La trahison

29/09/2026 Aucun commentaire

Le 14 mai 2011 dans l’hôtel Sofitel de New York, Dominique Strauss-Kahn violait une femme de ménage. Par cette agression, il sabordait sa carrière politique alors qu’il était donné gagnant aux élections présidentielles de 2012.
Je viens d’enchaîner sur ce sujet : une série documentaire, Chambre 2806 réalisée par le comédien Jalil Lespert ; un film de fiction, Welcome to New York d’Abel Ferrara ; un roman, L’enculé de Marc-Edouard Nabe.

Je laisse de côté le documentaire, fort bien fait et qui, se contentant de reconstituer les faits, respecte ma position de spectateur, à la bonne distance, celle du recul analytique et rétrospectif (à l’exception des apparitions de maître Richard Malka qui m’ont soulevé de dégoût : lui que j’avais tant admiré ailleurs, notamment pour Dieu peut se défendre tout seul ou pour l’affaire Mia, avec épouvante je le découvre complaisant et minimisant le viol sous couvert du « libertinage » et de la soi-disant « liberté » de son client DSK, enfin quoi, c’est si peu de chose voyons, c’est la France, on sait s’amuser… En fin de compte Malka n’est qu’un avocat, c’est-à-dire un mercenaire).

En revanche les deux fictions, le film et le roman, m’ont fait violence.
Formellement, le film est irritant dans ses scènes improvisées (même s’il est plus convaincant dans ses scènes écrites), comme si l’affaire n’était qu’un sujet pour exercice de l’Actors Studio, et le roman est horripilant par ses sarcasmes répétitifs, comme si l’affaire n’était qu’une matière à grasse plaisanterie.

Mais surtout, en mettant en scène l’impunité des riches et des puissants (y compris ceux dits « de gauche », ce masque ne faisant aucune différence) et de leurs pulsions, le film autant que le roman m’ont flanqué une nausée des profondeurs, comme si une main pressait ma nuque, me forçant à plonger le nez dans une merde chiée par Dominique Strauss-Kahn dans une cuvette en or afin que j’en apprécie l’odeur.

Le film et le livre sont aussi dégueulasses, aussi vulgaires, aussi cyniques que l’affaire dont ils s’emparent – cela signifie peut-être qu’ils sont réussis ? Heureusement, Ferrara n’est pas mon cinéaste préféré, Nabe n’est pas mon écrivain de chevet, donc je m’en remettrai. Mais je me sens sali.
Au fait, dans Welcome to New York il est perturbant quoique d’une certaine perverse façon, savoureux de voir Strauss-Kahn incarné par Gérard Depardieu, cet acteur qui tomberait peu après pour le même genre de raisons mais qui, pour l’heure, pouvait encore se gargariser de la fascination shakespearienne qu’il éprouvait pour son personnage – il faut bien reconnaître hélas que, dans le rôle, Depardieu est parfait.

Il y a quelque chose de morbide chez moi. Je ne sais pas pourquoi j’ai tenu à m’infliger une telle violence, pourquoi cette affaire répugnante me passionne autant, quinze ans après les faits. Ou plutôt je sais, je crains de savoir. Le crime de Dominique Strauss-Kahn est l’un des deux points de bascule de la damnation de la gauche dite de gouvernement, l’autre étant, l’année suivante en 2012, le compte caché du margoulin Jérôme Cahuzac.
La trahison du peuple puis l’impunité qu’incarnent Strauss-Kahn et Cahuzac, chacun s’étant refait entre temps une carrière (Cahuzac redevenu médecin, Strauss-Kahn prospérant en vendant ses conseils dans les milieux d’affaire et auprès de chefs d’état), sont les prémices de la crise que traverse aujourd’hui la démocratie française et dont nul ne sait encore si elle s’en relèvera.

Traduire du français au français

27/09/2026 Aucun commentaire

J’aime, tous les deux jours, lire sur Facebook André Markowicz, qui est l’une des raisons pour lesquelles je ne quitte pas ce réseau dit social.

Certains jours, le journal (appelons-le journal) de Markowicz m’instruit sur les conflits en cours, particulièrement la guerre en Ukraine ou à Gaza, et ces posts-ci, géopolitiques, font d’ailleurs un tabac, re-partagés d’innombrables fois ; d’autres jours il me passionne, et ces posts-là, poétiques, ont une audience nettement plus restreinte, en me parlant de littérature, de métrique, d’auteurs russes, de traduction (théorie et pratique), en somme en me parlant de son métier.

Il m’autorise à me pencher au-dessus de l’atelier, je vois comment naît un texte, j’observe le geste, il est superbe, lent, et profondément humain (a contrario, ce que Markowicz dit à propos de l’IA est très intéressant aussi).

Aujourd’hui, il a partagé la traduction d’un poème, sombre mais chatoyant, sur le deuil, sur le deuil d’un autre, À un ami de Konstantin Batiouchkov, écrit en 1815.

Konstantin Batiouchkov
À un ami (Piotr Viazemski), 1815
Ceux d’entre vous qui me suivent depuis quelques années savent l’amour que je porte, depuis très très longtemps, à Konstantin Batiouchkov (1787-1855 — fou depuis 1821). J’ai traduit beaucoup (pas assez) de ses poèmes pour le « Soleil d’Alexandre », publié en 2011, puisqu’il est, pour Pouchkine, l’un de ses aînés, avec Vassili Joukovski (1783-1852) et Piotr Viazemski (1792-1878). J’ai parlé ici, et très souvent, de l’importance qu’il a pour Ossip Mandelstam, dont j’ai traduit-sans-traduire (en faisant un mot à mot commenté) le poème d’hommage qu’il lui a écrit en 1932, comme j’ai souvent évoqué sa présence dans l’œuvre de Guennadi Aîgui. Et, aussi, sa présence dans mes propres textes non-traduits, comme une figure tragique, de la recherche d’une harmonie impossible.
*
En 1811, Batiouchkov avait écrit un poème consacré à la mort de Varvara Ivanovna Kokochkina, épouse Fiodor Fiodorovitch Kokochkine, – l’un des proches du cercle d’amitié qui s’était formé autour des trois poètes. Ce poème est fondamental dans la littérature russe parce qu’il est le premier dans lequel Batiouchkov a essayé de donner à la langue russe ce qu’il appelait «une couleur italienne», une douceur, une musicalité (en particulier par l’usage des voyelles et des consonnes liquides). Ce poème, je l’avais traduit pour «Le Soleil d’Alexandre». Les amis se réunissaient, à Moscou, le plus souvent chez le prince Piotr Viazemski, héritier, à l’époque, d’une immense fortune et d’un très très grand nom… De Viazemski aussi, – qui allait devenir un des amis les plus proches de Pouchkine, – j’ai traduit un certain nombre de textes.
En 1812, Moscou a été détruite. – Batiouchkov parle, vous verrez, d’une «maison ravagée». Concrètement, Viazemski (âgé de 20 ans, et qui avait fait une dette de jeu de 100.000 roubles – une somme absolument faramineuse, équivalent à quelque chose comme plusieurs dizaines de millions d’euros) avait vendu son hôtel particulier en mars (bien avant l’invasion), mais, vous savez, là encore, si vous me suivez, qu’en Russie, le concept de « maison » ne désigne pas obligatoirement une maison physique.
Le poème de Batiouchkov est écrit en 1815 (on n’est pas sûr des dates précises), et il est dédié «À un ami». Nous savons que, cet ami, c’est Piotr Viazemski. 1815, c’est donc quatre ans après la mort de «Lise» (ainsi nommée par souci d’euphonie… En russe, dans les deux poèmes, elle est «Lila», mais j’avais, – et, je crois, à juste titre, – préféré «Lise» pour le poème de 1811, parce que j’avais besoin d’un mot dont la voyelle d’appui est le i, et d’un monosyllabe), et c’est trois ans après l’invasion de Napoléon. La vie a eu le temps de se réinstaller. Comment se fait-il que même les ombres amies finissent par disparaitre, et qu’est-ce que cette « sagesse » humaine, mondaine, qui cherche un sens à ça ?…
J’ai porté cette traduction pendant une bonne semaine – elle n’entrera pas dans « Le Soleil », puisque le livre est fait. Elle ira donc ici, dans ma maison sans lieu de Facebook.
*
Jeune sage, dis-moi, à quoi nous retenir ?
—-Nous avons bu la coupe pleine,
L’ambroisie du savoir et celle des plaisirs
—-Dans un domaine d’ombres vaines.

Où s’est fondu l’éclat fugace des festins ?
—-Du vin reste-t-il quelque chose ?
Et du brillant savoir de nos esprits mondains ?
—-Où sont ton Falerne et nos roses ?

Et ta maison, séjour du bonheur ?… Ravagée…
—-L’ortie y pousse après l’orage.
Mais je l’ai reconnue. J’y dépose, affligé,
—-Ces mots du cœur, vibrant hommage.

Sur sa cendre éloquente, au soir, quand tout se tait,
—-Vesper rougeoie d’un feu de glace.
Dans le nord ténébreux, ton ami s’y repaît
—-En méditant le temps qui passe.

Dans la mélancolie que j’ai toujours goûtée,
—-Dans la fraîcheur et la mollesse,
Du feu des passions et de la satiété
—-Je me défais avec tendresse.

Me croiras-tu ? ici, sur ces cendres sacrées,
—-Laissant les roses, les couronnes,
Submergé de douleur, je reviens déplorer
—-La beauté qui nous abandonne.

Éphémères errants, nous mesurons nos jours
—-De deuil en deuil, de tombe en tombe, –
Nous croyons retrouver nos amis, nos amours :
—-Ce sont nos rêves qui succombent.

Parmi tous tes amis, ici, combien de temps
—-La douce Lise brilla-t-elle ?
De favorables cieux lui offraient, éclatants,
—-Tout le bonheur d’une mortelle.

Le don de l’entretien, le goût de la beauté,
—-L’œil vif et l’âme qui palpite,
Le port de quelque Muse et sa simplicité, 
—- Le charme pur d’une Charite.

Toi aussi, oubliant le vain bruit des festins,
—-Tu jubilais à ses répliques
Comme dans le désert ferait un pèlerin
—-Qui trouve une fleur magnifique.

La fleur a disparu comme le rêve heureux…
—-Souffrant dans ses affres ultimes,
Vers ses amis présents elle tourna les yeux :
—-Ce regard d’adieu, nous le vîmes.

Mais aujourd’hui, qui sait si l’amitié l’oublie ?
—-Le temps assourdit la tristesse
Et l’ombre immaculée, souillée de calomnie,
—-Souffre à présent qu’on la délaisse.

Vanité d’une vie où les élans sont vains !
—-L’amitié même est si fugace !
Mais où pourrait briller dans un éclat sans fin
—-La flamme vive de la grâce ?

J’ai remué en vain les chartes du passé,
—-Les sombres livres de l’Histoire,
Des sages les discours, les leçons ressassées…
—-Bruyants silence, vains grimoires.

Comme une plume au vent portée de ci de là
—-Quand la tempête se déchaîne,
Comme un esquif battu par les vagues, si las
—-D’errer qu’il voit sa mort prochaine, –

J’errais, me torturant, mon âme à l’agonie,
—-Ma vie n’était que nuit confuse ;
Les doutes étouffaient la flamme du génie,
—-Je voyais vaciller la Muse.

Tremblant, épouvanté, j’interrogeai mon cœur :
—-Le jour se fit, mes yeux s’ouvrirent.
Je ressentis la foi, cet encens salvateur,
—-Et je vis l’espérance luire.

J’avance vers la mort d’un pas illuminé
—-Pour affranchir de la poussière
Les habits de l’errant et sentir rayonner
—-L’âme nimbée de sa lumière.

1815.
*
Ce poème, tragique, et l’un des plus beaux que je connaisse sur la foi, est aussi mystérieux pour ses lecteurs. Quelles sont ces « calomnies » qui accablent, par exemple, l’ombre de « Lise » ? Nous ne le savons pas, et, sans doute, nous n’avons pas à le savoir – même si Viazemski le savait, lui. 

Et puis, un dernier point, sur le Falerne… C’est évidemment le vin de Catulle, celui des festins, et du poème 27 « Jeune esclave qui verse un vieux Falerne/ Verse-moi une coupe plus amère… » – et c’est ce poème que Pouchkine va traduire en 1832. La « maîtresse du festin » de Catulle s’appelle Postumia. Mais Batiouchkov dit bien « ton » Falerne : c’est Viazemski qui régalait…

Je sens tellement de générosité dans les partages de Markowicz (partage : voilà un concept ancestral que Facebook n’a pas inventé à coup d’icône, et qui lui survivra) que je me permets d’y lire une invitation à considérer que le travail n’est jamais fini, un encouragement à mettre la main à la pâte. Alors, outrecuidant, j’ai l’idée de retraduire sa traduction. Je ne risque pas de me frotter à l’original russe, mais l’envie me prend de retravailler le texte français, de le chercher à nouveau, dans une autre direction.
Par exemple, ce quatrain :

Toi aussi, oubliant le vain bruit des festins,
—-Tu jubilais à ses répliques
Comme dans le désert ferait un pèlerin
—-Qui trouve une fleur magnifique.

… Il est fort beau, pourtant je suis tenté de le chambouler, pour voir l’effet, comme on changerait la déco, la couleur ou la musique de fond. Je cherche une variation, une autre structure. Tel quel, le quatrain alterne rimes masculines sur les alexandrins et féminines sur les octosyllabes, distribution que le traducteur réitère d’ailleurs très souvent tout au long du poème. Or ce que je tente est l’inversion de cet ordre. Car la succession féminin-puis-masculin, plus à mon goût, « sonne » davantage classique que le contraire proposé par la traduction originale (sic), masculin-puis-féminin.
Ce qui donne, au pied levé :

Toi aussi, par-dessus les discours et les verres
—-Tu riais de ses joyeux traits
Ainsi qu’un pèlerin cueillant dans un désert
—-La fleur plus rare et colorée.

Je suis convaincu que « traduire » peut se faire au sein d’une même langue. Je crois que la traduction se fait même, au quotidien, essentiellement ainsi, et en permanence. Je ne sais pas ce qu’André Markowicz en pense. Mais je le cite, extrayant ces mots d’un autre post :

Traduire, je ne cesse de le redire, ce n’est pas transformer l’autre en soi, mais trouver en soi de quoi accueillir l’autre, – avec la gratitude que nous devons sentir envers celui qui nous ouvre des voies nouvelles en nous disant nous-mêmes.

De toute façon

18/09/2026 Aucun commentaire

« Il se produit dans le monde des choses extraordinaires, disait-il à Ursula. Pas plus loin que l’autre côté de la rivière on trouve toutes sortes d’appareils magiques tandis que nous autres continuons à vivre comme des ânes. »
(Gabriel Garcia Marquez, Cent ans de solitude, et José n’a encore rien vu, rien du tout, nous ne sommes qu’à la page 16, il en reste plus de 400…)

Le temps passe, de toute façon.

Je ne peux témoigner que de mon quotidien, c’est-à-dire de mes lectures de ce matin.

Primo, j’ai lu un article détaillé, documenté, accablant sur la folie spatiale et mégalomane d’Elon Musk qui bouche le ciel de ses satellites, sa « constellation », 15 000 satellites de merde au-dessus de nos têtes (il y en avait 600 il y a 20 ans ! Il y en aura 1,2 million dans 20 ans !), qui empêcheront bientôt de voir le ciel, tas de ferraille nous privant d’un patrimoine commun scientifique et poétique, et qui littéralement flinguent la couche d’ozone et l’atmosphère de polluants lorsqu’ils meurent et retombent en torche sur la terre (300 000 fois plus polluant que le CO2 émis sur le plancher des vaches).
Je lis ça et je suis épouvanté, amer, désespéré de croire que mon compost et mon tri sélectif de déchets vont faire la moindre différence.

Je me sens comment ? Je me sens dévitalisé.

Le temps passe de toute façon.

Secundo, fermant les écoutilles j’ai passé une heure plongé dans le roman que je lis en ce moment, Cent ans de solitude.
Bon dieu quel foisonnement, quelle énergie, quelle vie, quelles beautés et quelles horreurs !
Quelle opulence unique offre donc la lecture romanesque au long cours (comparable à rien d’autre sauf bien sûr à l’écriture) et je sais que j’en ai pour des semaines ou des mois, je me coupe du monde pour en visiter un plus intéressant, plus drôle mais moins ridicule, plus inquiétant mais moins déprimant, plus fantaisiste mais moins aberrant, en somme paradoxalement plus vrai, je lis et je suis requinqué.

Le temps passe de toute façon. Mais dans le livre il passe foisonnant, luxuriant, grisant, généreux comme un millier d’histoires mises bout à bout et qui n’en feraient qu’une, parce qu’elles feraient l’Histoire. La seule. La nôtre. Nous nous y perdons et quoi de plus normal. La famille Buendia et le village de Macondo sont des métonymies de nous-mêmes et de notre humanité, alors tout passera, l’amour, la guerre, la mort, la mémoire, les fantasmes, les jalousies, la politique (plus explicitement dit : l’accaparement des ressources par le capital), et le temps passe de toute façon.
Le fameux réalisme magique sud-américain s’accordant à bien des définitions, je propose celle-ci, basique : le réalisme magique est un art du récit qui prend en compte, pour faire advenir les tribulations de ses personnages, la profonde irrationalité de l’être humain.
Quant au si beau titre, il ne trouvera son explication que bien tardivement. En attendant, « Cent ans » ? Voilà un centenaire s’écoulant jour après jour, heure par heure dans le sablier, chaque grain de sable plus chatoyant que le précédent ; « Solitude » ? Voici une solitude prodigieusement peuplée, et d’autant plus profonde, d’autant plus démultipliée par la foule.

Je me sens comment ? Je me sens revitalisé.

Le temps passe de toute façon.

De tous les livres que j’ai écrits, Reconnaissances de dettes est apparemment le plus important, j’en fais le constat a posteriori puisque c’est celui auquel je repense le plus souvent, le plus longtemps, en maintes occasions je le vérifie, pour ainsi dire, comme un pense-bête. Je me retiens de le retoucher, je ne le retouche pas car alors il faudrait le reprendre à zéro, mais il est là.

J’ai déployé là une recherche à la fois méthodique et désordonnée, une sorte de cartographie expérimentale de moi-même, pour comprendre ce que j’étais, ce que je suis, ce que je deviens, ce que je serai peut-être. L’ouvrant aujourd’hui, j’y explore à la fois les ombres de mon passé et certaines lumières de mon avenir. Dans ce livre figure une page (II, 49), écrite il y a près de 30 ans, où je raconte certaines circonstances qui m’engagent solennellement, un jour où l’autre, à lire Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez, eh bien voilà, j’y suis, enfin.

La guerre des étoiles est finie

17/09/2026 Aucun commentaire

J’ai lu avec beaucoup de curiosité et un peu de nostalgie les tomes 1 et 2 (une suite est prévue) de Les Guerres de Lucas, scénario Laurent Hopman et dessins Renaud Roche.

Star Wars est une mythologie quasiment au sens où l’entendait Roland Barthes : une représentation partagée par le plus grand nombre. Il est fort intéressant de découvrir dans ces deux livres le récit de la fabrication, au fond très artisanale, de cette mythologie à l’usage de la masse démocratique mondialisée. Cette genèse devient une légende à son tour.
Génèse chaotique bien sûr, et « héroïque » ainsi que le sont tous les biopics, l’intrépide héros, George Lucas, ramant seul contre tous ceux qui lui disent ça marchera jamais, ton affaire, c’est complètement con.

Anecdote fameuse, on sait que Lucas écrivait des dialogues pompeux et neuneus, au point que Harrison Ford, dans le rôle de Han Solo, réécrivait et improvisait ses propres phrases, au prétexte que « On peut peut-être écrire ces conneries, George, mais pas les dire à voix haute » (tome 1).

Dans ce registre, j’aimerais rétablir un fait historique, qui n’est mentionné ni dans ce livre ni ailleurs. Durant le tournage de L’empire contre-attaque (1980) raconté par le détail dans le tome 2, au moment où Solo, trahi, se fait cryogéniser et peut-être même exécuter, la princesse Leïa, d’en bas, éplorée, impuissante, lui dit « Je t’aime » et il était censé, selon le script, répondre « Moi aussi » . Depuis 36 ans on salue la trouvaille formidable d’Harrison Ford qui, estimant à juste titre cette réponse banale, a répondu en lieu et place, ajoutant à la morgue, au panache et au machisme de son personnage : « Je sais » , avant d’être englouti par son destin.

Sauf que pardon, un précédent existe ! Dans La guerre est finie (Alain Resnais, 1966, quatorze ans plus tôt), le dialogue est rigoureusement identique.
Yves Montand, debout dans l’encadrement de la porte, missionné pour porter une valise pleine de plastic, vit dangereusement et sait qu’il est surveillé, peut-être définitivement grillé. Ingrid Thullin, assise, éplorée, impuissante, lui dit « Je t’aime » . Montand, plein de morgue, de panache et de machisme, lui répond « Je sais » et file vers son destin. Vous pouvez vérifier, ça se passe 1h35 après le début du film.
Mais il y a davantage ! La guerre est finie qui est, lui aussi, un récit de la lutte de rebelles face à une dictature, espagnole celle-ci, emprunte son titre à une phrase que le général Franco a prononcée le 1er mars 1939, signifiant que la guerre civile espagnole avait pris fin et qu’il en était le vainqueur.
Or George Lucas place cette même phrase dans la bouche du sénateur Palpatine au moment où il prend le pouvoir et devient empereur galactique, à la fin de Star Wars, Épisode III : La Revanche des Sith (2005).

Pour Resnais et Montand, ainsi que pour les concepteurs de la mythologie Star Wars qui, même s’ils bossent dans l’industrie, ne sont pas forcément débiles, cette phrase était à comprendre à rebours. La guerre n’est jamais finie.

Carte postale envoyée par une pantoufle

30/08/2026 Aucun commentaire
Cénotaphe du Duc de Lesdiguières, Jacob Richier, début XVIIe s., Musée-Muséum départemental des Hautes-Alpes / Femme nue couchée de Gustave Courbet, 1862

Août 26 s’achève. Bien fait pour lui. Pas sûr qu’on le regrette, ce salaud, tant il a tout cramé et empoisonné l’atmosphère. Canicule et incendies, qui vont devenir la norme, ainsi que quelques autres facteurs convergents de crise partout-partout (économique, sociale, politique, diplomatique, culturelle, sanitaire…) ont progressivement et radicalement altéré le sens de mots qu’on croyait pérennes et consolants : août, été, vacances, loisirs… Peut-être même voyage. Peut-être même liberté.

En 1982, c’est au groupe Élégance que revenait de fredonner et faire fredonner le tube de l’été : Vacances j’oublie tout/ Plus rien à faire du Tout/ J’m’envoie en l’air ça c’est super/ Folie légère c’est fou. Paroles désinvoltes, impossibles aujourd’hui, scandaleuses ou simplement difficiles à comprendre. Adieu la légèreté et la récompense saisonnières, les insouciances bien méritées des congés payés, la légitime contrepartie de onze mois de turbin ! Mine de rien, encore un acquis du Front Populaire, ou du Programme du CNR baptisé optimistement Les Jours heureux, ou des Trente Glorieuses, qui s’effiloche. Vacances, j’oublie rien.

Cet août, on sue, on souffre, on déguste, on attend la rentrée et l’automne. Pour revitaliser un lieu commun : les temps sont durs. Que faire ?

Apprendre ! Et pour cela convoquer Yourcenar et Rabelais.

« Le meilleur pour les turbulences de ­l’esprit, c’est apprendre. C’est la seule chose qui n’échoue jamais. Vous pouvez vieillir et trembler, vous pouvez veiller la nuit en écoutant le désordre de vos veines, vous pouvez manquer votre seul amour et vous pouvez perdre votre argent à cause d’un monstre ; vous pouvez voir le monde qui vous entoure dévasté par des fous dangereux, ou savoir que votre honneur est piétiné dans les égouts des esprits les plus vils, il n’y a qu’une seule chose à faire dans de telles conditions : apprendre. » (Marguerite Yourcenar, Journal)

Pendant ce temps, quatre siècles plus tôt, le géant Pantagruel, que Rabelais décrit « amateur de pérégrinité et désirant toujours voir et toujours apprendre », encourage son précepteur Epistémon, qui hésite à entreprendre un voyage initiatique. Il lui assène cette forte question :

« Que nuit de toujours savoir, et toujours apprendre, fût-ce d’un pot, d’une guedoufle, d’une moufle, d’une pantoufle ? » (François Rabelais, Tiers Livre)

Car Rabelais était un humoriste scatophile, et c’est déjà bien, mais il était aussi un humaniste pionnier de l’encyclopédisme, et c’est presque mieux. Comme lui, je crois que cette leçon vaut en tout lieu et en tout temps, fût-il caniculaire ou apocalyptique : nous aurons toujours quelque chose à apprendre quelque part. Y compris et peut-être avant tout les uns des autres, nous qui sommes si pots, si guedoufles, si moufles, moi-même je me sens assez pantoufle. Quoique pas pantouflard.

C’est ainsi qu’en cet août maudit j’ai pris mon baluchon et je suis parti apprendre, oh, pas très loin de chez moi, dans le département voisin : les Hautes Alpes. Pas besoin de l’autre bout du monde pour voir merveille ou tirer enseignement.

Gap : voilà une ville que j’ai traversée trois millions de fois en lui jetant à peine un regard mais où je ne m’étais jamais arrêté. Or c’est très charmant, Gap. Je me suis pris de passion pour le petit Musée-Muséum départemental, pas seulement parce qu’il avait la clim, cabinet de curiosité fourre-tout où s’amassent tout ce qui a un jour mérité d’être conservé et regardé : animaux empaillés, dessins d’anatomie, squelette de cerf, peinture espagnole du XIXe siècle, poteries antiques et céramiques modernes, art contemporain et monolithe survivant d’un dolmen préhistorique…

Deux recoins m’ont particulièrement emballé.

1 – Un demi-étage complet est consacré aux objets du Queyras recueillis par des collectionneurs. Je songe que ce geste patrimonial de collectage est la contrepartie tangible de ce qu’a accompli le couple Alice & Charles Joisten dans le domaine de l’intangible – pour voir ce que mes camarades et moi-même avons fait de leur irremplaçable collectage de contes et chansons du Queyras, cliquer ici.

Face à une peinture commerciale reproduite ci-dessus signée Achille Mauzan (grand affichiste, notamment pour la réclame et le cinématographe), qui vante en 1937 Saint-Véran, station d’hiver et d’été, je vérifie que je suis bien seul dans la salle, coup d’oeil à droite, coup d’oeil à gauche, oui, ok, le musée est à peu près désert… et j’entonne, débordant de diphtongues, le chant qui fut en quelque sorte le générique de notre spectacle : « Meuhon Séhaint-Véréhin est un pays charméhint !« 

2 – Dans un angle du rez-de-chaussée de ce même musée se trouve le cénotaphe de François de Bonne, duc de Lesdiguières, pair et maréchal de France (1543-1626). Or, là d’où je viens, le duc est un héros patrimonial, une vedette odonymique : Grenoble compte une rue, une porte et une caserne de Bonne, ainsi qu’une rue, un stade, un lycée, un hôtel, un bar Lesdiguières… Son omniprésence mémorielle sur les panneaux rappelle qu’il fut un grand bâtisseur et peut-être même un grand seigneur. J’avoue avoir contribué à la légende dorée : je me souviens d’un atelier d’écriture de chansons mené il y a pile dix ans en compagnie de ma collègue Marie Mazille auprès d’un groupe de môme où nous avions composé un hymne au Grand Duc, sorte de bande-annonce de ses hauts faits, légendaires compris – il a joué un bon tour au Diable en personne.
Pourtant, sa dépouille est loin de la ville dont il fut le gouverneur. Il est mort à Valence, enterré à Saint-Pierre-de-Sassenage et, donc, je découvre que son tombeau se trouve ici, à Gap.

Sur le cénotaphe, une sculpture peu héroïque, plutôt triviale, le représente en armure, allongé et même alangui sur le côté, détendu, nonchalant et presque sensuel, une jambe pliée sur l’autre, la tête soutenue par sa main gauche. On le croirait sur sa serviette, à la plage. Comme je suis obsédé par autre chose, la posture du duc me fait bizarrement penser à une peinture de Gustave Courbet, la Femme nue couchée, 1862 – au fait, vous ai-je dit que la prochaine représentation du spectacle Courbet : je fais comme la lumière, aura lieu le samedi 19 septembre à 11h au château de Valbonnais, dans le cadre des Journées du Patrimoine ? Or ce château qui trônait au milieu de terres stratégiques conquises par le duc, mandement et seigneurie de Valbonnais, a été bâti en 1606 par le propre neveu de Lesdiguières, dingue, cette coïncidence, non ?

Mais je suis frappé par davantage, je découvre du maréchal autre chose qu’une effigie languissante. Si Lesdiguières est un héros indiscutable (au sens propre : n’essayez pas de discuter) de mon côté de la barre des Écrins, il ne fait l’objet d’aucun culte, ni vénération, ni respect, de l’autre côté. Changement d’aura, d’imaginaire.
Jouxtant Gap, le château de Tallard a été l’un des foyers ardents des guerres de religion, et Lesdiguières est bien sûr passé par là. Or il y est abondamment dénigré et ridiculisé, notamment par l’historien local Joseph Roman : une personnalité brillante mais pas un noble caractère, un sceptique ambitieux et un habile courtisan, vil opportuniste sans convictions qui changea de camp et de religion deux fois par pur calcul, et qui, loin du génie militaire qu’on nous fait miroiter dans les régions où l’idéologie fait de lui une star, a essuyé cuisantes défaites et mémorables déculottées. Sont racontées dans l’audioguide certaines d’entre elles, dont une fort amusante au cours de laquelle ses ennemis s’affublèrent de draps blancs pour faire croire à la superstitieuse armée du duc qu’elle était assaillie par des fantômes.

Héros ici, couillon là-bas.
Tout dépend comme on regarde.
Voilà qui donne à réfléchir.
Je me dis qu’on pourrait écrire la biographie de n’importe quel grand homme d’État pour en faire un loser. Ah ah ah ! Quel gros nul ce général De Gaulle, quel stratège pourri et quel militaire raté, de la raclée qu’il s’est prise lors de la campagne de Dakar en septembre 40 jusqu’à sa rouste électorale au référendum de 1969, il aura vraiment tout manqué !

Voilà, notamment, ce que j’aurai appris lors de ce mois d’août, qui n’aura donc pas été perdu.

Paracuellos de Jarama

25/08/2026 Aucun commentaire

Durant les années 80 ou 90, je lisais Fluide Glacial pour me marrer un bon coup, comme tout le monde, puisque c’est à cela que sert cet increvable magazine depuis sa création en 1975, ayant hébergé quelques génies de l’humour et de l’absurde, Gotlib, Franquin, Binet, Edika, Goossens, Sattouf, Larcenet, Blutch…
Sauf que chaque mois, pendant quelques pages, je cessais de rire et me mettais à chialer. Car une série mélodramatique jurait avec le reste du journal, comme un trou noir au milieu d’un arc-en-ciel, ou comme une horde de féroces guerriers dissimulée à l’intérieur d’un cheval en bois : Paracuellos, de Carlos Gimenez.

L’auteur, né en 1941, pionnier de l’autobiographie en bande dessinée, y racontait son enfance, de 6 à 14 ans, dans les foyers de l’Auxilio Social (l’Assistance sociale), fondés par la Phalange, au temps de l’Espagne franquiste.
Paracuellos est devenu l’oeuvre de la vie de Gimenez, qui l’a entamée peu après la mort de Franco en 1975 puis y est revenu à intervalles réguliers jusqu’en 2022.
Ce temps très long (45 ans consacrés à chroniquer 8 ans de vie !) a bien sûr vu évoluer la narration (les chapitres, initialement de deux pages, se sont déployés sur quatre, puis six, puis huit) ainsi que le style de dessin, la dureté, la noirceur et les hachures du début cédant peu à peu la place à un trait plus dépouillé, codifié et caricatural. Mais l’essentiel, lui, n’a pas changé : une extraordinaire fresque de l’enfance, de la cruauté, du totalitarisme, sans équivalent.
Une fois posé les pinceaux, en 2024 Gimenez a transformé Paracuellos en roman, adressant cet ultime avatar « à ceux qui ne lisent pas de BD », affirmant ainsi à quel point le récit lui importait encore plus que la forme.

Cet été, je me suis lancé dans la lecture de l’intégrale de la bande dessinée, près de 600 pages, à l’occasion de la parution du 3e et dernier tome, toujours aux éditions Fluide Glacial. Je voulais mettre à l’épreuve mes souvenirs d’il y a 40 ans : l’oeuvre dans sa continuité, plutôt que par fragments, tient-elle toujours ?
Un peu, qu’elle tient.
On ne verra pas vraiment d’évolution dans la chronique, puisque les souvenirs, soit directement vécus soit recueillis par Gimenez, ne respectent pas la chronologie – du reste le franquisme avait bloqué la société, aucun changement perceptible, aucun espoir, durant des décennies.

Ce que la somme révèle, ce sont les leitmotivs et rituels qui s’y font jour, les brutalités ordinaires surtout (brimades, sadismes, humiliations, injustices, arbitraire, privations et faim constante…), répétitives comme l’est le rythme de vie dans un environnement fermé (environnement global selon Michel Foucault). Et les personnages deviennent récurrents : le double de l’auteur, « Pablito » Gimenez, qui veut devenir dessinateur quand il sera grand, côtoie d’innombrables petits garçons ou adolescents que l’on identifie bientôt à leurs surnoms, à leurs caractères, à leurs habitudes, parfois à leurs histoires familiales, souvent à leurs violences et à leurs vices, qu’ils répercutent sur leurs camarades pour purger celles qu’ils subissent. Quant aux adultes, ils sont presque tous ignobles, rouages de l’autorité, de l’oppression paramilitaire et religieuse. Le directeur de l’institut, le redoutable père Rodriguez, est l’inventeur de la « double baffe » qui permet de sonner un garçonnet sur les deux joues simultanément afin qu’il reste debout pour recevoir la suite…

Gimenez ajoute une préface au premier tome de l’intégrale où il dit cette chose essentielle :

« Il ne faut surtout pas imaginer ces foyers de l’Assistance sociale comme des institutions perverses, corrompues ou marginales, au sein d’un État rationnel, humain et démocratique. Non, il faut savoir que ces institutions étaient tout à fait intégrées dans la normalité d’une Espagne qui lui ressemblait. L’Espagne franquiste. (…)
Si l’on demandait à ceux qui vivaient à l’époque comment étaient les casernes, les prisons, les asiles d’aliénés ou les internats, ils raconteront pratiquement les mêmes histoires, sinon pires. (…)
Nous savons aujourd’hui que dans les années 40 et 50 en Espagne, la norme était que dans les casernes les sergents battaient les recrues ; dans les collèges les professeurs maltraitaient les élèves ; dans les ateliers les officiers et les patrons tabassaient les apprentis ; les maris violentaient les épouses et les pères frappaient les enfants. »

Voici le fin fond du message utile, l’avertissement, documenté par Paracuellos : un état fasciste, violent par structure, autorise de façon fractale la violence des rapports humains, le passage à l’acte, les injustices, à l’intérieur de chacune de ses cellules.

Au fait, la série tire son titre de Paracuellos de Jarama, ville à 20 kms au nord-est de Madrid, qui abrita l’un de ces fameux foyers, mais qui est devenue célèbre pour autre chose : un événement sanglant de la guerre civile, le massacre systématique de milliers de personnes… non par les franquistes mais par le camp des républicains, dans le cadre de la Terreur rouge. Entre le 7 novembre et le 4 décembre 1936, plus de 2500 hommes, femmes et enfants tenus pour des ennemis de la République furent sortis de prison en vingt-trois convois sous prétexte de les transférer loin de la ligne de front et fusillés sommairement. Dans ce pays où Goya grava les Désastres de la guerre, témoignant des horreurs perpétrées par l’armée napoléonienne puis par les Espagnols eux-mêmes, on sait que le massacre et l’inhumanité n’appartiennent pas qu’à un seul camp.

Protéger un livre, au moins un livre

24/08/2026 Aucun commentaire

Cette nuit, j’étais assis du bout des fesses dans un fauteuil d’avion, fébrile, trépignant. J’avais froid, en pantacourt, t-shirt et sandales, et j’aurais bien aimé connaître la destination de l’avion. C’est que j’étais à un moment charnière, je refaisais ma vie, sans retour en arrière possible je redémarrais à zéro, et j’avais embarqué sans savoir vers où, pas d’autre choix que faire confiance.
Soudain, les vibrations du moteur deviennent assourdissantes, il faut évacuer ! C’est le vacarme et la ruée dans les travées de l’avion, je me demande si tous les hommes et les femmes qui voyagent avec moi sont dans la même situation, changement de vie à l’aveugle et anonyme, mais chacun est enfermé dans sa propre histoire, nous n’avons pas échangé un seul mot, c’est malin, à présent nous échangeons des cris. Nous nous bousculons vers la sortie de secours. L’avion frôle la surface de l’eau, comme un Canadair, et nous sommes poussés dans un long toboggan pneumatique rouge qui va nous précipiter dans l’eau. Quoi ! C’était donc ça, l’équipée mystère pour soi-disant repartir de zéro, le terminus est au milieu de l’océan ? Impossible de faire demi-tour tant la pression est forte dans mon dos, je saute à mon tour dans le toboggan, et je glisse, et ça dure, et c’est long et soudain je me souviens, zut, j’ai un livre de poche, à couverture rouge, dans la poche droite de mon pantacourt, il va être trempé, l’eau de mer va lui être fatale, en approchant à grande vitesse de la surface de l’eau, je tente de protéger le livre de la paume de ma main mais je crains que ce ne soit pas suffisant. Plouf !
Ellipse. Je ne sais pas où j’ai échoué mais c’est paisible et sec. C’est une chambre à la lumière tamisée, où les seuls meubles sont un lit et une antique armoire normande. Je sais que je suis ici pour surveiller cette armoire, particulièrement le tiroir du bas. J’ouvre ce tiroir afin de vérifier que tout est en ordre. Oui, ça va, le livre de poche à la couverture rouge est bien là. Et au moins, ici, il fait chaud.
Je me réveille.

Trois fois la Bête

15/08/2026 Aucun commentaire

Ma lecture du torride été 26.

J’achève, longtemps après l’avoir entamée car c’est ainsi que je procède avec les oeuvres de grande amplitude (cf. Le Dossier M qui m’a réclamé deux ans), la trilogie si lumineuse et si noire de David Goudreault : La Bête à sa mère (2015), La Bête et sa cage (2016) et Abattre la Bête (2017).

Si Goudreault est lui-même un personnage fort singulier, travailleur social, slameur, intervenant dans les prisons, farouche défenseur de la langue française en son Québec cerné par les anglophones, champion du monde de poésie 2011 (oui, ça existe), chroniqueur télé percutant et juste se coltinant par conséquent quelques ennemis (cf. sa Lettre d’amour aux p’tits gars qui seront de grands hommes)… Alors que dire de son doppelgänger, le narrateur de sa trilogie, monstre inoubliable, chimère qu’il a modelée de toutes pièces quoiqu’avec ses propres obsessions, ambitions, addictions, palpitations – mais en pire ?

Cette Bête dont on ignore le nom (« Pas tes affaires ») est dotée d’une psyché complexe, crédible – à défaut, on le souhaite de tout coeur, d’être vraisemblable. Elle n’est pas sympathique, aussi sa fréquentation nous teste.
Bref rappel d’un mécanisme immémorial : un roman, surtout écrit à la première personne, invite à l’identification son lecteur, qui s’approprie, à ses risques et périls, les émotions et le récit d’un protagoniste, frotte son cerveau contre celui de la créature fictive, se compare, mesure ce qu’il a en commun ou de distinct.
Or, avons-nous encore la capacité littéraire, le second ou ixième degré, d’éprouver de la compassion pour un personnage non sympathique ?

La Bête est un meurtrier psychopathe et sentimental, bourré de préjugés et dénué d’empathie, imaginatif mais sans surmoi, idéaliste mais sans régulation des pulsions, autiste à main armée, marginal, asocial, junkie, manipulateur, sadique, raciste, misogyne y compris jusqu’au viol, homophobe, se rêvant gangstarapeur ou à la rigueur écrivain, pour la thune, mais gangstarapeur ce serait tout de même mieux, vocation vraie. Nous voyageons dans sa tête et, comme il le dit lui-même, c’est un endroit sale. Le fameux narrateur non fiable qui ouvre la littérature à une forme de modernité, c’est bel et bien lui, mais entendons-nous, il n’est pas fiable non au sens où il dirait des mensonges (hélas, il ne dit que sa vérité) mais au sens où, personnellement, je ne lui donnerais pas à garder mon animal de compagnie. Même s’il a travaillé à la SPA.

Son monologue est d’une nervosité inouïe, gorgée de court-circuits, de bascules, de comparaisons qui laissent pantois (Mon coeur s’est emballé comme un cadeau de Noël), de références distordues. Car ce narrateur a beau être un dangereux taré, il est aussi un fin lettré, qui a beaucoup lu, puis tout mêlé. Il cite d’abondance les auteurs mais rarement avec exactitude, obligeant en permanence le lecteur à relever le nez et se souvenir qu’il ne faut rien prendre pour argent comptant : il indique par exemple qu’il aimerait se replonger avec bonheur dans ce bon vieux Bukowski et ses nymphettes (hein pardon quoi ?) alors même qu’à la radio Metallica chantait Highway to Hell (hein quoi pardon ?), ou alors il se souvient que Lorsque la voie du destin paraît bloquée, il faut frapper dans le tas et frapper fort, dixit Gandhi, un avocat indien spécialisé dans les citations sur Internet (pardon hein quoi ?), et D’ailleurs Zachary l’a dit : Travailler c’est trop dur et voler c’est plus simple (pardon quoi hein ?).

De même, les proverbes ou locutions sont allègrement bistournés ou approximativement extrapolées : Il n’y a pas de sot métier mais il y a des connards professionnels, selon le principe que c’est en mélangeant qu’on invente. Ce flot de faux est là pour brailler le vrai, et on se demande si ce réagencement étourdissant ne serait pas une métaphore de la fiction elle-même, en plus d’être un avertissement : voyez, braves gens, la culture générale ne protège pas de tout.

Ses tics de langages eux-mêmes sont d’une précision d’horlogerie déraillée : régulièrement, après avoir proféré quelque idée reçue dégueulasse ou une calme énormité, il conclut par C’est documenté. Or oui, voici exactement ce qui est documenté : la banalisation de la violence sous couvert de liberté d’expression. Et voilà ce que la prose scandaleuse et drôle de David Goudreault révèle, politiquement parlant : en notre époque grouillante de bêtes en liberté même si heureusement ne passant pas toutes à l’acte, les agressions verbales, les horreurs décomplexées puis forwardées, les paroles de bêtise ou de haine, les pré-supposés biaisés, les opinions de réseaux sociaux (on disait autrefois de comptoir) qui s’alimentent en vase clos, sont abondamment documentés.

Avertissement : ici les mots québécois fourmillent, quoique davantage dans les dialogues que dans les narrations, et il est préférable de posséder quelques bases, savoir par exemple qu’un dépanneur n’est pas un mécanicien mais une épicerie ouverte la nuit (ami franchouille, le savais-tu ? Si oui, bravo, le test est passé, tu as le niveau, lis Goudreault). Mais au lecteur français non averti, cette couche de langue dépaysante ne sera pas un obstacle, elle ajoutera au contraire à l’étrange, au décalage qui fait largement le sel. En outre, l’édition française, chez 10-18, est augmentée d’un lexique à l’usage des égarés transatlantiques. Tandis que l’édition originale, chez Stanké, comportait d’éclairantes préfaces, dont l’une signée Fred Pellerin, bien placé pour reconnaitre un conteur de génie.
(Pour explorer quelques facettes de la parlure québécoise, on lira cette archive au Fond du Tiroir.)

Les bonheurs d’écriture, par conséquent, vus d’ici, les bonheurs de lecture, sont innombrables. Je prends une page presque au hasard, dans le troisième tome, celui que j’ai en tête puisque je viens de le refermer (même si, cela va sans dire, il est impératif de lire les trois volumes dans l’ordre). Je souligne ces deux phrases :

À l’instar des doigts de la main, c’est souvent le plus vulgaire qui sort du lot.

Ça me donnait envie de jouer à la roulette américaine. C’est comme la roulette russe, mais le barillet est plein et on tire dans le tas.

Dans la même page ! On se figure le feu roulant de l’invention langagière, qui est le personnage lui-même, puisque Le style c’est l’homme disait Céline. Tiens ? D’ailleurs je relève que Céline est convoqué au passage, tout discrètement, p. 115, lorsque le narrateur tente une approche de drague auprès d’une fille qu’il a étiquetée intello, et lui adresse un trait d’esprit alambiqué dont le sens risque d’échapper à ceux qui ne possèdent pas une minimale culture à la fois québécoise et française :

Céline est écoutée davantage qu’il n’est lu.

Du reste, il se prend un bide, la fille tourne les talons. Qu’espérait-il ? Sa blague sophistiquée ne s’entendait pas, n’était compréhensible qu’à l’écrit. Il est bien un écrivain.

Mais voici un plus long extrait que je donne in extenso puisqu’il me touche spécialement. Il se situe p. 50, alors que la Bête erre dans les rues de Montréal.

L’important quand on va nulle part, c’est de savoir s’arrêter. Alors que je suivais un petit cul bombé sous le nylon distendu d’un legging parfaitement trop ajusté, l’oasis m’est apparue. Une immense bibliothèque se dressait devant moi, la Bibliothèque nationale. C’était écrit, en grosses lettres de bronze payées par les contribuables qui n’y mettront jamais les pieds. Bibliothèque et Archives Nationales du Québec. Ému, j’ai aussitôt abandonné l’attraction des muscles fessiers pour aller me river le nez dans la porte vitrée de ce havre littéraire. C’était fermé, mais ouvrirait dans quelques heures. Et ce le serait à longueur de semaine. J’avais trouvé la planque, la B.A.N.Q. Des livres, des cubicules où m’isoler, des livres, des toilettes où consommer, des livres, des étudiantes à reluquer, des livres, des ordinateurs pour retrouver la trace de ma mère, des archives, des bandes dessinées et encore des livres, tout ce dont j’avais besoin. C’était un signe ! La vie me semblait si belle que je ne la reconnaissais pas.

Et après ? Un de ces jours ou un de ces étés je lirai Maple, roman subsidiaire qu’en 2022 Goudreault a consacré à un personnage secondaire, quoique clef, de sa trilogie. Son surnom éponyme signifie Érable.

Plus tard, voire beaucoup plus tard, n’étant ni pressé ni systématiquement avide de nouveauté, je lirai peut-être et enfin Traumathys, nouveau roman que l’auteur fait paraître ces jours-ci et qu’il tient pour son meilleur.

A Different Film

14/08/2026 Aucun commentaire

Que de drouille sur Netflix ! Quelle cataracte en zettaoctets de niaiseries calibrées ! Quel défilé uniforme de produits industriels nés d’algorithmes et de cases cochées sur des tableurs, tout ce qu’il faut où il faut, des girls & des guns, serial killer au coin de la rue et gags juste après et traumatismes enfouis qui ne seront révélés qu’en flashback et trahison en cliffhanger à la fin du 4e épisode !

Aussi, quand sur la plateforme à forme plate on découvre une pépite en relief, sur un film qui ne ressemble à rien et certainement pas à Netflix, on se frotte les yeux et on dit merci.

A Different Man de Aaron Schimberg a beau avoir écumé les festivals (Berlinale 2024 : Ours d’argent de la meilleure interprétation pour Sebastian Stan), il n’est jamais sorti en salle chez nous. Il surgit cet été directement sur Netflix, espérons que ce ne soit pas trop discrètement.

Je nuance illico ce que je viens de dire : ce film ne ressemble certes à rien mais m’a évoqué nombre d’autres excentricités qui émaillent l’histoire du cinéma : car les bizarreries s’enchainent et s’engendrent en farandole, solidarité et souterranéité des freaks, nous consolant du tout-venant.

En premier lieu, j’ai pensé à The Substance de Coralie Fargeat, sorti cette même année 2024 (cf. cette archive au Fond du Tiroir), qui partage avec A Different Man certaines thématiques, le souci des apparences, le regard des autres, la normalité et la monstruosité, etc., ainsi que certains partis pris formels, l’humour noir, le conte moral passé au prisme du body horror et de l’art de la performance (le héros d’A Different Man est comédien comme l’héroïne de The Substance était animatrice télé)…

Mais j’ai pensé également au trop mésestimé Better Man de Michael Gracey (toujours cette même année 24 ! et cette fois la similarité des titres crève les yeux), au Locataire de Polanski, à Elephant Man de Lynch, à The Hole de Tsai Ming-liang, à Cronenberg (titre au choix), au clip Da Funk des Daft Punk… et encore au Double de Dostoievski ou à la Métamorphose de Kafka, c’est dire si tout cela vient nous fouiller loin dans les troubles de l’identité et du miroir.

Parmi les acteurs : Sebastian Stan, bogosse par excellence ici extrêmement maltraité et défiguré… et en contrepoint Adam Pearson, acteur naturellement difforme, souffrant d’une neurofibromatose, on dirait qu’il porte en permanence un affreux masque de latex sur le visage, sauf que lui, c’est pour de vrai. Voilà d’ailleurs le sujet caché, si on le cherchait : sous nos yeux le vrai et le faux se battent dialectiquement comme des chiens.

Et je me suis souvenu d’avoir déjà vu autrefois la tronche terrible d’Adam Pearsons dans Under the skin (Jonathan Glazer, 2013) qui est l’un de mes films préférés de tous les temps (pas moins).

Je n’ai rien dit de l’intrigue pour ne spoïler personne. Juste vas-y.

Science inexacte

12/08/2026 Aucun commentaire

Le cinéma n’est décidément pas une science exacte.

2024 : Costa-Gavras lit l’ouvrage Le dernier souffle. Accompagner la fin de vie, un échange entre Régis Debray (philosophe) et Claude Grange (chef de service d’une unité de soins palliatifs).

Le cinéaste, touché par ce dialogue qui aborde l’éthique médicale, l’empathie, la mémoire, la fin de vie, les soins aux patients, les rapports à la famille et autres thèmes universels, décide de l’adapter au cinéma.

Il en tire un film de fiction, dont le titre ne reprend que la première partie de celui du livre originel, film didactique et balourd, en surplomb mais avec pléthore de guest-stars de luxe, platement littéral, à la frontière du ridicule, où même les angoisses de mort (sujet central) éprouvées par le philosophe, persuadé d’être atteint par un cancer incurable, sont artificielles et désespérément fonctionnelles.

Les deux personnages principaux parlent comme des livres, et plutôt des livres assommants.

Je n’en ai à peu près rien gardé.

2026 : Ryūsuke Hamaguchi lit l’ouvrage Soudain, je me sens mal, un échange entre Maoko Miyano (philosophe) et Maho Isono (anthropologue médicale).

Le cinéaste, touché par ce dialogue qui aborde l’éthique médicale, l’empathie, la mémoire, la fin de vie, les soins aux patients, les rapports à la famille et autres thèmes universels, décide de l’adapter au cinéma.

Il en tire un film de fiction, dont le titre ne reprend que la première partie de celui du livre originel, film gracieux et bouleversant, lumineux, complexe, long, lent et profond, éloigné de sa source, trahissant le livre mais le rejoignant par d’autres moyens, où les angoisses de mort (sujet central) éprouvées par la philosophe, atteinte par un cancer incurable, sont poignantes mais transcendées par une fébrilité, une amitié, un amour, un foisonnement thématique (médical mais aussi artistique, politique, économique, sociologique…), et une humanité de chaque seconde.Les deux personnages principaux sont des êtres humains qu’on a envie d’écouter parler toute la nuit et de serrer dans nos bras tout en massant leurs pieds.

Les deux actrices, Virginie Efira et Tao Okamoto, n’ont pas volé leur prix d’interprétation à Cannes, double et insécable. Comment les départager alors que le sujet et la structure mêmes du film nichent dans les liens qu’elles tissent entre elles ?

Je sors de la salle un peu meilleur et nourri pour longtemps.

En outre, à l’occasion de la sortie du film, Virginie Efira donne à la presse une interview avec, en guise de titre, cette citation géniale, mantra qui mériterait de figurer sur bien des Post-its, du moins au-dessus de mon bureau : « Se trouver nulle ou géniale, c’est de toute façon passer trop de temps avec soi-même ».

Au fait, le contraire de science exacte, ce n’est pas science inexacte mais science humaine.