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Traduire du français au français

27/09/2026 Aucun commentaire

J’aime, tous les deux jours, lire sur Facebook André Markowicz, qui est l’une des raisons pour lesquelles je ne quitte pas ce réseau dit social.

Certains jours, le journal (appelons-le journal) de Markowicz m’instruit sur les conflits en cours, particulièrement la guerre en Ukraine ou à Gaza, et ces posts-ci, géopolitiques, font d’ailleurs un tabac, re-partagés d’innombrables fois ; d’autres jours il me passionne, et ces posts-là, poétiques, ont une audience nettement plus restreinte, en me parlant de littérature, de métrique, d’auteurs russes, de traduction (théorie et pratique), en somme en me parlant de son métier.

Il m’autorise à me pencher au-dessus de l’atelier, je vois comment naît un texte, j’observe le geste, il est superbe, lent, et profondément humain (a contrario, ce que Markowicz dit à propos de l’IA est très intéressant aussi).

Aujourd’hui, il a partagé la traduction d’un poème, sombre mais chatoyant, sur le deuil, sur le deuil d’un autre, À un ami de Konstantin Batiouchkov, écrit en 1815.

Konstantin Batiouchkov
À un ami (Piotr Viazemski), 1815
Ceux d’entre vous qui me suivent depuis quelques années savent l’amour que je porte, depuis très très longtemps, à Konstantin Batiouchkov (1787-1855 — fou depuis 1821). J’ai traduit beaucoup (pas assez) de ses poèmes pour le « Soleil d’Alexandre », publié en 2011, puisqu’il est, pour Pouchkine, l’un de ses aînés, avec Vassili Joukovski (1783-1852) et Piotr Viazemski (1792-1878). J’ai parlé ici, et très souvent, de l’importance qu’il a pour Ossip Mandelstam, dont j’ai traduit-sans-traduire (en faisant un mot à mot commenté) le poème d’hommage qu’il lui a écrit en 1932, comme j’ai souvent évoqué sa présence dans l’œuvre de Guennadi Aîgui. Et, aussi, sa présence dans mes propres textes non-traduits, comme une figure tragique, de la recherche d’une harmonie impossible.
*
En 1811, Batiouchkov avait écrit un poème consacré à la mort de Varvara Ivanovna Kokochkina, épouse Fiodor Fiodorovitch Kokochkine, – l’un des proches du cercle d’amitié qui s’était formé autour des trois poètes. Ce poème est fondamental dans la littérature russe parce qu’il est le premier dans lequel Batiouchkov a essayé de donner à la langue russe ce qu’il appelait «une couleur italienne», une douceur, une musicalité (en particulier par l’usage des voyelles et des consonnes liquides). Ce poème, je l’avais traduit pour «Le Soleil d’Alexandre». Les amis se réunissaient, à Moscou, le plus souvent chez le prince Piotr Viazemski, héritier, à l’époque, d’une immense fortune et d’un très très grand nom… De Viazemski aussi, – qui allait devenir un des amis les plus proches de Pouchkine, – j’ai traduit un certain nombre de textes.
En 1812, Moscou a été détruite. – Batiouchkov parle, vous verrez, d’une «maison ravagée». Concrètement, Viazemski (âgé de 20 ans, et qui avait fait une dette de jeu de 100.000 roubles – une somme absolument faramineuse, équivalent à quelque chose comme plusieurs dizaines de millions d’euros) avait vendu son hôtel particulier en mars (bien avant l’invasion), mais, vous savez, là encore, si vous me suivez, qu’en Russie, le concept de « maison » ne désigne pas obligatoirement une maison physique.
Le poème de Batiouchkov est écrit en 1815 (on n’est pas sûr des dates précises), et il est dédié «À un ami». Nous savons que, cet ami, c’est Piotr Viazemski. 1815, c’est donc quatre ans après la mort de «Lise» (ainsi nommée par souci d’euphonie… En russe, dans les deux poèmes, elle est «Lila», mais j’avais, – et, je crois, à juste titre, – préféré «Lise» pour le poème de 1811, parce que j’avais besoin d’un mot dont la voyelle d’appui est le i, et d’un monosyllabe), et c’est trois ans après l’invasion de Napoléon. La vie a eu le temps de se réinstaller. Comment se fait-il que même les ombres amies finissent par disparaitre, et qu’est-ce que cette « sagesse » humaine, mondaine, qui cherche un sens à ça ?…
J’ai porté cette traduction pendant une bonne semaine – elle n’entrera pas dans « Le Soleil », puisque le livre est fait. Elle ira donc ici, dans ma maison sans lieu de Facebook.
*
Jeune sage, dis-moi, à quoi nous retenir ?
—-Nous avons bu la coupe pleine,
L’ambroisie du savoir et celle des plaisirs
—-Dans un domaine d’ombres vaines.

Où s’est fondu l’éclat fugace des festins ?
—-Du vin reste-t-il quelque chose ?
Et du brillant savoir de nos esprits mondains ?
—-Où sont ton Falerne et nos roses ?

Et ta maison, séjour du bonheur ?… Ravagée…
—-L’ortie y pousse après l’orage.
Mais je l’ai reconnue. J’y dépose, affligé,
—-Ces mots du cœur, vibrant hommage.

Sur sa cendre éloquente, au soir, quand tout se tait,
—-Vesper rougeoie d’un feu de glace.
Dans le nord ténébreux, ton ami s’y repaît
—-En méditant le temps qui passe.

Dans la mélancolie que j’ai toujours goûtée,
—-Dans la fraîcheur et la mollesse,
Du feu des passions et de la satiété
—-Je me défais avec tendresse.

Me croiras-tu ? ici, sur ces cendres sacrées,
—-Laissant les roses, les couronnes,
Submergé de douleur, je reviens déplorer
—-La beauté qui nous abandonne.

Éphémères errants, nous mesurons nos jours
—-De deuil en deuil, de tombe en tombe, –
Nous croyons retrouver nos amis, nos amours :
—-Ce sont nos rêves qui succombent.

Parmi tous tes amis, ici, combien de temps
—-La douce Lise brilla-t-elle ?
De favorables cieux lui offraient, éclatants,
—-Tout le bonheur d’une mortelle.

Le don de l’entretien, le goût de la beauté,
—-L’œil vif et l’âme qui palpite,
Le port de quelque Muse et sa simplicité, 
—- Le charme pur d’une Charite.

Toi aussi, oubliant le vain bruit des festins,
—-Tu jubilais à ses répliques
Comme dans le désert ferait un pèlerin
—-Qui trouve une fleur magnifique.

La fleur a disparu comme le rêve heureux…
—-Souffrant dans ses affres ultimes,
Vers ses amis présents elle tourna les yeux :
—-Ce regard d’adieu, nous le vîmes.

Mais aujourd’hui, qui sait si l’amitié l’oublie ?
—-Le temps assourdit la tristesse
Et l’ombre immaculée, souillée de calomnie,
—-Souffre à présent qu’on la délaisse.

Vanité d’une vie où les élans sont vains !
—-L’amitié même est si fugace !
Mais où pourrait briller dans un éclat sans fin
—-La flamme vive de la grâce ?

J’ai remué en vain les chartes du passé,
—-Les sombres livres de l’Histoire,
Des sages les discours, les leçons ressassées…
—-Bruyants silence, vains grimoires.

Comme une plume au vent portée de ci de là
—-Quand la tempête se déchaîne,
Comme un esquif battu par les vagues, si las
—-D’errer qu’il voit sa mort prochaine, –

J’errais, me torturant, mon âme à l’agonie,
—-Ma vie n’était que nuit confuse ;
Les doutes étouffaient la flamme du génie,
—-Je voyais vaciller la Muse.

Tremblant, épouvanté, j’interrogeai mon cœur :
—-Le jour se fit, mes yeux s’ouvrirent.
Je ressentis la foi, cet encens salvateur,
—-Et je vis l’espérance luire.

J’avance vers la mort d’un pas illuminé
—-Pour affranchir de la poussière
Les habits de l’errant et sentir rayonner
—-L’âme nimbée de sa lumière.

1815.
*
Ce poème, tragique, et l’un des plus beaux que je connaisse sur la foi, est aussi mystérieux pour ses lecteurs. Quelles sont ces « calomnies » qui accablent, par exemple, l’ombre de « Lise » ? Nous ne le savons pas, et, sans doute, nous n’avons pas à le savoir – même si Viazemski le savait, lui. 

Et puis, un dernier point, sur le Falerne… C’est évidemment le vin de Catulle, celui des festins, et du poème 27 « Jeune esclave qui verse un vieux Falerne/ Verse-moi une coupe plus amère… » – et c’est ce poème que Pouchkine va traduire en 1832. La « maîtresse du festin » de Catulle s’appelle Postumia. Mais Batiouchkov dit bien « ton » Falerne : c’est Viazemski qui régalait…

Je sens tellement de générosité dans les partages de Markowicz (partage : voilà un concept ancestral que Facebook n’a pas inventé à coup d’icône, et qui lui survivra) que je me permets d’y lire une invitation à considérer que le travail n’est jamais fini, un encouragement à mettre la main à la pâte. Alors, outrecuidant, j’ai l’idée de retraduire sa traduction. Je ne risque pas de me frotter à l’original russe, mais l’envie me prend de retravailler le texte français, de le chercher à nouveau, dans une autre direction.
Par exemple, ce quatrain :

Toi aussi, oubliant le vain bruit des festins,
—-Tu jubilais à ses répliques
Comme dans le désert ferait un pèlerin
—-Qui trouve une fleur magnifique.

… Il est fort beau, pourtant je suis tenté de le chambouler, pour voir l’effet, comme on changerait la déco, la couleur ou la musique de fond. Je cherche une variation, une autre structure. Tel quel, le quatrain alterne rimes masculines sur les alexandrins et féminines sur les octosyllabes, distribution que le traducteur réitère d’ailleurs très souvent tout au long du poème. Or ce que je tente est l’inversion de cet ordre. Car la succession féminin-puis-masculin, plus à mon goût, « sonne » davantage classique que le contraire proposé par la traduction originale (sic), masculin-puis-féminin.
Ce qui donne, au pied levé :

Toi aussi, par-dessus les discours et les verres
—-Tu riais de ses joyeux traits
Ainsi qu’un pèlerin cueillant dans un désert
—-La fleur plus rare et colorée.

Je suis convaincu que « traduire » peut se faire au sein d’une même langue. Je crois que la traduction se fait même, au quotidien, essentiellement ainsi, et en permanence. Je ne sais pas ce qu’André Markowicz en pense. Mais je le cite, extrayant ces mots d’un autre post :

Traduire, je ne cesse de le redire, ce n’est pas transformer l’autre en soi, mais trouver en soi de quoi accueillir l’autre, – avec la gratitude que nous devons sentir envers celui qui nous ouvre des voies nouvelles en nous disant nous-mêmes.