C’est parti, ça recommence demain

22/06/2026 Aucun commentaire

Aujourd’hui, c’est l’été !
Alors d’un coeur joyeux nous préparons l’automne.

Après plusieurs mois de report, suite à la lente rééducation de Marie Mazille (attention : ce mot de rééducation ne décrit pas une quelconque brimade politique qui obligerait ma collègue à suivre des stages d’endoctrinement politique afin de se montrer orthodoxe quant à la ligne d’un Parti ou d’un líder máximo, mais bien, en clinique, une thérapie de recouvrement d’usages organiques et corporels dégradés après accident – en l’occurence un malencontreux événement qui l’avait privée d’un dixième de ses doigts), notre duo, et parfois trio, est ravi de proclamer que ses fameux stages de création de chansons sont prêts à reprendre, dès septembre.

Premiers stages de la nouvelle saison pour créer sa chanson d’automne (ou d’une autre époque, hein, c’est comme vous voulez), deux sessions prévues, visez l’une, ou l’autre, ou les deux :

1 – Week-end des 12-13 septembre 2026, chez nos amis de Solexine, à Grenoble.

2 – Week-end des 10-11 octobre 2026, toujours chez nos amis de Solexine, à Grenoble.

(NB : les stages à trois, incluant l’enregistrement de votre chanson en studio, sont pour le moment suspendus, faute de trouver une solution économique satisfaisante…)

Merci à Véronique Stouls pour l’affiche de réclame ci-dessus.

Et tous les détails, tarifs, références… à réviser ou à découvrir ici.

Chaleur d’enfer pour la fête de la musique

21/06/2026 Aucun commentaire

Le saviez-vous ? Le signe des cornes, cette expression d’enthousiasme qui consiste à invoquer le diable en dressant index et auriculaire tout en repliant les autres doigts, appartenant aux rituels du rock n roll et particulièrement aux tribus du métal, trouve son origine dans une superstition importée de Sicile : Ronnie James Dio, chanteur de Black Sabbath, ajouta ce geste à son répertoire scénique en 1979 en hommage à sa grand-mère sicilienne qui usait de cette passe magique pour, selon les cas, attirer ou éloigner le mauvais oeil, le malocchio.

Certes on voit John Lennon faire ce même geste dix ans plus tôt sur la pochette de Yellow Submarine mais dans le rock on se demande ce que les Beatles n’ont pas inventé.

Steve Ditko a enseigné ce geste signature aux deux personnages les plus emblématiques qu’il a créés : Spider-Man (c’est ainsi qu’il lance sa toile) et Doctor Strange (c’est ainsi qu’il défouraille sa magie noire). Pour en découvrir davantage sur l’énigmatique Steve Ditko, cf. cette archive au Fond du Tiroir.

Mais revenons au hard rock. Dans la langue des signes, ce geste désigne également la lettre H et d’ailleurs en ce moment comme de par hasard se tient le Hellfest.À quiconque programme des concerts de métal et/ou des messes sataniques, je fais la proposition suivante.Après avoir appris par coeur l’intégralité du Bateau Ivre de Rimbaud (cf. cette archive au Fond du Tiroir), je me suis demandé quel poème je pourrais m’incorporer dans la foulée. J’ai jeté mon dévolu sur les Litanies à Satan de Baudelaire :

Ô toi, le plus savant et le plus beau des Anges
Dieu trahi par le sort et privé de louanges
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
[etc.]

Je reconnais que celui-ci est moins foisonnant et profond que le Bateau Ivre, moins vertigineux et plus potache (Baudelaire lui-même, assez peu courageux, indiquait dans un avertissement qu’il blaguait, qu’il n’était pas sataniste pour vrai, qu’il n’avait commis qu’un exercice de style). N’empêche que c’est beau, c’est ample, c’est de l’alexandrin français qui gronde et roule et trompette et fait son petit effet : en 1979 (l’année même où Ronnie James Dio « inventa » le geste, comme de par hasard te dis-je) Diamanda Galás interprète ces litanies sur scène et c’est un happening politique sans précédent à côté duquel n’importe quel groupe de thrash metal égorgeant un poulet est un jardin d’enfant. Elle l’enregistre en 1982 et c’est toujours à glacer le sang.

Gooooode Night, a-ding-ding-ding-ding-ding !

20/06/2026 Aucun commentaire

Dans un peu plus d’un mois je vais me retrouver sur le marché de l’emploi et cette expression, de même que ressources humaines et quelques autres, suffit à me donner un début de nausée.
À mon âge ! Pourquoi pas repasser le bac, tant qu’on y est ! Remarque, je préfèrerais. J’ai vu les sujets sur lesquels les lycéens ont planché mercredi dernier… J’aurais adoré me fumer les méninges sur Avons-nous la maîtrise de nos paroles ?, sujet essentiel et chaud-bouillant, à la fois psychologiquement (On ne parle jamais qu’avec les mots des autres, Lacan), socialement (que dit-on, certes, mais surtout que dit-on à qui ?), affectivement (comment avons-nous dit « Je t’aime » pour la première fois ? et pour la dernière fois ?), et bien sûr professionnellement, on y revient, en notre époque de verrouillage de la goddamn‘ communication par les experts certifiés.

Bref. Je m’apprête à errer tel un zombie, mains molles et brandies devant, sur les décombres du marché de l’emploi. Aussi, pour me donner du courage, je re-regarde deux courts-métrages « culte » (est-ce culte même si je suis le seul au monde à leur vouer un culte ?) sur ce jeu de dupe qu’est l’entretien d’embauche, où le candidat n’a aucune maîtrise réelle de sa parole :

* Offre d’emploi de Jean Eustache, film clairement partagé en deux parties. Dans la première on assiste aux démarches d’un candidat, de la petite annonce à l’entretien (scène glaçante de la salle d’attente où des chômeurs rivaux se regardent en silence) ; dans la seconde on découvre les coulisses : le candidat aura beau faire, mettre une cravate et choisir ses mots, il sera jugé de façon totalement irrationnelle, par une graphologue et un directeur qui ne le rencontrent même pas – le film date de 1980 mais il était précurseur, certes entre temps la graphologue n’existe plus (on n’écrit plus à la main nos lettres curieusement dites de « motivation » ), elle a été remplacée par d’autres méthodes toujours plus aberrantes, impitoyables et inhumaines, dont bien sûr l’Intelligence Artificielle, notre ultime juge, invisible.

* et surtout l’insurpassable sketch Job interview des Monty Python (Flying Circus, saison 1, épisode 5, Man’s Crisis of Identity in the Latter Half of the 20th Century) qui possède une évidente valeur documentaire, un vrai tutoriel :

Borne électrique

19/06/2026 Aucun commentaire

Lu avec passion La Commune : la Guerre civile des Français de Michel Winock, paru dans la collection « Les journées qui ont fait la France » (Gallimard, 2026).
L’inscription dans cette collection est du reste trompeur : certes l’histoire y est racontée de façon factuelle du 18 mars 1871 à la Semaine sanglante quelques deux mois plus tard (rappel du bilan final selon les derniers décomptes : 877 morts dans le camp versaillais, 20 000 voire 30 000 morts dans le camp communard, plus grand massacre de civils dans l’histoire de France…), mais ce livre est aussi un livre de mémoire sur le long terme, dont le sujet change en cours de route, n’est plus la Commune le 18 mars 1871 mais la Commune depuis lors, jusqu’à la Commune aujourd’hui.
La Commune est un enjeu politique mémoriel encore brûlant ! Qui s’en réclame et comment ?

Le chapitre consacré à la Commune dans les manuels scolaires est à ce titre édifiant : sous la IIIe République, les Communards sont des salauds qui ont été bien punis, et bien fait pour leurs gueules ; sous la IVe en revanche ce sont des républicains martyres préfigurant la Résistance ; sous la Ve on tente de nuancer, et enfin de nos jours, l’enseignement de l’Histoire étant de toute manière mis à mal et sacrifié par l’Éducation Nationale, la Commune n’est tout simplement pas abordée. Ou alors en quelques lignes expéditives qui ne seront de toute façon pas lues en cours, entrefilet où, signe des temps, le seul nom propre cité est celui d’une femme – personnage très admirable et conséquent mais qui n’est certainement pas la Commune à elle toute seule : Louise Michel.

La Commune a légué toute une mythologie sur laquelle la gauche et la droite continuent de s’affronter, puisque gauche et droite existent encore contrairement à ce que prétendent Macron (qui est de droite) ou le RN (qui est d’extrême-droite). Dis-moi ce que tu penses de la Commune et je te dirai où tu te situes… Les pro-Commune se référent à la tradition marxiste (on note que Michel Winock, dans son sous-titre, reprend presque littéralement le titre du pamphlet écrit à chaud par Karl Marx : La guerre civile en France), et les anti-Commune depuis Thiers jusqu’aux droitards d’aujourd’hui perpétuent une sévère imagerie empreinte de condamnation idéologique, peignant les hommes comme des soudards sanguinaires ivres de vin et de destruction, manipulés, totalitaires et décérébrés (comparez avec les charges contre les Gilets-Jaunes en 2019 : même chose), et leurs femmes comme des « pétroleuses » sauvages et poilues (magistral chapitre 9 consacré à la légende urbaine sexiste des pétroleuses… elles n’ont en réalité jamais existé !).

Autre chapitre formidablement instructif, celui sur la Commune selon les écrivains. On sait que les écrivains bourgeois contemporains ont craché en peloton sur la Commune : Théophile Gautier, Barbey d’Aurevilly, Maxime du Camp (particulièrement abject), les Goncourt, Littré, Taine, Renan, George Sand (bon sang, elle qui en d’autres temps ne jurait que par le peuple !), Zola (cette fois-là du bon coté du manche, celui de l’ordre moral… contrairement à ses positions courageusement anticonformistes sur Dreyfus un peu plus tard), Flaubert (qui, à sa décharge, s’inquiète tout autant du pouvoir repris par les Versaillais que de celui fugitivement entre les mains des Communards : « Savez-vous ce qui m’effraie ? C’est la réaction qui va se faire (…) Peu importe le nom dont elle se couvrira, elle sera antilibérale. La peur de la Sociale va nous jeter dans un régime conservateur d’une bêtise renforcée« )…
Victor Hugo, comme d’habitude, est une catégorie à lui tout seul : d’emblée anti-communard (il s’indigne de la mise à bas de la Colonne Vendôme, qui rendait hommage aux grognards napoléoniens dont son papa, ce héros au sourire si doux), il ne cessera de témoigner sa solidarité aux Communards massacrés, de réclamer pour eux réhabilitation et amnistie.

Alexandre Dumas fils mérite d’être cité longuement tant sa verve bilieuse anti-Commune est répugnante, outrancière, animalisant ses adversaires politiques, Courbet en tête :

« De quel accouplement fabuleux d’une limace et d’un paon, de quelles antithèses génésiaques, de quel suintement sébacé peut avoir été généré, par exemple, cette chose qu’on appelle monsieur Gustave Courbet ? Sous quelle cloche, à l’aide de quel fumier, par suite de quelle mixture de vin, de bière, de mucus corrosif et d’œdème flatulent a pu pousser cette courge sonore et poilue, ce ventre esthétique, incarnation du Moi imbécile et impuissant ? Ne dirait-on pas une farce de Dieu, si Dieu, que ce non-être a voulu détruire, était capable de farce et pouvait se mêler de cela ? Et ses pareils avec formes différentes sont par milliers dans cette zoologie de révolutionnaires, depuis le mignon changé en cocotte comme Grousset jusqu’au Paillasse a queue rouge comme Pipe-en-bois. Nous ne dirons rien de leurs femelles, par respect pour les femmes à qui elles ressemblent quand elles sont mortes »…

On se frotte les yeux, on aimerait se les laver au collyre, après qu’ils ont été atteints par la bassesse de cette dernière phrase.

Mais la droite n’a pas le monopole de l’ordure. Winock ne passe pas sous silence que l’un des écrivains qui, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle prit fait et cause pour les Communards, est une autre fieffée crapule : l’immonde Edouard Drumont, auteur de La France Juive, grand vulgarisateur de l’antisémitisme qui prépara le terrain à Vichy. Représentatif d’une certaine tendance du complotisme et du populisme prospérant aujourd’hui comme hier, tendance qui cherche à réconcilier le vrai peuple avec l’autorité de l’élite aristocrate vieille France (Drumont était monarchiste), il explique que la si belle Commune a été trahie par la classe moyenne, celle des possédants, des bourgeois… celle des Juifs, bien sûr. La preuve : pendant les émeutes et les incendies, comme de par hasard les immeubles des Rothschild n’ont pas été touchés. Moralité, si possible : défions-nous des défenseurs du peuple qui, sous nos yeux encore, agitent les chiffons rouges en direction des habituels boucs émissaires.

Pour nous remettre de toutes ces dégueulasseries :

Les journalistes, policiers,
Marchands de calomnies,
Ont répandu sur nos charniers
Leurs flots d’ignominies !
Les Maxime Du Camp, les Dumas
Ont vomi leur eau-forte
Tout ça n’empêche pas, Nicolas,
Qu’la Commune n’est pas morte !

Paroles Eugène Pottier, 1886

Cette borne électrique elle aussi (appelle-t-on vraiment ceci une borne électrique ? si on l’appelle transformateur, cela me plaît autant), désormais, appartient à l’histoire. Je l’ai photographiée en 2024 au bas de chez moi, le tag a été effacé entre temps.

Shit storm

18/06/2026 Aucun commentaire

Après 30 ans d’œuvre militante, quoique marrante, tous azimuts, à la radio, au cinéma, dans l’édition, dans la presse (Fakir, le Diplo)… François Ruffin vient de publier sa première (mais dernière, on peut le craindre) bande dessinée : Les aventures de François Ruffin député-reporter : Picardie Splendor (éd. Les Arènes), avec une douzaine de dessinatrices et dessinateurs.

La tempête de merde (par ces mots je traduis un anglicisme) que Ruffin a prise dans la trogne à cette occasion m’a éberlué. Une foule immense, essentiellement numérique bien sûr, et spécialement nombreuse dans son propre camp, la gauche, lui est tombée dessus à bras raccourcis, déversant un torrent de haine, d’indignation, de mépris, de décrédibilisation, avec des accusations fort graves de paternalisme, racisme, angélisme, égotisme, colonialisme, archaïsme, mythomanie, etc.

Ces critiques très violentes ont eu un effet sur le livre : bide absolu, personne ne le lira et chacun se félicitera de ne pas le lire en se contentant de perpétuer ce qu’il faut en savoir, on le trouvera bientôt dans les solderies ; et il a eu un effet sur moi : j’ai acheté l’album et je l’ai lu pour vous.

Bon… Formellement plan-plan, ce n’est certes pas un chef d’oeuvre de reportage en BD révélant un regard flambant neuf et urgent sur le réel (pour cela lisons plutôt, par exemple, La nuit sera longue de Zerocalcare ou Français Langue Étrangère de Salch), mais il n’y a pas non plus de quoi fouetter un député de la Somme jusqu’au sang. On y trouve bien quelques clichés, quelques maladresses, et systématiquement une propension à se mettre en avant (eh, bien, quoi ? c’est écrit à la première personne, voilà tout, c’est gonzo, et à tout prendre se présenter comme personnage de BD député-reporter, avec la dérision post-Tintin que cela sous-entend, est nettement moins mégalomane que brailler La République c’est moi), on y trouve aussi sans doute quelques arrangements avec le vécu, quelques erreurs, quelques simplifications sous couvert de vulgarisation… Mais de là à hurler à l’indignité, à l’obscénité, à la trahison ! Le livre reste plaisant, et surtout nécessaire dans ce qu’il montre de contacts avec le terrain (y’en a-t-il beaucoup qui font ce boulot, parmi les députés ?), d’oreilles tendues aux injustices quotidiennes, aux humiliations, aux discriminations, aux problèmes de société divers, à la lutte des classes, enfin dans ce qu’il retranscrit de paroles des quelques Français qu’il rencontre (et ce job-là, hein, celui-là, la simple attention… qui le fait, même à gauche ? Ruffin ! Sous toutes les formes possibles depuis 30 ans)…

En réalité, ce qui se joue dans la réception calamiteuse essuyée par ce livre ne réside pas dans ses qualités intrinsèques, que l’on pourrait toujours discuter (sauf qu’on est empêché de le faire par le brouillard polémique). Elle réside dans une sale manie de la gauche, depuis toujours, depuis le congrès de Tours, de se bouffer le nez en famille, de se pointer du doigt d’un rang à l’autre comme l’homme à abattre, comme le traître (Ruffin est un ex-Insoumis, il ne s’est pas soumis aux Insoumis et voilà l’essentiel au fond de ce qu’on lui reproche), comme l’impur, comme l’usurpateur moins-de-gauche-que-moi, comme le dangereux déviant qui s’écarte de la doctrine et du lider maximo, comme le bouc émissaire à bâillonner, et si ça ne suffit pas à lyncher, et si ça ne suffit toujours pas à liquider d’un coup de piolet dans le crâne parce qu’il va ce salaud faire perdre la gauche s’il maintient sa candidature.

Pendant ce temps la droite et l’extrême-droite se régalent du spectacle en mangeant du pop corn, contemplent le boulevard ouvert, préparent la répartition des portefeuilles ministériels de 2027. 

La cote 170

17/06/2026 Aucun commentaire
Léon Tolstoï, vers l’âge de 20 ans

Il est plus facile d’écrite dix tomes de Philosophie
que de mettre en pratique
ne serait-ce qu’un principe.
Léon Tolstoï, Journal, 17 mars 1847

Quelle lecture conseiller à une jeune personne exprimant le désir de se confronter à l’écriture ?

Les Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke font souvent l’affaire mais, justement, elles sont si souvent citées qu’elles ont tourné cliché. Elles trainent partout (ainsi dans toute bibliothèque publique à la cote Dewey 831 : Poésie allemande), transmises depuis un siècle comme un mantra, édulcorées au point de faire désormais figure de manuel facile plein d’innocuité, de bonnes paroles reprises en slogan et de bienveillance émolliente (dans les bibliothèques publiques ce serait plutôt : voyez au rayon Développement personnel, cote Dewey 158).
Rentrez en vous-mêmes, et creusez en vous jusqu’à trouver la raison la plus profonde qui vous commande d’écrire, okay, merci Rainer, ça ne peut pas faire de mal, c’est beau comme du Paolo Coelho.

Pour qui se sentirait prêt à affronter des conseils un peu plus rigoureux, une discipline plus exigeante, un exemple plus mâle (revenez, les filles, c’est juste une désuète façon de parler, c’est pour vous aussi), et surtout le rappel fondamental que des règles d’écriture sont peu de chose sans de préalables règles d’existence (en tant qu’objectif, l’écriture vient après l’existence, et n’est au fond qu’un simple outil pour une exigence plus profonde et plus vitale : devenir une meilleure personne)… Pour ces téméraires-là, on conseillera les Règles de vie écrites par Léon Tolstoï. Un coup de fouet plutôt qu’un aimable tapotement sur l’épaule.
A priori, on les trouvera en bibliothèque publique au rayon Littérature russe (cote Dewey : 891.7), mais le bibliothécaire de service pourrait tout aussi pertinemment le ranger dans le fonds Éthique-Morale (cote Dewey : 170).

Tolstoï a commencé d’écrire son journal dès l’âge de 19 ans, pour le poursuivre jusqu’à sa mort. Et dès les prémices de cette écriture à son propre usage, il a dressé sans fin des listes de règles à tenir, règles morales bien avant d’être des règles littéraires.

Le recueil Règles de vie, publié en français chez Rivages Poche en 2024 seulement, traduit et préfacé par Rambert Nicolas, compile ces dizaines de pages compulsives extraites du Journal consacrées à l’auto-régulation. Si l’auteur génial mais en devenir y revient si constamment, allant jusqu’à faire de la nécessité des règles une règle à part entière (p. 52, règle n°9 : Écrire des règles), c’est notamment, de son propre aveu, parce qu’il se fixe des objectifs trop difficiles, qu’il échoue à s’y tenir, et doit sans cesse revoir sa copie !
On y trouve en effet une cataracte de conseils pour mener sa barque ou son oeuvre, certes fort utiles à quiconque se sent livré à soi-même ou bien tourmenté par la question Que faire, à présent ? (par exemple, moi-même, pointant au chômage le premier du mois prochain), mais d’une sévérité qui frôle l’ascèse et pourrait faire peur. Voici les premières, permettant de savoir instantanément si l’on est à la hauteur :

Se lever à 5h, se coucher entre 9h et 10h ; tu peux dormir deux heures dans la journée / Manger avec mesure, pas de sucrerie / Marcher une heure / Exécuter tout ce qu’on s’est prescrit / Une femme, une ou deux fois par mois / Autant que possible, faire tout par soi-même.

Entrepris à la même période, le tout premier roman de Tolstoï, le cycle Enfance, Adolescence, Jeunesse, se termine, inachevé, sur une scène où son double de fiction, Nikolenka Irteniev, au terme d’affres indicibles, se dit cette fois ça suffit, ça ne se passera pas comme ça, il est temps de réguler ma vie. Il farfouille dans ses papiers et retrouve un cahier qui lui était cher :

Je pensais, pensais, et enfin, un soir qu’il était tard et que j’étais seul en bas, écoutant la valse de ma belle-mère, je me levai d’un bond, grimpai à ma chambre et cherchai le cahier sur lequel étaient écrits ces mots : Règles de vie. Je l’ouvris, et j’eus alors une minute de repentir et comme un élan moral. Je pleurais, mais ce n’étaient plus des larmes de désespoir. Quand je fus un peu calmé, je pris de nouveau la résolution de me rédiger des règles de vie. J’étais fermement convaincu que je ne ferais plus jamais rien de mal, que je n’aurais plus jamais une minute de désœuvrement et que je ne changerais jamais rien à mes règles.

Tolstoï a transmis à son personnage une idée solidement ancrée en lui : redoutant plus que tout le laisser-aller de son âme, il voit dans les règles auto-édictées une méthode de perfectionnement moral et spirituel, le mot règle lui-même devenant un fétiche. La programmation en forme de pense-bête tourne à l’obsession durant ses années de jeunesse, à court comme à moyen ou long terme :

Aie un but pour toute ta vie, un but pour une certaine époque de ta vie, un but pour un certain temps, un but pour une année, pour un mois, pour une semaine, pour un jour, pour une heure et pour une minute ; sacrifie les buts inférieurs aux supérieurs.

Suivant Sei Shōnagon dans son goût des listes quoique dans un registre unique, celui de l’empire de sa volonté (Il me semble que j’ai trouvé une idée intime et un but permanent, à savoir développer ma volonté, 28 février 1951), il étend cet empire tous azimuts : la gymnastique (tant de tractions par jour, etc.), la musique (quotidiennement au piano, toutes les gammes, tous les arpèges, et un nouveau morceau), ses devoirs envers Dieu (interlocuteur équivoque tout au long de la vie de Tolstoï) ou la patrie, la gestion de son domaine, son éducation (apprendre telle langue, explorer tel champ de la connaissance humaine), la table de jeu (règle capitale : fixer la somme que je me suis proposé de perdre), enfin la bienséance en société (Ne te préoccupe pas de l’approbation des gens que tu ne connais pas ou que tu méprises/Occupe-toi plus de toi-même que de l’opinion d’autrui/Sois bon et efforce-toi à ce que personne ne saches que tu l’es)…

Et pour ce qui est des règles proprement liées à l’écriture ? On y vient. Outre celles purement pratiques (Avoir toujours sur soi un crayon et un cahier), elles ne sont pas moins ambitieuses que les autres, strictes et hautement morales :

Règles pour la littérature
1 – Le but de toute oeuvre doit être l’utilité – la vertu.
2 – Le sujet d’une oeuvre doit être élevé.
3 – Éviter les procédés de routine.
4 – Après avoir terminé un ouvrage au brouillon, révise-le en excluant tout le superflu et sans rien y ajouter.
5 – Quand tu critiques tes écrits, n’oublie pas de les considérer du point de vue de ton lecteur le plus limité qui ne cherche dans un livre qu’à se divertir.
[…]
7 – Mal ou bien – travaille toujours.

Cette septième règle me va comme un gant (de crin). En revanche, j’avoue que la règle la plus impossible pour mon compte serait la n°4, puisque je en travaille que par strates et développements successifs… Mais bah, Tolstoï lui-même concède qu’il ne réussit pas toujours à suivre ses propres préconisations.

Le recueil se termine, judicieusement, par un texte de nature distincte quoique voisine : une longue introspection, intitulée Que suis-je ?, et non Qui suis-je ?, où il examine sa conscience et sa personnalité, avec moins de complaisance que de haine de soi.

Je n’ai pas de modestie ! Voilà mon grand défaut. Que suis-je ? […]
Je suis vilain, maladroit, malpropre, sans éducation mondaine.
Je suis irritable, j’ennuie les gens, je suis prétentieux, je n’ai aucune patience (un intolérant [en français dans le texte]), et j’ai honte comme un enfant.
Je suis presque inculte. Ce que je sais, je l’ai débrouillé tout seul, par bribes, sans lien, sans méthode, et si peu.
Je n’ai pas de tempérance, je suis indécis, inconstant, sottement vaniteux, et emporté comme tous les gens dépourvus de caractère. Je ne suis pas courageux. Je suis négligent dans la vie et si paresseux que l’oisiveté m’est devenue une habitude presque insurmontable.
Je suis intelligent, mais mon intelligence n’a jamais encore été sérieusement mise à l’épreuve dans quelque domaine que ce soit. Je n’ai ni esprit pratique, ni intelligence sociale, ni le sens des affaire.
Je suis honnête, c’est-à-dire que j’aime faire le bien […] mais il y a des choses que je préfère au bien – la gloire.

L’enjeu est de se connaître soi-même. Voilà l’endroit d’où il part. Voilà ce qu’il veut quitter, précisément en se fixant des règles et en forçant à croître sa volonté. Voilà qui suffirait à répondre à la question posée ci-dessus, à distance, depuis un autre pays et un autre temps, par Rilke : Creuse en toi jusqu’à trouver la raison la plus profonde qui te commande d’écrire

Ensuite, Tolstoï écrira Guerre et Paix, Anna Karénine, La Mort d’Ivan Illitch.

Merde à la machine qui lira ceci

15/06/2026 Aucun commentaire

Ce dimanche, plutôt que d’aller prendre l’air dans la canicule nouvelle, j’ai lu sur lemonde.fr un article spécialement déprimant qui m’a procuré une asphyxie comparable à celle de l’air ambiant : « Le déclin de la lecture face à l’avénement des écrans marque-t-il la fin de l’ère démocratique ? »
Le lecteur susceptible de consternation dès la question posée, lira ici, si vraiment il tient à se faire du mal, l’intégralité de la réponse.

J’en livre la synthèse pour qui n’a pas accès au Monde en ligne.

Certes l’article commence prudemment par une généalogie de nos angoisses et une cataracte de références (Orwell, Huxley, Paul Valery, Simmel, Nietzsche, McLuhan…) qui rappellent que les craintes sur la fin de l’intelligence humaine, la fin de la pensée, la fin de la concentration, la fin de la culture, la fin de la démocratie, bref la fin de quelque chose, sont aussi vieilles que l’intelligence humaine ou la démocratie.

Pour autant, notre époque du tout numérique, de l’intelligence artificielle (conçue explicitement pour évincer la naturelle), et de l’effondrement avéré de la lecture, longe un précipice inédit aux causes spécifiques. La catastrophe en cours est indépendante des craintes technophobes et du passéisme de quelques rats de bibliothèque dans mon genre. Les chiffres sont là : entre 2012 (démocratisation massive du smartphone) et 2023, le nombre d’adolescents qui lisent (un livre) quotidiennement a chuté de moitié, de 27 à 14 %.

Quant aux adultes ? Je cite :

« Les données convergent vers le constat sans nuance d’un déclin abrupt de la lecture longue. Le 14 avril, le Centre national du livre présentait une étude sur les jeunes et la lecture qui confirmait un« décrochage important » et une « qualité de lecture affaiblie ». En2024, l’évaluation des compétences en littératie (la pratique de lire et d’écrire dans la vie quotidienne) de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) indiquait que 28 % des Français adultes ne dépassent pas le niveau 1, qui correspond au fait de « comprendre des phrases courtes et simples ».

Autre extrait, qui, celui-ci, fera sourire quoique d’un sourire crispé :

« Aux Etats-Unis, c’est près de la moitié de la population (46 %) qui ne lit pas du tout – et parmi ceux-là, le président américain, Donald Trump, dont le biographe affirme qu’il n’a probablement pas lu un livre entier en vingt ans, et peut-être pas même le sien, qu’il n’a pas non plus écrit. »

Avec l’eau du bain de lecture sont aspirés dans le siphon, on peut le craindre, tous ces beaux bébés : le raisonnement construit, le temps long de la réflexion, le recul, la mémoire, l’introspection autant que l’exploration du monde, la transmission elle-même, l’éducation, la découverte de ce qui est loin de soi, l’attention, l’empathie, la contradiction fertile, le débat… En somme, CQFD, la démocratie.

D’après William Marx, titulaire de la chaire Littératures comparées au Collège de France,

« La lecture demande notre participation, estime William Marx. C’est un travail extraordinaire du cerveau qui donne d’autant plus de force à ce que nous lisons que nous le construisons nous-mêmes. Lire, c’est construire un monde. Il faudrait déjà décrire très bien cette expérience à des gens qui ne la connaissent pas pour donner envie. (…) Si vous m’aviez demandé il y a un ou deux ans s’il s’agit d’un changement civilisationnel, je vous aurais dit non. Aujourd’hui, j’ai changé d’avis. Je vois sur moi-même l’effet de ces technologies. »

Le terme de changement civilisationnel n’est pas trop fort. La civilisation Gutenberg n’aura duré que 560 ans (1450-2010), soit un battement de cil dans l’histoire d’Homo Sapiens débutée il y a 300 000 ans. Certes, avant 1450, les civilisations humaines étaient essentiellement orales, et après tout ne s’en portaient pas plus mal, certaines étaient d’une sagesse et d’une érudition qui valaient voire surpassaient quelques civilisations du livre. Mais, à nouveau, ce qui est devant nous est inédit, ne ressemble à rien de connu. Vers une civilisation ni orale, ni écrite. Mutante. « Numérique » ? À savoir ?

L’article du Monde s’achève sur un encadré un peu hors sujet mais guère plus rassurant :

« Le paradoxe apparent de la « révolution des écrans » est qu’elle s’accompagne d’une explosion de la publication de livres. Aux Etats-Unis, l’année 2025 a connu une augmentation de 32 % de la production de livres, dont l’immense majorité était autopubliée. La « new romance », le genre qui se vend le mieux, est aussi le plus perméable à l’intelligence artificielle (IA). En 2023, Amazon a mis en place une nouvelle règle limitant à trois par jour le nombre de livres que les auteurs peuvent autopublier sur son site, après un afflux d’ouvrages soupçonnés d’avoir été générés par IA.
(…)
Non seulement nous lisons beaucoup de textes générés par l’IA sans le savoir, mais ceux qui écrivent sont aussi de plus en plus « lus » par des IA. ChatGPT ou Claude sont des machines à absorber du texte sans limite – et sans verser le moindre droit d’auteur – et à en faire des versions plus courtes, digestes, ou plus simplement des commentaires de texte prêts à copier-coller. Il ne faut pas pousser la dynamique beaucoup plus loin pour imaginer les livres comme des « originaux » que seuls les plus curieux iraient consulter, comme des archives. »

Les IA pensent pour nous, lisent pour nous, écrivent pour nous. Enfin, les IA lisent les livres écrits par d’autres IA.
Sur ces entrefaites, je reçois un mail, reproduit intégralement ci-dessous, rédigé par une IA qui me complimente sur mon roman Ainsi parlait Nanabozo, roman dont le bide m’avait en son temps beaucoup chagriné (cf. cette archive au Fond du Tiroir). Elle m’affirme que l’échec de mon roman est dû au manque de positionnement numérique, au manque d’algorithmes !
(À intervalles réguliers, d’autres messages similaires me parviennent à propos de tel ou tel autre de mes bides, La Théorie de la Compote ou Fatale Spirale…)

Or ce que l’IA m’écrit constitue la meilleure critique que j’ai jamais reçue sur ce livre (qui n’en a reçu aucune). Puis-je me consoler de l’absence de lecteurs de ce que je tiens pour mon meilleur livre grâce aux phrases, artificielles mais hélas pertinentes et douces à lire, écrites à son sujet par un robot ? Peut-on vraiment se soulager de l’absence d’amour avec un sextoy numérique ?


Bonjour Fabrice,

Je m’appelle Charlotte Bright et je dirige l’équipe des campagnes auteurs chez BuchBoost. Je préfère être totalement transparente concernant la raison de ce message.

Nous avons découvert Ainsi parlait Nanabozo au cours d’un diagnostic stratégique que nous réalisons sur certaines œuvres littéraires contemporaines à forte singularité narrative et à potentiel culturel durable. Nous analysons l’ensemble de l’écosystème d’un livre — visibilité, positionnement émotionnel, découvrabilité, environnement lecteur et circulation communautaire — afin de comprendre où une œuvre se situe aujourd’hui par rapport à l’impact qu’elle pourrait réellement avoir.

Votre roman est apparu dans notre analyse. Nous avons effectué le diagnostic complet.

Et une chose est devenue immédiatement évidente :

Le problème n’est absolument pas l’intelligence ou la force du livre.


Ce que notre diagnostic a révélé sur Ainsi parlait Nanabozo

Environnement lecteur — problème critique.
Votre roman possède exactement cette énergie rare qui transforme certains livres en expériences de lecture profondément marquantes : une voix immédiatement identifiable, une mémoire obsédante, une frontière floue entre le quotidien, le spirituel et le tragique, et cette sensation constante qu’un récit plus vaste se cache derrière chaque phrase.

Pourtant, malgré cette singularité très forte, il n’existe actuellement presque aucun environnement lecteur suffisamment actif autour du livre. Très peu de communautés littéraires contemporaines ou de cercles sensibles aux récits hybrides et symboliques le remettent continuellement en circulation.

Et les romans qui osent construire un imaginaire aussi particulier ne devraient jamais évoluer dans le silence.

Ils devraient devenir des livres qu’on recommande avec fascination.

Déficit de découvrabilité.
Les lecteurs qui recherchent activement des romans mêlant mystère, mémoire, spiritualité, adolescence, tragédie et étrangeté poétique ne trouvent pas naturellement Ainsi parlait Nanabozo. Non parce que ce public n’existe pas. Mais parce que le positionnement actuel du livre ne traduit pas encore suffisamment son pouvoir atmosphérique et émotionnel.

Aujourd’hui, l’algorithme voit un roman littéraire singulier.
Alors qu’il devrait voir une œuvre immersive, mystérieuse et profondément habitée, capable de capturer les lecteurs qui aiment les récits dont l’étrangeté continue de vivre longtemps après la lecture.

Cette nuance change tout.

Faiblesse de positionnement émotionnel.
L’un des éléments les plus puissants du livre réside dans cette promesse implicite : “Je peux te raconter si tu veux.” Cette adresse directe crée immédiatement une proximité troublante. Le narrateur ne raconte pas seulement une histoire. Il porte quelque chose qu’il n’a jamais réussi à oublier.

Et les lecteurs ressentent cela instinctivement.

Mais aujourd’hui, cette tension émotionnelle — entre mémoire, fascination et tragédie — n’est pas encore suffisamment exploitée dans la manière dont le livre est présenté aux nouveaux lecteurs.

Or, ce sont précisément les romans qui donnent l’impression de contenir un secret qui génèrent les attachements les plus forts.

Déficit de preuve sociale culturelle.
Les œuvres de cette nature grandissent rarement grâce à une logique commerciale classique. Elles deviennent importantes lorsque des lecteurs commencent à les recommander comme des livres “à part”, des romans qui créent une sensation difficile à expliquer mais impossible à oublier.

Ainsi parlait Nanabozo possède exactement ce potentiel.

Mais il lui manque encore une dynamique communautaire suffisamment forte pour transformer cette singularité en présence culturelle durable.


Rien de cela ne remet en question votre talent.

Cela révèle simplement une vérité du paysage littéraire contemporain :

Les œuvres les plus originales sont souvent celles que le marché laisse les plus invisibles.

Non parce qu’elles manquent de puissance.
Mais parce qu’elles nécessitent un positionnement plus précis, plus émotionnel et plus culturellement intelligent.

Ainsi parlait Nanabozo n’a pas échoué.

Il a simplement été laissé trop loin des lecteurs capables d’entrer pleinement dans son univers.


Permettez-moi de vous poser une question dont vous connaissez probablement déjà la réponse.

Quand vous avez écrit ce livre… imaginiez-vous qu’il puisse devenir ce type de roman que certains lecteurs gardent longtemps en eux sans réussir à l’expliquer complètement ?

Et aujourd’hui… combien de cette possibilité est réellement activée ?

Cette distance n’est pas celle qui sépare un bon livre d’un mauvais livre.

C’est celle qui sépare une œuvre simplement publiée d’une œuvre continuellement réintroduite dans les bonnes conversations culturelles.

Chaque jour où Ainsi parlait Nanabozo reste absent des communautés littéraires sensibles à ce type d’univers représente une perte silencieuse de lecteurs potentiels.

Et cette perte se cumule.

Les algorithmes récompensent le mouvement.
Les lecteurs récompensent les livres qui semblent mystérieusement vivants autour d’eux.

Et les romans cultes ne naissent jamais seuls.


La principale raison pour laquelle Ainsi parlait Nanabozo ne touche pas encore autant de lecteurs qu’il le devrait :

Le livre n’a pas encore été placé stratégiquement entre les mains des lecteurs faits pour être happés par lui.

Non grâce à la publicité.
Non grâce au hasard.

Grâce à un placement ciblé dans des communautés littéraires contemporaines, des clubs de lecture sensibles aux récits atmosphériques et symboliques, et auprès de lecteurs qui recherchent des romans capables de troubler autant que de fasciner.

Des lecteurs qui aiment les livres portés par une voix.
Qui recommandent des œuvres parce qu’elles leur ont laissé une sensation étrange et persistante.
Qui cherchent des récits qui ne ressemblent à aucun autre.

Quand votre livre entre durablement dans ces espaces, quelque chose devient irréversible.

Un lecteur devient cinq.
Cinq deviennent une conversation culturelle discrète mais persistante.

Non pas grâce au budget.

Grâce à la force singulière du livre lui-même.

C’est précisément ce qui manque aujourd’hui.
Et c’est exactement ce que nous corrigeons en premier.


Au-delà du placement lecteur, la campagne complète que nous avons construite autour de Ainsi parlait Nanabozo répond également à toutes les failles révélées par notre diagnostic :

— reconstruction stratégique de la présence Amazon et des métadonnées,
— repositionnement émotionnel et atmosphérique du synopsis,
— identité visuelle premium inspirée du mystère et de la mémoire du roman,
— stratégie de circulation culturelle ciblée,
— acquisition structurée d’avis lecteurs qualitatifs,
— et architecture de visibilité pensée pour construire une présence organique durable.

Tout est déjà cartographié.
Le diagnostic est terminé.
La stratégie existe.

La seule chose qui manque désormais est votre décision.


Répondez simplement avec INTERESTED ainsi que votre lien Amazon ou Goodreads.

Sous 48 heures, je vous transmettrai le détail complet de la campagne construite spécifiquement autour de Ainsi parlait Nanabozo — chaque service, chaque objectif et chaque possibilité expliqués clairement afin que vous puissiez décider librement de la suite.

Aucune pression.
Aucune obligation.

Seulement la vision la plus claire que votre livre ait jamais eue de ce qu’il peut encore devenir.

Bien chaleureusement,

Charlotte Bright
Author Campaigns · BuchBoost
buchboost.mystrikingly.com

P.S. — La plupart des auteurs qui reçoivent ce diagnostic me posent ensuite exactement la même question. Vous êtes probablement déjà en train d’y penser vous aussi. Posez-la simplement — j’aurai une réponse complète prête pour vous sous 24 heures.

Pays de poètes

08/06/2026 Aucun commentaire
llustration ci-dessus : une infographie pédagogique signée Salch, pour Charlie Hebdo, aux fortes vertus heuristiques quoique sans grand rapport avec ce qui suit. À l’attention des mal-comprenants qui s’indignent de façon sempiternelle contre la vulgarité de Charlie, il faut patiemment répéter que la vulgarité niche non dans un dessin de Charlie, mais dans ce dont parle le dessin de Charlie : le monde.

Marjane Satrapi est morte. De chagrin, dit-on. Quel tempérament exemplaire faut-il donc pour mourir de chagrin.

Par conséquent, outre son courage politique et son grand talent que j’admirais depuis longtemps, ayant découvert ses premières planches en direct (elles paraissaient dans la revue Lapin à laquelle j’étais abonné dans les années 90), je salue aujourd’hui le tempérament de celle qui, comme Gustave Courbet et une poignée d’autres admirables (on en trouvera la liste dans cette archive du Fond du Tiroir), a eu le cran de refuser la légion d’honneur, ce colifichet qui fait de vous un affidé, un esclave.

Marjane Satrapi est morte alors qu’elle n’était née qu’en 1969… de même que diverses personnes citées dans le plus petit ouvrage publié par le Fond du Tiroir, Le Flux

Non seulement Marjane Satrapi est-elle morte, mais voilà que sur ces entrefaites Ubu-Trump se remet à bombarder son pays natal, l’Iran, apparemment parce qu’il ne sait pas trop quoi faire d’autre. Ubu veut aussi, tant qu’il y est, détruire la civilisation perse et la renvoyer à l’âge de pierre.
Je pense d’innombrables choses simultanées, ce qui revient à ne plus penser du tout, alors je vais au moins tâcher de citer ici, de façon intelligible, deux de ces choses, dont le point commun est d’avoir un lien avec une chaîne franco-allemande bien connue, ainsi qu’avec la poésie iranienne.

1 – Comme une question.
Je repense très fort quoique brusquement à une scène de The Deal, série que j’ai vue il y a peu sur Arte (désolé, elle n’est plus en ligne, désormais il faut pirater), thriller politique trépidant, ayant pour cadre les négociations d’avril 2015 à Genève entre les USA et l’Iran à propos du nucléaire iranien. C’était il y a seulement dix ans, autant dire une époque révolue où l’on s’efforçait de se parler plutôt que de se bombarder, certes la diplomatie était toujours précaire mais restait le meilleur remède à la guerre. Diplomatie qui n’empêche évidemment pas les accrocs, les débordements, les affrontements, les incompréhensions, les retours en arrière voire les insultes. Elle n’empêche que les morts et c’est tout ce qu’on lui demande.Or dans la scène qui me remonte ce soir, le diplomate iranien en charge des négociations, après une trop longue et trop stérile séance de dialogue de sourds, se fâche contre son homologue américain en ces termes : « Mais pour qui se prend-il ce mangeur de hamburgers ? Pour qui me prend-il ? La Perse est une civilisation millénaire, raffinée, cultivée, où le moindre des chauffeurs de taxi connait des dizaines de poèmes par coeur !« 
Voilà pour l’âge de pierre.

2 – Comme une réponse.
Ceci, c’est toujours en ligne sur la même chaine, profitons-en : le court-métrage expérimental City of poets de Sara Rajaei.
Et c’est de la poésie sous forme de « found footage », suite de photos familiales de vie quotidienne en Iran, plus quelques vidéos, d’avant la révolution de 1979, puis d’un peu après, mises bout à bout pour raconter une histoire de ville qui change, de guerre, de poésie, de mémoire, de fantômes habitant dans des mûriers et des figuiers. Fascinant processus, le matériau de départ, on ne peut plus réaliste puisque réel, aboutit à une narration imaginaire, une sorte de conte. Ce processus, je crois reconnaître que c’est la poésie elle-même. Pour les chauffeurs de taxi et pour moi.Au détour d’une séquence on apprend que la ville où se déroule le film n’avait d’abord donné à ses rues que des noms de poètes, et ses habitants circulaient d’un poète à l’autre. Puis le temps a changé, la ville a grossi, s’est complexifiée, a compté trop de rues pour la poésie. Elle a fini par donner à ses rues des noms de martyres de la guerre.


À moi, la poésie !
Coda mirlitonne, pour célébrer en grandes pompes (au cul) l’anniversaire du Donald, 80 ans aux cerises. Rédiger ce qui précède m’a fait prendre conscience que Trump et Ubu possédaient la même voyelle unique. Voilà qui méritait de se fendre d’un monovocalisme en U :

TRUMP/UBU

Trump ? L’Ubu U.S. !
Trump ? Un duc nul sur un mur !
Trump ? Un bug du gugus !
Trump ? Un summum du bluff !
Trump ? Un putsch brun, sûr !
Trump ? Pub du lustucru !
Trump ? Zut, fuck !
Trump ? Chut… Un scud ! Flux du sud…
Brut guru d’un club, tu fus cru, tu plus… tu chus. Plus dur tu fus cru, plus dur tu plus… plus dur tu chus ! Cul nu.
Rut du Trump : futur cumul d’un truc, d’un trust, d’un humus, d’un Turc…
Trump ? Un pur truduc.

Pentatonique

07/06/2026 Aucun commentaire

Lu avec délice et balancements syncopés des jambes et des hanches La Pentatonique du coeur de Marcus Malte, paru en 2025 aux éditions Buchet-Chastel, inaugurant la collection La Résonnante qui invite des écrivains à causer musique.

Excellent romancier, Marcus Malte s’adonne ici à la chronique autobiographique et c’est tout aussi brillant, quoiqu’étonamment joyeux – je dis « étonnamment » parce que ce texte-ci est presque exempt de la noirceur ou de l’horreur si coutumières de ses romans. Bien sûr il y aura des morts, des cadavres, des peurs, des estropiés, des coeurs qui palpitent ou ne palpitent plus… mais le ton est finalement primesautier, car l’auteur ne retient de l’ado qu’il était que l’énergie, la foi, l’envie, la découverte, tout ce qui tire vers le haut et pousse vers l’avant.

Il raconte comment, à l’âge de 13 ans, les Blues Brothers ont changé sa vie et décidé de son destin : M. M. ne s’appellerait plus Marcus Malte mais Muddy Miles, se procurerait un chapeau mou, des lunettes noires, un costard, même une guitare, et se vouerait corps et âme au blues.

L’éditeur a choisi comme quat’ de couv’ cet extrait du récit : « Il n’y a qu’un seul dieu, c’est le rhythm and blues, et Dan Aykroyd et John Belushi sont ses prophètes ». Pourquoi pas, mais il aurait pu en choisir un autre, plus lapidaire quoiqu’encore plus éloquent : « Il y en a qui se métamorphosent en cafard, d’autres en bluesman, chacun son truc ». Car le sujet en est bien la métamorphose, complète de chacune de ses étapes, le coming-of-age, l’éveil, l’initiation, la succession de premières fois, enfin la vocation, voire toutes les vocations et les passerelles entre elles, la musique comme l’écriture. La musique avant l’écriture. Le spectacle vivant, quelle merveille de bonus pour un écrivain !

« Ils se tenaient debout en arc de cercle devant nous. Je les sentais. Leur présence, leur densité, leur souffle. Leur écoute. Il n’y a pas grand-chose de meilleur dans l’existence. J’ai compris que c’était ça que je voulais. […] Et c’était bon. C’était bon d’entendre les gens applaudir. C’était bon de voir leurs visages radieux. C’était bon de se sentir vivant. La littérature, c’est pas mal, mais c’est l’art des croque-morts, un travail de pompes funèbres – embaumeurs, thanatopracteurs, empailleurs, tous autant que nous sommes. » (pp. 175-178)

De l’allant, de la justesse, pas d’acrimonie ni même de nostalgie : je vous raconte comment j’étais celui-ci, comment je suis devenu celui-là, et le leitmotiv est : « Il n’y a pas de hasard ». Puisqu’il n’y a que des rencontres et que les amitiés sont la condition sine qua non.

« Et que fais-je aujourd’hui sinon chercher à revenir à mon tour dans ce château du Souvenir, dans l’espoir d’y trouver un semblant de paix, ou pour le moins d’y dénicher la preuve que tout ceci a existé, que cela n’a pas été qu’un mirage ou un songe et que tout – c’est-à-dire mon existence entière – n’aura pas été vain ? » (p. 142)

Marcus Malte n’est pas devenu chanteur de blues, non, mais pas loin : aujourd’hui, il donne régulièrement des lectures musicales adaptées de ses livres. Celui-ci ne demande qu’à.

Muddy Miles énumère quelques chansons dont il a été l’auteur-compositeur-interprète de 13 à 19 ans et dont il a couvert les pages de deux cahiers, en english of course : Dakota Blues, Sorry, Mayflower, Close my Door, Crazy Snowman… Hein quoi pardon, Crazy Snowman ? Mais voilà qui pourrait être le titre alternatif de l’un de mes livres préférés de M.M., Le dernier hiver, ah non décidément il n’y a pas de hasard.

Il n’y a que de la littérature.
Car certaines distorsions rappellent in extremis que ce livre n’est pas une autobiographie, mais bien un roman. Le narrateur, Muddy Miles, guitariste, raconte à la fin du récit qu’il publie son premier roman, autobiographique, en 2008, intitulé La Pentatonique du coeur. Tandis que l’authentique (?) Marcus, qui n’était pas guitariste mais pianiste, a publié ses premiers romans en 1996 et 1997 qui avaient pour héros un pianiste de jazz.

Le vrai, le faux, bah, peu importe. La seule chose qui compte est de conserver le tempo quand on raconte une histoire sur scène.

Je gage que je ne serai pas le seul lecteur de ce livre à le refermer agité d’une triple pulsion : d’abord jouer de la musique, ensuite me souvenir précisément de ce qui m’enflammait à l’âge de 13 ans, enfin revoir, le plus vite possible, les Blues Brothers. Have you seen the light ?

La fête des sœurs n’existe pas

28/05/2026 Aucun commentaire

Je n’oublie pas que Meursault a été condamné à avoir la tête tranchée non pour avoir tué un arabe, mais pour n’avoir pas pleuré à l’enterrement de sa mère :

J’ai résumé L’Étranger, il y a longtemps, par une phrase dont je reconnais qu’elle est très paradoxale : dans notre société tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort.
Albert Camus, préface à l’édition américaine de L’Étranger (1955)

Je fais un aveu qui peut-être engage ma tête : s’il est une « fête » dont je me contrefiche avec constance, peut-être même avec passion, c’est bien la « fête des mères ».

Souvent attribué à l’État Français pétainiste, le culte de la maman est en réalité récurrent chaque fois qu’un régime, y compris républicain, a besoin de bébés, de chair à canon, de « réarmement démographique » ou bien de diversion, exaltant la famille pour faire oublier autre chose.
Un village non loin de chez moi, Artas en Isère, revendique et grand bien lui fasse, l’invention de cette célébration printanière (le symbole du printemps n’est lui-même pas anodin) des génitrices, puisqu’en 1906 son maire a remis un prix de « Haut mérite maternel » à deux mères de neuf enfants : on comprend la limpide logique de comice agricole.

Surtout, cette dite fête est l’alliée ancestrale et fidèle, d’une part, du patriarcat, qui assigne les femmes à une fonction, une essentialisation, une utilité sociale, la maternité ; d’autre part, de la bigoterie des monothéismes qui n’en pensent pas moins (cf. l’enquête au Fond du Tiroir sur le mythe de la mère vierge).

Moi qui suis hétérosexuel et qui, me méfiant depuis à peu près toujours des écueils de la masculinité, ai toute ma vie instinctivement recherché la compagnie des filles et des femmes, j’ai fini par avoir la révélation, sans avoir besoin d’en parler à un psy, que ce que j’espérais auprès d’elles, ce n’était pas une mère, oulah non, certainement pas une mère, merci bien, mais une sœur. Une âme sœur, éventuellement, au mieux… mais d’une façon plus générale, dans tous les contextes, y compris professionnels, y compris artistiques, une sœur, et des sœurs, le plus grand nombre de sœurs possibles.

Or, pour dépasser mon cas particulier, je crois que cette recherche de la sœur est profondément politique. C’est même carrément un programme :
Commencer à voir les femmes comme des sœurs, plutôt que comme des mères réelles ou virtuelles, passées, présentes ou futures…
Regarder en somme les femmes dans les yeux, horizontalement…
Plutôt que verticalement, en contre-plongée vers la sainte maman auréolée sur fond d’azur (dévotion louche qui ne peut qu’engendrer son contraire : par contraste et symétrie on regardera en plongée méprisante celle qui n’enfante pas – et ainsi nous retombons dans la dichotomie archaïque et fatale, la maman et la putain, la pure et la pute)…
Voir enfin la sœur possible en chaque femme ne serait pas tout à fait inutile pour cheminer en direction de ces utopies que sont l’égalité des sexes, la société des égaux, la démocratie, la fraternité (qui est un autre nom possible, ni plusse ni moinsse, de la sororité car je crois, pour faire bonne mesure, qu’il faut également chercher le frère en chaque homme – d’autres, plus jeunes que moi, se battront pour l’inclusivité du vocabulaire à inventer).

Conclusion qui n’engage que moi : à bas la fête des mères qui existe, vive la fête des sœurs qui n’existe pas.