Pentatonique

Lu avec délice et balancements syncopés des jambes et des hanches La Pentatonique du coeur de Marcus Malte, paru en 2025 aux éditions Buchet-Chastel, inaugurant la collection La Résonnante qui invite des écrivains à causer musique.
Excellent romancier, Marcus Malte s’adonne ici à la chronique autobiographique et c’est tout aussi brillant, quoiqu’étonamment joyeux – je dis « étonnamment » parce que ce texte-ci est presque exempt de la noirceur ou de l’horreur si coutumières de ses romans. Bien sûr il y aura des morts, des cadavres, des peurs, des estropiés, des coeurs qui palpitent ou ne palpitent plus… mais le ton est finalement primesautier, car l’auteur ne retient de l’ado qu’il était que l’énergie, la foi, l’envie, la découverte, tout ce qui tire vers le haut et pousse vers l’avant.
Il raconte comment, à l’âge de 13 ans, les Blues Brothers ont changé sa vie et décidé de son destin : M. M. ne s’appellerait plus Marcus Malte mais Muddy Miles, se procurerait un chapeau mou, des lunettes noires, un costard, même une guitare, et se vouerait corps et âme au blues.
L’éditeur a choisi comme quat’ de couv’ cet extrait du récit : « Il n’y a qu’un seul dieu, c’est le rhythm and blues, et Dan Aykroyd et John Belushi sont ses prophètes ». Pourquoi pas, mais il aurait pu en choisir un autre, plus lapidaire quoiqu’encore plus éloquent : « Il y en a qui se métamorphosent en cafard, d’autres en bluesman, chacun son truc ». Car le sujet en est bien la métamorphose, complète de chacune de ses étapes, le coming-of-age, l’éveil, l’initiation, la succession de premières fois, enfin la vocation, voire toutes les vocations et les passerelles entre elles, la musique comme l’écriture. La musique avant l’écriture. Le spectacle vivant, quelle merveille de bonus pour un écrivain !
« Ils se tenaient debout en arc de cercle devant nous. Je les sentais. Leur présence, leur densité, leur souffle. Leur écoute. Il n’y a pas grand-chose de meilleur dans l’existence. J’ai compris que c’était ça que je voulais. […] Et c’était bon. C’était bon d’entendre les gens applaudir. C’était bon de voir leurs visages radieux. C’était bon de se sentir vivant. La littérature, c’est pas mal, mais c’est l’art des croque-morts, un travail de pompes funèbres – embaumeurs, thanatopracteurs, empailleurs, tous autant que nous sommes. » (pp. 175-178)
De l’allant, de la justesse, pas d’acrimonie ni même de nostalgie : je vous raconte comment j’étais celui-ci, comment je suis devenu celui-là, et le leitmotiv est : « Il n’y a pas de hasard ». Puisqu’il n’y a que des rencontres et que les amitiés sont la condition sine qua non.
« Et que fais-je aujourd’hui sinon chercher à revenir à mon tour dans ce château du Souvenir, dans l’espoir d’y trouver un semblant de paix, ou pour le moins d’y dénicher la preuve que tout ceci a existé, que cela n’a pas été qu’un mirage ou un songe et que tout – c’est-à-dire mon existence entière – n’aura pas été vain ? » (p. 142)
Marcus Malte n’est pas devenu chanteur de blues, non, mais pas loin : aujourd’hui, il donne régulièrement des lectures musicales adaptées de ses livres. Celui-ci ne demande qu’à.
Muddy Miles énumère quelques chansons dont il a été l’auteur-compositeur-interprète de 13 à 19 ans et dont il a couvert les pages de deux cahiers, en english of course : Dakota Blues, Sorry, Mayflower, Close my Door, Crazy Snowman… Hein quoi pardon, Crazy Snowman ? Mais voilà qui pourrait être le titre alternatif de l’un de mes livres préférés de M.M., Le dernier hiver, ah non décidément il n’y a pas de hasard.
Il n’y a que de la littérature.
Car certaines distorsions rappellent in extremis que ce livre n’est pas une autobiographie, mais bien un roman. Le narrateur, Muddy Miles, guitariste, raconte à la fin du récit qu’il publie son premier roman, autobiographique, en 2008, intitulé La Pentatonique du coeur. Tandis que l’authentique (?) Marcus, qui n’était pas guitariste mais pianiste, a publié ses premiers romans en 1996 et 1997 qui avaient pour héros un pianiste de jazz.
Le vrai, le faux, bah, peu importe. La seule chose qui compte est de conserver le tempo quand on raconte une histoire sur scène.
Je gage que je ne serai pas le seul lecteur de ce livre à le refermer agité d’une triple pulsion : d’abord jouer de la musique, ensuite me souvenir précisément de ce qui m’enflammait à l’âge de 13 ans, enfin revoir, le plus vite possible, les Blues Brothers. Have you seen the light ?

















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