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De toute façon

18/09/2026 Aucun commentaire

« Il se produit dans le monde des choses extraordinaires, disait-il à Ursula. Pas plus loin que l’autre côté de la rivière on trouve toutes sortes d’appareils magiques tandis que nous autres continuons à vivre comme des ânes. »
(Gabriel Garcia Marquez, Cent ans de solitude, et José n’a encore rien vu, rien du tout, nous ne sommes qu’à la page 16, il en reste plus de 400…)

Le temps passe, de toute façon.

Je ne peux témoigner que de mon quotidien, c’est-à-dire de mes lectures de ce matin.

Primo, j’ai lu un article détaillé, documenté, accablant sur la folie spatiale et mégalomane d’Elon Musk qui bouche le ciel de ses satellites, sa « constellation », 15 000 satellites de merde au-dessus de nos têtes (il y en avait 600 il y a 20 ans ! Il y en aura 1,2 million dans 20 ans !), qui empêcheront bientôt de voir le ciel, tas de ferraille nous privant d’un patrimoine commun scientifique et poétique, et qui littéralement flinguent la couche d’ozone et l’atmosphère de polluants lorsqu’ils meurent et retombent en torche sur la terre (300 000 fois plus polluant que le CO2 émis sur le plancher des vaches).
Je lis ça et je suis épouvanté, amer, désespéré de croire que mon compost et mon tri sélectif de déchets vont faire la moindre différence.

Je me sens comment ? Je me sens dévitalisé.

Le temps passe de toute façon.

Secundo, fermant les écoutilles j’ai passé une heure plongé dans le roman que je lis en ce moment, Cent ans de solitude.
Bon dieu quel foisonnement, quelle énergie, quelle vie, quelles beautés et quelles horreurs !
Quelle opulence unique offre donc la lecture romanesque au long cours (comparable à rien d’autre sauf bien sûr à l’écriture) et je sais que j’en ai pour des semaines ou des mois, je me coupe du monde pour en visiter un plus intéressant et paradoxalement plus vrai, je lis et je suis requinqué.

Le temps passe de toute façon. Mais dans le livre il passe foisonnant, luxuriant, grisant, généreux comme un millier d’histoires mises bout à bout et qui n’en feraient qu’une, parce qu’elles feraient l’Histoire. La seule. La nôtre. Nous nous y perdons et quoi de plus normal.
« Cent ans » ? Voilà un centenaire s’écoulant jour après jour, heure par heure dans le sablier, chaque grain de sable plus chatoyant que le précédent ; « Solitude » ? Voici une solitude prodigieusement peuplée, et d’autant plus profonde, d’autant plus démultipliée par la foule.

Je me sens comment ? Je me sens revitalisé.

Le temps passe de toute façon.

De tous les livres que j’ai écrits, Reconnaissances de dettes est apparemment le plus important, j’en fais le constat a posteriori puisque c’est celui auquel je repense le plus souvent, le plus longtemps, en maintes occasions je le vérifie, pour ainsi dire, comme un pense-bête. Je me retiens de le retoucher, je ne le retouche pas car alors il faudrait le reprendre à zéro, mais il est là.

J’ai déployé là une recherche à la fois méthodique et désordonnée, une sorte de cartographie expérimentale de moi-même, pour comprendre ce que j’étais, ce que je suis, ce que je deviens, ce que je serai peut-être. L’ouvrant aujourd’hui, j’y explore à la fois les ombres de mon passé et certaines lumières de mon avenir. Dans ce livre figure une page (II, 49), écrite il y a près de 30 ans, où je raconte certaines circonstances qui m’engagent solennellement, un jour où l’autre, à lire Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez, eh bien voilà, j’y suis, enfin.