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Contre la trépidation

I

Élections municipales, dimanche 22 mars 2026.
J’ai passé une soirée électorale à l’écoute, en plein suspense, consultant compulsivement les sites d’information – bref je me suis encore fait avoir. Les résultats dans ma ville, Grenoble, ont tardé à venir, ils n’ont été définitifs que tard dans la nuit.

J’ai voté pour Laurence Ruffin mais au fond j’ai voté contre Alain Carignon. Qui était maire lorsque je suis arrivé dans cette ville même il y a 40 ans, et qui est passé par la prison entre temps – expérience notoirement prestigieuse, certains en tirent des best-sellers.

Le suspense se résumait ainsi : le terrifiant come-back politique d’Alain Carignon, homme de communication et de mensonge qui appliquait dès avant Trump les trois règles du trumpisme (Règle 1 : attaquer, attaquer, attaquer ; Règle 2 : ne rien reconnaître, tout nier en bloc ; Règle 3 : revendiquer la victoire et ne jamais reconnaître la défaite) allait-il rencontrer aujourd’hui dans les urnes sa sinistre apothéose, sa ré-élection comme si la Mairie lui avait toujours appartenu et que toutes les élections entre temps lui avaient été volées, ou bien son heureux dénouement, son éviction qu’on peut espérer définitive (il a 77 ans) ?

Anecdote pour patienter durant les dépouillements, qui ne fera peut-être rire que les Grenoblois (mais ce serait dommage, puisque Carignon a été également nuisible et margoulin au niveau national, autrement dit ministre, souvenons-nous qu’il cautionnait d’en haut les craques sur l’innocuité du nuage de Tchernobyl) : ma fille, qui est drôle et qui chante, fait partie d’une chorale féministe autogérée, qui ces dernières semaines a fait de l’agit-prop sur les marchés. Ces dames entonnaient des comptines faciles à mémoriser comme celle-ci (sur l’air de la Chenille qui redémarre) :

« Quand Carignon gère le pognon/
Son mandat finit en corruption/
Quand Carignon sort de prison/
Il se présente aux élections !/
Et c’est reparti pour un tour : Quand Carignon gère le pognon,
 » etc. ad. lib.

La foule riait, mais les maraîchers pas trop, ils ont appelé les flics pour disperser les perturbatrices afin que les distributeurs de tracts puissent accomplir en paix leur noble mission.

Puis les résultats sont advenus, j’étais satisfait, soulagé et en même temps un peu dégoûté de mon soulagement et des trépidations qui m’avaient secoué toute la soirée. La politique n’est pas une passion qui me va au teint. Je me suis couché.

II

Vive le temps long, vive le temps lent !

Pour me laver des hystéries ambiantes si bêtement immédiates, des trivialités, des turpitudes et bêtises, en un mot de la politique, je regarde Satantango de Béla Tarr (1994 mais restauré en 2020).

Sept heures et quelques, de lenteur magnifique.

Les plans-séquences en noir et blanc profond durent cinq minutes, ou dix, ou davantage, panoramiques ou fixes. Au bout d’un certain temps ils font leur effet, ils autorisent à se souvenir de ce qu’est un regard, un lien entre un œil et un objet, aux antipodes de l’épilepsie de nos attentions diffractées en reels de 30 secondes, en google actualités ou en dizaines d’onglets ouverts qui se rafraichissent pendant qu’on se fane.
Parfois un plan dure encore quelques secondes après qu’un personnage ait quitté la scène, et ces secondes-là aussi sont précieuses : on se souvient que le monde continue de tourner même quand on ne le regarde pas.
Dans Satantango a le temps de voir la pluie, le vent, la boue, la lumière elle-même, des vaches, un cochon, un chien, et les pauvres humains entre la terre et le ciel. La lenteur fait de nous des êtres meilleurs, plus attentifs, plus sensibles, plus empathiques, mieux informés que par les bien nommées chaînes continues. La lenteur en somme est politique, cette fois au sens noble, au sens de citoyen, elle permet de vivre dans la cité avec d’autres humains.

Je dirais bien que ce film, ainsi que tous les autres de son auteur, est une « expérience », n’était que ce mot est sali par la novlangue qui participe des épouvantables vitesses autour de nous, « expérience client », « expérience usager » et autres « expérience consommateur ». Alors que la seule véritable expérience est esthétique.

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