Ernaux et les écrans

08/12/2021 Aucun commentaire

Le hasard des si longues (et si perturbées à l’ère du covid) productions cinématographiques a fait qu’à quelques semaines d’intervalle sont sortis sur les écrans deux adaptations d’Annie Ernaux. Née en 1940, celle qui est peut-être mon écrivain français vivant préféré (réécrivez ce groupe nominal en inclusif si vous avez du temps à perdre) a beaucoup à dire sur son temps qui est, par tuilage, le nôtre. Et même si rien ne remplacera son écriture qui est sa voix même, le cinéma est un médium parfait pour donner plus d’audience, pour vulgariser ses livres à la première personne.

1) Le 21 août dernier, j’écrivais en sortant d’une salle :

Vu Passion simple de Danielle Arbid, adapté d’un bref récit d’Annie Ernaux sur l’obsession amoureuse et sexuelle. J’y allais curieux mais circonspect, doutant que la langue singulière d’Ernaux puisse être traduite dans une langue étrangère et multiple, le cinéma. Eh bien, si ! Bonne surprise, le film est formidable. La réalisatrice n’a pas cédé à la facilité d’une voix off lourdaude, elle a montré tout ce qui était montrable au lieu d’être dit (et ce n’était pas gagné d’avance : comment filmer cette pure vibration qu’est l’état de désir et d’amour en pleine rue) et n’a conservé la parole que dans des moments exceptionnels, grâce à des artifices de bon aloi (le dialogue avec une copine ou avec un docteur), pour des phrases rares mais cruciales, quintessentielles (« Je regarde les femmes autour de moi et je me demande si, en elles aussi, il y a un homme qui prend toute la place, et, sinon, comment font-elles pour vivre« ). Voilà un cas d’école, l’adaptation impossible et réussie.

Ensuite j’écoutai l’émission Le Masque et la Plume et j’éprouvai le besoin de passer la seconde couche :

Je viens d’écouter le Masque en streaming, pour vérifier… Je suis étourdi par le tombereau de conneries dégringolé sur Passion simple ! Même si je rechigne toujours à employer la grille d’analyse « genrée » et « anti-patriarcale » , pour le coup je ne peux que constater que, ce soir-là à la tribune du Masque se tenaient une femme et trois hommes. Or la femme a souligné la subtilité et la complexité d’un film qui tente de dépeindre les désirs d’une femme ; les hommes se sont grassement et goujâtement moqués, ont éreinté à cœur joie mais avec une confondante pauvreté d’arguments, depuis « ce n’est même pas érotique » (autrement dit : ce film est nul puisqu’il ne fait aucun effet à ma bite) jusqu’à, à plusieurs reprises, « ce n’est pas possible » (manque d’imagination ou d’empathie qui prouve seulement qu’ils n’ont jamais connu la passion amoureuse, ou alors seulement avec leurs moyens masculins, les malheureux ont fait ce qu’ils ont pu). Quant à moi je sais que c’est possible, je me suis reconnu dans le personnage ! J’ai vibré comme un fou en voyant le film (de même que j’avais vibré, il y a 20 ans, en lisant le livre, lui aussi démoli en son temps par la critique), c’est pourquoi je n’ai aucun problème à m’assumer en tant que femme. (Toutefois, le cas échéant, je suis une lesbienne.)

2) Puis, à la date du 5 décembre, j’écrivais en sortant d’une autre salle :

Accéder à la culture, faire siens des objets culturels, ce n’est pas les ingurgiter un à un, accumuler une chose puis la suivante.
C’est tirer des fil et tisser des liens.
Ce n’est pas juxtaposer, c’est alimenter une dialectique.
Aujourd’hui, à quelques heures d’écart, j’ai vu par hasard deux « films » bien différents. Impossibles à simplement juxtaposer. Je crée, malgré moi, un dialogue entre les deux, une thèse et une antithèse, j’aboutirai peut-être à la synthèse plus tard, en réalité le dialogue dans ma tête se fait tout seul.
J’ai tout d’abord regardé la pénible vidéo de propagande, tissée de samples sauvages, où Eric Zemmour, sans me regarder dans les yeux, annonce sa candidature d’homme providentiel à la présidence de la République. En guise de programme ou de promesse, son futur est le passé : il situe explicitement, à coup d’images d’archives en noir et blanc, l’âge d’or perdu de la France dans les années 50 et 60, quand les Français étaient fiers et heureux (les 30 glorieuses, mais exclusivement avant mai 68 qui marque un profond déclin), c’était « le bon temps » , avant que nous ne nous fassions grand-remplacer par des barbares qui voilent leurs femmes.
Puis je suis allé voir L’événement, film d’Audrey Diwan adapté du récit autobiographique d’Annie Ernaux. Situé en 1963, le film comme le livre raconte avec une sincérité foudroyante l’horreur d’un avortement clandestin à l’époque ou avorter était, pour les femmes, un risque mortel et un crime passible de peines de prison. Il montre de façon concrète l’emprise du patriarcat sur le corps des femmes, l’insouciance, l’hypocrisie, l’égoïsme, la violence même aimable des hommes. Et les souffrances des femmes, physiques, sexuelles, psychologiques, sociales, en un temps plombé par les préjugés et les carcans mentaux dépassés par les événements. C’était le bon temps. Elles restaient à leur place, les gonzesses. Les métèques et les homos aussi, d’ailleurs.
Le « film » de Zemmour, qui se présente comme un « parler vrai » est une pure création imaginaire, révisant l’histoire à base de mythologie du paradis perdu et de manipulation d’archives, tandis que L’événement, œuvre de fiction (la protagoniste s’appelle Anne Duchesne et non Annie Ernaux) est infiniment plus véridique.

Construire un feu après l’autre

04/12/2021 Aucun commentaire

Merci à Jean-Pierre Blanpain de nous avoir offert le magnifique visuel ci-dessus, pour le spectacle que je donnerai avec Olivier Destéphany, duo voix-contrebasse adapté de la terrible nouvelle Construire un feu de Martin Eden. Première le mardi 7 décembre 19h, à l’Odyssée, Eybens (gratuit mais sur réservation et sous goddamn’ pass sanitaire).

Depuis l’irréparable choc que me fut la découverte de Martin Eden, je lis bon an mal an un Jack London chaque année, et j’espère vivre assez vieux pour avoir tout lu de ce pauvre Jack, cette force de la nature qui n’a vécu que 40 ans, vie brève et dense d’aventures et de littérature…

En 2021, comme pour prendre de l’avance face à un futur incertain, j’en ai lu beaucoup plus d’un. Notamment la fulgurante petite autobiographie Ce que la vie signifie pour moi (éditions du Sonneur), et puis l’extraordinaire Vagabond des étoiles, roman à la fois fantasmagorique et social (en l’occurrence, sont ici dénoncées les conditions de détention dans les prisons américaines) où l’on découvre que London est un pionnier du roman fantastique américain – on peut parfaitement lire Le Vagabond des étoiles comme une préfiguration des vertiges schizophrènes à venir de Philip K. Dick. Comme souvent avec les auteurs que j’admire, je relève la tête du livre en écarquillant les yeux et en murmurant Il a donc AUSSI fait ÇA ? Une citation du Vagabond des étoiles :

Mes vies sont les vôtres aussi. Chaque être humain arpentant aujourd’hui la planète porte en lui l’incorruptible histoire de la vie depuis son origine. Cette histoire est inscrite dans nos tissus et dans nos os, dans nos fonctions et nos organes, au plus profond de nos cellules. Et nous la transmettons par la reproduction, aussi subsistera-t-elle jusqu’à la fin des temps impartis à notre espèce sur la terre. Nous avons tous été blancs, noirs, ou de toutes les couleurs que vous voudrez. Nous avons tous été hommes ou femmes, et nous sommes tous nés quelque part ou ailleurs. Qu’importe, nous n’avons rien choisi de tout cela, il n’y a donc aucune raison d’en être fiers ni d’en avoir honte. Et malgré toutes ces vies croisées, toutes ces connaissances accumulées, des questions resteront sans réponses.
Pourquoi les chiens, les oiseaux ou les vaches ne construisent-ils pas de temples, de mosquées ou de cathédrales ? Nous qui partageons avec eux toutes les contraintes de l’animalité, intelligence et sensibilité comprises, pourquoi seule l’humanité est-elle affligée de l’indicible douleur de la superstition ?

Alors ? Hein ? Oui, n’est-ce pas ! Il a donc AUSSI fait ÇA, pas vrai ?

Et puis bien sûr j’ai abondamment relu Construire un feu. Pour établir le texte du spectacle, j’ai décortiqué, pétri, remâché, comparé des traductions, remanié, coupé, et j’ai adoré une histoire que j’aimais.

London, puisant dans les souvenirs de sa traversée du Grand Nord et de sa piètre ruée vers l’or en 1897, a écrit cette nouvelle à deux reprises, en 1902 puis en 1908. La première mouture, plus brève et sensiblement plus optimiste, avait, dit-on, été écrite à l’attention des boy scouts d’Amérique que London souhaitait édifier et mettre en garde contre les dangers de toute arrogance face à la nature, qui est plus forte que nous. C’est sur la seconde version, plus longue, âpre et implacable, que je base mon spectacle. La phrase clef, que je livre ici sans rien divulgacher, est celle où London est le plus proche de porter un jugement sur son personnage, sans toutefois aller jusqu’à franchir le pas :

Ce qui lui manquait pour connaitre la peur, c’était l’imagination. Certes, il avait l’esprit vif quant aux choses de la vie, aux choses concrètes. Cinquante degrés au-dessous de zéro, c’était pour lui une de ces choses concrètes, il en éprouvait le froid et l’inconfort. Rien de plus. Cela ne l’entrainait pas vers des méditations sur la fragilité des créatures au sang chaud, qui ne peuvent vivre qu’entre d’étroites limites de température, sur la mortalité de l’homme ou l’immortalité de son âme, ou sa place dans l’univers. Non, cinquante degrés au-dessous de zéro représentaient la morsure douloureuse d’un froid contre lequel il convenait de se protéger, au moyen de moufles, de cache-oreilles, de mocassins chauds et de grosses chaussettes. Qu’il pût y avoir là davantage ne lui était jamais venu à l’esprit.

London condamne son personnage, du point de vue romanesque sinon du point de vue moral, parce qu’il manque d’imagination. Voilà qui est génial et prodigieusement contemporain, de la part d’un auteur qui, entre autres, a contribué à inventer le nature writing (Il a donc AUSSI fait ÇA ?). Ne pas prendre la mesure de notre rôle et de notre taille dans la nature, des désastres écologiques, de notre propre mise en danger, par exemple s’afficher climatosceptique, c’est manquer d’imagination.

Curiosités pour amateurs d’images qui bougent : Construire un feu a naturellement beaucoup inspiré le cinéma. Claude Autant-Lara en a tourné dès 1928 une version muette et expérimentale en testant un procédé nouveau de format panoramique, qui préfigurait le cinémascope, hélas le film est perdu ; Orson Welles a été le narrateur d’une version assez connue, réalisée en 1969 par David Cobham ; il paraît qu’existe un court-métrage de 2003 réalisé par Luca Armenia avec Olivier Pagès, mais pas moyen de mettre mes yeux dessus ; enfin une version animée de 2016, par François-Xavier Goby, est tout-à-fait remarquable.

Olivier et moi-même, perdus dans le Klondike avec une botte d’allumettes et un morceau d’écorce de bouleau. (Photo Franck Pélissier)

Je vous laisse ma carte

03/12/2021 Aucun commentaire

J’ai réceptionné ce matin chez l’imprimeur les six tirés à part de la Confine dessinés par Capucine Mazille. Beau papier, belle reproduction, tout va bien. En deux formats : 10,5 x 15 (format carte postale – oh mais quelle bonne idée d’envoyer vos voeux 2022 façon Confine !) pour les deux reproductions du premier et du dernier couplet ; 12,5 x 18 pour les quatre inédits – dont les deux accompagnant les couplets XXX pour adultes.
Ces magnifiques artefacts sont offerts, parmi quelques autres splendeurs, à quiconque souscrit à l’édition augmentée (le prix aussi est augmenté, à partir de 37 euros) du livre-DVD Au premier jour de la Confine. Il ne vous reste que deux jours pour contribuer.

Dans cette dernière ligne droite, le suspense a sensiblement changé de visage. Nous ne retenons plus notre souffle face au compteur Ulule (qui a atteint ses coquets 100%, ouf), mais pour un autre motif. Non, pas l’éventuel reconfinement national, mais une inquiétude d’une autre trempe et plus sérieuse… Le livre sera-t-il disponible à noël ??? Il est désormais chez l’imprimeur et nous ne pouvons plus rien pour lui (je me retiens à toute force de relire quoi que ce soit pour esquiver les j’aurais-dû-j’aurais-pu), mais la course contre la montre se poursuit, notamment les finitions du DVD – des bonus dont je n’vous dis qu’ça.

Nous misons toujours sur une disponibilité le 21 décembre, ce qui nous autorise raisonnablement à croire que les souscripteurs seront servis le 24… Mais nous ne maîtrisons pas certains facteurs, notamment postaux. Quoiqu’il en soit, si nous échouons, vous recevrez en lieu et place un autre petit cadeau de compensation : un calendrier 2022 de notre fabrication. En tout état de cause, Marie, quant à elle, garde un moral d’acier, et me prie de vous faire passer le message suivant :

« Chers souscripteurs
Suite au discours présidentiel de Georges Pompidou (il y a 3 jours sur Antenne 2) Noël a été reporté au 25 janvier 2022.
D’aucun sont destabilisés, perplexes, furieux…
Quand à nous, co-auteurs de la Confine, poussons un soupir de soulagement à nul autre semblable, car cette décision gouvernementale sans précédent nous permet de vous garantir à 100% la livraison de votre livre-DVD DANS LES DELAIS ! Vous devriez le recevoir pour la Saint-Roseline ou la Saint-Vincent !
Cordialement
Fabrice et Marie, Franck et Capucine
 « 

… Et pendant ce temps la Confine poursuit sa course folle sur Youtube, avec deux épisodes mis en ligne depuis la dernière fois que je vous ai donné des nouvelles. D’abord l’épisode 23, encore une « saison » bien grasse et bien éclectique, contenant des moments poétiques et d’autres loufoques et toujours le bon délire confiné de Marie Mazille, Capucine Mazille, et Franck Argentier.
Ma principale contribution cette fois-ci (je soussigné Fabrice Vigne), est un pastiche du Tartuffe de Molière qui me donne l’occasion de déclamer en alexandrins comme au Français – pensez ! je n’allais pas laisser passer d’aussi belles rimes, « la servante Dorine », « sa large poitrine », « ce sein que j’abomine », « frappe l’âme de ruine », « ma foi bénédictine », « toute idée libertine », « serrez ma haire avec ma discipline », « et priez que toujours le ciel vous illumine »…
Dommage collatéral : pour l’occasion je l’ai relu, le Tartuffe. Oh mais qu’est-ce que c’est bien ! Sans la moindre date de péremption ! C’est LE livre à lire en notre époque marquée par l’oppression et l’hypocrisie religieuse ! (et ensuite on peut essayer Ainsi parlait Nanabozo, ed. Thierry-Magnier, en vente partout)

Ensuite, l’épisode 24, que nous avons baptisé « épisode à moustaches«  pour des raisons qu’il est inutile de préciser davantage.
Pour la première fois, notre Franck, dans l’ombre depuis 23 saisons, tient le devant de la scène et brille de tous ses feux ! Il compose, arrange, chante, et multi-instrumentise ces deux couplets diamétralement différents, correspondant à deux influences majeures quoique difficilement conciliable : le premier couplet est un hommage à Georges Brassens, qui vient de fêter non pas ses 107 ans mais ses 100 ans, et c’est déjà bien ; le second est un hommage au rock eighties de son adolescence, et d’ailleurs il s’agit du couplet 87 – un millésime.

Suite et fin (de la collecte) au prochain épisode !

Contrefeu

01/12/2021 Aucun commentaire

Cette semaine à la médiathèque, je suis tuteur de deux stagiaires de 3e. La semaine a commencé par une entrevue où je leur ai présenté le métier. Ils m’ont lu à haute voix les questions préparées à leur intention dans une grille clefs en main.
« Quelle est l’activité de l’entreprise ? »
« Quelles sont vos relations avec la clientèle ? »
etc.
J’ai lâché un discret soupir et je me suis lancé dans le contrefeu, prompt à endosser ma mission pédagogique.
« Okay, les gars, vous êtes là pour découvrir le monde du travail, pas vrai ? Alors on va tout reprendre à zéro. Pour des raisons statistiques mais aussi idéologiques, « l’entreprise » se fait passer pour le seul modèle de cadre professionnel, mais il en existe de nombreux autres. Une entreprise, au fond, n’a qu’une seule fonction, voire un seul métier : gagner de l’argent. En vendant des pneus neige, des ordinateurs, des leçons de coaching en développement personnel, en vendant ses muscles ou bien son cerveau, peu importe, le métier est le même, gagner de l’argent. Toutes les autres formes de métiers, dont la fonction n’est pas de gagner de l’argent, sont discréditées, dénoncées comme peu sérieuses et parasitaires, ou tout simplement oubliées sur les questionnaires qu’on fournit aux stagiaires de 3e, pourtant elles existent encore. Il y a les emplois dans les associations, par exemple. Il y a aussi le bénévolat. Il y a surtout le service public. Vous savez ce que c’est le service public ? »
Ils me regardent, perplexes, stylo figé, ce que je suis en train de raconter ne rentre pas dans leur grille.
« Le service public est un ensemble de métiers extrêmement variés puisqu’il se déploie autour de nombreuses fonctions essentielles, vitales, mais distinctes et pour cette raison un peu méprisées, du métier unique de l’entreprise qui est, pour rappel, de gagner de l’argent. Éduquer, soigner, assurer l’entretien des espaces communs, la protection des citoyens, et aussi mettre la culture à disposition de tous. Vous voyez le truc ? Nous n’avons pas de clients parce que nous n’avons rien à vendre, seulement des services à offrir et le public à servir, comme l’indique le nom service public… Bon, question suivante ? »
« Heu… Quel est le salaire moyen dans l’entreprise ? »

Ça durera pas 107 %

25/11/2021 Aucun commentaire
Illustration ci-dessus : expérience de message subliminal rétroactif, Ainsi parlait Nanabozo, Fabrice Vigne, éd. Thierry-Magnier, 2021, p. 267.

Bingo ! L’œuf vert est fissuré ! L’oiseau (ou le dinosaure ?) est prêt à surgir !

La barre des 100% de la campagne Ulule a été franchie en trombe avant-hier ! Le compteur affiche même 107, oh comme ce nombre magique entre tous flatte l’œil et ravit le cœur… L’objectif symbolique 100% franchi, nous voici assurés de produire notre livre-DVD dans des conditions un peu plus sereines. Est-ce une raison pour s’en tenir là ? Certainement pas. Mesdames et messieurs, il n’est pas trop tard pour voler au secours du succès ! Il vous reste dix jours pour contribuer, encore étoffer la collecte et ainsi faire en sorte que nos conditions passent de un peu plus sereines à carrément détendues, puis à super confortables, voire, rêvons un peu, à scandaleusement luxueuses.

Allez, vous avez bien mérité un peu de démagogie : « Merci infiniment, les chéris ! Vous êtes formidables ! Vous êtes le meilleur public du monde ! Nous ne serions rien sans vous ! On vous aime très fort ! Gros bisous ! » (Peut-on être à la fois démago et sincère ? Ben oui, la preuve.)

Comme promis, ce seuil pulvérisé signifie que nous offrons à tous les souscripteurs du livre (sauf ceux de la version numérique, bien entendu) le marque-page exclusif que nous réservions jusqu’à présent aux seuls souscripteurs de la version deluxe. Par un effet domino, nous enrichissons le panier deluxe d’un nouveau bonus, une carte postale supplémentaire ornée d’un dessin de Capucine. En outre, parmi les autres bonus, les ululeurs deluxe auront la chance de recevoir un poème inédit de Victor Hugo que nous avons retrouvé par hasard dans un vide-grenier (histoire rocambolesque que je vous raconterai peut-être un jour), un poème intitulé L’Année Terrible de la Confine, scoop littéraire pratiquement authentique.

Mais d’ores et déjà les bonus gratuits et les avant-premières tombent sur vous comme à Gravelotte. Voici le poème frais du jour pondu par Marie, Le Corbeau et le Renard de Jean de la Fontine :

 Maître Corbeau, sur un arbre persan
 Tenait en son bec un tajine
 Maître Renard, en plein confinement 
 Lui chantonna cette comptine
 Et bonjour, Monsieur du Corban
 Que vous êtes joli ! Vous chantez Nuit de Chine ?
 Sans mentir, si votre doux chant 
 Se rapporte à votre confine
 Vous êtes le Phénix de ce confinement 
 À ces mots, le Corbeau se sert une bibine 
 Et pour sortir de la confine
 Il ouvre un large bec, et laisse tomber cent francs 
 Le Renard s’en saisit, et dit : Mon corbeau blanc
 Pour notre financement 
 Parlez-en demain à votre copine !
 Ces cent francs valent bien un savon tout blanc !
 Le Corbeau en parle à l’hermine
 Qui donne également environ six-cent francs.

De son côté, Franck « Clip-Clap » Argentier continue à une cadence infernale de produire des vidéos dont aucune ne ressemble à une autre… Aujourd’hui en ligne, l’épisode 22 aborde la foi et la spiritualité en temps de confine, et nous avons par conséquent traité ces couplets en chant grégorien.
Car qui sera jamais plus confiné qu’un moine, hein ?
(Réponse : deux moines. Qui chantent pour passer le temps.)
Starring, en direct de l’abbaye Notre-Dame-de-Saint-Corona : frère Franck, frère Fabrice et la mère supérieure Marie-Confine.

Et puis surtout… Chose compromise, chose drue ! Nous dévoilons enfin la couverture, et même, car on n’est pas chiche, la quat’ de couve, de notre bel ouvrage. Création graphique : Annette « Pannettone » Mary.

Portez-vous bien jusqu’au prochain bilan d’étape, qui comprendra l’épisode 23 du feuilleton Youtube…

Beau comme un 30 février

18/11/2021 Aucun commentaire

Le saviez-vous ? Le 30 février est un jour qui n’a existé qu’une seule fois dans toute l’histoire de l’humanité, en Suède, en 1712 !

Cette information tout-à-fait intéressante a certes fort peu à voir avec la campagne Ulule qui nous occupe. Si ce n’est qu’elle est suffisamment excentrique pour toucher à coup sûr et en plein cœur les amis de La Confine, ces êtres singuliers manifestant une sensibilité exacerbée face aux calendriers biscornus, à l’écoulement du temps, à sa mesure somme toute subjective, aux échéances attendues 107 ans, ou au pass sanitaire que l’on se prépare à subir jusqu’à la Saint-Glinglin.

Cependant l’échéance est pour nous imminente. Je veux dire l’échéance concrète et cruciale : plus que 16 jours pour souscrire sur Ulule à la campagne Au Premier Jour de la Confine, le livre-DVD ! Voire nettement moins, pour les innombrables vaniteux parmi vous, qui rêvent, des étoiles plein les yeux, et qui sommes-nous pour les blâmer, de voir leur nom figurer en lettres de feu (ou en noir sur blanc, ce qui est déjà bien) à la page des remerciements de cet incomparable ouvrage. Car nous enverrons la maquette du livre à l’imprimeur dans dix jours seulement – ce qui entraîne que toute souscription notifiée après le 28 novembre, même à taux plein, aux versions extra-plus-deluxe, ou bonus-propre-et-bonus-sale, voire complète-des-quatre-saisons, ne donnera plus droit à ce privilège insensé. Magnez-vous le tronc, CQFD !

On parle, on parle, et pendant ce temps notre campagne vient de franchir en trombe ses 75%. Trois quarts, comme un fier rugbyman ! Nous croyons plus que jamais à On va y arriver et nous remercions chacun de vous bien chaleureusement. Pour célébrer ce bon bout que l’on tient, deux cadeaux :

– Cadeau #1 : nous trouvons très réjouissant le principe des « paliers » sur Ulule, qui ajoutent un suspense dans le suspense, une petite timbale à décrocher pour intéresser la partie. Alors considérons, voulez-vous, ces 100% imminents comme un palier. Si nous l’atteignons, nous offrirons à tous les souscripteurs (sauf ceux de la version numérique, bien sûr) le marque-page exclusif que nous réservions jusqu’à présent aux souscripteurs de la version deluxe. Ces derniers sont priés de ne pas récriminer trop fort (« Quoi ? Comment ? On nous spolie ? Quelle époque, on aura tout vu ! Le wagon de première classe envahi par on-ne-sait-qui ! Ont-ils seulement leurs billets, monsieur le contrôleur ? Et leur pass sanitaire ? Voilà bien la démocratie dévoyée, des gueux revendiquent les mêmes avantages que nous, qui avons pourtant payé plein bu ! Fi ! Des sans-culottes ! Des gilets jaunes, peut-être ! »), car illico, par un effet domino, nous enrichissons leur propre panier d’un nouveau bonus, une carte postale supplémentaire ornée d’un dessin de Capucine. Tout le monde est content ? Et si jamais la campagne dépassait 125%, promis, nous inventerons un nouveau palier.

– Cadeau #2 : et voilà que déboule sur les écrans la saison 21 de la Confine sur Youtube ! Toujours illustrée avec grâce et esprit par Capucine et toujours animée, cette fois sous forme de petit théâtre, par Franck et sa boîte à outils sur clavier, ciseaux virtuels et bâton de colle numérique sans odeur. Cette saison est très particulière – comme toutes les autres ? Encore plus que les autres ! Car, exceptionnellement, elle ne contient qu’un seul couplet. Oui mais alors quel couplet. Son sujet, ce jour-là, défrayait la chronique : le confinement avait permis la descente en pleine ville d’animaux sauvages que la circulation automobile n’effarouchait plus. On apercevait des fauves dans les rues. Le monde sauvage se déconfinait. Les loups sont entrés dans Paris pendant la confine… Quelle direction musicale prendre ? Une chanson de Serge Reggiani, peut-être ? Non, trop téléphoné. Plutôt du Prokofiev. Pourquoi ? Vous allez voir.

C’est tout pour aujourd’hui ! Prochain bulletin de santé dans quelques jours avec (roulement de tambour)… La couverture du livre !

S’emberlificoter les doigts

14/11/2021 Aucun commentaire

On va y arriver !… clame la phrase prête-à-porter, obligeamment fournie par Ulule à ceux qui n’ont pas le goût d’inventer leur propre message d’encouragement… Merci à tous ceux qui nous ont adressé cette phrase fleurant bon sa méthode Coué mais remplissant à merveille sa fonction de réconfort !

Bilan d’étape : à l’heure où je vous parle, notre campagne de souscription sur Ulule en est à 42 souscriptions (42 mercis), par conséquent il nous en manque 58 pour gagner notre pari et faire exister Au Premier Jour de la Confine, le livre-DVD. Restent 21 jours… Soit presque 3 souscriptions par jour… On va y arriver ?

On va peut-être y arriver, on devrait y arriver, ce serait tellement bien qu’on y arrive… et on croise les doigts comme les escargots dessinés ci-dessus par Capucine, qui mine de rien réinvente génialement l’icône fameuse mais un peu convenue des “Trois singes” : au fond, il vaut bien mieux s’emberlificoter les doigts de superstition que se fermer les yeux, les oreilles et la bouche. Ouvrons grand tout cela, et souscrivons !

Quant à Marie, qui rimaille comme elle respire, elle pond tous les matins un nouveau couplet promotionnel avec rimes en -ine et -an.

Voici celui de la matine/Pour votre divertissement :

Vous avez trois amies (deux riches, une radine) ?
Aux trois amies vous dites « Achète la Confine »
C’est un livre amusant, rigolo, épatant
Ces trois amies ont quatre amies à Gravelines ?
Sur les quatre deux riches et deux plutôt radines
Les deux riches ont environ quatre amies en Chine ?
Une riche, une pauvre, et deux pas très radines
Ayant chacune un frère né à Monceau-les-Mines
Une tante à Dinan, un Tonton à Meylan
Si l’oncle de Meylan possède une berline
Et la tata de Dinan de l’or, des diamants
Parlez-en, parlez-en aux cousins, aux cousines
De Meylan, de Ceylan, ou de Montceau-les-Mines
S’ils ont tous une amie qui généreusement
Décide aveuglément de donner son argent
A Tata Capucine (qui peint si finement)
A Fabrice, à Marie mais sans oublier Fran
Ckargentier mon voisin (un gars époustouflant)
Nous pourrons tous les quatre avant le jour de l’an
Terminer la Confine et le confinement !

Et Franck, au fait ? Oh, Franck turbine ! / Il turbine comme un dément !

Il vient de larguer sur Youtube l’épisode 20 de la Confine, qui, comme (presque) chacun des 19 précédents, est instantanément devenu notre épisode préféré :

Dans cette 20e “saison”, trois nouveaux couplets, trois nouvelles histoires et trois nouvelles directions :

– couplet 76, paroles Laurence Menu et musique Piotr Ilitch Tchaïkovski (car nous ne collaborons qu’avec les meilleurs auteurs) : les affres d’une ballerine confinée.

– couplet 77, on profite de la réclusion à domicile pour faire preuve d’empathie envers ceux pour qui quitter sa maison est une question de vie ou de mort – les migrants. Car, oui, la Confine est sans aucun doute 107 choses différentes, y compris une chanson engagée ! (musique : British Grenadiers, traditionnel anglais)

– couplet 78, Marie retombe en enfance (rime en -ine du jour : comptine) sur l’air d’Ah vous dirai-je maman qui, contrairement a une rumeur persistante, n’a pas été composé par Mozart et croyez bien qu’on le regrette, car on l’aurait volontiers remercié au générique. C’est partie remise : mesdames et messieurs, Mozart sera convié sur le couplet 85 (teaser) !

À bientôt les amines !

Ça, nous le savons

12/11/2021 2 commentaires

La campagne Ulule Au premier jour de la Confine bat son plein ! À raison de trois ou quatre souscriptions quotidiennes, On va y arriver, comme le dit la phrase toute faite mais réconfortante, commentaire prêt-à-porter proposé par Ulule à ceux qui n’ont pas envie d’inventer leurs commentaires eux-mêmes.

À ce jour, quatre d’entre vous, devenus instantanément nos petits chouchous, ont souscrit à la version « avec supplément propre et supplément sale« , c’est-à-dire qu’ils recevront, en plus de tous les goodies de la version luxe, le kit complet pour se salir puis se laver pendant le confinement : les couplets XXX (coquine/amant) et les dessins hot de la Confine censurée, réservés aux adultes, sous pli discret ; ainsi que la savonnette exclusive « La Confine » (produit dérivé absolu, mais glissant), qui selon une rumeur non vérifiée par le professeur Raoult, protègerait des virus mieux que n’importe quel gel hydroalcoolique ou tube de Vicks Vaporub.

Pour informer nos quatre chouchous, mais aussi pour donner envie à tous les autres (hé, les autres, il n’est pas trop tard pour devenir vous aussi notre petit chouchou, vous pouvez à tout moment ajouter une contrepartie dans votre petit panier !), voici un petit reportage photo dans les coulisses de l’atelier savonnerie, aux bons soins d’Annika Brunel.

Annika, depuis son Allemagne (car, oui, la Confine est un grand projet européen… peut-être même, maintenant que vous m’en parlez, est-elle LE grand projet européen), a inventé SaTraDem, le Savon Traditionnel de Demain, et a accepté de créer pour nous sa série limitée Au premier jour de la Confine.

D’abord, les ingrédients :

– NaOH (soude caustique)
– huile d’olives*
– hulie de coco*
– huile de colza*
– beurre de karité*
– beurre de cacao*
– huile de rizin*
– hulie de grenade*
– huiles essentielles/naturelles(*)
– Tio2 (dioxyde de titane)
– argile rouge
– écorces de mandarines
– pépins de grenade*
(* = bio)

Puis, la tambouille :

La préparation des lingots :

Le découpage :

L’estampillage (admirez le magnifique tampon la-tête-à-Covid, autre création d’Annika) :

Les trois semaines de séchage (attention, l’image ci-dessous n’est qu’une suggestion de présentation, avec grenade et mandarine, ne tentez pas de faire sécher ainsi chez vous) :

Et voilà ! Merci Annika ! Salissons-nous et lavons-nous comme au premier jour de la Confine !

La vie ne vaut rien

11/11/2021 un commentaire

Hier : j’étais en grève pour la cinquième fois en deux mois – des collègues, ailleurs, cumulent trois fois plus de jours de lutte, dans l’indifférence absolue des pouvoirs publics. Pourquoi ? Pour protester contre le contrôle du pass sanitaire au seuil des bibliothèques, ces lieux de savoir et de loisir ouverts à tous gratuitement et qui, conséquence de cette gratuité, malgré les 15000 signatures de la pétition en ligne, n’ont pas le moindre poids économique comparé aux hypermarchés où l’on peut s’entasser par centaines sans avoir à présenter de QR code, mais seulement sa carte bleue (véritable pass universel en ce monde).

Le seul poids économique de la grève est sur mon bulletin de salaire. Aussi, pour limiter la casse, en réalité je n’étais hier qu’à moitié en grève, dans la manif devant la mairie l’après-midi, mais fidèle à mon poste de prêt le matin, injectant des doses de Virginie Grimaldi et d’Amélie Nothomb à des lecteurs masqués et opportunément munis de leur attestation vaccinale.

C’est alors qu’une adolescente est venue me demander un renseignement, puisque nous sommes là aussi pour elle. « Je peux vous poser une question ? » Elle avait en main un bloc et un stylo. Ben oui, bien sûr, vas-y pose. Je me préparais à lui indiquer le rayon où elle trouverait de quoi préparer son exposé sur la construction européenne, le réchauffement climatique ou la mythologie grecque. Mais non, il s’agissait de tout autre chose.

« Que vaut la vie ? »

J’ai écarquillé les yeux et par réflexe je les ai détournés vers la fenêtre, comme si la réponse était dans le ciel. J’aurais voulu vous y voir. Les bibliothécaires sont là pour répondre à toutes les questions, d’où qu’elles viennent il faut les prendre au sérieux, cela fait partie du métier, un petit effort.

Après quelques longues secondes de silence, mes yeux sont revenus sur les siens, j’avais fini par trouver quoi dire, une citation qui est un peu d’André Malraux et un peu d’Alain Souchon : La vie ne vaut rien, mais rien ne vaut la vie. Je lui ai même fredonné la mélodie, en précisant qu’il était bien normal qu’elle ne la connaisse pas, cette chanson a une vingtaine d’années, nettement plus vieille qu’elle. Je me suis bien sûr abstenu de lui chanter en entier le refrain, il y est question d’une paire de jolis petits seins, il ne manquerait plus que je me fasse traiter de pédophile.

Elle a hoché, a paru à moitié satisfaite de mon plaisant paradoxe mais l’a tout de même noté sur son bloc, et moi j’ai repris ma tâche, remettant des doses de Marc Levy ou de JK Rowling entre des mains frottées au gel hydroalcoolique. Pourtant, deux minutes plus tard, profitant d’un creux dans la file, je l’ai rappelée pour développer un peu :

« Les citations sont très pratiques lorsqu’on est pris de court, elles nous permettent de penser, mais ensuite, à partir d’elles, on peut creuser tout seul. Comment creuser à partir de La vie ne vaut rien mais rien ne vaut la vie ?
Eh bien, on peut poser une question à ta question, d’où viennent les mots qui la composent ? On peut réfléchir sur le verbe valoir, sur la valeur. Je crois que nous sommes tous, globalement, sous l’influence d’une certaine manière de penser, manière de penser consensuelle qu’on peut appeler idéologie, et qui nous fait formuler les questions, et les réponses, avec certains mots et pas d’autres.
L’idéologie dominante, ici et maintenant, nous force à estimer la valeur des choses, y compris la valeur des gens, de façon comptable : c’est en euros que l’on estime. Nous ne cessons jamais de poser des questions dont la réponse est uniquement numérique, numéraire, tarifée : Combien ça coûte ? Quel métier rapporte ? Combien tu gagnes ? Combien tu dépenses ? Qu’est-ce que j’y gagne ? Quel est la fortune de tel people ou d’Elon Musk, et par conséquent quel est son intérêt ? etc. Bref, nous en venons à penser en permanence comme des comptables, en cohérence avec l’idéologie dominante. Idéologie comptable.
C’est ici que le paradoxe La vie ne vaut rien mais rien ne vaut la vie est très utile, pour briser, ne serait-ce qu’une petite seconde, cette manière de penser en nous, pour protester contre les excès de cette idéologie qui prétend tout quantifier en termes de profits et de dépenses, tout acheter et tout vendre, y compris la vie elle-même. Que vaut la vie est une question que pourraient poser des compagnies comme Monsanto dont le projet est de privatiser la vie, et donc d’accumuler plus de vie que les autres dans leurs coffres. Or c’est une aberration. Parce que les choses les plus importantes de la vie… Je ne sais pas, moi, euh, attends, par exemple…

– Tomber amoureux ? »

Mon index a tranché l’air en signe d’approbation, j’étais épaté du répondant. Cette jeune fille avait déjà beaucoup vécu, n’avait nul besoin du refrain intégral pour pressentir d’elle-même les tenants et aboutissants.

« Exactement ! Excellent exemple, merci. Combien ça vaut, l’amour ? Deux euros cinquante ou dix milliards d’euros ? Aucun des deux. Donc, a priori, l’amour ne vaut rien. De quoi faire enrager les comptables, y compris le comptable en nous. Et pourtant, rien ne vaut l’amour. Tu comprends le truc ? »

Bien sûr, elle comprenait. Elle m’a remercié et elle est repartie avec son bloc et son stylo, et moi j’ai continué à prêter du Max et Lili et du Eric Zemmour à des citoyens dûment vaccinés. Mon métier est assez beau, parfois. J’étais à présent suffisamment remonté pour le défendre au point de me mettre en grève l’après-midi même.

Cocher les bonnes cases

02/11/2021 Aucun commentaire

La Toussaint est le temps de songer à nos morts. Je me rends au Père Lachaise, secteur columbarium, terminus case n°382. Je m’incline pour déposer mes hommages et cependant je lève les yeux, puisque la case que Georges Perec partage avec sa tante Esther et sa cousine Éla Bienenfeld est plus haute que mon front. Perec réduit en cendres est en sa dernière demeure, comme on le voit sur le cliché ci-dessus, voisin de palier de Jérôme Savary, ainsi qu’à quelques pâtés de Stéphane Grappelli, Edmond Jabès, Max Ernst, Achille Zavatta, Jacques Rouxel, Michel Magne, Pierre Dac, Isadora Duncan, Isidore Isou (ne sont-ils pas merveilleusement assortis par leurs prénoms, ces deux-là ?) ou Philippe Honoré, l’un des dessinateurs de Charlie Hebdo ayant pris une retraite anticipée le 7 janvier 2015. On croise des célébrités. Jusqu’au columbarium, le Père Lachaise vous a un petit côté carré VIP.

Je viens de lire, « avec passion » serait un peu exagéré tant la forme en est archi-distancée, mais du moins avec grand intérêt, le diptyque Fun et More Fun de Paolo Bacilieri (éd. Ici Même, 2015 & 2016). Ce livre retrace et romance l’histoire des mots croisés, d’abord à New York où furent inventés en 1913 ces jeux intellectuels imprimés à la fin des journaux, puis à Londres, Paris et Milan. Le second tome est celui qui évoque la France, Paris, et quelques grands verbicrucistes français parmi lesquels Georges Perec tient la vedette. Perec était l’un des génies de l’exercice, héros incontestable des mots y compris croisés, profond théoricien et malicieux praticien, et de très belles pages lui sont consacrées.

Je me recueille en silence dans le columbarium. Ici les cendres et les mémoires sont bien rangées. Je fais face à d’interminables lignes et colonnes de cases, certaines blanches, d’autres noires, je n’ai pas besoin de m’halluciner bien longtemps pour voir une grille de mots croisés où Perec occuperait la case 38/IV. Surtout, je pense à la très audacieuse hypothèse que Paolo Bacilieri développe dans son livre, qu’il développe d’ailleurs de façon purement graphique, c’est moi qui explicite et souligne. Selon lui, élucider une grille de mots croisés est une opération qui consiste tout simplement, par métonymie, à donner du sens à la modernité.

Dessins d’architecture à l’appui, il suggère que les mots croisés sont nés, quasiment en même temps que la bande dessinée qui est une autre manière de remplir des cases à la fin des quotidiens, dans une ville de cases : voyez la façade de l’Empire State Building et de tous les autres gratte-ciels, ils reproduisent verticalement des planches de BD ou des grilles de mots croisés ; puis, ces deux arts se sont diffusés dans tout le monde occidental au fur et à mesure que ses grandes villes se new-yorkisaient en multipliant les buildings et les agences de presse, les grands ensembles de lignes et de colonnes, les petites cases, tout un agencement rationnel orthonormé du monde et de la connaissance. Horizontalité, verticalité, quadrillage, gaufrier, et plan à angle droit des villes nouvelles : pas de solution de continuité.

Remplir des cases de mots croisés, pour l’homo sapiens urbain du XXe siècle, était un moyen implicite de révéler, conforter, et mettre à l’épreuve sa vision du monde. Ça rentre ? Oui, ça rentre, j’ai recréé lettre à lettre mon habitus miniature. (Puis, au XXIe siècle, le sudoku a remplacé le mot croisé dans les transports en commun parce que plus généralement les chiffres ont remplacé les lettres, que voulez-vous, c’est la numérisation, la logique comptable, un autre problème mais toujours une grille de petites cases à remplir.)

Face aux petites cases en marbre, je salue du menton Perec et son œuvre toujours aussi fertile : ses mots croisés, ainsi que son brillant essai Considérations de l’auteur sur l’art et la manière de croiser des mots, sont régulièrement réédités… Mais La vie mode d’emploi, chef-d’oeuvre au titre programmatique, aux 2000 personnages et aux 99 chapitres, m’apparait soudain avec la force de l’évidence comme une façon supplémentaire d’affirmer le même Weltanschauung, la même opération de réappropriation du monde sur un damier de 10×10 cases carrées. Puis, je resserre mon écharpe parce que le ciel se couvre, je fais demi-tour et je quitte le Père Lachaise, les mains dans les poches. Temps de Toussaint.


Le lendemain, je trouve une autre façon de célébrer les morts dans leurs cases. Je visite, pour la première fois, le Panthéon. Je n’avais jamais eu le désir suffisant de pénétrer ce temple républicain qui, depuis la mise en scène de Mitterrand par Serge Moati, me semblait relever du Disneyland mémoriel. Et puis, l’occasion fait le pèlerin. Après tout l’endroit n’abrite pas que des quelconques évêques et d’interchangeables généraux premiers venus à qui on distribue un éternel caveau aussi désinvoltement que la Légion d’Honneur, mais également des personnes réellement admirables qui ont sans conteste fait la France. Hugo, Voltaire, Jean Zay, Germaine Tillon, Aimé Césaire, Joséphine Baker… Je paie mon respect.

Cependant je ne peux m’empêcher, me remémorant Malraux et sa voix chevrotante et monotone d’acteur kabuki, de me répéter en silence l’excellente blague de Killoffer : Que dit-on quand on est en train de chier et qu’un fâcheux tambourine à la porte ? N’entre pas ici, j’en moule un. Parfois, on est tiré vers le bas, n’est-ce pas. Mais je descends jusqu’à la crypte et la solennité opère. Je m’assois et j’écoute au casque le fameux discours, les yeux fermés :

Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi; et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé; avec tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de Nuit et Brouillard, enfin tombé sous les crosses; avec les huit mille Françaises qui ne sont pas revenues des bagnes, avec la dernière femme morte à Ravensbrück pour avoir donné asile à l’un des nôtres. Entre, avec le peuple né de l’ombre et disparu avec elle — nos frères dans l’ordre de la Nuit…

Quand Malraux cède enfin la parole au Chant des partisans, je suis en larmes. Parfois, on est tiré vers le haut, n’est-ce pas. Toujours la même histoire : la surface des mots fait rire, leur profondeur ait pleurer.

De retour dans la nef, je me passionne pour l’expo temporaire, Un combat capital, consacré à la longue marche de l’abolition de la peine de mort, 190 ans entre sa proposition à l’Assemblée Nationale et son vote effectif en 1981 – contre l’avis de la foule, 62% des Français étaient et sont sans doute encore contre. Je me dis au passage que tous les gens admirables ne sont pas panthéonisés ni panthéonisables, et heureusement. Albert Camus, sur la barbarie de la loi du Talion :

« Si donc l’on veut maintenir la peine de mort, qu’on nous épargne au moins l’hypocrisie d’une justification par l’exemple. Appelons par son nom cette peine à qui l’on refuse toute publicité, cette intimidation qui ne s’exerce pas sur les honnêtes gens, tant qu’ils le sont, qui fascine ceux qui ont cessé de l’être et qui dégrade ou dérègle ceux qui y prêtent la main […]. Appelons-la par son nom qui, à défaut d’autre noblesse, lui rendra celle de la vérité, et reconnaissons-la pour ce qu’elle est essentiellement : une vengeance. »

De nouveau, je m’assois dans un coin et j’écoute au casque, yeux fermés, des documents sonores d’époque mis à la disposition des visiteurs. Ici, deux chansons, quasi-contemporaines, de deux chanteurs populaires, l’un pour et l’autre contre. J’écoute L’assassin assassiné : Julien Clerc seul à son piano, humaniste vibrant, lyrique (Le sang d’un condamné à mort/C’est du sang d’homme, c’en est encore) – parfois, n’est-ce pas, on est tiré vers le haut. Puis Je suis pour : Michel Sardou en populiste lyncheur qui incarne à merveille l’esprit de vengeance dénoncé par Camus (C’est trop facile et trop beau/Il est sous terre, tu es au chaud/Tu peux prier qui tu voudras/J’aurai ta peau, tu périras). Sardou est infiniment plus funky que Clerc ! Quelle rythmique endiablée, écoute un peu cette ligne de basse, et le sax bar, et les violons, super ! Je me mets à remuer la tête en mesure, je danse assis, limite je claque des doigts. Puis soudain je reviens à moi, j’ouvre les yeux, je vérifie honteusement que personne ne me regarde. Parfois, n’est-ce pas, on est tiré vers le bas.