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Les « hommes qui racontent des fables »

28/03/2023 Aucun commentaire

Hier soir j’étais de projection au village. Comme la programmation est aléatoire (il arrive que les films soit pré-loués par l’association de cinéma itinérant avant même leur sortie et tout avis critique), parfois le film est une bonne surprise, parfois une infâme panouille… Et parfois, au petit bonheur, un chef d’oeuvre. Dans ce cas, et c’est exceptionnel, je passe toute la séance assis sur mon fauteuil, je ne perds aucune miette, sans me lever une seule fois pour jeter un oeil au projecteur ou à l’ordi de contrôle. Et c’est ce qui est arrivé hier : je range The Fabelmans de Spielberg dans la catégorie chef-d’oeuvre. C’est un merveilleux film d’émerveillement et, sur l’enfance des cinéastes qui raconte par métonymie l’enfance du cinéma, je le place au même niveau que Jacquot de Nantes ou Fanny et Alexandre. Mais en outre c’est un film américain, et les USA, pays de cinéma, existeraient beaucoup moins sans les images qui bougent. Les écrivains américains rêvent tous, paraît-il, d’écrire « le grand roman américain » , en attendant ceci est un « grand film américain » qui saisit ce moment de l’histoire, les années 50 et 60, où l’Amérique est devenue une nation audiovisuelle. Naissance d’une nation, comme dit l’autre.

Ce que raconte Spielberg sur le cinéma est non seulement bouleversant (et l’apparition de David Lynch à la fin est beaucoup plus qu’une pirouette, c’est un couronnement), mais diablement intelligent : il nous montre sans jamais l’expliquer ce que signifie le cinéma filmé par son personnage-miroir, Sam Fabelman. Ainsi, dans le passage sur les années « collège » (on dirait un peu Grease, American Graffiti ou mille autre teenagers movies, mais en mieux, puisque vu à travers une caméra), son apprenti-cinéaste filme magnifiquement un athlète en pleine action (les images évoquent Leni Riefenstahl filmant les Dieux du Stade, autre cinéaste d’une grande nation de cinéma et de propagande et, oui, en filigrane, il est ici question d’antisémitisme). Or cet athlète, il le déteste et le méprise… Alors pourquoi ? La réponse est tout sauf superficielle.

Quelle ambiguïté ! J’avoue que je n’en espérais pas autant de Spielberg, que je croyais plus simpliste. Y compris sur les relations familiales : Spielberg a toujours eu une tendance au mélo et au happy end familial… Rien de tel ici, tout est plus délicat que d’habitude, plus tragique que mélancolique. Magnifique. Espérons juste que ce ne soit pas un enterrement de première classe et que le cinéma vive encore longtemps. The Fabelmans a fait un bide, échec le plus cuisant de son auteur.