Et dès lors je me suis baigné dans le poème [Expérience en cours]

Certes, deux livres durant, le Posthume et sa Séquelle, j’ai prénommé mon petit poète alter-ego Arthur.
Pour autant je n’étais pas particulièrement rimbaldien.
De Rimbaud je ne retenais que ce que l’école m’avait légué, Ma bohème, Voyelles ou Le Dormeur du val.
C’était déjà bien mais comme je ne m’extrayais pas de ce contexte scolaire, le petit génie trafiquant d’armes et d’esclaves ne m’inspirait pas plus de sympathie qu’un premier de la classe, ni guère de curiosité, d’autant qu’en termes de nourritures et affinités symbolistes m’attiraient davantage Verlaine que je trouvais plus élégant, ou Lautréamont que je trouvais plus flamboyant.
J’avais passé mon chemin devant le Bateau ivre qui m’était au mieux un patrimoine indifférent, au pire un cliché passe-partout, un slogan surfait ou une enseigne de mode. Une position sexuelle également (cela aurait dû me mettre la puce à l’oreille), et surtout une chanson-parlée de Léo Ferré qui, le premier, m’initia aux beautés voilées de ce texte en l’arrosant d’éclats de rire et de cris lancés au large, induits par le troisième vers.
Et puis le temps passe, par un autre cheminement.
Voilà que je me passionne pour Gustave Courbet. Par conséquent, pour la Commune de Paris. Je dévore ce qui me tombe entre les mains sur ces l’un et l’autre sujets.
En cherchant tout autre chose je découvre stupéfait que l’une des interprétations possibles du Bateau ivre de Rimbaud, outre les métaphores vitales et sexuelles sur la liberté et l’errance à l’abondante exégèse, est qu’il s’agirait d’une méditation politique, sourde et cryptée, sur l’échec de la Commune. Hein ? Pardon ? Où ça ? Ah, d’accord, pour pénétrer ce sens-là il fallait prendre le poème à rebours, débuter par son dernier mot : Pontons.
Alors j’y retourne, à l’envers s’il le faut. Je lis Le bateau ivre. Une fois, dix fois. Je le mâche. Je ne le comprends pas mieux mais je le sens, la Commune et le reste, surtout le reste, j’y suis. La révélation vient. La splendeur. L’illumination c’est peu de le dire. Les mots, les phrases, les agencements, la versification, le scintillement contrasté et nocturne des syllabes qui miroitent d’une ligne à l’autre comme éclairées au flambeau, le dérèglement de tous les sens, la diversité profuse et heurtée des sons et des syllabes, mais aussi des syntaxes, les substantifs appelant des participes passés ou présents mais jamais deux fois de suite, ou bien des adjectifs ou des adverbes (sauf qu’il n’y a jamais d’adverbes, on n’est pas chez Verlaine), ou à défaut et par raccourci mélangent leurs statuts (les gouffres cataractant). Tout bouge et se recombine en permanence en ce texte embarqué, tangage et roulis cosmiques.
« Cela s’est passé. Je sais aujourd’hui saluer la beauté. » (Dixit Une saison en enfer)
Je salue la beauté. Je salue la métrique : quelle luxuriance dans l’alexandrin (J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides) mais quel chahut à l’hémistiche, la césure très régulièrement placée non au 6e pied mais au 7e par la grâce d’un monosyllabe postposé (De la mer, infusés d’astres…).
Je salue les rimes, toutes croisées, toutes bardées : moi qui, pontifiant auprès de mes stagiaires qu’il faut éviter comme le Covid les rimes mille fois usées, telles Jour/Amour, sous mes yeux Rimbaud place son intrépidité y compris dans l’emploi de ces mots-là, réinventés, il n’a peur ni du jour ni de l’amour. Quatrain n°7 :
Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !
Je salue jusqu’aux répétitions qui sont une autre transgression fertile : un à un chaque mot est choisi et toute poésie réside dans l’exigence de cette sélection stupéfiante jusqu’à devenir naturelle, mais quelques-uns d’entre eux le sont plus d’une fois, cassant le système qu’on devinait de profusion et de nouveauté permanente. Parmi ces mots répétés : la mer (trois fois au singulier et deux fois au pluriel), le coton (une fois au début, une fois à la fin), les cieux (cinq fois, sans compter un ciel et un arc-en-ciel), la nuit (trois fois), par contraste le soleil (quatre fois), l’éveil, la fermentation… et surtout les couleurs, vert et bleu en tête. Par douze fois sur cent, « Et » se place en tête de vers.
Je me mets en tête d’apprendre par coeur le poème. Ce n’est pas si difficile lorsqu’on réalise que son chatoiement lui-même est mnémotechnique. Je le mémorise quatrain par quatrain. Régulièrement, j’en ajoute un et je récapitule. Il compte en tout vingt-cinq quatrains. Cent vers tout rond : hécatombe. J’en suis à la moitié. Je possède en moi fermement une douzaine de quatrains que je tourne en boucle et je gagne petit à petit.
Apprendre par coeur, quelle expérience magnétique, heuristique, initiatique ! Expérience d’autant plus raréfiée que nos mémoires sont désormais externalisées, numérisées, dans nos machines-outils et intelligences artificielles, chacun à tout moment en tout lieu peut faire jaillir en deux scrolls en deux clics Le bateau ivre, à quoi bon l’apprendre ?
À quoi bon, vraiment ?
La mémorisation exauce la magie. Les images du poème prennent chair et fascinent, fraîches du jour, je deviens ivre enfin et bateau, je les incorpore y compris sans les saisir (je ne sais toujours pas ce que signifie Sourd comme des cerveaux d’enfants), à voix haute car il faut les prononcer pour les entendre, je les admets et surtout je les aime, je les crois, et je les accrois, j’ajoute images et associations de mon cru à fin de retrouvailles, celles-ci se substituent, ne concernent que moi. Ainsi, j’ai en nette vision la trogne d’Antonin Artaud qui me regarde lorsque je dois retrouver au fond de ma remembrance le quatrain n°9 et je décolle aussitôt :
J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !
Et je me mets en circuit fermé, à la fin je recommence, comme un acteur de drame très antique répète à l’italienne. Le bateau ivre devient ma discipline, ma routine du matin, mon yoga du soir, ma façon de remplir le vide. Lui et moi devenons intimes. Dix fois dans la journée le quart de tour, Comme je descendais des fleuves impassibles, feu ! Je me récite Le bateau ivre chaque jour un peu plus long, dès que je me trouve seul je ne le suis plus, sous la douche, dans la cuisine, dans la rue, dans la forêt, dans les transports en commun, balloté par le bus comme d’autres le sont par les haleurs ou les flots. Même en faisant autre chose je fais le Bateau.
À terme, dans quelques semaines, au plus quelques mois, j’aurai les vingt-cinq quatrains en moi. Les cent vers. Et je les recèlerai pour toujours, jusqu’à ma mort. Je pourrai vous les dire, à la demande. Je n’aurai pas le Bateau ivre, je serai le Bateau ivre, comme sont les hommes-livres de Fahrenheit 451, image hantante de l’archivage organique qui est le contraire du numérique.
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