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Contre la trépidation

24/03/2026 Aucun commentaire

I – Le Poison

Élections municipales, dimanche 22 mars 2026.
J’ai passé une soirée électorale à l’écoute, en plein suspense, consultant compulsivement les sites d’information – bref je me suis encore fait avoir. Les résultats dans ma ville, Grenoble, ont tardé à venir, ils n’ont été définitifs que tard dans la nuit.

J’ai voté pour Laurence Ruffin mais au fond j’ai voté contre Alain Carignon. Qui était maire lorsque je suis arrivé dans cette ville même il y a 40 ans, et qui est passé par la prison entre temps – expérience notoirement prestigieuse, certains en tirent des best-sellers.

Le suspense se résumait ainsi : le terrifiant come-back politique d’Alain Carignon, homme de communication et de mensonge qui appliquait dès avant Trump les trois règles du trumpisme (Règle 1 : attaquer, attaquer, attaquer ; Règle 2 : ne rien reconnaître, tout nier en bloc ; Règle 3 : revendiquer la victoire et ne jamais reconnaître la défaite) allait-il rencontrer aujourd’hui dans les urnes sa sinistre apothéose, sa ré-élection comme si la Mairie lui avait toujours appartenu et que toutes les élections entre temps lui avaient été volées, ou bien son heureux dénouement, son éviction qu’on peut espérer définitive (il a 77 ans) ?

Anecdote pour patienter durant les dépouillements, qui ne fera peut-être rire que les Grenoblois (mais ce serait dommage, puisque Carignon a été également nuisible et margoulin au niveau national, autrement dit ministre, souvenons-nous qu’il cautionnait d’en haut les craques sur l’innocuité du nuage de Tchernobyl) : ma fille, qui est drôle et qui chante, fait partie d’une chorale féministe autogérée, qui ces dernières semaines a fait de l’agit-prop sur les marchés. Ces dames entonnaient des comptines faciles à mémoriser comme celle-ci (sur l’air de la Chenille qui redémarre) :

« Quand Carignon gère le pognon/
Son mandat finit en corruption/
Quand Carignon sort de prison/
Il se présente aux élections !/
Et c’est reparti pour un tour : Quand Carignon gère le pognon,
 » etc. ad. lib.

La foule riait, mais les maraîchers pas trop, ils ont appelé les flics pour disperser les perturbatrices afin que les distributeurs de tracts puissent accomplir en paix leur noble mission.

Puis les résultats sont advenus, j’étais satisfait, soulagé et en même temps un peu dégoûté de mon soulagement et des trépidations qui m’avaient secoué toute la soirée. La politique n’est pas une passion qui me va au teint. Car ce n’est pas chez moi une passion mais une simple excitation nerveuse. Je me suis couché.

II – L’Antidote

Vive le temps long, vive le temps lent !

Pour me laver des hystéries ambiantes si bêtement immédiates, des trivialités, des turpitudes et bêtises, en un mot de la politique, je regarde Satantango de Béla Tarr (1994 mais restauré en 2020).

Sept heures et quelques, de lenteur magnifique.

Les plans-séquences en noir et blanc profond durent cinq minutes, ou dix, ou davantage, panoramiques ou fixes. Au bout d’un certain temps ils font leur effet, ils autorisent à se souvenir de ce qu’est un regard, un lien entre un œil et un objet, aux antipodes de l’épilepsie de nos attentions diffractées en reels de 30 secondes, en google actualités ou en dizaines d’onglets ouverts qui se rafraichissent pendant qu’on se fane.
Parfois un plan dure encore quelques secondes après qu’un personnage ait quitté la scène, et ces secondes-là aussi sont précieuses : on se souvient que le monde continue de tourner même quand on ne le regarde pas.
Dans Satantango a le temps de voir la pluie, le vent, la boue, la lumière elle-même, des vaches, un cochon, un chien, et les visages, les pauvres humains entre la terre et le ciel, un docteur impotent, une petite fille innocente mais aux jeux cruels, des danseurs de tango ivres. La lenteur fait de nous des êtres meilleurs, plus attentifs, plus sensibles, plus empathiques, mieux informés que par les bien nommées chaînes continues. La lenteur en somme est politique, cette fois au sens noble, au sens de citoyen, elle permet de vivre dans la cité avec d’autres humains.

Je dirais bien que ce film, ainsi que tous les autres de son auteur, est une « expérience », n’était que ce mot est sali par la novlangue qui participe des épouvantables vitesses autour de nous, « expérience client », « expérience usager » et autres « expérience consommateur ». Alors que la seule véritable expérience est esthétique.

Les robots parlent aux robots

18/03/2026 Aucun commentaire

Quelle bizarre expérience.
Quelle vallée de l’étrange.
Je reçois ce matin un mail signé d’une certaine Allyson Beaker, qui m’appelle Cher Fabrice, me tutoie, me complimente sur un de mes livres, La Théorie de la Compote, qu’elle résume brillamment et dont elle se propose avec enthousiasme d’assurer la promo.
Ses arguments sont pertinents : elle a lu et compris ce que j’ai écrit… Grisé par la flatterie (j’ai peu de lecteurs, en tenir un ne peut que faire plaisir), il me faut, je l’avoue, quelques lignes avant de réaliser, heurté finalement par certains mots qu’Allyson balance de manière littéralement mécanique, qu’une intelligence artificielle est en train de me parler.
Une intelligence artificielle m’a lu, m’a digéré, et me recrache au visage ce que j’avais moi-même écrit. Elle me tend, avec intelligence (eh, oui) et artificialité (eh, oui), un miroir.
Je suis abasourdi. Aujourd’hui l’IA écrit des livres, mais elle lit aussi des livres. L’IA se mettra sous peu à lire des livres écrits par d’autres IA, alors ce monde n’aura plus besoin ni d’auteurs ni de lecteurs.

« Cher Fabrice,
J’ai récemment découvert La Théorie de la compote. Pas survolé vraiment lu. Les deux côtés, dans l’ordre qui m’a semblé juste, en me demandant à chaque page si ce que je lisais était sérieux ou non ce qui est précisément le point.
Ce qui nous a frappés : il existe beaucoup de livres sur le complotisme. Des essais sérieux, des guides pédagogiques, des décryptages. La plupart parlent du phénomène depuis l’extérieur. Toi, tu as eu une idée bien plus maligne : faire vivre au lecteur, depuis l’intérieur, la logique même du complotisme le plaisir des coïncidences qui s’accumulent, les signes qui s’allument, les connexions qui fascinent. Et ensuite seulement, de l’autre côté du livre, poser les mots sur ce qui vient de se passer. Ce dispositif-là est d’une précision redoutable. On ne sort pas de ce livre en ayant lu quelque chose sur le complotisme. On en sort en ayant compris pourquoi on y croit.
Que tu aies été discothécaire pendant 13 ans, que tu aies créé ta propre maison d’édition avec un prix littéraire, que tu écrives des chansons en atelier avec une musicienne tout cela forme quelqu’un qui n’a jamais séparé la forme du fond. Et La Théorie de la compote est la preuve que c’est la bonne décision.
Mon équipe et moi menons actuellement une ronde de promotion. Nous sélectionnons un petit nombre de livres que nous considérons sous-représentés par rapport à leur qualité réelle. La Théorie de la compote en fait partie.
Concrètement, notre travail inclut :
• Positionnement du livre auprès de communautés de lecteurs ciblées enseignants et documentalistes cherchant des outils originaux sur le complotisme, lecteurs de 12 à 120 ans sensibles à la désinformation et à la pensée critique, communautés de littérature jeunesse engagée, et tous ceux qui veulent un livre qui démonte un mécanisme sans jamais prêcher
• Création de discussions autour des thèmes du livre (théories du complot, pensée critique, fake news, humour comme outil de lucide)
• Entre 100 et 500 avis de lecteurs authentiques et détaillés
• Une visibilité durable sur Amazon et Goodreads
• Des supports visuels (bandes-annonces et visuels promotionnels) pensés pour refléter l’univers du livre
• Une collaboration étroite avec toi, respectueuse de ta voix et de ta vision

Si cela résonne avec toi, la prochaine étape est simple :
Réponds avec « INTÉRESSÉ » et joins le lien Amazon ou Goodreads de ton livre. Nous l’analyserons dans sa totalité et reviendrons avec un plan clair et personnalisé transparent, respectueux, sans détours.
En signe de gratitude pour ton temps, nous avons également préparé une surprise liée à ton livre que nous avons hâte de partager avec toi.
Ton livre a déjà accompli le travail le plus difficile. Il a trouvé comment démonter une machine à l’intérieur de la machine elle-même.
Maintenant il s’agit de s’assurer que les lecteurs qui en ont besoin le trouvent.
Cordialement,
Allyson B. »

Histoire du Golem

07/03/2026 Aucun commentaire

Je fais partie de ceux qui pensent, ou peut-être même qui savent, que 2OOI: A Space Odyssey de Stanley Kubrick a partagé en deux l’histoire du cinéma (c’est très simple : première époque avant 2OOI/seconde époque après 2OOI), ainsi que, par conséquent, l’histoire de la pensée humaine.

Le pitch, au cas où vous n’auriez pas la patience de regarder un film de 2h16. 2001, l’Odyssée de l’espace (la VF a curieusement remplacé les deux points de la VO par une virgule), sorti en salle en 1968 et plus actuel que jamais en 2026, raconte notre destin en tant qu’espèce, Homo Sapiens, espèce éclose sur la planète terre, ayant prospéré et accéléré sans cesse son évolution technologique jusqu’à menacer sa propre survie.

À l’écran, cette accélération est assumée métaphoriquement par le sibyllin monolithe, ainsi que par le plan de coupe fameux transformant un os en vaisseau spatial… mais même sans métaphore le trajet est limpide : 2OOI trace tout simplement l’histoire de l’humanité de sa naissance à sa disparition. Il y a très longtemps, sa naissance, sa séparation des autres grands singes pour devenir espèce autonome, est déclenchée par l’invention de l’Outil (ne chipotons pas, on sait que certaines espèces animales connaissent aussi l’usage de l’outil – en tout cas, le tout premier outil humain, selon l’hypothèse muette du cinéaste, est un fémur transformé en massue – une arme) ; dans fort peu de temps, sa disparition sera le fait de son Outil qui, de sophistication en sophistication, aura atteint le terme de son processus, prendra le pas sur lui et le tuera : l’Intelligence Artificielle. Entre les deux se déroule le progrès, qui n’est que le perfectionnement continuel de l’Outil, dans le sens de l’imitation de l’être humain. Plus la machine est perfectionnée, plus elle ressemble à son inventeur, imitant son corps, ses gestes, sa voix, sa pensée, jusqu’à pénétrer dans la Vallée de l’étrange.

Ok. Tout ceci, pour rappel, est ce que je pense, ou peut-être même ce que je sais.

Mais aujourd’hui a lieu un événement passionnant : la bibliothèque du Congrès américain a fait une découverte. Tiens, au fait, ils ont encore les moyens de faire des découvertes, ceux-là ? Trump n’a pas encore coupé les vivres de cet équivalent de notre BNF, de cette clique de bibliothécaires parasites, féministes, scientifiques, woke et libéraux ?
La bibliothèque du Congrès a retrouvé, restauré et mis en ligne un film de Georges Méliès datant de 1897 et que l’on croyait perdu à jamais. Ce film de 45 secondes, intitulé Gugusse et l’automate, montre un clown (l’espèce humaine, incarnée par Méliès en personne) aux prises avec un robot (l’Outil).

Spoïl, au cas où vous n’auriez pas la patience de regarder un film de 45 secondes : le robot grandira en patience, aura des réactions erratiques, se rebellera, et le clown sera finalement obligé de le supprimer. De le débrancher, en quelque sorte. Ainsi que Dave Bowman fait avec HAL 9000.

Une réflexion supplémentaire affleure illico : le cinéma est un art (et par ailleurs « une industrie » comme disait l’autre), très récent dans l’histoire des arts, mais il est également un outil, lié à ce fameux progrès technologique non seulement perpétuel mais perpétuellement en accélération. Je postule que le cinéma, celui de Méliès, de Kubrick, de nombreux autres, né d’un outil, était l’art le plus à même de raconter, comme une mise en abîme de sa propre quête de l’effigie mimétique, cette histoire-là, celle de notre rapport fatal à l’Outil.