Rendez-vous manqué avec un film réussi

Digger d’Alejandro González Iñárritu aurait pu être le film de l’année. C’est le flop de l’année.
Personne ne l’a vu ni ne le voit ni ne le verra et quel dommage ! Quelle occasion manquée d’ajouter un pavé dans le marigot des débats politiques, aussi bien pour les midterms là-bas de l’autre côté de la mer, que dans le bordel ambiant chez nous, où la destruction institutionnelle et les ravages globaux sont pharamineux mais seuls ceux des lycéens sont dénoncés, comme un arbre cachant une forêt en feu.
Aujourd’hui mardi, craignant que ce ne fût son dernier jour de projection dans ma ville, je suis allé voir Digger dans une salle quasi-vide.
Certes il n’est pas très difficile de détester ce machin. Digger est vulgaire (on y rote, on y pète, on y pue), laid, cynique, de mauvais goût… mais tout ceci est piégé. Il suffit de l’examiner de près pour admirer sa direction artistique qui reproduit si scrupuleusement, si artistement, en miroir, sans toutefois parvenir à les égaler, la vulgarité, la laideur, le cynisme et le mauvais goût de notre époque, et de ce qui est censé représenter celle-ci à l’avant-garde, soit l’actuelle classe politique.
Surtout, ce film se montre extrêmement intelligent (l’intelligence est un pari risqué – de fait, il a perdu) dans sa volonté, primo, de proposer une farce à base d’horreurs, de dangers et de saccages bien réels (ceci ne ressemble à rien, à part peut-être à Docteur Folamour de Kubrick), secundo de replier cette farce dans une mise en abîme questionnant la responsabilité, y compris du public (et cela ne ressemble à rien non plus, à part peut-être à Birdman du même Iñárritu).
Digger n’est pas ce que l’on croit et l’une des causes manifestes de son échec commercial est que la Warner Bros. ne savait qu’en faire et comment le présenter. Fallait-il divulgâcher le retournement qui donne tout son sens au film ? Peut-être que oui.
En tout état de cause l’exaspérant Tom Cruise trouve peut-être ici son meilleur rôle depuis Eyes Wide Shut. Son discours fleuve face à une assemblée politique couleur gris pastel est aussi tonitruant et « vrai » (seule la vérité, au fond, est tonitruante) que celui de Jean Gabin dans Le Président, discours qu’on pourra voir ou revoir car il ne risque pas de perdre son actualité, dans cette archive du Fond du Tiroir.
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