La femme dans l’espace

29/12/2019 2 commentaires

1929 : Fritz Lang sort son dernier film muet, La Femme sur la lune, qui est aussi le premier film de science-fiction où la science se veut aussi importante que la fiction, où les fusées sont techniquement crédibles et d’ailleurs apparentées aux V2 (à côté, Métropolis est une fable de pure imagination). Surtout, c’est le premier film où dès le titre, la Femme, fantasme étrange, est associée à la conquête de l’espace, ce truc de geeks testostéronés aux poitrails larges et plats.

2019 : 90 ans plus tard sortent quasi-simultanément deux films qui eussent pu porter un titre similaire, La Femme dans l’espace, deux films qui interrogent l’identité féminine propulsée dans le firmament, où la Femme rêve sa place au ciel, lestée pourtant de toute sa charge mentale et familiale.

D’un côté, Star Wars IX : l’ascension de Skywalker de J.J. Abrams, blockbuster décérébré qui réussit le prodige d’être à la fois sénile (rabâchage gâteux de motifs démotivés) et infantile (satisfaction immédiate de pulsions immatures sans conséquence ni sanction), où la Femme est incarnée vaille que vaille par Daisy Ridley ; de l’autre, Proxima d’Alice Winocour, bouleversante épopée humaine, modeste et miraculeuse, où la Femme est incarnée, avec beauté, courage, émotion, force et poésie (ouais tout ça ! Rien de moins ! Je suis amoureux et à toutes fins utiles je rappelle que si le cinéma ne rend pas amoureux il ne sert à rien) par Eva Green.

La Guerre des étoiles est une pierre angulaire de mon imaginaire depuis 1977, ses mentions dans Reconnaissances de dettes en attestent, et cela me fait sans doute prendre un peu plus à cœur qu’il ne le mérite le naufrage de son dernier chapitre, qui correspond tellement mieux à la définition de film de super-héros donnée par Scorsese (« ce n’est pas du cinéma, c’est un tour de manège dans un parc d’attraction ») que de nombreux films de super-héros. Les péripéties tonitruantes s’y perpétuent sans importance ni la moindre sensation de danger puisque les personnages qui meurent ressuscitent dès la scène suivante. L’effacement de la mémoire de C-3PO, un des seuls personnages présents au long des neuf volets, y apparaît comme une note d’intention, voire une métonymie, ou la métaphore d’un éternel recommencement amnésique.

Un peu de droïdes, un peu d’hyperespace, un peu de peluches Chewie et Ewoks, un peu de Palpatine, un peu de Lando Calrissian, un peu de I’ve got a bad feeling about this, un peu de Wilhelm scream, un peu de Han Solo (scène particulièrement ridicule)… Et pour terminer, lorsqu’enfin pour la neuvième fois le camp du bien l’emporte, cinq bonnes minutes d’auto-célébration où chaque personnage embrasse tous les autres. Certains plans tiennent du pur remake rituel sans queue ni tête, sans autre fonction que de faire plaisir (le concept porte un nom : fan service) mais comme je suis un ingrat j’en sors seulement écœuré. Ah ça bien sûr c’est « bien filmé » puisque les lasers ne sont pas flous, et bien monté, comme une bande-annonce de deux heures. D’ailleurs l’impression qui surnage en moi est celle d’un film épuisant parce que répondant à une logique technique de bande-annonce : les enchaînements entre les chocs visuels et les clins d’œil dominent le déroulé, mais l’histoire n’a aucune importance, il suffira que le public ait l’impression qu’il y en a une.

Enfin, le sexe du personnage principal n’y a pas plus de signification et n’y est pas moins décoratif que tout le reste. Pourtant, l’introduction du personnage de Rey dans l’épisode VII, quatre ans plus tôt, était une stimulante et rafraîchissante innovation, une irruption de la modernité dans une galaxie lointaine il y a fort-fort longtemps : enfin UNE jedie parmi ces messieurs. Mais tout ça pour dire quoi en fin de parcours ? Oh, rien de spécial, en fait. Toujours au chapitre du gâchis de la montée en puissance des femmes, à quoi bon enrôler une actrice aussi subtile et ambigüe que Keri Russell si c’est pour ne jamais voir ses expressions, dissimulées sous son casque de Power Ranger ?

Au contraire, la féminité de l’astronaute incarnée par Eva Green dans Proxima , film de science-fiction au plein sens du terme (fiction scientifique – l’autre film discuté ici appartenant à un tout autre genre, celui du nanar à trois milliards) est une donnée fondamentale du récit. Là, dès les premières images et jusqu’au magnifique générique de fin documentaire, le sentiment de danger est donné à ressentir, à partager au spectateur. Danger de partir, danger de notre fragilité dans l’espace, danger d’être une femme, danger de mourir, danger de l’inconnu, danger de la confrontation, danger de ne pas être à la hauteur. Et par-dessus tout danger de la perte de ceux que l’on aime – états d’âmes qu’on croira féminins seulement si l’on ignore que « féminin » signifie, en gros, la moitié d’ « humain » .

Les questions que pose ce film étaient déjà là (je veux dire, dans ma tête) il y a plus de dix ans. L’un des plus vieux articles de ce blog, intitulé Écrire d’une main, allaiter de l’autre, discutait l’alternative antédiluvienne (et d’ailleurs patriarcale) : accomplir une œuvre ou faire un enfant. Pour ma part, héroïque comme une cosmonaute et même comme une femme, je revendiquais déjà les deux, de front.

Comme un indien

17/12/2019 3 commentaires
Le Lièvre d’Albrecht Dürer, musée Albertina, Vienne

« Mon sang de peau rouge (vous savez que je descends d’un Natchez ou d’un Iroquois) se met à bouillonner dès que je me trouve au grand air, dans un pays inconnu.« 

Gustave Flaubert, lettre à Madame Jules Bandeau, 28 novembre 1861

Fini, ouais. J’ai enfin achevé le roman que je mâchonne depuis quatre années, roman pseudo-indien intitulé Ainsi parlait Nanabozo. Ce qui signifie bien sûr que je n’ai plus qu’à le recommencer du début pour vérifier qu’il tient la route.

Pour l’heure je suis sûr qu’il tient fermement la route. Je suis convaincu que c’est le meilleur roman que j’ai jamais écrit, et même si je ne suis pas dupe de l’illusion d’optique, le manque de recul entraînant une variante du proverbe bien connu C’est le dernier qui a parlé qui a raison (en le relisant la semaine prochaine il est tout-à-fait possible que je m’aperçoive que ce roman c’est de la merde), en attendant la redescente je me permets de jouir quelques minutes de l’ivresse du travail accompli et de la certitude que j’ai fait tout ce que je pouvais. C’est mon roman le plus ambitieux, le plus touffu, le plus ramifié, le plus pertinent, le plus dispersé et pourtant le plus tenu, et en tout état de cause le plus long, de très loin. 612 000 signes, soit le double de mon standard habituel. (Juste pour que j’évite de trop la ramener, Guerre et paix c’est trois millions et demi de signes, OK ?)

Durant quatre années discontinues, j’ai sculpté le même bloc, persuadé qu’il y avait quelque chose dedans. J’ai beaucoup turbiné, beaucoup ri, et beaucoup pleuré sur mes personnages. Et les larmes versées en fin de parcours en 2019 avaient le même goût, je l’ai immédiatement reconnu, que celles de la funeste année 2015.

Reste à convaincre un éditeur. Puisque le Fond du tiroir n’en est plus un, mais seulement un espace de parole en ligne où j’abreuve de mes bavardages quelques amis complaisants, il me faut recommencer à prospecter, et négocier. Un éditeur me répondra peut-être : « 612 000 signes ? Mais c’est deux fois trop long ! » Que ferai-je alors ?

Bref le processus est loin d’être terminé. Mais comme j’ai très envie de partager le machin sans attendre un an de plus et de recueillir des avis, je fais ici une proposition aux clairsemés et clairvoyants lecteurs de ce blog. Sous le sceau de la plus extrême confidentialité, je peux donner à lire ce manuscrit à deux ou trois cobayes, à charge pour eux de m’en faire un compte-rendu critique. Écrivez-moi. Je suis sûr que si vous êtes arrivé jusque là, vous avez déjà mon adresse.

Garmonbozia

06/12/2019 Aucun commentaire
Innocence sacrifiée sur fond bleu, figure A
Innocence sacrifiée sur fond bleu, figure B

Le 16 octobre 1984, alors que nous étions devant la télévision, le petit Grégory Villemin, 4 ans, était retrouvé mort, ficelé et visage couvert. Au beau milieu d’un décor froid, brumeux et sinistre, obstrué par d’infinies forêts de sapins, son corps dérivait lentement comme un bois flotté à la surface de la rivière. Même si l’entourage de l’enfant a été maintes fois soupçonné du meurtre, les sordides secrets de famille n’ont pas été élucidés, l’assassin n’a jamais été retrouvé, et depuis 35 ans l’affaire baigne dans une bouillie immonde faite de terreur, de chagrin et de douleur.

Sept ans après Grégory pourtant, alors que nous étions devant la télévision, la jeune Laura Palmer, 17 ans, était retrouvée morte, ficelée et visage couvert. Au beau milieu d’un décor froid, brumeux et sinistre, obstrué par d’infinies forêts de sapins, son corps dérivait lentement comme un bois flotté à la surface de la rivière. L’entourage de l’adolescente a été maintes fois soupçonné du meurtre, et les sordides secrets de famille ont fini par être partiellement élucidés grâce à la clairvoyance de l’agent Cooper qui arriva sur les lieux fort d’un regard neuf, conscient que cette affaire ressemblait à une autre, survenue quelques années plus tôt, et qu’il suffisait de recouper les indices. Ainsi l’assassin de Laura fut identifié par Cooper, c’était un nommé Bob, esprit maléfique échappé d’une dimension occulte où la nourriture favorite des démons est le Garmonbozia, bouillie immonde faite de la terreur, du chagrin et de la douleur des êtres humains.

Pour autant, l’affaire Laura Palmer n’était pas classée. Bob n’existant pas sur le plan matériel, il devait pour s’incarner prendre possession d’un hôte humain. Dès lors, s’exclamer Eurêka Bob a fait le coup ne pouvait marquer la résolution du meurtre et ne faisait que déplacer l’énigme : on ne savait toujours pas qui, parmi les proches de la jeune fille, avait eu le bras armé par Bob (bon, en fait si, on a fini par le découvrir un peu plus tard, mais je ne vais pas tout spoïler, non plus). Dire C’est Bob ne vaut guère mieux que ne rien dire du tout. Car cela revient ni plus ni moins à dire lorsqu’un grand malheur advient Il faut que le Diable y soit, ou C’est le Bon Dieu, C’est la vie, C’est le Destin, C’est la faute à la Malchance, C’est pas moi c’est Satan qui m’a fait faire des trucs… cela revient en somme à invoquer n’importe quelle force métaphysique et métaphorique manipulant en secret les humains et leurs pulsions mauvaises.

Voilà pourquoi je puis affirmer, sans la moindre ambiguïté et cependant sans prendre un risque exagéré : « C’est Bob qui a tué le petit Grégory le 16 octobre 1984, et dans la Loge Noire, derrière le rideau rouge, on se régale encore du Garmonbozia excrété en abondance par toute la famille Villemin et par la population française » . Par cette affirmation je serai toujours moins toxique que Marguerite Duras lorsqu’elle se mêlait de donner son avis, et accusait frivolement la mère, Christine Villemin, du sublime assassinat de son garçon.

La géniale série Twin Peaks de David Lynch, longue variation rêvée, à la fois loufoque et sordide, sur le film noir et donc sur l’essence du mal, est la mère de presque toutes les séries (du moins, les bonnes) qui ont déferlé sur nous au XXIe siècle. Elle a fait son retour inespéré en 2017 pour une saison 3 qui n’expliquait rien du tout, encore heureux, et renchérissait dans l’angoisse poétique. L’ahurissant épisode 8, le plus beau peut-être, révélait (?) comment Bob était libéré à la surface de la terre le 16 juillet 1945 lors de l’explosion de la toute première bombe atomique, dite Gadget, sur le site d’Alamogordo, Nouveau Mexique, explosion réussie qui conduisit le physicien nucléaire Kenneth Bainbridge à prononcer cette phrase historique, « Now we are all sons of bitches » (Maintenant nous sommes tous des fils de pute), mais cette information n’est pas une réponse, c’est une question.

La même année 2017 (hasard ? Je ne crois pas, dirais-je finement, avec un sourire entendu et en enroulant mystérieusement mon index autour de mon menton) l’affaire Grégory faisait elle aussi son grand retour, pour une énième saison, une énième mise en examen (sans suite) d’un membre de la famille et, coup de théâtre, le suicide du juge Lambert qui fit beaucoup pour embrouiller l’affaire au lieu de la démêler.

En 2019 enfin, l’affaire Grégory trouvait non pas sa conclusion mais son accomplissement en devenant à son tour une série télé, et l’une des plus palpitantes qu’on ait vues depuis Twin Peaks : Grégory, série documentaire en 5 épisodes réalisée par Gilles Marchand, qui fut le scénariste de Harry un ami qui vous veut du bien et le cinéaste de Dans la forêt, deux fictions remarquables où déjà planait l’ombre de Bob.

Je pensais que cette série allait m’intéresser, mais non, bien au contraire, elle m’a passionné. Flashback : j’ai vécu l’affaire de 1984 avec la même sidération, le même écœurement et la même curiosité louche que toute la France, en baignant dans les médias de l’époque, télé radio journaux, j’étais lycéen et je lisais en ricanant Zéro, journal bête et méchant. Mais un aspect m’avait totalement échappé, et cet aspect m’est révélé par cette magistrale série : si, trois mois après la mort du marmot, toute la meute (presse, justice, police – toutes trois incarnées par des hommes, ainsi que le public) s’est retournée contre la mère, Christine Villemin, en l’accusant d’infanticide sans le moindre début de mobile invoqué, c’est par l’effet d’un sexisme particulièrement retors. Tous ces messieurs ont estimé, impatientés par le piétinement de l’enquête, que désigner la mère comme coupable donnerait une super histoire ! Et pourquoi ? Ben parce que c’est une femme. Les femmes sont ainsi, vous savez, elles sont méchantes, elles sont folles, elles sont sorcières, elles font un pacte avec Bob et couchent avec lui dans des positions bizarres lors du sabbat dans des lieux de débauche au fond de la forêt et parfois même sur la frontière canadienne. Une chasse aux sorcières, c’est exactement cela qui s’est passé, et la mentalité anti-féministe en filigrane dans cette affaire vient de me saisir 35 ans après les faits, d’autant plus que j’en ai été complice moi-même, vaguement et passivement, puisque moi aussi je trouvais que c’était une sacrée bonne histoire, cette mère qui tue son enfant, un retournement de sens formidable, c’était tragique, c’était Médée, c’était « forcément sublime » comme écrivait la Duras qui aurait mieux fait de la fermer et n’aura réussi à prouver ce jour-là qu’une chose : les femmes, même les brillantes artistes, sont parfois les complices de l’anti-féminisme rampant.

Et maintenant la dernière couche, repliée sur elle-même.

Alan Moore racontait dans Dance of the Gull-Catchers comment il avait pris conscience, après cinq ans consacrés à son livre sur Jack l’Éventreur From Hell, qu’il n’était qu’un chasseur de mouettes parmi des milliers d’autres, c’est-à-dire un détective amateur se piquant à son tour de résoudre enfin l’affaire jamais classée de l’Éventreur (1888) et ne faisant qu’ajouter à la pile sa compilation, sa théorie, une version de plus, une histoire, un sursaut d’excitation à cette inextinguible folie collective, cette passion pour un crime atroce. De la même façon, la série documentaire sur l’affaire Grégory ne fait pas seulement rendre compte d’une folie collective qui agite l’opinion française depuis 35 ans ; elle en est partie prenante, et joue son rôle de brise sur les braises.

C’est ainsi que depuis sa diffusion, les internautes enquêtent, perquisitionnent, recoupent, échafaudent, accusent et dénoncent (dénoncent, surtout, parce que c’est la chose la plus facile à faire en ligne et Internet comme on sait est un tribunal populaire), bref à la faveur de la série qui ranime leur curiosité, ils se montent à nouveau le bourrichon par centaines sur l’Affaire. Et que constate-t-on ? Que nombreux et virulents sont les tenants de la culpabilité de Christine Villemin. Alors même qu’aucun mobile crédible n’est formulable et que son innocence a été matériellement démontrée. Pourquoi alors est-elle la coupable rêvée ? Parce que. C’est une femme, voilà tout (voir plus haut).

Entre un grand mystère qui commence et gna gna gna gna gna

28/11/2019 2 commentaires

Généralement, le matin, je me réveille avec un air dans la tête. Une chanson populaire me revient, toute armée paroles et musique, celle-ci plutôt que mille autres pour des raisons si impénétrables que je préfère penser que le choix de la ritournelle du jour est aléatoire. Je ne m’amuse pas à la prendre pour un oracle, cette chanson ne signifie rien de plus qu’elle-même, l’entonner est juste un signe de bonne santé, comme une érection matinale. Et je fredonne cet air et je le sifflote jusque sous la douche, jusque dans mon bol, jusque sur les trottoirs, jusque dans le bus, jusqu’au soir dans les cas les plus graves.

Sans surprise, les airs en question surgis en demi-conscience des spires de mon hippocampe juke-box proviennent des répertoires que j’ai le plus écoutés au fil de mon existence, ça peut être des Beatles, de Brassens, d’Higelin, de Chet Baker, de Zappa, d’Ella, ou de Bill Deraime. Plus rarement, sans doute par souci de variété au sens Maritie-et-Gilbert-Carpentier du terme, le tube du matin peut être une bizarrerie comme Moi je mange mes godasses des Silver d’Argent, Allons-y chochotte d’Erik Satie, Dimanche des Limiñanas, J’peux point vous l’dire de Ray Ventura, I fink U Freeky de Die Antwoord, Pièce de viande des Trois Accords, I feel pretty de Bernstein ou l’Internationale.

Mais là ! ! Là pendant une semaine, je dis bien UNE SEMAINE, sept jours, je les ai comptés en pleurant, qu’ai-je fredonné au réveil puis pendant de trop longues heures durant la journée ? J’ai fredonné Quelque chose dans mon cœur, scie fatale, insondable niaiserie calibrée en usine pour canaliser les hormones des ados des années 80, susurrée par Elsa, 14 ans au moment des faits mais ce n’est pas une excuse.

Mais pourquoi, juste ciel, pourquoi ? Une chanson que je n’avais pas entendue depuis 30 ans, dont je me moquais à l’époque et à laquelle je n’avais plus accordé la moindre pensée depuis parce que tout de même la vie est courte ?

C’est la faute de Fabcaro. J’ai lu il y a peu son bouquin Like a steak machine où chaque souvenir de sa jeunesse est accompagné en guise de bande-son imprimée d’une chanson contemporaine. Or il cite au détour d’une page Quelque chose dans mon cœur. Et moi, comme un con : Attends oui ça me dit quelque chose c’était qui déjà cette Elsa c’était quoi cette chanson comment ça faisait ?, vite je vais me la réécouter sur Youtube.

J’ai cliqué, et à compter de cet instant, j’étais foutu. J’en ai pris pour une semaine, malheur à moi. J’espère que vous êtes tombés dans mon piège, que vous avez pensé Attends oui ça me dit quelque chose, que vous venez de cliquer sur le lien et que cette diabolique chanson vous est rentrée dans l’oreille pour touiller le fond de votre hippocampe pour faire remonter la pulpe, vous n’avez pas fini de fredonner, ça peut vous durer sept jours comme une bonne crève, ah ah ah je suis bien vengé.

Cependant, trêve de rire démoniaque. Maintenant que la malédiction m’est passée (ce matin je fredonnais sous la douche Il n’aurait fallu de Léo Ferré et c’est un peu plus chic et présentable), je réfléchis à la force de cette terrible chansonnette. Une semaine. Pour déployer un pouvoir pareil, il faut bien que la chanson ait en elle une vérité intrinsèque qu’on ferait bien de ne pas balayer d’un revers de sarcasme. Alors je relis les paroles.

Quelque chose dans mon cœur
Me parle de ma vie
Entre un grand mystère qui commence
Et l’enfance qui finit
Quelque chose dans mon cœur
Fait craquer ma vie
Une drôle d’envie, une impatience
Et la peur que j’oublie qui je suis

C’est pas du Jacques Brel. C’est pas du Brigitte Fontaine. C’est même pas du René Char (dont la poésie est si peu musicale). Mais n’empêche que ça parle. Ça dit quelque chose de l’adolescence, avec des mots simples et pas fiers. Ce n’est pas ridicule. Alors je repense à un film que j’ai adoré l’an dernier, Guy d’Alex Lutz, faux documentaire sur un chanteur populaire déclinant, qui survit sur ses lauriers après 40 ans consacrés à crooner l’amour-toujours. À un moment du film Guy s’emporte contre son interlocuteur qui le filme en le méprisant et, excédé, prononce face caméra cet avertissement, cette phrase-clef, qui résumerait à merveille toute l’histoire mais hélas ferait mauvais effet en tant que pitch : « Ne me prends pas pour un con » .

Ne prenons pas pour une conne la chanson populaire.

La religion nuit gravement

21/11/2019 4 commentaires

Ce matin, rencontre avec une classe de CP-CE1.

« Bonjour les enfants ! Aujourd’hui je viens vous parler de la mythologie grecque. Un mythe c’est une histoire. Une mythologie c’est un ensemble d’histoires qui ont des liens entre elles. Ces histoires-là ont entre 2000 et 3000 ans et on se les raconte de génération en génération parce qu’elles nous font toujours autant rêver, avec leurs héros et leurs monstres, leurs aventures fabuleuses, leurs voyages, leurs batailles, Ulysse, Thésée, Hercule… Je vous ai préparé une petite pile de livres, de contes, de romans, de bandes dessinées, et même de musiques, parce que ces histoires ont pris toutes les formes pour arriver jusqu’à nous, on verra bien ce que j’aurai le temps de vous raconter ! »

« La mythologie grecque a laissé de solides traces dans notre manière de voir et de dire le monde, puisque nous continuons à parler du chant des sirènes, du travail des titans, du cheval de Troie, du fil d’Ariane… Et ce beau centre culturel où nous nous trouvons, pourquoi croyez-vous qu’il s’appelle l’Odyssée ? Mais commençons par le commencement. Les Grecs avaient de nombreux dieux, et puis de demi-dieux, de héros, de rois… »

Une main se lève.

« Oui ? Tu veux dire quelque chose ?

– De nombreux dieux ce n’est pas possible. Il n’y a qu’un seul Dieu.

– Ah, bon ?… Alors ça, hein… On ne va peut-être pas rentrer dans cette discussion mais disons que certaines personnes sur terre croient à un dieu unique, on les appelle les monothéistes, d’autres croient à plusieurs dieux, on les appelle les polythéistes, et c’était le cas des Grecs. Ils ont imaginé que les dieux étaient très nombreux, qu’ils vivaient entre eux par familles et se mêlaient de la vie des hommes depuis leur ville, qui s’appelait l’Olympe. »

Une main se lève. Je commence à transpirer.

« Dieu n’habite pas dans une ville. Il est partout.

– Euh oui en quelque sorte. Mais tu sais, les religions, toutes les religions, se représentent les dieux d’abord en observant la nature. Un dieu est une explication à un phénomène naturel. Et les Grecs, tu vois, ils observaient cette immense montagne, à l’horizon, le Mont Olympe, ce phénomène naturel qui les dominait, qui semblait immense, inaccessible pour les hommes, et c’est pour cela qu’ils en ont conclu que les dieux habitaient là-haut. Et ils avaient des dieux pour tout ce qu’ils observaient dans la nature. La mer qui les entourait ? C’était le dieu Poséidon ! Le vent qui souffle ? C’est le dieu Éole ! Un éclair dans le ciel ? C’est une foudre lancée par Zeus ! On tombe amoureux, parce que cela aussi est un phénomène naturel, d’ailleurs très curieux à observer ? C’est un coup de la déesse Aphrodite ou du dieu Eros ! On se marie ? C’est la déesse Héra ! (Remarquons d’ailleurs comme c’est amusant, l’amour et le mariage sont attribués à deux déesses distinctes, une charmante jeune fille et une mégère…) On meurt, autre phénomène naturel très courant mais moins agréable ? C’est le dieu Thanatos ! Et ainsi de suite, tu comprends le truc ? Bref, chez les Grecs il y avait… »

Une main se lève. Je commence à transpirer beaucoup.

« Quand on meurt on va soit en enfer soit au paradis.

– Oui bon l’enfer est une bien plus vieille invention que le paradis, ce qui fait que les Grecs connaissaient l’enfer, c’était le royaume des morts gardé par Hadès, mais en revanche ils n’avaient pas encore inventé le paradis. Et c’est ainsi que pour les Grecs… »

Une main se lève. Je dégouline de sueur.

« Si on veut aller au paradis il faut faire ce qui est bien pour Dieu.

– Beuh peut-être si tu le dis mais c’est pas du tout de ça que je voulais vous parler, tu sais j’ai là sous la main plein de merveilleuses histoires qui font peur et rêver et rire et réfléchir et qui sont un peu plus compliquées que « ça c’est bon ça plaît à Dieu je file direct au paradis », je te parle d’un monde imaginaire grouillant de créatures bonnes ou méchantes ou entre les deux selon une infinité de nuances… »

Une main se lève. Je suis en nage.

« Il y a aussi les anges. Ce sont les anges et les démons qui essaient de nous influencer mais il faut écouter les anges. »

Les conversations se sont poursuivies sur ce mode jusqu’à l’heure de la fin de la rencontre où j’ai pu m’éponger. J’ai réussi à parlé un peu d’Ulysse, mais pas d’Hercule ni de Thésée, je n’ai ouvert aucun des livres que j’avais préparés, pas eu le temps. Nous sommes en 2019 et la religion a gagné les esprits des enfants de l’école dite laïque gratuite et obligatoire. Désormais, lorsqu’on parle de « dieux », on a de bonnes chances de tomber sur un enfant de CP/CE1 qui répond « Dieu » avec un D majuscule dans ta gueule en ayant l’air de savoir de quoi il parle, comme tous ceux qui en parlent, quel que soit leur âge. Ce qui fait qu’il devient difficile de transmettre ces belles histoires multimillénaires. Peut-être même que le différentialisme politiquement correct ira bientôt jusqu’à déconseiller formellement de parler aux enfants de mythologies, sous prétexte que cela froisserait la sensibilité des croyants. Ou celle des moralistes, puisque par ailleurs c’est rempli de viols et de meurtres.

J’en suis fort triste, inquiet et désemparé. S’il n’y a plus de place disponible dans les cerveaux des enfants pour les travaux d’Hercule, les voyages d’Ulysse ou même les amours bizarroïdes de Zeus, alors la religion est criminelle. La religion, en assénant ce qui est vrai, tue le plaisir d’entendre ou de raconter des « histoires », plaisir qui se situe dans la zone floue entre le vrai et le faux. Il me semble que les enfants savaient cela d’instinct, autrefois, et visitaient ladite Twilight Zone sans difficulté ni dommage, ils avaient le visa. La religion refuse le visa, paralyse une part d’émerveillement, une part d’imagination, une part d’intelligence, et une part de joie. La religion rend idiot. La religion tue et on devrait imprimer cet avertissement sur les emballages des livres sacrés comme on le fait pour les clopes.

Je me souviens de ces paroles de Michel Hindenoch, que je m’enorgueillis d’honorer comme mon maître, à l’époque où il présentait son spectacle inspiré de l’histoire du Minotaure :

« J’aime les mythes parce que ce sont des histoires qui nous dépassent. Ils nous relient à la naissance de l’humanité. Ils mettent en œuvre en nous une vertu précieuse et si rare aujourd’hui : la croyance. Depuis la nuit des temps, elles parlent de ce qui vit en nous, et aujourd’hui encore elles ne nous trompent pas. La raison et le savoir dont nous sommes si fiers ont étouffés notre capacité de croire, c’est à dire de faire confiance. Et notre monde est devenu craintif et avare. »

Ces paroles datent de 1992. Il y a près de 30 ans, on pouvait se permettre comme le fait Hindenoch de dénoncer le rationalisme comme l’ennemi mortel de l’imagination. Aujourd’hui on serait tenté de dire que cet ennemi impitoyable, c’est plutôt la religion. Peut-être que la situation s’est compliquée en 30 ans et que la partie ne se joue plus entre deux adversaires, mais trois ?

Il s’en fallut de peu mon cher que cette putain ne fût ta mère

30/09/2019 un commentaire

Mesdames, messieurs, et surtout mesdemoiselles car « les jeunes filles me comprendront mieux et cela me console, tant il est évident que mon histoire sera entendue par les jeunes filles plus souvent que par les maris » ,

Amis de la littérature et/ou du spectacle vivant et/ou du sexe et/ou de moi-même, vous avez rendez-vous avec les quatre à la fois pour deux représentations à Grenoble, le vendredi 18 octobre et le samedi 14 décembre 2019.

Trois filles de leur mère, notre spectacle théâtral et musical, sera ce jour-là donné pour la première fois (et cet autre jour, pour la seconde, voire pour la deuxième fois). Nous en nourrissons trac et excitation. Je prends le risque délicieux de porter à la scène le chef d’œuvre de Pierre Louÿs, roman pornographique, choquant, gigantesque, cru, outrancier, scandaleux, obscène, blasphématoire, lyrique, sentimental, libre, désopilant, tétanisant, joyeux, tragique et magnifique, et je mène l’aventure avec deux complices aussi intrépides que moi : Stéphanie Bois qui incarne faut voir comment les cinq personnages féminins, et Christophe Sacchettini qui nous accompagne de musique, nous commente sans un mot, nous observe, nous câline, nous exalte ou nous console. Quatrième acolyte : Adeline Rognon qui a bien voulu réaliser pour nous le superbe visuel rouge et noir ci-dessus.

Hein ? Je sens que je t’ai perdu, lecteur chéri, il y a une dizaine de lignes, tu as trébuché, beugué, cessé d’être attentif dès le premier épithète, juste après le mot roman… Quoi quoi, pornographique, ai-je dit ? Suis-je sûr de mon fait ? Même pas érotique ? Bah, la nuance est spécieuse, comme l’avait souligné en son temps Jean-Louis Bory(¹) et tout ceci en somme c’est de l’amour, d’ailleurs si ce n’était pas le cas je perdrais mon temps à t’en parler et toi le tien à m’écouter. Cette œuvre à nulle autre pareille, publiée pour la première fois à titre posthume en 1926, palpite désormais dans le domaine public, aussi pour t’en rendre compte tu peux la lire (si tu n’as pas froid au cerveau, au coeur et au bas-ventre) en deux clics sur Wikisource.

Toutefois, à ma connaissance, après avoir farfouillé la mémoire en ligne, rien de tel qu’une adaptation scénique n’a jamais été tenté – à part quelques lectures d’extraits. Nous avons donc entrepris avec une fraîche inconscience un travail casse-gueule mais surtout parfaitement inédit, et pour cause, puisqu’a priori impossible. Une personne interloquée, qui avait lu l’œuvre originale, m’a posé la question de bon sens : comment peut-on ?

Je lui ai répondu que l’on peut seulement sous réserve de réunir quatre conditions :

1) Être « complètement maboul » comme dit l’un des personnages à la fin du roman et à la fin de notre spectacle ;

2) Ne pas vouloir laisser la pornographie à Youporn, de même que Clémenceau considérait que « la guerre est une chose trop grave pour être confiée aux militaires » , et être conscient que le mouvement est double : rendre le porno à la langue poétique c’est également rendre la poésie à ce qu’elle devrait être, mais là-dessus je ne m’étends pas, je te laisse réfléchir ;

3) Disposer de l’interprète idéale – Stéphanie, je le dis tout de go, est géniale. Elle s’empare avec grâce et empathie de chacune de ces trois aimables filles de pute et de leur mère, et elle fait bien mieux qu’assumer leurs paroles de femmes, elle les revendique. Je n’aurais jamais mené ce projet à bien si Stéphanie ne m’avait déclaré que selon elle ce texte est féministe, dans la mesure où les personnages féminins sont des sujets, maîtres de leurs désirs, tandis que le pauvre narrateur masculin a beau jouer le mariole sans discontinuer pour ne pas perdre la face, il ne décide de rien, c’est lui l’objet. Je n’ignore pas que cette façon de lire et de dire le texte, au siècle de #metoo et #balancetonporc sera archi-polémique (car c’est tout de même un homme qui écrit ce récit, un homme qui raconte : la femme « libre » est un fantasme d’homme au même titre que la femme « soumise » ), d’accord, venez polémiquer, on vous attend ;

4) Se fixer des règles strictes de mise en scène : tout le monde reste habillé, personne ne se touche, chaque mouvement est soigneusement chorégraphié.

Et c’est ainsi, après un nombre d’années de travail discontinu que je ne révèlerai pas (on a beau mimer en public une série de coïts aux positions variées, on a sa petite pudeur) que vous êtes conviés à la création, le 18 octobre chez Christophe Sacchettini, au 170 galerie de l’Arlequin à Grenoble, 5e étage, app 8506. Réservation indispensable puisque la jauge est limitée à 25 spectateurs : tofsac@mustradem.com ou 06 31 36 54 05. N’oubliez pas de vous munir de quelques euros à glisser dans le chapeau ou à jeter à la gueule des artistes, et d’un petit mange-mange à partager pour qu’on puisse s’engueuler la bouche pleine.

Puis re-création chez Mademoiselle Marilyne Mangione le samedi 14 décembre, dans le studio Artère, coordonnées ici.

Strictement interdit aux moins de 18 ans, il va de soi. Ne venez pas avec vos enfants ni votre neveu ado même s’il est très éveillé pour son âge.

Bien. À présent que nous avons réglé les questions pratiques et que nous avons rappelé que ce spectacle ne ressemble à rien et que si vous le loupez vous vivrez tout le reste de votre vie avec la mélancolie d’une chose qui vous manque sans être capable de la formuler, en post-scriptum le Fond du Tiroir va pouvoir faire ce qu’il fait d’habitude, c’est-à-dire se complaire en soliloque, réfléchir en direct tic-tac-tac sur son clavier, pondre un développement que tu liras seulement si tu as encore faim, ami lecteur.

Voici un extrait de l’une des adresses au public émises par le pauvre narrateur de Trois filles de leur mère, représentatif de l’humour et de la provocation presque candide qui traversent ce texte :

Comme je suis également éloigné de l’esprit sadique et du moralisme presbytérien qui se partagent la société, ce que je vais dire maintenant n’est que l’expression d’un sentiment personnel et risque de déplaire à tout le monde…

Cette phrase écrite il y a plus de cent ans, ce constat du partage de l’opinion entre les sadiens et les moralistes, me semble plus d’actualité que jamais.

Contextualisons : j’ai découvert Trois filles de leur mère à l’âge de 20 ans. J’en ai été foudroyé. Louÿs est 100% écrivain et 100% érotomane, j’avais là un livre à 200% qui m’explosait entre les doigts et dans les yeux, me révélant le sexe et la littérature.

J’ai eu longtemps l’envie d’écrire un beau livre érotique. L’ambition me semblait naturelle tant le sexe, moteur capital, occupe une part majeure de notre activité émotionnelle – mais cette ambition littéraire naïve s’est émoussée au fil du temps et de mes lectures de Louÿs : essayer de faire mieux ou ne serait-ce qu’aussi bien que lui est peine perdue, c’est un peu comme rêvasser de la saga de science-fiction qu’on aimerait écrire et puis lire Dune, ok merci bonsoir, je vais me coucher avec un bon bouquin ça vaudra mieux pour tout le monde. Mieux valait se contenter de lire les livres 200% de Louÿs, voire à la limite, tiens, lançons l’idée pour déconner ah ah, de les monter sur scène (il m’est toutefois resté de mes ambitions érotiques un charmant ouvrage publié il y a dix ans avec Marilyne Mangione, ABC Mademoiselle).

À l’époque de ma découverte, et sans nul doute encore aujourd’hui, l’auteur qui représentait le nec plus ultra de la littérature érotique, c’était Sade. Après Apollinaire et les surréalistes, puis avec Blanchot, Bataille, Pauvert, Foucault, Sollers, etc., les intellectuels encanaillés faisaient tomber comme à Gravelotte les éloges sur le Marquis. Lire Sade, c’était s’affranchir. Je me souviens d’un ami de lycée (j’étais lycéen dans les années 80) qui m’avait montré son exemplaire chiffonné de La Philosophie dans le boudoir les yeux brillants, m’affirmant qu’il préférait ça à Playboy.

Donc j’ai lu Sade presque comme on se plie à un rite d’apprentissage, et bien sûr j’ai senti l’onde de choc, le vent du boulet. Sade est là, nous fait de l’effet, on ne peut passer son chemin en sifflotant comme s’il n’avait pas existé. Pourtant je n’y trouvais pas mon compte. Il m’a fallu, pour comprendre et formuler pourquoi je n’aimais pas Sade, goûter à Louÿs, plusieurs années plus tard. La vision du sexe donnée par le premier est une source d’horreur, violente, cruelle, inhumaine ; par le second, une source de joie. À quoi tient la différence ? À cette raison suffisante énoncée par Stéphanie, chez Louÿs les femmes sont des sujets. Chez Sade, elles sont des objets (de même d’ailleurs que les hommes violés, ce n’est pas une question de genre).

Attention : je suis loin de nier que Sade demeure un auteur politique essentiel. Français, encore un effort si vous voulez être républicains ou le Dialogue entre un prêtre et un moribond sont des brûlots indispensables à l’histoire et l’identité politiques françaises (tandis que de ce point de vue, Louÿs n’a strictement aucun intérêt – il était même anti-dreyfusard, c’est dire si on se branle de ce qu’il pensait). N’empêche que l’irréductible partage des eaux est là : chez Sade on fait l’amour avec des objets, chez Louÿs avec des sujets. Chacun son truc mais moi je préfère avec un sujet, et c’est pourquoi, traitez-moi de sentimental, je considère que les romans si indécents de Louÿs sont des romans d’amour – l’amour dans le meilleur des cas se fait entre sujets (2).

Je me suis presque engueulé avec Christophe (sauf qu’avec Christophe on ne s’engueule pas, on discute) le jour où, débattant des enjeux de notre spectacle, j’ai proféré que Louÿs était un poète, un écrivain plus important que Sade qui à côté de lui faisait figure de laborieux graphomane malade monomaniaque. Christophe m’a dit laconiquement « Ne raconte pas n’importe quoi » . Christophe est de ces intellectuels sadiens.

Et c’est là que je reviens à la citation ci-dessus : Comme je suis également éloigné de l’esprit sadique et du moralisme presbytérien qui se partagent la société… Sade était le grand ennemi dudit « moralisme presbytérien » , il en faisait une affaire personnelle, le blasphème est pour lui une fin en soi, on a l’impression que Sade n’écrit que contre la religion, contre la morale chrétienne, contre Dieu, et sans cet adversaire à sa démesure son œuvre s’effondrerait comme un château de carte. En tant qu’ennemi du christianisme, il est encore chrétien (exactement comme Bataille). Voici mon hypothèse : un siècle plus tard, Louÿs est un écrivain post-sade et post-chrétien qui n’a pas à mener le combat sadien contre la religion, car le christianisme a été remisé à sa place, l’Église et l’État sont séparés, la République est laïque… Louÿs peut donc se présenter comme un individu éloigné des deux forces faisant désormais jeu égal dans la société du débat démocratique, l’esprit sadique et le moralisme presbytérien. Louÿs habite une utopie, celle où j’ai grandi, je crois : la religion n’étant plus le cadre rigide de pensée, le sadisme et le moralisme sont des idées, des sujets, des débats contradictoires, puisque rien n’est sacré.

2019 – la religion, et par conséquent le moralisme presbytérien ont fait un retour en force que nous ne pouvions prévoir il y a 30 ans. L’utopie était une parenthèse à présent refermée et l’époque est hérissée, violente, cruelle, inhumaine. Sadique ? Sade est-il à nouveau d’actualité ? Louÿs est-il ringard ?

Venez en discuter avec moi. Vendredi 18 octobre / samedi 14 décembre, 20h30.

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(1) – Bory à la tribune du Masque et la Plume en 1976, à propos de l’Empire des sens d’Oshima : « Je refuse la distinction entre sexuel, érotique et porno et j’aimerais qu’on y revienne un jour sérieusement. Pour moi, il y a du porno, un point et c’est tout. C’est seulement une question de clientèle ! Lorsque c’est pour les travailleurs immigrés, pour les miséreux sexuels de la rue Saint-Denis, c’est laid, c’est bas, c’est con, [c’est porno] et c’est bien assez bon pour ces gens-là. Mais quand il s’agit des cadres moyens et supérieurs qui descendent les Champs-Elysées le samedi soir, alors on baise sur du Mozart avec des lumières à la Georges de La Tour, ou quand on fait des fellations sur une cantate de Bach, c’est érotique. Mais la paire de fesses est la même ! »

(2) – Lu entre temps La passion de la méchanceté, sur un prétendu divin marquis, le pamphlet de Michel Onfray contre Sade (éd. Autrement, 2014). Comme d’hab, Onfray me réjouit par son brio de vulgarisateur et d’archéologue qui prend la peine de remonter aux sources (il met en évidence comment le culte de Sade, complet de toutes ses indulgences et fascinations, est né de la préface à ses œuvres, lyrique et gorgée de contre-vérités historiques rédigée par Apollinaire en 1909) et m’exaspère par son acharnement de bull-terrier contre ses têtes de Turc habituelles, Freud, les surréalistes, Sartre, Mai 68, les structuralistes…

Apollinaire en 1909 : « Le marquis de Sade, cet esprit le plus libre qui ait encore existé (…) Il aimait par-dessus tout sa liberté. Tout, ses actions, son système philosophique, témoigne de son goût passionné pour la liberté dont il fut privé si longtemps. » Onfray en 2014 : « Sade n’aimait pas par-dessus tout la liberté, mais sa liberté, dût-elle se payer du prix de l’asservissement total de la planète (…) La théorie philosophique à laquelle Sade associe son nom est l’isolisme, pas l’altruisme… Sade est libertaire pour lui mais dictatorial pour tout ce qui n’est pas lui (…) L’isolisme coupe le monde en deux : forts et faibles, maîtres et esclaves, libertins et sentimentaux, prédateurs et victimes, loups et chiens, aristocrates et populace, criminels et sacrifiés, violeurs et violés, assassins et assassinés, riches et pauvres, Juliette et Justine – autrement dit Sade et le reste du monde (…) Dès lors cet homme triomphe moins en libérateur du genre humain qu’en dernier féodal royaliste, misogyne, phallocrate, violent. » Onfray conclut son livre par ces mots qui paraphrasent à merveille l’idée que je me fais ci-dessus de la dissemblance radicale entre Sade et Louÿs, même si c’est Charles Fourier qu’Onfray choisit ici d’opposer à Sade : « Restait alors, sur ce champ de bataille encore fumant, la formidable perspective de construire à nouveau. Pour en finir vraiment avec le judéo-christianisme, y compris avec sa formule gnostique sadienne, l’heure n’est plus à une érotique nocturne, mortifère, thanatophilique, mais à une érotique solaire. La guérison de la maladie judéo-chrétienne ne consiste pas dans l’inoculation du mal sadien, un dommage plus grand encore, mais dans la construction d’un éros libertaire et léger, réellement post-chrétien.« 

Vogel (en allemand ça veut dire oiseau)

25/09/2019 Aucun commentaire

« Darei l’intera Montedison
Per una lucciola. »
Pier Paolo Pasolini

J’ai la joie et la fierté de porter à votre attention un beau geste, un fiévreux travail collectif auquel j’ai prêté la main. Une chanson engagée. Écologiste évidemment, dans quoi d’autre s’engager de nos jours. Ça s’appelle presque Vogel sauf que c’est une chanson française, pas allemande, donc ça s’appelle Vos gueules.

L’initiative en incombe à Norbert Pignol, qui m’a dit un beau jour : Voilà la musique, voilà le sujet, tu me fais un texte ? Oui d’accord je fais. Pour autant je ne considère pas que c’est un travail de commande, je revendique tout à 100% voire davantage et c’est pour ça : joie et fierté.

Je ne m’étendrai pas, ce serait inconvenant, sur le boulot que ce poème chanté m’a réclamé, mais en gros il me faut autant de ratures pour cinq couplets et cinq refrains que pour cinquante pages de prose. Renfermer autant de sens et d’émotion qu’il est possible dans quelques pieds consiste à compresser de façon tellurique une veine colossale de charbon pour découvrir et dépoussiérer un infime diamant. Je ne suis pas mécontent de quelques vers – tiens, voilà un octosyllabe qui a de la (vos) gueule (s) : L’économie est un linceul.

Ci-dessous la description publiée sur Youtube, et les paroles.

Vos gueules est une œuvre collective créée sans un rond en juin et juillet 2019 en réponse à l’urgence climatique et à l’immobilisme, inconscient ou criminel, des pouvoirs publics.
Vos gueules est un cri de rage tout ce qu’il y a de calme, une décharge punk on ne peut plus douce, une éructation qui vous caresse le creux de l’oreille, une beauté mais pas commode, une lady malpolie.
Vos gueules est le fruit de la collaboration de quatre artistes, Leïla Badri, Norbert Pignol, Fabrice Vigne, Nicolas Coulon, qui vivent dans le même monde que les autres, tous les autres, même ceux du G7, puisque nous n’en avons qu’un sous les pieds.
Vos gueules est né à la suite d’une indignation et d’un entrefilet titré Gattaz d’Échappement dans le Canard Enchaîné du 26 septembre 2018, que pour mémoire on peut relire d’un clic.
Vos gueules est un hymne lâché en plein air pratiquement un an après le déclic, le 20 septembre 2019, jour de la Grève Mondiale pour le Climat.
Vos gueules est une brutale injonction, une énergique invitation à la fermer au lieu de dire des conneries. Mais quel en est au juste le destinataire ? Vos gueules qui ? Vos gueules les robinets d’eau tiède (car l’eau est empoisonnée), les pompeurs d’air (car l’air est vicié) et les distributeurs de langue de bois (car le bois se consume, en Amazonie ou ailleurs).
Vos gueules les (ir-)responsables politiques décrédibilisés, les communicants d’entreprises véreux, les médias asservis aux publicitaires, qui tous tiennent le même discours écrit dans les mêmes lobbys. Vos gueules les dévots de la Sainte Croissance à l’heure où décroît la Nature elle-même.
Vos gueules est une chanson écrite, réalisée et clipée entre deux canicules….

Leïla Badri : voix
Norbert Pignol : composition, accordéon, mixage
Fabrice Vigne : texte
Nicolas Coulon : clip

Remerciements : Loïc Lefebvre, Sebastien Pintus, Alexandre Mignotte, BoHoC-Prod., MusTraDem, Le Fond du Tiroir.

PAROLES

I
Tiens, une abeille est morte sur le chemin
N’était pas assez forte, une de moins
On n’arrête pas le progrès

Vois, une abeille est morte sur le talus
Un vent mauvais l’emporte, une de plus
Hécatombe dans les près

Une ruche un essaim une colonie
La nature s’évanouit
Et pourquoi ? Pour qui ?
L’économie est un linceul
– ceul

Le rendement est excellent
Pesticid’ génocid’ dernier bilan
La croissance, l’élan
Comment vous fair’ fermer vos gueules

II
La nouvelle est tombée dans les journaux
La terre est polluée et l’air et l’eau
Moi-même je m’sens un peu patraque

Mes poumons asphyxiés mon cœur ma peau
Ces poisons dans mon nez dans mon cerveau
Je crois que tout se détraque

Heureusement d’un clic adieu les soucis
Je change de rubriqu’ je lis
Page économie
Les bonnes nouvelles, ici les seules
– seules

Fusions acquisitions la bourse avance
Profits et jetons de présence
Bon pour la finance
Comment vous fair’ fermer vos gueules

III
Hier c’était l’amiante ou le tabac
L’important c’est la vente pas le débat
La vérité nuit au commerce

Aujourd’hui le diésel le nucléaire
La joie du matériel et son enfer
Les jolis mensonges nous bercent

Ils ont tant changé de noms au fil des âges
« Communication », « décervelage » « Éléments d’langage »
Publicité slogans jingle
– gle

Et dans ses mille bouches tourne la langu’ de bois
Propagande sans foi ni loi
Tu comprends pourquoi
Je rêve de leur péter la gueule

IV
Tiens une espèce est morte, une de moins
Éléphant lion cloporte, moineau dauphin
Tombe la sixième extinction

Vois, une espèce est morte, une de plus
Toi, comment tu te portes ? Pas pris, pas vu
Prédateur ultime attention

Les affaires continuent jusqu’au dernier jour
Air climatisé dans la tour
En bas au secours
Chacun pour soi ça meurt ça gueule
– gueule

Valeur en hausse vos bénéfices nets
Valeur en berne la planète
Je tir’ la sonnette
Avant qu’ça nous pète à la
Gueule

V
Double intox par un double canal
Fumée qu’on inhale
Et sornettes dans le mental
Bouillie fatale
On mâche on avale on dég…

Brûl’ la terre, fond la glace
Pendant que vous recomptez vos liasses
Mais peut-êtr’ qu’avant que tout casse
On ira sur place
Et on vous fermera vos…

Mais peut-êtr’ qu’avant que tout se casse
On ira sur place
Peut-être qu’alors ce jour-là
Peut-être qu’une bonne fois on vous les fermera
vos…
Gueules

Si jamais il en existait la moitié d’une

20/09/2019 un commentaire

Ces derniers temps, j’ai la chance fragile et inespérée (je ne vais pas vous raconter ma vie) de trouver quelques occasions de discuter avec mon vieux père. On cause de ceci, de cela. Forcément, il en vient à me raconter des souvenirs de quand il était petit et forcément, c’est ce que je préfère.

Il a été élevé, il y a 75 ans et mèche, par une tante, soeur de son père, paysanne de montagne qui avait perdu son mari à la guerre de 14 et son fils en bas âge. Tout le monde l’appelait Tante dans le village où elle était connue pour sa grande générosité et son langage de charretier, mélange fort pittoresque qui vaut naturellement beaucoup mieux que le contraire (langage châtié et coeur sec).

Entre autres excentricités, elle fleurissait les tombes des autres, giflait ses chèvres si jamais elles se montraient plus têtues qu’elle, nourrissait les mésanges l’hiver et les engueulait vertement le printemps venu quand elles revenaient manger ses semis. Elle jurait beaucoup, en toutes circonstances, notamment à base de « Fumier ! » ce qui est cohérent avec son mode de vie, mais elle avait un juron de prédilection, plus sophistiqué que les autres, qu’elle ne sortait que dans les grandes occasions, quand elle se faisait mal, ou le dimanche, et qui impressionnait beaucoup mon père enfant :

Pûta de Sinta Virza si n’ya yi aou man la maïta d’ina !

Ce qui veut dire, dans le patois fleuri de la Matheysine (dont est issu, je le rappelle au passage, le mot Giètes) :

Putain de Sainte Vierge si au moins il y en avait la moitié d’une !

La richesse de ce juron, si plein d’images, de nuances, de bizarreries (qu’est au juste une moitié de vierge ?), d’humour, de blasphème et pourtant d’espoir métaphysique diffus (si jamais…), a fait ma journée, comme on dit. Et il m’a remis en tête que, parmi tous les articles que j’ai publiés au Fond du Tiroir ces dernières années, celui dont je suis le plus fier est celui consacré à la Vierge Marie, parce que je suis fier de ce qui m’a demandé du boulot, je suis toujours fier d’avoir fait ce qu’il fallait faire en transpirant (du cerveau), c’est mon côté crypto-chrétien, Car lorsque nous étions chez vous, nous vous disions expressément : dans la peine et la fatigue, nuit et jour, nous avons travaillé pour n’être à la charge d’aucun d’entre vous et quand nous étions chez vous, nous vous donnions cet ordre : si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus, deuxième épître de Paul aux Thessaloniciens, 3:8-10.

J’ai donc plaisir à rediffuser cet article de fond, à lire ou relire sous ce lien.

Numérique ta mère

09/09/2019 un commentaire
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Nous passons notre vie dans le numérique. Je suis en train d’écrire sur mon blog, et quand j’écris ailleurs c’est dans des mails ou sur Facebook, et si je travaille sur mon roman c’est d’abord sur mon écran. Quand ai-je écrit une lettre, une vraie lettre, pour la dernière fois ?

Mais le livre ? Le livre au moins, le livre échappe-t-il au numérique ? Chez moi, oui, puisque je ne lis pas ce qu’on appelle de livres numériques.
Je me souviens d’une conférence il y a 30 ans où Umberto Eco prophétisait « Le numérique va remplacer les livres que l’on consulte mais pas les livres que l’on lit » . Je crois que rien depuis 30 ans n’est venu lui donner tort, mais je suis obligé de constater que je consulte de plus en plus et lis de moins en moins. Suis-je représentatif à moi tout seul d’un peuple entier de consulteurs qui ne sont plus lecteurs ? Je passe mon temps connecté et j’ouvre moins de livres et je peux toujours prétendre que c’est à cause de la journée qui s’obstine à ne compter que 24 heures soit 1440 minutes…
Sur ma table de chevet, toutefois : L’assassinat des livres par ceux qui oeuvrent à la dématérialisation du monde (L’Echappée, coll. Frankenstein, 2015), fort volume en vrai papier, aux contributions nombreuses et variées. Parmi lesquelles, celle de Jean-Luc Coudray qui écrit :
« Le livre numérique n’est pas un livre […] il n’est que l’image d’un livre. […] Programmer la disparition du livre en le remplaçant par une image, c’est détruire l’objet qui nous a civilisés. »
Je referme le livre, je lève les yeux pour digérer et j’évite de les poser sur un écran. Sur mon écran, des icônes m’attendent : un dossier, une feuille de papier. Des souvenirs d’objets réels.
Fétichisation de l’icône et disparition du réel… Voilà qui me fait furieusement penser à la première thèse de la Société du spectacle de Guy Debord :
« Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. » Le numérique serait donc le parachèvement non de l’histoire de l’écriture, mais du spectacle, qui était lui-même l’accomplissement du capitalisme.
Et puis aujourd’hui, comme si je poursuivais une conversation, je lis sur lemonde.fr (je ne lis plus Le Monde, je lis lemonde.fr, car un quotidien ça se consulte) une belle interview d’Alain Rey, qui est mon héros :
« Franchement, c’est gravissime. Je pense qu’il n’y a pas de progrès sans catastrophe. Si on prend les choses dans leur dimension historique, le virage du numérique est aussi important que l’apparition de l’écriture. Or, l’apparition de l’écriture a été un immense progrès et en même temps une catastrophe. En Afrique, des civilisations pleurent de ne plus être des civilisations orales. Avec le numérique, je ne vois que des catastrophes : la fin de la lecture, l’imbécillité programmée, l’infantilisme. »

Dieu est amour

03/09/2019 un commentaire

J’aimerais penser à autre chose mais je pense encore à cette fiction si envahissante et toxique : l’idée que nous nous faisons de Dieu. Il se trouve que je suis de passage à Lyon, à la fois ville de Mgr Barbarin (le fameux distributeur de pardon aux prêtres pédophiles parce que « Dieu merci les faits sont prescrits » , cf. dessin de Coco ci-dessus) mais également ville où, le jour même de ma présence (ne me cherchez pas, j’ai un alibi), quelque abruti, la cervelle ravagée par ce funeste cocktail, drogue plus religion, a agressé des passants dans une station de bus, armé d’un couteau et d’une pique à barbecue. Bilan un mort et huit blessés parce que ce pauvre type entendait dans sa tête des voix lui enjoignant à venger Dieu insulté. Par ailleurs bien sûr Lyon est une très belle ville.

Bref, je rumine. Si vous souhaitez ruminer avec moi, je vous invite à tenter un syllogisme théologique.

Prémisse 1 : « Il n’existe pas d’amour, il n’existe que des preuves d’amour. » Aphorisme passe-partout et cependant fertile, dû à Pierre Reverdy quoique systématiquement attribué à Jean Cocteau parce que celui-ci a été le premier à citer (dans une préface au roman d’un troisième larron) cette phrase chipée à un autre, et parce qu’énoncer une citation c’est toujours un peu répéter ce qu’a dit le perroquet précédent. Toujours est-il que Cocteau s’empressait d’ajouter dans ladite préface : « Phrase admirable et qui peut se traduire en d’autres domaines. » On ne va pas se gêner.

Prémisse 2 : « Dieu est amour. » (Première épître de Jean, chapitre 4, verset 8)

Conclusion : « Il n’existe pas de Dieu, il n’existe que des preuves de Dieu. »

C’est ainsi que de dangereuses personnes pleines de foi agissent sous le coup des preuves de Dieu, que celles-ci prennent la forme d’un acte judiciaire (la prescription d’un crime) ou bien de voix entendues au fin fond d’une cervelle droguée.

Et maintenant voici l’heure de notre toujours populaire rubrique Actualité du spam, sans pour autant changer de sujet. Car la Providence dont les voies sont impénétrable m’envoie à point nommé le mail d’un expéditeur inconnu. Son adresse qui surgit sur mon écran, loeuvrededieu@gmail.com, m’incite à lire le corps de son message (lisez, ceci est mon corps) avec la plus grande attention.

Bonjour cher Bien aimé
Je sais que mon message sera d’une grande surprise quand tel vous parviendra. C’est vrai que vous ne me connaissez pas et moi aussi, je ne vous connais pas, mais j’ai trouvé votre adresse mail à travers mes recherches sur le net, il ne faudrait pas que cela vous soit étrange, je vous présente toutes mes excuses, j’espère avec prière que tout va bien chez vous et votre famille. Je suis Mme Jacqueline Jeanne PERE de nationalité française consultante au Bénin d’où j’ai servi pendant 12 ans en bref, En fait, je souffre d’un cancer de l’œsophage qui est en phase terminale, mon médecin traitant mon informé que mes jours sont comptés du fait de mon état de santé. Je suis hospitalisée à LONDRES en Angleterre à l’adresse : 639 Harrow Road Kensal Green où je vis ces dernières heures à cause de mon état de santé. J’envisage, vous faire don de ma fortune d’une somme importante pour que vous puissiez réaliser des projets humanitaires (Aide aux personnes vulnérables tel que : les enfants de la rue, les orphelins, les démunies sans-abris, etc.) je vous prie d’accepter cela, car c’est un don que je vous fais, et cela, sans rien demander en retour. NB : répondez-moi sur mon adresse mail loeuvrededieu@gmail.com pour que je vous mets en contact avec mon notaire pour le transfert des fonds sur votre compte. Que Dieu vous accorde son salut. [c’est moi qui souligne]
Mme Jacqueline Jeanne PERE

CQFD, ouais. Je pourrais en rester là mais ma passion irrationnelle du spam m’incite à gougueler l’adresse de l’hôpital où cette pauvre Jacqueline, mécène riche mais généreuse, agonise : 639 Harrow Road Kensal Green. On trouve à cette adresse l’Hostel 639, l’une des auberges de jeunesse les plus cheap de Londres. Je crois y avoir passé quelques nuits il y a 30 ans, à l’époque c’était moins un hôtel qu’un gymnase qui louait ses tapis de sol aux indigents nocturnes. Je n’oublie pas que l’endroit qui dans les grandes villes d’autrefois accueillait les indigents, les malades, les orphelins, les vagabonds, était nommé Hôtel Dieu. Si ça n’est pas une belle preuve d’existence, ça.