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Trois fois la Bête

Ma lecture de l’été.

J’achève, longtemps après l’avoir entamée car c’est ainsi que je procède avec les oeuvres de grande amplitude (cf. Le Dossier M que j’aurai lu en deux ans), la trilogie très lumineuse et très noire de David Goudreault, La Bête à sa mère (2015), La Bête et sa cage (2016) et Abattre la Bête (2017).

Si Goudreault est lui-même un personnage fort singulier, travailleur social, farouche défenseur de la langue française dans son Québec cerné par les anglophones, slameur, champion du monde de poésie 2011 (oui, ça existe), chroniqueur puissant et profond se coltinant par conséquent quelques ennemis (cf. sa Lettre d’amour aux p’tits gars qui seront de grands hommes)… Alors que dire du narrateur de sa trilogie, qu’il a modelé de toutes pièces quoiqu’avec ses propres obsessions, ambitions, addictions, palpitations – mais en pire ? Cette Bête dont on ne saura pas le vrai nom (« Pas tes affaires ») est un inoubliable monstre, tueur psychopathe, marginal, asocial, junkie, manipulateur, raciste, misogyne, bourré de préjugés et dénué d’empathie. Nous sommes dans sa tête et, comme il le dit lui-même, c’est un sale endroit.

L’écriture est d’une vivacité inouïe, gorgée de court-circuits, de bascules, de comparaisons ahurissantes, de références distordues. Car le narrateur est un fin lettré, qui lit beaucoup et mélange tout, ce qui fait qu’il cite d’abondance les auteurs mais rarement avec exactitude, ce qui oblige en permanence le lecteur à relever le nez et se souvenir qu’il ne faut rien prendre pour argent comptant : il signale par exemple qu’il aimerait se replonger avec bonheur dans ce bon vieux Bukowski et ses nymphettes (hein pardon quoi ?) alors même qu’à la radio Metallica chantait Highway to Hell (hein quoi pardon ?). Tout ce faux braille le vrai et on se demande si cet agencement étourdissant ne serait pas une métaphore de la fiction elle-même, ainsi qu’un avertissement : la connaissance ne protège pas de tout.

Ses tics de langages eux-mêmes sont d’une précision éloquente : régulièrement, après avoir proféré quelque idée reçue dégueulasse, une calme énormité, il conclut par C’est documenté. Or oui, voilà ce que cette prose révèle : de nos jours, les horreurs, les paroles de bêtise ou de haine, les pré-supposés de réseaux sociaux qui s’alimentent en vase clos, sont abondamment documentés.

Certes, les mots québécois abondent, quoique davantage dans les dialogues que dans les narrations, et il est préférable de savoir qu’un dépanneur n’est pas un mécanicien mais une épicerie ouverte la nuit. Mais cette couche de mots étranges n’est pas un obstacle et ajoute au contraire au décalage qui fait tout le sel. En outre, l’édition française, chez 10-18, est augmentée d’un lexique. Tandis que l’édition originale, chez Stanké, comportait d’éclairantes préfaces, dont une par Fred Pellerin, bien placé pour reconnaitre un conteur de génie.

Les bonheurs d’écriture, par conséquent, vus d’ici, les bonheurs de lecture, sont innombrables. Je prends une page au hasard, dans le troisième tome, celui que j’ai en tête puisque je viens de l’achever. Je souligne ces deux phrases :

À l’instar des doigts de la main, c’est souvent le plus vulgaire qui sort du lot.

Ça me donnait envie de jouer à la roulette américaine. C’est comme la roulette russe, mais le barillet est plein et on tire dans le tas.

Dans la même page !

Mais voici un plus long extrait que je donne in extenso puisqu’il me touche spécialement. Il se trouve p. 50, alors que la Bête erre dans les rues de Montréal.

L’important quand on va nulle part, c’est de savoir s’arrêter. Alors que je suivais un petit cul bombé sous le nylon distendu d’un legging parfaitement trop ajusté, l’oasis m’est apparue. Une immense bibliothèque se dressait devant moi, la Bibliothèque nationale. C’était écrit, en grosses lettres de bronze payées par les contribuables qui n’y mettront jamais les pieds. Bibliothèque et Archives Nationales du Québec. Ému, j’ai aussitôt abandonné l’attraction des muscles fessiers pour aller me river le nez dans la porte vitrée de ce havre littéraire.

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