m’amusent, sont tout à la fois éreintantes et trop faciles. Je raconte aux enfants que ce que je voulais, moi, et dès longtemps, ce n’est pas “être auteur”, mais “écrire”, et que s’ils comprennent la nuance, ils ont saisi la moitié de ce que je peux leur apporter dans l’heure que nous passerons ensemble ; qu’écrire est difficile, qu’alors je suis tout seul avec mon stylo, ma cervelle et mes nerfs, et qu’il faut gratter et creuser et sculpter et fouailler et formuler et aboutir, et que c’est là l’enjeu, c’est là le but, c’est là l’envie viscérale, le risque de réussir ou échouer ; qu’en revanche “être auteur”, c’est seulement ce que je suis en train de faire devant eux, mon show, pas désagréable, mais pas comparable, “être auteur” c’est juste être pris pour un auteur, fastoche, je ne suis pas très inquiet, j’y arriverai presque à coup sûr, même avec la neuvième classe de la journée. J’essaye de nouer un vrai contact à chaque fois, de ne pas me caricaturer, de ne pas réciter. Au bout de la semaine, forcément, c’est moins commode qu’au début.

“Etre auteur” est largement mieux payé qu’ “écrire”. C’est bizarre. Mais peut-être pas anormal, par les tristes temps qui courent.

Des anecdotes, des impressions ? Oui, bien sûr, plein.

Je cherche toujours à identifier, représentation après représentation, ce qui distingue une classe d’une autre, afin de n’avoir pas un souvenir unique, global et flou, qui me ferait croire qu”Annemasse c’est comme ceci” ou “comme cela”. Ainsi j’ai, comme jamais auparavant, perçu la différence entre les 6e et les 5e. J’exprime platement, et peut-être naïvement, ce que j’ai ressenti comme une révélation : au fil du compte à rebours, entre le six et le cinq, c’est tout l’abîme qui sépare l’enfance et l’adolescence. Les 6e sont encore spontanés et curieux, ils emplissent la salle par le premier rang ; les 5e sont déjà soupçonneux et ricaneurs, un peu ailleurs, et ils emplissent la salle en commençant par le dernier rang.

Autre hiatus, et pas moindre : les collèges publics et privés. On a beau se trouver, dans chacun de ces deux mondes, en face d’enfants, et savoir que tous les enfants sont comme le tien, les enfants ici et là n’ont pas le même rapport à l’argent, à la réussite, à l’avenir. Ceux du public rament, ils auront à se battre et se battent déjà ; ceux du privé sont souvent meilleurs élèves, mais sans trop se forcer (mentalité frontalière qu’un documentaliste m’a expliquée : à quoi bon foutre quoi que ce soit à l’école, puisque je peux comme papa et maman gagner ma vie en Suisse, quatre fois mieux qu’en France ?). Du coup, des nuances existent dans leurs réactions : quand je leur explique que “Non, je ne gagne pas ma vie avec mes livres, mais tant mieux, je ne les fais pas pour l’argent, je les fais pour quelque chose de plus important, car à part lorsqu’on a faim (et je n’ai pas faim), l’argent est la pire raison de faire quoi que ce soit, c’est avilissant”, certes Je leur parle une langue étrangère des deux côtés de la guerre scolaire ; mais dans le public ils me prennent pour un fou, tandis que dans le privé ils me prennent pour un con.

Lors d’une rencontre avec une 5e, une fille assise au fond du CDI n’a pas dit un mot, et semblait même ne rien écouter. Après la sonnerie, quand tous déguerpissaient vite-vite, elle est passée devant moi et, toujours sans un mot, m’a remis ce qu’elle avait fait de cette heure-ci : un portrait de moi qui, pour ce que je sais de mon apparence, est étrangement ressemblant. Merci Mylène.

Dreamcatcher

23 mai 2008

J’aime ce qui ne fut jamais. Odilon Redon

Les rêves sont des souvenirs. On y revient, on les ré-examine. On croit qu’ils ont changé, mais c’est peut-être nous.

Je dois aux dernières secondes d’un rêve (c’était en 1997) la phrase suivante, que j’énonçais avec courroux, semble-t-il pour mettre fin à une difficile controverse : « Oh tu sais, on ne pèse jamais que quelques grammes de plus que son inconscient ». Sitôt réveillé, je me suis jeté sur un stylo pour l’écrire. De temps en temps, je retombe sur ce bout de papier. Je ne sais toujours pas ce que ça veut dire mais c’est presque aussi joli que « nous sommes faits de l’étoffe de nos rêves » de Shakespeare.

Il est possible que mon plus vieux souvenir soit un rêve. Quel est l’âge du plus vieux souvenir ? Trois, quatre ans ? Une nuit, vers trois ou quatre ans, je me trouve dans une grande salle blanche où les seuls meubles sont des chaises, disposées en rangées erratiques mais toutes tournées vers le même mur, certaines occupées par des dames bien mises, bien habillées, jambes croisées, d’autres restées vides. Comme j’ai trois ou quatre ans, mon regard est à la hauteur de l’assise des chaises. Je cherche ma maman. J’ai peur de ne pas la reconnaître, parce que toutes les dames assises sur les chaises ont le regard fixe, aucune ne baissera les yeux vers moi, elles regardent comme hypnotisées le mur du fond où se déploie un écran géant. Sur cet écran : le visage souriant, et fixe également, d’une dame brune surmontée d’un chignon. Cette dame me terrorise. Personne ne l’a dit, mais il est question d’une boisson empoisonnée. Les dames assises ne bougent toujours pas. Je crains de ne jamais revoir ma maman. Je me cache sous la chaise la plus proche de moi, je n’ai pas vérifié si elle est occupée ou non.

L’Echoppe enténébrée est désormais en vente libre, quoique souterraine.