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Pisser à la raie du blasphème

26/10/2020 Aucun commentaire
Maison de la Boétie, Sarlat-la-Canéda, Dordogne

Je répète, je reprends, je martèle l’idée force énoncée précédemment : la religion n’est pas sacrée puisqu’elle (n’)est (qu’)un phénomène humain. J’ai sous la main une histoire qui en fournit un puissant exemple et je vous la conterai tout à l’heure.

Je suis de passage à Sarlat-la-Canéda où je souhaite présenter mes hommages au plus fameux des natifs, Etienne de la Boétie. La Boétie est ce gamin qui en 1548, à 18 ans, âge où l’on écrit des dissertes de philo, a rédigé le puissant et indépassable Discours de la servitude volontaire que quiconque souhaite vivre libre ferait bien de lire, surtout les victimes des bigots armés d’un quelconque épouvantail divin. Il est aussi ce brillant esprit qui, avant de mourir trop jeune à 32 ans peuchère, travailla, au beau milieu des sanglantes guerres de religion, comme négociateur pacifique entre catholiques et protestants.

Or voilà qu’arpentant les coquettes rues pavées de Sarlat je découvre cette magnifique anecdote : ici, au moyen-âge, les passants avinés avaient la fâcheuse habitude de pisser sur les murs des maisons (coutume folklorique qui ressurgit régulièrement en France, hors couvre-feu). Les propriétaires excédés par l’impunité des pisseurs finirent par trouver la parade : ils peignirent des petits crucifix au pied de leurs façades. Grâce au symbole profané, le compissage nocturne changeait de catégorie et de châtiment, non plus petite délinquance mais blasphème ! Ainsi les ivrognes ne subissaient plus quelques injures volatiles ou coups de bâton furtifs, mais le pilori, la torture, l’indignité publique et au besoin la mise à mort.

Vous mordez le truc ? Que l’on soit un bourgeois de Sarlat au moyen-âge, ou un salaud de tout temps, de toute taille et envergure, de la plus petite frappe jusqu’au président de la Turquie (Grand Turc et Mamamouchi), crier au blasphème est TOUJOURS une astuce politique. Une manoeuvre d’intimidation. Utiliser le sacré pour en tirer des avantages profanes, pragmatiques, stratégiques, oh, humain, trop humain, CQFD.

Autre droit de suite d’un précédent article… J’ouvre au hasard le merveilleux Livre des chemins d’Henri Gougaud (voir ci-dessous l’épisode Le chemin plutôt que la destination 2).

Je tombe sur la page 38. Je lis : « C’est proprement ne valoir rien que de n’être utile à personne. (Descartes) »

Okay, René Descartes, né 30 ans après la mort de La Boétie, catholique pieux et surtout prudent mais inventeur du doute méthodique, ça m’ira pour aujourd’hui.

Vivent les profs, les soignants, les éboueurs, les assistantes sociales, les femmes de ménage, les paysans, les pompiers, les gardes forestiers, les facteurs, les bibliothécaires, les cuisiniers, les musiciens de bal, les poètes qui font pleurer, ceux qui font rire, les caricaturistes ! Et parfois les flics !
À bas les traders, les harceleurs de telemarketing, les manageurs conseils, les consultants en communication, les publicitaires, les prédicateurs et fatwateurs de toutes obédiences, les experts appointés à la gamelle, les coachs placés, les trolls de réseaux sociaux, les stratèges qualité-clients, les missionnés et commissionnés du lobby, les consultants en pensée unique, les assistants chargés du développement auprès du sous-secrétariat d’État chargé de la relance auprès du secrétariat d’État chargé de la reprise auprès du Ministère de la Croissance, les déforestateurs et les haters, les élémenteurs de langage, les bureliers cocheurs de cases, les sous-chefs demi-chefs quarterons-de-chefs et autres intermédiaires superfétatoires, les ronds-de-cuir rentiers et jetons de présence, les faiseurs de fake news russes et les scameurs africains, les bulshit jobs et bulshiters de tous les pays ! Et parfois les flics ! Bande de cons, Descartes vous crache à la gueule que vous ne valez proprement rien !

La religion n’est pas sacrée

19/10/2020 2 commentaires
Dimanche 18 octobre, 15h, rassemblement place Verdun à Grenoble en hommage à Samuel Paty, décapité par l’obscurantisme. Photo Laurence Menu

« Il vient toujours une heure dans l’histoire où celui qui ose dire que deux et deux font quatre est puni de mort. L’instituteur le sait bien. »
Albert Camus, La Peste (1947)

À chaud, j’ai écrit ça.

Une fois de plus, un acte de barbarie décérébrée a été commis sous nos yeux au nom de l’ami imaginaire qui fait couler le plus de sang à notre époque : Allah.
Une fois de plus, fusent les vibrants appels à mobilisation lettres mortes.
Une fois de plus, frémissent les mauvais procès. Si vous estimez que je suis « islamophobe » sous prétexte que je rappelle que ces crimes sont commis au nom d’Allah vous êtes soit un salaud manipulateur soit un idiot de bonne foi, et je vous emmerde. Je ne suis pas islamophobe, je suis décapitophobe ce qui me semble la moindre des choses.
Une fois de plus je suis ravagé par le chagrin et l’insomnie, d’autant plus solidaire que je m’identifie : comme ce professeur d’histoire-géo il m’arrive d’animer des ateliers auprès de collégiens où je tâche de les faire rire, de les faire créer, de les faire réfléchir, et mûrir, je remplis une mission d’adulte, professionnel ou non. À compter de quand vais-je devoir me sentir personnellement en insécurité parce que je vais sans garde du corps prônant la laïcité, cette invention extraordinaire qui consiste à croire en l’ami imaginaire de son choix (en ce qui me concerne, c’est Marianne, Nanabozo, et un peu Spider-Man) sans être inquiété ni inquiéter autrui, sans chercher noise à son voisin sous prétexte qu’il croit en un autre ami imaginaire, et, au minimum, sans imaginer que lui trancher la tête fera de nous par magie un héros, un justicier, un martyre chouchou de l’ami, un type cool que des vierges par douzaines attendent en gloussant les cuisses ouvertes ?
J’ai écrit mon crédo, je viens de le réécrire de fond en comble, il est à disposition pour ceux que ça intéresse et qui veulent causer.

Puis, à froid, j’ai abondamment lu en ligne, scrollé sans fin pour tenter de comprendre, avec dans la gorge et les doigts et les valises sous les yeux le goût du remake, réplique du temps sinistre des nuits blanches de janvier 2015.
J’ai lu nombre de réactions à chaud qui valaient ni plus ni moins que la mienne ; de circonstances et de reportages et de points sur l’enquête qui obscurcissaient encore le tableau ; de tribunes qui disaient Plus jamais ça parce que les tribunes servent à dire Plus jamais ça en attendant la prochaine fois. J’ai notamment lu un article de Pierre Jourde qui s’est attiré ma pleine adhésion. J’ai lu ensuite cette archive remontée comme un hoquet, qui prouve assez que le meurtre de Samuel Paty n’est en aucun cas un malencontreux accident faute à pas de chance :

Extrait d’un article de 2015 de Dâr Al-Islam, revue de propagande en ligne de l’organisation Etat islamique diffusée en langue française :
« La Nation confie à l’école la mission de faire partager aux élèves les valeurs de la République. Ces “valeurs” ne sont pour le musulman qu’un tissu de mensonges et de mécréance qu’Allah lui a ordonné de combattre et de rejeter tout en déclarant la mécréance de ses adeptes. (…) Il devient clair que les fonctionnaires de l’éducation nationale qui enseignent la laïcité tout comme ceux des services sociaux qui retirent les enfants musulmans à leurs parents sont en guerre ouverte contre la famille musulmane. Ainsi, la dernière trouvaille de l’Etat français est de retirer les enfants des musulmans qui ont l’intention de rejoindre l’Etat du Califat. Il est donc une obligation de combattre et de tuer, de toutes les manières légiférées, ces ennemis d’Allah. »

(source : le monde.fr)

J’ai cependant lu un trait de sagesse fulgurant et bienfaisant, propre à élever plutôt qu’à enfoncer, que j’ai puisé ailleurs et en une autre temporalité : dans les compte-rendus d’audience que rédige quotidiennement Yannick Haenel, en direct du procès des attentats de janvier 2015. J’ai lu cette phrase simple et profonde qui est un oasis dans le désert : L’humanité est plus importante que la religion. Elle est prononcée à la barre par Lassana Bathilly, musulman pratiquant et héros du 9 janvier 2015, et nous bouleverse aujourd’hui comme jamais. Haenel raconte :

Je voudrais également creuser ce qu’avait dit hier Lassana Bathily, l’homme qui a ouvert les portes d’en bas [de la supérette Hyper Cacher] pour cacher les otages, l’homme qui a trouvé l’issue et s’est enfui, échappant au vœu de mort de Coulibaly. Mais sa puissance d’indemne à lui provient (…) de sa manière de vivre la fraternité entre musulmans et juifs — de créer un passage entre les deux pratiques religieuses, comme Zarie Sibony [caissière de l’Hyper Cacher] faisant passer son « espèce d’attention attentive à la vérité et au malheur » d’un étage à l’autre du labyrinthe. Car devenir un passage, c’est le destin de Lassana Bathily, ce musulman qui faisait sa prière à Allah dans le magasin juif où il travaillait.
Nous avons découvert alors, en l’écoutant avec attention, une étrange symétrie entre lui et Coulibaly, comme s’ils étaient deux figures inversées dans l’esprit : tous les deux musulmans, tous les deux originaires de la région de Kayes, au Mali, et venant de villages éloignés d’à peine 20 km. Mais l’un avait destiné son esprit au mal, et l’autre avait trouvé sa vocation en allant parler dans les écoles :« L’humanité est plus importante que la religion », déclara sobrement Lassana Bathily. Et l’on rappela la phrase du président du Mali : « Coulibaly a jeté le drapeau malien par terre. Et toi, Lassana, tu l’as ramassé. » Ce drapeau n’est pas seulement celui d’un pays. »

(Le livre qui compilera les textes de Haenel et les dessins de Boucq paraîtra en décembre, il est en précommande ici.)

Enfin, j’ai discuté. Car, démocrate indécrottable, je suis certain qu’on n’a rien de mieux à faire, discuter, inlassablement, partout, toujours, de préférence de vive voix et loin des réseaux dits sociaux qui biaisent tout. Le hasard fit que, le lendemain, la première personne avec qui j’ai discuté de vive voix fût mon vieux géniteur, chenu, grippé, perclus et reconfiné, mais encore capable de tenir son téléphone. Le premier commentaire qu’il me fit au bout du fil manqua malheureusement de nuances : « Faudrait pouvoir expliquer une bonne fois que toutes les religions, c’est de la merde. »

Je me suis dit Holà bijou, tut-tut l’ascendant, minute papillon, allons-y chochotte, au temps pour mes angéliques velléités de discussion démocratique, on est mal barrés si l’on entame la dialectique heuristique par la merde direct, ce n’est pas un débat qu’on ouvre mais un coup de boule qu’on flanque. Admettons, pour ne point désespérer du débat démocratique, que monsieur mon père n’est représentatif de rien et que j’ai joué de malchance quant à mon premier et aléatoire interlocuteur.

J’ai tenté de suggérer au dab que, non, les religions ne sont pas toutes de la merde par principe et ontologie. Purement et simplement, elles sont ce qu’on en fait. Elles sont ce que chacun en fait, et ce que chaque société en fait. Si une société en fait de la merde, la religion sera de la merde. Truisme : un individu altruiste et généreux, s’il devient religieux, pratiquera une religion altruiste et généreuse ; un poète intellectuel, s’il devient religieux, pratiquera une religion poétique et intellectuelle ; un naïf de bonne volonté (exemple archétypique, un charbonnier) s’il devient religieux, pratiquera une religion naïve et de bonne volonté ; un connard, s’il devient religieux, pratiquera une religion de connard, et dans ce cas-là seulement, nous serons dans la merde. Cf. ci-dessus le contraste entre les deux musulmans Bathily et Coulibaly.

Mon paternel a objecté que j’enculais les mouches puisque les religions (toutes de la merde) préexistent à mes individus théoriques gentils ou méchants, qu’elles leur fourrent la merde dans le crâne quoiqu’il arrive et que, en un mot comme en cent dont le vieux ne voulait pas démordre, toutes les religions c’est de la merde. L’aïeul a enchaîné en me rapportant une anecdote que j’ignorais surgie de mon enfance, datée a priori de la fin des années 70 ou du début des années 80 : « J’avais discuté avec un de tes profs quand tu étais môme, il m’expliquait renoncer à aborder les guerres de religion dans son histoire de France parce que ça pourrait choquer des petits catholiques ou des petits protestants, tu vois, la lâcheté de l’Éducation Nationale qui préfère l’ignorance plutôt que le risque de froisser les sensibilités de merde des religions de merde ne date pas du XXIe siècle contrairement à ce qu’on croit, non seulement les religions sont toutes de la merde mais elles ont toujours été de la merde. »

Si je rechigne à acquiescer à une assertion si péremptoire, c’est d’abord que les individus que j’ai introduits dans ma démonstration ne sont pas si théoriques que ça, j’en connais personnellement de très incarnés qui affichent en chair et en os les caractéristiques énoncées (des altruistes et généreux / des poètes / des naïfs / des connards). C’est ensuite que mon postulat, les religions ne sont que ce que l’on en fait, me semble fertile, largement subversif et suffisant pour éviter la merde et permettre la pédagogie.

Car ce qui manque toujours aux religions pour être inoffensives dans une société laïque (ici je redeviens, auprès de mon daron ainsi qu’auprès de mon lecteur, un héraut de la démocratie), c’est d’être discutées. Caricaturées par exemple, mais la caricature n’est qu’une modalité extrême et railleuse de la discussion, et les dangereux bigots qui réfutent la caricature ne le font que parce qu’ils réfutent, plus globalement, la discussion. Pour eux, la religion ne se discute pas (ne se réfléchit pas, ne se pense pas, ne se comprend pas, etc… L’école qui apprend à penser est logiquement leur ennemi), sous prétexte qu’elle est sacrée, sacrée et indiscutable sont pour eux des synonymes – c’est là que tous les malentendus adviennent, ainsi que les décapitations. Aussi, je formule ceci de façon stricte et claire, en guise de point de départ qui ne demandera qu’à être discuté par quiconque de bonne volonté le voudra :

La religion n’est pas sacrée.

J’emploie des caractères gras, de l’italique, du centrage, tout l’attirail pour peser mes mots : je produis ici une modeste mais sérieuse contribution à ce que pourrait être une redéfinition pragmatique de la laïcité française paraît-il si difficile comprendre à l’étranger (certes, le paradoxe est subtil : Règle sacrée de la République, le sacré n’est pas sacré, le concept réclame une sacrée pédagogie). Aussi je répète en pesant mes mots : la religion n’est pas sacrée. Axiome initial sur lequel il convient de s’accorder, faute de quoi la théocratie pourrait être plus attirante que la démocratie. Maintenant j’explique pourquoi la religion n’est pas sacrée.

Dieu est sacré ; la religion ne l’est pas. Elle n’est pas sacrée parce qu’elle est un phénomène non divin mais humain – par conséquent elle est à l’image de l’homme, sublime et grotesque, héroïque et criminelle, profonde et dérisoire, vitale et mortelle. Elle peut se raconter, elle peut s’interroger, elle peut se caricaturer, elle peut se transmettre (corollaire : elle peut se déformer), elle est vivante donc changeante, oui, elle peut se discuter. Elle doit se discuter quand elle pose problème.

Rappelons la chronologie : l’univers a 13,7 milliards d’années ; l’espèce humaine 300 000 ans max ; les plus anciennes traces de préoccupation religieuse (ce sont des sépultures) ont 100 000 ans ; à la louche le concept de monothéisme, virtuellement totalitaire (si Dieu est unique c’est tout ou rien, soit on y croit et on est sauvé soit on n’y croit pas et on est damné) a 3000 ans, cristallisé en Perse et en Égypte. L’Islam, religion la plus meurtrière du moment, n’est qu’un gamin, un merdeux (littéralement : plein de merde, nous y revenons), un sale môme d’un peu moins de 1400 ans. Chaque religion, que l’on gagnera à comparer à ses consœurs si l’on veut les penser (il y en eu plus de 10 000 depuis que les humains regardent les étoiles si l’on en croit les sciences sociales, il en resterait au moins 200 en activité, car elles se raréfient et se concentrent, comme les ethnies, les langues, les cultures…), chaque religion possède toute une gamme d’attributs humains : une histoire (un début et une fin : nombre d’entre elles ont disparu), une économie, une culture, une politique, une ritualisation, une institutionnalisation, une alimentation, une anthropologie, une archéologie, une iconographie, une légende dorée et des secrets honteux, des rouages de pouvoir à chacune de ses articulations. Partout ça pue l’humain. La merde, éventuellement. (Là où ça sent la merde, ça sent l’être (…) Et dieu, dieu lui-même a pressé le mouvement. Dieu est-il un être ? S’il en est un c’est de la merde, Antonin Artaud, poète mystique du XXe siècle.)

Dieu est invisible – si vous souhaitez croire en lui grand bien vous fasse, mais s’il vous plaît laissons-le de côté et parlons de ce qui est visible, avéré, c’est à dire de tout ce qui est humain. Dieu (dans sa version monothéiste) est incréé si ça vous chante, on ne peut ni le prouver ni prouver le contraire, mais la religion est sans le moindre doute créée, il est capital de se mettre d’accord sur cette distinction. Dieu a peut-être créé l’univers il y a 13,7 milliards d’années (ce point, à nouveau, n’est pas pertinent), mais ce sont des hommes (et parfois des femmes) qui ont créé les religions, qui les font vivre encore, qui les font parler, Y COMPRIS L’ISLAM contrairement à ce que prétendent les fanatiques et les littéralistes : le quatrième calife et gendre de Mahomet, Ali, a souligné que ce sont les hommes et non Dieu qui font parler le Coran, sans les hommes le Livre resterait silencieux (certes, le chiisme, partisan de la doctrine d’Ali, est très minoritaire dans l’Islam).

Tout commandement religieux est un commandement édicté par un homme qui a l’autorité (ou bien la folie, ou bien l’orgueil, ou bien le culot) de parler à la place de Dieu, muet en plus d’être invisible, et c’est assez commode. On lira et méditera à ce propos la citation d’Haïlé Sélassié Ier, qui pourtant avait la foi, mais qui entendait tracer une ligne claire et salutaire entre religion et spiritualité.

La foi ne prouvera jamais l’existence de Dieu (de même que l’athéisme ne prouvera jamais sa non-existence) ; les prétendues preuves ontologiques de l’existence de Dieu de Descartes (« Dieu existe forcément, sinon nous n’aurions pas l’idée de Dieu en nous ») prouvent essentiellement que Descartes existe, ainsi que le sophisme ; le pari de Pascal (« croyons en Dieu puisque ça ne coûte pas cher et ça peut rapporter gros ») prouve que Pascal existe ainsi que la mesquinerie épicière, elle aussi très humaine, des calculs win-win et ratios investissement/profit ; etc. Corolaire : puisqu’on ne peut se mettre d’accord ni sur l’existence ni sur la non-existence de Dieu, une société complexe et moderne ferait bien de veiller à ce que ses citoyens ne s’engueulent pas (a fortiori, ne s’entretuent pas) à propos de notions incertaines, et devrait baser plutôt les règles de vie commune non sur une foi mais sur un savoir objectif (martelons-le encore une fois : Dieu existe peut-être, ou bien n’existe pas, c’est une foi ; les religions existent de fait, c’est un savoir objectif). Cette base de vie commune est un pré-requis pour le projet politique nommé laïcité.

Humain en amont, humain en aval, humain partout (et le divin ? dans ton coeur ! pour être poli). Tout être humain doté de la conviction que Dieu existe l’a reçue d’un autre être humain – et je pousse ce raisonnement jusqu’à un retranchement plus audacieux : si les illuminations mystiques sont incommunicables c’est parce qu’elles témoignent seulement qu’un être humain a été convaincu de l’existence de Dieu par un autre être humain, en l’occurrence lui-même, en circuit fermé.

Ce sont bien des hommes (parfois des femmes) qui depuis deux semaines et depuis trente ans ont provoqué, par leurs faits, par leurs gestes, par leurs paroles, une succession d’événements aboutissant à la décapitation d’un professeur d’histoire, géographie et instruction morale et civique. Bref, à la merde. Parlons des vecteurs humains, il y a de quoi faire, parlons-en en classe.

Si je suis à nouveau invité dans les collèges, voilà en substance ce que je viendrai exposer aux élèves. Sans peur.

Post-scriptum 1 : une information supplémentaire au sujet de mon vieil anar athée de dabuche et de son usage persistant du mot en M., l’un des plus utiles de la langue française. L’ancêtre est remarié en 3e noces avec une femme très pieuse qui n’omet pas de remercier Dieu à tout bout de champ. Il commente : « Elle me laisse dire merde, je la laisse dire amen » (citation de Brassens, Trompettes de la renommée car le reup a des lettres) et cela me semble une définition tout à fait recevable de la laïcité.

Post-scriptum 2 : le présent sujet, pas près d’être épuisé, a été déjà maintes fois abordé au Fond du tiroir. Lire ici, entre autres. Il sera à nouveau au cœur du roman Ainsi parlait Nanabozo, dans toutes les bonnes librairies le 19 mai 2021.

Post-scriptum 3 : nourrissant quelques scrupules, rapport au droit à l’image, pour avoir utilisé sans permission en haut de page la photo d’une fillette inconnue ornée d’un si mignon chat-masque, je suis prêt à réparer. Si jamais vous la reconnaissez, dites-lui de me contacter, elle a gagné soit le droit à l’oubli et j’effacerai l’image illico, soit l’intégrale des livres du Fond du tiroir (hors les deux morts d’épuisement). À sa place je n’hésiterais pas.

Mauvais rêves

09/10/2020 Aucun commentaire
Dudley Moore (1932-2003)

Cette nuit j’étais assailli par des zombies. Je trouvais refuge dans un centre de vacances désaffecté en pleine montagne. J’ai reconnu l’endroit au premier coup d’œil, c’est ici, à Autrans, sur le Vercors, que j’ai travaillé pour la première fois à l’âge de 17 ans. Les bâtiments sont mal entretenus, l’électricité ne marche plus. Les zombies sont nombreux à traverser les couloirs, hagards et assez lents donc il suffit de les garder à l’œil pour ne pas se laisser déborder. Je me suis enfermé dans un réfectoire et de là je les observe, ils essayent de rentrer, s’entassent et rebondissent mollement contre les portes vitrées, s’écrasent le nez qui du coup tombe le long de la vitre en laissant une trainée noire, et je commente à voix haute : « Ils viennent là poussés par l’habitude, c’est ici qu’ils mangeaient, ils veulent continuer à manger, sauf que c’est moi le menu » (pour cette scène et ce dialogue j’assume le plagiat du Zombie de Romero). Mais soudain j’entends une voix me répondre, je me retourne, un zombie est assis dans un coin, il me dit en souriant gentiment : « Ne vous inquiétez pas, vous ne risquez rien d’eux » . Il s’exprime calmement, parle « d’eux » comme s’il n’en faisait pas partie, je suis très méfiant. Je m’approche pour mieux le voir, il ne semble pas du tout zombifié, raison de plus pour être prudent, il est très bien maquillé par dessus sa pourriture de zombie, je reconnais sa tignasse noire bouclée : c’est Dudley Moore qui joue le rôle, il est super sympa Dudley Moore, Dudley Moore n’a jamais joué que des personnages super sympas, c’est bien la preuve que son amabilité est un piège ! Il a entre les mains mon ordinateur portable, justement je le cherchais, il me demande mon mot de passe parce qu’il veut juste « tchéquer ses mails » , ouais c’est ça si tu crois que je suis dupe, tu veux m’embobiner gros rusé, une fois que je t’aurai filé le code de mon ordi tu pourras me bouffer le cerveau tranquille, je vous connais vous autres zombies, il n’y a qu’une chose qui vous intéresse, même si vous êtes joués par Dudley Moore pour donner le change. Je joue au plus malin, je lui donne un faux mot de passe puis je feins la déception, « Ah tiens ça ne marche pas ? comme c’est bizarre… Bon ben je vais aller chercher le mot de passe ailleurs, alors… » J’ouvre une fenêtre, j’enjambe, on est au premier étage, je m’apprête à sauter, je vois que la nuit tombe sur le Vercors… Dudley se lève, il ne sourit plus, il me dit « Non mais attends, reste avec moi, on s’en fout du mot de passe ! », il tend la main vers moi. Je saute ! Magnifique réception en roulé-boulé sur le gravier. Et je cours dans la forêt, dans la nuit, je cours, je cours, je cours, je me réveille.

Je me gratte les yeux, je pose les pieds par terre, je baille.

Je suis de retour dans le vrai monde. Je prends le temps de me souvenir qu’il est plus inquiétant encore que l’autre. Je ne me recouche pas pour autant. Quand faut y aller.

Nouvelles du jour. Le 2 octobre dernier, Rihanna a accompagné le défilé de sa collection de lingerie d’un morceau de techno intitulé Doom signé d’une CouCou Chloe. Elle l’avait déjà fait en 2017 sans que cela fasse tiquer quiconque. Trois ans plus tard, ce morceau engendre un scandale : il se trouve qu’il remixe des chants musulmans. Or, faut respecter. Cette appropriation de sons sacrés dans un contexte profane est intolérable pour certains. Après une petite semaine de bouillonnement des réseaux dits sociaux, Rihanna et CouCou Chloe s’excusent toutes les deux piteusement. Nous avons fait une grosse erreur, pardon à nos frères et sœurs musulmans, on ne recommencera plus promis. L’écume éclabousse jusqu’en France. Dans l’émission de Cyril Hanouna, une chroniqueuse commente placidement : « Moi je trouve que [Rihanna] j’ai envie de la tuer » . Cet appel télévisé au meurtre, ou du moins, cette légitimation de la mise à mort pour blasphème, quant à lui, passe comme une lettre à la poste, beaucoup mieux qu’un morceau de musique choquant. Il est « normal » .

Ce matin, tout à fait réveillé et ébroué de mes faux zombies, j’écoute Doom de CouCou Chloe. Je n’aime pas spécialement ça, tant pis, je me force, je l’écoute, jusqu’au bout, je monte même le son pour être sûr. Comment un morceau de musique peut-il donner envie de tuer ? En y mettant de la religion dedans. Putain, pas moyen de me réveiller puisque je ne dors pas.

Durant les années 90, des groupes comme Enigma (Sadeness) puis Era (Ameno) ont connu leur heure de succès en remixant des chants grégoriens façon techno-new age. Je n’en raffolais pas non plus (alors que j’aime les chants grégoriens), je dédaignais ce qui me semblait du parasitisme esthétique, mais l’idée du blasphème ne m’effleurait même pas. Je ne sache pas qu’Enigma ni Era aient reçu la moindre menace de mort du tribunal de la Sainte Inquisition. Ils sont juste passés de mode.

Lettre de Gustave Flaubert à Louis Bouilhet du 27 juin 1850 : « Le monde va devenir bougrement bête. D’ici à longtemps ce sera bien ennuyeux. Nous faisons bien de vivre maintenant. Tu ne croirais pas que nous causons beaucoup de l’avenir de la société. Il est pour moi presque certain qu’elle sera, dans un temps plus ou moins éloigné, régie comme un collège. Les pions feront la loi. Tout sera en uniforme. »

Le chemin plutôt que la destination (2/2 : Crédo)

20/09/2020 2 commentaires

Suite à l’article précédent, on pourrait estimer (je pourrais estimer, vous ferez comme vous voudrez) que s’en remettre absolument au hasard, ne croire qu’en lui, est tout de même un peu nihiliste sur les bords. Encore faut-il habiller le hasard d’un peu de sagesse. Où trouver, où placer la sagesse ? Comment articuler hasard et sagesse ?

À l’heure où le soleil décline et rougeoie, que l’on est assis en lotus sur son rocher, OKLM, sans souffrance, que l’on contemple la plaine, que l’été est indien, que la douceur de l’air est agréable quoiqu’un peu louche, on se pose parfois ce genre de question.

Est-il possible de ne croire en rien ?

Si ne croire en rien est possible, est-ce souhaitable ? (C’est le nihilisme.)

Si ne croire en rien est impossible et/ou non souhaitable, en quoi faut-il croire ? Choisit-on ce en quoi l’on croit comme on choisit le plat qu’on pose sur son plateau à la cantine ?

Assis en lotus et sans souffrance sur mon rocher, j’énumère tout ce en quoi je crois, qui me protège du nihilisme. Attention, largage de credo. Il était temps, à mon âge. Je ne le ferai pas trente-six fois. Une profession de foi est un gros boulot : plus j’y réfléchis plus je crois à des trucs.

Je crois au chemin davantage qu’à la destination.

Je crois à tout ce qui est susceptible de rendre meilleur le long du chemin : la connaissance, la beauté, le lien, l’attachement, la joie, le rire, les rencontres. Je crois aux vertus de la contemplation du soleil couchant sur la plaine depuis un rocher.

Je crois en la raison, et je crois aussi que l’être humain est irrationnel : ce sont là deux types de croyances, compatibles puisqu’agissant à deux étages distincts. Je crois très fort que la distinction ferme entre les deux types de croyances, entre les idéaux (se laisser guider par une aspiration) et la réalité (revenir toujours au principe de réalité, concrète comme du béton anglais) fait partie de ce qui nous rend meilleurs sur le chemin. Je crois aux Pensées pour moi-même, qui sont également des pensées pour tout le monde, de Marc Aurèle :

Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé et le courage de changer ce qui peut l’être mais aussi la sagesse de distinguer l’un de l’autre. (*)

Je crois à l’Histoire, c’est à dire à la succession des faits. Je crois à cette chronologie-ci que j’ai déjà égrainée ailleurs : l’univers a 13,7 milliards d’années ; l’espèce humaine 300 000 ans max ; les plus anciennes traces de préoccupation religieuse (des sépultures) ont 100 000 ans ; à la louche le concept de monothéisme, virtuellement totalitaire (si Dieu est unique c’est tout ou rien, soit on y croit et on est sauvé soit on n’y croit pas et on est damné) a 3000 ans, cristallisé en Perse et en Égypte.

Je crois que les religions sont intrinsèquement liées à la conscience de la mort. Creusons (c’est le cas de le dire) l’idée force énoncée dans le paragraphe précédent : les plus anciens témoignages de geste religieux sont des sépultures. Pour l’être humain individuel (il paraît que cela se passe vers l’âge de six ans ?) comme pour l’humanité (il paraît que cela s’est passé il y a 100 000 ou 200 000 ans ?), la prise de conscience de notre mortalité est une scène fondatrice et décisive, racontée dès L’épopée de Gilgamesh (texte inaugural de la littérature mondiale), lorsque celui-ci assiste à la mort de son ami Enkidu. À partir de cette révélation frustrante, absurde, soit on se laissera aller à des pulsions morbides, à la mélancolie, à la pure et simple attente angoissée que la mort vienne ; soit on accèdera à une forme de pensée tragique (=acceptation de la fin) et éventuellement à la sagesse ; soit on adhèrera à une quelconque religion qui, quelle qu’elle soit, nous dira, caressante dans le sens du poil, T’inquiète pas, la mort n’est pas la fin. Freud raconte dans L’Avenir d’une illusion que la mort est un processus naturel et, qu’en soi, elle ne suffirait pas à créer une civilisation ; en revanche, la religion, qui est un discours sur la mort et une réaction à la mort, constitue une illusion civilisatrice.

Crachons le morceau : je ne crois pas en Dieu et je crois que nous vivons une époque où il devient un peu risqué de prononcer cette phrase à haute voix, on passe pour un je-ne-sais-quoi (Je ne fais pourtant de tort à personne/En suivant les ch’mins qui n’mènent pas à Rome). Précision : je ne crois pas en Dieu mais je crois à la spiritualité – à nouveau, il n’y a pas de contradiction puisqu’il s’agit de deux formes distinctes de croyances, croyance dans la réalité d’une chose / croyance dans la justesse et dans les bienfaits d’un idéal et de ses manifestations. Je crois que seule la matière existe et que c’est suffisant puisqu’elle déborde d’esprit (attitude peut-être un peu shintoïste, pour ce que j’en sais). De même que je ne crois pas en Dieu tout en croyant à la spiritualité, je crois en la matière tout en ne croyant pas spécialement au matérialisme. Ceci est un chiasme, me semble-t-il. Je crois sans réserves aux figures de rhétorique.

Scholie (comme dit Spinoza) : c’est justement parce que, en tant que matérialiste, je crois que tout, absolument tout, est matériel (une pensée, un rêve, un souvenir, sont des connexions qui fusent dans un réseau de neurones et de synapses), que le matérialisme, au sens d’attachement aux biens matériels, m’écoeure. Ce matérialisme-là est un spectacle navrant et morbide où ce qui est de plus bas en nous (métaphore) se rabat sur ce qui nous est donné de plus évident, de plus trivial, où l’on se satisfait complaisamment de ce que l’on a déjà. Je suis matérialiste au sens ontologique, certainement pas au sens consumériste ou publicitaire. Je préfère infiniment qu’on m’entretienne de l’âme plutôt que du dernier iPhone, même si je sais que l’âme n’existe pas alors que l’iPhone existe, et même, précisément, pour cette raison. L’âme immortelle, en tant que fiction religieuse, consolation pour individus incapables de se résoudre à croire qu’ils mourront un jour tant ils aiment vivre dans un monde matérialiste-consumériste-publicitaire, me laisse froid. En revanche l’âme des poètes, quand ils parlent de ce qui les anime (au sens propre, anima = âme), et ce mouvement interne peut bien être la foi religieuse, peu importe, me bouleverse toujours. « Qu’est-ce que je fais sur la terre ? J’écoute mon âme. (…) L’âme, je la sens nettement au milieu de la poitrine. Elle est ovale comme un oeuf et quand je respire, c’est elle qui respire. » (Marina Tsvetaieva) Faut-il le préciser ? Je crois à la poésie.

Je ne crois pas en dieu à proprement parler, mais je crois en l’univers. C’est-à-dire que je crois aux métaphores : l’univers est vieux de 13,7 milliards d’années ; dieu au sens monothéiste en est la métaphore, jeune d’environ 6000 ans. Dieu est naturellement acceptable en tant que métaphore de tout ce qui est plus grand que nous – l’univers, la vie, la mort, l’humanité (« Apprenez que l’homme passe infiniment l’homme », Pascal), le peuple, la connaissance, la nature (« Deus sive Natura » Spinoza), la danse (« Je ne croirai qu’en un dieu qui danse » Nietzsche), le ciel, la forêt, la mer, l’amour, l’avenir, le passé, le temps-qui-passe…

Sans aucun doute je me sens davantage frère des mystiques foudroyés par la révélation au cœur d’une forêt, tel un Romain Rolland écrivant à Freud la fameuse lettre du 5 décembre 1927 où il évoque le sentiment de ne faire qu’un avec l’immensité du monde : « …le fait simple et direct de la sensation de l’éternel (qui peut très bien n’être pas éternel, mais simplement sans bornes perceptibles, et comme océanique) », que d’un Claudel, converti à Notre-Dame derrière le second pilier à l’entrée du chœur à droite du côté de la sacristie. Moi qui vous parle j’ai connu une sorte de révélation devant le bureau des postes de Chambéry, c’est pour dire. Une forêt, une bourrasque, un bureau de poste ou même, pour les moins imaginatifs, une église, tout peut servir de support à cette métaphore universelle qu’est Dieu.

Exemples de métaphores usuelles (petit jeu amusant : dans chaque cas, vous remplacerez le mot Dieu par un autre qui vous semblera plus approprié) : À Dieu vat ! Dieu seul le sait. Chacun pour soi et Dieu pour tous. Dieu te garde/protège/guide/bénisse. Dieu soit loué ! À Dieu ne plaise. Dieu m’est témoin. Chaque jour que Dieu fait. « La majorité des faits, grâce à Dieu, sont prescrits » (Monseigneur Barbarin). Mon pauvre enfant, à présent ta maman est auprès de Dieu. Vaya con dios. Inchallah. God save our gracions Queen. Gottverdammt ! Dieu ait son âme. Dieu vous le rendra. Mon Dieu je jouis. Etc.

En revanche l’espérance en Dieu en tant qu’être, vaguement anthropomorphe et traditionnellement plus viril qu’efféminé, doté d’une conscience et surtout d’un quelconque intérêt pour ma petite personne, m’apparaît comme la manifestation du besoin infantile de croire que papa pense encore à moi lorsque je suis tout seul dans la nuit. Au surplus, le concept si courant de dieu personnel (mon dieu me protège de même façon que mon parapluie ou mon doudou ; j’ai relevé il y a quelques jours cette bribe de conversation dans le bus : Je suis en paix avec mon dieu), s’il est en parfaite adéquation avec nos sociétés individualistes, solipsistes (tout ce qui m’entoure, y compris les concepts théologiques, n’a de valeur que rapporté à ma personne) et matérialistes (au sens publicitaires-consuméristes – j’ai choisi mon dieu en fonction de ses performances et des excellentes appréciations qu’il recueille des autres clients), me semble en totale contradiction avec la théorie relativement stimulante du monothéisme. Il serait stupéfiant que je sois le seul à avoir remarqué cette discordance.

Je crois à Raymond Queneau à la fois comme réalité et comme idéal : Si je parle des dieux c’est qu’ils sont perpétuels.

Je crois, pour redevenir sérieux deux minutes, que dans l’univers de 13,7 milliards d’années coexistent le déterminisme et le chaos et que c’est ce qui rend le spectacle formidable.

Je crois que l’univers est, en gros, une entropie, et un chaos (je reste poli), c’est-à-dire une somme fourmillante de milliards de forces contradictoires, tellement diverses par leurs natures, leurs puissances, leurs provenances et leurs directions qu’il est impossible de saisir l’univers dans son ensemble. Au mieux, en se concentrant et en plissant les yeux depuis son rocher, on peut distinguer et saisir l’une de ces forces, comprendre une cause et un effet à la fois, comme on voit une étoile filante traverser le ciel du mois d’août. Dans ce cas il faut absolument éviter de se laisser griser, se souvenir des milliards d’autres forces que l’on ne voit pas, sinon on prendrait le risque de s’imaginer que celle qu’on a vue explique tout à elle seule, on prendrait le risque de croire qu’on est arrivé, qu’on a tout compris, en somme de sombrer dans le complotisme.

Je crois au hasard, comme grand principe aveugle au sein du chaos, le hasard se manifestant par le croisement et la rencontre entre deux de ces forces, collision à laquelle on donnera, selon ses conséquences, un sens rétrospectif.

Je crois, oh pas démesurément, je crois un petit peu, à l’organisation politique, qui est le moyen du lutter contre le chaos en son versant social. Je crois en tout cas aux principes directeurs de l’action politique (croyance de type : idéaux, et non : réalité – relire la cruciale distinction plus haut). Je crois à la liberté, je crois à l’égalité, et je crois, voyez comme c’est curieux, à la fraternité. Je crois à la laïcité, quatrième terme invisible de la devise nationale. (Au fait, je ne crois pas du tout à tout ce qui touche au nationalisme, mère patrie et autres billevesées puisqu’être né ici et maintenant est le pur effet du chaos et du hasard, voir plus haut.)

Je crois en revanche beaucoup aux forces personnelles volontaires voire volontaristes qui nous permettent de contrecarrer localement le chaos pour lui arracher un fragment de sens et d’intelligibilité. Parmi ces forces : la patience, l’observation, l’éducation, la transmission, la mémoire, l’échange, l’amour, l’art, le rituel, la répétition. Et les citations. Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être l’organisateur. (Jean Cocteau, les Mariés de la Tour Eiffel)

Je crois aussi, je crois enfin, aux contes, qui contiennent et prodiguent les forces énumérées au paragraphe précédent : patience, observation, éducation, transmission, mémoire, échange, amour, art, rituel, répétition, et citations. Je crois aux histoires en général, qui sont des moyens de faire se faufiler une idée d’un cerveau humain à un autre cerveau humain en l’habillant de péripéties. Je crois au récit lui-même en tant que force traversant le chaos, je crois au récit qui nous percute, nous transforme et nous révèle sa nature de métaphore et de métonymie de notre chemin.

Vrai ou non n’est pas la question. Je crois autant à l’imagination qu’au témoignage du moment que la parole est construite. Je crois à la parole. Je crois aux paraboles, je crois aux rêves, je crois aux mythes, récits princeps, je crois aux poèmes, aux chansons, aux chroniques, aux romans, aux bandes dessinées, aux films et à toutes les formes que prennent les histoires, y compris les stories… Mais avant tout et après tout, je crois aux contes, qui en leur temps intemporel avaient déjà quasiment tout inventé. Cf. ici pour un éloge des contes et surtout des conteurs.

Et voilà que rentre dans ma vie un livre merveilleux, un trésor. Si je jouais encore aux Reconnaissances de dettes je préciserais que je dois cette découverte au hasard, je vous prie de le remarquer, hasard qui ce jour-là prit la forme d’un séjour dans les chiottes chez un pote qui se reconnaîtra, séjour qui s’est prolongé bien plus longtemps que nécessaire aux fonctions organiques. Un livre qui mêle le hasard et les contes, soit l’essentiel des forces naturelles et surnaturelles que je reconnais et vénère : Le Livre des chemins d’Henri Gougaud.

Semblable au Yi King, livre des transformations dans le Maître du Haut Château dont je vous entretenais précédemment, Le Livre des chemins est un oracle que l’on consulte en s’en remettant au hasard, et qui vous délivre une réponse cryptée, sous la forme d’une histoire, d’un proverbe, ou d’une citation. Le mode d’emploi figure en quatrième de couve :

Les contes ont pour berceau la nuit des temps.
Combien de siècles, de pestes, de révolutions, de montagnes et de mers ont-ils traversé avant de nous parvenir ? Les contes sont dans l’âme humaine comme dans leur maison.
Ils ont vécu assez longtemps dans l’intimité des êtres pour tout savoir de nos soucis, de nos rêves, de nos désirs.
Ils savent ce que vous ignorez.
Demandez-leur une réponse aux questions qui vous préoccupent, ils vous répondront.
Posez la main gauche sur le livre et formulez votre demande secrète, les yeux fermés. Prenez un des trois signets-arbres de vie et devenez pêcheur de merveilles en tranchant dans le vif du recueil, au hasard. Il vous désignera le conte qui attendait votre lecture. Puis lisez l’aphorisme qui correspond au signet choisi ; il vous précisera la réponse donnée par le conte ou l’habillera d’une lumière inattendue…

Comme je me trouve, pour six mois, dans une situation singulière, inédite, une bizarre croisée des chemins, je me sens d’humeur à consulter un oracle. Je fais l’expérience devant vous, mesdames et messieurs, quatre fois de suite. Garanti sans trucages. (Entre temps je suis sorti des toilettes, hein.)

1) J’interroge une première fois le livre en formulant en mon cœur cette demande : Que puis-je espérer de cette période singulière de six mois qui s’ouvre devant moi ?

Le livre me répond par le conte Marko (p. 255). Sur ses vieux jours, un vieux chevalier rentre dans son village, après ses exploits, et attend désormais, assis devant son porche, disponible pour toutes les visites. Un jeune prince vient lui demander où il puisa son courage. Le vieux chevalier évoque un souvenir de son enfance. Un jour où il vit un chien bâtard, efflanqué, pelé et solitaire tenir tête à une meute. Cette image lui a servi toute sa vie. J’aimerais dire que le conte est tombé dans le mille et que je comprends exactement ce qu’il veut me dire, mais, hormis l’image de l’homme disponible sur son seuil, qui observe la plaine au crépuscule comme depuis un rocher, je suis perplexe. Heureusement le conte s’accompagne d’une citation de Maître Eckhart : On devrait attacher moins d’importance à ce que l’on fait qu’à ce que l’on est.

2) J’interroge une deuxième fois le livre en formulant en mon cœur cette demande : Que dois-je accomplir, que dois-je viser, durant cette période singulière de six mois ?

Le livre me répond par le conte très bref Un monde au-delà de nos vies (p. 39), qui évoque à nouveau l’échange entre un maître et un élève et m’enjoint (je suppose) à me mettre au travail tout en sachant que le sens global et final me restera inconnu. Le conte s’accompagne d’un koan zen : Lorsqu’il n’y a plus rien à faire, que faites-vous ? Je lève la tête, mâche, déglutis, avale.

3) J’interroge une troisième fois le livre en formulant en mon cœur cette demande : De quoi dois-je me défier, à quoi dois-je renoncer, durant cette période singulière de six mois ?

Le livre me répond par le conte Confiance en Dieu (p. 113) qui est en somme une plaisanterie que j’ai lue autrefois sous la forme d’une sale blague dessinée par Vuillemin. C’est la grande inondation, c’est le grand déluge. Les rues sont devenues des torrents, un prêtre est monté sur le toit de son église, et refuse tout à tour l’aide d’un canot, d’un hors-bord de pompiers, d’un hélicoptère. Les trois fois, il répond Non merci, Dieu seul viendra à mon secours. Peu après, il meurt noyé. Au paradis, il engueule Dieu : Dis donc, tu t’es bien foutu de moi, je t’ai attendu et tu n’as pas bougé le petit doigt pour moi. Dieu lui répond indigné : Comment ça ? Quelle ingratitude ! Bougre d’andouille, je t’ai envoyé un canot, puis un hors-bord de pompiers, puis un hélico ! Cette fois le message est limpide.

4) J’interroge une quatrième fois le livre en formulant en mon cœur cette demande : À quoi puis-je me raccrocher, à quoi puis-je faire confiance, durant cette période singulière de six mois ?

Le livre me répond par le conte La mangouste et le serpent (p. 393). L’histoire est celle d’un fonctionnaire indien scrupuleux qui, absorbé par ses fonctions, se trompe du tout au tout sur ses affaires domestiques et croyant bien faire tue son animal domestique qui lui était tout dévoué. Bien sûr ce conte serait une fin en soi puisque ma demande cette fois-ci portait sur la confiance que je peux accorder autour de moi. Mais de surcroît il est accompagné, en guise de morales, de deux citations qui, pourtant sans lien entre elles, seraient, prises individuellement, des réponses nécessaires et suffisantes. L’homme est un animal enfermé à l’extérieur de sa propre cage. (Paul Valéry) Au milieu de l’hiver j’ai découvert en moi un invincible été. (Albert Camus)

Je recueille et médite chacune de ces réponses (et au passage j’ajoute quatre histoires à mon répertoire). Une conclusion ? Bien sûr que non, je n’ai pas de conclusion. Da capo : le chemin vaut mieux que la destination.


(*) – Ces mots appellent plusieurs commentaires.
Ces mots appellent plusieurs commentaires et mises au point.
Primo, cette belle citation a traîné partout – reproduite notamment dans les méthodes de développement personnel, posts Facebook, dictionnaires en ligne des meilleures citations du monde, emballages de papillotes, cartes de vœux, mugs, posters, fonds d’écran… Or, comme j’aime remonter à la source (je crois à l’archéologie), j’ai lu les Pensées pour moi-même de Marc-Aurèle dans l’espoir de retrouver la phrase originale. Je ne l’ai pas trouvée ! Cette citation a beau se rabâcher en tout lieu, jusqu’à devenir un lieu commun galvaudé, elle n’existe pas. Pourtant, elle fait de l’effet. Par conséquent elle existe (et s’applique, je crois, universellement : en ce qui concerne mon champ d’activité et mes ambitions, je dois me concentrer sur ce qui dépend de moi, écrire un bon livre, et non sur ce qui ne dépend pas de moi, écrire un livre qui rencontre le succès). Ce qui me permet d’ajouter à mon credo deux croyances supplémentaires : je crois que les voies de la sagesse sont impénétrables ; je crois que ce qui agit existe (l’idée de Dieu existe).

Deuxio, après enquête archéologique, la formulation la plus approchante de cette idée éthique fondamentale se trouve non dans les Pensées pour moi-même de Marc-Aurèle mais dans l’incipit de ce qui fut notoirement son modèle et son inspiration majeure, le Manuel d’Epictète :

1. Parmi les choses qui existent, certaines dépendent de nous, d’autres non. De nous, dépendent la pensée, l’impulsion, le désir, l’aversion, bref, tout ce en quoi c’est nous qui agissons; ne dépendent pas de nous le corps, l’argent, la réputation, les charges publiques, tout ce en quoi ce n’est pas nous qui agissons.
2. Ce qui dépend de nous est libre naturellement, ne connaît ni obstacles ni entraves; ce qui n’en dépend pas est faible, esclave, exposé aux obstacles et nous est étranger.
3. Donc, rappelle-toi que si tu tiens pour libre ce qui est naturellement esclave et pour un bien propre ce qui t’est étranger, tu vivras contrarié, chagriné, tourmenté; tu en voudras aux hommes comme aux dieux; mais si tu ne juges tien que ce qui l’est vraiment – et tout le reste étranger -, jamais personne ne saura te contraindre ni te barrer la route; tu ne t’en prendras à personne, n’accuseras personne, ne feras jamais rien contre ton gré, personne ne pourra te faire de mal et tu n’auras pas d’ennemi puisqu’on ne t’obligera jamais à rien qui soit mauvais pour toi.

Troisio : je crois en la sérendipité. La formidable lecture des Pensées pour moi-même m’a apporté, comme de juste, tout autre chose que ce que j’y cherchais. Et particulièrement, une découverte extraordinaire : Marc-Aurèle a inventé les Reconnaissances de dettes dix-neuf siècles avant moi. Le premier livre des Pensées est une énumération de « dettes reconnues » dans un esprit strictement identique à ma propre démarche : ce que je dois à mon grand-père, à ma mère, à mon père, à mon frère, à tel ami, à tel prescripteur, à tel maître, à telle lecture, aux dieux…

Le chemin plutôt que la destination (1/2)

16/09/2020 Aucun commentaire
Sharon Stone et son top rose. Paul Verhoeven est le champion olympique du bon goût au XXe siècle.

Qui l’eût dit ? L’un des effets collatéraux du confinement est le retour en grâce d’une pratique qu’on croyait désuète, les reprises en salle de vieux films. Aujourd’hui, 16 septembre 2020, ressort Total Recall (Paul Verhoeven, 1990). Je me souviens et j’en nourris l’envie de rejouer à Reconnaissances de dettes.

Le livre Reconnaissances de dettes (ne le cherchez pas, il est aussi introuvable que s’il n’avait jamais existé : soit vous le possédez, soit vous ne le possèderez jamais) témoigne d’un tortueux chemin d’écriture qui m’a tenu 18 ans, inventant au fur et à mesure sa méthode d’archéologie intime. L’intention initiale, naïve et vite abandonnée, était de dérouler l’entière pelote de ma psyché en partant d’un élément quelconque (un lieu, un livre, un film, un évènement, un objet, un souvenir qui en vaudrait un autre) et d’enchaîner les liens de cause à effet, les dettes, sans fin. Soit un élément A qui clignote dans ma mémoire… Je dois B à A, puis je dois C à B, D à C, E à D et ainsi de suite façon domino jusqu’à ce que s’épuisent les souvenirs et que s’achève un tour complet sur moi-même. Impossible, en réalité. Une fois lancée la mémoire tourne encore, comme un derviche.

Le livre achevé après 18 ans est finalement distinct de cette intention, plus erratique, avec 300 pistes engagées, certaines ouvrant sur des carrefours, d’autres fermant sur des culs-de-sac.

Mettons que je revienne à la méthode initiale, mettons que je l’applique en prenant Total Recall comme démarreur, parce que Total Recall est un souvenir qui en vaut un autre. Je pourrais aboutir à ce cheminement, à ce chapitre bonus des RdD :

1 – Je dois d’être allé voir Total Recall à sa sortie en 1990 non à sa vedette Arnold Schwarzenegger dont je me foutais absolument (pas client des gros bras qui disent des bons mots) mais à Sharon Stone, dont le regard par en-dessous, avec comme un infime strabisme vicelard, entrevu dans la bande annonce, avait fait bouillir mes hormones juvéniles.

2 – Je dois à la vision du film d’avoir porté à ébullition, au lieu de mes seules hormones comme escompté (on y voit assez peu Sharon Stone, finalement), toute mon imagination ainsi que les conceptions de vérité, d’illusion, de mémoire, de rêve, de foi dans le réel, de manipulation des sens, de paranoïa, de libre-arbitre.

3 – J’ai compris que le meilleur de ce film, son principe actif, n’était ni Verhoeven ni ses interprètes fussent-ils vêtus d’un top rose, mais l’auteur du roman originel, Philip K. Dick. Je dois à cette découverte de m’être plongé dans les oeuvres de Dick. (Blade Runner de Ridley Scott, adaptation du même, antérieure de quelques années, n’avait pas eu cet effet déclencheur, je n’avais vu sur l’écran qu’une aventure au sens plus classique, plus balisé, une enquête… une chasse à l’homme… une élucidation… certes des robots mais jamais ce doute insidieux sur ce qui est réel ou falsifié, cette vertigineuse et rétrospective mise en abyme de l’histoire qu’on nous raconte ainsi que de toutes les histoires, cette faille, cette authentique rupture de sens qui est une invitation à une initiation spirituelle vers d’autres paliers de conscience – aussi avais-je à peine relevé le nom de l’auteur initial).

4 – Je dois à ma passion instantanée pour Philip K. Dick d’avoir notamment dévoré dans un état presque second Le Maître du Haut Château. Ce roman m’a révélé ce qu’aucun livre d’histoire n’avait eu le courage d’écrire : la Seconde Guerre mondiale s’est achevée en 1947 par la victoire de l’axe germano-japonais, après que les débarquements alliés en Europe ont tous échoué et que les bombes atomiques allemandes ont rasé plusieurs villes américaines. Les USA n’existent plus, dépecés comme une vulgaire Pologne, partagés en deux zones d’occupation : le versant atlantique fait partie du Grand Reich Allemand ; le versant pacifique (dont la Californie) appartient à l’Empire Japonais. Quant au Maître du Haut château qui donne son titre au roman, c’est un personnage mythique, une légende urbaine, un écrivain qui selon certaines rumeurs aurait écrit un livre racontant que la guerre s’est en réalité achevée en 1945 par la victoire des Alliés…

5 – Je ne découvrirai les mot dystopie et uchronie que 10 ou 15 ans plus tard, comme tout le monde. Pour l’heure je devais à cette Amérique alternative des gouffres métaphysiques : ce qui existe devait-il exister ? Le réel est-il fatal ou contingent ? Échappe-t-on au déterminisme ? À quoi tient qu’une pièce qui tourbillonne tombe sur pile ou sur face ? Le résultat du jet en l’air de la pièce a-t-il un sens ? Destin ou simple destination ? Hasard ou nécessité ? (Monod) Pourquoi une chose plutôt qu’une autre ? Pourquoi d’ailleurs une chose plutôt que rien ? (Leibniz) le chat dans la boîte est-il mort ou vivant ? (Schrödinger)

6 – Je dois en outre à ce livre un autre livre dissimulé dedans : le Yi King. Les personnages du roman, vivant en Californie sous le joug de l’occupant japonais, sont imprégnés de culture asiatique, et plusieurs d’entre eux utilisent le Yi King au quotidien. Ils interrogent avec application cet oracle millénaire et portatif, leurs baguettes d’achillée entre les doigts, et avant de prendre des décisions importantes tiennent scrupuleusement compte des hexagrammes surgis pour eux seuls, même quand leur interprétation est sibylline. Le Yi King a une importance fondamentale sur l’intrigue et la construction du roman (Dick raconta à plusieurs reprises qu’il avait écrit son livre selon les instructions que lui laissait entrevoir l’oracle), et je dois à cette découverte un nouveau coup de boutoir propre à ébranler mes certitudes sur la réalité, déjà mises à mal par Philip K. Dick : est-ce donc cela, l’étape suivante ? Une fois admis le caractère globalement illusoire du monde, le voile de la Māyā selon les hindous, n’y a-t-il plus qu’à s’en remettre au hasard d’un tirage de signaux binaires, une suite de 0 et de 1, à l’aide de baguettes d’achillée ou faute de mieux d’une pièce de monnaie, pour tenter de comprendre quoi que ce soit à la vie ? Hasard est-il le nom du dieu suprême qui organise le cosmos, le réel ou la fiction, divinité dont les injonctions sont toujours à interpréter grâce à un intermédiaire, par exemple un manuel écrit en Chine il y a quelques 3000 ans ?

Démocrite : « Tout ce qui existe dans l’univers est le fruit du hasard et de la nécessité », cité par Jacques Monod qui ajoute « Le hasard pur, le seul hasard, liberté absolue mais aveugle, à la racine même du prodigieux de l’évolution, cette notion centrale de la biologie moderne n’est plus aujourd’hui une hypothèse, parmi d’autres possibles ou au moins concevables. Elle est la seule concevable, comme seule compatible avec les faits d’observation et d’expérience. » Albert Camus (La Chute) : « J’eus même l’impression, à cette époque, qu’on me faisait des crocs-en-jambe. Deux ou trois fois, en effet, je butai, sans raison, en entrant dans des endroits publics. Une fois même, je m’étalai. Le Français cartésien que je suis eut vite fait de se reprendre et d’attribuer ces accidents à la seule divinité raisonnable, je veux dire le hasard. N’importe, il me restait de la défiance. » Enfin Albert Einstein, qui ne croyait pas en Dieu : « Dieu ne joue pas aux dés » mais également, un autre jour, « Le hasard c’est Dieu qui se promène incognito », débrouille-toi avec ça.

7 – Quelques mois plus tard, je dois à mon frère un fabuleux cadeau d’anniversaire : le Yi King lui-même, fort volume relié de toile jaune et d’une jaquette Rhodoïd, la fameuse édition Richard Wolhelm/Etienne Perrot dans une version de luxe complète de ses accessoires, quarante-neuf baguettes d’achillée serrées dans leur étui en plastique imitation cuir. Il faut croire que j’avais exprimé mon intérêt pour cet objet assez clairement, assez bruyamment, et assez souvent, en citant Le Maître du haut château comme source d’inspiration, pour que mon frère en déduise une idée de cadeau d’anniversaire. Merci, frangin.

8 – Je dois à ce cadeau des dizaines d’heures de jeu sérieux et solitaire, d’activité manuelle concentrée (tu parles c’est du boulot, ces baguettes, la durée du rituel fait office de garantie qu’il se passe quelque chose), de méditation à base de rationalisme pur (il ne s’agit au fond que de statistiques, de mathématiques combinatoires en base deux, yin et yang) et d’irrationalisme tout aussi pur (pourquoi diable l’ordre de ce jeu de mikado reflèterait l’ordre de l’univers, hein ?), d’introspection et de devinettes, de songes creux et de délices face aux réponses cryptées que l’oracle délivrait à mes questions vagues, je m’extasiais que l’hexagramme né sous mes doigts m’explique que l’homme noble doit agir avec sagesse et prudence, mais oui, c’est fou je vois exactement ce qu’il veut dire, comment a-t-il deviné. J’avais développé ce talent de société et à l’occasion j’en faisais profité autrui, comme ces bonnes copines qui vous tirent les cartes et qu’on croit à demi, par jeu, en riant. Encore aujourd’hui je me souviens de la méthode, je connais les huit trigrammes par leur nom et si vous me le demandez poliment je peux ressortir pour vous les baguettes d’achillée de leur étui en plastique imitation cuir.

9 – Dick lui-même devait son intérêt pour le Yi King à Carl Gustav Jung. La préface de son Yi King comme du mien, signée Jung, glosait sur la redécouverte des puissances traditionnelles de la méditation et de l’introspection, rejoignant les conceptions modernes d’inconscient. Je dois à sa lecture de m’être entiché de Jung, qui offrait une alternative rêveuse à la psychanalyse de Freud, si déprimante, si logique et implacable. Je me déclarais par conséquent plus jungien que freudien, ce qui signifiait peut-être quelque chose à cette époque.

10 – Tout de même, au bout d’un moment, Jung, le hasard, le Yi King, les sagesses traditionnelles (dans le même ordre d’idée je dois à Moebius ma curiosité pour Carlos Castaneda, à Alejandro Jodorowsky ma passion pour le Tarot de Marseille…) ont accumulé un bric-à-brac mental dont je ne savais plus trop quoi faire ni ce que je lui devais, au juste. Moi qui me prétendais, moi qui me croyais, un esprit fort, athée, cartésien, qui décortiquais les dogmes religieux et compulsais avidement les textes sacrés en bonne part dans le but sournois de pointer leurs contradictions, lisais en m’esclaffant de joie et de rage l’abbé Meslier, moquais les superstitions, vomissais la vulgarité de l’astrologie (en ce temps-là, Michel Maffesoli, ponte de ma discipline universitaire, adoubait Elisabeth Tessier, ce qui m’indignait ; Maffesoli a fait pire depuis, s’affichant avec le FN et la sinistre Ligue du midi), quel sort devais-je réserver à toute cette part irrationnelle de l’esprit humain qui m’attirait si fortement, qui, pour le dire d’un mot très juste parce que justement ambigu, m’enchantait ? Comment concilier mes émerveillements littéraires devant le Yi King (trésor de sagesse et de spiritualité humaine !) et mon aversion pour l’opium du peuple ou mon dégoût pour la colonne horoscope de tous les magazines (quelle merde !) ? Comment résoudre mes propres incohérences, comment choisir entre l’Académie des sciences et la pensée magique ? Tiens, c’était pile une bonne question à soumettre à l’oracle.

11 – Au bout du cheminement, je dois à l’écriture de fiction, à la théorie mais surtout à la pratique de l’imaginaire, la résolution de cette épineuse dialectique intérieure. L’imaginaire est la zone grise idéale pour cultiver ce qui n’est ni tout-à-fait vrai ni tout-à-fait faux, ni science ni superstition, mais dont seul importe l’agencement narratif qui imite un peu les deux. Mon premier roman, TS, paru en 2003, mettait en scène un protagoniste utilisant un dictionnaire (objet qui est l’emblème absolu du rationalisme, de la pensée positiviste) en guise qu’oracle, l’ouvrant au hasard pour le consulter tel un objet sacré, comme un Yi King qui par un mystère insondable possèderait les réponses à toutes les questions, mais c’est fou je vois exactement ce qu’il veut dire, c’était justement le mot dont j’avais besoin, comment a-t-il deviné. Je dois au Maître du Haut Château une certaine disposition d’esprit de TS.

12 – Et ensuite ? Et depuis ? Ces questions me traversent toujours puisque je n’ai pas de réponse. La dialectique rationnel/irrationnel, comme un yin et un yang, est plus que jamais au coeur du roman qui m’a travaillé ces trois dernières années et qui peut-être sera publié un jour. Ou pas. Le Yi King n’est pas clair du tout à ce sujet et fait la sourde oreille.

Suite et fin demain ou un autre jour, pour parler de la même chose et de tout autre chose.

Malheur aux gauchers

05/09/2020 Aucun commentaire
The Left Handed Gun, Arthur Penn, 1958

Des gauchers, parmi vous ? Levez la main pour voir, que je vous compte ? Allez-y levez la main gauche ne soyez pas timides… De toute façon pour certains d’entre vous je sais déjà alors, il n’y a pas de honte. Un, deux, trois…

De gaucherie, il en est de tout temps, il en est en tout lieu. Si l’on cherche des statistiques précises sur les gauchers, on ne les trouve pas facilement, surtout que le cas des gauchers contrariés qui se sont forcés tant bien que mal à devenir droitiers pour rentrer dans le rang, fausse un peu les chiffres (sans parler des ambidextres qui échappent aux catégories), mais disons, d’après une source facile d’accès qui commence par Wiki et se termine par Pedia, que les gauchers constituent entre 8 et 15% de l’espèce humaine. 8 à 15% de l’humanité renversée, qui ne l’a pas fait exprès, qui est née comme ça.

Dès que l’on se met à chercher les gauchers on ne tarde pas à les voir partout, ce qui pourrait facilement conduire à une amusante théorie du complot. Bill Gates, Mark Zuckerberg, Steve Jobs, David Rockfeller, Barack Obama, Oussama Ben Laden (ah ! il était temps qu’on leur trouvât un point commun à ces deux-là ! Étonnant que Trump ne s’en soit pas encore servi…), Benyamin Netanyahou, Hugo Chavez, Churchill, Reagan, César, Napoléon, Aristote, Léonard de Vinci, Beethoven, Georges Perec, Stan Lee, Jean-Pierre Mocky, Sigmund Freud, Marilyn Monroe, Charles Darwin, Lewis Carroll, Paul Verlaine, Tignous (le procès des attentats de janvier 2015 vient de s’ouvrir, au fait), Pierre et Marie Curie (deux mains gauches irradiées), Scarlett Johansson, Albert Einstein, Charlie Chaplin, Jean Genet, David Bowie, Jack l’éventreur, Elizabeth II, Hélène Grimaud, Glenn Gould, John McEnroe, Paul McCartney, Jimi Hendrix, Laurence Menu…

Or m’est advenue l’idée d’un roman qui se passerait dans un monde parallèle où les gauchers sont punis de mort. De quoi carburer de la racontouze. Rien qu’en imaginant ce que pourrait être un monde où l’on se serait débarrassé de Marie Curie (pas de bombe atomique), de Freud (pas d’inconscient), de Darwin (pas d’évolution), d’Einstein (pas de relativité), de Paul McCartney (pas de Beatles) et de Marilyn Monroe (pas de Marilyn-Monroe), on entrevoit une dystopie en dix volumes.

Au sein de cette théocratie, le pouvoir est exercé et distribué par une caste de saints-caciques, dignitaires religieux parvenus autrefois à prouver, grâce à l’interprétation spécieuse mais incontestables de quelques versets sibyllins extraits de textes vieux de mille-cinq-cents ans, que les gauchers sont des individus maléfiques, et que Dieu (droitier, cela est prouvé par les docteurs de la foi) déteste de toute Sa force et de Sa colère ces hérétiques, ces être impurs, inversés, invertis, diaboliques comme un miroir, habités par le sheitan, qui utilisent pour de nobles gestes (compter les boules d’un chapelet à prières, par exemple) la main maudite alors que tout le monde sait que la tradition oblige à cantonner cette main retournée aux tâches ignobles, comme se torcher le cul. La Gauche c’est le Mal. Les insultes les plus courantes de ce monde-ci sont gauchards, gauchones, gauchiens, ou gauchiasses (ah non zut, je ne peux pas employer cette insulte-là, elle existe réellement, dans un tout autre sens), et fusent en direction non seulement de ceux que l’on surprend à utiliser devant témoin leur main gauche (dite sinistre), mais également pour invectiver quiconque l’on souhaite rabaisser selon les circonstances de la vie. Exemple : « Regarde-moi ce sale gauchien qui double par la gauche sur l’autoroute ! Eh, va niquer par la gauche, pauvre sinistre ! » Les gauchers sont traqués, dénoncés, persécutés, spoliés, humiliés. Les brimades vont de la simple amende aux sévices corporels (déambulation dans les rues avec le bras gauche attaché dans le dos) et même jusqu’à la prison et aux camps de rééducation. Voire, dans certains cas de récidives ou de cumul avec d’autres crimes (résistance à la force publique, rébellion, blasphème), à la mise à mort en place publique, selon un rituel immuable intitulé La Bébête qui monte, qui consiste, tout en psalmodiant des hymnes célébrant la bonté et la miséricorde du Tout-Puissant, à trancher à la hache d’abord les premières phalanges des doigts de la main gauche, puis les suivantes, puis le poignet, le coude, le poignet, et enfin fendre la tête en deux pour en jeter la partie gauche aux ordures afin que l’âme immortelle, enfin délivrée, puisse s’envoler vers le paradis des droitiers qui sont les chouchous de Dieu. L’héroïne de l’histoire est une jeune femme intrépide, amoureuse d’un garçon qui un beau jour, après une tendre étreinte à l’abri des regards, lui a révélé sans parvenir à retenir ses larmes son terrible secret : « Je dois t’avouer une chose… Peut-être ne voudras-tu plus jamais me regarder après cela… Je suis gaucher. – Non, tais-toi ! Regarde-moi, je te regarde ! Peu importe la main avec laquelle tu me caresses, je t’aime tel que tu es » , a-t-elle répondu en lui embrassant chaque doigt de la main gauche (puis le poignet, le coude, l’épaule, le cou, le côté gauche de la tête, parodiant l’ignoble rituel de la Bébête qui monte). Mais voilà qu’un jour, son amoureux disparaît sans laisser de trace. Que s’est-il passé ? Où est son amant ? Est-il encore seulement en vie ? La jeune femme se lance dans une quête pleine de dangers et de rebondissements qui lui feront traverser moultes aventures et strates de cette société, jusqu’au sommet du pouvoir où elle découvrira bien malgré elle ce que les Grands Satrapes de l’Ordre Droit auraient voulu maintenir cachés… (Alerte spoiler : l’Archisatrape en personne est un gaucher contrarié.)

Bon. Reprenons notre souffle. Des idées de roman il peut m’en venir une par jour mais j’écris un roman tous les quatre ans, donc je me rends à l’évidence, je n’écrirai jamais ce livre. Si l’idée vous inspire, je vous en prie elle est à vous, c’est cadeau, ma tournée, de rien, mettez-vous au boulot.

Quel chemin a-t-elle emprunté avant de surgir, cette idée ? Une autre histoire. Une vraie cette fois.

La saison dernière, en compagnie de Marie Mazille, j’ai effectué dans un collège un atelier d’écriture de chansons sur le thème des insultes (cf. ici, scroller tout en bas de la page, Jour 60). Nous débattions avec ces braves ados turbulents des insultes les plus usuelles et nous nous sommes arrêtés un moment sur pédé, ainsi que sur son corollaire enculé, qui à eux deux fournissent une base extrêmement solide au répertoire juvénile des outrages. J’ai entrepris avec eux de réfléchir au sens de ces mots et à tenter d’élucider pourquoi l’homosexualité servait à ce point de repoussoir. Peut-on accabler quelqu’un pour quelque chose qu’il n’a pas décidé ? Ah mais en fait vous croyez peut-être que ceux qui sont pédés ont choisi de l’être ? Deux ou trois secondes de silence… Puis un petit gars plus audacieux que les autres tente : Ben oui ! Okay. Tu es sûr de ça ? Toi, par exemple, tu as choisi de ne pas l’être ? Le jeune homme botte en touche et répond, du ton de l’évidence, sur un autre registre. Mais, M’sieur, c’est pas normal, être pédé ! D’accord, alors discutons de ce qui est normal. La norme, c’est le plus grand nombre. Par conséquent, certes, les hétérosexuels sont normaux. Mais des homosexuels, il en est de tout temps, il en est en tout lieu. Si l’on cherche des statistiques précises sur les pédés, on ne les trouve pas facilement, surtout que le cas des homosexuels contrariés qui se sont forcés tant bien que mal à devenir hétéros pour rentrer dans le rang, fausse un peu les chiffres (sans parler des bisexuels qui échappent aux catégories), mais disons, si l’on se fie à quelques recherches croisées sur Internet, que les homosexuels constituent entre 8 et 15% de l’espèce humaine. 8 à 15% de l’humanité qui ne l’a pas fait exprès, qui est née comme ça. Par contre si on se met à les chercher et à les énumérer, on ne tarde pas à les voir partout, ce qui pourrait facilement conduire à une amusante théorie du complot (ah le fameux lobby gay !).

Une objection fuse immédiatement dans le cercle de cette classe de 5e : Ouais, ben la religion…

Oh putain c’est reparti, c’était fatal, dès qu’on parle de préjugés la religion vient nous emmerder en moins de cinq minutes pour faire croire qu’un préjugé est une Vérité. J’ai poussé un long soupir, puis j’ai déclaré que ce qui serait vraiment génial avec les religions, c’est qu’elles se préoccupent de religion. C’est-à-dire qu’elles se consacrent à prouver l’existence de Dieu, et rien qu’avec ça elles auraient de quoi s’occuper, elles n’auraient plus suffisamment de loisirs pour nous dicter ce que nous devons faire de nos culs. Je ne suis pas sûr que le message soit bien passé.

Les religions servent de caution et de légitimation à n’importe quoi, et leur avis est indiscutable puisque c’est la définition même de sacré.

À bas le sacré. À bas la légitimation par la religion de la connerie, des préjugés, des violences verbales et physiques. À bas la religion, s’il le faut. Au fait, le procès des attentats de janvier 2015 vient de s’ouvrir, mais je l’ai déjà mentionné plus haut, je crois.

Gisèle Halimi (1927-2020) et moi

29/07/2020 Aucun commentaire

Parmi les innombrables grands disparus que nous pleurons en 2020, ayons une pensée pour Gisèle Halimi, emportée le 28 juillet.

Pour les plus jeunes de nos lecteurs, précisons que Gisèle Halimi était une féministe démodée qui ne parvenait pas à concevoir que le voile islamique, dans lequel elle ne voyait que ségrégation et patriarcat, pût être compatible avec la cause des femmes (« Ce n’est pas seulement religieux, c’est politique, ne nous y trompons guère et c’est surtout le symbole de la soumission et de l’infériorisation de la femme« ). C’est dire qu’on ne connait pas au juste la cause de la mort de Gisèle Halimi, Covid19 ou bien Cancel Culture.

Toujours est-il qu’en respectueux hommage je suis en mesure de publier ici une photo de Gisèle et moi (prise par l’honorable Hervé Bougel au salon du livre de Grenoble 2009). Sans me vanter, je l’ai connue, moi, Gisèle ! En revanche je crois qu’elle ne m’a pas connu.

Première diffusion ici.

Archéologie littéraire de la fake news (1/5) : Machiavel

19/07/2020 Aucun commentaire

“La notion même de vérité objective est en train de disparaître de ce monde”, George Orwell, Réflexions sur la guerre d’Espagne, 1942

« Nous avons vu comment l’impossibilité de distinguer le mensonge de la vérité, et non le règne exclusif du mensonge, nous rendait manoeuvrables à souhait, comment, la moindre information probante étant systématiquement démentie dans la journée par une autre non moins improbable, il suffisait d’entretenir un certain brouillard sur toutes les données dont les gouvernants ont le monopole pour nous faire perdre pied.« 
Julien Coupat, « Choses vues, mai-août 2020 » in terrestres.org

Donald Trump, président des États-Unis d’Amérique, est un maître incontesté de l’enfumage rhétorique. Bobard de la semaine, qui sera oublié et remplacé par celui de la semaine prochaine : « Les USA ont l’un des taux de mortalité lié au Covid-19 les plus bas du monde » – c’est faux, au contraire il s’agit de l’un des plus hauts du monde (les USA tiennent le premier rang mondial du nombre de morts, le huitième rang une fois ce nombre rapporté à la population), mais quelle importance ? Quotidiennement, Trump dit (et tweete) n’importe quoi avec un aplomb si phénoménal que ses mensonges politiques resteront comme une sorte de chef d’œuvre dans l’histoire du mensonge politique. Un accomplissement, une apogée. Son règne aura été marqué par une généralisation et, mieux encore, une conceptualisation, de la mise à mort de la vérité en tant que valeur, idéal ou fin en soi – Rien n’est vrai, tout est permis, prophétisait Nietzsche. Qu’on l’appelle storytelling, intox, éléments de langage, fake news ou, plus pervers que tout, faits alternatifs (1), le mensonge vit sous nos yeux son âge d’or. L’Ère post-vérité, en tant qu’époque historique, a même droit à sa page Wikipedia, dans laquelle on compte pas moins de 83 occurrences du mot Trump.

Pour autant, l’athlète du bullshit ne doit pas nous leurrer : Trump n’est en rien l’inventeur du mensonge en politique. De toute éternité le mensonge a fait partie intégrante de la fonction politique, en tant qu’outil, technique professionnelle, une règle et non une exception, en somme le métier qui rentre (Les promesses n’engagent que ceux qui les croient, Charles Pasqua)… Dès lors, à quoi bon tenir rigueur à Jérôme Cahuzac et autres malfaisants de mentir les yeux dans les yeux, puisqu’ils ne font là que leur job ?

On sait que « Nous ne parlons pas pour dire quelque chose mais pour obtenir un effet » (attribué à Goebbels) ; on sait que « La propagande nous a permis de conserver le pouvoir, la propagande nous donnera la possibilité de conquérir le monde » (attribué à Hitler) ; on sait que « Un mensonge répété dix fois reste un mensonge, répété dix mille fois il devient une vérité » (attribué à Goebbels ET à Hitler selon les sources, normal qu’on se la dispute, c’est la meilleure de toutes les citations) ; on sait que l’organe officiel de propagande de la Russie soviétique, incomparable tissu de billevesées, s’intitulait La Pravda (1912-1991), c’est-à-dire la Vérité, et à ce niveau de renversement du sens des mots, Orwell n’avait aucun besoin d’imagination pour composer son roman 1984, il n’avait qu’à se baisser pour « inventer » un ministère de la propagande nommé Ministère de la Vérité (Miniver en novlangue) ; on sait enfin qu’ « il ne faut pas désespérer Billancourt » (attribué à Jean-Paul Sartre – même si l’aphorisme s’avère impossible à sourcer, il est facile à traduire : il faut mentir aux ouvriers de Renault-Billancourt sur la réalité de l’URSS afin de ne pas leur faire perdre leur foi dans le communisme). On sait, donc, que l’histoire des totalitarismes est, grosso-modo, une histoire du mensonge. Lorsque les démocraties font le même usage sans scrupules du mensonge d’état que les totalitarismes, on peut affirmer que le mensonge a gagné la partie et recouvre la surface de la terre. Ici une archive du Fond du Tiroir : En 2014, tout le monde ment.

Outre le logos politique, le mensonge est le propre et la norme de nombreux autres corps de métiers, tels l’armée (La première victime de la guerre est la vérité, Rudyard Kipling), la justice (le but d’un procès n’est jamais l’établissement de la vérité, réputée inconnaissable, mais, faute de mieux, d’une décision consensuelle qui remplace la vérité – dès lors tous les acteurs d’un procès, avocat, procureur, témoins qui ont beau jeu de jurer de dire toute la vérité, accusé lui-même, jouent leur rôle non en fonction de la vérité mais en fonction du but à atteindre, qui est de peser sur la décision finale) (2), la religion (garante d’une prétendue vérité révélée, la religion est jalouse de ses secrets et ment comme personne, cf. les scandales sexuels, que ce soit Tariq Ramadan ou le père Preynat, étouffés ou niés jusqu’en enfer et au-delà), l’industrie (exemple récent et mémorable : le trucage des résultats des moteurs diésel), la finance ou les avocats d’affaire, les spin doctors et lobbyistes en tous genres et, bien entendu, tout au fond de la hiérarchie de l’ignoble, la lie de l’humanité, la publicité ou la communication d’entreprise.

Tous ces métiers qui consistent à mentir, et l’on notera avec intérêt qu’ils comptent parmi les plus prestigieux de nos sociétés, les mieux rémunérés et par conséquent les plus désirables aux yeux de jeunes gens entrant sur le marché de l’emploi. Logiquement, ils comptent aussi parmi les plus fréquemment représentés des séries télé, parce que l’ambiguïté sur la vérité et le mensonge est une inépuisable ressource romanesque : politiciens dans House of cards, avocats dans Better Call Saul, espions dans The Americans ou Le Bureau des légendes, pubards dans Mad Men, adeptes de la double vie en tous genres, qu’ils soient super-héros, serial killers, adultères, comédiens ou gangsters… Tous nos héros sont menteurs ! Ces métiers du mensonge forment une grande famille, un bel arbre généalogique où les rameaux s’entrecroisent et s’embrassent.

C’est ici que nous pouvons commencer notre entreprise d’archéologie de la fake news selon les écrivains, et remonter à la Grèce.

Tous ces métiers ont en commun d’être les héritiers de ce que Socrate appelait les sophistes, c’est-à-dire ceux dont la maîtrise du langage est mise au service d’un client. Or souvenons-nous un instant que le rêve du néolibéralisme, qui est devenu notre air conditionné, est de privatiser l’ensemble de la société afin que l’unique rapport humain qui subsiste soit celui du client, la place de chacun dans la société déterminée par deux questions, de qui est-il client/qui sont ses clients. La généralisation du rapport de force clientéliste (uberisation) est logiquement la généralisation du mensonge, le sophiste a gagné, et le mensonge est devenu normal (au sens de norme). Selon Socrate (- 2420 avant Donald Trump), le sophiste était le contraire, voire l’ennemi, du philosophe. Le philosophe, quant à lui, recherche avec une obstination ringarde et désintéressée le vrai le beau le bien et vit généralement dans un tonneau.

Même si les sophistes ont fait leurs preuves à Athènes il y a 25 siècles, l’escale déterminante d’une archéologie de la fake news serait pourtant Florence au XVIe siècle. L’événement en la matière est la publication du Prince de Nicolas Machiavel en 1532. Nous faisons de Machiavel notre patient zéro.

La postérité de l’adjectif machiavélique en dit long sur le cynisme, ou à tout le moins le pragmatisme, prôné par ce manuel classique à l’usage des dirigeants politiques de Florence, Paris, Moscou, Istanbul, Perpignan ou Washington DC. Machiavel signale de façon très claire que le mensonge n’est absolument pas un défaut pour un prince, peut au contraire se révéler une qualité décisive puisque, dans l’exercice du pouvoir, une qualité est ce qui permet de conquérir ou de conserver le pouvoir, un défaut est ce qui entraîne l’échec et la chute. Morceau choisi, au chapitre 18 du bréviaire, Comment les princes doivent tenir leur parole :

Chacun comprend combien il est louable pour un prince d’être fidèle à sa parole et d’agir toujours franchement et sans artifice. De notre temps, néanmoins, nous avons vu de grandes choses exécutées par des princes qui faisaient peu de cas de cette fidélité et qui savaient en imposer aux hommes par la ruse. Nous avons vu ces princes l’emporter enfin sur ceux qui prenaient la loyauté pour base de toute leur conduite. (…)
Un prince bien avisé ne doit point accomplir sa promesse lorsque cet accomplissement lui serait nuisible, et que les raisons qui l’ont déterminé à promettre n’existent plus : tel est le précepte à donner. Il ne serait pas bon sans doute, si les hommes étaient tous gens de bien; mais comme ils sont méchants, et qu’assurément ils ne vous tiendraient point leur parole, pourquoi devriez-vous leur tenir la vôtre? Et d’ailleurs, un prince peut-il manquer de raisons légitimes pour colorer l’inexécution de ce qu’il a promis ? (…)
Ainsi donc, pour en revenir aux bonnes qualités énoncées ci-dessus, il n’est pas bien nécessaire qu’un prince les possède toutes ; mais il l’est qu’il paraisse les avoir. J’ose même dire que s’il les avait effectivement, et s’il les montrait toujours dans sa conduite, elles pourraient lui nuire, au lieu qu’il lui est toujours utile d’en avoir l’apparence. Il lui est toujours bon, par exemple, de paraître clément, fidèle, humain, religieux, sincère ; il l’est même d’être tout cela en réalité : mais il faut en même temps qu’il soit assez maître de lui pour pouvoir et savoir au besoin montrer les qualités opposées. (…)
[Quoiqu’il soit] souvent obligé, pour maintenir l’État, d’agir contre l’humanité, contre la charité, contre la religion même (…), il doit prendre grand soin de ne pas laisser échapper une seule parole qui ne respire les cinq qualités que je viens de nommer ; en sorte qu’à le voir et à l’entendre on le croie tout plein de douceur, de sincérité, d’humanité, d’honneur, et principalement de religion, qui est encore ce dont il importe le plus d’avoir l’apparence.

Sur ce dernier point, capital, la tartufferie des Princes faux dévots, observons Erdogan ménager ses amis islamistes ou Trump, encore lui, prendre la pose devant les photographes une Bible à la main.

(1) – Sur cette notion d’alternative, on est en droit de considérer qu’il s’agit d’un progrès démocratique : « Il faut distinguer le mensonge totalitaire des mensonges démocratiques. Le mensonge démocratique est pluraliste. Il ne prétend pas à l’exclusivité mais coexiste, tolérant, avec ceux de la concurrence » (« Le mentir-vrai », préface de Jean-Jacques Courtine à L’art du mensonge politique de Swift).

(2) – Je relève ceci parmi les extraordinaires compte-rendus d’audience rédigés quotidiennement par Yannick Haenel durant le procès des attentats de janvier 2015 :

Plus les jours d’audiences s’accumulent, plus la vérité semble une chimère, un monstre composé de tous les mensonges qu’on a entendus ici. Et peut-être au fond n’est-elle jamais que cela, une fiction qu’on bricole avec des versions qui tiennent vaguement ensemble. Le président a eu cette formule désespérée : «  On n’a que la vérité judiciaire. La vraie, elle est autre. » Il voulait dire que la vérité réside dans ce qu’on ne sait pas. Mais il y a des jours où il semble précisément que « ce qu’on ne sait pas » constitue 90 % de la réalité, et que la réalité elle-même, c’est-à-dire ce qui s’est vraiment passé, ne sera jamais amenée à la lumière. Autrement dit, la « manifestation de la vérité », comme l’énonce la formule si belle du tribunal, n’aura pas lieu ; et peut-être n’est-ce qu’à partir de la conscience de cette impossibilité qu’on peut s’engager à penser ce qu’on entend, à en apprécier les inflexions, les nuances, les points de vertige et les impasses.

(à suivre)

Âges farouches

06/03/2020 un commentaire

Les rubriques nécrologiques ont vu se succéder à quelques jours d’intervalle deux dessinateurs de bandes dessinées dont la carrière connut son apogée durant les années 70 : Claire Bretécher (les Frustrés, Cellulite, Agrippine) et André Chéret (Rahan). Deux personnalités tellement opposées que leur contraste pourrait être enseigné dans les écoles afin de mettre en évidence sous les yeux des jeunes enfants les différences entre un artiste, créateur singulier qui forge ses propres moyens d’expression, et un artisan, exécutant besogneux cependant pénétré d’une mission sacrée, celle de perpétuer auprès du public une certaine tradition ainsi que, dans le cas des arts de la narration, diverses figures mythiques et récits légendaires. Le créateur est plus célèbre que ses créatures (comment qu’il s’appelait déjà ce personnage de Bretécher, tu sais, le médecin, spécialiste bobologue ?) ; l’artisan, lui, est moins populaire que ses créations (comment qu’il s’appelait déjà, le dessinateur de Rahan ?).

Il faut avoir l’esprit bien tordu pour gloser sur un quelconque point commun entre Bretécher et Chéret, que tout oppose. Eh bien, j’accepte la mission et m’y emploie sans délai car Tordu est mon deuxième prénom. Ou troisième, je ne sais plus.

Leur point commun, façon Reconnaissances de dettes, est simplement qu’ils ont tous deux, imprimés dans des hebdomadaires de gauche dont enfant je me nourrissais avidement, formé mon jeune esprit et mon goût, à la fois mon appétit pour le dessin et ma conscience politique.

D’un côté Bretécher, auteur très important qui, on le sait peu puisque c’était une femme, a inventé énormément de choses ayant profité à ses pairs, à commencer par l’auto-édition, geste radical pour s’affranchir des éditeurs, dont le Fond du Tiroir est un bâtard lointain mais plein de gratitude. En guise d’hommage je rediffuse cet article que j’avais posté de son vivant, comparaison entre une planche de Bretécher et une autre de Posy Simmonds. Or au temps de mes culottes courtes, elle était publiée à raison d’une page par semaine dans le Nouvel Observateur, qui était une sorte de Figaro Magazine avec en bonus une bonne conscience progressiste. C’est ainsi qu’on lisait dans ce canard de vibrantes tribunes égalitaristes, anticoloniales ou féministes, coincées entre d’abondantes réclames pour des produits de luxe (parfums, voitures, alcools) et un cahier immobilier présentant au lecteur fortuné les meilleures opportunités de châteaux en Sologne pour quelques centaines de millions de francs – bref l’Obs était en quelque sorte le journal officiel de la gauche caviar et de sa schizophrénie, et contenait dans son ADN la mort programmée du socialisme français, son agonie pathétique dans les années 2010 sous l’ère du sinistre triumvirat Hollande-Cahuzac-Macron (plus DSK dans un univers parallèle où le Sofitel n’existerait pas). Mes parents, petits bourgeois de gauche, étaient abonnés au Nouvel Obs et je les en remercie puisque grâce à eux j’ai découvert Brétecher, ainsi que Reiser dans le même créneau (une page de déflagration graphique par semaine). Aujourd’hui, comme l’essentiel de la presse, surtout de gauche, le Nouvel Obs est un organe zombie, mort mais qui bouge encore, et dont on remarquera que la page hebdomadaire la plus formidable, quasiment la seule lisible (bon, demeure également, comme un archaïsme, la colonne de Delfeil de Ton) est encore faite de bandes dessinées, grâce au merveilleux Journal d’Esther de Riad Sattouf.

D’un autre côté André Chéret, dessinateur qu’on pourrait qualifier de série ou de studio, tâcheron interchangeable (d’autres plumes signeront quelques épisodes de Rahan : Romero, Zamperoni… sans compter l’ineffable Raaan publié par l’Association qui s’est révélé, grâce à la beauté premier degré des planches de Blutch ou de Goossens, plus un hommage qu’une parodie), humble travailleur abattant sa tâche, qui se faisait une joie de dessiner l’anatomie d’un athlète en pleine action, complet de tous ses muscles en tension et en mouvement, qui par conséquent aurait parfaitement pu faire carrière en tant qu’auteur de comics de super-héros en collants eût-il été Américain, mais qui, Français, créa avec son compère scénariste Roger Lecureux l’extraordinaire personnage de Rahan, homme préhistorique en pagne, à l’occasion du tout premier numéro de Pif Gadget (1969). Et moi garçonnet, j’étais abonné à Pif Gadget, c’était comme mon Nouvel Obs perso dans la boîte aux lettres où toutes les pages étaient aussi intéressantes que celle de Bretécher dans le journal de mes parents.

Rappelons que Pif Gadget a ouvert ses pages à de nombreux génies débutants, Gotlib, Hugo Pratt, Mattioli, Mandryka, Tabary… Et qu’il était par ailleurs le journal pour la jeunesse financé par le Parti Communiste Français. Était-ce, outre un journal de petits miquets, un support de propagande bolchévique qui lavait le cerveau des jeunes lecteurs afin de préparer l’avènement de la dictature du prolétariat ? Il ne semble pas. En revanche, des valeurs de gauche, parmi lesquelles ne figuraient pas le consumérisme publicitaire ni les résidences secondaires en Sologne, mais bien l’humanisme, la solidarité, la tolérance, l’égalité, la justice sociale, le soutien aux faibles, l’amitié entre les peuples, le progrès pour tous, l’universalisme etc., affleuraient régulièrement tant dans les grandes opérations de com du journal (la Main de Pif collée à l’arrière des bagnoles qui préfigurait celle de Touche pas à mon pote) que dans les séries de BD dites réalistes, dont les héros étaient un médecin du monde (Docteur Justice), un Amérindien écolo (Loup Noir), un chien fou de la résistance (le Grêlé 7-13) et, surtout, le plus important, la vedette, le fils des âges farouches, j’ai nommé Rahan.

Rahan est notre ancêtre à tous, le chaînon manquant entre la mythique horde primitive et le genre humain. Il est le passeur de lumière qui entraîne ses frères « qui marchent debout » dans la grande famille humaine, qui apprend de chacun des clans qu’il rencontre mais ne s’attache jamais et ne veut pas du pouvoir, qui parcourt plusieurs fois le monde en poursuivant le soleil vers l’ouest et invente au passage, eh bien, euh, à peu près tout, puisque chacune de ses quelques 120 aventures pourrait se résumer à l’émergence d’une invention suite à l’observation de la nature et à l’expérimentation. La roue, le bateau, la boussole, la loupe, la longue-vue, le bobsleigh, le camouflage, l’astronomie, la phytothérapie, la pêche à la ligne, la couture, le piège à wampas, la démocratie, l’art, l’agriculture, la sarbacane, le saut à la perche, l’abolition de la peine de mort, la coopération, le féminisme, le gadget de Pif, la tourniquette pour faire la vinaigrette, le ratatine-ordures et le coupe-friture… On lira avec profit cet article de Guillaume Lecointre sur l’importance de la méthode scientifique dans Rahan.

Noble mais pas aristo, Rahan est avant tout partageur, il est cet orphelin dont la soif de voyages et d’apprentissages est inextinguible, et qui fait profiter de sa science tous ses frères humains, dans une innocence merveilleuse et une infatigable foi hégélienne dans le progrès. Il est à moitié Candide, à moitié Prométhée, et à moitié Ulysse (oui, bon, ça va, tout dépend de la taille des moitiés), il est une force qui va et qui transforme le monde, il est le Monolithe de 2001 l’Odyssée de l’Espace, il est cette forte incarnation de l’émancipation humaine, et si vous tenez sérieusement Pif Gadget pour un torchon de propagande stalinienne c’est à mon avis parce que vous avez un problème avec l’émancipation humaine, continuez plutôt à lire Eric Zemmour. Pour mémoire, le collier de Rahan est composé de cinq griffes qui représentent le courage, la loyauté, la générosité, la ténacité et la sagesse. Les cinq griffes ne sont pas le centralisme bureaucratique, le goulag, l’armée rouge, le KGB et le culte du Petit Père des Peuples.

Et puis, il y a sa vision de la religion. Rahan le globe-trotteur rationaliste observe les religions comme il observe tous les autres phénomènes. Il veut comprendre. Il remarque que Ceux qui marchent debout créent partout sur la terre leurs modes de vie, leurs cultures, leurs coutumes, leurs langues, leurs croyances… et leurs religions. Le pluriel de ce mot est génial à lui tout seul, parce qu’il s’oppose implicitement à toute hégémonie, à tout totalitarisme, à toute unicité d’un dogme, et à la violence de tout monothéisme : la religion est, à l’instar d’une langue, un artéfact de la culture, c’est-à-dire une variation locale sur un thème universel. Je me souviens d’une histoire où Rahan affronte le clan du Dieu-Mammouth, qui vénère le crâne d’un mammouth monstrueux aux défenses gigantesques… Rahan touche ce crâne, en fait le tour, constate qu’il ne s’agit que de matière, de corne blanche et dure sans pouvoir surnaturel particulier. Rahan est un libre-penseur qui nous affranchit de la superstition. Ce qu’il invente ce jour-là est le scepticisme religieux, qu’en 2020 on appelle parfois « blasphème », puisqu’il déclare (on remarquera qu’en revanche il peine à inventer la première personne du singulier) : « Rahan ne craint aucun dieu, mais il craint les hommes qui leur obéissent. »

Ne serait-ce que pour cette phrase précieuse, je tenais à rendre hommage à André Chéret comme j’ai rendu hommage à Claire Brétecher. Je suis tordu et je vous embrasse.

(Mise à jour : ci-dessous la vignette en question, retrouvée facilement, alors qu’on ne vienne pas dire que ma chambre est mal rangée. Mais je citais de mémoire, alors le dialogue n’est pas tout à fait celui que je reconstituais, bon, pas loin.)

La religion nuit gravement

21/11/2019 4 commentaires

Ce matin, rencontre avec une classe de CP-CE1.

« Bonjour les enfants ! Aujourd’hui je viens vous parler de la mythologie grecque. Un mythe c’est une histoire. Une mythologie c’est un ensemble d’histoires qui ont des liens entre elles. Ces histoires-là ont entre 2000 et 3000 ans et on se les raconte de génération en génération parce qu’elles nous font toujours autant rêver, avec leurs héros et leurs monstres, leurs aventures fabuleuses, leurs voyages, leurs batailles, Ulysse, Thésée, Hercule… Je vous ai préparé une petite pile de livres, de contes, de romans, de bandes dessinées, et même de musiques, parce que ces histoires ont pris toutes les formes pour arriver jusqu’à nous, on verra bien ce que j’aurai le temps de vous raconter ! »

« La mythologie grecque a laissé de solides traces dans notre manière de voir et de dire le monde, puisque nous continuons à parler du chant des sirènes, du travail des titans, du cheval de Troie, du fil d’Ariane… Et ce beau centre culturel où nous nous trouvons, pourquoi croyez-vous qu’il s’appelle l’Odyssée ? Mais commençons par le commencement. Les Grecs avaient de nombreux dieux, et puis de demi-dieux, de héros, de rois… »

Une main se lève.

« Oui ? Tu veux dire quelque chose ?

– De nombreux dieux ce n’est pas possible. Il n’y a qu’un seul Dieu.

– Ah, bon ?… Alors ça, hein… On ne va peut-être pas rentrer dans cette discussion mais disons que certaines personnes sur terre croient à un dieu unique, on les appelle les monothéistes, d’autres croient à plusieurs dieux, on les appelle les polythéistes, et c’était le cas des Grecs. Ils ont imaginé que les dieux étaient très nombreux, qu’ils vivaient entre eux par familles et se mêlaient de la vie des hommes depuis leur ville, qui s’appelait l’Olympe. »

Une main se lève. Je commence à transpirer.

« Dieu n’habite pas dans une ville. Il est partout.

– Euh oui en quelque sorte. Mais tu sais, les religions, toutes les religions, se représentent les dieux d’abord en observant la nature. Un dieu est une explication à un phénomène naturel. Et les Grecs, tu vois, ils observaient cette immense montagne, à l’horizon, le Mont Olympe, ce phénomène naturel qui les dominait, qui semblait immense, inaccessible pour les hommes, et c’est pour cela qu’ils en ont conclu que les dieux habitaient là-haut. Et ils avaient des dieux pour tout ce qu’ils observaient dans la nature. La mer qui les entourait ? C’était le dieu Poséidon ! Le vent qui souffle ? C’est le dieu Éole ! Un éclair dans le ciel ? C’est une foudre lancée par Zeus ! On tombe amoureux, parce que cela aussi est un phénomène naturel, d’ailleurs très curieux à observer ? C’est un coup de la déesse Aphrodite ou du dieu Eros ! On se marie ? C’est la déesse Héra ! (Remarquons d’ailleurs comme c’est amusant, l’amour et le mariage sont attribués à deux déesses distinctes, une charmante jeune fille et une mégère…) On meurt, autre phénomène naturel très courant mais moins agréable ? C’est le dieu Thanatos ! Et ainsi de suite, tu comprends le truc ? Bref, chez les Grecs il y avait… »

Une main se lève. Je commence à transpirer beaucoup.

« Quand on meurt on va soit en enfer soit au paradis.

– Oui bon l’enfer est une bien plus vieille invention que le paradis, ce qui fait que les Grecs connaissaient l’enfer, c’était le royaume des morts gardé par Hadès, mais en revanche ils n’avaient pas encore inventé le paradis. Et c’est ainsi que pour les Grecs… »

Une main se lève. Je dégouline de sueur.

« Si on veut aller au paradis il faut faire ce qui est bien pour Dieu.

– Beuh peut-être si tu le dis mais c’est pas du tout de ça que je voulais vous parler, tu sais j’ai là sous la main plein de merveilleuses histoires qui font peur et rêver et rire et réfléchir et qui sont un peu plus compliquées que « ça c’est bon ça plaît à Dieu je file direct au paradis », je te parle d’un monde imaginaire grouillant de créatures bonnes ou méchantes ou entre les deux selon une infinité de nuances… »

Une main se lève. Je suis en nage.

« Il y a aussi les anges. Ce sont les anges et les démons qui essaient de nous influencer mais il faut écouter les anges. »

Les conversations se sont poursuivies sur ce mode jusqu’à l’heure de la fin de la rencontre où j’ai pu m’éponger. J’ai réussi à parlé un peu d’Ulysse, mais pas d’Hercule ni de Thésée, je n’ai ouvert aucun des livres que j’avais préparés, pas eu le temps. Nous sommes en 2019 et la religion a gagné les esprits des enfants de l’école dite laïque gratuite et obligatoire. Désormais, lorsqu’on parle de « dieux », on a de bonnes chances de tomber sur un enfant de CP/CE1 qui répond « Dieu » avec un D majuscule dans ta gueule en ayant l’air de savoir de quoi il parle, comme tous ceux qui en parlent, quel que soit leur âge. Ce qui fait qu’il devient difficile de transmettre ces belles histoires multimillénaires. Peut-être même que le différentialisme politiquement correct ira bientôt jusqu’à déconseiller formellement de parler aux enfants de mythologies, sous prétexte que cela froisserait la sensibilité des croyants. Ou celle des moralistes, puisque par ailleurs c’est rempli de viols et de meurtres.

J’en suis fort triste, inquiet et désemparé. S’il n’y a plus de place disponible dans les cerveaux des enfants pour les travaux d’Hercule, les voyages d’Ulysse ou même les amours bizarroïdes de Zeus, alors la religion est criminelle. La religion, en assénant ce qui est vrai, tue le plaisir d’entendre ou de raconter des « histoires », plaisir qui se situe dans la zone floue entre le vrai et le faux. Il me semble que les enfants savaient cela d’instinct, autrefois, et visitaient ladite Twilight Zone sans difficulté ni dommage, ils avaient le visa. La religion refuse le visa, paralyse une part d’émerveillement, une part d’imagination, une part d’intelligence, et une part de joie. La religion rend idiot. La religion tue et on devrait imprimer cet avertissement sur les emballages des livres sacrés comme on le fait pour les clopes.

Je me souviens de ces paroles de Michel Hindenoch, que je m’enorgueillis d’honorer comme mon maître, à l’époque où il présentait son spectacle inspiré de l’histoire du Minotaure :

« J’aime les mythes parce que ce sont des histoires qui nous dépassent. Ils nous relient à la naissance de l’humanité. Ils mettent en œuvre en nous une vertu précieuse et si rare aujourd’hui : la croyance. Depuis la nuit des temps, elles parlent de ce qui vit en nous, et aujourd’hui encore elles ne nous trompent pas. La raison et le savoir dont nous sommes si fiers ont étouffés notre capacité de croire, c’est à dire de faire confiance. Et notre monde est devenu craintif et avare. »

Ces paroles datent de 1992. Il y a près de 30 ans, on pouvait se permettre comme le fait Hindenoch de dénoncer le rationalisme comme l’ennemi mortel de l’imagination. Aujourd’hui on serait tenté de dire que cet ennemi impitoyable, c’est plutôt la religion. Peut-être que la situation s’est compliquée en 30 ans et que la partie ne se joue plus entre deux adversaires, mais trois ?