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Carte postale envoyée par une pantoufle

Cénotaphe du Duc de Lesdiguières, Jacob Richier, début XVIIe s., Musée-Muséum départemental des Hautes-Alpes / Femme nue couchée de Gustave Courbet, 1862

Août 26 s’achève. Bien fait pour lui. Pas sûr qu’on le regrette, ce salaud, tant il a tout cramé et empoisonné l’atmosphère. Canicule et incendies, qui vont devenir la norme, ainsi que quelques autres facteurs convergents de crise partout-partout (économique, sociale, politique, diplomatique, culturelle, sanitaire…) ont progressivement et radicalement altéré le sens de mots qu’on croyait pérennes et consolants : août, été, vacances, loisirs… Peut-être même voyage. Peut-être même liberté.

En 1982, c’est au groupe Élégance que revenait de fredonner et faire fredonner le tube de l’été : Vacances j’oublie tout/ Plus rien à faire du Tout/ J’m’envoie en l’air ça c’est super/ Folie légère c’est fou. Paroles désinvoltes, impossibles aujourd’hui, scandaleuses ou simplement difficiles à comprendre. Adieu la légèreté et la récompense saisonnières, les insouciances bien méritées des congés payés ! Mine de rien, encore un acquis du Front Populaire, ou du Programme du CNR baptisé optimistement Les Jours heureux, ou des Trente Glorieuses, qui s’effiloche. Vacances, j’oublie rien.

En août, on sue, on souffre, on déguste, on attend la rentrée et l’automne. Pour revitaliser un lieu commun : les temps sont durs. Que faire ?

Apprendre ! Et pour cela convoquer Yourcenar et Rabelais.

« Le meilleur pour les turbulences de ­l’esprit, c’est apprendre. C’est la seule chose qui n’échoue jamais. Vous pouvez vieillir et trembler, vous pouvez veiller la nuit en écoutant le désordre de vos veines, vous pouvez manquer votre seul amour et vous pouvez perdre votre argent à cause d’un monstre ; vous pouvez voir le monde qui vous entoure dévasté par des fous dangereux, ou savoir que votre honneur est piétiné dans les égouts des esprits les plus vils, il n’y a qu’une seule chose à faire dans de telles conditions : apprendre. » (Marguerite Yourcenar, Journal)

Pendant ce temps, quatre siècles plus tôt, le géant Pantagruel, que Rabelais décrit « amateur de pérégrinité et désirant toujours voir et toujours apprendre », encourage son précepteur Epistémon, qui hésite à entreprendre un voyage initiatique. Il lui assène cette forte question :

« Que nuit de toujours savoir, et toujours apprendre, fût-ce d’un pot, d’une guedoufle, d’une moufle, d’une pantoufle ? » (François Rabelais, Tiers Livre)

Car Rabelais était un humoriste scatophile, et c’est déjà bien, mais il était aussi un humaniste pionnier de l’encyclopédisme, et c’est presque mieux. Comme lui, je crois que cette leçon vaut en tout lieu et en tout temps, fût-il caniculaire ou apocalyptique : nous aurons toujours quelque chose à apprendre quelque part. Y compris et peut-être avant tout les uns des autres, nous qui sommes si pots, si guedoufles, si moufles, moi-même je me sens assez pantoufle. Quoique pas pantouflard.

C’est ainsi qu’en cet août maudit j’ai pris mon baluchon et je suis parti apprendre, oh, pas très loin de chez moi, dans le département voisin : les Hautes Alpes. Pas besoin de l’autre bout du monde pour voir merveille ou tirer enseignement.

Gap : voilà une ville que j’ai traversée trois millions de fois en lui jetant à peine un regard mais où je ne m’étais jamais arrêté. Or c’est très charmant, Gap. Je me suis pris de passion pour le petit Musée-Muséum départemental, pas seulement parce qu’il avait la clim, cabinet de curiosité fourre-tout où s’amassent tout ce qui a un jour mérité d’être conservé et regardé : animaux empaillés, dessins d’anatomie, squelette de cerf, peinture espagnole du XIXe siècle, poteries antiques et céramiques modernes, art contemporain et monolithe survivant d’un dolmen préhistorique…

Deux recoins m’ont particulièrement emballé.

1 – Un demi-étage complet est consacré aux objets du Queyras recueillis par des collectionneurs. Je songe que ce geste patrimonial de collectage est la contrepartie tangible de ce qu’a accompli le couple Alice & Charles Joisten dans le domaine de l’intangiblepour voir ce que mes camarades et moi-même avons fait de leur irremplaçable collectage de contes et chansons du Queyras, cliquer ici.

Face à une peinture commerciale reproduite ci-dessus signée Achille Mauzan (grand affichiste, notamment pour la réclame et le cinématographe), qui vante en 1937 Saint-Véran, station d’hiver et d’été, je vérifie que je suis bien seul dans la salle, coup d’oeil à droite, coup d’oeil à gauche, oui, ok, le musée est à peu près désert… et j’entonne, débordant de diphtongues, le chant qui fut en quelque sorte le générique de notre spectacle : « Meuhon Séhaint-Véréhin est un pays charméhint !« 

2 – Dans un angle du rez-de-chaussée de ce même musée se trouve le cénotaphe de François de Bonne, duc de Lesdiguières, pair et maréchal de France (1543-1626). Or, là d’où je viens, le duc est un héros patrimonial, une vedette odonymique : Grenoble compte une rue, une porte et une caserne de Bonne, ainsi qu’une rue, un stade, un lycée, un hôtel, un bar Lesdiguières… Son omniprésence mémorielle sur les panneaux rappelle qu’il fut un grand bâtisseur et peut-être même un grand seigneur. J’avoue avoir contribué à la légende dorée : je me souviens d’un atelier d’écriture de chansons mené il y a pile dix ans en compagnie de ma collègue Marie Mazille auprès d’un groupe de môme où nous avions composé un hymne au Grand Duc, sorte de bande-annonce de ses hauts faits, légendaires compris – il a joué un bon tour au Diable en personne.
Pourtant, sa dépouille est loin de la ville dont il fut le gouverneur. Il est mort à Valence, enterré à Saint-Pierre-de-Sassenage et, donc, je découvre que son tombeau se trouve ici, à Gap.

Sur le cénotaphe, une sculpture peu héroïque, plutôt triviale, le représente en armure, allongé et même alangui sur le côté, détendu, nonchalant et presque sensuel, une jambe pliée sur l’autre, la tête soutenue par sa main gauche. On le croirait sur sa serviette, à la plage. Comme je suis obsédé par autre chose, la posture du duc me fait bizarrement penser à une peinture de Gustave Courbet, la Femme nue couchée, 1862 – au fait, vous ai-je dit que la prochaine représentation du spectacle Courbet : je fais comme la lumière, aura lieu le samedi 19 septembre à 11h au château de Valbonnais, dans le cadre des Journées du Patrimoine ? Or ce château qui trônait au milieu de terres stratégiques conquises par le duc, mandement et seigneurie de Valbonnais, a été bâti en 1606 par le propre neveu de Lesdiguières, dingue, cette coïncidence, non ?

Mais je suis frappé par davantage, je découvre du maréchal autre chose qu’une effigie languissante. Si Lesdiguières est un héros indiscutable (au sens propre : n’essayez pas de discuter) de mon côté de la barre des Écrins, il ne fait l’objet d’aucun culte, ni vénération, ni respect, de l’autre côté. Changement d’aura, d’imaginaire.
Jouxtant Gap, le château de Tallard a été l’un des foyers ardents des guerres de religion, et Lesdiguières est bien sûr passé par là. Or il y est abondamment dénigré et ridiculisé, notamment par l’historien local Joseph Roman : une personnalité brillante mais pas un noble caractère, un sceptique ambitieux et un habile courtisan, vil opportuniste sans convictions qui changea de camp et de religion deux fois par pur calcul, et qui, loin du génie militaire qu’on nous fait miroiter dans les régions où l’idéologie fait de lui une star, a essuyé cuisantes défaites et mémorables déculottées. Sont racontées dans l’audioguide certaines d’entre elles, dont une fort amusante au cours de laquelle ses ennemis s’affublèrent de draps blancs pour faire croire à la superstitieuse armée du duc qu’elle était assaillie par des fantômes.

Héros ici, couillon là-bas.
Tout dépend comme on regarde.
Voilà qui donne à réfléchir.
Je me dis qu’on pourrait écrire la biographie de n’importe quel grand homme d’État pour en faire un loser. Ah ah ah ! Quel gros nul ce général De Gaulle, quel stratège pourri et quel militaire raté, de la raclée qu’il s’est prise lors de la campagne de Dakar en septembre 40 jusqu’à sa rouste électorale au référendum de 1969, il aura vraiment tout manqué !

Voilà, notamment, ce que j’aurai appris lors de ce mois d’août, qui n’aura donc pas été perdu.

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