Comptabilité de la compatibilité

Le fascisme qui vient ? Qui infuse l’air ? Qui attend son heure ? Qui guette la démocratie ?
Ce n’est pas si nouveau. Le fascisme est toujours, a toujours été, venant, attendant, guettant et infusant.
Creusant son terrier au sein même de la démocratie, forcément, nul meilleur endroit puisque la liberté est une condition nécessaire à l’émergence de son contraire. De même que la tolérance.
Depuis tout aussi longtemps, les visions existent, et les voyants.
Les fictions servent à cela, elle donnent à voir ainsi que nos rêves nocturnes, elles n’ont pas besoin d’être des science-fictions pour spéculer, pour attribuer une forme à ce qui guette, infuse et attend, à ce qui vient, à ce qui peut venir.
Des romans, à leur suite des films et des séries, ont imaginé, ont donné à voir et à penser cette bascule-là, le fascisme installé dans la démocratie. Le sommeil de la raison engendre des monstres nés viables, comme disait Baudelaire à propos de Goya.
Trois grands romans américains (dont un canadien) viennent à l’esprit. Trois imaginations magistrales de l’irruption fasciste au sein de la démocratie américaine qui se prenait alors pour le fleuron de la liberté éclairant le monde, et nous autres Français d’en prendre de la graine.
Trois oeuvres nées à une époque où l’on utilisait déjà le mot uchronie mais pas encore dystopie.
Trois démonstrations, trois avertissements, trois comptabilités de la compatibilité entre démocratie libérale et fascisme :
- Le Maître du Haut Château, Philip K. Dick, 1962. Les Alliés n’ont pas gagnés la guerre en 1945. C’est l’Axe (l’Allemagne nazie, le Japon impérial, l’Italie fasciste) qui finit par remporter la victoire en 1947. Depuis, les ex-États Unis d’Amérique ont été dépecés, pillés, occupés et partagés par les vainqueurs… comme l’a été l’Allemagne dans notre monde.
J’ai lu ce roman à l’adolescence et, pour traduire littéralement un éloquent anglicisme, il m’a soufflé le cerveau. Il m’a, inestimable leçon littéraire ET politique, fait comprendre que ce qui est, n’est qu’une possibilité de ce qui peut, a pu, pourrait, pourra être. Cette fonction cardinale du roman s’applique aux deux exemples suivants. - La Servante écarlate, Margaret Atwood, 1985. À la suite d’événements violents (calamités, guerre civile…), les États-Unis ont été remplacés par la République de Gilead, régime fasciste religieux (car oui, rappelons-le aux oublieux et à LFI : le fascisme peut être religieux puisque la religion est un outil au service de ce qu’on voudra, elle voudrait se fait passer pour une fin alors qu’elle est un moyen), théorisant sa dictature sur une lecture fondamentaliste de la Bible.
- Le complot contre l’Amérique, Philip Roth, 2004. Roosevelt n’est pas, comme dans notre monde, réélu président des États-Unis en 1940 (au fait, dans le roman de Philp K. Dick, il avait été assassiné dès 1933…). Le nouveau locataire de la Maison Blanche est le très populaire aviateur Charles Lindbergh, antisémite forcené et admirateur d’Hitler. La face du pays en est changé, celle du monde également.
Il est remarquable que ces trois grands romans aient été, entre temps, transformés en trois grandes séries, matérialisant en images animées, sans doute pour un plus large et plus moderne public, les visions initialement contenues dans de simples mots.
On note, autre signe des temps, que le passage du livre à l’écran s’accompagne de l’abandon de la traduction des titres. Ces trois séries sont ainsi connues en France sous leur titre original :
- The Man in the High Castle, quatre saisons, 2015-219.
- The Handmaid’s Tale, six saisons, 2017-2025.
- The Plot against America, six épisodes, 2020. L’art des séries étant collectif contrairement à celui du roman, on n’y retient que rarement le nom, la patte, la griffe, d’un auteur singulier. Exception ici : il faut mentionner que l’auteur de cette série n’est autre que David Simon, auguste signataire de The Wire ou Treme.
(J’ajoute un quatrième roman, hors série puisque roman graphique : The Life and Times of Martha Washington in the Twenty-First Century de Frank Miller et Dave Gibbons, épopée du fascisme américain en 600 pages publiée entre 1990 et 2007. Celui-ci aussi ferait une excellente série télévisée. Elle arrivera peut-être. Sauf s’il est trop tard pour les avertissements. Est-il trop tard pour les avertissements ?)
Or, dans ces trois séries, la compatibilité Amérique-fascisme semble couler de source comme si la première n’attendait que le second, et s’incarne en des personnages passionnants d’ambiguïté, qu’en français on appellerait collabos mais ce serait un brin simplificateur. Des nazis zélés, archi-fascistes, arrivistes affidés du nouveau régime… et cependant américains jusqu’au bout des ongles, d’allure comme de tempérament, exprimant tout l’esprit d’initiative et de conquête du Nouveau Monde, l’énergie, la conviction, la volonté, la recherche de l’opportunité (l’opportunisme ?), la main sur le coeur en chantant l’hymne devant le drapeau… Un fascisme as american as apple pie :
- dans The Man in the High Castle, le SS-Obergruppenführer John Smith (impossible de faire un patronyme plus ricain – accolé à son grade, il sonne aussi absurdement que le SS-Standartenführer belge Léon Degrelle…), parfaite fusion entre le héros américain et l’idéal-type nazi : mâchoire carrée à la Kirk Douglas, pommettes saillantes, yeux azur, bottes, imperméable en cuir, uniforme et médailles de SS. Ce personnage n’existait pas dans le roman de Philip K. Dick, où l’on trouvait cependant d’autres figures américaines de collabos, prolos fascistes ou bien cols blancs dévoués à l’occupant (l’antiquaire Robert Childan, cultivé, veule et onctueux) ;
- dans The Handmaid’s Tale, Tante Lydia, passionaria du régime, matrone tortionnaire de femmes, évoquant dans un autre registre les femmes partisanes de l’excision ;
- dans The Plot against America, et il n’est pas le moins inquiétant puisqu’il s’agit d’une personne réelle, Charles Lindbergh.
Resterait à réfléchir sur les raisons de cette compatibilité, à identifier pourquoi la démocratie libérale capitaliste de type américain (ou européen) est un terreau propice au fascisme, à envisager si l’un porte l’autre en germe (thèse en vogue de Johann Chapoutot : c’est un consortium capitaliste qui a permis la prise de pouvoir par le nazisme), à vérifier s’il existe entre les deux un petit dénominateur commun, une articulation logique, quelques traits de parenté congénitaux : patriotisme, impérialisme, militarisme, triomphe de la volonté, culte du leader, messianisme, millénarisme, culture de masse, propagande / publicité / cinéma / soft power, paranoïa, sens de la famille et des affaires, légitimité de la violence, valorisation de la force, de la santé, de l’ambition, de la réussite… racisme institutionnel…
Mais pour embrasser tout cela, les arts du récit ne suffiraient plus. Il y faudrait de la philosophie. Simone Weil, bien sûr ! Relisons L’Enracinement – au besoin relisons-le au Fond du Tiroir :
[Parmi les] obstacles [qui] nous séparent d’une forme de civilisation susceptible de valoir quelque chose, notre conception fausse de la grandeur (…) est la tare la plus grave et celle dont nous avons le moins conscience comme d’une tare. Notre conception de la grandeur est celle même qui a inspiré la vie tout entière d’Hitler. […]

Également en lien avec les États-Unis, terre de fascisme, mais cette fois via la musique et la photographie :
Sauf à s’engager dans la lutte sur le terrain, mais tout le monde n’en est pas capable, résister au fascisme ambiant pour un artiste consiste à pratiquer son art, et c’est déjà beau.
Tom Waits + Massive Attack + Thefinaleye = Boots on the ground, ma chanson préférée du jour ou de la semaine ou du mois ou de l’année.


















Commentaires récents