Bob le Coronave

10/03/2020 Aucun commentaire
Bob au temps de sa jeunesse, avec ses amis Tsing-Tao, Giuliana et Jo-Jo qui boude à l’arrière-plan, sacré Jo-Jo.

Cette nuit, pendant que je toussais me mouchais raclais et crachais mes glaires m’est venue l’inspiration d’une nouvelle, ou d’un roman, peut-être même d’une saga en plusieurs tomes selon les remous de ma fièvre.

L’action se passe chez les coronavirus. Le héros est le jeune Bob le Coronave, fringant et intrépide agent infectieux prêt à croquer le monde à pleines dents sous sa forme intracellulaire. Au début de l’histoire on le découvre dans un bouillon de culture en train de discuter le coup avec ses potes Jo-Jo, Tsing-Tao et Giuliana, et soudain la conversation s’échauffe en abordant le terrain glissant de la théologie. Car Jo-Jo, l’ex-ami d’enfance de Bob, autrefois si gentil et tendre, s’est récemment éloigné de lui, est devenu cassant, brutal, dogmatique. Depuis qu’il est entré dans une phase mystique, Jo-Jo s’est en effet radicalisé, il ne fréquente plus que des virions aussi pieux que lui, qui se laissent pousser les capsides de protéines pour plaire au Tout-Puissant.

Jo-Jo élève la voix et professe en écarquillant les acides nucléiques que Dieu a créé le coronavirus à son image, parfaite et indestructible, la preuve en est que les coronaves sont au sommet de l’évolution et de la chaîne alimentaire, qu’ils accomplissent ainsi leur destinée manifeste d’enfants chéris du Très-Haut, et que c’est donc rendre hommage à Dieu que de contaminer, coloniser et conquérir tous les animaux, surtout ceux-là, là, les arrogants, ceux qui marchent debout et qui se croient partout chez eux. On va leur rabattre leur caquet à ces impies qui se prennent pour les superprédateurs alors que c’est nous par l’autorité suprême de l’Eternel ! Châtions-les sans pitié, qu’ils crachent leur mère ces bestiaux mécréants et qu’ils crèvent si possible, qu’au moins on les mette en coupe réglée en esclavage tremblant à genoux devant leurs toilettes pour rendre hommage au Glorieux Miséricordieux créateur des coronaves, qu’ils n’aient plus jamais aucune autre idée en tête qu’obéir.

Les autres ne sont qu’à moitié convaincus par la diatribe de Jo-Jo et tentent de le modérer. Giuliana rétorque que c’est abusé, elle suggère que peut-être le Tout-Puissant dont après tout on ne connaît pas les desseins a créé tout ce qui vit y compris les andouilles à deux bras deux jambes deux poumons qui crachent dont parle Jo-Jo, et qu’il ne faudrait peut-être pas les éradiquer sans arrière-pensée car si ça se trouve Dieu a prévu quelque chose pour eux aussi, mais Jo-Jo la traite de lâche de couille molle et de traitresse à ses frères et sœurs. Tsing-Tao leur dit Putain mais arrêtez de vous prendre la quiche les gars c’est bon faut se détendre c’est pas grave tout ça tant qu’on trouve à bouffer sur la bête et qu’on peut tirer un coup pour répliquer notre ADN dans les cellules des autres grands cons on sera les rois du monde ya-houuuuuuuuu ! YOLO ! life si good !

Bob écoute ses amis accoudé à sa coque protéique, mais il reste sur son quant-à-soi. Il est secrètement amoureux de Giuliana et rêverait de l’épater en mettant tout le monde d’accord avec un argument définitif… mais il a aussi d’autres ambitions dont il n’ose encore s’ouvrir à personne. Il brûle de l’envie de découvrir le monde, qui paraît-il regorge de merveilles, de dangers et d’aventures. Ces bipèdes mammifères qui leur servent d’écosystèmes méritent peut-être d’être étudiés scientifiquement, car on ignore encore presque tout d’eux, ont-ils une conscience ? Ont-ils une âme comme nous ? Bob sait qu’il risque un procès en blasphème en proférant une telle hypothèse. Et les fameux antibiotiques dont le bruit a couru d’une spirale virale à l’autre, auréolés d’une grande puissance de destruction, sont-ils réels ou ne sont-ils qu’une légende urbaine millénariste pour faire peur aux enfants coronaves ? Et le mythique Patient zéro, nimbé du mystère des origines, qui aurait hébergé l’ancêtre de Bob et de tous les siens, existe-t-il encore quelque part ? Tellement de quêtes l’attendent, et peut-être n’attendent-elles que lui ! Peut-être est-il le Coronave élu, choisi, celui qui surmontera les périls et apportera à son peuple la lumière et l’émancipation !

Je n’arrêtais pas de renifler et les scènes me venaient toutes seules les unes à la suite des autres. Je me disais que ce pitch avait tellement de potentiel qu’on pouvait en tirer une série télévisée en six saisons facile. Si je dégote les coordonnées de Netflix j’irai leur proposer mais je les préviendrai que je ne serre la main à personne. Ah et aussi insister pour qu’ils mettent le paquet parce qu’en effets spéciaux numériques ça va coûter bonbon, il ne faut surtout pas une production cheap genre série française, il faut miser l’international.

Je me suis demandé un court instant si Bob était le bon prénom pour mon héros, peut-être que Kevin serait mieux. Et puis finalement la fièvre a dû baisser et j’ai réussi à me rendormir.

Âges farouches

06/03/2020 un commentaire

Les rubriques nécrologiques ont vu se succéder à quelques jours d’intervalle deux dessinateurs de bandes dessinées dont la carrière connut son apogée durant les années 70 : Claire Bretécher (les Frustrés, Cellulite, Agrippine) et André Chéret (Rahan). Deux personnalités tellement opposées que leur contraste pourrait être enseigné dans les écoles afin de mettre en évidence sous les yeux des jeunes enfants les différences entre un artiste, créateur singulier qui forge ses propres moyens d’expression, et un artisan, exécutant besogneux cependant pénétré d’une mission sacrée, celle de perpétuer auprès du public une certaine tradition ainsi que, dans le cas des arts de la narration, diverses figures mythiques et récits légendaires. Le créateur est plus célèbre que ses créatures (comment qu’il s’appelait déjà ce personnage de Bretécher, tu sais, le médecin, spécialiste bobologue ?) ; l’artisan, lui, est moins populaire que ses créations (comment qu’il s’appelait déjà, l’auteur de Rahan ?).

Il faut avoir l’esprit bien tordu pour gloser sur un quelconque point commun entre Bretécher et Chéret, que tout oppose. Eh bien, j’accepte la mission et m’y emploie sans délai car Tordu est mon deuxième prénom. Ou troisième, je ne sais plus.

Leur point commun, façon Reconnaissances de dettes, est simplement qu’ils ont tous deux, imprimés dans des hebdomadaires de gauche dont enfant je me nourrissais avidement, formé mon jeune esprit et mon goût, à la fois mon appétit pour le dessin et ma conscience politique.

D’un côté Bretécher, auteur très important qui, on le sait peu puisque c’était une femme, a inventé énormément de choses ayant profité à ses pairs, à commencer par l’auto-édition pour s’affranchir des éditeurs, dont le Fond du Tiroir est un bâtard lointain mais plein de gratitude. En guise d’hommage je rediffuse cet article que j’avais posté de son vivant, comparaison entre une planche de Bretécher et une autre de Posy Simmonds. Or au temps de mes culottes courtes, elle était publiée à raison d’une page par semaine dans le Nouvel Observateur, qui était une sorte de Figaro Magazine avec en bonus une bonne conscience progressiste. C’est ainsi qu’on lisait dans ce canard des diatribes égalitaristes, anticoloniales ou féministes, coincées entre d’abondantes réclames pour des produits de luxe (parfums, voitures, alcools), pour terminer par un cahier immobilier présentant au lecteur fortuné les meilleures opportunités de châteaux en Sologne pour quelques centaines de millions de francs – bref l’Obs était en quelque sorte le journal officiel de la gauche caviar et de sa schizophrénie, et contenait dans son ADN la mort programmée du socialisme français, son agonie pathétique dans les années 2010 sous l’ère du sinistre triumvirat Hollande-Cahuzac-Macron (plus DSK dans un univers parallèle où le Sofitel n’existerait pas). Mes parents, petits bourgeois de gauche, étaient abonnés au Nouvel Obs et je les en remercie puisque grâce à eux j’ai découvert Brétecher, ainsi que Reiser dans le même créneau (une page de déflagration graphique par semaine). Aujourd’hui, comme l’essentiel de la presse, surtout de gauche, le Nouvel Obs est un organe zombie, mort mais qui bouge encore, et dont on remarquera que la page hebdomadaire la plus formidable, quasiment la seule lisible (bon, demeure également, comme un archaïsme, la colonne de Delfeil de Ton) est encore faite de bandes dessinées, grâce au merveilleux Journal d’Esther de Riad Sattouf.

D’un autre côté André Chéret, dessinateur qu’on pourrait qualifier de série ou de studio, tâcheron interchangeable (d’autres plumes signeront quelques épisodes de Rahan : Romero, Zamperoni… sans compter l’ineffable Raaan publié par l’Association qui se révélait, selon la beauté premier degré des planches de Blutch ou de Goossens, plus un hommage qu’une parodie), humble travailleur abattant sa tâche, qui se faisait une joie de dessiner l’anatomie d’un athlète en pleine action, complet de tous ses muscles en tension et en mouvement, qui par conséquent aurait parfaitement pu faire carrière en tant qu’auteur de comics de super-héros en collants eût-il été Américain, mais qui, Français, créa avec son compère scénariste Roger Lecureux l’extraordinaire personnage de Rahan, homme préhistorique en pagne, à l’occasion du tout premier numéro de Pif Gadget (1969). Et moi, j’étais abonné à Pif Gadget, c’était comme mon Nouvel Obs perso dans la boîte aux lettres où toutes les pages étaient aussi intéressantes que celle de Bretécher dans le journal de mes parents.

Rappelons que Pif Gadget a ouvert ses pages à de nombreux génies débutants, Gotlib, Hugo Pratt, Mattioli, Mandryka, Tabary… Et qu’il était par ailleurs le journal pour la jeunesse financé par le Parti Communiste Français. Était-ce, outre un journal de petits miquets, un support de propagande bolchévique qui lavait le cerveau des jeunes lecteurs afin de préparer l’avènement de la dictature du prolétariat ? Il ne semble pas. En revanche, des valeurs de gauche, parmi lesquelles ne figuraient pas les résidences secondaires en Sologne, mais bien l’humanisme, la solidarité, la tolérance, l’égalité, la justice sociale, l’amitié entre les peuples, le progrès pour tous, l’universalisme etc., affleuraient régulièrement tant dans les grandes opérations de com du journal (la Main de Pif collée à l’arrière des bagnoles qui préfigurait celle de Touche pas à mon pote) que dans les séries de BD dites réalistes, dont les héros étaient un médecin du monde (Docteur Justice), un Amérindien écolo (Loup Noir), un chien fou de la résistance (le Grêlé 7-13) et, surtout, le plus important, la vedette, le fils des âges farouches, j’ai nommé Rahan.

Rahan est notre père à tous, le chaînon manquant entre la horde primitive et le genre humain. Il est le passeur de lumière qui entraîne ses frères « qui marchent debout » dans la grande famille humaine, qui apprend de chacun des clans qu’il rencontre mais ne s’attache jamais et ne veut pas du pouvoir, qui parcourt plusieurs fois le monde en poursuivant le soleil vers l’ouest et invente au passage, eh bien, euh, à peu près tout, puisque chacune de ses quelques 120 aventures pourrait se résumer à l’émergence d’une invention suite à l’observation de la nature et à l’expérimentation. La roue, le bateau, la boussole, la loupe, la longue-vue, le bobsleigh, le camouflage, l’astronomie, la phytothérapie, la pêche à la ligne, la couture, le piège à wampas, la démocratie, l’art, l’agriculture, la sarbacane, le saut à la perche, l’abolition de la peine de mort, la coopération, le féminisme, le gadget de Pif, la tourniquette pour faire la vinaigrette, le ratatine-ordures et le coupe-friture… On lira avec profit cet article de Guillaume Lecointre sur l’importance de la méthode scientifique dans Rahan.

Noble mais pas aristo, Rahan est avant tout partageur, il est cet orphelin dont la soif de voyages et d’apprentissages est inextinguible, et qui fait profiter de sa science tous ses frères humains, dans une innocence merveilleuse et une infatigable foi hégélienne dans le progrès. Il est à moitié Candide, à moitié Prométhée, et à moitié Ulysse (oui, bon, ça va, tout dépend de la taille des moitiés), il est une force qui va et qui transforme le monde, il est le Monolithe de 2001 l’Odyssée de l’Espace, il est cette forte incarnation de l’émancipation humaine, et si vous tenez sérieusement Pif Gadget pour un torchon de propagande stalinienne c’est à mon avis parce que vous avez un problème avec l’émancipation humaine, lisez plutôt Eric Zemmour. Pour mémoire, le collier de Rahan est composé de cinq griffes qui représentent le courage, la loyauté, la générosité, la ténacité et la sagesse. Les cinq griffes ne sont pas le centralisme bureaucratique, le goulag, l’armée rouge, le KGB et le culte du Petit Père des Peuples.

Et puis, il y a sa vision de la religion. Rahan le globe-trotteur rationaliste observe les religions comme il observe tous les autres phénomènes. Il veut comprendre. Il remarque que Ceux qui marchent debout créent partout sur la terre leurs modes de vie, leurs cultures, leurs coutumes, leurs langues, leurs croyances… et leurs religions. Le pluriel de ce mot est génial à lui tout seul, parce qu’il s’oppose implicitement à toute hégémonie, à tout totalitarisme, à toute unicité d’un dogme, et même à tout monothéisme : la religion est, à l’instar d’une langue, un artéfact de la culture, c’est-à-dire une variation locale sur un thème universel. Je me souviens d’une histoire où Rahan affronte le clan du Dieu-Mammouth, qui vénère le crâne d’un mammouth monstrueux aux défenses gigantesques… Rahan touche ce crâne, en fait le tour, constate qu’il ne s’agit que de matière, de corne blanche et dure sans pouvoir surnaturel particulier. Rahan est un libre-penseur qui nous affranchit de la superstition. Ce qu’il invente ce jour-là est le scepticisme religieux, qu’en 2020 on appelle parfois « blasphème », puisqu’il déclare (on remarquera qu’en revanche il n’invente toujours pas la première personne du singulier) : « Rahan ne craint aucun dieu, mais il craint les hommes qui leur obéissent. »

Ne serait-ce que pour cette phrase précieuse, je tenais à rendre hommage à André Chéret comme j’ai rendu hommage à Claire Brétecher. Je suis tordu et je vous embrasse.

(Mise à jour : ci-dessous la vignette en question, retrouvée facilement, alors qu’on ne vienne pas dire que ma chambre est mal rangée. Mais je citais de mémoire, alors le dialogue n’est pas tout à fait celui que je reconstituais, bon, pas loin.)

La couronne à Vénus

29/02/2020 un commentaire

« Vénus couronnée par un satyre », anonyme connu sous le nom de Maître de Flore, vers 1550, Musée du Louvre.

On s’échauffe, on s’échauffe ! Je parle de Marie et moi. On s’échauffe en préparation du stage d’écriture de chansons que nous animerons de concert. On s’échauffe pour soi et on s’échauffe l’un l’autre. Marie Mazille et moi-même, on fait des chansons. Tiens, là on vient d’en écrire une d’actualité, pour voir. Lis les paroles ci-dessous, ajoute dans ta tête la rythmique poum-tchac, imagine que les couplets sont rapés et les refrains chantés…

Petit jeu pour les connaisseurs : sauras-tu reconnaître les parties écrites par Marie et celles écrites par moi ?

Coronavirus, coranavirus,

Coronavirus, virus

Tu rentreras dans mon anus

Après l’infection des Russes

Je m’enfuierai vers Uranus,

Métamorphoserai mes us……

Et coutumes

Avant que tu ne me consumes !

Coronavirus, coranavirus, 

Coronavirus, virus

Avant-hier t’étais chinois

Et ça y est te voilà chez moi

Tu as contaminé Cémoi,

Son fameux chocolat viennois

Et son cacao à la noix 

Laissent tout Grenoble en émoi

ouh ouh ouh,

Coronavirus, coronavirus

Coronavirus, ouh ouh ouh !

Oui, ce chocolat-bactérie

Crie : « Au secours, Marie Curie !

Ton coeur est-il soudain de Pierre ? »

Tandis que l’Isère est par terre,

Que fais-tu, oh ? Sainte-Marie ?

Toute l’agglo en quarantaine

Meylan, Echirolles et Fontaine

Coronavirus, coranavirus, 

Coronavirus, virus

Si tu viens me chercher des puces

Je gratterai comme un cactus

Tétanisé dans un rictus

Oh quel insupportable suss…

-pense, ou bien j’en crève

Ou bien je m’en relève !

Coronavirus, coranavirus, 

Coronavirus, virus

Au nord c’était les corons ? ouais (coronavirus)

Au sud c’était les navires ? ouais (coronavirus)

A l’est c’était les Russes ? et ouais (bois une Corona)

A l’ouest le soleil disparaît

Aux quatre coins tes coups de fouet

Transforment nos nerfs en jouets

ouh ouh ouh,

Coronavirus, coronavirus

Coronavirus, ouh ouh ouh !

Je me demande j’te l’dis en bref

Si ton plus terrible relief

N’est pas la peur plus que tes eff-

Ets réels, peut-être que nos chefs

En retirent un petit bénèf

On en oublie d’autres griefs

Et les retraites ? Et l’ISF ?

Les SDF ? SNCF ?

Nothing to fear but fear itself

Coronavirus, coranavirus, 

Coronavirus, virus

Des vieillards jusques aux fœtus

Le monde court à l’infarctus

Car c’est la trouille, voici l’astuce

Le vrai danger qui dure juss…

-qu’à ce qu’on en crève

Ou bien qu’on s’en relève !

ouh ouh ouh,

Coronavirus, coronavirus

Coronavirus, ouh ouh ouh ! (ad lib)

Mise à jour 26 mars, en plein confinement : le résultat final, mis en clip par Alain Manac’h (qui a la fâcheuse tendance à détourner le propos vers un spot de propagande sur les joies et le vivre-ensemble formidable de la Villeneuve, mais bon, à part ça c’est très bien), est visible sur Youtube.

En maison

22/02/2020 Aucun commentaire

Suite aux représentations de notre spectacle Trois filles de leur mère d’après Pierre Louÿs, Mlle Bois, M. Sacchettini et moi-même avons essuyé un certain nombre de critiques qui du reste visaient plus souvent le texte lui-même, dont la puissance scandaleuse n’est pas émoussée, que notre travail. Heureusement, nous y étions préparés – nous ne le serons certes jamais assez. Parmi ces critiques est revenu le reproche bien contemporain (cf. les pénibles débats sur l’appropriation culturelle dont on peut lire quelques échos ici) de n’entendre par la voix de Louÿs et la mienne que la seule version d’un homme à propos d’une condition féminine – celle des prostituées.

C’est pourquoi je me suis précipité avec avidité sur La maison d’Emma Becker (Flammarion, 2019), espérant lire enfin la version occultée de la première intéressée, la vision d’une femme sur le travail du sexe, sur ce qu’il advient du corps, de l’esprit, du rapport à soi, aux autres, du désir lui-même, de la vie quotidienne, de la sociabilité, lorsque l’on fait profession de louer son sexe à l’heure. Emma Becker a travaillé deux ans dans un bordel de Berlin. Elle raconte. Le livre est un poil trop long et répétitif, bâti bizarrement et sans logique manifeste (pas chronologique le moins du monde), et pourtant parvenu à la fin j’en aurais voulu encore, tant ses heureuses vertus de chronique au fil des passes semblent inépuisables. La comédie du sexe et de l’argent est éternelle, renouvelée sans début ni fin, et, sauf si l’on est triste et blasé et si l’on a lu tous les livres, fort variée.

Avant d’en dire le bien que j’en pense, une menue réserve : plongé dans La Maison je me suis soudain rappelé avoir découvert il y a près de 20 ans une autre version de femme qui m’avait paru plus forte, plus crue, plus vitale, dans les livres de Nelly Arcan. On s’en souvient peut-être, Nelly Arcan est une figure tragique qui, après avoir écrit Putain, puis Folle, puis une poignée d’autres livres moins intimes mais tout aussi fulgurants, s’est donné la mort. Cette fin terrible influence sans doute la lecture rétrospective que l’on peut faire de ses livres, comme si la mort seule prouvait qu’on n’avait pas triché, ni avec le sexe, ni avec la littérature, ni avec rien. Illusion romantique. N’empêche que si je compare les deux autrices, je vois Nelly Arcan comme une pute qui était aussi un écrivain, tandis qu’Emma Becker est un écrivain qui a fait la pute.

Emma Becker, que j’espère en pleine forme et exempte d’idées suicidaires, m’évoque un autre registre littéraire, plus aventurier, elle me fait l’effet d’Hemingway qui en 17 en Italie puis rebelote en 36 en Espagne voit éclater une bonne guerre et se frotte les mains : chic, l’occasion en or, j’y cours, j’en ramènerai un livre et je reviendrai écrivain. La guerre de Becker est un bordel de Berlin, c’est de la Maison qu’elle tire de la littérature. Contrairement à la brutalité sans filtre des écrits de Nelly Arcan, le style de Becker est spirituel, flatteur, appliqué comme celui d’une normalienne qui se regarde trouver les bons adjectifs, placer des points-virgules et ne rechigne pas aux références lettrées propres à assoir son statut d’écrivain (son nom d’artiste, son pseudo au bordel est Justine). Ce rappel qu’au fond son identité n’est pas pute mais écrivain undercover est comme une mise à distance, ou plutôt comme un gilet pare-balles enfilé par-dessus le bustier et la culotte de soie. Ce qui ne m’a pas empêché de repérer une lacune dans ses lectures. Elle cite plusieurs fois Maupassant, Calaferte, Sade, Bataille (tiens ? rien que des hommes). Puis se plaint : selon elle personne n’en a jamais parlé, des filles. Comment ça? Et Pierre Louÿs, alors ? Nos Trois filles chéries ?

J’avoue éprouver un peu de défiance et quelque agacement envers les écrivains qui abusent des débuts de phrases de type Moi, en tant qu’écrivain. J’y entrevois un peu de complaisance, de pose. Car moi, en tant que lecteur, je préfère voir un écrivain faire son boulot sans se revendiquer écrivain, sans rappeler à tout bout de champ ses prérogatives et responsabilités d’écriture qui feraient mieux, par élégance encore plus que par humilité, de demeurer implicites.

Pourtant (réserve émise, j’attaque enfin l’éloge) elle le fait, le job, oh oui elle le fait très bien et très simplement. La dernière phrase du livre, « Il faut bien que quelqu’un en parle » , est un programme, magistralement accompli en fin de compte, voire une définition même dudit job, de ses responsabilités et prérogatives. La phrase rappelle ce qu’écrivait Alphonse Boudard en incipit de Mourir d’enfance à propos des siens. Si je ne parle pas d’eux, personne ne le fera. Et ce sera comme s’ils n’avaient jamais existé. Le job de l’écrivain au fond est là, empêcher les gens qu’on a connus de disparaître tout-à-fait.

Emma Becker parle des putes qu’elle a côtoyées, et cette galerie de portraits d’être humains, cette description d’un métier, honteux, méprisés, honnis des braves gens y compris dans les pays où la loi les couvre, est la meilleure part de son livre. Les collègues de Justine sont petites ou grandes, enthousiastes ou lasses, débutantes ou aguerries, négligentes ou professionnelles, spécialisées ou généralistes, bienveillantes ou méprisantes, rigolotes ou déprimées, douées ou pas tellement, qui pensent à l’horaire des trains ou bien qui jouissent (puisqu’en ce monde tout est possible, cela l’est aussi), elles sont plusieurs parfois dans la même personne et la même journée, elles sont complexes et contradictoires, elles sont vivantes.

Les putes sont là. Par conséquent il faut en parler, c’est tout simple et c’est important. Elles existent, tout autant que les employés précaires des start-ups (le livre s’ouvre sur quelques belles pages de mélancolie en flash-forward, le bordel ayant fermé pour céder ses murs à un quelconque open-space et donc à d’autres esclaves, écrit-elle). Elles existent tout autant que leurs clients, les hommes qui font toutes sortes de métiers (le livre se referme sur une dernière fusée, une rêverie où Becker s’imagine en homme, et en client, en meilleur client que tellement de médiocres consommateurs qu’elle aura vu défiler).

Confession personnelle dont vous ferez ce que vous voudrez : en 1991 j’étais bidasse à Berlin. Il m’est arrivé de fréquenter les bordels, émerveillé qu’ils soient ici légaux et débordant de gratitude envers ces femmes qui, miracle, acceptaient de vider mes jeunes couilles et de feindre d’y prendre plaisir. Vingt ans plus tard, sous la pression d’un ami, j’ai signé la pétition Zéromacho qui réclamait l’abolition pure et simple de la prostitution, solution finale. J’ai ensuite regretté ma signature, surtout pour le côté utopiste et naïf de la démarche, qui plaquait d’une manière si française un idéal sur la réalité puis détestait la réalité de ne pas assez ressembler à l’idéal. Les putes, c’est mal, éradiquons-les d’une signature, on aura fait le bien. Réclamer la disparition de la prostitution est à peu près aussi raisonnable que réclamer celle de ses deux composantes, le sexe et l’argent. En attendant ce jour, je suis, si jamais on me demande mon avis, plutôt en faveur de la réouverture et l’encadrement légal des maisons dites closes. Ce serait quasiment une délégation de service public, toujours mieux que la jungle des « indépendantes » ubérisées aux mains d’une mafia ou d’une autre. Mais on ne me demande pas mon avis. Faut que je pense à arrêter de signer des pétitions.

Mlle Bois, M. Sacchettini et moi-même redonnerons, si tout va bien, deux fois l’été prochain le spectacle Trois filles de leur mère. Restez en ligne, les détails viendront.

Profession : assistante en jupon

15/02/2020 un commentaire

La fine équipe de MusTraDem, soit Marie Mazille en Blanche-Neige entourée de sept nains dont je suis le Joyeux Simplet, infuse pour trois ans en résidence à Annemasse, Haute-Savoie (le projet s’appelle In Situ Babel). À l’instant nous revenons d’une exaltante et éreintante semaine de l’improvisation durant laquelle nous avons mis le Conservatoire de musique sens dessus dessous. J’ai pour ma part co-animé avec l’inépuisable Marie moult ateliers « création de chansons » auprès des publics les plus divers, depuis les marmots de trois ans jusqu’aux professeurs les plus chenus. Tous repartent avec leur chanson dans les oreilles et le sourire juste en-dessous comme un nœud papillon.

Car depuis une paire d’années j’ai fantaisie et plaisir à écrire, à faire écrire, des chansons. Bien sûr il y a le cas Vos gueules (musique Norbert Pignol, voix Leïla Badri) chanson acrobatique et engagée, techniquement compliquée, fignolée sans relâche sur le motif, pour laquelle j’ai transpiré trois mois. Mais le plus souvent écrire une chanson aux côtés de Marie ne ressemble pas du tout à ça. C’est même le contraire : une décharge d’énergie joyeuse et immédiate, un triple-saut plutôt qu’un marathon, la chanson existe dans l’air au bout d’un quart d’heure et tout le monde est content. Échantillon : C’est parti, chanson que nous avons composée avec les mots fournis par les jeunes écoliers d’Annemasse pour nous consoler tous ensemble de la rentrée scolaire (Marie à la voix et à la nyckelharpa, Patrick Reboud à l’accordéon, et des masses de marmots dans les chœurs). Résultat, un tube instantané et un marronnier pour tous les septembres qu’il reste au monde.

Allez, je peux bien vous révéler un secret, vous le garderez pour vous. Au sein de notre duo, 75% du boulot est accompli par Marie. Jonglant avec trois mots, le cerveau en roue libre et l’un de ses instruments sur les genoux, elle pond des chansons comme elle respire. À côté d’elle je fais figure de laborieux, empêtré loin derrière, je réfléchis, je cherche encore une meilleure rime dans le refrain pendant que Marie achève le cinquième couplet tout en harmonisant une seconde voix. Au fond, je me fais l’effet de l’assistante en jupette d’un magicien. Je bouge mon popotin sur la scène, je tends les accessoires, je suis prêt volontiers à me faire découper pour de faux et à jaillir de la boîte, et je lève les bras au bon moment pour indiquer au public quand il faut applaudir, mais ce n’est pas moi qui réalise le tour de magie. Bah, il n’y a pas de sot métier, je la porte très bien la jupette et en plus j’adore les spectacles de magie.

Tout ça pour vous dire : si vous avez envie d’assister à nos tours, mais surtout si vous avez envie de travailler avec nous deux sur votre propre répertoire de chansons, je crois qu’il reste une ou deux places dans le stage que nous proposons à Bourgoin-Jallieu du 19 au 25 avril prochain, aux bons soins de Mydriase.

Hubert Mingarelli (1956-2020)

27/01/2020 Aucun commentaire

Hubert Mingarelli était né en Lorraine mais avait choisi de s’installer pour écrire dans un hameau de montagne, dans le village natal de ma grand-mère.

J’ai croisé Hubert Mingarelli en tout six ou sept fois, lors de salons du livres ou autres sauteries de même farine qu’il goûtait modérément, ou bien lorsqu’il accompagnait en catimini l’adaptation scénique de l’un de ses textes, Gagarine, par une troupe de chez lui, et donc de chez moi, en Matheysine.

Dans toutes ces circonstances il se tenait en retrait, clope roulée au bec, tellement discret qu’il n’était pratiquement pas là. Alors je l’abordais et soudain il se mettait à être là plus qu’aucun autre. J’étais étonné qu’il se rappelle qui j’étais, il se rappelait très bien, il m’adressait quelques mots simples, chaleureux, dont aucun n’était gratuit, tous étaient intègres.

Ses livres, c’est un peu pareil. J’ai dû en lire six ou sept en tout, et chaque fois que je suis entré dans l’un d’eux, c’est à peine s’il s’est passé quelque chose. Et puis, chaque fois que j’en suis sorti, j’étais retourné comme un champ tellement ce qui y était dit et ce qui n’y était pas dit se conjuguait pour me percer la couenne. Tout intègre. Tout profond. Rien gratuit.

On m’a offert son dernier livre pour Noël. Je ne l’ai pas encore lu. Je crois que je vais attendre un peu, dans l’espoir dérisoire de faire durer un peu Hubert Mingarelli et retarder notre dernière rencontre.

C’est pas compliqué

09/01/2020 un commentaire

Au temps pour moi. Qu’est- ce que j’imaginais ? Que sur Facebook j’allais convaincre quelqu’un d’aller au cinéma ? Que j’allais convaincre qui que ce soit d’autre chose que de ses convictions préalables ? Facebook est un lieu adéquat pour lancer une vanne, lancer une indignation, lancer une invective, lancer une promo. Mais lancer un débat, c’est compliqué.

Moi – Vu hier soir J’accuse de Polanski (l’artiste, pas l’homme), œuvre excellente et très utile.
Comparé au déshonneur de l’armée française, celui de Polanski est relativement mineur (sans jeu de mot), parce qu’un siècle après l’Affaire Dreyfus l’armée française possède toujours le même pouvoir de nuisance et de mensonge, continue de défiler et de plastronner en même temps que de commettre des sévices sexuels (cf. l’affaire Sangaris en Centrafrique ou Turquoise 2 au Rwanda), tandis que Polanski, on n’est même pas sûr qu’il bande encore.

Delph P. – …c’est certain …toutefois s’il avait répondu devant la justice au moment des faits, il n’en serait peut-être pas là aujourd’hui…enfin c’est juste mon humble avis…faire face plutôt que d’esquiver…par ailleurs les agissements répréhensibles voire les exactions de l’armée n’ont pas à occulter ceux du bonhomme non ? …curieux mélange des genres…

Moi – C’est pas moi qu’a commencé. En termes de mélange des genres, la logique « censurons un film sur l’affaire Dreyfus, ça fera avancer la cause anti-pédophilie » m’échappe totalement.

Delph P. – Personnellement ça ne m’empêchera aucunement de voir le film, mais je peux comprendre que ça en freinent certain-e-s. plus de clarté dans le discours et l’attitude des uns et des autres permettrait peut-être d’arrêter ces polémiques non ?

Thilo S. – Comme disait blanche gardin : y’a que les artistes qui peuvent etre vus comme des hommes ou des artistes. Bah ouais on entendra jamais quelqu’un dire : bon ok le boulanger a violé un ou deux gosses derrière le fournil mais il fait un baguette excellente.

Moi – Même ça, ce n’est pas sûr. J’ai eu de bons boulangers que je prenais pour des gros connards. La formule de Blanche Gardin est rigolote mais ne tient pas la route. Bien sûr qu’il n’y a que les artistes qui peuvent être vus soit comme des hommes soit comme des artistes. Puisque les boulangers peuvent être vus soit comme des hommes soit comme des boulangers. Tiens, autre exemple : les militaires peuvent être vus soit comme des militaires (et il n’y aurait pas de quoi se vanter) soit comme des hommes. C’est l’un des messages de J’accuse, via le personnage de Picquart. Mais encore faudrait-il pour discuter de ce message avoir accès au film plutôt que de se faire justicier.

Delph P. – …il ne s’agit pas juste d’une oeuvre si brillante et utile soit-elle par ailleurs (chacun appreciera cela)…mais plutôt d’un certain « flou » qu’on peut choisir d’entretenir (ou pas) sur ces affaires passées ou présentes …cela étant dit, chacun sa conscience et ses idées, sa vision de l’Art aussi … en tant que femme et mère cela me pose toujours question…débattre = juger ? 🤔

Thilo S. – Mais bordel c’est pas compliqué, est ce que vous iriez encore acheter votre pain chez un violeur sachant qu’il n’a pas purgé sa peine ? Faut être cohérent a un moment

Moi – Oulala. Parfois j’envie les gens pour qui « c’est pas compliqué ». Je la trouve compliquée, moi, cette question. La comparaison entre l’artiste et le boulanger atteint ses limites et sa complication dès que l’on considère, non pas que les artistes ont un statut particulier qui les placerait au-dessus de la loi (cette fameuse distinction entre l’artiste et l’homme, que je récuse puisque je la crois déclinable à n’importe quelle autre profession et ne donnant lieu à aucune impunité spécifique) mais que les artistes produisent une œuvre unique, qui une fois rendue publique vit une vie indépendante d’eux. En somme je me place Contre Sainte-Beuve, avec Proust (documentez-vous, ça élève le débat). Condamner une œuvre dans le but de condamner son auteur ? Cela serait logique, « cohérent » comme tu dis, seulement si l’œuvre elle-même était criminelle et coupable du même crime que son auteur (exemple : l’affaire Matzneff, pour le coup, n’est pas trop compliquée puisque l’œuvre, en tant qu’apologie de la pédophilie, tombe sous le coup de la loi, tout comme l’auteur). Mais de quoi le film J’accuse est-il coupable, s’il vous plait ? Je suggère de distinguer non l’homme et l’artiste (ce qui me semble un piège intellectuel et juridique), mais l’homme et l’œuvre. Pour ce que j’en sais, il n’est pas rare du tout qu’une œuvre soit plus intéressante, ou plus fréquentable que son auteur (l’inverse est du reste tout aussi fréquent, des gens charmants qui produisent de la merde). Et je ne peux plus dans ce cas filer la comparaison avec le boulanger, puisque je ne peux pas accorder le même regard à une œuvre d’art qu’à une baguette que je pourrais, si jamais je découvre que mon boulanger est un pauvre type, me procurer ailleurs en me drapant dans ma bonne conscience. L’œuvre est irremplaçable (plus que l’artiste, mais ça c’est une spéculation personnelle, donc je m’en tiens à : plus qu’une baguette de pain). En l’occurrence je parle d’un film, intitulé J’accuse, qui m’a procuré énormément d’informations et de sujets de réflexion historiques, sociologiques, philosophiques (et je n’énumère ici que le contenu intelligible objectif, sans même aborder le terrain de l’émotion esthétique, qui est une expérience intime : il se trouve qu’en prime ce film m’a ému, mais on s’en fout). Film qui, je le reprécise lourdement à toutes fins utiles pour tous ceux qui n’iront pas le voir, n’a strictement rien à voir avec une quelconque apologie de la pédophilie. Que Polanski n’ait pas purgé sa peine, je le déplore. C’est manifestement une injustice, dont il est seul responsable. Mais l’appel au boycott de J’accuse sous ce prétexte en est une autre, dont nous sommes responsables, nous autres petits censeurs sociaux. Le boycott d’un film prétend, sous couvert de morale, empêcher le public d’accéder à des éléments de réflexion sur un débat qui déchira autrefois la société (ah ben tiens ce serait pourtant tellement d’actualité !), sur l’antisémitisme, sur le racisme, sur la façon dont se construisent sur la longue durée la justice et l’injustice et la notion même de vérité, sur l’espionnage, sur les crimes de guerre, sur le mensonge d’état, sur les fake news, sur l’engagement des intellectuels, sur la discipline dans l’armée qui peut mener à la complicité de crime, sur le courage et son contraire le conformisme, et même sur l’impunité (donc, pourquoi pas, sur l’affaire Polanski)… Donc, je l’affirme sans le moindre doute, ce film est susceptible de rendre meilleur celui qui le regarde. Est-ce que sa censure vaut la chandelle ? Punir un crime sexuel vieux de 50 ans pour étouffer un crime politique vieux de 100 ans, est-ce bien raisonnable ? Une injustice répare-t-elle une autre injustice ? L’indignation moralisatrice empêche celui qui l’éprouve de réfléchir, c’est entendu, mais en outre elle prétendrait en empêcher aussi tous les autres ? Où est-elle, l’intolérance ? Ben oui mon vieux, je trouve tout cela bien compliqué… Dernière chose qui achève de rendre caduque la comparaison boulangère : contrairement à l’artisan boulanger qui est souvent seul dans son pétrin, combien de centaines de personnes ont collaboré à J’accuse qui voient aujourd’hui leur travail traîné dans la boue pour punir un seul d’entre eux, celui qui a son nom sur l’affiche ?

Delph P. – la question n’est pas l’oeuvre MAIS le parallèle fait avec les faits de l’auteur et ceux imputables à l’armée …

Moi – Mais bien sûr que si, la question est l’œuvre ! Bon, visiblement je ne suis pas clair, j’arrête là, découragé, si j’insistais je ne ferais que paraphraser ce que j’ai déjà dit. Bonne journée.

Delph P. – peut-être qu’on ne se comprend ou juste que nos points de vue divergent 😉…bonne soirée à toi

Thilo S. – je comprend ton point de vu, c’est vrai que la différence entre une oeuvre unique et un objet réplicable ne m’avait pas effleuré l’esprit, cependant l’histoire de ce type m’irrite tellement que l’affecte prend le pas sur une part de ma raison et par conséquent j’exècre le fait que ce type soit ovationné, donc soit cautionné. Mais en effet je ne suis pas cohérent dans le sens ou je « consomme » bien d’autre films réalisés par des ordures sans le savoir ou en le sachant mais en continuant de les regarder.

La femme dans l’espace

29/12/2019 2 commentaires

1929 : Fritz Lang sort son dernier film muet, La Femme sur la lune, qui est aussi le premier film de science-fiction où la science se veut aussi importante que la fiction, où les fusées sont techniquement crédibles et d’ailleurs apparentées aux V2 (à côté, Métropolis est une fable de pure imagination). Surtout, c’est le premier film où dès le titre, la Femme, fantasme étrange, est associée à la conquête de l’espace, ce truc de geeks testostéronés aux poitrails larges et plats.

2019 : 90 ans plus tard sortent quasi-simultanément deux films qui eussent pu porter un titre similaire, La Femme dans l’espace, deux films qui interrogent l’identité féminine propulsée dans le firmament, où la Femme rêve sa place au ciel, lestée pourtant de toute sa charge mentale et familiale.

D’un côté, Star Wars IX : l’ascension de Skywalker de J.J. Abrams, blockbuster décérébré qui réussit le prodige d’être à la fois sénile (rabâchage gâteux de motifs démotivés) et infantile (satisfaction immédiate de pulsions immatures sans conséquence ni sanction), où la Femme est incarnée vaille que vaille par Daisy Ridley ; de l’autre, Proxima d’Alice Winocour, bouleversante épopée humaine, modeste et miraculeuse, où la Femme est incarnée, avec beauté, courage, émotion, force et poésie (ouais tout ça ! Rien de moins ! Je suis amoureux et à toutes fins utiles je rappelle que si le cinéma ne rend pas amoureux il ne sert à rien) par Eva Green.

La Guerre des étoiles est une pierre angulaire de mon imaginaire depuis 1977, ses mentions dans Reconnaissances de dettes en attestent, et cela me fait sans doute prendre un peu plus à cœur qu’il ne le mérite le naufrage de son dernier chapitre, qui correspond tellement mieux à la définition de film de super-héros donnée par Scorsese (« ce n’est pas du cinéma, c’est un tour de manège dans un parc d’attraction ») que de nombreux films de super-héros. Les péripéties tonitruantes s’y perpétuent sans importance ni la moindre sensation de danger puisque les personnages qui meurent ressuscitent dès la scène suivante. L’effacement de la mémoire de C-3PO, un des seuls personnages présents au long des neuf volets, y apparaît comme une note d’intention, voire une métonymie, ou la métaphore d’un éternel recommencement amnésique.

Un peu de droïdes, un peu d’hyperespace, un peu de peluches Chewie et Ewoks, un peu de Palpatine, un peu de Lando Calrissian, un peu de I’ve got a bad feeling about this, un peu de Wilhelm scream, un peu de Han Solo (scène particulièrement ridicule)… Et pour terminer, lorsqu’enfin pour la neuvième fois le camp du bien l’emporte, cinq bonnes minutes d’auto-célébration où chaque personnage embrasse tous les autres. Certains plans tiennent du pur remake rituel sans queue ni tête, sans autre fonction que de faire plaisir (le concept porte un nom : fan service) mais comme je suis un ingrat j’en sors seulement écœuré. Ah ça bien sûr c’est « bien filmé » puisque les lasers ne sont pas flous, et bien monté, comme une bande-annonce de deux heures. D’ailleurs l’impression qui surnage en moi est celle d’un film épuisant parce que répondant à une logique technique de bande-annonce : les enchaînements entre les chocs visuels et les clins d’œil dominent le déroulé, mais l’histoire n’a aucune importance, il suffira que le public ait l’impression qu’il y en a une.

Enfin, le sexe du personnage principal n’y a pas plus de signification et n’y est pas moins décoratif que tout le reste. Pourtant, l’introduction du personnage de Rey dans l’épisode VII, quatre ans plus tôt, était une stimulante et rafraîchissante innovation, une irruption de la modernité dans une galaxie lointaine il y a fort-fort longtemps : enfin UNE jedie parmi ces messieurs. Mais tout ça pour dire quoi en fin de parcours ? Oh, rien de spécial, en fait. Toujours au chapitre du gâchis de la montée en puissance des femmes, à quoi bon enrôler une actrice aussi subtile et ambigüe que Keri Russell si c’est pour ne jamais voir ses expressions, dissimulées sous son casque de Power Ranger ?

Au contraire, la féminité de l’astronaute incarnée par Eva Green dans Proxima , film de science-fiction au plein sens du terme (fiction scientifique – l’autre film discuté ici appartenant à un tout autre genre, celui du nanar à trois milliards) est une donnée fondamentale du récit. Là, dès les premières images et jusqu’au magnifique générique de fin documentaire, le sentiment de danger est donné à ressentir, à partager au spectateur. Danger de partir, danger de notre fragilité dans l’espace, danger d’être une femme, danger de mourir, danger de l’inconnu, danger de la confrontation, danger de ne pas être à la hauteur. Et par-dessus tout danger de la perte de ceux que l’on aime – états d’âmes qu’on croira féminins seulement si l’on ignore que « féminin » signifie, en gros, la moitié d’ « humain » .

Les questions que pose ce film étaient déjà là (je veux dire, dans ma tête) il y a plus de dix ans. L’un des plus vieux articles de ce blog, intitulé Écrire d’une main, allaiter de l’autre, discutait l’alternative antédiluvienne (et d’ailleurs patriarcale) : accomplir une œuvre ou faire un enfant. Pour ma part, héroïque comme une cosmonaute et même comme une femme, je revendiquais déjà les deux, de front.

Comme un indien

17/12/2019 3 commentaires
Le Lièvre d’Albrecht Dürer, musée Albertina, Vienne

« Mon sang de peau rouge (vous savez que je descends d’un Natchez ou d’un Iroquois) se met à bouillonner dès que je me trouve au grand air, dans un pays inconnu.« 

Gustave Flaubert, lettre à Madame Jules Bandeau, 28 novembre 1861

Fini, ouais. J’ai enfin achevé le roman que je mâchonne depuis quatre années, roman pseudo-indien intitulé Ainsi parlait Nanabozo. Ce qui signifie bien sûr que je n’ai plus qu’à le recommencer du début pour vérifier qu’il tient la route.

Pour l’heure je suis sûr qu’il tient fermement la route. Je suis convaincu que c’est le meilleur roman que j’ai jamais écrit, et même si je ne suis pas dupe de l’illusion d’optique, le manque de recul entraînant une variante du proverbe bien connu C’est le dernier qui a parlé qui a raison (en le relisant la semaine prochaine il est tout-à-fait possible que je m’aperçoive que ce roman c’est de la merde), en attendant la redescente je me permets de jouir quelques minutes de l’ivresse du travail accompli et de la certitude que j’ai fait tout ce que je pouvais. C’est mon roman le plus ambitieux, le plus touffu, le plus ramifié, le plus pertinent, le plus dispersé et pourtant le plus tenu, et en tout état de cause le plus long, de très loin. 650 000 signes, soit le double de mon standard habituel. (Juste pour que j’évite de trop la ramener, Guerre et paix c’est trois millions et demi de signes, OK ?)

Durant quatre années discontinues, j’ai sculpté le même bloc, persuadé qu’il y avait quelque chose dedans. J’ai beaucoup turbiné, beaucoup ri, et beaucoup pleuré sur mes personnages. Et les larmes versées en fin de parcours en 2019 avaient le même goût, je l’ai immédiatement reconnu, que celles de la funeste année 2015.

Reste à convaincre un éditeur. Puisque le Fond du tiroir n’en est plus un, mais seulement un espace de parole en ligne où j’abreuve de mes bavardages quelques amis complaisants, il me faut recommencer à prospecter, et négocier. Un éditeur me répondra peut-être : « 650 000 signes ? Mais c’est deux fois trop long ! » Que ferai-je alors ?

Bref le processus est loin d’être terminé. Mais comme j’ai très envie de partager le machin sans attendre un an de plus et de recueillir des avis, je fais ici une proposition aux clairsemés et clairvoyants lecteurs de ce blog. Sous le sceau de la plus extrême confidentialité, je peux donner à lire ce manuscrit à deux ou trois cobayes, à charge pour eux de m’en faire un compte-rendu critique. Écrivez-moi. Je suis sûr que si vous êtes arrivé jusque là, vous avez déjà mon adresse.

Garmonbozia

06/12/2019 Aucun commentaire
Innocence sacrifiée sur fond bleu, figure A
Innocence sacrifiée sur fond bleu, figure B

Le 16 octobre 1984, alors que nous étions devant la télévision, le petit Grégory Villemin, 4 ans, était retrouvé mort, ficelé et visage couvert. Au beau milieu d’un décor froid, brumeux et sinistre, obstrué par d’infinies forêts de sapins, son corps dérivait lentement comme un bois flotté à la surface de la rivière. Même si l’entourage de l’enfant a été maintes fois soupçonné du meurtre, les sordides secrets de famille n’ont pas été élucidés, l’assassin n’a jamais été retrouvé, et depuis 35 ans l’affaire baigne dans une bouillie immonde faite de terreur, de chagrin et de douleur.

Sept ans après Grégory pourtant, alors que nous étions devant la télévision, la jeune Laura Palmer, 17 ans, était retrouvée morte, ficelée et visage couvert. Au beau milieu d’un décor froid, brumeux et sinistre, obstrué par d’infinies forêts de sapins, son corps dérivait lentement comme un bois flotté à la surface de la rivière. L’entourage de l’adolescente a été maintes fois soupçonné du meurtre, et les sordides secrets de famille ont fini par être partiellement élucidés grâce à la clairvoyance de l’agent Cooper qui arriva sur les lieux fort d’un regard neuf, conscient que cette affaire ressemblait à une autre, survenue quelques années plus tôt, et qu’il suffisait de recouper les indices. Ainsi l’assassin de Laura fut identifié par Cooper, c’était un nommé Bob, esprit maléfique échappé d’une dimension occulte où la nourriture favorite des démons est le Garmonbozia, bouillie immonde faite de la terreur, du chagrin et de la douleur des êtres humains.

Pour autant, l’affaire Laura Palmer n’était pas classée. Bob n’existant pas sur le plan matériel, il devait pour s’incarner prendre possession d’un hôte humain. Dès lors, s’exclamer Eurêka Bob a fait le coup ne pouvait marquer la résolution du meurtre et ne faisait que déplacer l’énigme : on ne savait toujours pas qui, parmi les proches de la jeune fille, avait eu le bras armé par Bob (bon, en fait si, on a fini par le découvrir un peu plus tard, mais je ne vais pas tout spoïler, non plus). Dire C’est Bob ne vaut guère mieux que ne rien dire du tout. Car cela revient ni plus ni moins à dire lorsqu’un grand malheur advient Il faut que le Diable y soit, ou C’est le Bon Dieu, C’est la vie, C’est le Destin, C’est la faute à la Malchance, C’est pas moi c’est Satan qui m’a fait faire des trucs… cela revient en somme à invoquer n’importe quelle force métaphysique et métaphorique manipulant en secret les humains et leurs pulsions mauvaises.

Voilà pourquoi je puis affirmer, sans la moindre ambiguïté et cependant sans prendre un risque exagéré : « C’est Bob qui a tué le petit Grégory le 16 octobre 1984, et dans la Loge Noire, derrière le rideau rouge, on se régale encore du Garmonbozia excrété en abondance par toute la famille Villemin et par la population française » . Par cette affirmation je serai toujours moins toxique que Marguerite Duras lorsqu’elle se mêlait de donner son avis, et accusait frivolement la mère, Christine Villemin, du sublime assassinat de son garçon.

La géniale série Twin Peaks de David Lynch, longue variation rêvée, à la fois loufoque et sordide, sur le film noir et donc sur l’essence du mal, est la mère de presque toutes les séries (du moins, les bonnes) qui ont déferlé sur nous au XXIe siècle. Elle a fait son retour inespéré en 2017 pour une saison 3 qui n’expliquait rien du tout, encore heureux, et renchérissait dans l’angoisse poétique. L’ahurissant épisode 8, le plus beau peut-être, révélait (?) comment Bob était libéré à la surface de la terre le 16 juillet 1945 lors de l’explosion de la toute première bombe atomique, dite Gadget, sur le site d’Alamogordo, Nouveau Mexique, explosion réussie qui conduisit le physicien nucléaire Kenneth Bainbridge à prononcer cette phrase historique, « Now we are all sons of bitches » (Maintenant nous sommes tous des fils de pute), mais cette information n’est pas une réponse, c’est une question.

La même année 2017 (hasard ? Je ne crois pas, dirais-je finement, avec un sourire entendu et en enroulant mystérieusement mon index autour de mon menton) l’affaire Grégory faisait elle aussi son grand retour, pour une énième saison, une énième mise en examen (sans suite) d’un membre de la famille et, coup de théâtre, le suicide du juge Lambert qui fit beaucoup pour embrouiller l’affaire au lieu de la démêler.

En 2019 enfin, l’affaire Grégory trouvait non pas sa conclusion mais son accomplissement en devenant à son tour une série télé, et l’une des plus palpitantes qu’on ait vues depuis Twin Peaks : Grégory, série documentaire en 5 épisodes réalisée par Gilles Marchand, qui fut le scénariste de Harry un ami qui vous veut du bien et le cinéaste de Dans la forêt, deux fictions remarquables où déjà planait l’ombre de Bob.

Je pensais que cette série allait m’intéresser, mais non, bien au contraire, elle m’a passionné. Flashback : j’ai vécu l’affaire de 1984 avec la même sidération, le même écœurement et la même curiosité louche que toute la France, en baignant dans les médias de l’époque, télé radio journaux, j’étais lycéen et je lisais en ricanant Zéro, journal bête et méchant. Mais un aspect m’avait totalement échappé, et cet aspect m’est révélé par cette magistrale série : si, trois mois après la mort du marmot, toute la meute (presse, justice, police – toutes trois incarnées par des hommes, ainsi que le public) s’est retournée contre la mère, Christine Villemin, en l’accusant d’infanticide sans le moindre début de mobile invoqué, c’est par l’effet d’un sexisme particulièrement retors. Tous ces messieurs ont estimé, impatientés par le piétinement de l’enquête, que désigner la mère comme coupable donnerait une super histoire ! Et pourquoi ? Ben parce que c’est une femme. Les femmes sont ainsi, vous savez, elles sont méchantes, elles sont folles, elles sont sorcières, elles font un pacte avec Bob et couchent avec lui dans des positions bizarres lors du sabbat dans des lieux de débauche au fond de la forêt et parfois même sur la frontière canadienne. Une chasse aux sorcières, c’est exactement cela qui s’est passé, et la mentalité anti-féministe en filigrane dans cette affaire vient de me saisir 35 ans après les faits, d’autant plus que j’en ai été complice moi-même, vaguement et passivement, puisque moi aussi je trouvais que c’était une sacrée bonne histoire, cette mère qui tue son enfant, un retournement de sens formidable, c’était tragique, c’était Médée, c’était « forcément sublime » comme écrivait la Duras qui aurait mieux fait de la fermer et n’aura réussi à prouver ce jour-là qu’une chose : les femmes, même les brillantes artistes, sont parfois les complices de l’anti-féminisme rampant.

Et maintenant la dernière couche, repliée sur elle-même.

Alan Moore racontait dans Dance of the Gull-Catchers comment il avait pris conscience, après cinq ans consacrés à son livre sur Jack l’Éventreur From Hell, qu’il n’était qu’un chasseur de mouettes parmi des milliers d’autres, c’est-à-dire un détective amateur se piquant à son tour de résoudre enfin l’affaire jamais classée de l’Éventreur (1888) et ne faisant qu’ajouter à la pile sa compilation, sa théorie, une version de plus, une histoire, un sursaut d’excitation à cette inextinguible folie collective, cette passion pour un crime atroce. De la même façon, la série documentaire sur l’affaire Grégory ne fait pas seulement rendre compte d’une folie collective qui agite l’opinion française depuis 35 ans ; elle en est partie prenante, et joue son rôle de brise sur les braises.

C’est ainsi que depuis sa diffusion, les internautes enquêtent, perquisitionnent, recoupent, échafaudent, accusent et dénoncent (dénoncent, surtout, parce que c’est la chose la plus facile à faire en ligne et Internet comme on sait est un tribunal populaire), bref à la faveur de la série qui ranime leur curiosité, ils se montent à nouveau le bourrichon par centaines sur l’Affaire. Et que constate-t-on ? Que nombreux et virulents sont les tenants de la culpabilité de Christine Villemin. Alors même qu’aucun mobile crédible n’est formulable et que son innocence a été matériellement démontrée. Pourquoi alors est-elle la coupable rêvée ? Parce que. C’est une femme, voilà tout (voir plus haut).