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« Être paranoïaque n’empêche pas les autres de réellement comploter dans votre dos » (R. Crumb)

22/02/2026 Aucun commentaire

Attendu (1) que les théories du complot, matière imaginaire extraordinaire, me passionnent au point que je leur ai consacré un petit livre en 2023 ;

Attendu (2) que Robert Crumb est l’un des artistes, toutes catégories confondues, pour lesquels j’ai le plus d’admiration, car son parcours sur six ou sept décennies relève d’une recherche perpétuelle, d’une indépendance intransigeante, d’une création sans cesse remise sur le métier et d’une puissance d’inspiration difficilement égalable propre à faire école, lui qui est pourtant un solitaire absolu (j’incline à penser que quiconque écrit et/ou dessine dans un registre autobiographique aujourd’hui, qu’il le sache ou non, doit quelque chose à Crumb, comme à Jean-Jacques Rousseau, par exemple) ;

… Naturellement, je me suis jeté, comme les Gafam sur nos données privées, sur le premier livre de Crumb depuis des années, Tales of Paranoia (chez Fantagraphics – la traduction française sous le titre Chronique de la paranoïa a suivi peu après chez Cornelius), qui promettait un énième autoportrait mais cette fois « en paranoïaque » , sur le fil tendu entre deux registres éminemment contemporains, l’anxiété et le complotisme. Parce que l’un n’empêche pas l’autre.

Ce livre ne sera pas le plus plaisant ni le plus facile d’accès de son auteur.
Crumb, à 82 ans, ne s’inquiète pas de prendre son lecteur à rebrousse-poil, en commençant par de longues pages sur la pandémie de Covid-19 (farouche anti-vax, Crumb a refusé l’injection), allant jusqu’à formuler l’hypothèse bien connue que cette histoire planétaire a été un complot ourdi par les actionnaires de Big Pharma.
Certes, cette provocation est bien dans sa manière, lui qui autrefois ne rechignait pas à se montrer misogyne, misanthrope, antipathique, maniaque, hypocondriaque, obsédé sexuel, handicapé social, etc., provocations non gratuites puisqu’elles étaient la contrepartie de la sincérité… Restent que ces pages d’ouverture ne sont pas les plus originales du livre, Crumb se contentant de recopier des sources et de se dessiner en train de les lire.

Espérons-le, les lecteurs rebutés pourront du moins être comme moi sensibles à un argument de Crumb qui, lui, mérite d’être répété : la dénonciation, accompagnée de l’injure « complotiste », du moindre opposant remettant en cause les bienfaits ou l’innocuité des vaccins, était (est toujours) une façon totalitaire d’empêcher tout débat. Totalitaire, et par conséquent laissant soupçonner un vague complot…

La suite de l’opus, selon la méthode de ses comix d’antan, est faite de pièces et de morceaux, variations sur le même thème (« Être paranoïaque n’empêche pas les autres de réellement comploter dans votre dos ») s’enchaînant par associations d’idées, et recèle des trésors plus personnels et plus nourrissants :
– un épisode posthume, drôle et touchant de Dirty Laundry (la bande dessinée/journal intime qu’il réalisait à quatre mains avec son épouse Aline Kominsky, décédée en 2022) dans lequel Aline est persuadée de porter la poisse à ses éditeurs et galeristes, qui mettent tous la clef sous la porte après avoir travaillé avec elle ;
– un souvenir des années 60, terrifiant bad trip au LSD débouchant sur une révélation indicible, presque lovecraftienne (Crumb, donnant l’exemple de sa mère, rappelle que les USA sont un pays profondément paranoïaque depuis l’usage massif des psychotropes – qui donc en a inondé le pays à l’époque ? La CIA ?… Est-il paranoïaque de chercher à comprendre l’origine de l’épidémie de paranoïa ???) ;
– un portrait biographique d’une femme de l’état profond fort bien documenté, qui rappelle ce qu’est au juste cet état profond, matière à fantasme des complotistes : non pas une secte occulte et machiavélique, simplement l’ensemble des personnes du bon côté du manche ;
une succession de médaillons où il tire le portrait des puissants et malfaisants de ce monde (qui ne sont pas plus « cachés » que ne l’est l’état profond : on reconnaît certaines de leur binettes, dont l’actuel président des États-Unis…), suivi d’une analyse et d’une introspection passionnante qui explicite sa démarche, presque un discours de la méthode – il les dessine pour se les approprier, pour les comprendre : « Pfiou ! Content d’en avoir fini ! C’était déprimant de dessiner ce tas de salopards ! Et dans quel but, en fait ? C’est clairement un exercice futile ! (…) Bon, graphiquement, ça rend bien… Mais ai-je appris quelque chose de cet exercice, en étudiant leurs visages ? Hum… J’ai compris que toutes ces personnes avaient un point commun. Un talent qui manque à la plupart d’entre nous, à savoir qu’ils savent très bien jouer le jeu… » ;
– enfin, sous forme de gags en une planche, quelques dialogues absurdes entre Crumb et Dieu, comme pour rappeler que parler à Dieu est l’une des formes les plus courantes et les mieux admises de ce qu’on appelle paranoïa. Au fait, le seul livre de Crumb absolument premier degré et dénué d’humour est son adaptation du livre de la Genèse.

Des deux yeux, pour pleurer

18/02/2026 Aucun commentaire

I

Si je tenais une rubrique intitulée « Le dernier livre qui m’a fait pleurer » (comme si je n’avais que ça à foutre ! moi qui préfère chialer dans mon coin), je parlerais aujourd’hui de La bande des bédémaniacs de Scott McCloud et Raina Telgemeier (éditions Rue de Sèvres, 2025).

Or ces larmes ont jailli par surprise, sans être invitées, d’un livre qui (n’) est (qu’) un manuel a priori inoffensif de pratique artistique destiné aux enfants.

Scott McCloud a publié il y a plus de 30 ans Understanding comics (en VF : L’Art Invisible) qui reste, malgré débats et mises à jour, le meilleur livre qui fut jamais conçu, du moins que j’ai jamais lu, à la fois théorique et pratique, consacré à ce singulier et cependant universel moyen d’expression qu’est l’art séquentiel – en résumé : on pose une image, puis une autre image, et c’est dans leur succession, leur séquence, que se bâtit un récit, une émotion ou un discours (cf. cette archive au Fond du Tiroir).

Si longtemps après, cette fois en duo, avec du sang neuf, et grâce à lui, en la personne de l’autrice Raina Teigemeier, McCloud propose de son classique une sorte de version vulgarisée à l’attention de la jeunesse.

Je n’y ai rien découvert de neuf en regard de son magnum opus… si ce n’est, in fine, non une idée mais quelques larmes, alors même que la tonalité globale est souriante, joyeuse et de bonne humeur.

Car ce livre, contrairement à son grand frère, s’habille d’une forme romanesque, mettant en scène quatre jeunes protagonistes, aspirants dessinateurs. Il ne fait pas l’impasse, quoique subtilement, discrètement, intelligemment, sur les mystérieuses raisons qui, à l’adolescence, voire un peu avant, font que l’on ressent (ou pas) cette pulsion de coucher sur le papier des mots et/ou des dessins, en séquences. Que faire de cette pulsion, au lieu que de chialer seul dans son coin ? – on y revient. Je me suis reconnu, ce qui a déverrouillé les canaux lacrymaux, conformément au principe même de l’identification.

Comme le dit Aragon, Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson, ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson, ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare…

II

Si je devais ouvrir une rubrique « Le dernier film qui m’a fait chialer » (tiens, ne viens-je pas déjà de dire quelque chose comme ça ? je radote ?) je parlerais aujourd’hui de Hamnet, de Chloe Zhao.

Quelle splendeur.

Splendide, depuis la toute première image, un panoramique vertical sur deux troncs d’arbres dans la forêt, côte à côte, l’un droit l’autre tordu, et tout est déjà dit, jusqu’à la toute dernière scène, avec ces mêmes arbres peints sur un décor de théâtre, et tout est redit. Re-créé. Re-transposé, re-mis en scène, re-bâti et re-pleuré. Entre les deux, de bord à bord, uniquement de la beauté, crue, organique, viscérale, sorcière, des lichens de soleil et des morves d’azur, de la beauté y compris dans l’horreur. C’est-à-dire que le sujet est peut-être là : que faire de la vie, que faire de l’horreur, sinon de la beauté, ou bien on crève debout.

Je l’écris ici parce que je ne l’ai lu nulle part ailleurs : ce Hamnet ressemble, mutatis mutandis, au Molière d’Ariane Mnouchkine, où le jeune acteur et dramaturge, enfant puis adolescent puis homme fait (ou à faire), assistait à la mort des siens (de sa mère avant tout, scène fondatrice), et se débrouillait pour encaisser et transmuter sur scène ces écroulements. Question de vie ou de mort : finir sur les planches, plutôt qu’entre quatre d’entre elles. Molière de Mnouchkine m’a été une révélation il y a 45 ans et mèche, dès lors il fallait que je fasse du théâtre ; je suis sûr qu’Hamnet montrera de semblables perspectives à qui est en âge de les recevoir.

Je me contrefiche absolument de savoir si le pitch du film de Chloe Zhao (Shakespeare aurait écrit Hamlet en songeant à son fils mort Hamnet) est vrai, ou ne serait-ce que vraisemblable. Ce qui compte, comme au théâtre où tout est faux (ceci n’est pas Hamlet mais un acteur, ceci n’est pas un arbre/pas une forêt mais un fond de scène, ceci n’est pas une pomme/pas une pipe mais un Magritte), n’est pas que l’histoire soit vraie, c’est que les émotions le soient. Afin qu’elles deviennent les miennes, moi qui suis dans la salle. Et que, fébrile, je tende la main, comme le public dans la dernière scène. Pleurant et heureux de pleurer. C’est un film sur la catharsis, au fond. Le meilleur film possible sur la catharsis. Mais beau en plus.

III

Et maintenant que j’ai pleuré de chaque oeil, je parviens à comprendre ce que les deux notules ci-dessus ont en commun. Si ces deux oeuvres ô combien dissemblables ont ouvert les mêmes vannes en moi c’est qu’elles ont réactivé d’anciennes émotions de jeunesse et d’enfance, certaines pulsions qui m’avaient fait primitivement écrire, dessiner, jouer. Ah, c’est donc ainsi que je fonctionne ! La science avance.