Histoire du Golem

07/03/2026 Aucun commentaire

Je fais partie de ceux qui pensent, ou peut-être même qui savent, que 2OOI: A Space Odyssey de Stanley Kubrick a partagé en deux l’histoire du cinéma (c’est très simple : première époque avant 2OOI/seconde époque après 2OOI), ainsi que, par conséquent, l’histoire de la pensée humaine.

Le pitch, au cas où vous n’auriez pas la patience de regarder un film de 2h16. 2001, l’Odyssée de l’espace (la VF a curieusement remplacé les deux points de la VO par une virgule), sorti en salle en 1968 et plus actuel que jamais en 2026, raconte notre destin en tant qu’espèce, Homo Sapiens, espèce éclose sur la planète terre, ayant prospéré et accéléré sans cesse son évolution technologique jusqu’à menacer sa propre survie.

À l’écran, cette accélération est assumée métaphoriquement par le sibyllin monolithe, ainsi que par le plan de coupe fameux transformant un os en vaisseau spatial… mais même sans métaphore le trajet est limpide : 2OOI trace tout simplement l’histoire de l’humanité de sa naissance à sa disparition. Il y a très longtemps, sa naissance, sa séparation des autres grands singes pour devenir espèce autonome, est déclenchée par l’invention de l’Outil (ne chipotons pas, on sait que certaines espèces animales connaissent aussi l’usage de l’outil – en tout cas, le tout premier outil humain, selon l’hypothèse muette du cinéaste, est un fémur transformé en massue – une arme) ; dans fort peu de temps, sa disparition sera le fait de son Outil qui, de sophistication en sophistication, aura atteint le terme de son processus, prendra le pas sur lui et le tuera : l’Intelligence Artificielle. Entre les deux se déroule le progrès, qui n’est que le perfectionnement continuel de l’Outil, dans le sens de l’imitation de l’être humain. Plus la machine est perfectionnée, plus elle ressemble à son inventeur, imitant son corps, ses gestes, sa voix, sa pensée, jusqu’à pénétrer dans la Vallée de l’étrange.

Ok. Tout ceci, pour rappel, est ce que je pense, ou peut-être même ce que je sais.

Mais aujourd’hui a lieu un événement passionnant : la bibliothèque du Congrès américain a fait une découverte. Tiens, au fait, ils ont encore les moyens de faire des découvertes, ceux-là ? Trump n’a pas encore coupé les vivres de cet équivalent de notre BNF, de cette clique de bibliothécaires parasites, féministes, scientifiques, woke et libéraux ?
La bibliothèque du Congrès a retrouvé, restauré et mis en ligne un film de Georges Méliès datant de 1897 et que l’on croyait perdu à jamais. Ce film de 45 secondes, intitulé Gugusse et l’automate, montre un clown (l’espèce humaine, incarnée par Méliès en personne) aux prises avec un robot (l’Outil).

Spoïl, au cas où vous n’auriez pas la patience de regarder un film de 45 secondes : le robot grandira en patience, aura des réactions erratiques, se rebellera, et le clown sera finalement obligé de le supprimer. De le débrancher, en quelque sorte. Ainsi que Dave Bowman fait avec HAL 9000.

Une réflexion supplémentaire affleure illico : le cinéma est un art (et par ailleurs « une industrie » comme disait l’autre), très récent dans l’histoire des arts, mais il est également un outil, lié à ce fameux progrès technologique non seulement perpétuel mais perpétuellement en accélération. Je postule que le cinéma, celui de Méliès, de Kubrick, de nombreux autres, né d’un outil, était l’art le plus à même de raconter, comme une mise en abîme de sa propre quête de l’effigie mimétique, cette histoire-là, celle de notre rapport fatal à l’Outil.

« Être paranoïaque n’empêche pas les autres de réellement comploter dans votre dos » (R. Crumb)

22/02/2026 Aucun commentaire

Attendu (1) que les théories du complot, matière imaginaire extraordinaire, me passionnent au point que je leur ai consacré un petit livre en 2023 ;

Attendu (2) que Robert Crumb est l’un des artistes, toutes catégories confondues, pour lesquels j’ai le plus d’admiration, car son parcours sur six ou sept décennies relève d’une recherche perpétuelle, d’une indépendance intransigeante, d’une création sans cesse remise sur le métier et d’une puissance d’inspiration difficilement égalable propre à faire école, lui qui est pourtant un solitaire absolu (j’incline à penser que quiconque écrit et/ou dessine dans un registre autobiographique aujourd’hui, qu’il le sache ou non, doit quelque chose à Crumb, comme à Jean-Jacques Rousseau, par exemple) ;

… Naturellement, je me suis jeté, comme les Gafam sur nos données privées, sur le premier livre de Crumb depuis des années, Tales of Paranoia (chez Fantagraphics – la traduction française sous le titre Chronique de la paranoïa a suivi peu après chez Cornelius), qui promettait un énième autoportrait mais cette fois « en paranoïaque » , sur le fil tendu entre deux registres éminemment contemporains, l’anxiété et le complotisme. Parce que l’un n’empêche pas l’autre.

Ce livre ne sera pas le plus plaisant ni le plus facile d’accès de son auteur.
Crumb, à 82 ans, ne s’inquiète pas de prendre son lecteur à rebrousse-poil, en commençant par de longues pages sur la pandémie de Covid-19 (farouche anti-vax, Crumb a refusé l’injection), allant jusqu’à formuler l’hypothèse bien connue que cette histoire planétaire a été un complot ourdi par les actionnaires de Big Pharma.
Certes, cette provocation est bien dans sa manière, lui qui autrefois ne rechignait pas à se montrer misogyne, misanthrope, antipathique, maniaque, hypocondriaque, obsédé sexuel, handicapé social, etc., provocations non gratuites puisqu’elles étaient la contrepartie de la sincérité… Restent que ces pages d’ouverture ne sont pas les plus originales du livre, Crumb se contentant de recopier des sources et de se dessiner en train de les lire.

Espérons-le, les lecteurs rebutés pourront du moins être comme moi sensibles à un argument de Crumb qui, lui, mérite d’être répété : la dénonciation, accompagnée de l’injure « complotiste », du moindre opposant remettant en cause les bienfaits ou l’innocuité des vaccins, était (est toujours) une façon totalitaire d’empêcher tout débat. Totalitaire, et par conséquent laissant soupçonner un vague complot…

La suite de l’opus, selon la méthode de ses comix d’antan, est faite de pièces et de morceaux, variations sur le même thème (« Être paranoïaque n’empêche pas les autres de réellement comploter dans votre dos ») s’enchaînant par associations d’idées, et recèle des trésors plus personnels et plus nourrissants :
– un épisode posthume, drôle et touchant de Dirty Laundry (la bande dessinée/journal intime qu’il réalisait à quatre mains avec son épouse Aline Kominsky, décédée en 2022) dans lequel Aline est persuadée de porter la poisse à ses éditeurs et galeristes, qui mettent tous la clef sous la porte après avoir travaillé avec elle ;
– un souvenir des années 60, terrifiant bad trip au LSD débouchant sur une révélation indicible, presque lovecraftienne (Crumb, donnant l’exemple de sa mère, rappelle que les USA sont un pays profondément paranoïaque depuis l’usage massif des psychotropes – qui donc en a inondé le pays à l’époque ? La CIA ?… Est-il paranoïaque de chercher à comprendre l’origine de l’épidémie de paranoïa ???) ;
– un portrait biographique d’une femme de l’état profond fort bien documenté, qui rappelle ce qu’est au juste cet état profond, matière à fantasme des complotistes : non pas une secte occulte et machiavélique, simplement l’ensemble des personnes du bon côté du manche ;
une succession de médaillons où il tire le portrait des puissants et malfaisants de ce monde (qui ne sont pas plus « cachés » que ne l’est l’état profond : on reconnaît certaines de leur binettes, dont l’actuel président des États-Unis…), suivi d’une analyse et d’une introspection passionnante qui explicite sa démarche, presque un discours de la méthode – il les dessine pour se les approprier, pour les comprendre : « Pfiou ! Content d’en avoir fini ! C’était déprimant de dessiner ce tas de salopards ! Et dans quel but, en fait ? C’est clairement un exercice futile ! (…) Bon, graphiquement, ça rend bien… Mais ai-je appris quelque chose de cet exercice, en étudiant leurs visages ? Hum… J’ai compris que toutes ces personnes avaient un point commun. Un talent qui manque à la plupart d’entre nous, à savoir qu’ils savent très bien jouer le jeu… » ;
– enfin, sous forme de gags en une planche, quelques dialogues absurdes entre Crumb et Dieu, comme pour rappeler que parler à Dieu est l’une des formes les plus courantes et les mieux admises de ce qu’on appelle paranoïa. Au fait, le seul livre de Crumb absolument premier degré et dénué d’humour est son adaptation du livre de la Genèse.

Des deux yeux, pour pleurer

18/02/2026 Aucun commentaire

I

Si je tenais une rubrique intitulée « Le dernier livre qui m’a fait pleurer » (comme si je n’avais que ça à foutre ! moi qui préfère chialer dans mon coin), je parlerais aujourd’hui de La bande des bédémaniacs de Scott McCloud et Raina Telgemeier (éditions Rue de Sèvres, 2025).

Or ces larmes ont jailli par surprise, sans être invitées, d’un livre qui (n’) est (qu’) un manuel a priori inoffensif de pratique artistique destiné aux enfants.

Scott McCloud a publié il y a plus de 30 ans Understanding comics (en VF : L’Art Invisible) qui reste, malgré débats et mises à jour, le meilleur livre qui fut jamais conçu, du moins que j’ai jamais lu, à la fois théorique et pratique, consacré à ce singulier et cependant universel moyen d’expression qu’est l’art séquentiel – en résumé : on pose une image, puis une autre image, et c’est dans leur succession, leur séquence, que se bâtit un récit, une émotion ou un discours (cf. cette archive au Fond du Tiroir).

Si longtemps après, cette fois en duo, avec du sang neuf, et grâce à lui, en la personne de l’autrice Raina Teigemeier, McCloud propose de son classique une sorte de version vulgarisée à l’attention de la jeunesse.

Je n’y ai rien découvert de neuf en regard de son magnum opus… si ce n’est, in fine, non une idée mais quelques larmes, alors même que la tonalité globale est souriante, joyeuse et de bonne humeur.

Car ce livre, contrairement à son grand frère, s’habille d’une forme romanesque, mettant en scène quatre jeunes protagonistes, aspirants dessinateurs. Il ne fait pas l’impasse, quoique subtilement, discrètement, intelligemment, sur les mystérieuses raisons qui, à l’adolescence, voire un peu avant, font que l’on ressent (ou pas) cette pulsion de coucher sur le papier des mots et/ou des dessins, en séquences. Que faire de cette pulsion, au lieu que de chialer seul dans son coin ? – on y revient. Je me suis reconnu, ce qui a déverrouillé les canaux lacrymaux, conformément au principe même de l’identification.

Comme le dit Aragon, Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson, ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson, ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare…

II

Si je devais ouvrir une rubrique « Le dernier film qui m’a fait chialer » (tiens, ne viens-je pas déjà de dire quelque chose comme ça ? je radote ?) je parlerais aujourd’hui de Hamnet, de Chloe Zhao.

Quelle splendeur.

Splendide, depuis la toute première image, un panoramique vertical sur deux troncs d’arbres dans la forêt, côte à côte, l’un droit l’autre tordu, et tout est déjà dit, jusqu’à la toute dernière scène, avec ces mêmes arbres peints sur un décor de théâtre, et tout est redit. Re-créé. Re-transposé, re-mis en scène, re-bâti et re-pleuré. Entre les deux, de bord à bord, uniquement de la beauté, crue, organique, viscérale, sorcière, des lichens de soleil et des morves d’azur, de la beauté y compris dans l’horreur. C’est-à-dire que le sujet est peut-être là : que faire de la vie, que faire de l’horreur, sinon de la beauté, ou bien on crève debout.

Je l’écris ici parce que je ne l’ai lu nulle part ailleurs : ce Hamnet ressemble, mutatis mutandis, au Molière d’Ariane Mnouchkine, où le jeune acteur et dramaturge, enfant puis adolescent puis homme fait (ou à faire), assistait à la mort des siens (de sa mère avant tout, scène fondatrice), et se débrouillait pour encaisser et transmuter sur scène ces écroulements. Question de vie ou de mort : finir sur les planches, plutôt qu’entre quatre d’entre elles. Molière de Mnouchkine m’a été une révélation il y a 45 ans et mèche, dès lors il fallait que je fasse du théâtre ; je suis sûr qu’Hamnet montrera de semblables perspectives à qui est en âge de les recevoir.

Je me contrefiche absolument de savoir si le pitch du film de Chloe Zhao (Shakespeare aurait écrit Hamlet en songeant à son fils mort Hamnet) est vrai, ou ne serait-ce que vraisemblable. Ce qui compte, comme au théâtre où tout est faux (ceci n’est pas Hamlet mais un acteur, ceci n’est pas un arbre/pas une forêt mais un fond de scène, ceci n’est pas une pomme/pas une pipe mais un Magritte), n’est pas que l’histoire soit vraie, c’est que les émotions le soient. Afin qu’elles deviennent les miennes, moi qui suis dans la salle. Et que, fébrile, je tende la main, comme le public dans la dernière scène. Pleurant et heureux de pleurer. C’est un film sur la catharsis, au fond. Le meilleur film possible sur la catharsis. Mais beau en plus.

III

Et maintenant que j’ai pleuré de chaque oeil, je parviens à comprendre ce que les deux notules ci-dessus ont en commun. Si ces deux oeuvres ô combien dissemblables ont ouvert les mêmes vannes en moi c’est qu’elles ont réactivé d’anciennes émotions de jeunesse et d’enfance, certaines pulsions qui m’avaient fait primitivement écrire, dessiner, jouer. Ah, c’est donc ainsi que je fonctionne ! La science avance.

Angoulême off

01/02/2026 Aucun commentaire

Le festival d’Angoulême ayant été annulé, je décide de remettre mon prix tout seul : ma meilleure bande dessinée de l’année 2025 est Ancolie de Salomé Lahoche.

Aussi drôle, vachard et punk que les précédents opus de l’autrice (Ernestine était déjà excellent quoiqu’un peu nihiliste), mais avec un degré supplémentaire d’ampleur romanesque, angoisse et suspense compris. C’est beau à voir, cet infléchissement vers le premier degré afin de se garantir contre le cynisme.

Disons que la sorcière Ancolie est le lieu où se croisent Harry Potter (cité explicitement), quelques récits féministes qui vulgarisent intelligemment Mona Chollet (citée explicitement aussi) et consorts ou plutôt consoeurs, un zeste de fictions pour la jeunesse avec quête, émancipation, etc. (mais avec gros mots et scènes de sexe explicite), et puis un album d’Aya Nakamura, et puis une pincée de pensée écologique globale à la manière de la collection « Mondes Sauvages » chez Actes Sud, et en guise de piment quelques BD trash mon-poing-dans-ta-gueule genre Tanxxx.

En somme, un mélange archi-contemporain, et bienvenu.

« Dire qu’on est peut-être en train de sauver le monde ! Heureusement que la magie existe. Haha, ouais ! Ce serait chaud, sinon. »

Et dès lors je me suis baigné dans le poème [Expérience en cours]

25/01/2026 Aucun commentaire

Certes, deux livres durant, le Posthume et sa Séquelle, j’ai prénommé mon petit poète alter-ego Arthur.
Pour autant je n’étais pas particulièrement rimbaldien.
De Rimbaud je ne retenais que ce que l’école m’avait légué, Ma bohème, Voyelles ou Le Dormeur du val.
C’était déjà bien mais comme je ne m’extrayais pas de ce contexte scolaire, le petit génie trafiquant d’armes et d’esclaves ne m’inspirait pas plus de sympathie qu’un premier de la classe, ni guère de curiosité, d’autant qu’en termes de nourritures et affinités symbolistes m’attiraient davantage Verlaine que je trouvais plus élégant, ou Lautréamont que je trouvais plus flamboyant.

Ainsi avais-je passé mon chemin devant le Bateau ivre dont le titre m’était au mieux un patrimoine indifférent, au pire un cliché passe-partout, un slogan surfait (idem Je est un autre) voire une enseigne de mode. Une position sexuelle également (cela aurait dû me mettre la puce à l’oreille), et surtout une chanson-parlée de Léo Ferré qui, le premier, m’initia aux beautés voilées de ce texte en l’arrosant d’éclats de rire et de cris lancés au large, induits par le troisième vers.

Et puis le temps passe, par un autre cheminement.
Voilà que je me passionne pour Gustave Courbet. Par conséquent, pour la Commune de Paris. Je dévore ce qui me tombe entre les mains sur l’un et l’autre sujets.
En cherchant tout autre chose je découvre stupéfait que l’une des interprétations possibles du Bateau ivre de Rimbaud, outre les métaphores vitales et sexuelles sur la liberté et l’errance à l’abondante exégèse, est qu’il s’agirait d’une méditation politique, sourde et cryptée, sur l’échec de la Commune. Hein ? Pardon ? Où ça ? Ah, d’accord, pour pénétrer ce sens-là il fallait prendre le poème à rebours, débuter par son dernier mot : Pontons.

Alors j’y retourne, à l’envers s’il le faut. Je lis Le bateau ivre. Une fois, dix fois. Je le mâche. Je ne le comprends pas mieux mais je le sens, je sens la Commune et le reste, surtout le reste, j’y suis. La révélation vient. La splendeur. L’illumination c’est peu de le dire. Les mots, les phrases, les agencements, la versification, le scintillement contrasté et nocturne des syllabes qui miroitent d’une ligne à l’autre comme éclairées par une lampe-tempête cahotante, le dérèglement de tous les sens, la diversité profuse et heurtée des sons et des syllabes, mais aussi des syntaxes, les substantifs appelant des participes passés ou présents mais jamais deux fois de suite, ou bien des adjectifs ou des adverbes (sauf qu’il n’y a jamais d’adverbes, on n’est pas chez Verlaine), ou à défaut et par raccourci mélangent leurs statuts (les gouffres cataractant). Tout bouge et se recombine en permanence en ce texte embarqué, tangage et roulis cosmiques.

« Cela s’est passé. Je sais aujourd’hui saluer la beauté. » (Dixit Une saison en enfer)

Je salue la beauté. Je salue la métrique : quelle luxuriance dans l’alexandrin (J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides) mais quel chahut à l’hémistiche, la césure très régulièrement placée non au 6e pied mais au 7e par la grâce d’un monosyllabe postposé (De la mer, infusés d’astres…).

Je salue les rimes, toutes croisées, toutes bardées : moi qui, pontifiant auprès de mes stagiaires qu’il faut éviter comme le Covid les rimes mille fois usées, telles Jour/Amour, sous mes yeux Rimbaud place son intrépidité y compris dans l’emploi de ces mots-là, réinventés, il n’a peur ni du jour ni de l’amour. Quatrain n°7 :

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Je salue jusqu’aux répétitions qui sont une autre transgression fertile et une béquille de la mémoire : bien sûr un à un chaque mot est choisi et toute poésie réside dans l’exigence de cette sélection stupéfiante jusqu’à devenir naturelle, pourtant quelques-uns d’entre eux le sont plus d’une fois, cassant le système qu’on devinait de profusion et de nouveauté permanente. Parmi ces mots répétés : le bateau (deux fois, voire trois si on compte le titre) ; l’eau (quatre fois, c’est bien le moins) ainsi que, pas seulement pour la rime, l’oiseau (trois fois) ; les cieux (quatre fois, sans compter un ciel et un arc-en-ciel) ainsi que, jamais pour la rime, les yeux (quatre fois, plus un oeil borgne) ; les poissons (deux fois, mais deux fois dans le même ver) ; la mer (trois fois au singulier et deux fois au pluriel – alors qu’en 1871, le jeune Rimbaud n’a encore jamais vu la mer) ; le ou les flot(s) (quatre fois plus une flottaison) ; les fleurs (trois fois) ; la nuit (trois fois), et par contraste le soleil (quatre fois) ; l’enfant (quatre fois) ; monter (trois fois sous diverses formes grammaticales) et descendre (quatre fois) ; tache ou taché (trois fois) ; amer et éternel (deux fois chacun) ; l’Europe (deux fois) ; les porteurs de coton (une fois au début, une fois à la fin) ; l’éveil ; la fermentation… et bien sûr les couleurs, en tête le bleu (cinq, dont un bleuïtés) puis le vert (trois fois), le noir (idem), le violet (deux fois)… Sans compter les contrepèteries (torpeurs et porteurs à deux quatrains de distance) et jeux de mots divers qui créent d’autres formes de répétitions.
Assurant la circulation à l’intérieur du poème, l’enchaînement indomptable et fluvial, je compte vingt-huit occurrences de « et« , soit davantage que de quatrains, dont douze « Et » en tête de vers, soit 12% du total des vers.

Je me mets en tête de savoir par coeur le poème. Ce n’est pas si difficile lorsqu’on réalise que son chatoiement lui-même est mnémotechnique. Je le mémorise quatrain par quatrain. Régulièrement, j’en ajoute un et je récapitule. Il compte en tout vingt-cinq quatrains. Mille deux cent pieds, cent vers tout rond : hécatombe. J’en suis à la moitié. Je possède en moi fermement une douzaine de quatrains que je tourne en boucle et je gagne petit à petit.
Apprendre par coeur, quelle expérience magnétique, heuristique, initiatique ! Expérience d’autant plus raréfiée que nos mémoires sont désormais externalisées, numérisées, dans nos machines-outils et intelligences artificielles, chacun à tout moment en tout lieu peut faire jaillir en deux scrolls en deux clics Le bateau ivre, à quoi bon l’apprendre ?

À quoi bon, vraiment ?

La mémorisation exauce la magie. Les images du poème prennent chair et fascinent, fraîches du jour, je deviens ivre enfin et bateau, je les incorpore y compris sans les saisir (je ne sais toujours pas ce que signifie Sourd comme des cerveaux d’enfants), à voix haute car il faut les prononcer pour les entendre, je les admets et surtout je les aime, je les crois, et je les accrois, j’ajoute images et associations de mon cru à fin de retrouvailles, celles-ci se substituent, ne concernent que moi. Ainsi, j’ai en nette vision la trogne d’Antonin Artaud qui me regarde lorsque je dois retrouver au fond de ma remembrance le quatrain n°9 et je décolle aussitôt :

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

Tandis qu’au quatrain n°14 m’apparaît Lovecraft me toisant, etc.

Et je me mets en circuit fermé, à la fin je recommence, comme un acteur de drame très antique répète à l’italienne, ou un dévot récite son mantra. Le bateau ivre devient ma discipline, ma routine du matin, mon yoga du soir, ma façon de remplir le vide. Lui et moi devenons intimes. Dix fois dans la journée le quart de tour, Comme je descendais des fleuves impassibles, feu ! Je me récite Le bateau ivre chaque jour un peu plus long, dès que je me trouve seul je ne le suis plus, j’ai un locataire, pendant une insomnie, sous la douche, dans la cuisine, dans la rue, dans la forêt, dans les transports en commun, balloté par le bus comme d’autres le sont par les haleurs ou les flots. Même en faisant autre chose je fais le Bateau.

À terme, dans quelques semaines, au plus quelques mois, j’aurai les vingt-cinq quatrains en moi. Les cent vers. Et je les recèlerai pour toujours, jusqu’à ma mort. Je pourrai me les dire, sans relâche (par exemple pour résister à la torture, à l’hypnose ou au lavage de cerveau, ainsi que fait le professeur Hans Zarkov, cf. Reconnaissances de dettes, III, 63), ou vous les dire, à la demande.
Je n’aurai pas le Bateau ivre, je serai tout entier le Bateau ivre, comme sont les hommes-livres de Fahrenheit 451, image hantante de l’archivage organique qui est le contraire du numérique.


Je répète et rabâche et veux dire à tout prix !
Les flamboiements du Bateau ivre de Rimbaud
Continuent d’occuper nuit et jour mon esprit
Ma quête de mémoire est la quête du beau.

Mise à jour 1 – 14 février 2026 :
J’approche de la fin, j’ai en moi désormais 21 des 25 quatrains. Le bloc formé par les quatrains 18 à 21, ne constituant qu’une seule longue phrase heurtée d’éblouissement et finalement d’amertume, est spécialement ficelle à mémoriser. Je continuer d’user de diverses béquilles mémorielles ; ainsi pour les deux derniers vers du quatrain n°20,

Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs,

… c’est bien un tableau de Gustave Courbet, La Trombe, 1867, que je convoque dans ma tête aux yeux fermés.


Mise à jour 2 – 22 février 2026 :

Voilà ! Ça y est ! Je l’ai ! Ouf ! Je l’ai !!! Youpi ! On ne me l’enlèvera jamais ! Du moins on ne m’enlèvera jamais le fait qu’aujourd’hui je l’ai eu, et j’en suis fier.Quoi donc ? De quoi parlè-je ? Qu’ai-je obtenu aujourd’hui, à la fin ? Mon bac ? Mon dépucelage ? Mon droit de vote ? Mon permis ? Ma carte Vitale ? Mon prêt bancaire ? Mon premier CDI ? Mon premier enfant ? Mon/ma Covid ? Mon plan d’épargne retraite ? Mon plan d’épargne obsèques ? Ma concession permanente au cimetière ?
Mais non, rien de tout cela, voyons !

J’ai en moi Le Bateau ivre de Rimbaud ! J’ai en moi, à ma disposition, les 25 quatrains, les 100 vers, les 1200 pieds, d’ailleurs pour parvenir à ce chiffre rond et parfait je fais très attention aux diérèses sur « in-sou-ci-eux », « ni-ais », « fu-ri-eux », « Lé-vi-a-than », « mi-lli-on », j’adore, j’en ai plein la bouche, je l’ai !
Il m’a fallu environ six semaines, mais depuis aujourd’hui je l’ai tout entier, et le donne à la demande tout en le conservant par-devers moi, c’est formidable.
Il me ressurgit par fragments (par exemple, car la poésie est un savoir pratique, je crie « Des écroulements au milieu des bonaces » à ce ciel de février qui nous déluge sans relâche ; ou bien, je longeais tout à l’heure une affiche pour le candidat RN et souriant de je ne sais quelle commune et aussitôt j’ai prononcé à l’attention du logo de ce parti l’avant-dernier vers du poème : « Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes » – je précise que le logo n’a pas bronché), mais également en intégrale.
J’ai testé l’intégrale pour la première fois ce matin auprès de Mme la Présidente du Fond du Tiroir, qui m’a écouté avec complaisance et patience, puis, comme madame est cultivée et spirituelle, m’a fait la remarque suivante : « Braaaaaaavo. Tu vas enfin pouvoir passer à autre chose. À quoi vas-tu t’occuper ? Tu vas apprendre par coeur la Légende des Siècles ? Je te préviens, c’est 9000 vers… »


Mise à jour 3.
Me reste à l’enregistrer, un jour, en la compagnie d’une musicienne…

Bonne année 1936 ou 1917 ou 1983 et surtout la santé

01/01/2026 Aucun commentaire

I

Voici mes voeux pour l’an 2026 : gardez-vous, gardons-nous, de hurler avec les loups.
Voici ma carte de voeux pour l’an 2026 : le 13 juin 1936 sur le port d’Hambourg, un navire-école est baptisé en présence du Führer. La foule compacte et disciplinée lève une herse de bras droits, en un salut romain façon Elon Musk, qui célèbre le peuple allemand, sa flotte et son chef. Un seul homme reste les bras croisés. On peut s’amuser à le chercher sur l’image façon Où est Charlie. Il s’appelle August Landmesser. En 2026, célébrons August Landmesser et ses bras croisés.

Source : j’ai découvert cette photo en visitant le Site-Mémorial du Camp des Milles. Visite passionnante, édifiante et déprimante. Son parcours pédagogique, établi par des historiens, énumère les critères par lesquels nous pouvons établir scientifiquement, et non au doigt mouillé ou au bras levé, que nous vivons une période pré-fasciste. Je dirais bien ¡No pasarán! mais, plus modestement, je déglutis et je vous souhaite une bonne année 2026 !

II

Je passe en coup de mistral à Aix-en-Provence où je ne viens pas me faire bousculer seulement par le Camp des Milles. Naturellement je veux me faire bousculer aussi par de l’art et je me rue dans les musées, histoire de bien me rincer l’oeil car mon oeil a besoin de se faire rincer régulièrement, hygiène oculaire, effacer pour un temps horreurs et mochetés que lui capturent les écrans à longueur de journée.
Au centre d’art Caumont, je tombe nez à nez avec une toile qui me laisse bouche bée de longues minutes. En voilà précisément, de la beauté dont la matière première est la mocheté et l’horreur.
Il s’agit d’un tableau intitulé Le mort et la femme peint en 1917 par Marevna, pseudonyme de Maria Vorobieff, artiste russe et cubiste installée en 1912 à Paris, à la Ruche (où elle a côtoyé Chagall).
Ce tableau extraordinaire, juxtaposant à la même table, pour l’apéro, un cadavre médaillé en uniforme bleu et une femme en bas résille et masque à gaz, ce tableau peint à l’arrière pendant les massacres de la Guerre dite abusivement Grande, m’a tapé dans l’oeil parce qu’en un éclair il m’est apparu comme une affiche possible et appropriée pour notre spectacle Lettres à des morts.
Sauf que non, nous n’en avons pas besoin, nous avons déjà notre visuel signé Adeline Rognon et c’est très bien comme ça.

III

Attends, attends, ne pars pas en plein cafard, pour ne pas changer d’année sur une surdose d’anxiété exclusive, voici une anecdote amusante, qui vient juste de remonter à la surface, pour des raisons que je ne développerai pas.
Certaines personnes regrettent le nom que j’ai donné à ma maison d’édition, Le Fond du Tiroir. Trop ironique, trop dérisoire, trop dénué d’ambition, trop mauvais goût, trop je ne-sais-quoi-mais bah, il n’est jamais difficile de trouver quelqu’un pour regretter ce que l’on écrit.
Or ils l’ont, et nous l’avons, échappé belle, car cette enseigne eût pu être encore pire.
Voici une bonne vingtaine d’années, trois ans environ avant l’officiel baptême du FdT, je discutais avec quelques amis, eux aussi jeunes romanciers, au sujet de nos manuscrits refusés par les éditeurs, sensiblement plus nombreux que ceux qui, par accident, étaient acceptés. Nous rêvassions, mais pour déconner, de monter notre propre structure éditoriale pour nous éditer les uns les autres. Le choix d’une raison sociale à cette structure chimérique n’était pas le moindre prétexte à rigolade, nous nous balancions des absurdités en surenchère à seule fin de nous esclaffer, par exemple nous envisagions la contrefaçon éhontée : « Galimart », « Grassey », « Le Sœil », « Achète »…
À un moment, l’un de nous, je ne me souviens même plus si c’était moi, a convoqué un tube de Renaud en 1983, Ma chanson leur a pas plu où chaque couplet se conclut par « Voilà ma chanson, mon pote/Si t’en veux pas je la r’mets dans ma culotte »… Eurêka ! Notre maison s’appellerait Les Calbuts qui Débordent ! Las, nous n’avons jamais fait usage d’un si classe blason. Si quelqu’un en veut, il est neuf sous blister, c’est cadeau.

Le dernier fantôme

22/12/2025 Aucun commentaire
LES SEPT FANTÔMES

La boucle Aristophane est bouclée avec la parution d’un ultime posthume intitulé Les sept fantômes.
Voilà, ça y est, je possède désormais l’oeuvre complète d’Aristophane, sept livres (sont-ce eux, les sept fantômes prémonitoires ?) dont un collectif et un pour enfants, il n’y aura jamais de huitième et c’est un chagrin et c’est une catastrophe qu’on s’efforcera d’oublier en relisant les livres existants, alignés là sur l’étagère.

Firmin Aristophane Boulon (1967-2004), que JC Menu, dans la préface, présente à juste titre comme « l’Artiste Maudit de la bande dessinée » , débuta en 1993 sa si brève carrière aux éditions du Lézard ; en notre 2025 il voit (ou plutôt ne voit pas) sa bibliographie augmentée de ce codicille, recueil de 34 planches autrefois publiées en fanzine, de nouveau chez le Lézard, qui ressuscite pour l’occasion. Les fantômes qui nous parlent sont bien plus nombreux que sept, finalement.

L’encre charbonneuse d’Aristophane, identifiable en un seul trait et merveilleuse pour exprimer tant les affres tordant les visages humains que les textures, éléments et matières (les pages sur l’océan déchaîné sont à couper le souffle), se met ici, de nouveau, au service d’une mythologie, d’une exploration de l’outre-monde traversé par les âmes.

Dans les deux chefs d’oeuvre d’Aristophane, Conte démoniaque (cf. cette archive au Fond du Tiroir) et Faune, l’inspiration provenait respectivement des enfers judéo-chrétiens (plus dantesques que bibliques) et grecs. Cette fois nous sommes au Japon. Car au Japon aussi, les humains meurent et deviennent esprits. Six fantômes en accueillent un septième, une jeune fille qui vient de passer de vie à trépas, et se déclarent au complet. On ne parlera que de mort, par conséquent de vie.

Pénétrant ce mince volume, si le lecteur ignore tout d’Aristophane, il pourrait n’être que subjugué par la splendeur graphique et l’audace intemporelle de ses planches. Mais s’il connaît son destin qu’il faut bien appeler tragique, s’il sent le goût de l’inachevé et la frustration de cette puissance créatrice prophétique et brisée, il pleurera de chagrin et de rage.

Déconstruire le loup, et la pub, pendant qu’on y est

21/12/2025 Aucun commentaire
Le "loup mal-aimé" de la pub d'Intermarché accusé d'être inspiré de celui  d'un livre jeunesse

Ces jours-ci, on ne peut pas entrer dans un supermarché appartenant à une enseigne dont je ne citerai pas le nom (je ne vais pas lui faire de la réclame, non plus) sans entendre, en poussant le portillon, un vieux tube de Claude François, Le Mal aimé.

La raison en est que cette chanson est la bande son d’un court-métrage d’animation de 2 mns 30, qui est une publicité pour la dite enseigne.

Or j’ai vu ce court-métrage.
Et je suis bien obligé d’avouer que je l’ai trouvé formidable.
Merde ! Que se passe-t-il, qu’est-ce qu’il m’arrive ??? Je viens de faire un AVC ou quoi ? JE SUIS EN TRAIN DE DIRE DU BIEN D’UNE PUB ??? Suis-je tombé si bas ? Au secours, je ne me reconnais plus, moi qui professe depuis, bah, depuis ma vie adulte que toute publicité est de la merde et que la pub dans son essence même est une catastrophe puisqu’elle place la vente en principe premier et qu’elle participe à la destruction du monde, de la démocratie et des rapports humains, qu’elle légitime et généralise le mensonge et ses infinies variantes (langue de bois, fake news, greenwashing, déni, diversion, désinformation…), qu’elle remplace le statut de citoyen par celui de client et que Jacques Séguéla est un être malfaisant qui aurait dû être condamné à de la peine lourde et il serait bien avancé en cellule avec sa maudite Rolex !

Je le reconnais malgré tout, du bout des lèvres : ce court-métrage d’animation est admirable et m’a, du moins jusqu’à la dernière seconde (celle où surgit le logo du supermarché et où l’on se dit ah oui c’est vrai) fait le même effet que n’importe quel court-métrage de qualité, il m’a fait rire, m’a attendri, m’a fait réfléchir, m’a séduit, et interloqué parce que ce qu’il dit en surface et ce qu’il veut dire sont deux choses décalées l’une de l’autre par la distance même de son art, bref chapeau.

Un peu plus tard, j’ai repris mes esprits. Je me suis souvenu qu’en réalité le discours de ce dessin animé, son noyau dur, son synopsis, son pitch (un loup devient végétarien pour se faire des amis) n’était absolument pas original, et qu’il était même depuis quelques décennies un lieu commun de la littérature jeunesse, où l’on trouve d’innombrables variations sur le GML (Grand Méchant Loup), plus tellement méchant mais déconcerté par ses propres instincts. La littérature jeunesse, qu’on pourrait dire née en même temps que les fantasmes sur le loup dévoreur, a « déconstruit » le loup. À se demander si cette pub déguisée en dessin animé n’était pas un pur et simple plagiat.
À consulter pour faire le point sur la question, cet article paru dans Le Télégramme.

Alors, j’ai repensé à l’un des homériques coups de colère de François Cavanna dans les années 80, contre la pub qui se vantait d’être « créative » et qui toute honte bue s’appropriait même ce vocable (cf. Reconnaissances de dettes, II, 61). Cavanna pestait contre le cynique pouvoir de l’argent se targuant de son excellence esthétique, alors même qu’il se disait prêt à trouver treize artistes à la douzaine, tous plus doués que les « créatifs » pubards, mais pauvres parce que s’adressant à des êtres humains et non à des clients…

Bref : je suis réconcilié avec moi-même, merci Cavanna. La pub, c’est vraiment de la merde.

Annexe : consultons et soutenons Bloom et ses combats.

Il y a des cons par ici ?

19/12/2025 Aucun commentaire

23 février 2008 : Nicolas Sarkozy lâche un « Casse toi pauvre con » à un quidam refusant de lui serrer la main.
7 décembre 2025 : Brigitte Macron lâche un « S’il y a des sales connes, on va les foutre dehors ! » à propos de militantes féministes venues perturber un spectacle auquel elle assistait.

Ces deux petites phrases entrées dans l’histoire politique révèlent ce que sarkozisme et macronisme, en tant qu’usages du pouvoir, ont en commun : la grossièreté, le mépris, et l’usage de l’injure, en particulier les variantes sur le mot con.
Voilà qui soulève un problème éthique. Pourquoi ce mot si usuel dans la langue française, que j’utilise comme tout le monde, est-il plus choquant lorsqu’il sort de la bouche d’une personne de pouvoir ?
Je crois que c’est parce que l’injure (idem toutes les formes d’invectives, caricatures, moqueries…) devrait, dans une société en bonne santé démocratique, n’être qu’une arme de faible, une révolte d’opprimé, un gourdin de Guignol exclusivement dédié au gendarme, un jet de caillou face à la matraque, au flash-ball ou à la Kalashnikov.
Traiter de con (en étant rassis dans son impunité) un passant dans la rue, ou bien (en encourant de graves poursuites judiciaires) un homme d’état n’a pas du tout le même sens politique. Dans la bouche d’un(e) puissant(e), l’injure, violence symbolique, révèle non seulement le mépris de classe mais aussi la seule et authentique vulgarité : le cynisme.
J’incline à penser, à rebours de la loi, que lorsque l’on est en position de pouvoir, la véritable atteinte à la dignité de la fonction est l’injure émise, et non reçue.
Ainsi, un président ou une femme de président traitant de con, de haut en bas, un interlocuteur exprimant un désaccord, est révoltant ; en revanche un groupe punk traitant de cons, de bas en haut, la clique politique, est réjouissant. Voici, pour se remettre, Travail famille connasse de Schlass :
https://www.youtube.com/watch?v=DG5WhGgPCb0

Mais si l’on est décidément rétif à la vulgarité, de quelque gosier qu’elle émane, on peut aussi s’adonner à la poésie en relisant le Blason de Brassens :

Alors que tant de fleurs ont des noms poétiques,
Tendre corps féminin, c’est fort malencontreux
Que ta fleur la plus douce et la plus érotique
Et la plus enivrante en ait de si scabreux.
Mais le pire de tous est un petit vocable
De trois lettres, pas plus, familier, coutumier,
Il est inexplicable, il est irrévocable,
Honte à celui-là qui l’employa le premier.
Honte à celui-là qui, par dépit, par gageure,
Dota du même terme, en son fiel venimeux,
Ce grand ami de l’homme et la cinglante injure.
Celui-là, c’est probable, en était un fameux.
Misogyne à coup sûr, asexué sans doute,
Au charme de Vénus absolument rétif,
Etait ce bougre qui, toute honte bu’, toute,
Fit ce rapprochement, d’ailleurs intempestif.
La male peste soit de cette homonymie !
C’est injuste, madame, et c’est désobligeant
Que ce morceau de roi de votre anatomie
Porte le même nom qu’une foule de gens.

La diva et l’oeuf au plat

12/12/2025 Aucun commentaire

En ce moment sur Arte, un chouette documentaire sur Kate Bush, idole de ma jeunesse, encore idole de mes vieux jours.

Le film me fait prendre conscience des points communs entre Kate Bush et Frank Zappa : elle se définit avant tout en tant que compositrice, et affirme que si elle est devenue chanteuse voire, bon gré mal gré, « popstar » c’était uniquement afin de pouvoir jouer sa musique. Seule la musique est une fin en soi, rien d’autre et certainement pas le showbiz – or Zappa n’a pas dit autre chose, quasiment avec les mêmes mots (certes, elle chante de façon bien plus virtuose et chatoyante que lui, mais le ressort est le même : la voix n’est qu’un instrument parmi tous ceux à disposition) ; l’une et l’autre, control freaks, n’ont cessé de travailler, de faire puis de refaire, pouvant sculpter la même chanson pendant des décennies (l’album de Kate Bush Director’s Cut est une réinvention de bout en bout de ses vieilles chansons) ; enfin l’une et l’autre un beau jour en ont eu leur claque du format pop-rock, qui ne les intéressait pas tant que ça, et ont fondé leur propre studio et leur propre label afin de composer en toute liberté loin des majors. Bien sûr, cette émancipation et cette indépendance sont encore plus difficiles à arracher pour une femme que pour un homme, par conséquent je crois qu’au bout du compte j’admire un tout petit peu plus madame que monsieur.

Surtout, deux expérimentateurs, dont une expérimentatrice. Dans l’un et l’autre cas, les compositions sont d’une rigueur, les arrangements sont d’une richesse, les orchestrations sont d’une liberté, confondantes. Kate Bush définit certaines de ses chansons comme des petites symphonies et on comprend ce qu’elle veut dire : on perçoit les différents mouvements, les changements internes (d’énergie, de tempo, de nuance… tandis qu’en contraste le tout-venant de la pop, de la si mal nommée variété, est si monocorde) qui sont autant de variations sur l’idée initiale.

Si la conception du son est capitale dans son oeuvre, les textes n’en sont pas moins poétiques, bizarres, profonds, référencés et très littéraires (je ne parle pas uniquement de Wuthering Heights, qui est à la fois son premier tube et son dernier en date). Sa poésie parle : Kate Bush est aussi une pythie à visions, elle raconte le monde à venir ou déjà là, nous laisse entrevoir notre destin. Innombrables exemples :
– Dans Army Dreamers en 1980, elle pleure les soldats morts à 20 ans. Le rythme à trois temps est donné par le bruit d’un fusil d’assaut qu’on arme : la valse est mortelle, le bal est un casse-pipe.
– Dans Cloudbusting en 1985, chanson inspirée par les mésaventures para-scientifiques de Wilhelm Reich (le fumeux orgone), elle parle de la folie technologique, de l’hubris qui laisse croire à l’homme qu’il peut maîtriser le monde, jusqu’à la catastrophe.
– Dans Deeper Understanding, elle annonce dès 1989 (quoique la version définitive de cette chanson date de 2011) l’emprise morbide de l’Intelligence Artificielle sur nos affects – malheureusement je ne conseille pas trop le clip, pourtant réalisé par la chanteuse elle-même, qui a mal vieilli (l’IA y est représentée de façon trop mécanique et sa voix est métallique, alors que dans le monde réel de 2025 nous marchons dans la vallée de l’étrange : les IA sont d’autant plus dangereuses qu’elles ressemblent à des humains, la mimêsis est au point).
– En revanche, la chanson que je conseille sans réserve, clip compris, est Breathing. En 1980, elle chante les angoisses, passées de mode entre temps mais revenues en force ces dernières années, de l’apocalypse nucléaire. Mais cela, je viens seulement de le comprendre : merci le documentaire. Depuis 45 ans j’écoute cette chanson dans un drôle d’état, bouleversé, poil levé, yeux mouillés, parce que je sens bien qu’il s’agit d’une question de vie ou de mort. Mais je n’avais jamais saisi ni traduit les paroles :

We’ve lost our chance
We’re the first and the last, ooh
After the blast
Chips of plutonium are twinkling in every lung

Bien sûr, il n’y pas que la gravité et le tragique, dans la vie. La diva cachée déclare à un autre moment du documentaire :

Ce qui est extraordinaire avec une chanson, c’est qu’elle peut prendre toutes les formes possibles. Quel que ce soit le sujet. On pourrait faire une chanson sur un œuf au plat, par exemple. Toute la chanson serait une exploration de l’œuf au plat. Et le résultat final pourrait être aussi complexe et dense qu’un film. Une chanson fait voyager ensemble paroles et musique dans la même direction, que cette direction soit un œuf au plat ou le monde.

Voilà qui m’a donné des envies de mirliton.
Je dédie à Mme Bush ce monorime en rimes suffisantes et alexandrins :

Je veux chanter louange au plus humble des plats !
Ce poème est pour toi, do ré mi fa sol la
Toi, l’inratable mets qui toujours nous comblas
En vitamine, en protéine régalas !
Combien de fois autour de toi on s’attabla
Combien de fois tu rassasias notre smala
Pour nous les gringalets, pour nous les échalas
Tu fus toujours notre gros lot de tombola
Enfantin, quotidien, sans chichi ni blabla
Facile et naturel comme un bénévolat
Veggie mais pas végan, tel est ton postulat
Pour les jours de paresse ou les soirs de gala
Dans les palais bourgeois ou dans les favelas
Bal de l’ambassadeur, soirée du consulat
Jusque dans les gourbis prétexte à bamboula
Ou bien mélancolie d’un souper, seul et las,
En cité HLM ou sous la pergola
Universel de la Suède à l’Angola
Au Venezuela comme au Guatemala
Le dîner préféré de Nelson Mandela
Et la consolation de Francis Coppola
Substitut de sang frais prisé par Dracula
Festin digne des dieux, par Odin, par Allah !
Extase comparable à l’effet du zetla
Tu frémis sur la flamme avant le coutelas
Trois minutes chrono, feu moyen… et voilà !
(si on te veut « miroir » : cuisson au four, hoplà)
Forme ronde imparfaite, et mystique au-delà
(Grâce à toi sur le sens du monde on spécula :
Précédait-il la poule ? Après elle il alla ?)
Deux couleurs seulement : le blanc est falbala
Quant au jaune il est vif comme une chinchilla
Pour le dire autrement : le blanc coagula
Autour du jaune qui rayonne son éclat,
Beau contraste couché comme en un matelas
Repas complet mais sobre en un apostolat
Poivre et sel seulement (pas de gorgonzola)
Arrosé d’un godet de Valpolicella
(Pas de faute de goût ni de Coca-Cola)
À table, Pamela, Lola, Carla, Paula !
Angela, Ursula, Kamila, Graziella !
Annabella, Donatella, Consuela !
Je vous ai préparé, chacune, un œuf au plat.

(Pour une autre variation sur l’invitation à faire cuire un œuf, voir ici)

(Pour l’entrée précédente de la rubrique Mirliton au Fond du Tiroir, voir là)