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Paracuellos de Jarama

25/08/2026 Aucun commentaire

Durant les années 80 ou 90, je lisais Fluide Glacial pour me marrer un bon coup, comme tout le monde, puisque c’est à cela que sert cet increvable magazine depuis sa création en 1975, ayant hébergé quelques génies de l’humour et de l’absurde, Gotlib, Franquin, Binet, Edika, Goossens, Sattouf, Larcenet, Blutch…
Sauf que chaque mois, pendant quelques pages, je cessais de rire et me mettais à chialer. Car une série mélodramatique jurait avec le reste du journal, comme un trou noir au milieu d’un arc-en-ciel, ou comme une horde de féroces guerriers dissimulée à l’intérieur d’un cheval en bois : Paracuellos, de Carlos Gimenez.

L’auteur, né en 1941, pionnier de l’autobiographie en bande dessinée, y racontait son enfance, de 6 à 14 ans, dans les foyers de l’Auxilio Social (l’Assistance sociale), fondés par la Phalange, au temps de l’Espagne franquiste.
Paracuellos est devenu l’oeuvre de la vie de Gimenez, qui l’a entamée peu après la mort de Franco en 1975 puis y est revenu à intervalles réguliers jusqu’en 2022.
Ce temps très long (45 ans consacrés à chroniquer 8 ans de vie !) a bien sûr vu évoluer la narration (les chapitres, initialement de deux pages, se sont déployés sur quatre, puis six, puis huit) ainsi que le style de dessin, la dureté, la noirceur et les hachures du début cédant peu à peu la place à un trait plus dépouillé, codifié et caricatural. Mais l’essentiel, lui, n’a pas changé : une extraordinaire fresque de l’enfance, de la cruauté, du totalitarisme, sans équivalent.
Une fois posé les pinceaux, en 2024 Gimenez a transformé Paracuellos en roman, adressant cet ultime avatar « à ceux qui ne lisent pas de BD », affirmant ainsi à quel point le récit lui importait encore plus que la forme.

Cet été, je me suis lancé dans la lecture de l’intégrale de la bande dessinée, près de 600 pages, à l’occasion de la parution du 3e et dernier tome, toujours aux éditions Fluide Glacial. Je voulais mettre à l’épreuve mes souvenirs d’il y a 40 ans : l’oeuvre dans sa continuité, plutôt que par fragments, tient-elle toujours ?
Un peu, qu’elle tient.
On ne verra pas vraiment d’évolution dans la chronique, puisque les souvenirs, soit directement vécus soit recueillis par Gimenez, ne respectent pas la chronologie – du reste le franquisme avait bloqué la société, aucun changement perceptible, aucun espoir, durant des décennies.

Ce que la somme révèle, ce sont les leitmotivs et rituels qui s’y font jour, les brutalités ordinaires surtout (brimades, sadismes, humiliations, injustices, arbitraire, privations et faim constante…), répétitives comme l’est le rythme de vie dans un environnement fermé (environnement global selon Michel Foucault). Et les personnages deviennent récurrents : le double de l’auteur, « Pablito » Gimenez, qui veut devenir dessinateur quand il sera grand, côtoie d’innombrables petits garçons ou adolescents que l’on identifie bientôt à leurs surnoms, à leurs caractères, à leurs habitudes, parfois à leurs histoires familiales, souvent à leurs violences et à leurs vices, qu’ils répercutent sur leurs camarades pour purger celles qu’ils subissent. Quant aux adultes, ils sont presque tous ignobles, rouages de l’autorité, de l’oppression paramilitaire et religieuse. Le directeur de l’institut, le redoutable père Rodriguez, est l’inventeur de la « double baffe » qui permet de sonner un garçonnet sur les deux joues simultanément afin qu’il reste debout pour recevoir la suite…

Gimenez ajoute une préface au premier tome de l’intégrale où il dit cette chose essentielle :

« Il ne faut surtout pas imaginer ces foyers de l’Assistance sociale comme des institutions perverses, corrompues ou marginales, au sein d’un État rationnel, humain et démocratique. Non, il faut savoir que ces institutions étaient tout à fait intégrées dans la normalité d’une Espagne qui lui ressemblait. L’Espagne franquiste. (…)
Si l’on demandait à ceux qui vivaient à l’époque comment étaient les casernes, les prisons, les asiles d’aliénés ou les internats, ils raconteront pratiquement les mêmes histoires, sinon pires. (…)
Nous savons aujourd’hui que dans les années 40 et 50 en Espagne, la norme était que dans les casernes les sergents battaient les recrues ; dans les collèges les professeurs maltraitaient les élèves ; dans les ateliers les officiers et les patrons tabassaient les apprentis ; les maris violentaient les épouses et les pères frappaient les enfants. »

Voici le fin fond du message utile, l’avertissement, documenté par Paracuellos : un état fasciste, violent par structure, autorise de façon fractale la violence des rapports humains, le passage à l’acte, les injustices, à l’intérieur de chacune de ses cellules.

Au fait, la série tire son titre de Paracuellos de Jarama, ville à 20 kms au nord-est de Madrid, qui abrita l’un de ces fameux foyers, mais qui est devenue célèbre pour autre chose : un événement sanglant de la guerre civile, le massacre systématique de milliers de personnes… non par les franquistes mais par le camp des républicains, dans le cadre de la Terreur rouge. Entre le 7 novembre et le 4 décembre 1936, plus de 2500 hommes, femmes et enfants tenus pour des ennemis de la République furent sortis de prison en 23 convois sous prétexte de les transférer loin de la ligne de front et fusillés sommairement. Dans ce pays où Goya grava les Désastres de la guerre, on sait que le massacre et l’inhumanité n’appartiennent pas qu’à un seul camp.