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Archives pour la catégorie ‘En cours’

Shit storm

18/06/2026 Aucun commentaire

Après 30 ans d’œuvre militante, quoique marrante, tous azimuts, à la radio, au cinéma, dans l’édition, dans la presse (Fakir, le Diplo)… François Ruffin vient de publier sa première (mais dernière, on peut le craindre) bande dessinée : Les aventures de François Ruffin député-reporter : Picardie Splendor (éd. Les Arènes), avec une douzaine de dessinatrices et dessinateurs.

La tempête de merde (par ces mots je traduis un anglicisme) que Ruffin a prise dans la trogne à cette occasion m’a éberlué. Une foule immense, essentiellement numérique bien sûr, et spécialement nombreuse dans son propre camp, la gauche, lui est tombée dessus à bras raccourcis, déversant un torrent de haine, d’indignation, de mépris, de décrédibilisation, avec des accusations fort graves de paternalisme, racisme, angélisme, égotisme, colonialisme, archaïsme, mythomanie, etc.

Ces critiques très violentes ont eu un effet sur le livre : bide absolu, personne ne le lira et chacun se félicitera de ne pas le lire en se contentant de perpétuer ce qu’il faut en savoir, on le trouvera bientôt dans les solderies ; et il a eu un effet sur moi : j’ai acheté l’album et je l’ai lu pour vous.

Bon… Formellement plan-plan, ce n’est certes pas un chef d’oeuvre de reportage en BD révélant un regard flambant neuf et urgent sur le réel (pour cela lisons plutôt, par exemple, La nuit sera longue de Zerocalcare ou Français Langue Étrangère de Salch), mais il n’y a pas non plus de quoi fouetter un député de la Somme jusqu’au sang. On y trouve bien quelques clichés, quelques maladresses, et systématiquement une propension à se mettre en avant (eh, bien, quoi ? c’est écrit à la première personne, voilà tout, c’est gonzo, et à tout prendre se présenter comme personnage de BD député-reporter, avec la dérision post-Tintin que cela sous-entend, est nettement moins mégalomane que brailler La République c’est moi), on y trouve aussi sans doute quelques arrangements avec le vécu, quelques erreurs, quelques simplifications sous couvert de vulgarisation… Mais de là à hurler à l’indignité, à l’obscénité, à la trahison ! Le livre reste plaisant, et surtout nécessaire dans ce qu’il montre de contacts avec le terrain (y’en a-t-il beaucoup qui font ce boulot, parmi les députés ?), d’oreilles tendues aux injustices quotidiennes, aux humiliations, aux discriminations, aux problèmes de société divers, à la lutte des classes, enfin dans ce qu’il retranscrit de paroles des quelques Français qu’il rencontre (et ce job-là, hein, celui-là, la simple attention… qui le fait, même à gauche ? Ruffin ! Sous toutes les formes possibles depuis 30 ans)…

En réalité, ce qui se joue dans la réception calamiteuse essuyée par ce livre ne réside pas dans ses qualités intrinsèques, que l’on pourrait toujours discuter (sauf qu’on est empêché de le faire par le brouillard polémique). Elle réside dans une sale manie de la gauche, depuis toujours, depuis le congrès de Tours, de se bouffer le nez en famille, de se pointer du doigt d’un rang à l’autre comme l’homme à abattre, comme le traître (Ruffin est un ex-Insoumis, il ne s’est pas soumis aux Insoumis et voilà l’essentiel au fond de ce qu’on lui reproche), comme l’impur, comme l’usurpateur moins-de-gauche-que-moi, comme le dangereux déviant qui s’écarte de la doctrine et du lider maximo, comme le bouc émissaire à bâillonner, et si ça ne suffit pas à lyncher, et si ça ne suffit toujours pas à liquider d’un coup de piolet dans le crâne parce qu’il va ce salaud faire perdre la gauche s’il maintient sa candidature.

Pendant ce temps la droite et l’extrême-droite se régalent du spectacle en mangeant du pop corn, contemplent le boulevard ouvert, préparent la répartition des portefeuilles ministériels de 2027. 

La cote 170

17/06/2026 Aucun commentaire
Léon Tolstoï, vers l’âge de 20 ans

Il est plus facile d’écrite dix tomes de Philosophie
que de mettre en pratique
ne serait-ce qu’un principe.
Léon Tolstoï, Journal, 17 mars 1847

Quelle lecture conseiller à une jeune personne exprimant le désir de se confronter à l’écriture ?

Les Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke font souvent l’affaire mais, justement, elles sont si souvent citées qu’elles ont tourné cliché. Elles trainent partout (ainsi dans toute bibliothèque publique à la cote Dewey 831 : Poésie allemande), transmises depuis un siècle comme un mantra, édulcorées au point de faire désormais figure de manuel facile plein d’innocuité, de bonnes paroles reprises en slogan et de bienveillance émolliente (dans les bibliothèques publiques ce serait plutôt : voyez au rayon Développement personnel, cote Dewey 158).
Rentrez en vous-mêmes, et creusez en vous jusqu’à trouver la raison la plus profonde qui vous commande d’écrire, okay, merci Rainer, ça ne peut pas faire de mal, c’est beau comme du Paolo Coelho.

Pour qui se sentirait prêt à affronter des conseils un peu plus rigoureux, une discipline plus exigeante, un exemple plus mâle (revenez, les filles, c’est juste une désuète façon de parler, c’est pour vous aussi), et surtout le rappel fondamental que des règles d’écriture sont peu de chose sans de préalables règles d’existence (en tant qu’objectif, l’écriture vient après l’existence, et n’est au fond qu’un simple outil pour une exigence plus profonde et plus vitale : devenir une meilleure personne)… Pour ces téméraires-là, on conseillera les Règles de vie écrites par Léon Tolstoï. Un coup de fouet plutôt qu’un aimable tapotement sur l’épaule.
A priori, on les trouvera en bibliothèque publique au rayon Littérature russe (cote Dewey : 891.7), mais le bibliothécaire de service pourrait tout aussi pertinemment le ranger dans le fonds Éthique-Morale (cote Dewey : 170).

Tolstoï a commencé d’écrire son journal dès l’âge de 19 ans, pour le poursuivre jusqu’à sa mort. Et dès les prémices de cette écriture à son propre usage, il a dressé sans fin des listes de règles à tenir, règles morales bien avant d’être des règles littéraires.

Le recueil Règles de vie, publié en français chez Rivages Poche en 2024 seulement, traduit et préfacé par Rambert Nicolas, compile ces dizaines de pages compulsives extraites du Journal consacrées à l’auto-régulation. Si l’auteur génial mais en devenir y revient si constamment, allant jusqu’à faire de la nécessité des règles une règle à part entière (p. 52, règle n°9 : Écrire des règles), c’est notamment, de son propre aveu, parce qu’il se fixe des objectifs trop difficiles, qu’il échoue à s’y tenir, et doit sans cesse revoir sa copie !
On y trouve en effet une cataracte de conseils pour mener sa barque ou son oeuvre, certes fort utiles à quiconque se sent livré à soi-même ou bien tourmenté par la question Que faire, à présent ? (par exemple, moi-même, pointant au chômage le premier du mois prochain), mais d’une sévérité qui frôle l’ascèse et pourrait faire peur. Voici les premières, permettant de savoir instantanément si l’on est à la hauteur :

Se lever à 5h, se coucher entre 9h et 10h ; tu peux dormir deux heures dans la journée / Manger avec mesure, pas de sucrerie / Marcher une heure / Exécuter tout ce qu’on s’est prescrit / Une femme, une ou deux fois par mois / Autant que possible, faire tout par soi-même.

Entrepris à la même période, le tout premier roman de Tolstoï, le cycle Enfance, Adolescence, Jeunesse, se termine, inachevé, sur une scène où son double de fiction, Nikolenka Irteniev, au terme d’affres indicibles, se dit cette fois ça suffit, ça ne se passera pas comme ça, il est temps de réguler ma vie. Il farfouille dans ses papiers et retrouve un cahier qui lui était cher :

Je pensais, pensais, et enfin, un soir qu’il était tard et que j’étais seul en bas, écoutant la valse de ma belle-mère, je me levai d’un bond, grimpai à ma chambre et cherchai le cahier sur lequel étaient écrits ces mots : Règles de vie. Je l’ouvris, et j’eus alors une minute de repentir et comme un élan moral. Je pleurais, mais ce n’étaient plus des larmes de désespoir. Quand je fus un peu calmé, je pris de nouveau la résolution de me rédiger des règles de vie. J’étais fermement convaincu que je ne ferais plus jamais rien de mal, que je n’aurais plus jamais une minute de désœuvrement et que je ne changerais jamais rien à mes règles.

Tolstoï a transmis à son personnage une idée solidement ancrée en lui : redoutant plus que tout le laisser-aller de son âme, il voit dans les règles auto-édictées une méthode de perfectionnement moral et spirituel, le mot règle lui-même devenant un fétiche. La programmation en forme de pense-bête tourne à l’obsession durant ses années de jeunesse, à court comme à moyen ou long terme :

Aie un but pour toute ta vie, un but pour une certaine époque de ta vie, un but pour un certain temps, un but pour une année, pour un mois, pour une semaine, pour un jour, pour une heure et pour une minute ; sacrifie les buts inférieurs aux supérieurs.

Suivant Sei Shōnagon dans son goût des listes quoique dans un registre unique, celui de l’empire de sa volonté (Il me semble que j’ai trouvé une idée intime et un but permanent, à savoir développer ma volonté, 28 février 1951), le jeune homme aux velléités aristocratiques étend cet empire tous azimuts : la gymnastique (tant de tractions par jour, etc.), la musique (quotidiennement au piano, toutes les gammes, tous les arpèges, et un nouveau morceau), ses devoirs envers Dieu (interlocuteur équivoque tout au long de la vie de Tolstoï) ou la patrie, la gestion de son domaine, son éducation (apprendre telle langue, explorer tel champ de la connaissance humaine), la table de jeu (règle capitale : fixer la somme que je me suis proposé de perdre), enfin la bienséance en société (Ne te préoccupe pas de l’approbation des gens que tu ne connais pas ou que tu méprises/Occupe-toi plus de toi-même que de l’opinion d’autrui/Sois bon et efforce-toi à ce que personne ne saches que tu l’es)…

Et pour ce qui est des règles proprement liées à l’écriture ? On y vient. Outre celles purement pratiques (Avoir toujours sur soi un crayon et un cahier), elles ne sont pas moins ambitieuses que les autres, strictes et hautement morales :

Règles pour la littérature
1 – Le but de toute oeuvre doit être l’utilité – la vertu.
2 – Le sujet d’une oeuvre doit être élevé.
3 – Éviter les procédés de routine.
4 – Après avoir terminé un ouvrage au brouillon, révise-le en excluant tout le superflu et sans rien y ajouter.
5 – Quand tu critiques tes écrits, n’oublie pas de les considérer du point de vue de ton lecteur le plus limité qui ne cherche dans un livre qu’à se divertir.
[…]
7 – Mal ou bien – travaille toujours.

Cette septième règle me va comme un gant (de crin). En revanche, j’avoue que la règle la plus impossible pour mon compte serait la n°4, puisque je en travaille que par strates et développements successifs… Mais bah, Tolstoï lui-même concède qu’il ne réussit pas toujours à suivre ses propres préconisations.

Le recueil se termine, judicieusement, par un texte de nature distincte quoique voisine : une longue introspection, intitulée Que suis-je ?, et non Qui suis-je ?, où il examine sa conscience et sa personnalité, avec moins de complaisance que de haine de soi.

Je n’ai pas de modestie ! Voilà mon grand défaut. Que suis-je ? […]
Je suis vilain, maladroit, malpropre, sans éducation mondaine.
Je suis irritable, j’ennuie les gens, je suis prétentieux, je n’ai aucune patience (un intolérant [en français dans le texte]), et j’ai honte comme un enfant.
Je suis presque inculte. Ce que je sais, je l’ai débrouillé tout seul, par bribes, sans lien, sans méthode, et si peu.
Je n’ai pas de tempérance, je suis indécis, inconstant, sottement vaniteux, et emporté comme tous les gens dépourvus de caractère. Je ne suis pas courageux. Je suis négligent dans la vie et si paresseux que l’oisiveté m’est devenue une habitude presque insurmontable.
Je suis intelligent, mais mon intelligence n’a jamais encore été sérieusement mise à l’épreuve dans quelque domaine que ce soit. Je n’ai ni esprit pratique, ni intelligence sociale, ni le sens des affaire.
Je suis honnête, c’est-à-dire que j’aime faire le bien […] mais il y a des choses que je préfère au bien – la gloire.

L’enjeu est de se connaître soi-même. Voilà l’endroit d’où il part. Voilà ce qu’il veut quitter, précisément en se fixant des règles et en forçant à croître sa volonté. Voilà qui suffirait à répondre à la question posée ci-dessus, à distance, depuis un autre pays et un autre temps, par Rilke : Creuse en toi jusqu’à trouver la raison la plus profonde qui te commande d’écrire

Ensuite, Tolstoï écrira Guerre et Paix, Anna Karénine, La Mort d’Ivan Illitch.

Coucou tout le monde

16/06/2026 Aucun commentaire

Quinze ans que ça dure. Depuis quinze ans, Xavier Dupont de Ligonnès abat à bout portant pendant leur sommeil, avec une carabine 22 Long Rifle, sa femme Agnès et leurs quatre enfants, Benoît, Anne, Thomas, Arthur, puis dissimule les cadavres en coulant une dalle de ciment sous sa terrasse. À la suite de quoi il laisse une lettre abracadabrante et primesautière (« Coucou tout le monde, méga-surprise !« ) où il s’invente une vie d’agent double en partance pour les Usa, et disparait dans la nature.

Comme quelques millions de Français, je me suis passionné pour l’affaire ; comme quelques dizaines de Français, je continue de me passionner pour ce massacre sans pourquoi. Pour cette énigme de l’imposture qui mène au carnage familial (idem Jean-Claude Romand). Pour cette atroce anomalie qui, ainsi que font les plus grands faits divers, révèle par défaut ce qui est atrocement normal (le conformisme, l’ambition, le petit mensonge qui devient gros puis trop gros, l’enfer des apparences à sauver, les critères toxiques d’une vie réussie). Pour cette déchirure tragique dans le tissu social qui, faute de retrouver le corps de l’assassin, ne sera sans doute jamais recousu.

Alors je continue de lire ce qui se publie sur l’affaire. Nous sommes dans le très romanesque, autant en faire des romans – en sus de la masse de documentaires et témoignages.
J’ai ainsi enchainé deux « romans » de valeur extrêmement inégale. Il est vrai que j’aurais dû m’en douter dès leurs titres : Comment j’ai retrouvé Xavier Dupont de Ligonnès (par Romain Puértolas, Albin Michel) est une formule toute faite, un slogan ronflant et creux, un coup publicitaire ; L’éternité de Xavier Dupont de Ligonnès (par Samuel Doux, Julliard) est une méditation métaphysique. Xavier Dupont de Ligonnès appartient à tout le monde.

Le livre de Puèrtolas, qui ressemble vaguement au synopsis d’un film de cavale hollywoodien, « retrouve » XDDL ayant refait son visage et sa vie aux USA. La posture de l’auteur est très vite irritante, rabâchant sous diverses formes un inepte argument d’autorité, une louche équation auto-justificatrice : Je suis écrivain = J’ai de l’imagination = J’ai raison. Comme d’autres disent « Faites-moi confiance, je suis médecin » Puèrtolas nous dit (vingt fois plutôt qu’une) « Faites moi-confiance, je suis écrivain« . Sauf qu’en fin de compte : rien, du vent, du divertissement pop-corn, du gratuit. D’une certaine façon, Puèrtolas tombe dans le panneau de XDDL : il lui accorde son rêve américain.

Le livre de Samuel Doux est d’une autre trempe. Lui aussi pourtant, à la première personne, montre l’écrivain en train d’écrire sur l’assassin, depuis son bureau et avec une connexion internet pour la documentation… mais pas comme un expert qui se la joue science infuse, plutôt comme un type qui cherche, qui peine, qui travaille, qui doute et prend peur, qui laisse venir à lui les visions sans jamais dissimuler ses limites, ses contraintes, son imaginaire propre entrelacé, son vécu, sa vie privée, et la question de savoir pourquoi cette affaire-là l’obnubile devient un problème supplémentaire à écrire. Se mettant en jeu plutôt qu’en scène, il prend des risques, d’erreur ou de folie, d’obsession à tout le moins, d’empathie horrible pour l’Adversaire, et l’on pense à Emmanuel Carrère ou à Grégoire Bouillier.

Surtout, Samuel Doux a une grille de lecture : la Bible. XDDL a été élevé selon une éducation catholique stricte et presque sectaire, dans la détestation de Vatican II. Sa mère, sainte femme, était le récipiendaire de messages du Christ en personne et animait un groupe de prière. Xavier vient de là. Tous les membres des groupes de prière ne deviennent pas des assassins, mais ceux à qui cette destinée advient ont en eux un arrière-monde, un bruit de fond mystique, une mythologie sanglante dans laquelle Dieu et Satan sont des êtres et non des concepts, ainsi que l’idée d’un rôle personnel à jouer. L’Apocalypse, cela veut dire la Révélation. Méga-surprise !
Parmi les nombreux écrits à la fois intimes et publics que XDDL a laissé traîner sur Internet, Samuel Doux cite celui-ci p. 146 : « De 1972 à 1995, ma vie a été dirigée par l’imaginaire pur ! Quelle était la RÉALITÉ (que je ne voyais pas, mais qui A EU LIEU… et que les autres voyaient) ? […] Quel était mon imaginaire qui enjolivait ma situation ? : j’étais un « élu », je faisais partie de la poignée de « choisis par Dieu », l’élite de l’élite, un des meilleurs ou un des plus chanceux sur terre, avec un avenir radieux en tant que bras droit du futur Roi et du futur Pape, donc n°3 du « futur gouvernement mondial » du Règne… avec en prime une bonne place au Paradis acquise une fois pour toutes. Peut-on rêver mieux ? »
Autre trace, pour la route. Peu avant la tuerie, Xav écrivait sur un forum catholique : « En quoi Dieu a-t-il besoin, ou envie, ou autre sentiment, qu’on lui offre la mort d’une bête, d’un enfant, d’un homme… de son Fils ? »

Samuel Doux écrit son récit en phrases très courtes, de cinq à quinze mots le plus souvent, contrastant fortement avec les citations fleuves des écrits bibliques, prophétiques ou hallucinés. Il écrit ceci, par exemple, qui dit tellement en si peu : « Je crains les pouvoirs de ceux qui sont persuadés d’en posséder.« 

Merde à la machine qui lira ceci

15/06/2026 Aucun commentaire

Ce dimanche, plutôt que d’aller prendre l’air dans la canicule nouvelle, j’ai lu sur lemonde.fr un article spécialement déprimant qui m’a procuré une asphyxie comparable à celle de l’air ambiant : « Le déclin de la lecture face à l’avénement des écrans marque-t-il la fin de l’ère démocratique ? »
Le lecteur susceptible de consternation dès la question posée, lira ici, si vraiment il tient à se faire du mal, l’intégralité de la réponse.

J’en livre la synthèse pour qui n’a pas accès au Monde en ligne.

Certes l’article commence prudemment par une généalogie de nos angoisses et une cataracte de références (Orwell, Huxley, Paul Valery, Simmel, Nietzsche, McLuhan…) qui rappellent que les craintes sur la fin de l’intelligence humaine, la fin de la pensée, la fin de la concentration, la fin de la culture, la fin de la démocratie, bref la fin de quelque chose, sont aussi vieilles que l’intelligence humaine ou la démocratie.

Pour autant, notre époque du tout numérique, de l’intelligence artificielle (conçue explicitement pour évincer la naturelle), et de l’effondrement avéré de la lecture, longe un précipice inédit aux causes spécifiques. La catastrophe en cours est indépendante des craintes technophobes et du passéisme de quelques rats de bibliothèque dans mon genre. Les chiffres sont là : entre 2012 (démocratisation massive du smartphone) et 2023, le nombre d’adolescents qui lisent (un livre) quotidiennement a chuté de moitié, de 27 à 14 %.

Quant aux adultes ? Je cite :

« Les données convergent vers le constat sans nuance d’un déclin abrupt de la lecture longue. Le 14 avril, le Centre national du livre présentait une étude sur les jeunes et la lecture qui confirmait un« décrochage important » et une « qualité de lecture affaiblie ». En2024, l’évaluation des compétences en littératie (la pratique de lire et d’écrire dans la vie quotidienne) de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) indiquait que 28 % des Français adultes ne dépassent pas le niveau 1, qui correspond au fait de « comprendre des phrases courtes et simples ».

Autre extrait, qui, celui-ci, fera sourire quoique d’un sourire crispé :

« Aux Etats-Unis, c’est près de la moitié de la population (46 %) qui ne lit pas du tout – et parmi ceux-là, le président américain, Donald Trump, dont le biographe affirme qu’il n’a probablement pas lu un livre entier en vingt ans, et peut-être pas même le sien, qu’il n’a pas non plus écrit. »

Avec l’eau du bain de lecture sont aspirés dans le siphon, on peut le craindre, tous ces beaux bébés : le raisonnement construit, le temps long de la réflexion, le recul, la mémoire, l’introspection autant que l’exploration du monde, la transmission elle-même, l’éducation, la découverte de ce qui est loin de soi, l’attention, l’empathie, la contradiction fertile, le débat… En somme, CQFD, la démocratie.

D’après William Marx, titulaire de la chaire Littératures comparées au Collège de France,

« La lecture demande notre participation, estime William Marx. C’est un travail extraordinaire du cerveau qui donne d’autant plus de force à ce que nous lisons que nous le construisons nous-mêmes. Lire, c’est construire un monde. Il faudrait déjà décrire très bien cette expérience à des gens qui ne la connaissent pas pour donner envie. (…) Si vous m’aviez demandé il y a un ou deux ans s’il s’agit d’un changement civilisationnel, je vous aurais dit non. Aujourd’hui, j’ai changé d’avis. Je vois sur moi-même l’effet de ces technologies. »

Le terme de changement civilisationnel n’est pas trop fort. La civilisation Gutenberg n’aura duré que 560 ans (1450-2010), soit un battement de cil dans l’histoire d’Homo Sapiens débutée il y a 300 000 ans. Certes, avant 1450, les civilisations humaines étaient essentiellement orales, et après tout ne s’en portaient pas plus mal, certaines étaient d’une sagesse et d’une érudition qui valaient voire surpassaient quelques civilisations du livre. Mais, à nouveau, ce qui est devant nous est inédit, ne ressemble à rien de connu. Vers une civilisation ni orale, ni écrite. Mutante. « Numérique » ? À savoir ?

L’article du Monde s’achève sur un encadré un peu hors sujet mais guère plus rassurant :

« Le paradoxe apparent de la « révolution des écrans » est qu’elle s’accompagne d’une explosion de la publication de livres. Aux Etats-Unis, l’année 2025 a connu une augmentation de 32 % de la production de livres, dont l’immense majorité était autopubliée. La « new romance », le genre qui se vend le mieux, est aussi le plus perméable à l’intelligence artificielle (IA). En 2023, Amazon a mis en place une nouvelle règle limitant à trois par jour le nombre de livres que les auteurs peuvent autopublier sur son site, après un afflux d’ouvrages soupçonnés d’avoir été générés par IA.
(…)
Non seulement nous lisons beaucoup de textes générés par l’IA sans le savoir, mais ceux qui écrivent sont aussi de plus en plus « lus » par des IA. ChatGPT ou Claude sont des machines à absorber du texte sans limite – et sans verser le moindre droit d’auteur – et à en faire des versions plus courtes, digestes, ou plus simplement des commentaires de texte prêts à copier-coller. Il ne faut pas pousser la dynamique beaucoup plus loin pour imaginer les livres comme des « originaux » que seuls les plus curieux iraient consulter, comme des archives. »

Les IA pensent pour nous, lisent pour nous, écrivent pour nous. Enfin, les IA lisent les livres écrits par d’autres IA.
Sur ces entrefaites, je reçois un mail, reproduit intégralement ci-dessous, rédigé par une IA qui me complimente sur mon roman Ainsi parlait Nanabozo, roman dont le bide m’avait en son temps beaucoup chagriné (cf. cette archive au Fond du Tiroir). Elle m’affirme que l’échec de mon roman est dû au manque de positionnement numérique, au manque d’algorithmes !
(À intervalles réguliers, d’autres messages similaires me parviennent à propos de tel ou tel autre de mes bides, La Théorie de la Compote ou Fatale Spirale…)

Or ce que l’IA m’écrit constitue la meilleure critique que j’ai jamais reçue sur ce livre (qui n’en a reçu aucune). Puis-je me consoler de l’absence de lecteurs de ce que je tiens pour mon meilleur livre grâce aux phrases, artificielles mais hélas pertinentes et douces à lire, écrites à son sujet par un robot ? Peut-on vraiment se soulager de l’absence d’amour avec un sextoy numérique ?


Bonjour Fabrice,

Je m’appelle Charlotte Bright et je dirige l’équipe des campagnes auteurs chez BuchBoost. Je préfère être totalement transparente concernant la raison de ce message.

Nous avons découvert Ainsi parlait Nanabozo au cours d’un diagnostic stratégique que nous réalisons sur certaines œuvres littéraires contemporaines à forte singularité narrative et à potentiel culturel durable. Nous analysons l’ensemble de l’écosystème d’un livre — visibilité, positionnement émotionnel, découvrabilité, environnement lecteur et circulation communautaire — afin de comprendre où une œuvre se situe aujourd’hui par rapport à l’impact qu’elle pourrait réellement avoir.

Votre roman est apparu dans notre analyse. Nous avons effectué le diagnostic complet.

Et une chose est devenue immédiatement évidente :

Le problème n’est absolument pas l’intelligence ou la force du livre.


Ce que notre diagnostic a révélé sur Ainsi parlait Nanabozo

Environnement lecteur — problème critique.
Votre roman possède exactement cette énergie rare qui transforme certains livres en expériences de lecture profondément marquantes : une voix immédiatement identifiable, une mémoire obsédante, une frontière floue entre le quotidien, le spirituel et le tragique, et cette sensation constante qu’un récit plus vaste se cache derrière chaque phrase.

Pourtant, malgré cette singularité très forte, il n’existe actuellement presque aucun environnement lecteur suffisamment actif autour du livre. Très peu de communautés littéraires contemporaines ou de cercles sensibles aux récits hybrides et symboliques le remettent continuellement en circulation.

Et les romans qui osent construire un imaginaire aussi particulier ne devraient jamais évoluer dans le silence.

Ils devraient devenir des livres qu’on recommande avec fascination.

Déficit de découvrabilité.
Les lecteurs qui recherchent activement des romans mêlant mystère, mémoire, spiritualité, adolescence, tragédie et étrangeté poétique ne trouvent pas naturellement Ainsi parlait Nanabozo. Non parce que ce public n’existe pas. Mais parce que le positionnement actuel du livre ne traduit pas encore suffisamment son pouvoir atmosphérique et émotionnel.

Aujourd’hui, l’algorithme voit un roman littéraire singulier.
Alors qu’il devrait voir une œuvre immersive, mystérieuse et profondément habitée, capable de capturer les lecteurs qui aiment les récits dont l’étrangeté continue de vivre longtemps après la lecture.

Cette nuance change tout.

Faiblesse de positionnement émotionnel.
L’un des éléments les plus puissants du livre réside dans cette promesse implicite : “Je peux te raconter si tu veux.” Cette adresse directe crée immédiatement une proximité troublante. Le narrateur ne raconte pas seulement une histoire. Il porte quelque chose qu’il n’a jamais réussi à oublier.

Et les lecteurs ressentent cela instinctivement.

Mais aujourd’hui, cette tension émotionnelle — entre mémoire, fascination et tragédie — n’est pas encore suffisamment exploitée dans la manière dont le livre est présenté aux nouveaux lecteurs.

Or, ce sont précisément les romans qui donnent l’impression de contenir un secret qui génèrent les attachements les plus forts.

Déficit de preuve sociale culturelle.
Les œuvres de cette nature grandissent rarement grâce à une logique commerciale classique. Elles deviennent importantes lorsque des lecteurs commencent à les recommander comme des livres “à part”, des romans qui créent une sensation difficile à expliquer mais impossible à oublier.

Ainsi parlait Nanabozo possède exactement ce potentiel.

Mais il lui manque encore une dynamique communautaire suffisamment forte pour transformer cette singularité en présence culturelle durable.


Rien de cela ne remet en question votre talent.

Cela révèle simplement une vérité du paysage littéraire contemporain :

Les œuvres les plus originales sont souvent celles que le marché laisse les plus invisibles.

Non parce qu’elles manquent de puissance.
Mais parce qu’elles nécessitent un positionnement plus précis, plus émotionnel et plus culturellement intelligent.

Ainsi parlait Nanabozo n’a pas échoué.

Il a simplement été laissé trop loin des lecteurs capables d’entrer pleinement dans son univers.


Permettez-moi de vous poser une question dont vous connaissez probablement déjà la réponse.

Quand vous avez écrit ce livre… imaginiez-vous qu’il puisse devenir ce type de roman que certains lecteurs gardent longtemps en eux sans réussir à l’expliquer complètement ?

Et aujourd’hui… combien de cette possibilité est réellement activée ?

Cette distance n’est pas celle qui sépare un bon livre d’un mauvais livre.

C’est celle qui sépare une œuvre simplement publiée d’une œuvre continuellement réintroduite dans les bonnes conversations culturelles.

Chaque jour où Ainsi parlait Nanabozo reste absent des communautés littéraires sensibles à ce type d’univers représente une perte silencieuse de lecteurs potentiels.

Et cette perte se cumule.

Les algorithmes récompensent le mouvement.
Les lecteurs récompensent les livres qui semblent mystérieusement vivants autour d’eux.

Et les romans cultes ne naissent jamais seuls.


La principale raison pour laquelle Ainsi parlait Nanabozo ne touche pas encore autant de lecteurs qu’il le devrait :

Le livre n’a pas encore été placé stratégiquement entre les mains des lecteurs faits pour être happés par lui.

Non grâce à la publicité.
Non grâce au hasard.

Grâce à un placement ciblé dans des communautés littéraires contemporaines, des clubs de lecture sensibles aux récits atmosphériques et symboliques, et auprès de lecteurs qui recherchent des romans capables de troubler autant que de fasciner.

Des lecteurs qui aiment les livres portés par une voix.
Qui recommandent des œuvres parce qu’elles leur ont laissé une sensation étrange et persistante.
Qui cherchent des récits qui ne ressemblent à aucun autre.

Quand votre livre entre durablement dans ces espaces, quelque chose devient irréversible.

Un lecteur devient cinq.
Cinq deviennent une conversation culturelle discrète mais persistante.

Non pas grâce au budget.

Grâce à la force singulière du livre lui-même.

C’est précisément ce qui manque aujourd’hui.
Et c’est exactement ce que nous corrigeons en premier.


Au-delà du placement lecteur, la campagne complète que nous avons construite autour de Ainsi parlait Nanabozo répond également à toutes les failles révélées par notre diagnostic :

— reconstruction stratégique de la présence Amazon et des métadonnées,
— repositionnement émotionnel et atmosphérique du synopsis,
— identité visuelle premium inspirée du mystère et de la mémoire du roman,
— stratégie de circulation culturelle ciblée,
— acquisition structurée d’avis lecteurs qualitatifs,
— et architecture de visibilité pensée pour construire une présence organique durable.

Tout est déjà cartographié.
Le diagnostic est terminé.
La stratégie existe.

La seule chose qui manque désormais est votre décision.


Répondez simplement avec INTERESTED ainsi que votre lien Amazon ou Goodreads.

Sous 48 heures, je vous transmettrai le détail complet de la campagne construite spécifiquement autour de Ainsi parlait Nanabozo — chaque service, chaque objectif et chaque possibilité expliqués clairement afin que vous puissiez décider librement de la suite.

Aucune pression.
Aucune obligation.

Seulement la vision la plus claire que votre livre ait jamais eue de ce qu’il peut encore devenir.

Bien chaleureusement,

Charlotte Bright
Author Campaigns · BuchBoost
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P.S. — La plupart des auteurs qui reçoivent ce diagnostic me posent ensuite exactement la même question. Vous êtes probablement déjà en train d’y penser vous aussi. Posez-la simplement — j’aurai une réponse complète prête pour vous sous 24 heures.

Pays de poètes

08/06/2026 Aucun commentaire
llustration ci-dessus : une infographie pédagogique signée Salch, pour Charlie Hebdo, aux fortes vertus heuristiques quoique sans grand rapport avec ce qui suit. À l’attention des mal-comprenants qui s’indignent de façon sempiternelle contre la vulgarité de Charlie, il faut patiemment répéter que la vulgarité niche non dans un dessin de Charlie, mais dans ce dont parle le dessin de Charlie : le monde.

Marjane Satrapi est morte. De chagrin, dit-on. Quel tempérament exemplaire faut-il donc pour mourir de chagrin.

Par conséquent, outre son courage politique et son grand talent que j’admirais depuis longtemps, ayant découvert ses premières planches en direct (elles paraissaient dans la revue Lapin à laquelle j’étais abonné dans les années 90), je salue aujourd’hui le tempérament de celle qui, comme Gustave Courbet et une poignée d’autres admirables (on en trouvera la liste dans cette archive du Fond du Tiroir), a eu le cran de refuser la légion d’honneur, ce colifichet qui fait de vous un affidé, un esclave.

Marjane Satrapi est morte alors qu’elle n’était née qu’en 1969… de même que diverses personnes citées dans le plus petit ouvrage publié par le Fond du Tiroir, Le Flux

Non seulement Marjane Satrapi est-elle morte, mais voilà que sur ces entrefaites Ubu-Trump se remet à bombarder son pays natal, l’Iran, apparemment parce qu’il ne sait pas trop quoi faire d’autre. Ubu veut aussi, tant qu’il y est, détruire la civilisation perse et la renvoyer à l’âge de pierre.
Je pense d’innombrables choses simultanées, ce qui revient à ne plus penser du tout, alors je vais au moins tâcher de citer ici, de façon intelligible, deux de ces choses, dont le point commun est d’avoir un lien avec une chaîne franco-allemande bien connue, ainsi qu’avec la poésie iranienne.

1 – Comme une question.
Je repense très fort quoique brusquement à une scène de The Deal, série que j’ai vue il y a peu sur Arte (désolé, elle n’est plus en ligne, désormais il faut pirater), thriller politique trépidant, ayant pour cadre les négociations d’avril 2015 à Genève entre les USA et l’Iran à propos du nucléaire iranien. C’était il y a seulement dix ans, autant dire une époque révolue où l’on s’efforçait de se parler plutôt que de se bombarder, certes la diplomatie était toujours précaire mais restait le meilleur remède à la guerre. Diplomatie qui n’empêche évidemment pas les accrocs, les débordements, les affrontements, les incompréhensions, les retours en arrière voire les insultes. Elle n’empêche que les morts et c’est tout ce qu’on lui demande.Or dans la scène qui me remonte ce soir, le diplomate iranien en charge des négociations, après une trop longue et trop stérile séance de dialogue de sourds, se fâche contre son homologue américain en ces termes : « Mais pour qui se prend-il ce mangeur de hamburgers ? Pour qui me prend-il ? La Perse est une civilisation millénaire, raffinée, cultivée, où le moindre des chauffeurs de taxi connait des dizaines de poèmes par coeur !« 
Voilà pour l’âge de pierre.

2 – Comme une réponse.
Ceci, c’est toujours en ligne sur la même chaine, profitons-en : le court-métrage expérimental City of poets de Sara Rajaei.
Et c’est de la poésie sous forme de « found footage », suite de photos familiales de vie quotidienne en Iran, plus quelques vidéos, d’avant la révolution de 1979, puis d’un peu après, mises bout à bout pour raconter une histoire de ville qui change, de guerre, de poésie, de mémoire, de fantômes habitant dans des mûriers et des figuiers. Fascinant processus, le matériau de départ, on ne peut plus réaliste puisque réel, aboutit à une narration imaginaire, une sorte de conte. Ce processus, je crois reconnaître que c’est la poésie elle-même. Pour les chauffeurs de taxi et pour moi.Au détour d’une séquence on apprend que la ville où se déroule le film n’avait d’abord donné à ses rues que des noms de poètes, et ses habitants circulaient d’un poète à l’autre. Puis le temps a changé, la ville a grossi, s’est complexifiée, a compté trop de rues pour la poésie. Elle a fini par donner à ses rues des noms de martyres de la guerre.


À moi, la poésie !
Coda mirlitonne, pour célébrer en grandes pompes (au cul) l’anniversaire du Donald, 80 ans aux cerises. Rédiger ce qui précède m’a fait prendre conscience que Trump et Ubu possédaient la même voyelle unique. Voilà qui méritait de se fendre d’un monovocalisme en U :

TRUMP/UBU

Trump ? L’Ubu U.S. !
Trump ? Un duc nul sur un mur !
Trump ? Un bug du gugus !
Trump ? Un summum du bluff !
Trump ? Un putsch brun, sûr !
Trump ? Pub du lustucru !
Trump ? Zut, fuck !
Trump ? Chut… Un scud ! Flux du sud…
Brut guru d’un club, tu fus cru, tu plus… tu chus. Plus dur tu fus cru, plus dur tu plus… plus dur tu chus ! Cul nu.
Rut du Trump : futur cumul d’un truc, d’un trust, d’un humus, d’un Turc…
Trump ? Un pur truduc.

Pentatonique

07/06/2026 Aucun commentaire

Lu avec délice et balancements syncopés des jambes et des hanches La Pentatonique du coeur de Marcus Malte, paru en 2025 aux éditions Buchet-Chastel, inaugurant la collection La Résonnante qui invite des écrivains à causer musique.

Excellent romancier, Marcus Malte s’adonne ici à la chronique autobiographique et c’est tout aussi brillant, quoiqu’étonamment joyeux – je dis « étonnamment » parce que ce texte-ci est presque exempt de la noirceur ou de l’horreur si coutumières de ses romans. Bien sûr il y aura des morts, des cadavres, des peurs, des estropiés, des coeurs qui palpitent ou ne palpitent plus… mais le ton est finalement primesautier, car l’auteur ne retient de l’ado qu’il était que l’énergie, la foi, l’envie, la découverte, tout ce qui tire vers le haut et pousse vers l’avant.

Il raconte comment, à l’âge de 13 ans, les Blues Brothers ont changé sa vie et décidé de son destin : M. M. ne s’appellerait plus Marcus Malte mais Muddy Miles, se procurerait un chapeau mou, des lunettes noires, un costard, même une guitare, et se vouerait corps et âme au blues.

L’éditeur a choisi comme quat’ de couv’ cet extrait du récit : « Il n’y a qu’un seul dieu, c’est le rhythm and blues, et Dan Aykroyd et John Belushi sont ses prophètes ». Pourquoi pas, mais il aurait pu en choisir un autre, plus lapidaire quoiqu’encore plus éloquent : « Il y en a qui se métamorphosent en cafard, d’autres en bluesman, chacun son truc ». Car le sujet en est bien la métamorphose, complète de chacune de ses étapes, le coming-of-age, l’éveil, l’initiation, la succession de premières fois, enfin la vocation, voire toutes les vocations et les passerelles entre elles, la musique comme l’écriture. La musique avant l’écriture. Le spectacle vivant, quelle merveille de bonus pour un écrivain !

« Ils se tenaient debout en arc de cercle devant nous. Je les sentais. Leur présence, leur densité, leur souffle. Leur écoute. Il n’y a pas grand-chose de meilleur dans l’existence. J’ai compris que c’était ça que je voulais. […] Et c’était bon. C’était bon d’entendre les gens applaudir. C’était bon de voir leurs visages radieux. C’était bon de se sentir vivant. La littérature, c’est pas mal, mais c’est l’art des croque-morts, un travail de pompes funèbres – embaumeurs, thanatopracteurs, empailleurs, tous autant que nous sommes. » (pp. 175-178)

De l’allant, de la justesse, pas d’acrimonie ni même de nostalgie : je vous raconte comment j’étais celui-ci, comment je suis devenu celui-là, et le leitmotiv est : « Il n’y a pas de hasard ». Puisqu’il n’y a que des rencontres et que les amitiés sont la condition sine qua non.

« Et que fais-je aujourd’hui sinon chercher à revenir à mon tour dans ce château du Souvenir, dans l’espoir d’y trouver un semblant de paix, ou pour le moins d’y dénicher la preuve que tout ceci a existé, que cela n’a pas été qu’un mirage ou un songe et que tout – c’est-à-dire mon existence entière – n’aura pas été vain ? » (p. 142)

Marcus Malte n’est pas devenu chanteur de blues, non, mais pas loin : aujourd’hui, il donne régulièrement des lectures musicales adaptées de ses livres. Celui-ci ne demande qu’à.

Muddy Miles énumère quelques chansons dont il a été l’auteur-compositeur-interprète de 13 à 19 ans et dont il a couvert les pages de deux cahiers, en english of course : Dakota Blues, Sorry, Mayflower, Close my Door, Crazy Snowman… Hein quoi pardon, Crazy Snowman ? Mais voilà qui pourrait être le titre alternatif de l’un de mes livres préférés de M.M., Le dernier hiver, ah non décidément il n’y a pas de hasard.

Il n’y a que de la littérature.
Car certaines distorsions rappellent in extremis que ce livre n’est pas une autobiographie, mais bien un roman. Le narrateur, Muddy Miles, guitariste, raconte à la fin du récit qu’il publie son premier roman, autobiographique, en 2008, intitulé La Pentatonique du coeur. Tandis que l’authentique (?) Marcus, qui n’était pas guitariste mais pianiste, a publié ses premiers romans en 1996 et 1997 qui avaient pour héros un pianiste de jazz.

Le vrai, le faux, bah, peu importe. La seule chose qui compte est de conserver le tempo quand on raconte une histoire sur scène.

Je gage que je ne serai pas le seul lecteur de ce livre à le refermer agité d’une triple pulsion : d’abord jouer de la musique, ensuite me souvenir précisément de ce qui m’enflammait à l’âge de 13 ans, enfin revoir, le plus vite possible, les Blues Brothers. Have you seen the light ?

La fête des sœurs n’existe pas

28/05/2026 Aucun commentaire

Je n’oublie pas que Meursault a été condamné à avoir la tête tranchée non pour avoir tué un arabe, mais pour n’avoir pas pleuré à l’enterrement de sa mère :

J’ai résumé L’Étranger, il y a longtemps, par une phrase dont je reconnais qu’elle est très paradoxale : dans notre société tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort.
Albert Camus, préface à l’édition américaine de L’Étranger (1955)

Je fais un aveu qui peut-être engage ma tête : s’il est une « fête » dont je me contrefiche avec constance, peut-être même avec passion, c’est bien la « fête des mères ».

Souvent attribué à l’État Français pétainiste, le culte de la maman est en réalité récurrent chaque fois qu’un régime, y compris républicain, a besoin de bébés, de chair à canon, de « réarmement démographique » ou bien de diversion, exaltant la famille pour faire oublier autre chose.
Un village non loin de chez moi, Artas en Isère, revendique et grand bien lui fasse, l’invention de cette célébration printanière (le symbole du printemps n’est lui-même pas anodin) des génitrices, puisqu’en 1906 son maire a remis un prix de « Haut mérite maternel » à deux mères de neuf enfants : on comprend la limpide logique de comice agricole.

Surtout, cette dite fête est l’alliée ancestrale et fidèle, d’une part, du patriarcat, qui assigne les femmes à une fonction, une essentialisation, une utilité sociale, la maternité ; d’autre part, de la bigoterie des monothéismes qui n’en pensent pas moins (cf. l’enquête au Fond du Tiroir sur le mythe de la mère vierge).

Moi qui suis hétérosexuel et qui, me méfiant depuis à peu près toujours des écueils de la masculinité, ai toute ma vie instinctivement recherché la compagnie des filles et des femmes, j’ai fini par avoir la révélation, sans avoir besoin d’en parler à un psy, que ce que j’espérais auprès d’elles, ce n’était pas une mère, oulah non, certainement pas une mère, merci bien, mais une sœur. Une âme sœur, éventuellement, au mieux… mais d’une façon plus générale, dans tous les contextes, y compris professionnels, y compris artistiques, une sœur, et des sœurs, le plus grand nombre de sœurs possibles.

Je me cherche des soeurs comme François Villon ou Albert Cohen se cherchaient des frères, et, sexiste sur les bords, je vais même jusqu’à croire qu’une soeur est mieux qu’un frère.

Or, pour dépasser mon cas particulier, je crois que cette recherche de la sœur est profondément politique. C’est même carrément un programme :
Commencer à voir les femmes comme des sœurs, plutôt que comme des mères réelles ou virtuelles, passées, présentes ou futures…
Regarder en somme les femmes dans les yeux, horizontalement…
Plutôt que verticalement, en contre-plongée vers la sainte maman auréolée sur fond d’azur (dévotion louche qui ne peut qu’engendrer son contraire : par contraste et symétrie on regardera en plongée méprisante celle qui n’enfante pas – et ainsi nous retombons dans la dichotomie archaïque et fatale, la maman et la putain, la pure et la pute)…
Voir enfin la sœur possible en chaque femme ne serait pas tout à fait inutile pour cheminer en direction de ces utopies que sont l’égalité des sexes, la société des égaux, la démocratie, la fraternité (qui est un autre nom possible, ni plusse ni moinsse, de la sororité car je crois, pour faire bonne mesure, qu’il faut également rechercher le frère en chaque homme – d’autres, plus jeunes que moi, se battront pour l’inclusivité du vocabulaire à inventer).

Conclusion qui n’engage que moi : à bas la fête des mères qui existe, vive la fête des sœurs qui n’existe pas.

Florence

24/05/2026 un commentaire

Chiotte, encore un exercice de nécrologie au Fond du Tiroir.

Je pleure la disparition d’une amie musicienne, Florence Barthe.

J’ai eu la chance de la côtoyer une bonne vingtaine d’années, d’abord dans un cadre professionnel. Nous étions en quelque sorte voisins de bureau : elle à l’école de musique, moi dans la médiathèque.

Elle venait me chercher, très simplement, pour me dire « Viens, on va inventer quelque chose ensemble » : ainsi nous avons eu, à cheval sur les années 2000 et 2010, maintes occasions de travailler de concert sur ses contes musicaux (elle était autrice-compositrice-interprète), sur ses projets participatifs (je me souviens de son spectacle sur Edith Piaf que nous avons donné plusieurs fois, et Florence était elle-même un moineau qui chante), et surtout sur un atelier de comptines que nous avons co-animé quelque temps à la médiathèque, successivement nommé « Roule galette » (oui, car c’était l’époque où l’on utilisait des CD pour les animations…) et « Trempez-la dans l’huile ». Elle adorait demander aux mamans dans le public de chanter leurs chansons d’enfance, de leur pays, de leur passé, ce patrimoine d’ailleurs qu’elles transmettaient à leurs bébés, et elle les accompagnait à la guitare.

J’avais été sidéré d’apprendre, longtemps après qu’elle avait initié ces ateliers, qu’elle les donnait sur son temps libre, bénévolement. La beauté d’être gratuit !

Je me souviendrai, donc, de sa générosité, mais aussi de son énergie intacte jusqu’au bout, de sa joie, de ses idées en ébullition, de son enthousiasme à oeuvrer dans le « collaboratif » pas mal de temps avant que ce concept soit à la mode.

Elle était « inspirante » comme disent les millennials.

Inspirante aussi, et peut-être surtout, dans sa manière de mener sa vie : malade, elle avait choisi de prendre sa retraite de façon anticipée pour pouvoir non seulement se soigner, mais aussi consacrer le temps qu’il lui restait à ce qui lui tenait à cœur.

Elle a maintenu ses activités aussi longtemps qu’elle l’a pu, animant jusqu’à l’an dernier des stages, des chorales et divers ateliers de chants, voire d’écriture de chansons – c’est à ces occasions-là que je l’ai croisée pour la dernière fois en plein travail, à Solexine (Grenoble) ou aux Épicéas (Autrans).

La sachant hospitalisée, j’ai tenté de passer la voir hier. Fatalitas ! Je n’ai pas réussi à lui dire au revoir, elle est partie quelques heures avant ma visite.

Alors j’ouvre son site, pour mémoire : https://www.florencebarthe.net
En l’explorant, on dénichera de bien jolies traces, dont une interview sur France Inter de 2012, où elle présente sa façon de travailler, qui était essentiellement une façon d’aller vers les gens, de les rassembler, « d’inventer quelque chose ensemble » exactement comme elle avait fait avec moi… Entendre sa voix fait un gros plaisir.


Addendum, 3 juin 2026

Voilà, nous avons enterré Florence Barthe hier.
Le témoignage que j’ai publié le jour de sa mort (voir ci-dessus) a été vu quelques 20 000 fois sur mon rézossocial ! Alors que les publications ordinaires du Fond du Tiroir génèrent plutôt une circulation de, quoi, 30 ou 40 vues. Et je ne compte pas (là, je ne compte pas), les retours verbaux ou écrits que m’a valus mon texte : « Ah, oui, tu as raison, moi aussi ! Avec elle, grâce à elle, depuis elle… » Chacun sa Florence, mais au fond c’était la même.

Au funérarium nous étions très nombreux, tous les derniers rangs debout, et très émus. Nous lui devions tous quelque chose. Pour résumer : un modèle de liberté et de créativité, qui sont presque synonymes.

Au moment où nous avons été invités à chanter sa chanson fétiche, Marie-Jeanne-Gabrielle (voir https://www.youtube.com/watch?v=bjOS4223xrk), j’entonnais le refrain tout en remontant l’allée centrale pour un dernier hommage, quand j’ai entendu, distinctement je le jure, sa voix douce et ferme dire « Attention à ton vibrato, Fabrice, mollo sur le pathos » , elle en a de bonnes, moins de pathos le jour de son enterrement, alors en apposant ma main sur le cercueil, je riais et je pleurais à la fois. Puis nous sommes sortis. Puis le cercueil est sorti, et il a été longuement applaudi. Je n’avais jamais vu ça. Rideau ! Il n’y aura pas de bis.

Marie Mazille était là, elle a joué et c’était presque son retour sur scène. Les stages de création de chansons que nous menons, Marie et moi, doivent beaucoup eux aussi à Florence. Et souvent, juste avant la date fixée, nous téléphonions à Florence : « Tu ne voudrais pas venir, au moins le premier matin, au moins la première heure, et tu nous ferais l’échauffement vocal ? » Elle acceptait avec joie, quand elle était en forme. Et elle surveillait que je ne mettais pas trop de vibrato ni de pathos.

Prochain stage de création de chansons Marie Mazille/Fabrice Vigne : le week-end du 12-13 septembre à Solexine, sans Florence – mais nous penserons à elle.

Le court et le long

17/05/2026 Aucun commentaire

La joie de la littérature prend sans doute des formes infinies, mais pour aujourd’hui contentons-nous d’en identifier deux, ce sera déjà ça, l’infini sera pour un autre jour. Disons : la forme courte et la forme longue.

Je viens de lire, non pas l’un après l’autre mais l’un sur l’autre, l’un dans l’autre, deux livres formidables : l’un cul-sec, plaquette extrêmement brève, centaine de pages aérées et illustrées qui m’auront accompagné environ deux jours à moins que ce ne soit deux heures, L’Homme est une fiction (Carmela Chergui, Lusitala, 2025) ; l’autre au long cours, pavé épais et dense, 400 pages bien serrées qui m’auront tenu par intermittence environ deux mois à moins que ce ne soit deux ans, Le Destin de Mr Crump (Ludwig Lewisohn, Phébus, 1996, écrit il y a très exactement un siècle en 1926).

À main gauche un flash, un shot, un choc contemporain, la littérature se niche indéniablement ici, dans l’éclair et l’immédiateté ; à main droite une saga romanesque à l’ancienne, la littérature se déploie indéniablement là, dans la longue haleine et le foisonnement sur plusieurs générations, péripéties, bruit, fureur, fatum. J’invente à mon seul usage ce que ces deux livres ont en commun, point commun m’appartenant exclusivement : je les ai faits miens au même moment, ils m’ont prodigué un effet tel que je mélange leurs synopsis (dans les deux cas je décèle une enquête sur la façon dont tourne mal et se damne un artiste, marqué par la solitude, menacé par la folie, inadapté en ce monde), leurs titres (la fiction de l’un et le destin de l’autre sont au fond interchangeables), leurs narrateurs-enquêteurs (chacun d’eux se présente discrètement, au début du premier livre et à la fin du second), leurs motifs cachés (la couverture de L’Homme est une fiction représente une scène domestique, un homme attablé et une femme assassinée), et leur mélancolie.

Objectivement ils sont pourtant radicalement distincts.

I

L’Homme est une fiction est un récit documentaire et lapidaire, premier livre de Carmela Chergui (1981- ). Le fil est d’abord autobiographique, l’autrice déroulant son cursus professionnel dans l’édition, la librairie et la bande dessinée, entre Paris et Bruxelles. Fouillant parmi des invendus de la mythique maison Futuropolis, animée par Étienne Robial et Florence Cestac (1974-1994), elle découvre un livre et surtout un auteur inconnu, Étrange Apocalypse (1983) par Étienne Mériaux.
À force d’obsession, d’obstination, d’investigation, l’histoire de Carmela devient celle d’Étienne. Comment ce personnage singulier, marginal, a-t-il pu disparaitre sans laisser d’autre trace que cet unique album ? Elle traque les signes, retrouve des publications, des expositions, des représentations publiques de ses pièces, des enregistrements, elle approche les témoins du passage sur terre d’Étienne Mériaux dans les milieux artistiques et punks des années 70 & 80, enfin sa famille. Ce sera sa sœur qui lui confira un carnet où elle avait collecté une sommes de dessins et de textes intimes, dont celui-ci, énigmatique : « Si les rêves ne font pas partie de la réalité, alors quand il dort, l’homme est une fiction ».
Enfin, dans une troisième partie, le récit revient à la première personne : Carmela Chergui parle de son histoire familiale, d’une autre disparition… et elle tisse les liens entre les drames qu’on lit, qu’on devine, qu’on côtoie, et ceux que l’on vit. Parler des autres est parler de soi, et réciproquement.

Je me suis reconnu. J’ai eu de l’empathie. J’ai réfléchi sur moi, et sur le monde.

II

Le Destin de Mr. Crump est un roman, le troisième, et sans doute le plus célèbre de Ludwig Lewisohn (1882-1955), encensé par Freud et Thomas Mann (tandis que le suivant, Crime passionnel, sera co-traduit par Antonin Artaud), en dépit d’une édition chaotique : écrit en 1926, refusé aux États-Unis, il paraît d’abord en France (comme Ulysse de Joyce ou Lolita de Nabokov) avant de se voir enfin édité dans son pays natal deux décennies plus tard, en 1947, et encore, dans une version largement caviardée par la censure. Roman magistralement satirique sur les mœurs des couples, leurs hypocrisies et leurs manipulations, il se situerait, dans l’histoire des enfers conjugaux, comme un point de jonction entre Balzac et Flaubert, le déjà cité Nabokov, voire Ingmar Bergman.
Attention ! Ce roman ne connaîtra au XXIe siècle aucun retour de popularité : il ne saurait que faire tache en notre époque post#metoo, parce que le mauvais rôle y est clairement féminin. Les violences subies (psychologiques et non physiques) sont infligées par la féminité toxique dont le personnage principal, Herbert Crump, pianiste et compositeur est la victime – quoiqu’il se rende coupable d’un féminicide.
Je suis moi-même démodé : me revendiquant anti-sexiste, j’estime que les femmes sont des êtres humains, par conséquent tout à fait susceptibles d’être de fieffées ordures comme tout le monde (mais lorsqu’elles sont de fieffées ordures, c’est bien parce qu’elles sont des êtres humains, et non parce qu’elles sont des femmes… De même, et cela est également fort démodé de ma part, moi qui suis absolument anti-raciste, je considère que les Blancs, les Noirs, les Arabes, les Juifs, etc., sont tous des êtres humains, donc tous susceptibles d’être de fieffées ordures… Bref).
Reste que ma première impression (Ouh la la, que c’est misogyne, aucun personnage féminin n’est sympathique…) ne s’est guère estompée jusqu’à la fin, mais peu importe : quel grand roman tout de même, roman analytique (comment la situation dégénère), psychologique (minutieuse description d’un enfer mental) et sociologique (bien-pensance et refoulement dans une société puritaine). La longue durée et la finesse des analyses font que tout lecteur, y compris féministe je crois, y trouvera matière à réflexion ! Ainsi, moi, dans la diabolique mauvaise foi d’Anne, monstre droit dans ses bottes, incapable de se remettre en question et jouant en permanence sur le registre du reproche, de la culpabilisation, du chantage… j’ai reconnu une femme de mon entourage, prodigieusement toxique, avec qui j’ai désormais rompu tout lien. Je suis troublé en lisant des phrases manipulatrices prononcées par une créature de fiction, qui m’ont été adressées quasiment à l’identique par une personne réelle, telle que celle-ci, qui nous plonge en plein gaslighting sournoisement déguisé en bienveillance : « Pourquoi ne peux-tu pas te conduire convenablement ? Ce qu’il te faut c’est un psychiatre. »
(Je note que ce livre souvent atroce est aussi, à l’occasion, très drôle, parce que la monstruosité est drôle, enfin, tout dépend de votre sens de l’humour – je relève cette phrase p. 288 : « J’ai eu une hémorragie du rectum et cela m’a détraqué le cœur. »)

Je me suis reconnu. J’ai eu de l’empathie. J’ai réfléchi sur moi, et sur le monde.

Le court et le long. Tout ce qui rentre fait ventre, disait ma grand-mère.

Qu’est Castres ?

16/05/2026 Aucun commentaire
Double autoportrait aux lunettes : Goya (1800) et moi-même (2026).

I

Les tableaux de Goya sont rares en France. Les villes qui en détiennent sont au nombre de sept seulement. Et Bordeaux, où il a fini sa vie, ne fait même pas partie de la liste. Je suis donc prêt à faire des kilomètres pour voir un Goya en chair et en huile.

L’autoportrait ci-dessus trône au Musée Goya de Castres, tout en oeil, exprimant l’extreme attention et l’extreme anxiété du peintre.

Toutefois c’est sur le mur voisin qu’une oeuvre plus inattendue m’a saisi : l’extraordinaire Junte des Philippines (1815), la plus grande des oeuvres connues de Goya, 3,20 m x 4,30 m. Faisant les cent pas et plus dans le musée, je suis retourné cinq fois devant elle, sa majesté grandeur nature et retorse m’a filé cinq fois des frissons. Goya dépeint ici un rituel politique et, fidèle à sa manière, tout en le décrivant il le parodie : le roi au centre a l’air de n’être qu’un tableau enchâssé de lui-même, tandis que tous les congressistes ont l’air de bien se faire chier, assoupis comme à l’Assemblée Nationale ou prêts à en découdre. Et au milieu ? Au milieu, la lumière seule, et vide. Quelle dérision alors qu’il s’agit d’une oeuvre de commande. Quelle âpreté à vif, quelle vie.

Parmi les spectacles du trio Antoine/Commandeur/Vigne, l’opus 1, Le Goya n’a plus pour le moment de dates prévues, n’hésitez pas à l’inviter chez vous. En revanche, l’opus 2 (le Chagall) et l’opus 3 (le Courbet) seront joués prochainement, cf. l’agenda sur le blog du Fond du Tiroir. Et l’opus 4 est en phase d’écriture, création courant 2027…

II

À la veille de la première guerre mondiale, le 25 mai 1913, Jean Jaurès appelle à la paix au Pré Saint-Gervais. L’année suivante il est assassiné et la guerre a lieu.

Dans la bonne ville de Castres je ne suis pas allé qu’à la rencontre de Goya. J’y ai retrouvé aussi l’enfant du pays, Jean Jaurès (1859-1914), homme politique admirable (et quel plaisir rare, admirer un homme politique !), conscience et honneur de la gauche française.

J’ai visité le Centre National Jean-Jaurès que Castres héberge, j’y ai lu le long des murs d’innombrables citations exaltantes, propres à faire pousser des soupirs de désespoir tant on les chercherait en vain dans les bouches des dirigeants d’aujourd’hui.

Ainsi, celle-ci datant de sa jeunesse, 1887 :

« Pour moi qui n’ai jamais séparé la République des idées de justice sociale sans lesquelles elle n’est qu’un mot… »

Ainsi, surtout, celle-là, de 1911, à propos de l’équation fatale capitalisme-impérialisme-guerre, qui n’a jamais été aussi vérifiable qu’aujourd’hui (Palestine ? Ukraine ? Ormuz ? Groenland ? etc.) :

« La politique coloniale […] est la conséquence la plus déplorable du régime capitaliste, […] qui est obligé de se créer au loin, par la conquête et la violence, des débouchés nouveaux. […]
Nous la réprouvons [aussi] parce que, dans toutes les expéditions coloniales, l’injustice capitaliste se complique et s’aggrave d’une exceptionnelle corruption : tous les instincts de déprédation et de rapines, déchaînés au loin par la certitude de l’impunité, et amplifiés par les puissances nouvelles de la spéculation, s’y développent à l’aise : et la férocité sournoise de l’humanité primitive y est merveilleusement mise en œuvre par les plus ingénieux mécanismes de l’engin capitaliste. »

Je remarque que j’ai visité un matin ce musée Jean-Jaurès absolument désert dans une ville qui vient d’être empochée par le Rassemblement National. La nouvelle municipalité RN de Castres (ce qu’est Castres aujourd’hui ? lire ici – il faudrait un Goya pour peindre ces tocards) est sans doute encombrée par ce fantôme de l’humanisme universaliste ringard, laïque, décolonialiste, antiraciste, anti-peine de mort, internationaliste, ennemi de l’idée même de guerre entre civilisations, et, en quelque sorte, archéo-islamo-gauchiste :

« La politique de rapine et de conquête produit ses effets. De l’invasion à la révolte, de l’émeute à la répression, du mensonge à la traîtrise, c’est un cercle de civilisation qui s’élargit. Nous n’avons rien décidément à envier à l’Italie, et elle saura ce que valent nos pudeurs. Mais si les violences du Maroc et de Tripolitaine achèvent d’exaspérer, en Turquie et dans le monde, la fibre blessée des musulmans, si l’Islam un jour répond par un fanatisme farouche et une vaste révolte à l’universelle agression, qui pourra s’étonner ? Qui aura le droit de s’indigner ? Mais si les contrecoups redoublés de ces entreprises injustes ébranlent la paix de l’Europe, de quel coeur les peuples soutiendront-ils une guerre qui aura son origine dans le crime le plus révoltant ? » (22 avril 1912)

Par ailleurs, Jaurès qui prit fait et cause pour Dreyfus, était un farouche adversaire de l’antisémitisme, ce qui fait qu’il encombre peut-être également la gauche contemporaine ?

La Dépêche du 2 juin 1892 :
« Je n’ai aucun préjugé contre les juifs : j’ai peut-être même des préjugés en leur faveur, car je compte parmi eux, depuis longtemps, des amis excellents qui jettent sans doute pour moi un reflet favorable sur l’ensemble d’Israël. Je n’aime pas les querelles de race, et je me tiens à l’idéal de la Révolution française, c’est qu’au fond, il n’y a qu’une seule race : l’humanité »