Archéologie littéraire de la fake news (5/5) : Nietzsche et Pierre Bayard

09/08/2021 Aucun commentaire

Alors que personne ne l’attendait (moi-même j’avais un doute), voici en pleine canicule estivale la cinquième et conclusive livraison de notre brève histoire illustrée des fake news selon les écrivains, une éternité et un jour après :
– le premier épisode consacré à Machiavel, Orwell et Donald Trump, à l’époque président des USA et désormais grand favori pour les primaires républicaines de 2024 (Trump qui n’est pas à proprement parler un écrivain de notre corpus même s’il a signé quelques livres, du genre Comment réussir dans les affaires en racontant des craques) ;
– le deuxième, consacré à un livre de Swift que Swift n’a pas écrit, et un peu à Hannah Arendt ;
– le troisième, consacré à la figure fascinante et peu connue d’Armand Robin ;
– et le quatrième, consacré à Mark Twain et Adolf Hitler.

En guise de début de la fin, une petite remarque étymologique que j’aurais dû placer plus tôt mais qui fera l’affaire aussi bien ici qu’ailleurs. Rendons-nous à l’évidence, mentir est, ni plus ni moins, se montrer intelligent, surpasser en intelligence son interlocuteur. Cette douloureuse et cynique équivalence, qui entraîne qu’a contrario l’on est bien con de dire la vérité, est inscrite dans l’ADN des mots : la racine du mensonge est à trouver dans l’indo-européen men signalant tout phénomène de pensée, qui a engendré en latin mens, mentis (principe pensant, intelligence) et ses nombreux dérivés, memento (souviens-toi), mentalis (propre au mental, voire à l’âme), dementia (la sortie de l’esprit, autrement dit la folie), vehemens (l’emportement de l’esprit), mentio (la mention, le rappel à l’esprit ou à la mémoire)… Et, enfin, le verbe mentire qui signifiait faire usage de son esprit pour NE PAS dire la vérité, pour affabuler, pour contrefaire, pour manquer à sa parole. Si la vérité nous échappe malencontreusement, ce sera sans y penser. Mon Robert Historique de chevet enfonce le clou :

Il est d’ailleurs probable que le premier sens de mentire ait été celui d’imaginer et qu’il ait pris le sens de ne pas dire vrai par litote. Les Grecs eux-mêmes n’ont jamais fait une distinction très nette entre imaginer, feindre, et mentir.

2000 ans plus tard, Friedrich Nietzsche, exégète des Grecs qui avait avec eux un oignon à peler (ceci est une métaphore), explique dans ses écrits de jeunesse que, l’homme étant plus spontanément artiste que scientifique, mensonge (artiste) puis vérité (scientifique) sont deux discours successifs sur le monde, comparables et de même nature, en ce qu’ils ne sont jamais que des métaphores (le mot pipe n’est pas une pipe, mais une métaphore, pas exclusivement érotique, de l’objet pipe, on l’oublie plus facilement pour les mots que pour les images, cf. l’épisode 2 de notre feuilleton). Le discours désigné comme véritable se révèle simplement une métaphore plus consensuelle que le discours dénoncé comme mensonger, ce que Nietzsche considère comme un signe de décadence depuis que Platon et d’autres ont sacralisé, quasiment déifié, la vérité. On lit dans Vérité et mensonge au sens extra-moral de Nietzsche (1873) :

Qu’est-ce donc que la vérité ? Une multitude mouvante de métaphores, de métonymies, d’anthropomorphismes, bref une somme de relations humaines qui ont été rehaussées, transposées et ornées par la poésie ou par la rhétorique, et qui après un long usage paraissent établies, canoniques et contraignantes aux yeux d’un peuple : les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont (…). Nous ne savons toujours pas d’où provient l’instinct de vérité car jusqu’à présent nous n’avons entendu parler que de la contrainte qu’impose la société comme une condition de l’existence : il faut être véridique, c’est-à-dire employer des métaphores usuelles. Donc, en termes de morale, nous n’avons entendu parler que de l’obligation de mentir selon une convention établie, de mentir en troupeau dans un style que tout le monde est contraint d’employer. A vrai dire, l’homme oublie alors que telle est sa situation. Il ment donc inconsciemment (…) et c’est cette inconscience-là, par cet oubli qu’il en arrive au sentiment de vérité.

C’est dire si l’étanchéité entre vérité et mensonge a été soigneusement sapée, depuis 2000 ans, et également depuis 150 ans, pour en arriver à l’époque de la fake news, la nôtre, époque de Donald Trump certes, mais aussi de Pierre Bayard et de son magistral Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ? (Minuit, coll. Paradoxe, 2020)

Notons que Pierre Bayard, érudit excentrique, s’était déjà intéressé au thème éminemment littéraire qu’est le mensonge puisque son tour premier livre aux éditions de Minuit était Le paradoxe du menteur (1994) consacré à Pierre Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, examiné à travers le fameux et inaugural paradoxe d’Épiménide : faut-il croire celui qui ment quand il dit qu’il ment ? Autre ouvrage remarquable abordant la paravérité : dans Demain est écrit (2005), Bayard démontrait comment certains écrivains (Maupassant, London, Virginia Woolf, Oscar Wilde, Émile Verhaeren…) ont rédigé, non le récit autobiographique de leur vie écoulée, mais celui de leur vie à venir, détaillant les circonstances de leur destin voire de leur mort – tous ont imaginé un mensonge avant qu’il ne devienne, peut-être même afin qu’il devienne, réalité.(1)

Mais revenons à la fake news. Dans Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ? (dernier volet, le plus politique, d’une trilogie comprenant le fameux Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? en 2007 et Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ? en 2012), Pierre Bayard prend comme toujours à rebrousse-poil le sens commun, qui en l’occurrence exigerait que l’on fulminât contre la post-vérité, et conduit le lecteur à se demander si par hasard il ne se foutrait pas un tout petit peu de sa fiole.

Ce livre défend le droit de s’exprimer et de donner son avis sur des faits qui ne se sont pas produits, droit qui mérite d’autant plus d’être défendu qu’il est de toutes parts aujourd’hui remis en question (…) Il s’inscrit dans un courant théorique que l’on pourrait appeler la critique par ignorance, laquelle insiste sur l’importance, avant de s’engager dans une discussion, de ne pas s’encombrer, à propos du sujet dont on parle, de connaissances inutiles qui ne peuvent qu’être sources de préjugés.

Il déploie l’éloge des fake news sans pour autant employer l’anglicisme usuel :

On ne cesse de critiquer les informations fausses, en méconnaissant tout ce qu’elles apportent à notre vie privée et collective. Elles ne sont pas seulement, en effet, source de bien-être psychologique, elles stimulent la curiosité et l’imagination, ouvrant ainsi la voie à la création littéraire comme aux découvertes scientifiques.

Plutôt que de prendre au premier degré l’injonction de Bayard (décomplexons l’usage de la fake news !), il convient de saisir l’occasion de se marrer un bon coup avec ce si vieux mal du temps. Le rire, dionysiaque, console de l’évanescence de la vérité, apollinienne. Ce point de vue ironique s’inscrit en réalité dans un genre littéraire que Bayard a, sinon inventé (d’autres livres présentés dans les précédents épisodes de notre série pourraient s’y référer) mais du moins officiellement baptisé : la fiction théorique, où la parole, docte, argumentée, circonstanciée et académique, est confiée à un personnage-narrateur distinct de l’auteur, qui par coïncidence possède la même culture que lui.

Même si son livre prend des faux airs (tout étant susceptible d’être faux, pourquoi pas un air) de manuel, bien complet de ses conseils pratiques inspirés des meilleurs auteurs sur la façon de commenter vraiment des événements fictifs, et même s’il consacre tout un chapitre à l’affaire d’un brillant journaliste qui bidonnait ses reportages à charge dans l’Amérique trumpienne (démontrant malicieusement que la distorsion du réel, loin d’être l’apanage du monstre blond mais pratiquée tout aussi bien par ses détracteurs, était devenue la norme), Bayard reste avant tout un littéraire. Aussi, il puise la plupart de ses exemples dans l’histoire des lettres puisque construire un mensonge c’est simplement revendiquer le droit formel à la fiction. Il rappelle quelques mystifications littéraires fameuses qu’il feint de réhabiliter au nom, à la manière des Grecs d’autrefois, de l’imagination, ou pour mieux dire d’une vérité subjective supérieure à la vérité vulgaire.

Par exemple, l’un des témoignages les plus bouleversants jamais lus sur la Seconde guerre mondiale est l’autobiographie Survivre avec les loups de Misha Defonseca, best-seller mondial adapté au cinéma, qui s’est révélé une supercherie – cette histoire n’a pas été vécue mais peu importe puisqu’elle a été vraie à deux moments, quand elle a été écrite puis quand elle a été lue.

Puis, Bayard décortique les cas très intéressants de divers cadors de l’affabulation : Steinbeck, Chateaubriand, Freud, Saint-John Perse, Anaïs Nin, Orson Welles (cas d’école : son émission radiodiffusée sur l’invasion martienne en 1938, fake news, a engendré une prétendue vague de panique qui n’a pas eu lieu non plus, méta-fake news)… Le sujet est tellement vaste que Bayard pourrait développer sans fin et en tirer une encyclopédie en nombreux volumes. Je constate à regret l’absence de mes deux mythomanes favoris, Céline et Romain Gary (ce dernier a cependant les honneurs d’une note de bas de page, p. 40)… Je viens incidemment de découvrir un vrai-faux témoignage, ou bien un faux-vrai roman, que l’on pourrait aisément joindre au même corpus : L’homme semence de Violette Ailhaud (censé se dérouler en 1852, censé avoir été écrit en 1919, publié en 2006). Récit formidable, passionnant, exalté et beau – mais sans doute factice

Sans compter l’actualité, qui nécessiterait une mise à jour permanente de ladite encyclopédie : le si fort, si poignant et si sincère Yoga d’Emmanuel Carrière, publié la même année que l’essai de Bayard, ne vient-il pas de se faire traiter d’éhonté bobard ? Les écrivains ne sont-ils pas globalement prédisposés au mensonge, grisés qu’ils sont par la toute-puissance démiurgique de l’écriture qui est toujours, qui n’est jamais que, pour parler comme Nietzsche, une métaphore du réel ? La question Comment parler des faits qui ne se sont pas produit ? serait donc une simple périphrase de Comment faire de la littérature ? Les écrivains composent avec le réel, voilà un truisme plutôt qu’un scoop, et s’arrogent le droit extra-moral (Nietzsche, toujours) exorbitant de mentir. Le seul fait alternatif qui vaille, au fond, est un concept bien connu : le roman.

Voilà une idée fertile que j’extrapole de Bayard : l’omniprésence des fake news à notre époque, la dangereuse porosité entre récits vrais et récits faux, provient peut-être du fait que les politiques, éditorialistes, démagogues, lobbyistes, charlatans, gourous, prêcheurs, communicants et autres parasites influenceurs d’opinion, tous formés au storytelling, se prennent pour des écrivains. Alors que seuls les écrivains sont en position de revendiquer le droit au récit faux assumé, en tant que lointains descendants bâtards des conteurs de la littérature orale, plus artistes que scientifiques, plus dionysiaques qu’apolliniens. Rappelons que l’anxiogène leitmotiv de notre feuilleton, le « Donald Trump » entendu comme un symptôme, s’affichait artiste dès le titre de son best-seller, The Art of the deal (titre authentique, contrairement à celui, bidon, donné pour rire en haut de cette page).

Pour (se) protéger des fake news, il faudrait commencer par comprendre la nature de fictions qu’elles revêtent, et, en conséquence, apprendre et enseigner non ce qu’est la vérité (concept trop fuyant pour être utile) mais ce qu’est la littérature ! D’ailleurs, vers la fin de son livre, Bayard tombera enfin le masque et avouera « sérieusement » que l’enjeu est grave. Son faux éloge des sornettes était un vrai éloge de la fiction. Mine de rien il espère par ses analyses ironiques accomplir une œuvre civique utile :

Tant que l’Éducation Nationale ne prendra pas en charge sérieusement l’enseignement de l’art de la fiction, en étudiant aussi son corollaire – notre irrésistible besoin de croire [ici Bayard reprend et élargit une expression qu’il a trouvée chez Anaïs Nin] et les dérives auxquelles il mène -, les mêmes fables sinistres continueront à être diffusées, fables qui, face à un public mieux formé et donc plus exigeant quant à la qualité des récits, auraient simplement été accueillies avec un sourire complice.

En somme, il conviendrait de débuter toute pédagogie responsable, visant à développer dans les jeunes cerveaux l’esprit critique, par le faux plutôt que par le vrai : raconter des histoires, des contes, des légendes, des mythologies, admettre que notre vision du monde repose forcément sur un récit (une métaphore) à l’imitation de ces histoires littéraires, et ensuite, dans le meilleur des cas, faire le tri. L’urgence absolue dans les écoles de tous degrés est l’enseignement de l’esthétique, des arts et notamment ceux du récit. Étudier comment se structure une histoire ne pourrait qu’empêcher de se contenter d’une réaction mécanique, adhésion ou dénonciation, face à tel énoncé (une opinion, un pouce bleu dressé, que ce soit vers le ciel ou vers la terre, étant la chose la plus nulle et la plus vaine du monde face à la question globale du réel), et cette exigence s’appliquerait tout aussi bien aux religions qui se prétendent des vérités révélées, donc des histoires. J’ai déjà donné ailleurs cette merveilleuse citation d’Albert Einstein : « Si vous voulez que vos enfants soient intelligents, lisez-leur des contes de fées. Si vous voulez qu’ils soient plus intelligents, lisez-leur plus de contes de fées. »

Bayard, op. cit., p. 34 :

Bref à peu près tout est faux (…) La question qui se pose étant évidemment de savoir ce que signifie au juste, en littérature, écrire un récit faux

Non mais je vous le demande : à qui se fier ? Mesdames et messieurs, je propose que cette question, somme toute éternelle, soit l’opportune conclusion de notre série.
Et s’il vous fallait, en cerise sur le gâteau, une moralité, je rappellerais à votre intention que la devise de Prosper Mérimée, qu’il avait fait graver sur le chaton de sa chevalière, était grecque : emneso apistein. Souviens-toi de te méfier.

Fin !


(1) – Dans la foulée et par parenthèse, je songe à une autre de mes idoles : Jack Kirby (1917-1994), le dessinateur de l’énergie cosmique pure. Un documentaire de FranceTV révèle que Jack Kirby a dessiné, puis vécu, le débarquement allié à Omaha Beach, Normandie. Oui, dans cet ordre-là : dessiné (dans Boys Commando, 1943), puis vécu (en tant que G.I. en 1944). Kirby entre dans la catégorie des écrivains voyants selon Pierre Bayard, pré-écrivant son avenir et, pour le coup, celui du monde.

Carnet de Carthage

07/08/2021 2 commentaires
J’étais à Megara, faubourg de Carthage, dans (ce qui a pu être autrefois) les jardins d’Amilcar.

Me voici en Tunisie. Pays plongé dans le chaos sanitaire, politique, économique et, par-dessus le marché, climatique (à Tunis, des pointes à 48° C… à l’horizon, des panaches de fumée noire signalent l’incendie du jour…).

Quelle mouche me pique de me précipiter dans un tel merdier ? C’est simple, ma fille vit ici. Il fallait bien que j’aie très fort l’envie de voir ma fille pour supporter les tests PCR, le pass sanitaire à tous les portiques, les auto-confinements sur l’honneur, le stress, les ordres et contrordres des instances politiques, les listes rouges et noires, les tentatives de découragement du ministère des affaires étrangères ainsi que des amis bienveillants, le suspense jusqu’au dernier instant sur le maintien ou l’annulation du vol.

Enfin, me voici en Tunisie.

Je présume que peu de Français ont une fille à visiter sur place. Je n’en croise aucun. Depuis deux ans le touriste est oiseau rare, voire espèce en voie de disparition dans ce pays qui vit largement sur son tourisme. Les temps sont très durs pour tout le monde, mais pour les pays pauvres encore plus que pour les pays riches (règle d’or en économie : lorsque s’abat la crise les pauvres pâtissent plus que les riches, la crise étant un accélérateur de sélection darwinienne néo-libérale). Pourtant il me semble que les Tunisiens restent de bonne humeur malgré l’anxiété et la colère. Ou peut-être qu’ils se montrent de bonne humeur afin de ne pas déprimer les exceptionnels touristes opiniâtres. En tout cas je ne croise que des Tunisiens à l’air heureux de me voir et prompts à discuter. Et ce dès le plus jeune âge.
Sur la plage un petit garçon me dévisage avec curiosité, ma trogne exotique le passionne, sûrement à cause de mes cheveux longs comme ceux d’une fille. Il finit par tenter de m’adresser un «Salamaleikoum ! ». Comme j’ai du savoir-vivre, je lui réponds « Aleikoumsalam ! », il en écarquille les yeux comme d’une expérience chimique réussie et s’en va avec un grand sourire, il retourne se baigner. Il est content ; moi aussi. Un peu plus loin, je croise un groupe d’ados sur le chemin de la plage. Comprenant de loin que je parle français, ils se mettent à rire et à discuter entre eux en arabe. Une fois parvenu à mon niveau, l’un d’eux lance un sonore « Nique ta mère ! ». Je trouve qu’il parle très bien le français. Il parle même très bien la France. Comme le petit garçon, il a tenté une expérience chimique et doit l’estimer réussie. Il est content ; moi, un peu moins. Bon, vivement que je parle à des adultes.

N’importe, je ne suis pas venu pour la plage. Mais pour ma fille. Aussi, pour les sites antiques.

Vers l’entrée des thermes d’Antonin, à Carthage, un camelot sort en vitesse de derrière son stand couvert de bustes d’Hannibal ou de Jules César made in China et m’interpelle, lui aussi semble très heureux de me voir, il m’attendait. Il voit si peu de monde depuis deux ans. De fait je suis absolument seul dans la rue. « Bonjour, bienvenue, ça va ? Français ? De Paris ? Première fois en Tunisie ? » Dans l’ordre : oui, oui, non, non.

Je suis déjà venu dans les parages mais il y a si longtemps qu’il est à peine raisonnable de le mentionner. J’étais une toute autre personne et la Tunisie était un tout autre pays. J’avais « la vie devant moi » soit exactement la moitié de l’âge que j’ai aujourd’hui, je rayonnais, je décomptais les jours et les mois, un semestre encore à attendre la naissance de mon premier enfant dont l’existence était alors tenue secrète, j’étais si heureux et confiant que je me croyais indestructible, par conséquent, provisoirement, je l’étais, je pouvais me rendre en Tunisie ou ailleurs et rien de grave ne pourrait m’atteindre, en outre je voyageais sans pass sanitaire. Quant à la Tunisie, elle vivotait tranquille sous la dictature de Ben Ali, dont le portrait, reproduit tous les deux mètres, surveillait les rues, mais dont il ne fallait pas parler. C’est dire si elle et moi sommes aujourd’hui comme deux étrangers qui se rencontrent pour la première fois.

Tout de même, les réminiscences d’une vie antérieure sont inévitables : la question du camelot fait remonter un souvenir de ce premier séjour, à une vie de distance. Je m’étais retrouvé, à la suite d’un accident stupide comme il arrive lorsqu’on se croit indestructible, sur une table d’opération, dans un hôpital où le chirurgien qui me recousait le mollet engageait la conversation pour faire diversion : « Bonjour, bienvenue, ça va, Français ? De Paris ? Première fois en Tunisie ? Tu as des enfants ?
– Ah, non, pas encore… mais… dans six mois… » Ainsi, ce médecin tunisien que je ne reverrais jamais serait la première personne au monde que je mettrais dans la confidence capitale, celle que je préservais jalousement jusque là, mais je me trouvais en sueur et le mollet ouvert sur un billard, en bonnes dispositions pour céder sur le secret. Il m’a répondu « Félicitations ! Ce sera un garçon, inch’Allah ! » et hop, en a profité pour coudre un autre point, restent quatre, je transpire et je serre les dents. En fait, six mois plus tard, ce fut une fille. Qui vit aujourd’hui en Tunisie, qui étudie la jeune démocratie tunisienne, et que j’avais très envie de voir.

Ressassant mon histoire ainsi que celle des Romains et des Phéniciens, j’ai déambulé lentement, sans rencontrer de près ou de loin le moindre touriste, parmi les ruines des thermes d’Antonin, réduites à peu de choses tellement le site au cours des siècles a servi de carrière à ciel ouvert, notamment pour construire la grande mosquée Zitouna, à Tunis. Nulle âme qui vive. Tout au plus, in extremis, un garde armé, qui lorsque j’ai outrepassé le périmètre autorisé, m’a lancé des cris et des gestes depuis sa guérite en plein soleil, pour me faire rebrousser chemin. Car le parc des thermes, s’il est bordé à l’est par la Méditérannée, est borné au nord par une muraille blanche, celle du palais présidentiel que Ben Ali a édifié ici autrefois. Par réflexe, comme partout, je vois du symbolique, Ben Ali plaçant son château ici bénéficie du prestige de l’Histoire, Carthage est l’une des rares civilisations a avoir fait trembler Rome, le message est-il assez clair ? Ben Ali en a profité pour déclassifier nombre d’aires de fouilles archéologiques alentour afin de laisser proliférer les luxueuses villas de ses amis. Son voisin le plus immédiat est le consulat de Suisse, on ne sait jamais.

J’ai obtempéré et fait demi-tour, toujours aussi lentement. Près de l’entrée du site, une gardienne patientait, sur sa chaise à l’ombre. Enfin ! Ni un enfant, ni un ado, ni un militaire, mais un véritable adulte avec qui parler. On échange quelques politesses avant d’aborder la politique, forcément. Elle éclate de rire sur le mot « démocratie ». Elle met dans son rire de la rage et, je crois, un peu d’ostentation. « Démocratie ? Mais quelle démocratie, monsieur ? C’est une vue de l’esprit, la démocratie, ça n’existe pas. Ce n’est qu’un mot confisqué par ceux qui nous font croire qu’ils travaillent pour nous et en notre nom, alors qu’ils ne sont qu’à leur propre service. »

Elle cherche peut-être, par son cynisme, à choquer le démocrate qu’elle pressent en moi ? De fait, je tente de plaider, de faire valoir les avantages, sinon de la démocratie introuvable, au moins du « processus démocratique » qui autorise les petits progrès, un par un. Allons, ne vit-elle pas mieux que sous la dictature ?

Elle est obligée d’acquiescer, mais presque à regret. « Oui… Au moins, aujourd’hui, on me laisse tranquille avec ça… » De l’index elle touche son crâne, recouvert d’un voile, mais avec ce geste, sa phrase pourrait aussi bien être interprétée comme : Au moins, aujourd’hui, on me laisse tranquille avec ce que j’ai dans le crâne. « Sous la dictature, je me faisais arrêter dans la rue et arracher mon voile par les chiens de Ben Ali, je veux dire ses policiers… Aujourd’hui, ça va… Je porte ce que je veux, mes amies aussi… J’ai des amies en mini-jupe et je les aime, figurez-vous… »

En voilà une qui a manifestement voté Ennahdha, le parti islamiste parvenu au pouvoir en se faisant passer pour moins pourri que les autres.

Moi qui, si c’est possible, suis encore plus laïc que démocrate, je crois que j’avais besoin de cette rencontre pour envisager concrètement que la laïcité puisse être un outil d’oppression de la dictature (la religion aussi, bien entendu, mais de cela je n’avais nul besoin d’énième preuve, et d’ailleurs, pendant ce temps-là, en Afghanistan…). (1)

Plus remué par le présent que par le passé de Carthage, je quitte finalement le site des thermes et je rejoins le fil de mon récit. Le camelot sort en vitesse de derrière son stand couvert de bustes d’Hannibal ou de Jules César made in China et m’entreprend. « Bonjour, ça va ? Français ? Paris ? Regarde, mon ami, c’est Hannibal, c’est très beau et c’est pas cher du tout, un souvenir pour toi ou pour offrir. J’ai aussi des éléphants, des amphithéâtres, tu peux toucher, c’est du solide, ou des monnaies romaines si tu préfères.
– Merci mais non merci, je voyage léger. Je suis désolé de vous décevoir, je vois bien que vous n’avez pas beaucoup de clientèle, mais ça ne m’intéresse pas… » Une fois posée de façon claire et définitive l’impossibilité d’une transaction commerciale, nous nous détendons, nous tombons les masques, or la conversation désintéressée est pour lui comme un plan B, un excellent lot de consolation.

Nous nous demandons l’un à l’autre comment ça va et cette fois nous pouvons enfin répondre sincèrement. Et là, son sourire se dissout, il prend une mine désolée, pathétique. « Franchement, non, ça ne va pas, ça ne va pas du tout. On est abandonnés, nous, tous, ici. On ne réussit pas à vivre. Le dinar s’écroule d’année en année, le tourisme ne marche plus, on a eu deux années impossibles, on n’intéresse personne, je ne vois pas comment on peut s’en sortir. »

Il vide devant moi son sac à désespoir de façon étonnamment franche, résignée, et surtout sans l’ombre d’un ressentiment anti-français, alors qu’il est si facile et si courant de faire de l’ancien colon le bouc émissaire des misères du temps présent. Au contraire, le camelot de Carthage m’invite, plutôt qu’à la revanche symbolique du match joué par nos aïeux, à la compassion réciproque, à la communion dans ce qui nous rassemble, ce qui unit nos deux pays : « Les hommes politiques tunisiens sont à peu près tous corrompus. Ils s’intéressent à leur survie, pas à la nôtre. Oh, je sais bien que dès qu’il y a du pouvoir, il y a de l’argent, et dès qu’il y a de l’argent il y a de la corruption, en France c’est pareil, vous avez votre lot de politiques pourris… Mais nous, c’est à un point…
– Oui, c’est vrai. Mais ce que vous me dites est très triste. Vous n’avez donc aucun espoir ? Aucune lueur qui permettrait de supposer que demain sera un peu mieux qu’aujourd’hui ? Regardez, il y a tout de même des progrès, à vue d’oeil ! Rien que le fait de pouvoir me tenir ces propos, la liberté dont vous faites preuve en me donnant votre opinion sur la situation, elle était inimaginable autrefois pendant la dictature. Sous Ben Ali, vous étiez tous bâillonnés, sans liberté de parler, de penser, ou de porter sur la tête ce que vous voulez, mais le peuple tunisien a fait sa révolution il y a dix ans, il a même reçu le prix Nobel de la paix en 2015 pour cela, ce n’est pas rien, dites ! Et cette année encore, les manifestations ont ébranlé le pouvoir ! Le pays bouge, rien n’est figé ! Le progrès est possible, du moins si l’on croit qu’il l’est ! Non ? Vous n’y croyez plus ? »

Il me dévisage, secoue la tête, prend le temps de réfléchir à sa réponse. Elle arrive et elle est terrible. « Vous me croirez si vous le voulez, mais sous Ben Ali, c’était la bonne époque. On n’était pas libres, mais on n’était pas malheureux. On gagnait notre vie. Et puis, l’avantage d’une dictature sur la démocratie, c’est que sous la dictature on a toujours un espoir, on a toujours l’espoir que la dictature se termine un jour. Mais à présent que la dictature est terminée, on n’a plus cet espoir-là. Et on n’en a pas d’autre non plus. »

J’ai beau avoir été échaudé par la gardienne voilée qui s’esclaffait au simple mot de démocratie, je suis cette fois confondu par la violence, le fatalisme, la radicalité, et hélas l’évidence de l’analyse politique du camelot : la démocratie court-circuite la possibilité de l’espoir dès lors qu’elle prétend que tout est pour le mieux une fois que le peuple a le pouvoir. La dictature au moins est exempte de cette hypocrisie. Je tente une dernière fois : « Vous n’attendez plus rien du tout de la démocratie ? Des nouvelles élections vont avoir lieu, non ? Et ensuite ? »

Il hausse les épaules et lâche un soupir. « Comme on dit toujours, comme on dit ici… Inch’Allah. »


(1) – Pour rappel, de même que Jaurès affirmait que laïcité et démocratie étaient des termes identiques, je conçois quant à moi la laïcité comme un corolaire de la liberté. La liberté consiste, selon la Déclaration des Droits de l’Homme et de Citoyen, à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Appliquée au champ des croyances religieuses, la double garantie réciproque pourrait s’exprimer ainsi : crois ce que tu veux, n’emmerde personne avec, personne ne t’emmerdera. Personne ne t’arrachera ton voile, tant que tu n’obliges personne à le porter.

À la jeunesse française

03/08/2021 Aucun commentaire

MESSAGE À LA JEUNESSE DE FRANCE (attention, devinette)

« Jeunes Français !
C’est à vous, jeunes Français, que je m’adresse aujourd’hui, vous qui représentez l’avenir de la France, et à qui j’ai voué une attention et une sollicitude particulières.
Vous souffrez dans le présent, vous êtes inquiets pour l’avenir. Le présent est sombre, en effet, mais l’avenir sera clair, si vous savez vous montrer dignes de votre destin.
Vous payez des fautes qui ne sont pas les vôtres ; c’est une dure loi qu’il faut comprendre et accepter, au lieu de la subir ou de se révolter contre elle. Alors l’épreuve devient bienfaisante, elle trempe les âmes et les corps et prépare les lendemains réparateurs.
L’atmosphère malsaine dans laquelle ont grandi beaucoup de vos aînés a détendu les énergies, amolli leurs courages et les a conduits par les chemins fleuris du plaisir de la pire catastrophe de notre histoire. Pour vous, engagés dès le jeune âge dans des sentiers abrupts, vous apprendrez à préférez aux plaisirs faciles, les joies des difficultés surmontées. (…)
Lorsque vous aurez choisi votre carrière sachez que vous aurez le droit de prendre place parmi les élites. C’est à elles que revient le commandement, sur les seuls titres du travail et du mérite.
Dans cette lutte sévère pour atteindre le rang que vos capacités vous assignent, réservez toujours une place aux vertus sociales et civiques, à l’entraide, au désintéressement, à la générosité.La maxime égoïste qui fut trop souvent celle de vos devanciers : chacun pour soi et personne pour tous, est absurde en elle-même et désastreuse en ses conséquences.
Comprenez bien, mes jeunes amis, que cet individualisme dont nous nous vantions comme d’un privilège est à l’origine des maux dont nous avons failli périr. Nous voulons reconstruire, et la préface nécessaire à toute reconstruction, c’est d’éliminer l’individualisme destructeur (…).
Seul le don de soi donne son sens à la vie individuelle en la rattachant à quelque chose qui la dépasse, qui l’élargit et la magnifie.
Pour conquérir tout ce que la vie comporte de bonheur et de sécurité, chaque Français doit commencer par s’oublier lui-même.
Qui est incapable de s’intégrer à un groupe, d’acquérir le sens vital de l’équipe, ne saurait prétendre à servir, c’est-à-dire à remplir son devoir d’homme et de citoyen.Il n’y a pas de société sans amitié, sans confiance, sans dévouement.Je ne vous demande pas d’abdiquer votre indépendance, rien n’est plus légitime que la passion que vous en avez.
Mais l’indépendance peut parfaitement s’accommoder de la discipline, tandis que l’individualisme tourne inévitablement à l’anarchie, qui ne trouve d’autre correctif que la tyrannie.
Le plus sûr moyen d’échapper à l’une et à l’autre, c’est d’acquérir le sens de la communauté sur le plan social et sur le plan national.
Apprenez donc à travailler en commun, à réfléchir en commun, à obéir en commun, à prendre vos jeux en commun.
En un mot, cultivez parmi vous l’esprit d’équipe.
Vous préparerez ainsi le solide fondement du nouvel ordre Français, qui vous liera fortement les uns aux autres, et vous permettra d’affronter allègrement l’œuvre immense du redressement national.
Mes chers amis, il y a une concordance symbolique entre la dure saison qui nous inflige ses privations et ses souffrances et la douloureuse période que traverse notre pays, mais au plus fort de l’hiver, nous gardons intacte notre foi dans le retour du printemps.
Oui, jeunes Français, la France, aujourd’hui dépouillée, un jour prochain reverdira, refleurira.
Puisse le printemps de votre jeunesse s’épanouir bientôt dans le printemps de la France ressuscitée. »

J’écoute ce discours bouche bée, écarquillé, éberlué… Je n’en crois pas mes oreilles… Quel jeune resterait insensible à cette magnifique perche tendue, à ce témoignage de vibrante compassion ? « Vous souffrez dans le présent, vous êtes inquiets pour l’avenir. Le présent est sombre, en effet, mais l’avenir sera clair… » Face à la catastrophe sous nos yeux, face à l’hiver métaphorique (winter is coming, ouais) et face à la tyrannie, les recours offerts semblent des valeurs de bon sens, sûres et saines, « Amitié, confiance, dévouement… » Et à l’horizon, promis : ce sera Bonheur et sécurité.

D’accord… Mais qui donc a prononcé ces paroles d’encouragement, de consolation, de galvanisation ? Où ? Quand ? Quelles circonstances ?

Serait-ce Emmanuel Macron, enfin soucieux de se montrer compréhensif envers la jeunesse ingrate, incalculable et abstentionniste, sacrifiée et angoissée en ces temps de pandémie et de pass sanitaire, Macron qui aurait enfin fait un pas vers les forces vives de la nation via Tiktok, aurait trouvé les mots pour remonter le moral des jeunes et les inviter à traverser la rue tout en conservant l’esprit d’équipe ?

À moins que ce discours ne soit issu du programme d’écolos collapsologues radicaux, qui, plein de ressentiment envers les générations coupables et insouciantes (okay boomers, vous avez détruit la planète, merci beaucoup pour « l’atmosphère malsaine« ), tenteraient de négocier avec la génération Thunberg qui « paie des fautes qui ne sont pas les siennes » pour inventer avec elle une nouvelle forme d’engagement, un don de soi quasi-mystique ?

Ou alors, attends, je réécoute… Ce « en commun » , leitmotiv martelé, dénote sans aucun doute le communisme. Aussi bien il pourrait émaner d’un Mélenchon, d’un Besancenot ou de quelque autre tenant de l’extrême-gauche, qui fustigerait le maudit « individualisme destructeur » et plaiderait pour un virage politique à 180°, pour une révolution carrément, pour la refondation d’un pacte social, participatif et solidaire ?

Et si c’était, tout au contraire, l’ultra droite à la manoeuvre, un quelconque général en retraite, pétitionnaire et chroniqueur à Valeurs actuelles, par exemple l’un des De Villers, ou le Zemmour en personne, sautant sur l’occasion de la crise pour flétrir à nouveau l’esprit de jouissance de Mai 68, mère de tous les vices et tous les maux (« les chemins fleuris du plaisir de la pire catastrophe de notre histoire« ), et incitant la jeunesse à se retrousser les manches ?

Non, non, non, et non. Aucun de tous ceux-là. Réponse à la devinette : il s’agit du Message à la jeunesse prononcé en chevrotant par le Maréchal Philippe Pétain, radiodiffusé le 29 décembre 1940. Je suis stupéfait par la modernité de Pétain. Ou peut-être, hélas, par le pétainisme de la modernité ? Attention, jeunes Français : les vieilles idées rances, comme la tentation du totalitarisme ou de l’homme providentiel, se font passer pour nouvelles, géniales et inédites, puisque les démagogues misent sur l’absence de mémoire.

(Source : j’ai entendu ledit discours par hasard, dans un musée, au détour d’une exposition temporaire, ici.)

Prisencolinensinainciusol

01/08/2021 Aucun commentaire

On ne se comprend plus.
En général, je veux dire, on ne se comprend plus trop. On se répond « Hein quoi kestadi ? » . Voire « HEIN QUOI KESTADI CONNARD ? »
Alors, autant écouter des chansons incompréhensibles.
Et danser, en faisant le pari que la danse est un langage universel.

J’adore les chants en langues construites. Le kobaïen. Le vonlenska. Le klokobetz. Même des charabias potaches, des yaourts régressifs comme Merde in France de Dutronc ou Mets de l’huile de Regg’lyss, m’emplissent de joie, sans doute via l’idée utopique de comprendre l’autre par la seule musique, d’entrer en contact au-delà du sens des mots.
Cet été, ce que j’écoute en boucle, c’est plutôt Prisencolinensinainciusol.

En 1972 Adriano Celentano entend démontrer par l’absurde que les Italiens sont prêts à écouter n’importe quoi qui ressemblerait à de l’américain et catapulte son nouveau single, Prisencolinensinainciusol, chanté dans un entraînant bla-bla englishoïde. C’est un tabac international. Sur la pochette figure cet avertissement : « Questa canzone è cantata in una lingua nuova che nessuno capirà ; avrà un solo significato : amore universale ».
Ah, ouais, d’accord, amour universel. A love supreme. Et on danse.

J’épuise les versions de Prisencolinensinainciusol sur Youtube : la version originale ; puis la deuxième version sous forme de sketch avec explication de texte dans lequel Celentano joue les instits et prétend avoir consacré cette oeuvre à l’incommunicabilité, ce qui lui confère un sérieux à la Michelangelo Antonioni ; la version live des 40 ans ; la version avec les paroles en sous-titres (totalement inutile mais c’est juste pour vérifier) ; son excellente utilisation, fébrile et obsessionnelle, dans la saison 3 de Fargo avec Ewan McGregor moustachu ; la version 2.0 mise à jour 2016 avec chorégraphie XXIe siècle

Une chanson incompréhensible est un peu comme la messe en latin, au fond : on pige que dalle et cette sainte non-compréhension de masse est le vecteur même de la transcendance et de la foi en l’amour universel. Ils ne savent pas ce qu’ils perdent, tous ces fichus calotins ! Sans le latin, sans le latin, la messe nous emmerde ! Et l’eau du sacré calice se change en eau de boudin (sans le latin, sans le latin) et ses vertus faiblissent. Ô Sainte Marie mère de, Dieu dites à ces putain de moines qu’ils nous emmerdent, sans le latin ! Il était inévitable, n’est-ce pas, qu’au bout du cycle, je finisse par me souvenir que la chanson à texte a elle aussi de grandes vertus.

Au passage, Prisencolinensinainciusol passe pour le tout premier rap en langue italienne. Et au fait, le premier « rap français » ce serait quoi ? Pour le savoir, rediffusion au Fond du tiroir.

Risquer d’être importun

26/07/2021 Aucun commentaire
L’édition de La Chute dans laquelle j’ai lu ce roman pour la première fois. J’ai perdu mon exemplaire depuis longtemps mais peu importe, j’aime toujours ce guéridon qui continue de tomber dans ma tête.

On retient d’Albert Camus L’Étranger et sa première phrase, Aujourd’hui maman est morte. C’est déjà bien. Pour ma part je lui préfèrerai toujours La Chute, et son incipit moins spectaculaire, moins facilement tragique, et autrement plus pernicieux : Puis-je, monsieur, vous proposer mes services, sans risquer d’être importun ?
Cette entrée en matière mondaine et quasiment obséquieuse, où chaque mot est pesé, est en réalité un extraordinaire rappel de la règle du jeu romanesque et de ses enjeux de pouvoir. Paraphrase : Ô lecteur, je te propose mes services, ce faisant je me positionne d’emblée en tant que ton humble serviteur afin de dissimuler qu’ici je suis tout-puissant, je parle et tu écoutes, j’écris et tu lis, si tu es ici avec moi sur cette première page tu sais pourquoi tu es venu, pas plus d’ambiguïté que sur le porche d’un bordel, on s’y met dès que tu donnes le signal de départ mon chou, je suis prêt à te raconter une histoire mais seulement si tu consens, si cela est ton bon plaisir, si tu n’oublies pas mon petit cadeau et surtout si tu en prends la responsabilité, mais alors ce sera à tes risques et périls, il n’est pas impossible que tu le regrettes et que tu me trouves importun – bah, peu importe, le cas échéant il te suffira de refermer le livre, de reprendre le cours de ta vie, ou éventuellement de choisir un roman plus facilement tragique, ce n’est pas difficile à trouver, un roman qui commencerait par exemple par Aujourd’hui maman est morte.

Reconnaissance de dette. J’ai lu La Chute voici 25 ou 30 ans et ce livre bref me fut une telle déflagration qu’on le retrouve en filigranes dans au moins deux de mes propres romans : la cruciale scène du pont est identifiable, quoique maquillée, renversée cul-par-dessus tête avec un point de vue inversé, dans mon TS ; surtout, le dispositif narratif de la Chute, monologue déguisé en dialogue par un jeu d’adresse au lecteur, est bel et bien repris, amplifié, poussé jusque dans ses retranchements et, si je peux me permettre, mis à jour, dans Ainsi parlait Nanabozo. Si l’on remonte le ruisseau en aval, Camus reconnait sans barguigner que lui-même s’est inspiré du théâtre. On trouve l’aveu p. 1927 du volume d’Essais de Camus en Pléiade :

J’ai utilisé une technique de théâtre (le monologue tragique et le dialogue implicite) pour décrire un comédien tragique.

Lorsque l’on m’interpelle, souvent pour me la reprocher, sur la narration très particulière d’Ainsi parlait Nanabozo, je m’abrite derrière La Chute, je clame que j’ai piqué le truc à Camus. Sauf que je n’avais pas encore vérifié, pas relu La Chute avant d’écrire mon livre… Voilà, je viens de le faire… Et je réalise que ma dette et mon mimétisme sont plus profonds que je ne le pensais, si jamais l’affaire s’ébruitait je pourrais à bon droit me voir accuser de plagiat. Même si son narrateur est infiniment plus cynique et nihiliste que le mien (finalement très candide), les deux abusent de leur droit de parole en feignant d’entendre un interlocuteur, encourent le risque de se montrer horripilants, profitent de leur logorrhée pour cacher leur jeu, gagnent du temps avec leurs circonvolutions afin de révéler le plus tard possible leur faille, leurs regrets, leur honte, leur culpabilité ; en outre leurs deux patronymes sont des allusions aux paroles d’Évangile, et c’est bien la moindre des choses pour des personnages qui parlent dans un livre et prétendent être crus sur parole par leur lecteur : le narrateur de la Chute s’appelle Jean-Baptiste Clamence (allusion au Jean-Baptiste qui prêche dans le désert, vox clamens in deserto) ; celui de Nanabozo Thomas Dedyme.

L’extrait ci-dessous de la Chute, par exemple, pourrait fort bien apparaître dans Nanabozo, au prix d’une légère réécriture circonstanciée :

Je ne sais comment nommer le curieux sentiment qui me vient. Ne serait-ce pas la honte ? La honte, dites-moi, mon cher compatriote, ne brûle-t-elle pas un peu ? Oui ? Alors il s’agit peut-être d’elle, ou d’un de ces sentiments ridicules qui concernent l’honneur. Il me semble en tout cas que ce sentiment ne m’a plus quitté depuis cette aventure que j’ai trouvée au centre de ma mémoire et dont je ne peux différer plus longtemps le récit, malgré mes digressions et les efforts d’une invention à laquelle, le l’espère, vous rendez justice. Tiens, la pluie a cessé ! Ayez la bonté de me raccompagner chez moi. Je suis fatigué, étrangement, non d’avoir parlé, mais à la seule idée de ce qu’il faut encore dire.

Au passage, d’autres aspects formidables de la Chute rappellent ce que nous avons souvent tendance à oublier : Camus a de l’humour. Exemple ici, où il parle avec désinvolture de l’amour et en profite pour lancer une pique à Sartre et aux sartriens, ces flics de la pensée qui à l’époque ne cessent de l’insulter depuis la parution de l’Homme révolté :

Puisque j’avais besoin d’aimer et d’être aimé, je crus être amoureux. Autrement dit, je fis la bête (…) Je me pris ainsi d’une fausse passion pour une charmante ahurie qui avait si bien lu la presse du cœur qu’elle parlait de l’amour avec la sûreté et la conviction d’un intellectuel annonçant la société sans classe. Cette conviction, vous ne l’ignorez pas, est entraînante.

Avant-garde et démocratie

22/07/2021 Aucun commentaire

Le livre qui déforme ma poche ces jours-ci : Le parfum des fleurs la nuit, Leïla Slimani. Je prélève un extrait :

« Je ne connais pas grand chose à l’art contemporain. L’art, contrairement aux livres, a fait une entrée tardive dans ma vie. (…)Des grands tableaux, des sculptures célèbres, je n’avais vu que des reproductions dans mes livres d’histoire ou dans les fascicules de musée que mes parents avaient pu rapporter de l’étranger. Je connaissais les noms de Picasso, de Van Gogh ou de Botticelli mais je n’avais aucune idée de ce que l’on pouvait ressentir en admirant leurs tableaux. Si les romans étaient des objets accessibles, intimes, que j’achetais chez un bouquiniste près de mon lycée et dévorais ensuite dans ma chambre, l’art était un monde lointain, dont les œuvres se cachaient derrière les hauts murs des musées européens. Ma culture tournait autour de la littérature et du cinéma et c’est peut-être ce qui explique que j’ai été si jeune obsédée par la fiction. »

Je pourrais contresigner. En tout état de cause je poursuis la réflexion en mon moi-même : il n’existe pas dans les beaux arts l’équivalent sociologique du livre de poche d’occase (malgré les efforts de Taschen) ou du film diffusé à la télé. Le livre de poche d’occase ou le film à la télé sont de la culture de masse, ou bien de la culture pour la masse, mais alors c’était la même chose, Baudelaire ou Chaplin qu’on démocratise et qu’on partage, au sens le plus fort, on les a en partage. C’est ainsi que Baudelaire et Chaplin nous appartiennent tandis que l’art contemporain appartient à François Pinault et autres milliardaires, nos souverains – le musée de la Douane de Mer, décor du livre de Leïla Slimani, est l’un des fiefs de Pinault.

On pourrait expliquer le chemin qu’a pris l’art contemporain depuis Marcel Duchamp, vers toujours plus d’abstraction, de conceptualisme, de radicalité, d’autisme parfois, de bien des façons, et entre autres il y aurait cette piste : les beaux arts pouvaient se le permettre parce qu’ils n’étaient pas, n’avaient jamais été, démocratiques, ils étaient non concernés par la reproduction de masse, et donc par l’approbation de la masse.

La littérature et le cinéma qui sont, pour moi aussi, champs esthétiques de prédilection, ont évidemment leurs propres avant-gardes (en cinéma : Debord, Maurice Lemaître, Godfrey Reggio, Warhol, Norman McLaren… en littérature : Apollinaire, Dada, les surréalistes, les lettristes, le Nouveau roman, l’OuLiPo, Céline, Guyotat…), je me nourris de leur rejet des lieux communs, je me délecte de leur radicalité, de leurs expériences à la frontière du visible ou du lisible, de leurs inventions qui sont autant de clairs signaux de santé esthétiques pour l’art lui-même (être dans la recherche plutôt que dans le dogme, dans la vie plutôt que dans le rabâchage, dans le mysticisme plutôt que dans la religion, etc.). Mais, contrairement à ce qui s’est passé dans les arts picturaux depuis Duchamp, ni Maurice Lemaître, ni Pierre Guyotat ne sont devenus de nouveaux académismes, des modèles enseignés dans les écoles, des exemples à suivre hors de qui n’existerait point de salut.

Pour le dire un peu brutalement, dans la littérature ou le cinéma, les avant-gardes sont des espaces de liberté ; au contraire, dans les beaux-arts, elles sont d’intimidants et normatifs espaces d’oppression.

Cette conclusion risquée et qui n’engage que moi m’a emmené bien loin de Leïla Slimani… En tout cas si ma distinction est pertinente, elle serait un indice possible pour répondre à la sempiternelle question, la bande dessinée penche-t-elle plutôt du côté de la littérature ou plutôt du côté des beaux-arts ? L’avant-garde en bande dessinée (Raw, l’Association, FRMK…) a proposé me semble-t-il davantage d’espaces d’affranchissement que de néo-normes, donc la bande dessinée appartient plutôt à la littérature (dessinée) puisque son mode de diffusion est, pour elle aussi, la reproduction de masse, CQFD. Souvenons-nous, pour ouvrir plus que pour clore, des paroles fabuleusement libres de Moebius :

Il n’y a aucune raison pour qu’une histoire soit comme une maison avec une porte pour entrer, des fenêtres pour regarder les arbres et une cheminée pour la fumée… On peut très bien imaginer une histoire en forme d’éléphant, de champ de blé, ou de flamme d’allumette soufrée.
(éditorial de Métal Hurlant n°4, 1975)

So grab your mask and a vax

14/07/2021 Aucun commentaire

Music is back ! par Chilly Gonzales.
L’hymne du déconfinement.
L’hymne de l’été.
L’hymne de l’année.
L’hymne de la music, du back, du Gonzo, de tout ce qu’on voudra.
L’hymne, quoi.
Et il y a même du theremin dedans.
Avec cri du cœur à la fin : « Music is back, motherfuckers ! » donc spéciale dédicace à qui de droit.
Je vous le partage en j’en profite pour me le ré-écouter une petite douzième fois.

Non, je n’ai pas envie de « choisir mon camp » comme les radicalisés m’y incitent.
J’ai de la sympathie pour les irréductibles, qui redoublent de colère à chaque intervention de Macron, qui s’entêtent à refuser le vaccin, qui y voient « la dictature en marche », tel Jean-Marc Rochette (que j’admire beaucoup par ailleurs et de qui je suis ami fèchebuick)…
Mais j’en ai aussi en abondance pour ceux qui, comme Gonzo, chantent : « Music is back so grab your mask and a vax, Now scratch the past this is the aftermath ! »
Autrement dit : chope-toi un masque et un vax, qu’on passe à autre chose.

“Music is back and the shows are back to back
Music is back like the clap on a backing track
Music is back so grab your mask and a vax
Now scratch the past this is the aftermath
Music is back like Johann Sebastian Bach
Like Burt Bacharach or Ratatat
Music is back and abstract like yackety-yack yak when I rapidly rap rap
And you have to react
Music is back with the heaviest gravitas
But so is the laughing gas
Music is back and I’m jacked with this battery pack strapped to my back
And that ass just has to be slapped
Music is back
Music is back and I can’t relax
Music is back
No caveats
Music is back
Music is back just imagine that
Music is back
No caveats
Music is back and I’m back in my habitat
Doing my tightrope act like acrobats
Music is back two shows for half of the cash
We just had to adapt to get back in the black
Music is back and it’s got two hands attached
To this Bechstein, that’s a Cadillac
Music is back, music is smack, music is crack
Music is that which you lack when you’re trapped that’s a fact
Music is back not the crap on your Apple Mac
Fuck a stream, fuck a screen, I get cataracts
Music is back cut the crap no panic attacks
Now I just laugh in the bath now that we have it back
Music is back
Music is back and I can’t relax
Music is back
No caveats
Music is back just imagine that
Music is back
No caveats”

L’acteur et la violence

12/07/2021 Aucun commentaire
Adam Driver dans le rôle de Henry McHenry

Zéro

Depuis ma lecture décisive, à l’âge de 17 ans mais une fois pour toutes, du Théâtre et son double d’Antonin Artaud, j’entraperçois dans les films que je vois ou dans les livres que je lis les liens entre l’acteur et la violence. La mission de l’acteur, athlète affectif, ou peut-être son sacrifice, consiste à prendre en charge la violence, la sienne comme celle des autres et surtout de qui le regarde, et à la rendre, tant pis pour lui. Il n’est pas là pour enfiler des bons mots, en aucun cas pour être sympathique, mais pour émettre des signes depuis son bûcher. Violence de l’empathie même.

Il faut croire à un sens de la vie renouvelé par le théâtre, et où l’homme impavidement se rend le maître de ce qui n’est pas encore, et le fait naître. Et tout ce qui n’est pas né peut encore naître pourvu que nous ne nous contentions pas de demeurer de simples organes d’enregistrement.
Aussi bien, quand nous prononçons le mot de vie, faut-il entendre qu’il ne s’agit pas de la vie reconnue par le dehors des faits, mais de cette sorte de fragile et remuant foyer auquel ne touchent pas les formes. Et s’il est encore quelque chose d’infernal et de véritablement maudit dans ce temps, c’est de s’attarder artistiquement sur des formes, au lieu d’être comme des suppliciés que l’on brûle et qui font des signes sur leurs bûchers.
Antonin Artaud, Le Théâtre et son double, 1938, préface

Un

Vu Annette de Leos Carax.

Après le si riche Holy Motors (2012), matrice de dizaines de films à faire ou à rêver, Carax pouvait aller n’importe où, l’embarras du choix sur 360°. Il a choisi de faire cet objet littéralement pop, comédie musicale éblouissante construite sur une question pop d’aujourd’hui : la vie intime des people, dont le public surveille les amours, enviant leur bonheur et se rassurant de leur malheur. Un opéra pop, vert, noir et rouge dont l’extravagance ne pourrait être comparée qu’aux comédies musicales tordues des années 70, celles de Ken Russell, dont Tommy, ou bien le Rocky Horror Picture Show. Ou Lost Highway, qui d’ailleurs n’est ni une comédie musicale ni des années 70. Bizarrement j’ai aussi décelé des liens avec Pola X (1999), le film le moins aimé de Carax, ne serait-ce que par l’énergie insufflée par la moto dans la nuit.

Ici, donc, c’est Adam Driver qui endosse le rôle sacrificiel et perturbateur, le suspect usuel, l’acteur qui joue à l’acteur sur son bûcher, le matériau explosif, le comique de stand-up agressif, cynique, imprévisible, instinctif et animal, toxique, alcoolique, autodestructeur. Pas sympathique. Il a peut-être assassiné une femme. Il finit en prison. Que lui fait-on payer, ce crime apparent ou bien ses spectacles où il nous purgeait de notre propre violence ?

Deux

Lu L’inconnu de la Poste de Florence Aubenas.

Les grands reportages de Florence Aubenas font figure d’archaïsme, à une époque où le métier de journaliste s’est ruiné, dilué dans ceux, encore rentables, de communiquant ou d’animateur télé. Aubenas perpétue de façon anachronique la noblesse et la vertu du journalisme tel que l’entendait le saint patron de la profession, Albert Londres, et ses papiers dans Le Monde, même après plusieurs années, sont inoubliables alors qu’on ne se souvient plus de l’actu de la veille. Je conserve en tête celui sur les rond-points de gilets jaunes, celui sur l’affaire Jeanne Calment, celui sur l’Ehpad pendant le premier confinement, celui extraordinaire sur la Femme des Bois des Cévennes

Son dernier livre documente l’assassinat sordide de la poste de Montréal-la-Cluze (Ain), le 18 décembre 2008. La postière est lacérée de 28 coups de couteau, trois sont mortels dont deux à la gorge. En face habite Gérald Thomassin, petite frappe et ex-vedette du cinéma français, zonard, drogué, instable, boiteux, lauréat du César du meilleur jeune espoir masculin.

Ici, donc, c’est Thomassin qui endosse le rôle sacrificiel et perturbateur, le suspect usuel, l’acteur qui joue à l’acteur sur son bûcher, le matériau explosif, le marginal trop instinctif pour qu’on puisse l’imaginer faire autre chose que s’identifier à ses rôles de petits criminels (Aubenas retranscrit son fulgurant bout d’essai pour Le Petit Criminel de Jacques Doillon en 1989). Imprévisible et animal, toxique, alcoolique, autodestructeur. Pas sympathique. Il a peut-être assassiné une femme. Il finit en prison. Que lui fait-on payer, ce crime apparent ou ses rôles passés où il nous purgeait de notre propre violence ?

Le fait qu’il soit suspect, et puni, parce qu’il est acteur est attesté par les déclarations de la magistrate ayant rédigé les réquisitions à Lyon en 2019 : parmi les maigres éléments à charge, « une faculté théâtrale à endosser le personnage de l’homme meurtri au point d’aller pleurer sur la tombe de sa victime » (L’inconnu de la Poste, p. 233). Oui : sa victime, ici pas de présomption d’innocence, prouver sa culpabilité ne sera qu’une formalité, sa filmographie constituant un éloquent casier judiciaire. Puis Gérald Thomassin disparaît de la surface de la terre, la veille de sa comparution au tribunal de Lyon où il prétendait se rendre de bon coeur, comptant se blanchir définitivement. Nul ne l’a vu depuis le 29 août 2019.

Pendant ce temps, au Texas de l’Afrique

07/07/2021 Aucun commentaire
La limousine présidentielle devant le Parkland Hospital, Dallas, Texas, le 22 novembre 1963. JF Kennedy vient d’y être admis, mourant.

Youpi, la saison des scamours est revenue ! Même si mon chef d’oeuvre en la matière restera cette histoire d’amour déchirante de 2014, je suis toujours content de réendosser mon rôle de « Raoul DeBoisat » . Voici un dialogue poignant que Raoul a eu récemment avec un pauvre vieillard texan à l’agonie.

Bonjour,
Je ne serai pas longue, mon nom est Frédy ESSEIVA de nationalité suisse, âgés de 79 ans veuf sans enfants. Je vous contacte pour un projet humanitaire, ma situation physique actuelle ne me permet pas de réaliser le projet que j’envisage de faire. Je vais mettre à votre disposition des moyens financiers pour le faire, car en mourant nous n’emportons aucun bien matériel avec nous. Je serai heureux d’avoir une réponse de votre part, car trop réfléchi avant de prendre cette décision. Ce projet consiste à venir en aide aux personnes vulnérables telles que : les enfants de la rue, les démunies sans-abris et construit une Eglise. j’ai beaucoup prié le créateur afin qu’il m’oriente vers son enfant pouvant accomplir cette mission. Merci de me joindre à mon adresse e-mail privée pour plus ample explication.
Merci pour votre compréhension
Amicalement,
Frédy ESSEIVA

Cher Frédy bonjour (vous permettez que je vous appelle cher Fredy ? Ce n’est pas trop familier ?)
Vous tombez bien avec moi car j’adore les projets humanitaires, tous les ans je donne pour le Téléthon et j’achète aussi la compile des Enfoirés (heureusement je ne l’écoute pas, n’ayant plus de lecteur de CD).
Mais attention, j’aimerais que vous vous présentiez un peu mieux. Malgré le caractère alléchant de votre proposition, je me méfie tout de même un peu. Vous parlez de « moyens financiers » à mettre à ma disposition, c’est bien joli mais, mais… Peut-on savoir comment vous l’avez gagné, cet argent, d’abord ? J’espère que je n’ai pas affaire à un malfrat qui soutire des fortunes à des pigeons ! J’espère que vous êtes un honnête vieillard qui a travaillé toute sa vie et a simplement économisé sou à sou entre deux prières à Dieu ! Heureusement votre adresse mail me rassure un peu : « swissmail », je conclus que vous êtes suisse, or je crois savoir qu’en Suisse il n’y a que des honnêtes gens qui savent gérer leur argent comme de bons pères de famille.
En espérant que vous vous portez bien (79 ans ce n’est pas si vieux, que diable ! vous n’êtes pas tellement plus âgé que moi),
Raoul

Bonjour,
Je me nomme Monsieur Frédy Alexandre ESSEIVA de nationalité Française, âgé de 80 ans, veuf sans enfants. Je suis actuellement sous observation médicale dans un hôpital au 5200 Harry Hines Blvd Sise à Dallas (TX 75235, États-Unis) pour des traitements de ma santé. J’ai les larmes aux yeux en vous écrivant ce petit message, car celui qui n’est pas prêt a affronté la mort au terme de sa vie, ne sera pas en paix quand tombera la nuit.
Si je parviens à vous écrire tout ceci, c’est donc grâce a une petite fille de salle qui m’aide et qui prend soin de moi ici a l’Hôpital. Depuis, j’ai perdu l’usage de la parole, les médecins ont essayé tout ce qui est humainement possible, mais en vaux rien. Dieu seul connaît la réponse.
Je vous confirme que j’ai souhaité vous attribué une somme de 4.800.000 €, d’où cette offre que je vous fais est destinée pour aider les personnes en grandes difficultés (les démunis, les orphelins, ouvrir des centre de promotion sociale pour aider les difficultés financières). Sachez que j’ai longtemps fais des recherches pour que Dieu tout puissant m’envoie une personne de bon cœur comme vous à travers mes recherches et j’espère de tout cœur vous ne refuserez pas mon offre. Mon dernier souhait est de voir une grande partie de cette somme distribuée à un organisme de charité, des églises, des orphelinats et des veuves autour de la promotion de l’œuvre de Dieu. Je dois vous faire savoir que cette décision a été très dure à prendre, mais j’ai dû faire un pas audacieuce parce que je n’ai aucune autre option.
L’argent sera réparti comme suit : 85% sera utilisé pour le projet et 15% sera pour vous-même pour tous les efforts que vous aurez à fournir pour le transfert de la somme et la réalisation du projet. Je vous expliquerai comment rentrer en possession de la somme. Consacré un peu de votre temps pour ce projet humanitaire et Dieu vous le rendra au centuple.
Je dispose tous les documents légaux justifiant le dépôt de ces fonds auprès de cette structure, soyez très rassurant, car ce dossier est bien légal en toute sérénité.
J’attends donc votre réponse afin de vous laisser les contacts de ma banque et plus de détails sur ce projet.
Que le Tout puissant vous bénisse et vous donne la force nécessaire de faire bon usage de ce bien que j’ai délibérément de propre gré accepté de vous céder.
Cordialement,
Frédy ESSEIVA

Cher Frédy
Félicitations, votre histoire est bouleversante. J’ai le coeur déchiré d’apprendre que vous êtes à l’article, je suis en outre très touché par votre sens de la métaphore (« être en paix quand tombera la nuit » est drôlement bien trouvé, bravo) mais je retiens mes larmes parce que j’ai toujours des doutes à votre sujet.
Vous me demandez d’être « très rassurant »… Je comprends, mais malheureusement je ne suis guère en mesure de vous rassurer, les bonnes paroles du genre « Allons Frédy, courage, ressaisissez-vous, vous êtes solide comme un chêne, vous nous enterrerez tous » manqueraient un peu de sincérité, or j’aime beaucoup la sincérité sans fard qui s’est établie entre nous comme si nous étions déjà de vieux amis, et j’aimerais plus que tout ne pas la gâcher.
Par ailleurs, vous n’avez pas répondu à la question que je vous posais dans mon précédent mail : l’argent que vous souhaitez m’offrir gracieusement, comment l’avez-vous gagné ? Je tiens à vous dire que j’ai ma fierté, que je ne suis pas blanchisseur, et je ne saurais accepter de l’argent sale, acquis dans des trafics de drogue ou d’armes, dans des réseaux pédophiles ou bien dans la production d’émissions de téléréalité.
C’est pourquoi je vous demande instamment, cher Frédy, de me fournir dans les plus brefs délais en PDF vos trois derniers bulletins de salaire, un relevé bancaire attestant que vous n’êtes pas établi fiscalement dans les Iles Caïman, un justificatif de domicile, un certificat de baptême, un test PCR de moins d’un mois, ainsi qu’une lettre de caution morale écrite par la petite fille de salle qui prend soin de vous à l’hôpital et allège votre agonie.
Pardon d’être si procédurier, j’espère que vous comprendrez que par les temps qui courent je ne souhaite prendre aucun risque.
Amicalement,
Raoul.

Bonjour cher ami,
Je comprends bien votre inquiétude et j’aimerais vraiment vous dire que je ne peux pas prendre de l’argent sale pour faire une charretée ou pour construire une église. Pour votre vérification, veuillez contacter ma banque: www.labanquegci.eu pour vérification. Pour les pièces demandées, je suis toujours à l’hôpital et je peux les fournir une fois à domicile.
Merci
Cordialement,
Frédy ESSEIVA

Cher vieil ami,
Pardon d’avoir douté de vous ! Je réalise enfin, grâce à votre lien vers labanquegci.eu, que vous êtes une personne sérieuse et j’ai désormais pleinement confiance en vous. Je suis obligé de vous confesser qu’en voyant arriver votre premier mail, j’ai soupçonné que vous ne fussiez qu’un vulgaire margoulin qui cherchait à me dépouiller. Mais j’ai vérifié l’adresse de l’hôpital où vous prétendez mourir (5200 Harry Hines Blvd Sise à Dallas TX 75235, États-Unis)… Or cette adresse est bien celle d’un hôpital, grâce à Dieu, et non celle d’un squat d’artiste, d’un centre de shoot ou d’un cybercafé. Qui plus est, je découvre avec stupeur grâce à Wikipédia qu’il s’agit de rien de moins que du Parkland Hospital où sont morts successivement John Fitzgerald Kennedy, puis Lee Harvey Oswald (vous savez, le gars qui a assassiné Kennedy), puis Jack Ruby (vous savez, le gars qui a assassiné Lee Harvey Oswald) ! Il est parfaitement inconcevable qu’un tel sanctuaire prête son nom à une arnaque, donc je me rends à l’évidence : vous êtes honnête comme l’or. Vous pouvez envoyer votre chèque à : Raoul Deboisat, 1, esplanade Jean Moulin, 93007 Bobigny Cedex. Merci pour tout et bonne fin de vie à vous, mes amitiés à la jeune fille qui veille sur vous,
Bien cordialement,
Raoul

« Chasse à l’homme » (David Cronenberg, 1993)

04/07/2021 Aucun commentaire
Après vérification sur Wikipedia, « Chasse à l’homme » (1993) est un film de John Woo et non de Cronenberg. En outre l’acteur n’est pas moi, mais un certain Jean-Claude Van Damme. J’ai un peu de mal à croire ce que me dit Wikipedia.

Cette nuit, j’ai découvert un film de David Cronenberg que je ne connaissais pas, Chasse à l’homme (1993), film mythique attisant d’autant plus la curiosité qu’il était jusqu’à présent considéré comme perdu et invisible, tourné entre ses deux adaptations littéraires, Le Festin nu et Crash, puis jamais sorti, renié, peut-être même inachevé, et occulté depuis lors dans toutes les filmographies et interviews de Cronenberg.

Je me fais une joie de voir enfin ce film maudit, mais dès les premières images une révélation m’éclabousse : si ce film a été effacé de toutes les mémoires et surtout de la mienne, ce n’est pas par hasard. C’est parce que j’en suis l’acteur principal. L’homme chassé, c’est moi ! Non seulement je me vois sur l’écran, avec mon corps de 1993, incarnant ce personnage de vigile de supermarché surarmé, mais je revis le film en temps réel. Voilà pourquoi le film n’est pas sorti à l’époque, trop en avance sur son temps, il était le fruit d’une expérience d’immersion en réalité augmentée. La technique n’était-elle pas au point au moment du tournage ? Ou peut-être était-elle dangereuse ? En tout tout s’éclaire rétrospectivement, Cronenberg a tiré les leçons de cette expérience cuisante lorsqu’il a tourné un peu plus tard eXistenZ, film à clef.

Les souvenirs me reviennent au fur et à mesure que le film se déroule, chaque image devient immédiatement une impression de déjà vu. Je suis ce vigile recouvert d’un casque, de lunettes de soleil, d’un gilet pare-balle épais comme une armure et portant en bandoulière des armes lourdes, mitrailleuse, lance-flamme et bazooka. Au début du film je tue par inadvertance un client du centre commercial, je présente mes excuses à la foule, je me défends maladroitement, Si on ne m’avait pas mis entre les mains ces armes rien ne serait arrivé, je m’enfuis, je me retrouve dans un parking souterrain, je songe un instant à me suicider, je renonce, à la place je fais exploser ma voiture et la chasse à l’homme s’enclenche. La police, l’armée, et diverses autres personnes que je ne prends pas le temps d’identifier mais qui, clairement, ont intérêt à me faire disparaître parce que j’en sais trop sur ce film qui aurait dû rester secret pour le bien de tous, sont à mes trousses.

La mise en scène, révolutionnaire, consiste en un seul plan-séquence vertigineux, la caméra ne me lâche jamais durant la traque, je suis toujours au centre de l’image comme dans un jeu vidéo, je cours dans des galeries commerciales, je traverse des magasins en renversant tout sur mon passage. Au hasard, je rentre en grand fracas dans une librairie. Tiens ? Sur une table de présentation j’avise un livre inédit de Louis-Ferdinand Céline, Lettres à une amie américaine, incroyable, très belle édition, reliure, signet en tissu et rhodoïd, élégant papier gris, comment se fait-il que je n’ai jamais entendu parler de ce livre ? Mais je n’ai pas le temps de m’attarder, mes poursuivants sont déjà là, ma cavale reprend.

Par une porte de secours du centre commercial je trouve enfin le moyen de m’échapper, le soleil m’éblouit et je détale à l’aveugle, mes poursuivants sur les talons. Je traverse à pied une autoroute, mes ennemis conduisent des mini-voitures de golf et me mitraillent sans relâche. Je cours comme un dératé en enjambant des barrières, en sautant des talus, en provoquant des accidents, je me retrouve même au-dessus d’un précipice qui m’apparaît comme le moyen idéal de semer les nervis qui me traquent, je saute, je plonge dans un étang que je traverse à la nage, je sors et poursuis sur un petit chemin de terre. Je prends le temps de souffler, je m’assois contre un arbre et j’écoute le chant des oiseaux. Rupture de style : cette scène de répit est filmée comme du Terrence Malick.

Mais bientôt j’entends le moteur électrique des petites voitures de golf, il me faut reprendre ma course. Je remonte le chemin de terre, il mène à une maison. Elle semble déserte, mais je vois dans une véranda des chaises, des pupitres, des partitions. Et j’entends des voix, des chants, dans la pièce d’à côté. Parfait, cette maison est habitée par des chanteurs, on ne me retrouvera jamais ici. Je visite à pas de loup, je trouve le garage, j’aperçois au fond une porte basse, que j’ouvre. Derrière se tiennent deux bouteilles de gaz rouges. Je me faufile entre les deux, je referme la porte basse derrière moi et je ne bouge plus, j’écoute ma respiration et, au loin, des chants chorals. Enfin au repos, j’ai le temps d’admirer la virtuosité de la caméra, qui non seulement m’a suivi durant toute la durée de la traque mais a réussi a se faufiler avec moi dans cette minuscule trappe aux bouteilles de gaz rouge. Chapeau le chef op.

Je me réveille. Je ne sais plus quoi faire. David Cronenberg ne m’a pas donné une seule consigne de jeu. Je ne sais même pas s’il est sympa ou non, dans la vraie vie, ni s’il est content de la scène.