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Où l’on fait diversion en ergotant musique, III (Troyes, épisode 15)

Coups de cœur musique, janvier-septembre 2009

Jeffrey Lewis, 12 Crass songs, Naïve (Rough Trade), 2007.

Même s’il s’inscrit dans un courant musical, baptisé par quelque plumitif anti-folk (alliance de la tradition folk et de l’énergie brute de punk), Geoffrey Lewis est un artiste profondément original et solitaire. Musicien bricoleur et auteur de bandes dessinées, il joint ces deux talents dans son attachant et saugrenu 4e album, 12 Crass songs : étrange objet (pochette à fenêtre permettant de faire défiler diverses personnalités), étrange musique (tellement décalée qu’elle est impossible à dater : anarcho-punk des années 70 ou revendications du XXIe siècle ?), étrange livret constitué d’un comic book autobiographique narrant la genèse du projet. Lewis reprend, ou plutôt « traduit » 12 chansons de CRASS, groupe anglais culte (c’est-à-dire inconnu du grand nombre et adulé des autres), modifiant légèrement certains textes (les allusions à la guerre en Irlande s’appliquent désormais à l’Irak) et certains arrangements – les rendant, tout simplement, agréables à écouter. Un punk doux ? Il fallait y penser ! Petite anecdote qui en dit long sur la façon dont notre homme recycle et prend au sérieux ses influences d’adolescence : Jeffrey Lewis a soutenu une thèse de doctorat en littérature, consacrée à la bande dessinée d’Alan Moore et Dave Gibbons Watchmen.

[P.S. à l’attention des lecteurs du Fond du Tiroir : le groupe CRASS est à peu près ignoré en France, sauf de Melle Elsa Stokazstik dans Jean II le Bon.]

E.S.T., Leucocyte, Harmonia Mundi (Act Music), 2008.

Il n’est pas possible d’écouter Leucocyte, le treizième album d’E.S.T. (Esbjörn Svensson Trio), sans éprouver une émotion particulière, un peu déplacée : l’on sait qu’il sera, littéralement, le dernier album. Pianiste et leader du combo de jazz suédois, Esbjörn Svensson est mort l’été 2008, à l’âge de 44 ans, d’un accident de plongée sous-marine – même motif de disparition qu’un autre fameux explorateur des fonds sonores, qui lui aussi mêlait le populaire et l’expérimental : François de Roubaix. E.S.T. aura donc vécu 18 ans, la renommée internationale survenant tardivement en 2002 avec l’album Strange place for snow. Le trio aura incarné un jazz à la fois accessible, facile à aimer, et de recherche, difficile à étiqueter. Cet album posthume n’est en aucun cas un testament, seulement un virage supplémentaire et étonnant dans la trajectoire du trio, les prémices d’une musique réinventée que nous ne pourrons désormais qu’imaginer. Pas forcément le plus limpide opus de leur discographie, il s’ancre pourtant en nous au fil des écoutes, alternant des bruits déconcertants, des plages de silence, des boucles électroniques et des improvisations planantes d’un trio en parfaite fusion.

De la Mancha, Moulins de Panurge, Autoproduit (Grenoble), 2008.

Premier CD autoproduit de ce groupe grenoblois, Moulins de Panurge épate instantanément par sa maturité, ses histoires égrenées comme des contes doux-amers, son évident sens de la mélodie, sa palette très fine d’arrangements, brassant les influences, de la chanson française à l’ancienne à la guitare flamenca, relevés de quelques pointes classiques (violon, violoncelle, clarinette). De la Mancha, ce sont quatre musiciens errants emmenés par l’auteur-compositeur-interprète François Magnol, plus quelques invités… On souhaite une très longue route et chevaleresques aventures à ces hidalgos (à découvrir sur scène, et sur le net), parce qu’on ne doute pas que la musique a besoin comme toujours, comme jamais, de nouveaux Quichotte, intrépides naïfs dédaignant le cynisme, mais courant après leurs rêves.

Patrick Verbeke, Bluesographie, Dixiefrog, 2007

« Blues oh Monsieur Blues/ Me laisseras-tu jamais en paix/Blues oh Monsieur Blues/ Tu me chagrines et tu me plais/MisterBlues tu me rends triste/Mais t’as fais d’moi un guitariste ». Patrick Verbeke a décidé de nous chanter l’histoire de sa vie. D’une enfance heureuse dans sa Normandie natale il nous entraîne, à l’adolescence, dans sa découverte du blues avec Memphis Slim et Mickey Baker et nous raconte ses premières amours et ses premiers groupes. Puis l’on voit défiler, comme dans un kaléidoscope, ses tournées avec Johnny, son premier enregistrement, ses musiciens, sa mythique émission sur Europe 1 (« De quoi j’vais m’plaindre aujourd’hui ») et ses voyages en Amérique du Nord. Le blues jusqu’à l’os : de la nostalgie mal rasée mais bien balancée.

Herbie Hancock, River : The Joni letters, Universal (Verve) 2007

Cela n’était plus arrivé depuis 1965 et la réunion Stan Getz/João Gilberto (et ce n’était d’ailleurs jamais arrivé auparavant) : voilà qu’un album de jazz a remporté le Grammy Award (équivalent de nos Victoires) 2008 du meilleur album de l’année. Hancock, presque 50 ans de carrière et autant d’album, est une brique, et même un mur tout entier, dans l’histoire de la musique noire-américaine, et il était naturel qu’il soit invité à jouer lors du concert célébrant l’investiture de Barack Obama… L’homme de Cantaloupe Island, qui électrifia la musique de Miles Davis, qui incarna le groove funky des années 70 avec ses Headhunters, que l’on vit déchaîné sur scène tenant son synthétiseur comme une guitare, revient ici avec un piano délicat, apaisé, mélodieux et virevoltant, s’appropriant les balades de Joni Mitchell, avec qui il inventa autrefois une certaine fusion jazz-rock. On trouve sur ce magnifique album d’anciens camarades de jeu d’Herbie, Joni Mitchell en personne bien sûr, mais aussi Wayne Shorter, Dave Holland, plus quelques invités de luxe : Tina Turner, Norah Jones, Corinne Bailey Rae… Et même, excusez du peu, Leonard Cohen, qui vient poser sa majestueuse voix de basse sur les dernières notes de l’album.

Michèle Bernard, Monsieur je m’en fous : 13 chansons pour la planète, 2008, Enfance et Musique

Michèle Bernard adresse depuis longtemps aux adultes ses cartes postales poétiques sur un air d’accordéon, en solo, en duo, ou en choeur avec le groupe vocal Evasion. Cette fois-ci, elle a choisi de parler aux enfants. De l’écologie pour les petites oreilles… L’eau est précieuse, elle se fera rare au XXIe siècle, ne la gaspillons pas. Tel est le message, non asséné, mais entonné en treize ritournelles dédiées à la Terre, créées par Michèle Bernard avec les enfants de Givors. À noter : le livret est signé Antonin Louchard. Parmi les musiciens qui accompagnent Michèle Bernard figure le quartet Novo que les spectateurs isérois connaissent bien. Ouvrons les oreilles ! Et fermons les robinets…

Angá, Echu Mingua, World circuit, dist. Harmonia Mundi, 2006

Le plein d’énergie pour la rentrée ? Passez-vous un bon disque de… De quoi, au fait ? Jazz latin, funk malien, hip-hop argentin, électro-salsa, folk expérimental ? Tout cela ensemble avec l’explosif et inclassable Echu Mingua d’Angá. Miguel « Angá » Díaz, percussionniste cubain mais surtout musicien « tout court », curieux, généreux, aventureux, se fichait bien des étiquettes et ne pouvait que transgresser les frontières. Virtuose des congas, sideman de musiciens d’horizons divers, du Buena Vista Social Club à Steve Coleman, il enregistre un unique album sous son nom avant de décéder brutalement, en 2006, à 46 ans. Demeure cet opus extraordinairement inventif, qui sublime standards et compositions, avec des invités tels DJ Dee Nasty ou le flûtiste « Magic » Malik Mezzadri. Inclassable ? Ma foi, à la médiathèque nous rangeons cette galette dans le bac « Musique du monde, Amérique latine », mais c’est bien parce qu’il faut trancher…

Moby, Wait for me, Because Music (Dist. Warner), 2009.

Moby est imprévisible. Un an après l’exubérant Last night aux sonorités disco vintage taillées pour les pistes de danse, il sort sur son propre label au nom explicite, « Little idiot » (distribué en France par Because Music), cet étrange Wait for me. Introspectif, minimaliste, tout en lenteur, voire en morosité, cet opus-ci est frappé au coin du do-it-yourself : s’il y chante peu (il a convié diverses voix féminines), Moby en a assuré lui-même la réalisation à domicile, et en a dessiné la pochette au feutre noir…L’on y voit un extra-terrestre tristounet, égaré sur une planète étrangère : Moby est, entre autre, un mélancolique, et un inadapté. Les notes s’égrènent, résonnent, dans un calme suspect… Comme si elles nous cachaient quelque chose… On se croirait en pleine nuit, après une soirée au club, rendu à la solitude et au désarroi, fourvoyé dans une rue déserte de Twin Peaks, ou dans n’importe quel autre film de David Lynch, à l’illustration sonore signée Angelo Badalamenti. Ce n’est pas un hasard : Moby raconte que le déclic de l’album fut un discours de David Lynch sur la créativité libérée des contraintes commerciales… « J’ai voulu me concentrer sur ce que j’aimais faire, sans vraiment me demander comment il allait être reçu dans l’industrie musicale. Ce qui donne un album avec plus de retenue, plus mélodieux, plus profond et plus personnel qu’à l’accoutumée. » Par un juste retour des flux d’inspiration, Lynch a signé le clip du morceau instrumental intitulé « Shot In The Back Of The Head ». Wait for me ne connaîtra pas un grand succès commercial, car il est d’ambiance et non de tube. Tant mieux : écoutons-le en petit comité, il est superbe.

Mark Johnson (direction musicale), Playing for change : songs around the world, Concord (dist. Universal), 2009.

On écoute ces chansons, on les regarde aussi (sur le DVD joint, ou sur le site du projet), on les connaît (Stand by me de Ben E. King, Biko de Peter Gabriel, One love de Bob Marley, Love rescue me de U2, Talkin’bout a revolution de Tracey Chapman) et cependant on les redécouvre, dans un état de bonheur tout à fait inédit… Car ce disque est, littéralement, une utopie : il n’a « pas de lieu ». Ou plutôt il en en tellement qu’il est le monde à lui tout seul. En mars 2005, Mark Johnson, ingénieur du son et réalisateur, filme le guitariste et chanteur Roger Ridley dans les rues de Los Angeles, interprétant Stand by me. Il décide alors d’ajouter, au fil de ses voyages à travers le monde, d’autres musiciens interprétant cette même chanson, en superposant leurs voix, leurs interprétations, leurs flammes, à celle de Ridley… Au total, il va enregistrer une centaine de musiciens, en Afrique, en Europe, en Inde, en Amérique, chacun apportant sa voix à ce concert virtuel. Certains sont des vedettes (Bono, Keb’Mo, Manu Chao), la plupart sont des inconnus enregistrés au hasard des rencontres… Mais ils jouent ensemble la même musique, sans s’être rencontrés, et l’on en sort ragaillardi : une autre mondialisation est possible ! Elle est pacifique, elle est musicale, et elle est belle ! Les fonds récoltés par la fondation « Playing for change » servent à la construction d’écoles de musique dans des quartiers pauvres : la première a déjà ouvert ses portes, en Afrique du Sud. Une utopie, vous dis-je.

Collectif, À Boris Vian : On n’est pas là pour se faire engueuler, AZ (dist. Universal), 2009.

Quel est donc cet étrange projet qui réunit notamment Carla Bruni et Didier Wampas, ainsi que quelques autres carpes et lapins ? C’est un hommage aussi opportuniste qu’opportun, rendu à un grand écrivain, grand critique musical, et grand chanteur… qui n’a publié qu’un seul et unique disque sous son nom, les fameuses Chansons possibles et impossibles. Réalisé à l’occasion des 50 ans de la disparition de Boris Vian (1920-1959), ce double album se partage entre « Chansons probables » (CD 1), où des chansons de Vian sont reprises par des interprètes d’aujourd’hui, et « Chansons improbables » (CD 2), qui sont des créations à partir de textes de Vian restés inédits. On trouve parmi les « probables » quelques variations très réussies sur des chansons increvables (Mademoiselle K., Emily Loizeau), d’autres plus convenues. Mais là où le projet atteint et déborde les frontières de sa pertinence, c’est sur le volet « improbable », où des artistes qui parfois sont bien davantage des « people » que des chanteurs sont invités à s’approprier des textes de Vian qui ne leur avaient rien fait. Lorsque d’authentiques musiciens (Claire Diterzi, Zebda, Daniel Darc) ou des comédiens habités (Jean-Louis Trintignant) sont aux manettes, le résultat est passionnant, mais comme par accident. Pour le reste, le comble de l’inutilité et de l’outrecuidance est atteint par les plates interprétations de Cantate des boîtes par Antoine de Caunes, et Je voudrais pas crever par Edouard Baer. Et dire qu’il existe une extraordinaire version de ce texte-là sur l’album Fragile des Têtes raides !

Gianmaria Testa, Solo dal vivo, Le Chant du monde (Harmonia Mundi), 2009.

Solo dal vivo est l’enregistrement intégral d’un concert « solo » capté à l’Auditorium de Rome (Teatro Studio) le 3 mai 2008. Après tant de concerts, tant de voyages, tant d’aventures musicales et humaines, un album live s’imposait comme une sorte de nécessité à laisser une trace concrète. Dépouillement et guitare sèche au service de l’intimité du lien avec le public. On redécouvrira des chansons déjà connues dans une tout autre configuration instrumentale. En ouverture du programme, nous aurons la surprise d’une reprise de La Nave de Angelo Ruggiero, et pour clore ce programme d’exception, Gianmaria Testa nous fait le cadeau d’une chanson inédite, enregistrée en studio, à Bologne, en compagnie de deux de ses plus fidèles musiciens, Piero Ponzo (sax et harmonium indien) et Nicola Negrini (contrebasse) : Come al cielo gli aeroplani est une chanson d’amour intense, poignante, de celles qui semblent avoir toujours existé.

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