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Ici Paris

I – Spectacle vivant

NB : la photo illustrant ce qui suit est tirée d’un article de presse, elle a été prise durant les répétitions d’ Ici sont les dragons, 2e époque, alors qu’on ne voit pas cette image-là dans le véritable spectacle, c’est cela aussi l’art vivant.

Je ne monte pas à Paname sans une excellente raison. La raison du jour est la même que celle de l’année dernière, pratiquement jour pour jour : voir le nouveau spectacle d’Ariane Mnouchkine et du Théâtre du Soleil.

Ariane Mnouchkine, trésor national, 87 ans, six décennies complètes consacrées à la création théâtrale, poursuit son inlassable recherche, frappe toujours les trois coups, ouvre la porte de la cartoucherie, déchire les tickets, dit bonjour à chaque spectateur… et, outre ce rituel folklorique, délivre cette année Ici sont les dragons, deuxième époque, 1918-1933 : Choc et mensonges. Ces derniers mots formant sous-titre sont attribués à Goebbels, dont la stratégie de menterie n’est pas pour rien dans l’actuelle prolifération des fake news (cf. cette archive au Fond du tiroir).

Comme le premier volet, comme aussi le troisième puis le quatrième qui viendront couronner l’épopée et marquer le passage de relai officiel de Mme Mnouchkine, celui-ci plonge ses racines dans une volonté de comprendre ce qui se passe aujourd’hui – la guerre en Ukraine et, quasiment, en Europe – en remontant la pendule, d’un siècle.

Et tout s’éclaire. Cette histoire, de la révolution russe, de d’inexorable montée du nazisme, de la montée vers la guerre totale, c’est bien la nôtre. Nous sommes dans ce miroir prodigieux. Par exemple, alors que chaque scène est dite dans la langue des protagonistes (et sur-titrée), l’une des plus longues séquences est en français, et elle m’a bouleversé. C’est le discours de Tours, prononcé par Léon Blum en 1920, qui, conséquence de la révolution bolchévique, prend acte de l’éclatement de la gauche française. Blum « garde la vieille maison« , et prévient : « Sommes-nous condamnés, alors que nous cherchons la même chose, c’est-à-dire la fin de l’ordre économique bourgeois, à nous parler en ennemis, et à nous traiter pour les uns de fous sanguinaires et pour les autres de socio-traitres ? » Bon sang, mais… Il est en train de décrire les invectives entre le PS et LFI ! Cela fait donc 106 ans que ça dure, et que le capitalisme peut dormir sur ses deux oreilles !

Autre exemple plus anecdotique mais plus personnel : en 1984, comme j’étudiais le russe au lycée, j’ai effectué un voyage scolaire en URSS durant lequel nous avions, passage obligé sous la Place Rouge, défilé sans avoir le droit ni de parler ni de nous arrêter devant la cage en verre contenant la momie de Lénine – or c’est seulement 60 ans plus tôt, échelle minuscule et humaine, à la mort de Lénine en 1924, que Staline décida de sa momification et la scène est montrée dans le spectacle, on comprend l’enjeu scientifique, symbolique, politique de la mise en scène macabre de cette pseudo-immortalité.

Mais c’est trop peu dire qu’on comprend : en réalité, on ressent. Car on est au théâtre. L’art de Mnouchkine est à la fois prodigieusement archaïque et prodigieusement contemporain, sur deux plans :
– le théâtre : archi-archaïque (la geste et la gestuelle, les masques et la présence, la troupe virevoltante et les dizaines de personnages) et pourtant archi-contemporain (quelle merveille permanente d’assister à la réinvention de ce qui se peut faire sur scène avec la technique d’aujourd’hui qui ne remplace pas, mais s’ajoute à l’artisanat, et le monde entier, Moscou, Berlin, Paris, Londres, et le Japon et l’Amérique, existe devant nous) ;
– la leçon d’histoire : archi-archaïque (depuis Hérodote, nous lisons le passé pour ne pas être dupe du présent ; la vulgarisation est brillante et engagée, on dirait Henri Guillemin ou Alain Decaux) et pourtant archi-contemporaine (on dirait les auteurs de podcasts historiques sur Youtube qui revisitent pour nous le passé, suivez mon regard).
Bref : l’art vivant est vivant et le mot qui manque et que je dépose ici faute de lui avoir trouvé une meilleure place plus tôt est poésie. Merci madame et à l’année prochaine.

II – Regarde de tous tes yeux, regarde !

Si je cours les expositions c’est dans l’attente perpétuelle et l’espoir d’une révélation, encore une révélation, toujours une révélation, y compris une révélation d’une chose que je savais déjà, peu importe du moment que les images révèlent à tour de bras, sec et d’aplomb. Je pourrais m’aventurer sur une généralisation hyperbolique, au fond je n’attends rien d’autre non plus de la vie, mais je me contenterai des révélations au fil de mes visites de quelques expos à Paname.

– Ainsi, l’exposition « Global Warning » de Martin Parr au Jeu de Paume me révèle plus de reconnaissance que de connaissance. Elle me révèle avec brio, humour et couleurs pop que la frontière entre humanisme et misanthropie est paradoxalement ultra-mince, je me demande même, pour parodier un fameux slogan inventé par Sartre, si la misanthropie ne serait pas un humanisme tant on ne peut qu’être écœuré par les dégueulasseries commises par ce saligaud d’humain, or je me reconnais de façon troublante dans ce paradoxe-là : Parr documente les horreurs de masse (la surconsommation, le surtourisme, la bagnole, le selfie, le désir publicitaire, la malbouffe, la globalisation-poubelle)… est-ce que tout cela fait de lui un misanthrope ? Je crois que cela fait de lui avant tout un humaniste. Peut-être un humaniste blessé, conséquemment un romantique.

– Ainsi, juste après façon antidote, la rétrospective Sebastião Salgado à la Mairie de Paris me révèle l’exact contraire et ainsi ma dialectique avance : un grand photographe n’a pas besoin d’une once de misanthropie pour s’affirmer humaniste. Tandis que Parr montrait le problème humain, mais sans surplomb, rappelant qu’il en faisait partie à part entière, Salgado agit, récuse tout fatalisme à ce dit problème humain. Il est tout à la fois L’Homme qui plantait des arbres et Celui qui considérait que tous les humains avaient suffisamment de noblesse et de dignité pour être regardés. C’est bien aussi.

– Ainsi, l’exposition « Visages d’artistes, de Gustave Courbet à Annette Messager » au Petit Palais me révèle un Courbet que je connais par coeur, L’Autoportrait au chien noir (photo 1, 1842, tiens, je l’imaginais plus grand) de « l’homme le plus orgueilleux de France », et j’en suis ravi. Mais il me révèle des images inédites et j’en suis ravi pareillement. Le mur entier consacré aux essais de signatures d’Annette Messager est prodigieux, recherche d’identité entre le lisible et le visible.
Concernant Courbet, je découvre une caricature d’époque qui m’enchante (photo 2) : Courbet surveille ses spectateurs (y compris nous-mêmes en 2026 ?) et se lamente : « Voilà un bourgeois qui s’arrête devant mon tableau !… Il n’a pas d’attaque de nerfs ?… Mon expo est manquée ! » Et puis d’autres salles du même musée me donnent à voir des Courbet merveilleux, les Demoiselles de bord de Seine, le Sommeil, le Portrait de Proudhon, ou, plus rare, plus atypique et plus négligé, Pompiers courant à un incendie, qui m’impressionne énormément et que, quant à lui, j’imaginais plus petit. (Au fait, vous l’ai-je dit ? Prochaine représentation du spectacle en trio « Gustave Courbet : je fais comme la lumière » samedi 25 avril, 18h, Corps d’Uriage, chez l’habitant, coordonnées sur demande.)

– Ainsi, l’exposition « Cartes imaginaires » à la BNF, qui compile intelligemment des échantillons d’art cartographique, du moyen-âge à nos jours, alternant cartes « scientifiques » selon les états successifs de la science (par conséquent aussi réalistes que le « Rhinocéros » de Dürer) et cartes « fictionnelles » (la carte de l’île au trésor de Stevenson, celle de l’île mystérieuse de Jules Verne, celle de Westeros par George R. R. Martin, celle de la Terre du Milieu par Tolkien, celle d’une ligne de train ahurissante mêlant Bretagne et Normandie de la main de Proust…), cette expo-là me révèle avec brio ce que je pressentais, notamment l’origine de l’expression « Ici sont les dragons » (cf. le spectacle évoqué en haut de cette page) : sur toutes les cartes y compris les représentations qui ne sortiront pas de notre atelier intime, le monde inconnu est plein de dangers.
Elle me révèle, surtout, mais attention, la phrase qui suit est de haute volée épistémologique, au besoin lisez la lentement car c’est ainsi que je l’écris moi-même, elle me révèle surtout que toute connaissance est un phénomène imaginaire. Une « Cosa mentale » comme disait Da Vinci. Une vue de l’esprit. Y compris les connaissances établies grâce une méthode scientifique. Mais alors, si toute connaissance est un phénomène imaginaire qu’on peut (la métaphore cartographique s’impose avec évidence) mettre à plat, que dire des religions ?
Je déplore une lacune, toutefois : si maintes îles sont citées, nulle mention de celle de Lost, qui les contient pourtant toutes et dont on retrouvera la carte ici.

– Ainsi, l’exposition « Flops ! » aux Arts et Métiers me révèle certaines choses que je connaissais déjà, les géniaux objets introuvables de Jacques Carelman, ou le mantra de Beckett définissant toute entreprise de création (Rater, puis rater mieux)… Mais elle me révèle surtout que les calamiteux projets idiots ou mal ficelés déployés ici relèvent de la soif de nouveautés de notre civilisation technico-capitaliste, relèvent au fond de la même pulsion bicéphale vue chez Martin Parr : l’humanisme (on essaie) et la misanthropie (ça foire), tressés à jamais. Je mets au défi quiconque de traverser cette expo sans reconnaître un objet nul qu’il a un jour convoité ou même acheté. Moi-même, j’avoue que j’ai acheté en 1991 ce lecteur de vidéo-disques, format mort-né, sorte de DVD de la taille d’un vinyle 33 tours, qui prend désormais la poussière dans un grenier, sic transit gloria mundi et la société de consommation se poursuit.

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