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De l’amour (encore)

09/10/2021 Aucun commentaire

Hier, vu le Rabih Abou-Khalil trio sur scène.
Oh, fabuleux ! L’un des meilleurs concerts de ma vie. En tout cas mon meilleur de la semaine.
J’aime et je vénère la musique de Rabih Abou-Khalil depuis des décennies, mais je le voyais live pour la première fois et j’ai découvert une autre de ses facettes : il est aussi un excellent humoriste. Entre chaque morceau, il a débité d’innombrables imbécilités hilarantes, sur un ton pince sans rire, entre ses deux musiciens impassibles qui de toute façon ne pigeaient pas un mot de français. Par exemple : « Dans le morceau suivant, j’aborde un thème audacieux, rarement traité en musique… L’amour. J’ai intitulé ce morceau : « Ne me quitte pas, si tu me quittes il faudra que j’en trouve une autre et c’est beaucoup de travail ».
Cynisme fort récréatif mais…

Par ailleurs, le livre qui déforme ma poche ces jours-ci, et qui la déformait y compris pendant le concert est La rose la plus rouge s’épanouit par la Suédoise Liv Strömquist (ed. Rackham, 2019). Il s’agit d’un essai sur un thème audacieux, rarement traité en littérature… L’amour. Plus exactement, sur les raisons pour lesquelles l’amour est si difficile aujourd’hui, si empêché.
Et c’est passionnant. Elle énumère méthodiquement les hypothèses sur les causes de la disparition de l’amour dans nos vies : la disparition de l’autre au sens large (notre civilisation est celle de l’égo, symbolisée par le selfie), la rationalité (qui domine les sciences depuis trois siècles – mais qui détruit l’amour), la négation de la mort et du vieillissement (quasiment un corolaire du point précédent), le changement sociétal du statut masculin, et plus largement le désenchantement du monde tel que décrit par Max Weber…

Sont mis à contribution bien sûr Socrate, Kierkegaard (1) et Roland Barthes, les trois experts académiques de l’amoûr, mais aussi Leonardo di Caprio (point de départ de l’étonnement philosophique, et donc de la réflexion), Emily Dickinson, Marsile Ficin, Lou Andreas-Salomé, Thomas Mann, Angela Davis, le Schtroumpf à lunettes, Lovie Austin, Eva Illouz, Jabba the Hutt, George Bataille, Erich Fromm (qui dès les années 50 expliquait pourquoi la civilisation occidentale était fatalement nulle en amour, puisque par définition elle cherche à prendre plutôt qu’à donner), Shiva et Parvati, Thésée et Ariane, Beyoncé (archétype de l’amoureuse contemporaine, rationnelle, utilitariste, adepte du développement personnel et de la résilience, amoureuse thérapeutique, capitaliste win-win et empowérée) ou au contraire Lady Caroline Lamb (archétype de l’amoureuse démodée, passionnée, ravagée, à mauvaise réputation), ou enfin la poétesse américaine Hilda Doolittle qui tomba éperdument amoureuse une dernière fois à 74 ans d’un jeune homme pour qui elle écrivit maints poèmes, dont « La rose la plus rouge s’épanouit » qui donne son titre au livre de liv Strömquist.

Quel(le) imbécile peut prétendre Je sais aimer et je n’ai rien à apprendre sur la question et renoncer à lire ce livre ? Cette enquête sur l’amour parle forcément de vous, d’une manière ou d’une autre. Puisqu’elle parle de moi. Elle parle de quiconque a éprouvé ce sentiment audacieux, si rarement traité dans les arts. Je suis sûr qu’elle parle aussi, en cherchant bien, de Rabih Abou-Khalil.


(1) – « Aimer est le bien suprême et la plus haute félicité. Celui qui aime vraiment s’est enrichi, car il s’enrichit chaque fois qu’il peut donner son amour en renonçant à la réciprocité. » Soren Kierkegaard, Les œuvres de l’amour, 1847. Totalement ringard à notre époque de Qu’est-ce que j’y gagne ?

Au quatre coins du carré magique

04/10/2021 2 commentaires

Comme dit l’autre, « Ceci est l’histoire d’un homme marqué par une image d’enfance. »

J’étais depuis plusieurs mois en quête intérieure d’une image manquante, engloutie au fond de ma mémoire.

J’avais beau touiller, l’image restait floue, reflétée à la surface d’une eau mouvante. Il s’agissait d’une image vue durant les années 70, dans l’un des albums reliés trimestriels du Journal de Spirou dont, enfant, je faisais collection. Une image (couverture du journal ? page intérieure ? double-page ? simple cul de lampe ?) annonçait la prochaine prépublication d’un nouvel épisode de la série Isabelle. Telle que je m’en souvenais, cette image était carrée et ses quatre coins étaient occupés par des portraits des quatre auteurs de la série (Will, Franquin, Macherot, Delporte), chacun se renvoyant la balle sur l’air de « Oh non mais moi je n’ai pratiquement rien fait dans cette histoire, voyez plutôt avec les trois autres » .

Si cette image m’a tant marqué c’est qu’elle a condensé, à un moment clef de ma vie de lecteur de bandes dessinées (donc… de ma vie de lecteur tout court) (donc… de ma vie tout court) l’émergence de l’idée même d’auteur, qui supplante celle de personnage : d’un seul coup quatre créateurs avaient un visage et la parole, et se révélaient beaucoup plus intéressants que la créature nommée Isabelle. Encore dix ou quinze ans et je serais mûr pour la déflagration de l’autobiographie dessinée, de Crumb à l’Association, mais ici la graine était plantée.

J’ai longtemps cherché à retrouver cette image sur le web… Hélas j’ai beau avoir usé de mots clefs, Isabelle, prépublication, quatre auteurs… fait défiler les couvertures de Spirou de l’époque… bernique, j’échouai à mettre le doigt de ma souris dessus. Pourtant, à l’ère d’Internet, les questions sans réponse n’existent guère. Notre mémoire externe est sans limites. J’ai soumis ma recherche à un groupe Facebook, Les Fans d’André Franquin… en deux ou trois heures mon énigme était résolue, PDF à l’appui. Merci !

Je relis cette double page publiée dans le Spirou numéro 1928 du 27 mars 1975. Je suis amusé, attendri, émerveillé, je redécouvre que les quatre caricatures sont géniales puisque de la main de Franquin, et que le fameux carré dont j’avais conservé la vague mais indélébile mémoire est en réalité créé de façon subliminale tout autour de la pliure du journal par les quatre mains des auteurs, créant le mouvement perpétuel d’une boucle à quatre maillons.

Quant au message exprimé par cette mise en page très graphique, il est d’une élégance folle, d’une admirable modestie, et en dit long sur la notion de collectif, le contraire même du cliché de l’Auteur plein de son ego qui tire la couverture à lui. Conclusion du texte, fort spirituel, que l’on est en conséquence tenté d’attribuer à Delporte : « La seule explication qui vienne à l’esprit, c’est que l’histoire s’est faite d’elle-même, comme par magie.« 

Et pourquoi donc, au fait, suis-je depuis si longtemps obsédé par cette image ? Pourquoi ai-je tenté avec tant d’empressement de la ressusciter ? Eh bien, parce que ces temps-ci, figurez-vous que je travaille au sein d’un quarteron. Je me sens moi-même le coin d’un collectif carré où la création a l’air de s’accomplir toute seule grâce au talent des trois autres. Depuis un an et demi, je crée Au Premier jour de la Confine avec mes trois camarades : Marie Mazille, Capucine Mazille, Franck Argentier. Je nous imagine sans mal proclamer, chacun à notre tour et avec quelle sincérité, « Oh non mais moi je n’ai pratiquement rien fait dans cette histoire, voyez plutôt les trois autres, tout ça c’est grâce à eux » .

Sur ces entrefaites déboule la 16e « saison » de notre chanson réputée interminable (et pourtant…), consacrée à nos vies à l’époque du confinement. Saison très littéraire puisqu’on y rêve, on y enfile des vers comme des perles (encore une magnifique illustration de Capucine) et qu’on y évoque Les Misérables. Pourquoi Les Misérables ? Allez, un coup d’œil en coulisse : avouons-le, certains des couplets de notre chanson sont nés purement et simplement de leurs rimes, nos deux rimes uniques, pied gauche et pied droit, « -ine » et « -an » . On cherche des ine, des an, ine, an, ine, an… à force de répéter ces sons nous finissons par ressembler à des ânes (« Venez faire les ânes dans mon studio et vous aurez de son« , dixit Thierry Ronget)… Tôt ou tard on ne pouvait que s’exclamer façon Eureka : « Fantine ! Jean Valjean ! Éponine ! » Aussitôt on décide qu’un couplet sera consacré à l’une de nos activités de confinement (mais si, rappelez-vous) : ouvrir un bon gros vieux pavé qui attendait depuis des lustres que l’on soit enfermé chez soi pour lui consacrer du temps. Quant à la musique de cette saison : Marie et Franck se sont à nouveau dépassés pour inventer quelque chose d’à la fois absolument neuf, et d’étrangement familier comme une immémoriale comptine. Petit indice : cette « saison » durant sa gestation a été désignée entre nous sous le surnom « saison Sheller » puis, après révision des arrangements, « saison Gotainer » . Saurez-vous identifier les discrètes influences ? Oui ? Non ? Dans tous les cas, abonnez-vous à la chaîne Youtube « Tous bien confinés » ! Et la souscription du livre-DVD arrive…

Moi ? Ah, non, moi, je n’ai pratiquement rien fait.

La Confine qu’on finit

24/09/2021 Aucun commentaire
« Et moi je l’aime bien avec du citron ! »
Notre Bobyne (Lapointe) portraituré par notre Capucine (de la pointe, de son pinceau).

The Confine is back !

Au premier jour de la Confine, chanson à rallonge, burlesque et politique, signée Marie Mazille/Capucine Mazille/Franck Argentier/Fabrice Vigne, née pendant le confinement de 2020, revient. Et cette fois nous comptons bien aller jusqu’au bout. Ce sera la Confine qu’on finit. De grandes nouvelles arrivent bientôt, mesdames et messieurs préparez-vous à faire chauffer Ulule. Le Fond du Tiroir, qui avait pourtant solennellement juré plus jamais en 2016 après les Reconnaissances de dettes, s’apprête à éditer un livre, parce qu’il aurait été trop dommage que tout ça se perde… Non seulement un livre, mais un livre-DVD. Et divers goodies. Un savon, par exemple. Puisqu’il paraît que les Français ont cessé de se laver pendant le confinement.

En attendant, la saison 14 et la saison 15 du feuilleton surgissent, plusieurs mois après la saison 13 qui va vite fait bien fait être rebaptisée saison 15 afin que la vraie 13 c’est-à-dire la 15e trouve enfin sa place, la soudure est faite non mais laissez tomber ne perdez pas votre temps à essayer de suivre ça n’a aucune importance, écoutez plutôt la chanson…

Précisons plutôt, ce sera plus intéressant, que La Confine est une villanelle, et ça, ça vous la coupe, hein ? dixit Wikipedia : « Villanelle, sorte de petite poésie pastorale mise à la mode, en France, au XVIe siècle, à forme fixe et divisée en couplets qui finissent par le même refrain. (…) Le rythme des villanelles, le nombre des couplets et des vers ont varié selon le caprice du poète. Souvent elles ont quatre couplets de huit vers ; le dernier ou les deux derniers vers du premier couplet sont répétés en guise de refrain. C’est alors, sous un nom ancien, la forme ordinaire de la chanson. » Notre villanelle du XXIe siècle poursuivra sa marche inexorable et triomphale jusqu’à son fatal 107e couplet, mais toujours exclusivement sur deux jambes, et deux rimes, « -ine » et « -an ». Scoupe ! Yves Simon en personne a écrit pour nous un couplet de la Confine ! Car lui aussi a été inspiré par ces deux rimes entêtantes pendant le confinement !

« Tu portais une cape de zibeline
Chère Zelda, et tout en écoutant
Le tube « Kashmir » de Led Zeppelin
Y’en a bientôt marre du confinement ! »

Bon… okay… fake news… pastiche… Monsieur Simon n’a pas écrit la Confine, dont les paroles restent obstinément et hystériquement pondues par Marie Mazille et Fabrice Vigne. C’était juste pour attirer votre attention. Je l’ai, votre attention ? Alors d’un geste expert je l’attire et la déplace sur la saison 13 tout juste sortie des studios Clip Clap, qui est l’une des plus longues à ce jour (4 mn 50 pour 5 couplets), ma saison préférée jusqu’à la prochaine, saison de Marcel Proust (Le temps et Albertine, oh quel beau couple de rimes !), de lecture, de banjo, de jardinage, de rêverie sur une carte postale, de perte de notion du temps… Saison conclue par un magnifique couplet « Boby Lapointe » qui rappelle à quel point Capucine Mazille, en plus d’être une illustratrice drôle, tendre et poétique, est une portraitiste hors pair. (Mais vous le savez déjà si vous avez vu son Raoult, dans le couplet 17, dans la saison 4… Et encore, vous n’avez pas vu son Macron, qui déboulera bientôt au couplet 70 dans la saison 17 si je compte bien…)

To be continued and concluded.

Musique(s) pop(s)

20/09/2021 Aucun commentaire

Ce mois-ci sont morts deux musiciens pop, populaires, chacun sa manière. Un batteur anglais, puis un chanteur belge. Puisque (sans me vanter) je fais partie du peuple, j’écoute de la musique populaire et je les ai eus tous deux dans les oreilles. Aussi, je leur dois : comme à chaque fois que je me fends d’une nécrologie, je rejoue aux Reconnaissances de dettes, jeu sans terme, les morts ont été vivants et m’ont fait vivre.

1) Le 24 août est mort Charlie Watts. L’image de lui qui me vient spontanément est la pochette de l’album Dirty Works des Rolling Stones, l’un de leurs plus négligeables peut-être, mais il se trouve que c’est l’un des rares que j’ai écoutés dès sa sortie (1986). Sur la photo, chaque membre du groupe regarde effrontément l’objectif avec cet air de défi post ado, maussade mais prêt à en découdre, qui définit le rock’n’roll selon les Stones. Tous, sauf Charlie Watts, qui, dans le coin inférieur gauche, regarde ailleurs, hors champ, peut-être ses pieds ou un coin du studio, ou rien du tout, il rêve en souriant, un peu ailleurs tout en étant là. Beau portrait d’un groupe, bien complet de son éternel intrus. J’avais énormément d’estime pour Charlie Watts, batteur toujours impassible quoique toujours impeccable, qui ne dédaignait pas de faire tchak-poum sur ses fûts pour remplir les stades avec ses potes, mais dont la vraie passion était le jazz (cf. les Charlie Watts Quintet & Tentet, The Charlie Watts-Jim Keltner Project ou The ABC&D of Boogie Woogie).

Étant donné la longévité anormale des Rolling Stones (1962-?), entité collective plus durable que nombre d’humains individuels, il est presque inévitable d’écouter, ou au moins d’entendre, leur musique à différentes périodes de sa vie. Je me souviens qu’outre 1986 j’écoutais les Stones, notamment, en 2006, alors que j’étais plongé dans l’écriture d’un roman intitulé Les Giètes. Je lisais articles et biographies sur les Stones dont l’histoire, à l’époque déjà, était jugée d’une durée exorbitante. J’ai appris que Watts s’était vu diagnostiquer un cancer de la gorge, qu’il avait (comment faire autrement) envisagé sa disparition et ses adieux, mais qu’il s’était finalement battu, avait gagné contre le crabe, ce qui lui avait valu de vivre assez longtemps pour enterrer certains de ses amis – et de vivre le restant de sa vie comme autant de jours en plus. J’avais trouvé ce trait fort émouvant et je l’avais aussitôt amalgamé tel quel, rayons dans la gorge comprise pour économiser la parole, au protagoniste de mes Giètes, Maximilien Bertram. Car, au cas où vous ne seriez pas au courant, c’est en mélangeant qu’on invente. Charlie Watts est mort à 80 ans, l’âge du narrateur des Giètes dans le roman.

2) Le 18 septembre est mort Julos Beaucarne. Puisque je me pique d’écrire des chansons, je ne peux que saluer l’effet que me faisaient les siennes. J’aimais ses chansons douces et anarchistes, et sa poésie même quand c’était celle des autres, par exemple sa version de Vieille chanson du jeune temps (« Je ne songeais pas à Rose« ) de Victor Hugo. Le père Hugo avait beau dire Défense de déposer de la musique le long de mes vers, trop orgueilleux pour partager la couverture, ce poème-ci s’est glissé en moi par la musique et par la voix de Julos.
Et dans un autre registre, j’ai souvent pleuré en écoutant la lettre qu’il a écrite la nuit où sa femme a été assassinée, ici dite par Claude Nougaro.
Et voilà ! ça a encore marché ce matin, j’entends cette phrase de celui qui ne joue pas à être le ténébreux, le veuf, l’inconsolé : « Sans vous commander, il faut s’aimer, à tort et à travers« , et je chiale…

Céline n’avait pas menti (Cancel la Cancel, 4/4)

18/09/2021 Aucun commentaire
« La volonté du roi Krogold », légende médiévale. Manuscrit de Louis-Ferdinand Céline disparu en 1944. Retrouvé en 2021. Illustré par Jacques Tardi en 1991 (extrait de « Mort à Crédit », éd. Futuropolis).

On ne se débarrasse pas de Louis-Ferdinand Céline. Il reste là, tapi dans un coin du paysage littéraire, toujours monstrueux mais toujours génial. Toujours génial mais toujours monstrueux.

Diable sur ressort, voilà qu’en 2021, soixante ans après sa mort, il fait à nouveau l’actualité. Cet été a ressurgi un mètre cube de ses manuscrits que l’on croyait perdus à jamais : Casse-Pipe, qui aurait dû être un roman de l’ampleur de Voyage au bout de la nuit ou de Mort à Crédit mais dont on ne connait jusqu’à présent que quelques maigres chapitres rescapés ; un autre récit intitulé Londres qui pourrait bien être le fantomatique Guignol’s Band 3 ; sa « légende médiévale » intitulée la Volonté du Roi Krogold ; etc.

Cette découverte est la nouvelle la plus fracassante de l’année. Après le rapport du GIEC, naturellement. Après la chute de Kaboul, aussi. Attends… Après les incendies caniculaires, après la mise en plass du pass sanitaire de mes deux doses et son exigence impérative dans les médiathèques mais pas dans les églises, après l’expédition dans l’espace de connards de milliardaires ayant trop salopé la Terre pour la juger encore digne d’eux, après la délicieuse déroute électorale du RN, après la flippante déroute électorale générale, après Joséphine Baker panthéonisée… Bon, admettons qu’il y a treize nouvelles fracassantes à la douzaine. Mais celle-ci ! Comme elle fracasse ! Je suis fracassé ! Céline n’avait donc pas menti ! (sur ce point, du moins.)

Lorsque je travaillais sur Céline et sa réception, il y a une petite trentaine d’années, entiché jusqu’à l’obsession je dévorais tout, y compris biographies et correspondances où sans relâche il braillait comme un putois offensé contre les crimes dont il été accablé, parmi lesquels le vol et sans doute la destruction des fameux manuscrits, en 1944, alors qu’il fuyait l’épuration, d’abord via Sigmaringen en compagnie du gouvernement pétainiste en déroute, puis avec sa femme et son chat jusqu’au Danemark. Mais la mythomanie, le mensonge et, au minimum, l’hyperbole étant chevillés au cœur du personnage, fallait-il le croire ? Ce pan de l’œuvre escamoté n’était-il que l’une de ses légendes personnelles ? Faute de le croire sur parole, on rêvait : je me souviens qu’avec un camarade étudiant aussi obnubilé que moi, nous nous montions le bourrichon, Allez c’est juré on s’y colle toi et moi, on va mener l’enquête, on va la retrouver nous autres cette Volonté du Roi Krogold ! Et combien d’autres comme nous, voir par exemple le témoignage d’Émile Brami.

« Trésor je l’affirme ! De ces romans, tonnerre de dieu, que la littérature française en est appauvrie pour toujours ! La preuve qu’ils les ont brûlés, trois manuscrits presque, les justiciers épurateurs ravageurs ! Pas laissés un atome de cendres !», écrivait Céline dans Maudits soupirs pour une autre fois, comme le rappelle sur son blog sur son blog Jean-Pierre Thibaudat, dernier dépositaire de ces 6000 feuillets, qu’il a gardés au secret pendant 15 ans avant, enfin, d’en faire état – histoire rocambolesque.

Je me réjouis déjà des heures de lecture qui m’attendent, là-bas, dans les années à venir, lorsque les chamailleries entre ayants-droit seront résolues. Toutefois, cette réapparition miraculeuse prend place à une époque singulière, qui est celle de la cancel culture (pour ceux qui se demandaient où je voulais en venir et ne voyaient pas le rapport). Et la conjonction me pousse à certaine prise de conscience.

Céline est essentiellement infréquentable, et pour d’excellentes raisons. Ses trois pamphlets antisémites (Bagatelles pour un massacre, 1937 ; L’école des cadavres, 1938 ; Les beaux draps, 1941) sont des ignominies, je ne parle pas par ouï-dire, je les ai lus. Ils sont impardonnables et (jusque-là tout est normal) impardonnés. Ils ont valu à leur auteur la condamnation, la prison, l’exil, la disgrâce, ainsi que, accessoirement, la subtilisation pour 60 ans d’un mètre cube de manuscrits en 1944.

Pour autant, il y a trente ans déjà, la position de principe, si banale, « Céline est antisémite donc je boycotte Voyage au bout de la nuit, je ne lirai jamais cette ordure » m’apparaissait comme une profonde injustice parce que ce livre gigantesque N’EST PAS antisémite, contrairement à son auteur. Or, aujourd’hui, je vois des injustices de même nature partout où se pose mon regard, les injustices sont systématisées, elles sont théorisées, elles s’appellent cancel culture et #DisruptTexts, et je réalise avec stupéfaction que le cas monstrueux de Céline était ni plus ni moins qu’un prototype, les procès qu’on lui intentait (je parle ici des procès moraux, de la justice expéditive des citoyens en réseau) étaient en somme l’avant-garde.

En gros, la logique « c’est un salaud antisémite, il faut supprimer ses livres » a fait tache d’huile, est devenu un modèle de pensée engendrant au fil des ans et par émulation aussi bien « Roman Polanski est un salaud pédophile, il faut empêcher le public de voir son dernier film » que « J.K. Rowling est une salope transphobe, mort à Harry Potter » . Nous pouvons tirer des polémiques sur Céline d’insoupçonnés avertissements pour notre temps.

La pensée construite et complexe reste sur le carreau, la nuance meurt : chacun est essentialisé, blanc ou noir, gentil ou méchant, cancelleur ou cancellé. Les anathèmes et les appels à autodafé interdisent tout accès à la culture et toute possibilité d’aller vérifier soi-même sur pièces – on découvre alors que la culture et la nuance étaient finalement des synonymes. D’ailleurs, André Malraux, qui fut le premier ministre de la Culture de la Ve République était aussi une sorte de ministre de la Nuance quand il écrivait « Si Céline est sans doute un pauvre type, c’est certainement un grand écrivain » (1). Pauvre type et grand écrivain, en voilà de la nuance de base : deux cases juxtaposées, comment les concilier, de la matière à pensée totalement anachronique, inconcevable aujourd’hui.

Et à présent, un peu de promo et de bande-annonce.

En parfait opportuniste tel que vous me connaissez, j’ai profité de cet été pour réécrire de fond en comble le mini-livre que j’ai consacré à Céline, publié autrefois aux courageuses éditions pré#carré et aux bons soins de M. Hervé Bougel (excellente personne au demeurant) : Lettre au Dr. Haricot de la Faculté de Médecine de Paris. Cette lettre reparaîtra en mars ou avril prochain, revue et abondamment augmentée, aux courageuses éditions Le Réalgar et aux bons soins de M. Daniel Damart (excellente personne au demeurant). Car en plus d’être opportuniste je suis toujours obséquieux avec mes éditeurs (tel que vous me connaissez).

Ce livre, bien loin de faire l’impasse sur les affaires, ne manquera pas de s’interroger sur l’effet que Céline produit chez son lecteur, et se donnera notamment la peine d’aller interroger un lecteur juif de Céline. Ce livre prend tout Céline, mais par le petit bout de la lorgnette, par une anecdote, une simple page extraite de son œuvre que je monte en graine, une micro-énigme littéraire que je m’efforce de résoudre, infime mais infiniment révélatrice : pourquoi, dans la dernière scène de D’un Château l’autre (1957), Céline se fait-il interpeler par une vieille excitée sous le nom de Docteur Haricot ?

J’énumère méthodiquement treize hypothèses sur l’origine du sobriquet, treize pistes pour explorer treize recoins céliniens. Pourquoi ce nombre treize ? Pour raison d’arcane majeure, sans doute. Mais, puisque vous êtes ici et moi aussi, je veux bien vous en délivrer une quatorzième au pied levé. Considérez ce qui suit comme une scène coupée.

Lorsqu’il se ré-établit en tant que médecin à son retour en France en 1951, Céline est très affaibli, amaigri par les privations, l’exil et la prison. Son visage est émacié, son corps décharné. Or la taille haricot vert est une image argotique qui désignait cette sorte de silhouette. Et, incidemment, quinze ans plus tôt on trouvait cette métaphore employée par un docteur au détour d’un passage de Mort à Crédit (1936). Dans ce passage, Ferdinand raconte justement comment il est devenu médecin, en prenant exemple sur la pratique peu scrupuleuse, cynique et cependant compassionnelle (tu la sens, là, la nuance ? les deux cases à juxtaposer ? attrape si tu peux !) de son aîné, son cousin Gustin Sabayot. Je recopie ce passage à votre attention, et ce faisant je ris tout haut. N.B. : on a évidemment le droit de détester cette littérature, et de déployer force anathèmes contre elle ; mais l’argument lutte contre l’antisémitisme n’a pas ici de pertinence, ce serait une manipulation rhétorique de catégorie whataboutisme.

Gustin Sabayot, sans lui faire de tort, je peux bien répéter quand même qu’il s’arrachait pas les cheveux à propos des diagnostics. C’est sur les nuages qu’il s’orientait.
En quittant de chez lui il regardait d’abord tout en haut : «Ferdinand, qu’il me faisait, aujourd’hui ça sera sûrement des Rhumatismes ! Cent sous !»… Il lisait tout ça dans le ciel. Il se trompait jamais de beaucoup puisqu’il connaissait à fond la température et les tempéraments divers.
– «Ah ! voilà un coup de canicule après les fraîcheurs ! Retiens ! C’est du calomel tu peux le dire déjà ! La jaunisse est au fond de l’air ! Le vent a tourné… Nord sur l’Ouest ! Froid sur Averse !… C’est de la bronchite pendant quinze jours ! C’est même pas la peine qu’ils se dépiautent ! … Si c’est moi qui commandais, je ferais les ordonnances dans mon lit !… Au fond Ferdinand dès qu’ils viennent c’est des bavardages !… Pour ceux qui en font commerce encore ça s’explique… mais nous autres ?… au Mois ?… À quoi ça rime ?… je les soignerais moi sans les voir tiens les pilons ! D’ici même ! Ils en étoufferont ni plus ni moins ! Ils vomiront pas davantage, ils seront pas moins jaunes, ni moins rouges, ni moins pâles, ni moins cons… C’est la vie !…» Pour avoir raison Gustin, il avait vraiment raison.
– «Tu les crois malades ?… Ça gémit… ça rote… ça titube… ça pustule… Tu veux vider ta salle d’attente ? Instantanément ? même de ceux qui s’en étranglent à se ramoner les glaviots ?… Propose un coup de cinéma !… un apéro gratuit en face !… tu vas voir combien qu’il t’en reste… S’ils viennent te relancer c’est d’abord parce qu’ils s’emmerdent. T’en vois pas un la veille des fêtes… Aux malheureux, retiens mon avis, c’est l’occupation qui manque, c’est pas la santé… Ce qu’ils veulent c’est que tu les distrayes, les émoustilles, les intrigues avec leurs renvois… leurs gaz… leurs craquements… que tu leur découvres des rapports… des fièvres… des gargouillages… des inédits !… Que tu t’étendes… que tu te passionnes… C’est pour ça que t’as des diplômes… Ah ! s’amuser avec sa mort tout pendant qu’il la fabrique, ça c’est tout l’Homme, Ferdinand ! Ils la garderont leur chaude-pisse, leur vérole, tous leurs tubercules. Ils en ont besoin ! Et leur vessie bien baveuse, le rectum en feu, tout ça n’a pas d’importance ! Mais si tu te donnes assez de mal, si tu sais les passionner, ils t’attendront pour mourir, c’est ta récompense ! Ils te relanceront jusqu’au bout. »
Quand la pluie revenait un coup entre les cheminées de l’usine électrique : «Ferdinand ! qu’il m’annonçait, voilà les sciatiques !… S’il en vient pas dix aujourd’hui, je peux rendre mon papelard au Doyen!» Mais quand la suie rabattait vers nous de l’Est, qu’est le versant le plus sec, par-dessus les fours Bitronnelle, il s’écrasait une suie sur le nez : «Je veux être enculé ! tu m’entends ! si cette nuit même les pleurétiques crachent pas leurs caillots ! Merde à Dieu !… Je serai encore réveillé vingt fois !…»
Des soirs, il simplifiait tout. Il montait sur l’escabeau devant la colossale armoire aux échantillons. C’était la distribution directe, gratuite et pas solennelle de la pharmacie…
– «Vous avez des palpitations ? vous l’Haricot vert ? qu’il demandait à la miteuse. – J’en ai pas !… – Vous avez pas des aigreurs ?… Et des pertes ?… – Si ! un petit peu… – Alors prenez de ça où je pense… dans deux litres d’eau… ça vous fera un bien énorme !… Et les jointures ? Elles vous font mal !… Vous avez pas d’hémorroïdes ? Et à la selle on y va ?… Voilà des suppositoires Pepet !… Des vers aussi ? Avez remarqué ?… Tenez vingt-cinq gouttes miroboles… Au coucher !…»

En coda, un dessin d’actualité de Willem :

Willem, Charlie Hebdo, 18 août 2021

(1) – Lettre d’André Malraux à Claude Gallimard, 26 mai 1951. Malraux intercède pour que la maison Gallimard réédite les romans d’avant-guerre de Céline.

« Mon cher Claude,
Je crois que Céline a une grande envie de passer chez vous ; je crois par ailleurs que ce qu’on lui reprochait sur le plan personnel était faux ; et, sur le plan littéraire, l’amnistie semble maintenant certaine, quel que soit le résultat des élections.
Inutile de vous dire que je m’en fous complètement, car je crois qu’il m’a naguère couvert d’injures (que je n’ai d’ailleurs pas lues…). Mais si c’est sans doute un pauvre type, c’est certainement un grand écrivain. Donc, si vous voulez que je vous le fasse parachuter, dites-le-moi.
Bien à vous,
Malraux »

C’est une blague ou quoi ? (Cancel la Cancel, 3/4)

15/09/2021 Aucun commentaire
Joe Heller | Copyright 2020 Hellertoon.com

Il convient plus que jamais de rester attentif et concentré parce que les manifestations de la cancel culture sont parfois tellement outrancières qu’elles ressemblent à une grosse blague… On se dit Non, c’est pas vrai ? Hélas, c’est vrai.

La cancel culture qui, lorsqu’elle se préoccupe de liquider la littérature, se nomme également #DisruptTexts, est cette pulsion de purge, de destruction et d’oubli qui jette à la poubelle des « écrivains morts blancs racistes » aussi toxiques et négligeables que Dante, Shakespeare ou Homère (ainsi, une professeure de littérature du Massachusetts s’est vantée d’avoir cancelé l’Odyssée, dont l’épisode entre Ulysse et Nausicaa participerait de la culture du viol… Hein, c’est une blague ? Eh bien, non)… On supprime, aussi bien, des écrivaines blanches encore un peu vivantes mais coupables d’un tweet qui, sans être transphobe, a l’impardonnable tort de ne pas être protrans.

J’explicite cet exemple, propre à éclairer une anecdote qui émaillera ci-dessous mon propos : JK Rowling, l’autrice d’Harry Potter, s’est mêlée en décembre 2019 (qu’est-ce qui lui a pris ???) d’apporter son soutien à une scientifique licenciée pour avoir tenté de nuancer les gender studies en affirmant simplement « Le sexe est réel » ; la même Rowling a rechuté quelques mois plus tard en ironisant (quelle erreur stratégique !!!) sur le vocabulaire employé par les tenants du nouveau politiquement correct totalitaire :

«Les personnes qui ont leurs règles. Je suis sûre qu’il existait un mot pour ça. Quelqu’un peut m’aider, Wumben ? Wimpund ? Woomud ?»

Solidarité avec une victime d’épuration + ironie = deux crimes irrémissibles. Rowling a immédiatement subi un lynchage électronique, s’est fait traiter d’ignoble transphobe récidiviste et a subi un tsunami d’appels au boycott définitif de ses bouquins, y compris émanant d’acteurs ayant joué dans la saga Harry Potter.

Voici notre époque, voici notre air ambiant : une saga littéraire et cinématographique qui a contribué à construire psychologiquement et culturellement les deux ou trois dernières générations serait purement et simplement annulée, effacée des mémoires et des bibliothèques, comme si elle n’avait jamais existé. Remplacée par quoi ? Par rien, sinon la joie répugnante du ressentiment accompli et un tétanisant et frelaté sentiment de pureté, stérile comme de l’eau de Javel.

La cancel culture, littéralement culture de l’annulation, est une culture de la censure, une culture de la suppression, une culture de l’amnésie, une culture de l’ignorance (oxymore). Aussi, appeler culture une telle anticulture est une antiphrase digne d’Orwell (rappelons que dans 1984 le ministère de la propagande s’appelait Ministère de la Vérité, celui de la guerre, évidemment, Ministère de la Paix, celui de la répression Ministère de l’Amour, etc.). D’ailleurs, Gérard Biard définit la Cancel Culture comme « 1984 à Disneyland » et l’image est magnifiquement trouvée : le totalitarisme par l’oppression de la pensée elle-même, installé au pays de la candeur infantile et de la pureté morale en plastoc. Mais pour que la génération à venir goutte le sel d’une telle expression à double référence, encore faudra-t-il veiller à ce que ne soit cancelés de la mémoire humaine ni 1984 (livre très discriminant envers les communistes et qui fit de la peine à maints staliniens) ni Disneyland (rappelons que Walt Disney était un odieux exploiteur capitaliste et une balance maccarthyste, raciste, antisémite et misogyne… Mais bon, Disneyland en revanche est un safe space, pays de rêve, paradis perdu… où toutefois, si l’on cherche la petite bête, l’on peut voir une souris promener son chien, ce qui ne peut qu’offenser un animaliste radical quelque part dans le monde).

Quelle répartie possible ? Comme l’essayiste américain Thomas Chatterton Williams, j’estime qu’il faut lutter à la fois contre la cancel culture, et contre les préjugés (réels) que dénoncent ses tenants, en ajoutant plutôt qu’en supprimant.

« Je crois qu’il faut ajouter plutôt que supprimer. Il ne faut pas faire comme si Colbert n’avait jamais existé et déboulonner sa statue. En revanche, on pourrait par exemple ériger une statue de Toussaint Louverture. Il faut parler aussi des personnes dans leur complexité. Churchill est un héros de la Seconde Guerre mondiale, mais il était aussi raciste envers les Indiens, il ne faut pas avoir peur de parler d’une personne dans son entièreté. « 

L’idée de ce contrepoison est simple et géniale. Plutôt que de faire crever la dialectique et la pensée par un cul de sac thèse/cancellation de la thèse/nouvelle thèse totalitaire, rêver d’un débat potentiellement sans fin, thèse/antithèse/antithèse/antithèse/antithèse… Appliquée au champ littéraire, la méthode serait : allez-y les gars et les filles, ou même les filles les gars et les non-genrés pas binaires pour ne vexer personne, on vous regarde, écrivez, racontez, inventez, produisez des récits équivalents à Dante, Homère, Shakespeare ou Rowling mais conformes à vos valeurs, faites-nous rêver et réfléchir et puis on en rediscute (bon courage, hein).

Préférer construire plutôt que détruire. Si c’est détruire que tu veux, ce sera sans moi, voilà qui me remet en tête un texte écrit par un fameux maître à penser de la seconde moitié du XXe siècle :

You say you want a revolution
Well, you know
We all want to change the world
You tell me that it’s evolution
Well, you know
We all want to change the world
But when you talk about destruction
Don’t you know that you can count me out

Mais voilà que sur ces entrefaites un ami bibliothécaire, officiant dans une petite ville de 8000 habitants, me transfère, effaré, un courriel tombé comme un crachat dans sa boîte professionnel :

Bonjour,
Étant nouvel.le habitant.e. sur [la commune], je voulais m’inscrire à la bibliothèque.
Or, au vu de plusieurs ouvrages problématiques présents dans vos rayons je ne pourrai pas prendre mon adhésion.
Je vous rappelle que nous sommes en 2021, que la lutte antirasciste, négrophobe, lgbtqi+ phobe, et anti-islamophobe avance à grand pas aujourd’hui.
Il est donc inacceptable de trouver des ouvrages tels que les suivants dans vos rayons (autant jeunesse qu’adulte) et dans un établissement de service public :
White [de Bret Easton Ellis], bien que l’auteur soit homosexuel, qui glorifie l’homme blanc occidental
– La saga des Harry Poter dont les positions transphobes de l’autrice ne sont plus à prouver
Alma de Timothée de Fombelle ou l’auteur se met dans la peau d’une enfant esclave noire ce qui est largement déplacé pour un homme blanc occidental, certain sujet n’appartienne qu’aux personnes concernées par l’oppression mises en question.
La Gauche identitaire, l’Amérique en miettes de Marck Lila et La gauche contre les lumière de Stéphanie Roza qui insultent la pensée intersectionnelle.
– Je passe sur les ouvrages pleurnicheurs des survivants de l’attentat contre Charlie Hebdo comme Catherine Meurise et Phillipe lançon dont la ligne du journal islamophobe, lgbtqi+phobe n’est plus à prouver non plus.
– Les ouvrages de Leila Slimani, une native informant
– Et enfin la multitude d’ouvrages jeunesse et/ou film faisant de la réappropriation culturelle et notamment les livres d’Anthony Brown par rapport aux gorilles ou la présence d’un film comme Kirikou et la sorcière dans vos rayons dvd sont complétement inappropriés dans le monde d’aujourd’hui.
De plus vous n’avez aucun ouvrage décolonial par exemple de Françoise Verges ou de Houria Bouteljat dans vos rayons, ce qui est un véritable angle mort dans votre catalogue.
Et vos ouvrages féministes semblent s’arrêter à la prose précieuse de Joyce Carol Oates et d’Annie Ernaux.
Tous ces ouvrages problématiques et le manque de perspectives féministe et/ou décoloniale de la bibliothèque sont des raisons suffisamment importantes et graves pour canceler votre établissement.
J’envoie évidemment ce mail en copie au maire et à l’élue à la culture.
Je ne vous salue pas.
Sacha, lectrice engagée

Je suis sidéré à mon tour, indigné, pour tout dire terrorisé, j’en ai des palpitations. Incapable de garder pour moi cette grenade dégoupillée, je fais immédiatement suivre à tout mon carnet d’adresses, collègues bibliothécaires et autres gens de culture, sur le mode Non mais rendez-vous un peu compte dans quel monde vivons-nous au secours.

Non ? c’est pas vrai ? c’est une blague ? Ben oui, pour le coup, c’était une blague. Un poisson d’avril extrêmement réussi et pernicieux puisque crédible, la réalité juste augmentée d’un cran. Au fond le canular fonctionne comme un rêve, il extrapole le réel pour préparer à la suite. Une fois le poteau rose découvert il m’a fallu ré-envoyer une salve de messages à mon carnet d’adresses pour m’excuser d’avoir crier au loup alors que ce n’était qu’un poisson. Je suis passé pour un con, mais tant pis, je préfère. J’hésite à féliciter ou à engueuler l’auteur de la supercherie… Tout bien réfléchi les félicitations sont de mise si je suis cohérent avec ce qui précède : le farceur n’a pas annulé mais bel et bien ajouté, il a été créatif, il a produit une bonne histoire. Je me suis contenté de lui demander l’autorisation de reproduire son texte ici.

Le zèle des mythos (Cancel la Cancel, 2/4)

08/09/2021 Aucun commentaire
Cérémonie animée par le Conseil Scolaire Catholique Providence (Sud Ouest de l’Ontario) : on brûle les livres censurés et la cendre est ensuite utilisée comme compost pour planter des arbres. Attention, faut pas se moquer des rituels locaux, ce serait de la discrimination, faut respecter.

La « cancel culture » est une peste de notre temps. (cf. épisode 1)

Le génocide amérindien s’est poursuivi pendant quatre siècles au Canada et on prend à peine la mesure de l’actualité de ce massacre planifié (tout l’été 2021 ont été exhumés des cadavres de jeunes autochtones à proximité des pensionnats catholiques conçus pour les désensauvager…) – détails ici.

Et en réaction à ce scandale permanent, faute de réflexion réelle et de prise de conscience, faute d’aggiornamento politique, social, économique et religieux, que fait-on ? On détruit par le feu quelques livres jugés « inappropriés » ! Parmi les condamnés : Tintin, Astérix, des documentaires illustrés qui ont le toupet de montrer des Amérindiens torse nu (non mais de quel droit ?), voire d’utiliser le mot dégradant amérindien, ou des romans ayant eu, à une autre époque, la prétention de mettre en scène des personnages issus de ces peuples alors même que leur auteur est aussi blanc que Jacques Cartier, par conséquent au minimum complice et bénéficiaire de stigmatisation et de racisme.

(Tintin, je dis pas, les stéréotypes racistes y sont avérés, et au premier degré, sans humour, mais Astérix ??? Astérix est un chef d’oeuvre de déconstruction des stéréotypes, notamment nationaux, grâce à l’humour qui met à distance. Le brûler, c’est se priver d’un puissant outil intellectuel : la distance, c’est très grave et c’est hélas très contemporain. Si ce n’est déjà fait, on condamnera bientôt Iznogoud pour islamophobie.)

Un autre livre intitulé Les Indiens, publié en 2000, a été jeté au recyclage pour avoir été écrit en France, sans consultation des communautés autochtones du Canada. Suzy Kies, autoproclamée « gardienne du savoir » autochtone et, en tant que coprésidente de la Commission autochtone du Parti libéral du Canada, responsable acharnée de ces mises de livres au bûcher, a établi une sévère ligne à ne pas franchir (on n’ose pas dire une ligne rouge, à tous les coups ce serait mal perçu) : « Jamais à propos de nous sans nous » .

Quelle misère intellectuelle, quelle pénible odeur d’inquisition. Je me fais une raison, Ainsi parlait Nanabozo, roman éminemment inapproprié ne fera jamais carrière au Canada. Je tirerais même un grand orgueil qu’il brûle dans le même autodafé qu’Astérix.

Mais l’affaire ne s’arrête pas là. Elle connaît ces jours-ci un rebondissement inattendu, du genre qui fait le sel de toutes les bonnes histoires de tartuffes.

Intéressant cas de psychopathologie : il vient d’être révélé que la sus-nommée Suzy Kies, grande inquisitrice et maîtresse de cérémonies des feux de joie purificateurs, n’a, après vérification, aucun ancêtre amérindien sur au moins 7 générations. Alors que le site web de son parti la présente comme « une autochtone urbaine de descendance abénaquise et montagnaise [ancien terme désuet pour innu] ». Celle qui détruit les livres en proclamant, la main sur le cœur, « Les enfants dépendent de nous pour leur dire ce qui est vrai ou faux, ce qui est bien ou mal » est une impostrice (imposteuse ?) maladive, rongée par on ne sait quelle névrose de culpabilité et de justice à rendre.

Après le fameux « zèle des convertis », voici le temps du « zèle des mythomanes ». On n’a pas fini de rire jaune.

On n’est pas des bœufs

25/08/2021 Aucun commentaire

Les belles histoires étymologiques d’Oncle Fonddutiroir !

Aujourd’hui : saviez-vous que l’origine cachée dans le « vaccin » est tout simplement la « vache » ? Non, pas cette vacherie de pass’ sanitaire, rien à voir, mais le brave et placide mammifère cornu ruminant dans les prés, dont les flatulences provoquent par ailleurs la fin du monde. Et savez-vous pourquoi ? Parce que, par l’effet d’un curieux glissement sémantique, le mot « vaccine » avant de devenir le remède désignait la maladie, et plus précisément une maladie infectieuse bénigne ayant la particularité d’être transmissible de la vache à l’humain – car les virus inter-espèces ne datent pas du pangolin ni de la chauve-souris

Il était une fois, au XVIIIe siècle, une pandémie massive à côté de laquelle le coronavirus n’est qu’un aimable thé dansant. J’ai nommé la variole, connue aussi sous le nom de petite vérole. Au siècle de Voltaire (cf. sa XIe Lettre philosophique), 60% des européens contractaient la variole, 20% en mouraient et les autres en restaient défigurés. De quels traitements disposait-on ? Oh, les mêmes que d’habitude, saignée, lavement, prière.

Le roi Louis XV était mort de la variole en 1774. Son petit-fils et successeur, XVIe du nom, élevé dans la terreur de ce fléau, et homme moins hermétique au progrès qu’on ne l’a dit, accepta malgré les inévitables protestations de l’Église, de se prêter à une méthode médicale expérimentale venue de Chine, la variolisation ou inoculation, à peine un mois après son accession au trône, le 18 juin 1774. Le principe de l’inoculation consistait à contracter volontairement une forme amoindrie de la variole, recueillie sur un malade en cours de rémission, puis espérer que le corps s’en contente, ne succombe pas une seconde fois si jamais il tombait sur la version intégrale, sauvage, vicieuse, director’s cut. Et si l’inoculation échouait, resteraient les saignées, les lavements et les prières.

En amont, on observe que depuis des siècles circulait à la surface de la terre l’idée selon laquelle le mal en modèle réduit protègerait du Grand Mal. Cette idée, sinon archaïque, est à tout le moins antique puisque son invention pourrait être attribuée à un autre roi, grec d’origine perse, Mithridate VI (-132/-63), qui, ayant peur des poisons, en consommait à très faibles doses pour habituer son corps à leur résister (car « Tout est poison, rien n’est poison, c’est la dose qui fait le poison », Paracelse), d’où le verbe mithridatiser. Au temps de la variole, l’inoculation a été inventée dans bien des endroits, expérimentée dès le IXe siècle, dit-on, par les Chinois, mais également par les Indiens en tant que principe de la médecine ayurvédique, dans l’Empire Ottoman, et même en Afrique. Lors de l’épidémie de variole de Boston, Massachusetts, en 1721, c’est un esclave nègre né sans doute au Ghana, Onesimus, qui expliqua à son propriétaire, un pasteur, pourquoi il ne craignait rien et comment on soignait la variole dans son pays : il lui montra une cicatrice sur son avant-bras, où on lui avait inséré sous la peau une goutte de jus de variole

Mais revenons à Versailles où la survie provisoire du roi, ainsi que de ses deux frères également inoculés, mit à la mode parmi les courtisans non seulement l’inoculation elle-même, mais une nouvelle coiffure, le pouf à l’inoculation porté par Marie-Antoinette. Les poufs étaient ces excentriques choucroutes qui sculptaient les cheveux des dames au moins cinquante centimètres au-dessus de leur tête, à grand renfort de fil de fer et de gaze. Celui dit à l’inoculation représentait un olivier couvert de fruits entouré d’un serpent sur fond de soleil levant – allégorie de la science triomphant de la maladie. Tant pis pour la digression : je ne peux résister au plaisir de signaler que le pouf est l’une des étymologies admises pour nos poufiasses.

Toutefois on ne parle encore ici que d‘inoculation et pas de vaccination, car la vache, la vacca étymologique, n’est pas encore entrée en scène. Je prends le risque de jouer avec la patience de mon lecteur en ajoutant à son attention que si le vaccin recèle la vache (on y arrive, on y arrive), l’inoculation quant à elle contient un œil, l’oculus, puisque le mot fut d’abord employé en horticulture où l’on greffait sur une plante un bourgeon, ou un œil.

(Effet secondaire de l’inoculation de Louis XVI, comme par hasard soigneusement dissimulé par les médias de l’époque, aux ordres de consortiums pharmacologiques judéo-russes, le citoyen Capet ci-devant roi aura dix-huit ans plus tard la tête tranchée. Pour l’empêcher de révéler ce qu’il savait sur la pandémie ? Je me contente de poser la question.)

Sur ces entrefaites, pendant que la Révolution Française fait rage de notre côté de la Manche, le docteur Edward Jenner, médecin anglais exerçant à Berkeley dans le Gloucestershire, constate dans les années 1790 que les paysannes du coin, qui traient leurs vaches, n’attrapent jamais la variole. Statistiquement, cette échappée belle est étonnante. L’étonnement étant le moteur de la science, Jenner postule que les jeunes trayeuses sont immunisées parce qu’en tripotant les vaches à longueur de journée elles contractent une maladie de la vache, la fameuse vaccine (en anglais : cowpox), visiblement de la même famille que la terrible variole (smallpox) puisqu’engendrant des pustules similaires. Au fait, pox n’est autre qu’une forme plurielle de pock, la pustule, le bubon, et les Anglais connaissent également, pour leur malheur, chicken pox, sheep pox et autres plum pox.

Jenner recoupe ces observations avec les idées en vogue au sujet de l’inoculation, car c’est en mélangeant qu’on invente. Admirable imagination du physicien : si ces jeunes filles sont protégées de la variole parce qu’elles se sont en somme inoculées au contact des vaches, alors la bénigne vaccine serait un remède contre la mortelle variole. Pour le dire simplement, la petite maladie est un rempart contre la grande !

Le 14 mai 1796, Jenner prélève du pus à même les pustules du pis d’une vache atteinte de vaccine, et l’inocule à un jeune garçon de 8 ans, innocent cobaye nommé James Phipps. Celui-ci ne tarde pas à ressentir un malaise, une poussée de fièvre et constate l’irruption de quelques petites pustules (tous inconvénients que l’on ressent parfois après la première dose) mais il s’en remet rapidement. Un peu plus tard, Jenner injecte (en retenant son souffle et en avalant sa salive, du moins est-ce ainsi que je l’imagine) la vraie-de-vraie variole létale au jeune James… Et miracle ! James ne développera jamais les symptômes de la variole. L’immunologie est née. Restera à attendre encore un siècle la découverte des anticorps pour comprendre le mécanisme exact, mais dans l’immédiat, puisque ça fonctionne…
Merci les vaches, merci les paysannes, merci le cobaye, merci la campagne (de vaccination, ah ah) et merci même à tous les maillons de la chaîne, Mithridate, Onesimus et Louis XVI.
Après 180 ans de vaccination, soit, littéralement, d’inoculation de la maladie de la vache, la variole est déclarée éradiquée par l’OMS en 1980.

Illustration ci-dessus : cette caricature anglaise de 1802 constitue un intéressant échantillon de propagande antivax, qui montre Andrew Jenner, inventeur du premier vaccin, en train de contaminer la population avec son invention d’apprenti sorcier qu’on sait même pas ce qu’il y a dedans parce qu’on n’a pas assez de recul (et qui de plus est formellement condamné par le pape, le pape a sûrement des raisons sérieuses), son maudit produit qui risquait, disait-on, de faire pousser des cornes de vaches aux « vaccinés » et en somme de faire plus de mal que de bien.

Le tube qui n’existait pas

22/08/2021 6 commentaires
Attention ! Les apparences sont trompeuses ! Il ne s’agit pas de Glenn Miller mais de James Stewart dans le rôle de Glenn Miller ! (The Glenn Miller Story, 1954)
Le vrai, c’est lui. Il est un petit peu moins classe, hélas. Et si le faux était au fond plus intéressant que le vrai ?

Tant qu’on est petit, on est convaincu que ses parents savent tout. Cette croyance est utile sur le moment, elle remplit sans aucun doute quelque fonction psychologique ou cognitive. Plus tard, l’un des signes infaillibles de l’entrée dans l’adolescence est que l’on réalise que ce n’était pas le cas, que ses parents ne savent pas tout, que d’ailleurs ils ne savent pratiquement rien, alors on se sent floué, déçu, trahi, en colère, impitoyable envers les failles des vieux (déjà je suis le jouet des hormones, en plus mes darons sont nuls, j’en ai trop marre ma vie c’est l’enfer). Enfin, après un laps plus ou moins long, on accède à l’âge adulte en cessant d’être déçu, trahi ou irritable pour cause d’ignorance des parents, on admet que cette ignorance n’est pas grave, qu’elle est au fond bien normale, que personne ne sait tout, et que d’ailleurs soi-même, hein, bon (car parvenu à ce stade il arrive que l’on élève soi-même des enfants et que l’on joue à celui qui sait tout, on sauve les apparences en se disant, bah, ce cher petit qui me croit omniscient et péremptoire a bien le temps d’arriver à l’adolescence).

Quand j’étais petit, j’étais convaincu que mon père savait tout. La preuve en était que lorsque je lui posais une question, systématiquement il avait la réponse, n’esquivait pas, ne répondait jamais Je n’en sais rien, ni C’est trop compliqué pour toi (qui signifie habituellement C’est trop compliqué pour moi), encore moins le fatal Tu comprendras plus tard c’est pas de ton âge, il répondait et j’avais la réponse à ma question. Lorsque je suis devenu adolescent, je me suis rendu compte qu’il répondait à tout, oui, mais parfois à côté de la plaque et n’importe quoi. J’étais en colère et floué, impitoyable et plein d’hormones.

J’ai un souvenir très précis, à ce compte-là. Un certain jour de mon enfance, la radio dans la cuisine diffusait In the mood, le tube du grand orchestre de jazz de Glenn Miller, enregistré pour la première fois en 1939.

Mon père, assez peu mélomane, était tout de même sensible à cette musique et s’est mis à hocher la tête en rythme, peut-être même à claquer des doigts devant le poste. Tu entends ? m’a-t-il dit. C’est du jazz, la musique arrivée en France en même temps que les soldats américains, pendant la Deuxième Guerre mondiale. Les grands orchestres de jazz, comme celui de Glenn Miller, venaient jusqu’en Angleterre jouer leur musique pour encourager les G.I.s. Apprends, mon petit, que cette mélodie s’appelle In the mud, c’est de l’anglais, ça veut dire Dans la boue. Car c’est un message de solidarité envoyé aux pauvres types qui s’apprêtent à débarquer en Normandie ou qui pataugent déjà dans la gadoue. Une façon de leur dire, courage les gars, on sait l’enfer que vous traversez, noyés dans la terre, les gravats et le sang, à tout instant vous risquez la mort pour nous, mais tenez bon, continuez à danser au moins dans vos têtes, écoutez comme ça swingue, c’est parce qu’on pense à vous !

J’écoutais bouche bée, fasciné non seulement par la culture apparemment sans bornes du paternel, en histoire contemporaine aussi bien qu’en musique ou en langues vivantes, mais également par cette chose extraordinaire qui surgissait de la radio, le jazz, capable de faire danser, ne serait-ce qu’intérieurement, et dans les pires conditions, même le fracas des bombes n’a qu’à bien se tenir, oh bien sûr j’entendais parfaitement ce que mon père me donnait à entendre, je comprenais tout, j’ai hoché à mon tour et peut-être même claqué des doigts.

Quelques années plus tard, je suis adolescent, j’apprends l’anglais au collège, je joue de la musique, je me passionne pour le jazz et ses standards. Inéluctablement, d’une manière ou d’une autre je découvre le pot-aux-roses : l’exégèse magistrale de mon père est une indicible connerie ! Mud ? Non mais n’importe quoi ! Quel con le vieux ! Il comprend rien à que dalle ! (L’adolescence n’étant pas propice aux nuances, je ne pouvais que passer de Il sait tout à Il ne sait rien.)

À présent que je suis, là tel que vous me voyez, grosso-modo adulte, non seulement ai-je de l’indulgence pour la méprise paternelle, mais encore de la tendresse, et même de la gratitude. Car ce jour-là, mon père avait fait non seulement une mauvaise lecture d’un immense tube populaire, mais une fertile mauvaise lecture, un calembour involontaire prodigieusement stimulant pour l’imagination ! Cette histoire de swing pour ne pas craquer dans les tranchées est fausse, mais c’est son seul défaut, car elle est excellente. Pleine de sens, de poésie, de sensibilité, de leçons à méditer, en outre pratiquement crédible puisque corroborée par de nombreux faits historiques (les authentiques et fameux V-Discs, la mort de Glenn Miller le 14 décembre 1944, son avion tombé entre l’Angleterre et la France alors qu’il s’apprêtait à préparer les concerts de son orchestre fêtant la Libération de la France…), elle mériterait d’être vraie. (Le vrai cent fois préférable au faux pour des raisons esthétiques ? une idée digne de Pierre Bayard.)

Ce qui fait que, depuis lors, il m’arrive souvent de divaguer, déduire et rêver une interprétation à-peu-près crédible des titres de chansons pop. Les potentialités sont infinies.

In the mud for love (ou bien, au choix, In a sentimental mud). Tu entends ? Ce qu’on ne ferait pas par amour, tu te rends compte, on est prêt à se rouler dans les tranchées pleines de boue comme si on était un soldat du débarquement ! Et malgré tout, en dansant !

Blueberry ill. Tu entends ? Le type raconte qu’il est malade des myrtilles ! Il a dû en bouffer trop, chopper une bonne chiasse et maintenant il a honte d’en parler à la femme qu’il aime. Et malgré tout il danse, c’est pas très prudent !

Billie Gin. Tu entends ? Encore un drame de l’amour et de l’alcool ! Qu’est-ce qu’il a dû se mettre s’il a torché la bouteille ! Et qu’est-ce que ça danse, pourtant !

Blue sweet shoes. Tu entends ? C’est l’histoire d’un maniaque obsédé par la douceur de ses chaussures, probablement en daim, teintes en bleu, qu’il caresse en permanence et gare à toi si tu lui écrases les pieds. Et malgré tout, il danse avec !

Inversement : Suede dreams (are made of this). Tu entends ? C’est un hymne, une chanson politique sur les rêves suédois du régime démocratique représentatif idéal, monarchie constitutionnelle organisée selon le principe de séparation des pouvoirs à régime parlementaire monocaméral, ce qui signifie que le parlement n’a qu’une seule chambre, comme un F2, et qu’elle s’appelle la Diète royale. Et malgré tout, on danse, même si la musique est un peu dépressive, tu trouves pas ?

Be-bop-a-Lula. Tu entends ? Ce pauvre Luiz Inácio Lula da Silva, qui a connu des hauts et des bas, le faste de la présidence puis l’obscurité des cachots brésiliens, sera-t-il consolé par ce be-bop qui lui est dédié ? Incidemment, tu apprendras mon petit que le be-bop est ce genre musical apparu après le swing, quand la guerre était finie, et moins destiné à faire se trémousser les soldats qu’à déployer une recherche musicale. Mais malgré tout, on danse !

The house of the rising son. Tu entends ? Question universelle et émouvante, que devient la maison des parents lorsque le fils, élevé ici, s’en va pour toujours vers d’autres aventures ? C’est triste mais malgré tout, on danse !

I Kant get no satisfaction. Tu entends ? Emmanuel Kant, le fondateur du criticisme et de l’idéalisme transcendantal, exprime à la première personne ses doutes et ses frustrations, il enrage de ne pouvoir parvenir à la satisfaction, parce qu’il découvre la dure réalité, à savoir qu’il y a loin du noumène au phénomène. Et malgré tout, il danse !

Kant buy me love. Tu entends ? C’est la suite de la précédente, Emmanuel Kant, découragé par ses systèmes philosophiques trop arides, va voir les putes pour se consoler. Et il danse !

Happiness is a worm gun. Tu entends ? Imagine, oui, imagine la mélancolie du gars dont la maison a été envahie par les vers, et qui rêve de faire appel à une société de désinsectisation armée d’un pistolet à vers ! Et malgré tout, il danse !

Like a wall in stone. Tu entends ? Le chanteur te demande quel effet ça te fait (how does it feel ?) d’être à ce point ancré dans la réalité, solide, immobile, plein de repères et de certitudes et de directions, comme si tu étais un mur en pierre. Pendant que lui, il danse (ou roule comme une pierre) !

Smells just like tin spirit. Tu entends ? Ce blues de la misère, qui évoque les fins de mois difficiles et l’odeur des boîtes de conserve en fer blanc pour tout banquet. Sûrement des haricots blancs. (Les Américans bouffent surtout des haricots blancs, ça je le sais grâce à une autre chanson célèbre, Have you ever beans to Electric Ladyland.) Et on danse devant le buffet !

Heat the road, Jack. Tu entends ? Nous sommes au mois d’août, en plein réchauffement climatique et rapport du GIEC, la canicule fait flamber les pinèdes et fondre le bitume, mais il faut marcher tout de même, allez, courage, Jack ! Et danser, même !

God only nose. Tu entends ? Tu auras beau falsifier la vérité, Dieu te renifle ! Là, par exemple, tu sens la sueur. C’est la danse.

Stairway to even. Tu entends ? La vengeance est un plat qui se mange dans l’escalier ! Proverbe assez hermétique, j’admets. Peu importe, danse !

Eleanor Rugby. Tu entends ? Tu le savais, toi, que la femme de Franklin Delano Roosevelt était née dans le Lot-et-Garonne et qu’elle était fervente du Tournoi des Cinq Nations ? Et en plus, elle danse à la feria !

Bohemian raspberry. Tu entends ? Tu entends comme ce pauvre garçon gitan, certainement un jeune mendiant roumain affamé, appelle sa mama pour qu’elle lui donne des framboises, afin qu’il danse ? (Bon, ok, celle-ci est encore plus tirée par les cheveux que les autres.)

I fought the low. Tu entends ? Une victoire contre la dépression, une lutte contre tout ce qui nous tire vers le bas ! Ensuite on danse !

Oak on the wild side. Tu entends ? Ces chênes qu’on abat ? Et dont on fait les flûtes ? Et sur lesquels on danse ?

Another brick in the whole (part II). Tu entends ? Il ne faut jamais désespérer car on est une brique dans l’ensemble, une brique du vivant indissociable de toutes les autres briques, après nous viendront les parts II, III, IV, etc., et chacun fera sa part comme un colibri ! C’est une chanson vachement optimiste, c’est pour ça qu’elle est si dansante !

Love me Fender. Tu entends ? Cette déclaration d’amour du musicien à sa guitare, qui le lui rend bien ? Tu m’étonnes, qu’il danse avec elle !

My Fanny Valentine. Tu entends ? C’est l’histoire du fils d’un bistrotier, à Marseille, qui rêve de prendre le large, de naviguer sur les mers, mais avant de partir il engrosse la fille de la poissonnière… Et malgré tout il danse !

Etc., etc.

Appel à contribution aux lecteurs du Fond du Tiroir : si vous aussi vous êtes hanté par le souvenir d’un tube anglophone dont le titre écorché s’est révélé créatif dans votre mémoire ou votre imagination, ou bien si vous souhaitez en inventer un sur le champ et en direct, n’hésitez pas à m’en faire profiter dans les commentaires ci-dessous. Naturellement n’omettez pas de mentionner le sens, voire le contexte, de ce tube virtuel que vous aurez ainsi créé, et qui, malgré tout, vous fait danser, car tant que l’on danse on est sauvé.

Amende honorable

19/08/2021 Aucun commentaire

En 2004, ma carrière littéraire était lancée, oh, pas très loin, jusqu’à Chambéry tout de même, lors du Festival du premier roman où j’étais invité en compagnie de seize autres primoromanciers, dont certains sont devenus des amis, ou des célébrités. Ce me fut un événement déterminant, la matrice de bien des choses à venir.

Pour la première fois, on me prit pour un écrivain, ce qui entraîna que je me pris moi-même pour tel (supposons un univers parallèle où j’aurais été invité à un festival international des garçons de café… il y a fort à parier que je me serais aisément glissé dans le rôle du garçon de café jusqu’à y croire fermement, voici votre ballon de rouge Monsieur Jean-Paul). Pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur était que j’entrais dans la littérature, la littérature en tant que Champs Élysées, en tant que terre promise et rêvée, en tant qu’idéal, semant des étoiles dans mes yeux et dans ceux de seize autres écrivains ainsi que de milliers de lecteurs ; le pire était que j’entrais dans la littérature en tant que milieu.

J’aime la littérature d’une passion entière et intacte ; je me méfie du milieu littéraire, qui n’est pas exempt de mesquineries, moqueries, coteries, vacheries, beuveries et grivèleries, mépris, fourberies, roueries et rogueries (en outre et pour la rime, ce milieu est plein de Paris – et je m’avoue très provincial). La littérature me tire vers le haut, le milieu vers le bas. Je l’ai constaté dès 2004 à Chambéry. Nous l’allons montrer tout à l’heure, comme dit la littérature : j’en donnerai un exemple qui vient seulement de trouver son épilogue, 17 ans plus tard.

Ces jours à Chambéry, nous autres auteurs nous frottions volontiers les uns aux autres, nous discutions, découvrions, buvions, mangions, fumions, riions, comparions, complimentions, dénigrions : spontanément, nous étions occupés à créer par affinités un micro-milieu. Or l’une d’entre nous ne frayait pas avec les autres, ne restait pas le soir, n’allait pas boire un verre. Fatou Diome, qui était là comme nous tous pour défendre son premier roman, Le ventre de l’Atlantique, semblait nous snober, ne pas avoir besoin du milieu, et en somme n’avait pas de temps à perdre avec nous. Il faut dire qu’elle était déjà très sollicitée, par ses fans pour une signature et par les médias pour une interview, sa carrière ayant démarré plus tôt que celle des autres, dès avant la tenue du festival. Elle était en orbite quand nous étions encore sur la rampe de lancement, dans le suspense du décollage ou de l’explosion en vol.

Je n’ai pas échangé plus de deux mots avec elle le jour où nous étions voisins de stand, et je l’ai vue, à l’heure de clôture d’une séance de dédicaces (où elle avait signé naturellement beaucoup plus que moi), à une lectrice retardataire qui lui demandait, essoufflée mais pleine d’espoir, Vous êtes Fatou Diome ?, répondre Non, je ne suis pas Fatou Diome, trop tard, elle est déjà partie Fatou Diome, puis se lever et quitter la salle sans autre forme de procès. Ce petit mensonge dû à la fatigue avait suffi, en plus de son attitude globale, à me la rendre terriblement antipathique, hautaine, prétentieuse. Et voilà où le milieu littéraire est toxique et peut nuire gravement à la littérature : je décidai immédiatement que son livre était à l’image que je venais de me forger d’elle, antipathique, hautain, prétentieux. D’ailleurs, la meilleure preuve de la nullité du bouquin est qu’il rencontrait un grand succès (salut les rageux). Je l’avais lu en grande diagonale dans le seul but de conforter mes idées préconçues, l’avais vite refermé en levant les yeux au ciel, oh la la quelle purge, en plus ça ne parle que de football, c’est dire si c’est mauvais. Tiens je vais en discuter avec les autres, les autres qui sont sympas, là, ceux qui sont du milieu et qui jouent le jeu, on va casser du sucre sur Fatou Diome tous ensemble, ah ah qu’est-ce qu’elle va prendre.

J’ai honte d’avoir été aussi con. Je peux toujours essayer de plaider pour ma défense : Ce n’est pas moi, monsieur le juge, c’est le milieu.

Ensuite un cycle de dix-sept ans s’accomplit. Quiconque lira la nouvelle intitulée Le produit de ses fouilles, qui a pour cadre ce festival de Chambéry, connaitra l’importance dans cette histoire du nombre-clef 17. Durant ces dix-sept ans j’ai découvert le « refus de parvenir » , passionnant concept inventé par l’instituteur anarchiste Albert Thierry (1881-1915), et j’ai en quelque sorte mis un terme à ma carrière en fondant le Fond du Tiroir (résumé des épisodes précédents) et je me suis éloigné du milieu.

Dix-sept ans plus tard, donc. Une personne qui m’est très-très chère réside momentanément au Sénégal. Elle en profite pour s’intéresser aux écrivains sénégalais. Elle m’annonce qu’incidemment elle vient de lire un roman formidable, Le ventre de l’Atlantique d’une certaine Fatou Diome. Je connais ?

Je fais la moue. Je réponds Oui-oui je connais. Je suis sincère puisque je crois que je connais. Oui je connais, ça parle de foot et d’Afrique, c’est prétentieux. En réalité je ne connais pas.

Une fois raccroché je fouille mes étagères, retrouve mon exemplaire du Ventre de l’Atlantique. Je le lis, en somme pour la première fois. Et je trouve ce roman excellent. Fin, riche, instructif, surprenant, varié, utile. Et bien écrit, d’un style que je pourrais qualifier d’africain (chaque page, même mélancolique, témoigne de la joie de l’image, de la poésie, de la métaphore, délivre au moins un aphorisme par paragraphe) mais ce serait une facilité, or cette fois je voudrais m’efforcer de ne pas céder à la facilité.

Certes le livre, à un moment donné, parle de foot, plutôt bien pour ce que je connais de ce sport, rendant parfaitement la fébrilité de la partie, mais n’est pas pour autant un roman pro-foot, ou alors pas davantage qu’il n’est un roman anti-foot. L’ambivalence est justement ce qui m’emballe en premier lieu : la nuance, l’ambiguïté, la thèse-antithèse-pas-de-synthèse-débrouille-toi, l’inconfort de la position entre deux mondes et entre de multiples visions du monde.

La situation de la narratrice, masque transparent de Fatou Diome elle-même, Sénégalaise en France et Française au Sénégal, est à ce titre passionnante : forte (et faible) de sa double nationalité elle est là et ailleurs, du point de vue éthique comme du point de vue géographique. Son talent et son statut de raconteuse pourraient l’assigner à écrire pour sa communauté, n’écrire que pour elle, ou la représenter aux yeux des autres… Mais elle écrit aussi contre sa communauté, contre ses idées, ses illusions (mon pauvre gars tu crois vraiment que le foot t’attend, que tu vas faire carrière dans un grand club européen, juste parce qu’on t’appelle Zidane au village ?), ses injustices, ses ressentiments. Vanter ET vilipender les traditions. Elle fait violence à sa communauté et c’est le meilleur moyen de lui rendre hommage. Car c’est de la littérature, oui, exactement, celle avec étoiles dans les yeux.

Voilà tout ce que j’avais loupé il y a dix-sept ans. Mais il n’était pas trop tard. Il n’est jamais trop tard. Le milieu littéraire n’a qu’un temps tandis que la littérature reste là.