Son journal

08/03/2017 Aucun commentaire

Pierre Louÿs a surtout des défauts. Décadent fin de siècle puis mondain nouveau siècle, affabulateur dandy, collectionneur maniaque, anti-dreyfusard, fétichiste, maniéré, symboliste, drogué, en outre convaincu que Molière n’a jamais existé et que, comme le dit une blague au sujet d’Homère, en réalité toutes ses œuvres ont été écrites par un autre écrivain qui s’appelait aussi Molière.

Mais Pierre Louÿs a une qualité, et tant pis s’il n’en a qu’une puisqu’elle est phénoménale : il écrit. Il écrit magnifiquement, il écrit tel que ça coule et chante, tel que ça t’élève et te palpite, ça te force la vie et ça se retient par cœur malgré soi comme une chanson, la musique en sort toute seule et naturellement (écoutons ce que Debussy en fit), sa lyre directement reliée à tes nerfs, tiens, si tu ne me crois pas prends-toi ça dans l’oreille, c’est cadeau :

Enlaçons-nous. Le vent vertigineux des jours
Arrache la corolle avant la feuille morte.
Le vent qui tourne autour de la vie et l’emporte
Sans vaincre nos désirs peut rompre nos amours.

Nous mourrons lentement. Je meurs dès aujourd’hui.
Mon regard éperdu va perdre sa lumière,
Ma voix d’enfant, ma voix pâlira la première,
Mon rire, mon sourire et l’amour avec lui.

Dis ! quel amour futur, simple frère du nôtre,
Goûtera la fraîcheur de tout ce qui nous plut ?
Qui sentira brûlants, quand nous ne serons plus,
Les vers qu’entre nos bras nous fîmes l’un pour l’autre ?

Périr ! Et le savoir ! N’attendre que l’effroi !
Regarde s’étoiler mes jeunes doigts funèbres.
Je touche en me haussant les ailes des ténèbres.
par quel matin d’hiver crierai-je que j’ai froid ?

Aurore qui grandit, crépuscule qui tombe,
Sur mon être au linceul, déjà presque enterré,
Les orgues rugiront du ciel : Dies Irae !
Et les fleurs de mon lit me suivront sur la tombe.

Non ! Pas encor ! Ce soir nous exalte en sursaut !
Ferme sur toute moi, sur moi, ton bras qui tremble !
Nos deux corps, nos deux coeurs, nos deux bouches ensemble !
Ah ! je vis !… Tout est chaud ! Tout est chaud ! Tout est chaud !

Pervigilium mortis, II

J’ai fait l’éloge de Louÿs ici ou , et comme auprès de mes écrivains les plus chéris, souvent je reviens vers lui, je le lis dans le désordre mais avec minutie, jusqu’à épuisement. En outre Louÿs est un obsédé sexuel de premier ordre, et dans son cas l’expression écrivain de chevet vous prend une drôle d’odeur et des allures de sex toy rangé au fond du tiroir de la table de nuit. Figure-toi que je prépare, avec deux excellents camarades, un happening scénique que je crois inédit, adapté d’un des textes les plus crus et les plus amoureux de Louÿs. J’espère que nous serons suffisamment têtus pour mener ce projet à son terme et que je t’en reparlerai bientôt.

En attendant, je retourne lire Pierre Louÿs. Je lis pour l’heure le premier tome de son journal, très justement intitulé Mon Journal (20 mai 1888-14 mars 1890). Bouleversé par Victor Hugo ou Richard Wagner, échafaudant ses toutes premières tentatives d’écriture, le jeune homme a 16 ans. Il regarde passer les filles et pousser sa moustache, il décrit sa famille (son demi-frère Georges, qui selon toute vraisemblance est son père biologique), ses amis (André Gide est son camarade de classe), ses professeurs, les personnes illustres qu’il rencontre (son portrait de Sarah Bernhardt est vibrant d’amour), il est un peu potache, un peu brouillon, déjà snob mais déjà écrivain.

L’idée lui vient d’adresser son journal intime à lui-même quand il sera « vieux », c’est-à dire quand il aura 35 ans, postulant que la baderne décatie qu’il sera devenue sera son unique lecteur : « Vous serez alors, monsieur, un petit employé de ministère, bien timide, bien fier de votre titre de sous-chef adjoint, de votre ventre respectable, de votre femme assommante et de vos six enfants sur les genoux. Eh bien ! Monsieur, je suis là pour vous rappeler que vous ne connaitrez jamais de plus grands bonheurs que ceux de vos seize ans » . Mais voilà que Louÿs, qui ne jetait rien, relit ce manuscrit à diverses périodes de sa vie, y compris lors de sa vieillesse prophétisée (35 ans), et chaque fois il retouche, truffe les bas de pages de notes pour répliquer à l’ado qu’il était, opposant à une saillie une autre saillie, et une citation à une autre, se moquant tendrement de lui-même et s’invectivant, Pauvre petit puceau ! Salle gosse arrogant, tu n’as encore rien vu, etc.

Au pied d’un poème naïf, romantique et désarmant, où l’ado exprime en octosyllabes ses frustrations sexuelles, l’auteur dix ans plus tard raille : « Il est tout de même extraordinaire que je sois devenu un écrivain après avoir commencé ainsi.  Et pourtant c’est mal de rire de moi-même ; j’étais si sincère, et si heureux, en écrivant cela ! » Ce dialogue entre diverses époques du même homme, qu’on croque d’une seule bouchée comme un mille-feuilles, est magnifique, poignant mais drôle, et surtout profondément original, puisqu’il donne à voir, en relief, que chacun de nous n’est pas un point, mais une ligne.

Le sel de l’histoire est que ce beau petit volume, paru en 1994 dans la collection « L’école des lettres », a été co-édité par l’Ecole des loisirs. Comme si cette institution vénérable, vouée à l’édification de la jeunesse française, avait eu le souci de sensibiliser les tendrons au phrasé du Louÿs juvénile, afin que, quelques années plus tard, ils puissent accéder et jouir aux subtiles délices des pièces du Louÿs mature, telles que cet exquis sonnet :

Le clitoris

Blotti sous la tiédeur des nymphes repliées
Comme un pistil de chair dans un lys douloureux
Le Clitoris, corail vivant, coeur ténébreux,
Frémit au souvenir des bouches oubliées.

Toute la Femme vibre et se concentre en lui
C’est la source du rut sous les doigts de la vierge
C’est le pôle éternel où le désir converge
Le paradis du spasme et le Coeur de la Nuit.

Ce qu’il murmure aux flancs, toutes les chairs l’entendent
À ses moindres frissons les mamelles se tendent
Et ses battements sourds mettent le corps en feu.

Ô Clitoris, rubis mystérieux qui bouges
Luisant comme un bijou sur le torse d’un dieu
Dresse-toi, noir de sang, devant les bouches rouges !
Dresse-toi, noir de sang, devant les bouches rouges !

Ah… (soupir alangui)… Mais oui, belle jeunesse de France, tout ça c’est de l’amour, et de la littérature. Et pendant ce temps j’apprends par la Revue de presse de la Charte des auteurs qu’une fille de 15 ans sur quatre ignore qu’elle a un clitoris…

Siluetas

25/02/2017 Aucun commentaire

Un peu de joie bon Dieu ! Un peu de grâce et de beauté.

Et pour ça voyager, parce que la beauté est de l’autre côté, sûrement. La terre tourne, je tourne sur elle en sens inverse, roule en tchoutchou, toujours eu la passion des trains qui me ballottent, des gares aussi, je voyage toujours en 2017 avec une petite nuance supplémentaire de mélancolie comme si déjà je ne voyageais plus, je voyage autant que les frontières sont ouvertes. Ce jour-là je descends du wagon à Barcelone, et je tombe au beau milieu de ça, point nommé qui me rappelle que les frontières ne sont pas ouvertes pour tout le monde.

Ville extraordinaire Barcelone, inépuisable, j’y suis pour la troisième fois et n’ai encore rien vu. C’est vivre qu’il y faudrait plutôt que tourister. Pour cette fois j’enchaîne deux visites à l’intérieur de deux chefs-d’oeuvres de Gaudi, le Palais Guell et la Casa Batlló, bâtis à dix ans d’intervalle, deux variations sur un même thème. Le thème : un industriel millionnaire et mécène donne à Gaudi un budget illimité et une consigne, « fabrique-moi une maison unique, que je puisse me la péter dans le quartier ». Cent ans plus tard ils se la pètent encore, en couleurs.

Dès la rue on ne sait plus quoi faire de ses yeux, on avance en berlue, on hésite à regarder jusqu’en toit tant il y en a, on commence prudemment par le bas… Mais le trottoir lui-même est beau… Le porche a un grain… Portes, ferronneries, faïences, balcons… Chaque hall plus grand plus haut plus baroque que le précédent… Et les escaliers, oh la la les escaliers, ils bougent tout seul, on grimpe malgré soi, jusqu’où nous mènent, suspense… Je traverse vertical, étage après étage, ces deux rêves d’artiste qui auraient pris forme organique, nous sommes à l’intérieur des boyaux de la tête à Gaudi et c’est la beauté en personne. Je me sens tellement autre qu’une évidence me foudroie, comme elle m’a déjà quelquefois foudroyé, notamment dans certaines villes italiennes : je suis sûr, certain, persuadé jusqu’à la naïveté, que vivre dans la beauté fait de nous de meilleures personnes. Comme je suis chevillé démocrate et que je considère que tout le monde un par un ferait bien de devenir une meilleure personne, je milite pour que chacun accède à la beauté. Mais après je ronchonne qu’il y a trop de touristes à Barcelone. Faudrait savoir.

Gaudi totalitaire, mégalomane, ne se reconnaissait qu’un seul maître, la nature, il faut être fou d’orgueil en plus de génial pour prononcer de tels mots, on dirait du Victor Hugo. Il est l’archétype du démiurge tout-puissant qui plie le monde à sa poésie. Arpenter sa vision fait grand bien, on en oublie un instant les tout-puissants-totalitaires-mégalos dénués ceux-là de poésie, qui se croient démiurges, qui construisent des tours à leur nom, des murs aux frontières et des arsenaux nucléaires.

Je grimpe encore un étage, fasciné par les jeux de lumière, du puit jusqu’aux carreaux, Gaudi a inventé même le soleil, je suis étourdi par la marque du maestro partout, chaque boiserie, chaque couleur, chaque angle (mais il n’y a que des courbes), chaque pièce de mobilier, chaque poignée de porte ou de fenêtre, chaque inscription (la typographie des numéros d’appartements est de lui, tout, tout)… Je recouvre brusquement mes esprits sur le palier, bousculé par une dame peu amène, à cet étage c’est chez elle, privé c’est marqué sur la porte, elle me jette un bref regard rancuneux, claque sa porte et boucle à double. Elle est chez elle. Ah, bon. Au temps pour ma naïveté. Le coup de la meilleure personne dans la beauté est sans garantie.

Alors je m’élève encore, en colimaçon. Une dernière porte et sauf à m’envoler je ne m’élèverai pas plus haut, me voici sur le toit. Je plisse les yeux tant c’est blanc. La terrasse aussi est mise en scène, l’air libre matière première, vise les cheminées, pas deux pareilles et pourtant l’harmonie. Vise les mouettes au-dessus… Oh, et… Arrière-plan derrière mouettes et cheminées… Vise le panache noir au-dessus des toits de la Rambla ! Pas prévu dans la visite ! La moitié du ciel est bouchée de fumée, un gros nuage qui enfle et se déplace, placide menace au gré du vent ! Où a pris le feu ? C’est quoi qu’a pété ? Barcelone brûle ? J’entends des sirènes dans les rues alentour, l’incendie vient de l’est, du port peut-être. Le quartier sera sûrement bouclé d’une minute à l’autre. Je suis sûr que c’est un attentat, ça devait arriver je me dis comme un con, cul-de-sac de pensée, comme si je l’attendais.

Je redescends rapide mais prudent, quatre étages de marches, je regarde surtout mes chaussures à présent. Bizarrement personne ne me fait d’ennuis, je ressors dans la rue aussi libre que devant, personne ne fait attention à moi, je n’entends plus les sirènes, pas de pompiers, pas de flics. Bizarre. Je ne vois plus la fumée, les toits cachent le bas du ciel.

Quelques heures plus tard, je déniche un accès à Internet, je tapote tout en nerfs Barcelone actualités pour savoir combien de morts, combien de pâtés de maisons en miettes, qui a revendiqué, à quelle heure le couvre-feu, l’état d’urgence sur l’Europe. Et là, rien du tout. Aucune trace. J’aurai rêvé ? Expulsé de l’hallucination de Gaudi je me serai réveillé dans mon propre cauchemar de travers ? Ou alors je suis fou. Tout dans la tête. Comprends pas. J’ai pourtant vu la fumée. Je persiste et tapote, Barcelone actualités. Rien de rien. Si, bien sûr, ça. Et la terre de tourner.

Croissance de quoi ? Du bonheur ?

16/02/2017 Aucun commentaire

Deux jeunes gens discutent politique dans une voiture. « Tu sais comment finissent les civilisations ? C’est quand tout devient con en accéléré. « Croissance », « croissance »… Croissance de quoi ? Du bonheur ? Le bonheur par le crédit, alors ? La carte de crédit ? Ou le bonheur de se balader à la campagne et de se jeter dans une rivière ? » Et là-dessus, démonstration par l’absurde : des images documentaires d’un camion benne déversant dans une rivière de flasques et immondes monceaux de boues rouges, avec ce commentaire : « Pendant des années, 2000 tonnes par jour d’acide sulfurique, titane, cadmium, jetées dans la Méditerranée. »

Ces paroles et images pamphlétaires proviennent-elle d’un tract-pétition écolo-décroissant-alter-zadiste composé la semaine dernière et illico retwitté 10000 fois ? Pas du tout. On les trouve à la 28e minute d’un film sorti en 1977, Le Diable probablement…, de Robert Bresson, cinéaste peu susceptible d’être confondu avec un hippie gaucho.

Film rageur et morbide. Film la-fête-est-finie. Film démoralisant (interdit aux mineurs à sa sortie, car susceptible d’inciter les adolescents au suicide ! Pas suicide romantique mis à la mode par les Souffrances du jeune Werther, mais suicide de pur dégoût). Film qui recompte sur ses doigts les espèces animales disparues, le trafic aérien, la dose de radiation tolérable pour le corps humain après l’explosion de la Bombe, les progrès de l’armement (« On annonce un chef-d’oeuvre,  un missile thermo-nucléaire qui tuera à lui tout seul 20 millions d’hommes, de femmes, d’enfants »), et les révoltes mal orientées de la jeunesse, vaguement tentée par le terrorisme, par la drogue ou par le suicide (« Mais si mon but était l’argent et le profit, je serais respecté par tout le monde »). Film sur la post-vérité et les faits alternatifs à la Trump (« Ce qui est magnifique, c’est que pour rassurer les gens il suffit de nier l’évidence. Mais quelle évidence ? On est en plein surnaturel, rien n’est visible »). Film sur le désespoir, sur le nihilisme, sur la trahison des clercs, sur la consommation comme seule métaphysique, sur l’angoisse engendrée par le matérialisme décervelé et la destruction de l’environnement. Film sur les fins dernières de la mécanisation, sur la dépossession et l’aliénation : « Quelque chose nous pousse contre ce que nous sommes. Il faut marcher, marcher. Qui est-ce donc qui s’amuse à tourner l’humanité en dérision ? Oui, qui est-ce qui nous manœuvre en douce ? Le diable, probablement. »

(Et à Monsieur Tofsac qui m’objecte que Bresson est pénible par ses présupposés sulpiciens, et suspect par sa façon d’attribuer le mal du Monde au Diable en personne, je réponds que son « diable » ne me dérange pas du tout, puisque je prends ce personnage mythologique pour une métaphore, ainsi que le Satan Trismégiste de Baudelaire, ou, généralement, Dieu lui-même.)

Film de 1977 et de 2017, Le Diable probablement a très bien vieilli – même le jeu effroyablement faux des modèles bressonniens, acteurs ayant interdiction de jouer, n’a pas pris une ride, puisqu’il était hors du temps d’emblée. Il s’adresse à nous, intact dans son urgence. Hypothèse : il était visionnaire, en avance sur son temps. Autre hypothèse : rien, strictement rien, n’a changé depuis 40 ans, ni les recettes des politiques au pouvoir, ni le consumérisme de masse, ni les ravages méthodiques contre les écosystèmes, ni les affres ni les apories. Tout y était, tout y est : voyez le cynisme des uns, le millénarisme des autres, la confusion de tous, l’avidité et l’idéalisme, le danger pressant, le sentiment d’impuissance et la part-du-colibri, l’annihilation de la nature qui est un suicide puisque nous participons de la nature… Perspective rassurante, presque : si rien n’a changé en 40 ans, ni la catastrophe ni le catastrophisme, ni les boues rouges ni l’indignation, ni le dogme croissance comme seule transcendance, l’on pourrait se rasséréner, presque, en se disant, bah, rien n’aura changé non plus dans 40 ans. Presque.

Au moins une chose aura changé en 40 ans : nous bénéficions de la meilleure invention du XXIe siècle, Youtube. On trouve dans le tube plein de films complets, y’a qu’à se pencher et cueillir. Le Diable probablement est là. On ignore s’il y restera, on ignore si c’est légal, mais enfin il est là.

En 2017 je vote François Villon

01/02/2017 un commentaire

L’actualité est un chien galeux qui nous refile ses tics. Et on se gratte. En ces temps empestés, le bâtard malpropre eut du moins le mérite de nous remettre en tête une jolie chanson de Ricet Barrier :

Pénélope
C’est une sainte
Mais si elle feinte
C’est une…

Scandale financier, concussion, népotisme, argent public dilapidé, mauvaise foi éhontée. Le favori tombe, le châtelain exemplaire et sourcilleux, lui pourtant futur Président de la République garanti sur fausse facture par le clébard qui pue. Dehors. Au suivant. On peut être émoustillé par le vrai suspense de ces élections à rebondissement, où les têtes d’affiche font la culbute, mais on ne peut pas se réjouir de la chute minable du prochain-Président-de-la-République, parce que la République aussi en est décrédibilisée, et la démocratie fragilisée. L’idée fait son chemin, petit à petit, que la démocratie n’est pas éternelle, qu’elle a fait son temps, qu’elle pourrait bien, Cahuzac après Cahuzac (Cahuzac étant un terme générique désignant aussi bien les pourris de droite), un de ces quatre matins s’écrouler, vermoulue.

Je n’avais guère envie, moi, de voter pour ce triste sire au second tour, sous prétexte que le clebs fétide m’assurait qu’il serait l’idéal moindre mal. Ce que je retiens contre cet ex-futur-Préz de la Rép pour qui finalement je n’aurai pas à voter, c’est qu’il tenait, raccord avec l’époque, des propos chelous qui n’incitaient pas à le considérer comme la solution la moins pire.

Pas digéré ceci : « Je suis gaulliste et chrétien. Jamais je ne prendrai une décision qui soit contraire à la dignité humaine » , qu’il professait le zigue, au temps récent où on lui tendait des micros. Énormité qu’on a oubliée parce qu’elle a fait la une il y a déjà 15 jours, une éternité, le chien miteux est oublieux, la mémoire nuit au lustre de l’immédiat.

Je suis chrétien, donc, champion de la dignité humaine. Outre l’aberration logique (on ne perçoit pas trop le rapport cause-effet, l’Histoire n’enseignant pas que la dignité humaine fût le souci majeur de quelques fameux chrétiens à poigne, de Simon de Montfort au général Franco, des Magdalena Sisters au curé d’Uruffe, de Torquemada à Donald Trump)… Outre le ridicule mortel d’une telle assertion à présent que le gus s’est fait poisser comme un vil aigrefin (en guise de chrétien, il fait désormais figure de marchand du temple âpre au gain, voire de traître à trente deniers)… Outre tout cela, on pressent dans ces mots le gigantesque péril politique. Hors du périmètre de la la chrétienté, que croit-il qu’on trouve ? L’indignité humaine ? Musulman, par exemple ? Mais justement chez les musulmans, ça se porte superbien pareil, l’assimilation de sa foi à la dignité d’être humain, et la revendication identitaire. On entend des propos comme : En tant que musulman je suis respectueux, honnête, persévérant, solidaire, généreux… Même discrimination, même pensée binaire, le vrai le faux, le bien le mal, l’humain l’inhumain, le vrai croyant l’hérétique. Nous sommes mal barrés, tous, là, dès que nous nous considérons plus humain que l’humain d’en face sous prétexte qu’il vénère d’autres idoles.

La résurgence de l’affirmation d’une identité musulmane en France est observable depuis 30 ans tout rond  (1987 : Gilles Kepel publie Les banlieues de l’Islam), et présente aujourd’hui une dérive sectaire et théocratique. Faire machine arrière dans les têtes et les tiéquars demanderait un boulot de fou et énormément d’argent. Quelle politique en a les moyens ? Ou même la volonté ? La laïcité a un besoin urgent d’être refondée et réaffirmée, elle se trouve attaquée au contraire, dénigrée à coups de suffixes qui la ringardisent (« laïcards »)… et voilà qu’en guise de programme elle est piétinée par feu-le-président-qui-vient avec ses leçons de dignité humaine. Le retour du religieux dans nos vies et dans la dialectique de nos dites élites est une sévère régression. Ou peut-être seulement une parenthèse qui se referme.

Postulons, juste le temps de la démonstration, qu’une société humaine sans quelque croyance collective qui fournit au peuple un langage commun, est inconcevable. Une foi est un ciment. Jusqu’aux Lumières, ces croyances étaient évidemment dans nos contrées de nature religieuse. Durant les XIXe et XXe siècles, tandis que les dogmes et rites chrétiens accusaient un net recul, les adhésions collectives s’étaient reportées sur d’autres formes de récits et de mythes : on croyait en la science, la démocratie, l’éducation, le peuple, l’émancipation, le progrès, l’avenir, ou la culture. Le retour en force des fois antiques (je me souviens d’un autre livre de Kepel titré façon sequel de film d’action La revanche de Dieu) signe-t-elle le trépas des fois modernes, qui n’auront été qu’un intermède ?

Opium du peuple, tarte à la crème. La formule célébrissime de Marx a fait ses preuves. Pourtant je lui préfère une autre périphrase désignant la religion (ou la misère religieuse), extraite du même texte : l’esprit d’une époque sans esprit.

Pour toutes ces raisons, voici ma consigne de vote pour 2017 : aux prochaines élections, je vote utile, François Villon dès le premier tour. Attention à ne pas confondre les initiales. FV, facile à retenir, comme votre serviteur.

Villon aussi détourna un peu d’argent (quoiqu’artisanalement, à la main), et lui aussi invoquait le Bon Dieu à tout bout de champ, Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre ! Quand il rédige en 1461, sans doute en prison, dans l’attente de sa pendaison, son Testament, le poète voyou prend soin de s’en remettre à Dieu, seul témoin des différences de salut entre les riches et les pauvres, parce qu’au fond c’est la seule discrimination qui vaille. Pour les riches, pour leurs femmes, leurs enfants, pour leurs attachés parlementaires vrais et fictifs, tout baigne, que comprendraient-il à son poignant et leste memento mori. C’est pour les misérables ses frères, c’est pour toi et moi que Villon veut écrire :

Aux grands maîtres, que Dieu accorde de faire le bien, de vivre en paix et en repos : en eux rien n’est à corriger et il est bon de n’en rien dire. Ils ne manquent de rien, car ils ont assez de vin et de pitance. Mais aux pauvres qui n’ont pas de quoi, comme moi, que Dieu donne la patience ! (Testament, XXXIV)

Puis, plus loin, s’inspirant de la parabole du riche brûlant en enfer et du mendiant Lazare bienheureux au ciel :

Si on me disait : « Qu’est-ce qui vous fait avancer si hardiment cette parole, à vous qui n’êtes pas maître en théologie ? Il y a là de votre part présomption folle ! » C’est la parabole de Jésus touchant le Riche enseveli dans les flammes, et non dans une couche molle, et du Lépreux au-dessus de lui. (Testament, LXXXII)

Il est plus difficile pour un chameau, etc.

 

Monsieur Vigne & Monsieur Néant (Sereine, dépitée)

14/12/2016 Aucun commentaire

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Devinette sociologique : comment tourner, en 2016, un compliment à un ami que l’on entend féliciter d’avoir fait ce qu’on attendait de lui ? Réponse : on lui déclare, levant le pouce, « Tu gères ». Je salue le gestionnaire en toi. Tu es un vrai homme d’affaires, vieux. Les particules fines dans l’atmosphère ne s’en portent pas tellement mieux, le pic de pollution est plutôt un plateau. Gestionisme… Macronisme… Fillonisme… Trumpisme… Cahuzakisme… Uberisation… Libéralisme débridé où chaque auto-entrepreneur (nouveau nom de ce qu’on appelait autrefois le citoyen) joue des coudes dans la jungle pour choper plus de clients que son voisin, puis planquer ses noisettes au Panama, au pire au Luxembourg s’il croit encore aux vertus de l’Union Européenne… Notre époque a été prophétisée par Flaubert voici 140 ans :

Un temps va venir où tout le monde forcément sera « homme d’affaires » ? Mais dans ce temps-là, Dieu merci, je ne vivrai plus. Tant pis pour nos neveux ! Les générations futures seront d’une grossièreté ignoble. (Lettre à la Princesse Mathilde, 23 novembre 1876)

Car les artistes sont des voyants, ils savent l’avenir comme l’a démontré Pierre Bayard. C’est pourtant le présent qui les fait.

Tiens, un bon sujet pour le bac, ou même pour une thèse : sachant que chaque œuvre est le produit de son époque en plus d’être le produit de son auteur, montrer en quoi Massacre à la tronçonneuse a été réalisé par Richard Nixon, et Massacre à la tronçonneuse 2 par Ronald Reagan. À quoi ressembleront les films réalisés par Donald Trump ? Sacré corpus à venir, films catastrophe. Je me demande pourquoi je pense à ça. Dès qu’on se demande pourquoi on pense à ça, on arrête de penser. À la place, on se regarde penser. Oh, cartographier le fatras mental peut s’avérer fertile aussi, dans le genre. Et ainsi les idées s’associent.

Mais déjà je pense à autre chose. J’écoute Leonard Cohen, mort trop jeune pour décrocher le Nobel de littérature. Ten new songs sur ma platine, un de mes albums préférés, qui me fait penser à mon voyage au Québec. Je pense en parallèle, vertical, horizontal, oblique, je sais pas, à Bird on a wire, excellent film documentaire qui racontait la tournée 1972 de Cohen, tournée un peu ratée, pleine d’incidents techniques lamentables, et aussi de moments comiques comme celui où Leonard Cohen , gentleman si drôle dans l’adversité, interrompt son concert pour improviser, gratouillant sa guitare, une ode à un haut-parleur défectueux, dans l’espoir qu’il veuille bien fermer sa bouche à larsen.

Comme j’ignore qui a réalisé ce film, je pose la question à Google, ce réseau de nos synapses externes, précieux outil de sérendipité, et hop, j’arrive ailleurs. Puis un peu plus loin en circonvolutions, puis de retour mais de passage.

Le réalisateur de Bird on a wire est un certain Tony Palmer. Ah, bon. Qu’a-t-il fait d’autre dans sa vie, ce particulier ? Plein de choses, en fait, et surtout musicales. Quelques films que j’ai vus. Tiens ? 200 motels de Zappa, c’est de lui (même si c’est surtout de Zappa). Ça alors si je m’attendais, c’est lui aussi qui a réalisé Testimony ! Biopic fabuleux et anxiogène avec Ben Kingsley dans le rôle de Dmitri Chostakovitch. Pour le coup on est à fond dans le sujet, quel sujet déjà ? Oui, celui-ci, les liens politique/art : Staline n’entravait rien à la musique mais entravait les compositeurs, il est l’auteur indéniable de quelques symphonies de Chostakovitch. J’ai vu ce film à la télé il y a 25 ans, depuis il n’existe que dans ma tête avec ses forts contrastes impressionnistes, ses noirs ses blancs et sa musique, il est introuvable ailleurs, caché, inédit en DVD. Sauf que non, rien n’est vraiment introuvable en 2016. Une simple requête Youtube, un seul mot et j’y suis, je peux enfin le revoir, intégral, 2h30 sur un plateau.

Ensuite, Youtube me propose autre chose de Chostakovitch. Va pour la 14e, effrayante et macabre « symphonie » qui ressemble plutôt à un cycle de chansons pour voix de basse et soprano. Pour la composer en 1969, année de ma naissance, Chostakovitch puisa ses textes dans les œuvres de quatre poètes. On y trouve notamment, car il faut bien rire un peu au fond des gouffres, l’arrogante et désopilante Réponse des cosaques zaporogues au sultan de Constantinople d’Apollinaire, haut chef d’œuvre de ce genre littéraire exquis qu’est l’injure publique :

Poisson pourri de Salonique
Long collier des sommeils affreux
D’yeux arrachés à coup de pique
Ta mère fit un pet foireux
Et tu naquis de sa colique

Attends une minute. Je connais ces mots, ça me revient d’un coup, je connais ce texte dans une autre version éructée, je le connais même depuis une époque où je n’aurais pas été capable d’épeler correctement Apollinaire, je l’ai entendu sur disque il y a bien longtemps. Ce vieil album aussi, je parie qu’on le retrouve intégral sur Youtube ? Oui, bingo : La chanson du mal aimé, par Léo Ferré. (Le passage consacré aux cosaques, si l’envie vous prend de comparer avec la version Chosta, se trouve à la 17e minute).

J’aime autant que ses textes ou sa voix le travail choral et symphonique de Léo Ferré. Pour la suite du programme je me laisse téléguider par Youtube, « vidéos recommandées pour vous », toutes les musiques sont là enchaînées comme au bagne et plus jamais je ne lève le cul de ma chaise pour farfouiller dans mes CD, bonjour les escarres 2.0, station suivante je m’écoute le Requiem de Ferré, grandiloquente énumération de coqs et d’ânes, ou plutôt d’aigles et de loups, où l’on trouve au moins ce quatrain, lui aussi pile dans le sujet, quel sujet tu disais ? Pas le même que tout à l’heure : la prophétie (Pour ce siècle imprudent aux trois quarts éventé écrit-il ici car il est/nous sommes en 1975), et la mémoire assistée par Google Youtube Wikipédia :

Pour la perforation qui fait l’ordinateur
Et pour l’ordinateur qui ordonne ton âme
Pour le percussionniste attentif à ton cœur
Pour son inattention au bout du cardiogramme

Qu’écouter ensuite, que lire, que faire. Depuis cet endroit, mille bifurcations possibles. Tu parles, un Requiem de plus, œuvre d’art sur la mort. Autant dire une bonne moitié de l’histoire des arts et lettres et hommes et femmes. Me prend l’envie d’énumérer des Requiems mais je renonce vite, il y en a trop, je n’ai pas deux ans devant moi (ou alors si, peut-être les ai-je, on ne sait pas, comme je dis toujours Mors certa hora incerta).

Nous avons le Requiem pour un con… Pour un twister, du même auteur… Pour un massacre… Pour une planète… Pour un caïd… Pour une idole… Pour un vampire (Jean Rollin 1972, coucou Tof)… For a dream… Für Mignon (Op. 98b)… Même pour un Alien vs. Predator… Ah, un que je ne connais pas : Requiem pour une nonne, roman de William Faulkner, traduit, adapté pour le théâtre et mis en scène en 1956 par Albert Camus. J’ignorais que Camus eût fait de la mise en scène. Tant que j’y suis je change de page Wikipédia, ben dis donc il en a écrit des livres Camus qui ne me sont jamais passés entre les mains, Quand je pense à tous les livres qu’il me reste à lire j’ai la certitude d’être encore heureux, ça c’est du Jules Renard et pour l’heure je passe en revue tous les livres de Camus qu’il me reste à lire.

La mort heureuse… Roman de jeunesse, écrit en 36, publié posthume en 71. Je lirai peut-être un jour, je cite d’ores et déjà, c’est dans le sujet aussi il me semble, dans celui de Camus sans doute, puisque ça résonne avec il faut imaginer Prométhée heureux.

Et ça, c’est quoi, encore ? L’impromptu des philosophes. Farce écrite par Camus, sans doute en 1947, signée du pseudonyme Antoine Bailly, elle met en scène les dialogues ridicules entre un Monsieur Vigne, pharmacien et notable (doublet archétype de la fatuité, dans la lignée du Homais de Flaubert) et un Monsieur Néant, « placier en doctrine nouvelle », caricature d’un philosophe existentialiste creux et néanmoins délirant (Sartre venait de publier l’Être et le Néant).

Mon sang ne fait qu’un tour ! Monsieur Vigne ? C’est de moi que tu parles ? J’arrive donc au terme de mon voyage pour aujourd’hui : tôt où tard, à force de sérendépéter, on tombe sur soi-même. Ce phénomène d’ailleurs sert de trame à un livre que j’ai écrit, Lonesome George(s), sans me vanter je dois être un peu visionnaire moi-même.

Là il est tard, je ferme enfin l’ordi, je file à la bibliothèque pour me procurer Œuvres tome II de Camus, et je lis du papier.

Après lecture je rallume l’ordi pour achever l’écriture de cet article. L’impromptu des philosophes est une bouffonnerie, ou pour mieux dire une sotie (genre littéraire qui, le croiriez-vous, fut mis en vogue à la cour à la faveur d’une pièce jouée en 1508, Le Nouveau monde, signée d’un certain André de la Vigne, 1470-1526 – Est-ce à lui que Camus emprunta mon patronyme ?), une bonne blague de circonstance qui n’ajoutera rien à la réputation de son auteur, si ce n’est qu’on admire le rire de Camus, et son habile contrefaçon du style de Molière. Si Monsieur Néant est un mélange de Trissotin et Tartuffe, Monsieur Vigne est la pure et simple réincarnation de Monsieur Jourdain, bourgeois gentilhomme si soucieux de son statut social et culturel qu’il se laisse bluffer par la pensée moderne, débilitante et amphigourique poudre dans les yeux. Cet homonyme me servira-t-il de leçon ? Bah.

MONSIEUR NÉANT, mangeant terriblement  son jambonneau : De l’angoisse, encore de l’angoisse, toujours de l’angoisse, monsieur Vigne, et nous serons sauvés.
MONSIEUR VIGNE : En effet, je n’avais point aperçu cela, mais j’y vois clair à présent. (Un temps.) Ce que j’aperçois moins bien, cependant, c’est ce que je devrais faire pour les prochaines élections.
MONSIEUR NÉANT : Eh ! Bien, monsieur, cela est simple. Puisque vous ne sauriez être libre sans avoir lutté votre vie durant pour la liberté, puisque vous ne pouvez lutter que si vous êtes opprimés, vous proclamerez votre amour de la liberté et vous voterez en même temps pour ceux qui veulent la supprimer.

Tuer la mort

04/12/2016 un commentaire

cikiaceligljgdoo

On peut, comme dans La jetée, être toute sa vie hanté par une scène vue durant l’enfance. Ou bien, par une image. Ou par un son, une mélodie. Ou par une lumière. Ou par un bout de madeleine amollie dans une tasse de pisse-mémé. Ou bien par une phrase. Question de sensibilité à tel de nos sens, ou à tel autre.

J’ai longtemps été hanté par cette phrase, lue très jeune : Tuer la mort, ne serait-ce qu’une seconde… N’est-ce pas devenir immortel l’espace d’une seconde ?

Cette phrase me remontait en tête périodiquement, le genre de leitmotiv qui nous saucissonne dans la spire des années, et à l’improviste nous nargue au reviens-y, « Salut c’est encore moi, la phrase, tu me remets ? Comment ça va depuis la dernière fois ? Non, ce n’est pas encore aujourd’hui que je te dirai d’où je viens, mais on peut discuter de là où tu te trouves, toi. Tu as grandi ? Tu as réfléchi ? Tu as enfin compris ce que je veux te dire ? Tu l’as senti, hein, que je n’étais pas une lapalissade, que j’étais une pensée profonde, que vivre c’est être immortel, du moins jusqu’à la mort, l’as-tu déjà éprouvé ? As-tu déjà vécu si intensément une seconde que tu en as tué la mort ? Oui ? Non ? Pas encore. Tu verras. Ça s’appelle un orgasme. On en reparlera la prochaine fois. À bientôt. »

Et toujours je me demandais comment cette phrase était en premier lieu entrée en moi pour ne plus me quitter, où, quand, par quel orifice ? Depuis quel poème, quelle chanson, quel traité, quel roman quel film ? Était-ce de Shakespeare ? Sade ? Prévert ? Jankélévitch ?  Strindberg ? Maupassant ? Jacques Brel ? Gaston Leroux ? Cavanna ? Mattt Konture ?

Non. J’ai fini par retrouver son auteur. Cette phrase est de Marcel Gotlib.

Aujourd’hui, Gotlib est mort. C’était son jour de cesser d’être immortel.

Coïncidence : j’ai relu (je me suis racheté, en fait) pas plus tard que la semaine dernière l’intégrale Rha Lovely + Rha Gnagna. C’est dans ce recueil extraordinaire, inconcevable, sans doute non reproductible en 2016, qu’on la trouve, la phrase.

Plus précisément, elle apparaît à la toute fin d’une bande dessinée qui jusque là était plutôt marrante, à mi-chemin de la satire et du non-sens, comme aimait à mélanger Gotlib, une bande dessinée intitulée L’amour en viager pour qu’on saisisse dès l’ouverture qu’il s’agit d’un faux mélodrame avec mari+femme+amant, d’un faux soap opera, et d’un vrai hommage au Viager, ce film génial de Goscinny (ex-mentor de Gotlib) et Tchernia (tiens ? encore un disparu de l’année).

Le Viager sort au cinéma en 1971. Gotlib publie en 1974 dans le 9e numéro de l’Echo des savanes, revue qu’il a fondée avec Mandryka et Bretécher, L’Amour en viager, récit en 12 planches qui en singe vaguement la trame : ici comme là, on attend la mort d’un personnage,  donné moribond dès le début mais qui mourra des décennies plus tard, éprouvant la patience de ceux qui n’espèrent que son trépas pour faire main basse sur sa maison (dans le film de Tchernia) / pour enfin convoler sans mauvaise conscience (dans la bande dessinée de Gotlib).

Dans toutes ses bandes dessinées de l’époque, sa plus libre, Gotlib parle énormément de sexe, comme ses confrères. Pas par provocation gratuite, juste parce qu’il fallait le faire pour éprouver les tabous, ceux des autres, ceux de soi, ceux du lecteur et ceux de l’auteur. Et moi, en léger différé, je découvrais dans la chambre de mon grand frère toutes ces images de cul, j’étais encore puceau, peut-être même pré-pubère, dix ans j’avais peut-être ? Onze ? Nous n’avons pas attendu Internet pour être exposé à des images qui ne sont pas de nos âges.

La première page de L’Amour en viager montre un couple faisant l’amour ; la deuxième page, abstraite, allégorique, pleine et tendue comme une bite, est remplie à ras-bord de métaphores sexuelles : un feu d’artifice ! Un torrent tumultueux ! Un tunnel ! Une fleur qui s’ouvre ! Une clef raide dans une serrure ! Un canon qui éjacule son boulet ! Une casserole qui bout sur le feu ! Un geyser !

L’histoire est marrante, comme je l’ai dit et comme on l’espérait, puisque Gotlib est un gars super-marrant. Elle déconne façon humour de répétition, elle est interminable jusqu’à l’absurde (gag : au fil de ces décennies d’ajournement, on regarde l’amant et l’amante vieillir peu à peu, ride à ride, tandis que le souffreteux éternel, malade terminal qui passe sa vie à mourir sur son lit de mort mais ne meurt pas, semble toujours avoir la même tronche). Quand un jour, couic, enfin ! Le mari gêneur lâche son dernier soupir. L’homme et la femme se regardent. Ils peuvent se retrouver, ne faire qu’un, librement. Se toucher, s’aimer, faire l’amour à nouveau. Mais… ils ont 90 ans. Ils se déshabillent, s’embrassent, et Gotlib le super-marrant ne ridiculise pas leurs corps fripés, flasques et bourrelés. Il leur accorde une seconde pleine page de métaphores sexuelles, écho atrophié de la première : un tout petit feu d’artifice, une toute petite clef, un tout petit canon, une clef molle, une fleur fanée, un ruisseau rachitique et caillouteux…

Et tombe alors, comme un rideau, en lieu et place de la morale, cette phrase, cette phrase aussi belle que celle, fameuse, attribuée à Stanley Donen (« Faire l’amour, c’est comme faire un film, quand c’est bien fait c’est magique. Et quand c’est moins bien fait, c’est magique quand même »).

Tuer la mort, ne serait-ce qu’une seconde… N’est-ce pas devenir immortel l’espace d’une seconde ?

Captain Fantastic deux fois

01/11/2016 2 commentaires

vm

Coïncidence – mais le hasard comme on sait ne favorise que les esprits préparés. Moi qui, ces temps-ci, gamberge sur l’émancipation de mes filles parce que je les vois s’envoler au loin tandis que je demeure au pied du mur, j’ai vu coup sur coup au cinéma deux films très différents mais qui avaient en commun le thème du père intrusif, patriarche louche manœuvrant au-delà du raisonnable pour contrôler la vie de ses enfants, les retenant le plus longtemps possible sous son joug : d’abord une comédie allemande, Tony Erdmann de Maren Ade, ensuite un drame américain, Captain Fantastic de Matt Ross.

Le second m’a semblé à la fois le plus passionnant et le moins réussi des deux, celui qui travaille, celui qui donne envie d’écrire. Le postulat de départ de Captain Fantastic, un père qui entraîne ses six enfants dans la forêt pour les éduquer comme bon lui semble, en rupture radicale avec « la société », est fort, beau, ambigu (les élève-t-il, les enlève-t-il ?) et terrifiant, mais la fin du film est paradoxalement consensuelle, sans remise en question de qui ou de quoi que ce soit. Les épreuves n’auront rien ébranlé et apparaissent rétrospectivement comme de simples ficelles scénaristiques.

Hasard encore : j’ai vu Captain Fantastic non pas une, mais deux fois. On ne dit pas assez, parce que le temps nous est compté, à quel point certains films méritent d’être revus. Comme il est écrit dans un excellent ouvrage, tout a toujours deux faces et tout a deux aspects, si bien que tant qu’on n’a pas regardé deux fois on n’a rien vu. La seconde vision d’un film est parfois contraire mais toujours différente, la répétition est une expérience palpitante, on se met soi-même à l’épreuve autant que le film. Les bons films deviennent meilleurs encore, les mauvais sont encore moins tolérables. Surtout, comme on connait déjà l’histoire, la re-vision provoque une révision, sur un autre mode, plus contemplatif, on se laisse aller davantage , le jugement est suspendu et l’attention se fait flottante, englobante. Le cinéma ressemble peut-être encore plus à un rêve à la deuxième séance qu’à la première, et ainsi en état second on découvre certains détails qui nous avaient échappé, certains objets, certains mots, on savoure la fluidité du montage, la lumière, la musique, les échos, les dits et les non-dits.

Première vision

Je regarde, mi-fasciné mi-agressé, un père abusif, exclusif, excessif, transgressif, totalitaire, incarné par Viggo Mortensen, idéal dans cet emploi, entraîner sa progéniture au fond des bois, puis sur les routes dans un road movie funèbre et joyeux. Il les protège jusqu’à la maltraitance. Il est dictatorial pour les émanciper. Il enseigne à ses enfants à survivre dans la nature, à réfléchir, à lire, à jouer de la musique, à parler six ou huit langues, à dépecer le gibier et à comprendre les principes de la démocratie parlementaire ; puis cette éducation alternative totale est mise à l’épreuve au contact du vrai monde, là où les sources d’information et d’apprentissage sont variées, plus séduisantes, plus conformistes, plus consuméristes.

Malgré mon plaisir brut de spectateur, malgré des points communs troublants entre la façon dont ce père éduque ses enfants et la mienne (j’en ai discuté avec ma cadette à la sortie – naturellement je suis moins extrême, mais tout de même nous partageons certains principes, dont celui de ne jamais, jamais, mentir aux enfants et de toujours, toujours, répondre à leurs questions ; aussi, un certain intégrisme à bannir les mots qui empêchent de vraiment discuter et vraiment réfléchir, « intéressant » …), malgré une thématique palpitante qui aurait de quoi alimenter bien des dissertations de philo (« En quoi éduquer est-il une violence ? Qu’est-ce qu’un savoir « utile » ? La famille suffit-elle ? Faut-il et peut-on se protéger de la société ? Qu’est-ce qu’un monstre et peut-on être un monstre tout seul ? La transmission est-elle toujours trahie ? etc. »)… Malgré tout cela, je suis sorti de la salle mitigé, estimant que le scénario n’était pas abouti. Aucun personnage ne change en cours de récit, révélant un manque de romanesque, rien n’est remis en cause. J’en suis venu à me dire que ce défaut provenait du fait que le réalisateur avait écrit son scénario tout seul, sans quiconque pour lui apporter la moindre altérité ou contradiction, se comportant avec ses personnages comme ce père avec ses enfants, refusant de les voir lui échapper.

Seconde vision

Un mois plus tard, j’apprends que je dois projeter ce même film dans « mon » cinéma de quartier.

J’étais un peu ronchon, « oh zut pas de chance, je tombe sur un film déjà vu, si j’avais su je serais allé voir autre chose en ville », je n’avais pas l’intention de me le refaire, j’avais emporté un bouquin à lire à la lueur de la lampe de projection. Finalement, à ma propre surprise, je me suis laissé faire : j’ai regardé le début puis, à coup de « encore une minute pour voir », je suis resté jusqu’au générique de fin

J’ai trouvé les mêmes défauts que la première fois, mais c’était moins grave : la dernière demi-heure reste faiblarde à mon goût, le problème est têtu d’un scénario qui ne veut pas lâcher ses personnages, leur refuse la moindre liberté alors même que tout le film parle de liberté. Le tout dernier plan, le petit déjeuner en silence (cette fois je l’ai chronométré : 1 mn 35 secondes) est aussi embarrassant que la première fois, plus oppressant qu’apaisant. J’ai aussi un peu tiqué sur certaines scènes qui, à la redite, me sont apparues plus caricaturales : le faux malaise dans le supermarché, ou la façon dont le flic est éjecté de Steve (c’est le nom de leur bus VW) au moyen d’un simulacre de chanson chrétienne.

Mais tout le reste est décidément (ou finalement) magnifique. La scène d’ouverture avec le cerf, quelle crudité, quelle sensualité, quel « vif-du-sujet » ! Et surtout quelle immersion essentielle dans la nature. Ces premières images donnent à écouter, à scruter, à ressentir le lien direct avec la nature, c’est beau comme du Terrence Malick (en plus menaçant toutefois) et je n’avais pas compris à quel point c’était capital pour la suite de l’histoire.

La scène à table, autour de la dinde si typique de l‘american way of life, avec l’oncle et la tante qui accueillent pour un soir la famille de freaks, est parfaite, c’est le cœur du film : la sœur et le beau-frère sont dépeints comme des braves gens, qui font ce qu’ils peuvent, mais acceptent les compromis sociaux, c’est déjà trop, incompatible, et leurs deux mômes, ados de type courant, en sont horripilants, débiles, intolérants… Enjeux philosophiques transformés en pure tension dramatique cinématographique, résultat extraordinaire. Idem pour la scène de l’église, que j’ai mieux écoutée que la première fois, puisque j’étais moins pris par le suspense de la mise en scène (Viggo va-t-il se faire jeter dehors manu militari ou non ?), et j’ai mieux apprécié la qualité d’écriture.

J’ai mieux cerné, aussi, le vrai sujet du film, délivré dès la toute première scène lors de la chasse au cerf : le rituel en tant que source de lien social (tout comme dans mon livre La mèche, si je peux me permettre), en tant qu’apprentissage mais aussi en tant que ralliement. Ce dédain des rituels faux (encore l’admirable scène dans l’église, où  Mortensen met avec panache un terme au chapelet de conneries débitées par le prêtre), et au contraire ce sérieux accordé aux rituels vrais, ceux que l’on invente exprès pour soi et pour les siens, et qui remplissent leur fonction, qui soude le groupe (en l’occurrence, la famille)… Ainsi on remplace la fête de Noël par le Noam Chomsky Day, le 7 décembre, que l’on peut en fait célébrer n’importe quand. Déconcertant, drôle, et juste.

J’ai encore ri, et j’ai encore pleuré abondamment lors de la scène d’incinération rituelle, et du « goodbye mum » avant de tirer la chasse. La dernière chanson, Sweet child of mine, m’a fait fondre sur ma chaise, infiniment plus émouvante ici que dans la version originale des Guns & Roses.

Il m’a fallu deux visions pour l’admettre : Captain Fantastic est un grand film dans ma tête.

En sortant de Celui qui tombe

28/10/2016 Aucun commentaire

© Geraldine Aresteanu

Vendredi 14 octobre 2016. Je sors de la représentation de Celui qui tombe de Yoann Bourgeois à la MC2, Maison de la Culture de Grenoble. Je crois que je marche à quelques centimètres au-dessus du sol. Quelle merveille.

Je me souviens, la première fois que j’ai entendu parler de Yoann Bourgeois, c’était il y a une douzaine d’année, un homme s’ébattait tout habillé dans un tube rempli d’eau, je le regardais dans un autre tube, ma téloche, dans feue l’imprévisible émission expérimentale d’Arte, Die Nacht. Je me souviens depuis d’avoir été bouleversé par certaines de ses propositions scéniques, comme lorsqu’il tentait simplement de grimper un escalier sur une musique de Philip Glass

Celui qui tombe est le quatrième spectacle que je vois en dix ans de ce circassien/ acrobate/ chorégraphe/ poète devenu entre temps une institution (désormais co-directeur du Centre National de la Chorégraphie de Grenoble, après trente ans de monopole officieux de Jean-Claude Gallotta). Sans doute mon préféré. Pas sûr. Pas grave.

La gravité est ailleurs : sur scène. La gravitation universelle, même. Six personnages luttent pendant une heure contre elle mais jouent avec elle, ils ne se parlent pas mais se regardent, se touchent, galopent, presque dansent ou parfois dansent franchement, se ruent, s’enjambent mais se tendent la main, écoutent Frank Sinatra puis courent encore en silence, puis chantent impeccablement malgré mille contorsions qui devraient leur couper le souffle.

C’est beau, élégant, poignant, athlétique, poétique. Et l’effet est durable : quand on réfléchit à tête reposée, on entend bien combien ça nous a parlé, les jours suivants ça nous parle encore… Ça parle de nous, ça parle de notre intimité cachée dans un grand spectacle, de danger au milieu d’une chorégraphie impeccablement réglée, de légèreté au sein du mouvement (la métaphore si l’on y tient est transparente : la vie est toujours une question d’équilibre). Ça parle encore de liberté contre la fatalité, d’individu face au groupe, de ce qui nous tient ensemble et nous sépare, de nos joies viscérales et aussi de nos séparations, de nos fidélités et de nos amitiés perdues, de la façon dont on se débrouille avec nos deuils les plus privés, et c’est pour ça qu’on en sort tout retourné, purgé, marchant au-dessus du sol, ça parlait de la mort et on l’a pris pour soi.

Ça parle de ce qu’on voudra, de ce qu’on pourra, le sens sur scène n’est pas littéral, et si on n’a pas envie d’aller plus loin que la rétine on aura vu des corps qui bougent et le spectacle aura déjà été extraordinaire.

J’ai ri, j’ai pleuré, je te jure, à grosses larmes, j’en étais le premier surpris et heureux, j’ai jubilé, frémi, tremblé de joie, haleté de suspens et de soulagement… Toute une palette d’émotions que je n’éprouve guère d’habitude dans les salles de spectacle subventionnées, lorsque je regarde poliment une chorégraphie contemporaine rachâchante ex-novatrice-et-néo-académique « à la Gallotta », ou bien une pièce de théâtre qui était moderne il y a 50 ans et qu’au mieux on aura trouvé « intéressante », ces spectacles dont on sort en se disant okay, c’est fait, je pourrai dire que je l’ai vu, mais ce n’est pas avec ça que la Kulture Officielle de Grenoble va s’arranger…

Or, si, elle s’arrange, très nettement. J’ai comme l’impression que Yoann Bourgeois est ce qui pouvait arriver de mieux à la MC2.

Une seule chose m’a agacé ce vendredi 14 octobre 2016 : le texte figurant dans le programme de salle. J’en cite un morceau, pour mémoire.

 « Celui qui tombe se désaltère aux sources d’une vivacité encore inédite, délestée des contours rassurants de la tradition. Nous sommes immergés alors dans une liberté qui grandit de soi-même et malgré nous. (…) Est-ce un rire, tacite ? Quelque question en forme d’atmosphère ? Serait-ce, le croirez-vous, un soin discret de régénération ? Ce présent provoque notre vitalité, et l’infime de se changer à l’infini. »

Un mur.

Une suite incohérente de mots mis bout-à-bout, de phrases, d’images, de citations (j’ai reconnu un peu plus loin un fragment de Nietzsche, « Rien n’est vrai tout est permis », auquel est ajouté comme par dialectique un troisième terme, « qu’est-il possible ? », mais je n’ai pas perçu la pertinence de la rallonge au-delà du clin d’œil aux initiés)… Avant la représentation, j’ai lu deux ou trois fois ce charabia pour passer le temps (j’étais arrivé bien en avance) et je n’y ai rien compris. Puis j’ai reçu le spectacle en pleine tête. Après coup, je l’ai relu, je l’ai mieux compris, mais pas mieux aimé. À quoi sert-il donc, quelle est sa valeur ajoutée, s’il doit être lu seulement une fois rentré chez soi ? Il est censé être une porte d’entrée, mais la porte d’entrée est verrouillée de l’intérieur.

Au risque d’être grandiloquent, j’ai été pris de vertige devant un gouffre, le gouffre qui sépare un spectacle s’adressant directement à tout un chacun, via ses yeux, ses oreilles et ses viscères, et un texte de salle s’adressant à une infime poignée de cerveaux bien peignés et bien complets des clefs et codes afférents. Bon, je sens que je m’embrouille dans mes métaphores, un mur contre lequel on se fracasse devient une porte d’entrée qui se révèle un gouffre, je crois que j’en fais trop et que je cède aux mêmes travers de la prose que je réprouve, bien fait pour moi… Moi aussi je suis bien peigné, on ne se refait pas… Mais le présent blog n’a pas la vocation « communicationnelle » d’un support de salle.

N’empêche, je crois lire dans ce papier bavard, abscons et pédant, cultivé, amphigourique, un condensé de quelques problèmes qui font se craqueler la société française en 2016, l’entre-soi, la perte du langage commun, peut-être même le mépris de classe. Je me demande si, désespérément contreproductif, ce texte ne constitue pas avant tout une barrière de sécurité pour protéger la Kulture et sa Maison du plus grand nombre, du grand public qui, s’il devait jamais, par hasard, tomber sur ces phrases, ne pourrait que se souvenir que la MC2, ha non, ce n’est pas pour lui. Alors même que ce que j’ai vu sur scène était tout le contraire : un grand art extrêmement exigeant, radical, et cependant « populaire », mélange pas forcément contradictoire, comme le cinéma le revendique à l’occasion.

Ce spectacle était pour « pour le grand public », je veux dire pour lui aussi, autant que pour moi, puisqu’a priori il a les mêmes capacités que moi, d’émotion, d’émerveillement, mais aussi d’abstraction.

J’étais, durant le spectacle, assis tout contre une classe de collégiens et leur enseignante. Les élèves étaient agités, excités, peaux-levées, déconneurs, textoteurs : normaux. Mais quand la lumière s’est éteinte, leur brouhaha a fait de même, et ils ont regardé bouche bée vivre les six personnages, leur silence seulement brisé par quelques exclamations sporadiques, « Non mais il va pas bien lui ! » qui traduisaient surtout leur stupéfaction et leur admiration. À la fin du spectacle, ils ont applaudi à tout rompre, pareil que moi. J’étais certain qu’aucun d’eux n’avait lu un traitre mot de la feuille de salle, et je me suis demandé ce qu’ils pourraient faire de cet imprimé par la suite.

Non-respect du cessez-le-feu

01/09/2016 2 commentaires

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La cessation d’activité, après 8 ans, du présent blog ainsi que de la maison d’édition Le Fond du tiroir, a été décrétée il y a un an. Un livre a paru entre temps, instantanément épuisé, chant du cygne tessiture baryton-basse, qui n’a eu, c’était prévu ainsi, aucun écho (seule exception, Yves Mabon en a donné sur son blog une petite notule et, en soi, c’était une manière idéale de boucler la boucle en compagnie du premier et dernier fidèle).

L’année écoulée a vu ma situation changer sensiblement ; pas ma résolution de cesser de t’en faire part. Les sporadiques bricolettes postées depuis lors, ainsi que celles qui viendront, ou pas, doivent être regardées comme autant de post-scriptums, chacun d’eux m’apparaissant comme le vrai authentique véritable derdéders, oh ne va pas croire à de la complaisance, je me lasse moi-même de cette mise en scène de l’acharnement thérapeutique et de la fausse sortie, mais crois bien que rien n’est calculé.

Renoncer à rendre compte de ce que je fais, lis et écris… L’étalage me manque-t-il ? Parfois. Dans ce domaine-là comme dans tous les autres, fût-ce sur un blog, écrire c’est réfléchir en mieux. J’écris, je fignole la phrase et par conséquent la pensée, et je trouve dommage que ce ne soit pas en ligne, sur la ligne, fixé avec une petite pince à linge, pour que ni la pensée ni la phrase ne s’envolent. Quand l’étalage me manquera trop, j’étalerai de loin en loin. Le temps que ça sèche. Tiens, là, juste pour la route et pour la chambre d’écho, une dernière (ah ah ah c’est ça ouais on y croit vachement) note de lecture, j’ai l’envie pressente de te partager, je te partage, je copiecolle cet extrait du fortifiant recueil de Tanxxx, Des croûtes au coin des yeux :

Tiraillée entre vivre de ce que je fais et faire ce que j’ai dans la tête, j’en étais arrivée à plus du tout savoir où je voulais aller, comment, si ce que je fais si c’est pour gagner ma croûte ou pour me faire plaisir (…)
Après 8 ans de travail à mon compte, je n’arrive plus à distinguer ce que j’aime faire et ce que je dois faire pour vivre. Les questions de statut, de reconnaissance du travail, du métier d’auteur/illustrateur, tout ça a fini par me bouffer. Bien sûr que c’est intéressant et primordial de défendre ses droits, j’en suis plus que jamais convaincue. Mais voilà, ce sont des questions épuisantes, et quand on commence à mettre le doigt dedans, très vite on ne parle plus que de ça.
Lire l’histoire de 6 pieds m’a rappelé qu’il n’y a pas si longtemps j’avais la fougue du fanzineux, l’enthousiasme de faire des choses, de rencontrer des comparses, et peu importe si je me plantais, j’avançais (…)
La conclusion de Fabrice Erre à l’Animal a 20 ans résume parfaitement ce que je ressentais sans mettre le doigt dessus : ne pas laisser le réalisme prendre le dessus. Faut arriver à concilier les deux, gagner sa vie et vivre, or les deux sont inconciliables (…) Tout ça pour dire que le fanzine, c’est la tentative de retrouver ce truc qui tient en vie quand tout déconne plein pot autour(…)
Et dans mon petit coeur de punk, il y a une hippie qui sommeille, avec l’envie de faire des bisous à tous ces gens merveilleux.

Okay, merci Tanxxx, je prends, je redonne aussitôt, j’ajoute mes bisous. Et à présent, une seule question nous brûle : oui ou non Noé a-t-il embarqué dans son arche des couples de poissons ?

Funk you up

17/08/2016 un commentaire

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Le Big Mother Funkers est un bataillon de 20 funksters en rangs serrés et habits de lumière. À ne pas confondre avec le Little Mother Funkers, brigade légère qui procède du précédent mais ne compte que six membres : Carine Serre (sax alto & sax baryton), Sylvain Dropsy (sax ténor & soubassophone), Damien « Darachide » Rabourdin (trompette), Fabrice Vigne (trombone basse & pBone  jaune citron), JC Sanchez (guitare), Baptiste Métayer (batterie et roi des beats en folie – titre). Plus, parfois, un septième membre subsidiaire, lorsque elle est décidée : Nita (un peu mascotte, un peu de percu et un peu de chorégraphie).

Le Little Mother Funkers revient d’une tournée estivale sur la côte-côte-dazure, a donné sept concerts en cinq jours et a écumé campings, marchés, restos… avant d’être repéré dans la rue (attention aux yeux qui piquent : ci-après authentique success story) par le boss du festival de jazz de Ramatuelle qui lui a proposé de jouer pour l’inauguration de son festival. Vous avez fait quoi, vous autres, cet été, sinon ? Vazi moi ça va trankchil j’ai juste inauguré oklm le festival de jazz à Ramatuelle avec mes potes, ensuite tsékoi on est allés se baigner au Cap Taillat, enfin tu vois quoi trankchil ouèche.

Vive le funk qui nous rend beaux. Le funk c’est la vie en personne, le désir dans le bas-ventre et les doigts de pied, l’énergie cosmique qui nous chauffe de l’intérieur, le plaisir d’offrir et la joie de recevoir, l’été sur la plage mais sans sable dans le maillot, sans se préoccuper diable diable de l’endroit où a pété l’attentat du jour, sans déconner ladies and gentlemen shake your booty, le bien que ça fait. Je brode sur le sujet, sous ce lien, et dans le micro amical de Jean Avezou.

Vous êtes directeur de festival de jazz ou de salle de spectacle et vous n’attendez que nous pour mettre le feu à votre public ? Vous êtes un parvenu méditerranéen ayant réussi dans l’immobilier et vous cherchez le groupe qui chauffera l’ambiance un quart d’heure dans votre jardin pour le mariage de votre fille ? Vous êtes un nouveau riche, plus ou moins russe et vaguement mafieux, et vous nous voulez sur votre yacht parce que ça commence à bien faire les DJ techno et leur bouse sonore ? Vous êtes un simple mais honnête particulier, amateur de bonne vieille fonque qui brille, vos murs sont insonorisés et d’ailleurs vos voisins c’est pas un problème, ils sont sympas et vous les avez invités à danser ? Contactez-nous, on vous fera un devis.

Post-scriptum quelques mois plus tard. Je viens d’avoir avec un ami folkeu une conversation fort intéressante. Il en a surgi l’idée suivante : la musique savante occidentale, depuis le chant grégorien jusqu’à, disons, Messiaen, est imbibée jusqu’à la moelle de christianisme, par conséquent de haine du corps. Dès lors, ce que l’on appelle Musique a toujours vocation au hiératique, au sublime dans le meilleur des cas (Bach en massif central de la cartographie), au moins à l’austérité, à la cérébralité, à l’intimidation, la musique nous convoque en tant que purs esprits et nous sommes sommés de l’écouter pieusement assis et tétanisés, dans un auditorium tout comme à la chapelle, respirant à peine, niant nos organes. L’ami folkeu et moi-même, tout en nous imaginant laïcs, sécularisés, athées peut-être, avons dès notre plus jeune âge intériorisé cette conception que la musique digne de ce nom s’adresserait à notre cerveau, ou mieux, à notre âme, certainement pas à notre corps, cette guenille. Pour lutter et guérir de cette folie, chacun de nous deux durant sa jeunesse a dû emprunter un chemin qui le mène à une musique lui autorisant la reconnexion avec son corps et celui des autres, afin que des sons et des rythmes effacent en nos organes cette erreur contre-nature, cette musique qui enferme les pieds dans un bloc de béton. Lui m’avoue : « le bal folk m’a sauvé » , et c’est très amusant, ce besoin d’être sauvé de cette putain de religion qui n’a que le salut à la bouche. Quant à moi, j’ai été sauvé par le funk, via le jazz, cette musique de nègres, de païens, de danseurs, de transes, de muscles, de plaisir, de couleurs et d’odeurs, de sang, de sueur, de larmes, de sperme. Je ne saurais croire qu’à un dieu qui danse (Nietzsche).