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C’est doux d’être aimé par des gens intelligents

16/01/2015 Aucun commentaire

Affiches 16 janvier 2015

Hier j’ai mangé dans un kébab (je sais, c’est pas bon pour la santé). Comme l’après-midi était déjà bien avancé, j’étais seul dans la boutique et j’ai pas mal discuté avec le patron. De quoi aurions-nous discuté, sinon de « ça » ?
Il m’a dit des choses comme : « Moi, je suis algérien, je suis là depuis six ans. Je suis musulman, j’ai la foi, et les terroristes, là, je ne les comprends pas. C’est un beau pays, la France, il y a tout ce qu’il faut pour vivre. Si je suis parti d’Algérie, c’est parce que depuis 25 ans les islamistes font la même chose que ceux de Charlie en France, ils ont égorgé des journalistes par dizaines, des chanteurs, des hommes politiques, des femmes aussi, tous ceux qui ne sont pas d’accord. C’est ça qu’ils veulent ? Ils ne savent pas ce que c’est, l’islam. Je fais le djihad, moi, parce que je sais ce que c’est le vrai « djihad », ça veut dire « le combat », c’est le combat quotidien, ça consiste à se lever le matin, à travailler, à aimer ses proches, à méditer, à chercher la paix. »
Le lendemain matin, j’ai raconté cette conversation à la table du petit déjeuner, et je me suis remis à pleurer. Je croyais pourtant que j’avais suffisamment pleuré, que je n’avais plus de larmes. Il m’en reste.
C’est beau, la sagesse du kébab.

Et à l’instant, dans le tramway, un gars m’aborde gentiment : « Excusez-moi… On vous a déjà dit que vous ressembliez à Cabu ? »
Ben oui, depuis quelques jours ça m’est arrivé une ou deux fois, jamais avant. C’est sûrement la coupe de cheveux.

Difficile de cesser, sinon d’ « être » Charlie, du moins de penser et de parler Charlie… Le 7 janvier, nous avons basculé d’une époque dans l’autre, il va nous falloir un temps d’ajustement.

Pendant ce temps les livres continuent de paraître et, heureusement, d’être lus. Grand merci à Jean-Louis Roux pour sa fine critique (ci-dessus) de Vironsussi parue dans les Affiches du 16 janvier.

Et puis sur le même sujet, lundi 19 janvier sera diffusée à la radio une interview de ma pomme par Jean Avezou, à 11h12 et 19h12 sur RCF Isère (103.7 à Grenoble et 106.8 à La Côte Saint André). Grâce à l’amabilité de RCF (merci beaucoup) et à la diligence de mon web-maestro, cette émission est pod’castable ici même.

Remettez-moi encore deux ou trois voeux c’est pour emporter

02/01/2015 Aucun commentaire

FMP5

Chères personnes,

Bonjour-la-bonne-année, que 2015 vous soit etc. etc. très sincèrement etc.

L’an 15 en ce qui me concerne débutera par deux spectacles littéraro-musicaux, à trois jours d’écart, forts différents, mais où je mouillerai ma chemise en direct. Votre présence à ces deux happenings me ferait plaisir. Je vous invite à réserver une soirée, ou l’autre, ou les deux.

* le dimanche 18 janvier à 18h, j’aurai la joie de ressusciter un spectacle qui après avoir pas mal voyagé entre 2008 et 2013, sommeillait depuis deux ans : Les Giètes, d’après le roman du même nom, adapté pour la scène avec Christophe Sacchettini.
Lecture musicale tout terrain et en duo, se prêtant volontiers aux contraintes du « Spectacle en appartement », ce Giètes-revival sera donné au domicile même dudit Christophe Sachettini, à Grenoble, et selon les modalités désormais quasi-traditionnelles des prestations présentées dans ce cadre, « Les dimanches du 8502 » : le spectateur paye au chapeau (10 euros par tête de pipe, c’est bien) et apporte un quelque-chose à manger ou à boire pour partager et se remettre des émotions.
Jauge bien sûr très limitée, donc réservation impérative auprès de Marie ou de Christophe.
Des précisions sur le spectacle ici.
Attention : comme pratiquement toutes les représentations précédentes de ce spectacle, celle-ci sera la DERNIÈRE ! L’ultime. La finale. Cette fois c’est vrai. Ne la ratez pas.

* le mercredi 21 janvier à 20h : Vironsussi, alias « Fais-moi peur, Saison V » sera présenté à l’auditorium l’Odyssée (Eybens). Je me produirai avec Olivier Destéphany, Christine Antoine, et l’orchestre Les Aventuriers de l’Archet Perdu au grand complet.
Il s’agit de la version scénique du livre-CD baroque et fantastique « Vironsussi » dont nous fêterons la sortie pour l’occasion.
Le spectacle est gratuit et, a priori, l’auditorium comptant 310 places, réserver n’est pas indispensable. Seulement prudent.
Des précisions sur le livre ici.

(J’ai conscience que le concurrence sera rude puisque ce même mercredi 21 janvier à 20h, le CCC de Grenoble proposera la version restaurée de Change pas de main)

Vous êtes encore là ? Vous n’avez pas décroché de cet interminable curriculum ? Dites donc, vous êtes endurant, félicitations, un jour de gueule de bois, en plus. Vous avez bien mérité un peu de Modiano. Puisque nous sommes là entre nous, à deviser gentiment littérature contre musique (« tout contre »), je vous invite à lire le beau discours de Modiano, récipiendaire Nobel. Car il y déclare notamment :

Cette relation intime et complémentaire entre le romancier et son lecteur, je crois que l’on en retrouve l’équivalent dans le domaine musical. J’ai toujours pensé que l’écriture était proche de la musique mais beaucoup moins pure que celle-ci et j’ai toujours envié les musiciens qui me semblaient pratiquer un art supérieur au roman – et les poètes, qui sont plus proches des musiciens que les romanciers. J’ai commencé à écrire des poèmes dans mon enfance et c’est sans doute grâce à cela que j’ai mieux compris la réflexion que j’ai lue quelque part : « C’est avec de mauvais poètes que l’on fait des prosateurs. » Et puis, en ce qui concerne la musique, il s’agit souvent pour un romancier d’entraîner toutes les personnes, les paysages, les rues qu’il a pu observer dans une partition musicale où l’on retrouve les mêmes fragments mélodiques d’un livre à l’autre, mais une partition musicale qui lui semblera imparfaite. Il y aura, chez le romancier, le regret de n’avoir pas été un pur musicien et de n’avoir pas composé Les Nocturnes de Chopin.

L’intégralité du discours est ici.

Au revoir, et la-bonne-année.

Fabrice

Post scriptoum : si vous avez lu ce message jusqu’au bout, je vous remercie chaleureusement. Vous m’épatez, je vous félicite derechef. Pour vous récompenser, une info supplémentaire : ce mois de janvier est également marqué, pour moi, par la parution d’un album intitulé Fatale Spirale chez Sarbacane (ill. Jean-Baptiste Bourgois). Je serai présent dans l’excellente librairie les Modernes (6 rue Lakanal à Grenoble) le samedi 10 janvier à partir de 14h pour le présenter au public, rencontre, dédicace, lecture, tout le bazar. Ici encore, vous serez les bienvenus.

Sommes-nous seuls dans l’univers ?

26/02/2014 Aucun commentaire

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Envoyé spécial dans les bistrots. C’était le titre, la mission, le sacerdoce, que revendiquait Jean-Marie Gourio lorsqu’il publiait dans la presse ses Brèves de comptoir, cet irremplaçable compendium perpétuel de la sagesse populaire. Gourio se fondait dans la masse limonadière, salut patron comme d’habitude, buvait un verre afin de rayonner la même couleur que les autochtones, technique du caméléon, et retranscrivait tout ce qu’il entendait. Attention, piliers du bar au coin de la rue : votre voisin est peut-être un envoyé spécial incognito. Vous ne savez pas qui vous écoute. C’est comme les livres que vous écrivez, vous ignorez qui les lit.

Samedi 22 février, j’ai eu le plaisir de donner une représentation du spectacle Double tranchant et son double, en compagnie de Christophe Sacchettini et Norbert Pignol, au Café des voyageurs, bistrot vivant, les Saillants du Gua. Or un envoyé spécial était présent dans le public, Vincent Bocquet. Celui-là même qui jadis, dans une revue qui n’existe plus, écrivit à propos de mon premier livre un compte-rendu parmi les plus délicats, les plus sensibles que j’ai eu la chance de lire, ce petit miracle quand, contre toute attente, on sait finalement qui lit vos livres et comment. C’est dire comme j’étais curieux de connaître l’avis de Vincent sur ma prestation.

Il ne m’a pas donné son avis. Il a fait mieux. Il a rédigé le texte ci-dessous. Je reconnais sans mal ce style, ce fourmillement d’impressions solitaires et de sensations chavirées, cette objectivité impossible comme une mélancolie, cet état second du voyageur déporté, ce reportage gonzo à la Hunter Thompson, cette fleur-de-peau avide et anxieuse du moindre contact. J’ai inauguré IKEA, l’une des deux sources de ce spectacle, avait été écrit ainsi en 2007, ni plus ni moins, autre traversée de l’univers dans l’espoir de n’y être pas seul. Au fond, ce qu’on peut trouver de mieux dans un bistrot, c’est la fraternité. Merci Vincent.

(Sinon, pour avoir d’autres nouvelles d’IKEA, tout aussi intéressantes, c’est ici.)

Une soirée littéraire aux Saillants-du-Gua

Le samedi soir, je regarde la télé. C’est bien.

Mais le samedi 22 février 2014 au soir, on avait chamboulé mon programme. Des voisins m’ont proposé d’aller écouter une lecture de deux textes de Fabrice Vigne au Café des Voyageurs. Dans l’ordre :

Des voisins : Marie est ma voisine depuis dix ans. On se connaît peu, mais c’est quelqu’un d’énergique ; elle était comme destinée à l’organisation de cette soirée. En effet, Marie aime la littérature, particulièrement la littérature américaine, dont elle parle avec simplicité et élégance. Autrefois, avant d’enseigner l’anglais (ce qui est déjà une manière de voyager), elle a travaillé dans l’aviation commerciale. Je m’autorise cette incursion dans le passé de Marie seulement parce qu’elle même y a fait allusion lors de la discussion qui a précédé les lectures. La littérature et les voyages. Plus l’énergie. Il fallait que ce soit elle. Marie a réuni un petit groupe de voisins et d’amis. Nous sommes sept.

Deux textes : un texte est un ordonnancement de mots qui doit un peu à l’intervention d’un auteur (voir plus loin, Fabrice Vigne), un peu à l’inspiration (la critique contemporaine a beaucoup minoré cet ingrédient), et le reste à une combinaison de plus en plus improbable de facteurs sociologiques variés (il y a des thèses en grand nombre là-dessus, il suffit au curieux de se pencher un peu sur la question).  Comme les lapins qui ont chacun leur caractère, les textes, au-delà de ces définitions formelles, ne se ressemblent pas les uns aux autres. Les deux textes que Fabrice Vigne (voir infra, Fabrice Vigne) allait lire pour nous tous et chacun d’entre nous (miracle de la littérature), ces deux textes en effet ne se ressemblent pas. L’auteur, Fabrice Vigne (…), l’a d’ailleurs dit lors de sa brève intervention inaugurale : rien ne rassemble les deux textes, sauf peut-être les objets, qui circulent, qui se fabriquent, qui fascinent et qui dégoûtent. Le premier texte que lira Fabrice Vigne s’appelle « J’ai inauguré Ikéa ». Le second s’intitule « Double tranchant ».

Fabrice Vigne : je connais Fabrice Vigne encore moins que Marie, et c’est la raison pour laquelle je puis m’autoriser à parler de lui plus longuement que d’elle. Fabrice Vigne est un écrivain, même s’il dit sur son blog que là n’est pas son métier. En effet, il faut bien vivre. Toujours est-il que je connais Fabrice Vigne (fort peu, ainsi que je l’ai déjà dit) comme écrivain. Il y a déjà longtemps, j’avais lu un livre de lui qui m’avait fait forte impression. Dont les deux ou trois paragraphes que j’ai relus en vitesse lors de la soirée du samedi 22 février, en piquant à la va-vite le bouquin dans la caisse où Fabrice Vigne avait disposé quelques-uns de ses livres à l’usage de l’assistance, m’ont fait à nouveau forte impression. Quelques flashes colorés de ma vie d’alors m’ont traversé la mémoire. J’avais vraiment aimé ce livre. Depuis, je confesse que je n’ai pas suivi de près la carrière éditoriale de Fabrice Vigne et que je n’avais plus rien lu de lui. Mais c’est parce que je suis velléitaire et dilettante, en aucun cas la marque d’un désintérêt. Comment se désintéresser de quelque chose qu’on n’a pas lu ? Il y a d’ailleurs quelques textes de Shakespeare et de Bernanos que je n’ai pas lus non plus. Et ce bouquin qui trône depuis des mois sur ma table de nuit et qui s’appelle « Sommes-nous seuls dans l’univers ? », une question qui me taraude pourtant depuis mes six ans. Eh ben, pas lu non plus. C’est bien la preuve. J’avais seulement rangé Fabrice Vigne dans la liste des choses que je devais encore faire avant de mourir. Il se trouve qu’on croit toujours avoir un peu de temps devant soi. Extérieurement, Fabrice Vigne est un grand garçon d’à peu près mon âge. Il y a chez lui quelque chose de juvénile et de discret. Je me souviens avoir dîné chez lui autrefois, en compagnie de sa famille et de la mienne, mais je ne sais plus bien comment la chose était arrivée. J’ai gardé le souvenir un peu brouillé d’une soirée d’hiver à la température avoisinant celle du 22 février, d’un intérieur chaleureux dans une maison qui bordait la montagne et la place de la Cascade des Saillants-du-Gua. C’est, bien que lointain, un très bon souvenir. Je me souviens encore que Fabrice Vigne avait servi un vin rouge tout en me confiant, sur le ton d’une confidence gourmande, le nom du magasin où je pouvais l’acheter, moi aussi, si je voulais bien m’en donner la peine. Lorsqu’il m’arrive de croiser Fabrice Vigne par hasard et que nous nous reconnaissons, bien que la longueur de ses cheveux soit extrêmement variable,  je prends plaisir à lui demander des nouvelles de sa vie d’écrivain. Extérieurement, Fabrice Vigne porte souvent une longue veste en cuir qui doit avoir pour lui une valeur sentimentale. Il est souvent habillé d’un jean et il a aux pieds de grosses chaussures qui permettent sans doute d’avoir chaud en hiver. Mais il est possible, il est statistiquement possible, puisque j’ai dit ne croiser Fabrice Vigne que par des intermittences assez éloignées, il est possible qu’en réalité il ne porte de veste en cuir longue et de grosses chaussures chaudes que très rarement.  Intérieurement, je ne sais rien de Fabrice Vigne, sinon ce que j’ai pu lire de lui, de loin en loin. Bien que Fabrice Vigne ait tenu le rôle titre de la soirée du 22 février, il était accompagné de deux musiciens, mais je tiens que le bonhomme serait bien assez généreux, dans d’autres circonstances, pour s’effacer derrière ses comparses et pour, dans une démarche absolument moderne, accompagner leur musique de musiciens de ses mots d’écrivain à lui.

Le Café des Voyageurs : avant la soirée du 22, je ne savais rien du Café des Voyageurs. J’y voyais, derrière les buées, des trognes soudées au zinc par les coudes, lorsque, en transit matin et soir vers mon job de prolétaire tertiaire en milieu urbain, je passais devant ses vitres qui donnent sur la rue principale des Saillants-du-Gua. A mon insu, je radicalisais le toponyme : tellement voyageur que je n’eusse imaginé m’arrêter au café du même nom. Je peux d’ailleurs généraliser. Depuis dix ans que j’habite le village de Prélenfrey, qui appartient bien, administrativement parlant, à la commune du Gua, je ne me suis guère arrêté au chef-lieu, qui devrait pourtant exciter un peu mon patriotisme local. Non, j’ai toujours été en transit aux Saillants, comme d’autres à Amsterdam ou Francfort qui disposent, eux, d’un aéroport international. Utilitaire : j’achète le pain, parfois. Je vais chez le médecin et à la pharmacie (c’est pratique, c’est juste à côté). Je ne suis jamais allé dans aucun des deux bistros des Saillants. Rien ne m’avait effleuré jusqu’alors de leur réputation. Dans le privé pourtant, je professe volontiers des opinions qui devraient me pousser à m’intégrer à la vie locale dans toute sa riche complexité. Ainsi, en entrant ce soir au Café des Voyageurs, je démasque en partie l’hypocrisie qui obscurcit ma conscience depuis dix ans. Des idées confuses se battent à l’arrière-plan de l’attention que je porte à cet environnement inconnu. Tandis que je serre des mains, je pense à la différence entre le touriste et le voyageur, entre celui qui cherche à retrouver ailleurs ce qu’il connaît déjà et celui qui tente de devenir un autre, entre celui qui dit « c’était bien la Thaïlande, mais le robinet fuyait », et l’autre qui dit « Je hais les voyages et les explorateurs », je pense en même temps « c’est désagréable cette odeur de cigarette » et « le nomade est immobile car l’espace qu’il parcourt est à jamais uniforme ».  Après une brève station debout, on nous introduit dans une salle dont je ne soupçonnais pas l’existence. C’est joliment arrangé, je suis immédiatement conquis. Suis-en train de devenir vraiment voyageur ? Fabrice Vigne est là, tout au fond de la salle, juché sur une scène encombrée de micros et de fils. Je le salue, il me reconnaît, nous échangeons quelques mots. Il prend la parole au micro pour nous souhaiter bon appétit, la lecture commencera après que tout le monde aura mangé. Les gens s’assoient, ils discutent, j’attrape des bribes de conversations derrière moi, je peine à saisir ce que disent Marie et les gens qui sont à ma table. C’est comme d’habitude, je suis traversé par des signaux bariolés qui me perturbent, mon esprit vagabonde, je ne peux l’empêcher de faire son petit ethnologue, une station ici, une autre là, cette vieille dame qui parle du maire, si jeune lorsqu’il a été élu pour la première fois, cette jeune femme qui fait une grimace en goûtant la tarte aux poireaux qu’on vient de lui servir, c’est chaud ?, ce quinquagénaire qui parle avec les mimiques des hommes qui pèsent lourd, qui en ont déjà vu beaucoup et n’en pensent pas moins, et c’est pas fini. Je peine à rassembler quelque chose qui est pourtant en moi, et qui se débat.

Finalement, Fabrice Vigne monte sur scène accompagné de ses musiciens, Christophe Sacchettini et Norbert Pignol. Le patron introduit la soirée. Fabrice Vigne prononce à nouveau quelques mots. Il remercie le patron, il cite ses deux musiciens et leurs prochaines apparitions publiques. On peut acheter leur CD. Il cite son illustrateur dont les gravures décorent la salle. Il explique que le monsieur à côté de la table où sont exposés tous les couteaux, de toutes tailles, ouverts, fermés, à pointes et tranchants, adossés, emmanchés, pommelés, à gardes et empreintes, émoulus, le monsieur est le coutelier des Saillants. L’homme de la belle ouvrage, comme bondi tout droit du texte de Fabrice Vigne qui s’intitule « Double tranchant ». Alors Fabrice Vigne commence à lire. « J’ai inauguré Ikéa ». C’est l’histoire d’un pékin qui participe à l’inauguration d’Ikea, le magasin de Grenoble, en 2005, ou 2007 ? Le pékin, c’est Fabrice Vigne, ou Marie, ou moi, et nous déambulons, objets parmi les objets, matraqués par les couleurs de la marque et les voix suaves d’hôtesses enregistrées, glissant sur des tapis roulants humains le long d’autoroutes domestiques, qui nous conduisent inexorablement, après la cuisine, le petit salon et la chambre du petit dernier, vers les caisses avec, pour seule récréation, la possibilité d’une station programmée au restaurant Ikéa, la magie libératoire d’un arrêt clandestin aux toilettes Ikea. Fabrice Vigne ne lit plus son texte, c’est « J’ai inauguré Ikéa » qui joue de Fabrice Vigne, de ses essoufflements, de ses exhorbitations, de ses stupeurs. Nous finissons tous sur un parking, l’estomac tordu, en sueur, une baudruche Ikéa à la main, l’autre main anxieusement fourrée dans une poche chiffonnée à la recherche d’une clé de bagnole perdue dans une allée du Moloch. Ensuite Fabrice Vigne enchaîne « Double tranchant ». Si j’écrivais dans un supplément littéraire du vendredi, ou, affublé d’un prénom moderne de fille, comme Guillemette, ou Sybille, ou Séraphine, dans un magazine culturel de la gauche hebdomadaire, je pourrais commencer comme ça : « une fable coupante : dans son nouvel opus, Fabrice Vigne, l’air de ne pas y toucher, revisite l’histoire de l’humanité depuis l’invention du couteau. Aïe aïe aïe ». Ensuite, avec force démonstrations, je pourrais procéder à de subtils rapprochements, à d’audacieuses lignes de fuite, à de saisissantes perspectives qui montreraient que j’ai fait de bonnes études. Puis je terminerais sur une pirouette qui m’attirerait la sympathie complice du grand public cultivé. Oui, mais ce serait négliger l’essentiel, ce que j’attendais depuis le début de la soirée, et qui se produit en effet, ce déclic : Fabrice Vigne, le Café des Voyageurs, le texte, la scie musicale et les percus et les boucles et les samples, le coutelier des Saillants, tous ces gens attablés devant une assiette paysanne ; tout ceci trouve enfin son unité, sa simplicité, son expression la plus appropriée, tout se rassemble. Art total. Je ne suis plus haché, découpé, lardé de tous les bruits de tout à l’heure. Je me rassemble. Le règne des objets, leur circulation obscène et incestueuse, leur industrielle reproduction à l’identique. Leur indigne prolifération, dans des espaces d’exposition kilométriques ou des pochettes sous cellophanes de couteaux industriels mal fagotés, manches en plastiques, lames suspectes. Ici les Saillants-du-Gua, pas d’entrepôt Ikéa, mais un coutelier, mais un bistro, mais des voyageurs vivants doués d’oreilles qui applaudissent Fabrice Vigne et ses musiciens. Ailleurs, reste du monde, les villes repues et sales, la circulation boursouflée des objets, la fonction intestinale et souillée qui s’appelle commerce. Mais c’est terminé. Fabrice Vigne souffle le point final. Alors, tout le monde se lève, un petit sourire accroché aux lèvres, tout le monde flâne de-ci, de-là. Je vois bien que les textes de Fabrice Vigne ont eu sur les autres le même effet que sur moi. Ils sont tous un peu écrivains, ils prolongent. J’entends quelqu’un qui dit : « t’as vu, au dessus de sa tête, le lustre, ça lui faisait comme une épée de Damoclés ». Et puis, autour de la table où sont exposés les lames, les manches, ivoire, nacre, buis, tout le monde se passionne, on tâte, on compare, on questionne, on se documente, on s’intéresse. La coutellerie, cause nationale en République saillandoue. Le couteau rassemble.

J’ai toujours eu autant de mal à partir qu’à arriver. Dans l’intervalle, en général, je me survis. C’est parce que je suis un timide. Mais ce samedi 22 février au soir, j’ai vraiment trouvé le temps court. Nous remontons dans la nuit blanche vers cette zone non commerciale absolue où nous habitons tous. Un peu par choix, peut-être. On commente la soirée. Ce samedi 22 février au soir, je n’ai pas allumé ma télé. Peut-être que je ne vais pas mourir tout de suite ; je vais devoir m’occuper. Shakespeare, Bernanos, et Fabrice Vigne. Le moteur ronronne, de virage en virage. On se rapproche des étoiles, tout doucement,  et je me sens moins seul dans l’univers.

Ne vous en faites pas, je vais de mieux en mieux

23/01/2014 2 commentaires

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Les quatre portraits flatteurs de ma personne ci-dessus, respirant la santé, la fraîcheur, le bon air, l’équilibre mental et cinq fruizélégumes par jour, furent saisis durant la représentation de Fais-moi peur saison IV, palpitant morceau de musique live, mardi 21 janvier à l’Odyssée (fervents remerciements à mes partenaires, Olivier Destéphany, Christine Antoine, Mathieu Tomasini, et tous les musiciens, que Nyarlathotep vous encaustique, paix, amour, et combustion lente), et non pas, comme on aurait après tout le droit de le supposer, au moment précis où, quelques heures plus tard, je découvrais stupéfait, écarquillant pareillement les lotos, un autre indice de la mort du disque.

Je viens de changer de voiture. Comme mon goût pour ces engins est pour ainsi dire nul, je ne me suis guère documenté sur l’offre, et j’ai commandé le modèle que je porte déjà, ainsi que je pratique avec mes paires de chaussures. Après tout je suis content de ma vieille bagnole, elle m’a donné de l’usage, onze ans pensez, onze ans déjà que cela passe vite onze ans, je ne peux pas me tromper sur la date, je me souviens que je l’avais en partie payée avec mes premiers droits d’auteur. De onze ans en onze ans je ne verrais aucun inconvénient à conduire le même véhicule jusqu’à ma mort.

Bref – je réceptionne aujourd’hui la caisse neuve, que j’imagine à l’image fidèle à son ancêtre. Las ! Pas tout à fait. Outre quelques retouches cosmétiques que le commercial du magasin me présente comme d’époustouflants progrès, je constate que l’autoradio n’a plus de fente mange-CD mais, en lieu et place, une prise USB. Le CD, ex-produit d’appel des supermarchés et des garagistes, n’existe plus, à quoi bon un appareil pour les entendre résonner au sein des habitacles ? J’en tombe mélancolique à un point difficile à exprimer, comme si j’étais moi-même bon pour le rebut. Que faire de mes piles de compacts, tant d’années de joie laser ? Les écouter chez moi, certes je peux encore. Mais en roulant ? N’aurais-je d’autre expédient que l’USB, et faudra-t-il me résoudre à plier mes oreilles à l’infâme format MP3 ?

Je lance ici un appel solennel. Annonce sérieuse. Quelqu’un dans la salle connaît-il un modèle de lecteur CD externe qu’on brancherait sur la clef USB d’un autoradio ? Ou sur allume cigare ?

Ma mélancolie se prolonge, se diffuse, je médite, c’est un tic, sur les mentalités… et j’en viens à songer que la fatale dématérialisation des biens culturels, musiques, films, livres, idées, ne s’accompagne paradoxalement pas du moindre détachement envers les valeurs matérielles. Seules les œuvres de l’esprit s’évanouissent dans l’éther. Pour le reste, jamais n’avons-nous été si rageusement matérialistes, ni si obsédés des biens de ce monde. Tiens, pendant ce temps à Davos

Une belle bande de blaireaux

18/12/2013 Aucun commentaire

Ils se font appeler Les Blaireaux et font semblant de le regretter : leur premier album s’appelait Pourquoi vous changez pas de nom ?, et le dernier dix ans plus tard On aurait dû changer de nom. Ils sont du ch’Nord et plus rigolos que Dany Boon. Ils sont six, soit mine de rien 50% de bonus par rapport aux Beatles.

Et grâce à eux ces temps-ci mon trombone et moi nous jouons de la musique deux à trois heures par jour. J’aime bien. Parce que je ferai partie de l’orchestre qui accompagnera les Blaireaux aujourd’hui mercredi 18, pour deux concerts à l’Heure Bleue, Saint Martin d’Hères, 15h et 19h.

En guest-stars, car eux aussi aiment bien les Blaireaux : Georges Brassens, Jacques Brel, Charles Trenet, Barbara, et Serge Gainsbourg. Si, si, c’est vrai, la preuve ici.

Chat mignon

13/12/2013 2 commentaires

AFFICHE-fais moi peur

Vendredi 13 : date parfaite pour publier la réclame de Fais-moi peur.

Après une saison III au taquet qui engendra un roman monstrueux, et peut-être même un livre à paraître au Fond du tiroir, le vibrionnant Olivier Destéphany et moi-même avons quelque peu raboté les ambitions de notre rendez-vous annuel d’épouvante et de musique, Fais-moi peur. Pour construire cette saison IV, à forte teneur en spectres, nous revenons aux fondamentaux, et puisons dans le répertoire, comme nous l’avions fait lors des deux premières moutures. Nous donnerons à entendre du Poe, du Maupassant, du Lovecraft, du Dickens… ainsi que des compositions originales d’Olivier, interprétées par l’orchestre à cordes les Aventuriers de l’archet perdu, toujours fermement dirigé par Christine Antoine.

Devinette : en examinant le charmant chat borgne qui orne l’affiche, dessinée par Ludo Chabert (cliquer ici pour entendre un autre des talents du gaillard), saurez-vous identifier la nouvelle d’Edgar Allan Poe j’aurai le terrible honneur d’incarner ce soir-là ? À gagner : une entrée gratuite pour ce spectacle gratuit. Mardi 21 janvier 2014, Espace culturel l’Odyssée, Eybens.

 

Double tranchant et son double

06/10/2013 Aucun commentaire

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Hier a eu lieu dans une menuiserie la première de la performance Double tranchant et son double, en trio avec Norbert Pignol, Christophe Sacchettini, et maillessèlphe. C’était bien. Vous auriez dû y être. Ci-dessous les photos, pour vous donner des regrets. Moi, j’en ai. Comme quand on jouait les Giètes, au début, sitôt sortis de scène, ah comme c’était bien, cette énergie spéciale, quand est-ce qu’on y retourne, vivement la prochaine date. L’instant qui vibre. Qui se révèle parce qu’il est à la fois très préparé, et très improvisé. M’a fait toucher du doigt mon grand fantasme, mon rêve secret, mon ambition frustrée : jazzman. Quand je pense à tout ce que je ne serai jamais, je me dis que je ferais mieux de n’y pas penser. Prochaine tentative : dimanche 10 novembre, 14h30, pendant le salon de la petite édition de Saint Priest, qui a le bon goût de compter parmi ses invités d’honneur Jean-Pierre Blanpain.

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Les Raboteries (salut les copeaux)

23/09/2013 Aucun commentaire

Je croise Olivier, menuisier de son état… Ah ben tiens il tombe bien, je lui fais remarquer que l’affiche des « Raboteries », dont il est l’un des maîtres d’oeuvre, comporte une malencontreuse coquille : il y est fait état de la meunuiserie, c’est du propre. Meunuisier tu dors, ton moulin ton moulin ? Olivier s’esclaffe : « Ah ! Super, parfait, tant mieux ! Comme ça, tout le monde saura qu’on n’est pas des intellectuels ! » Tu parles. Modeste, va. Intello incognito, lecteur refusant le coming-out. Justement ce jour-là Olivier porte sous le bras une pile de livres de plusieurs kilos, alors il repassera, le manuel illettré. Olivier est du genre à savoir construire une bibliothèque ET à lire chacun des volumes qu’on y range, mais il dissimule élégamment sa culture sous la sciure. Pourtant, une fois par an, il fait le ménage, pousse les outils au fond de la pièce, déplie des chaises, et transforme son atelier en salle de spectacle.

Après cinq années (qui l’eût dit ?) de Giètes, Christophe Sacchettini et moi-même réfléchissions à une autre proposition de happening littéraire et musical. Il y fallait l’occasion, le larron, le temps et l’endroit, l’idée. Tout est là, désormais.

Nous nous apprêtons à créer « Double tranchant et son double » qui, comme son nom l’indique, est inspiré du livre que j’ai commis l’an dernier avec Jean-Pierre Blanpain, Double tranchant, mais également d’un autre texte en vis à vis, en chien de faïence pour mieux dire.

Double tranchant se voulait éloge de la beauté du geste artisanal, et nous ne pouvions rêver meilleur écrin pour inaugurer ce spectacle qu’un authentique atelier. C’est ainsi que nous aurons la joie de nous produire à la menuiserie des Ruires (Eybens) lors du festival « Les raboteries » le samedi 5 octobre à 18h.

Le programme de ce festival est riche par ailleurs (matez un peu ça). Attention : si l’atelier présente l’avantage d’une acoustique remarquable, la jauge y est réduite, et il est pour ainsi dire obligatoire de réserver : 06 52 89 11 45.

Pour l’occasion, et pour l’excitation de l’expérience, Christophe et moi nous adjoignons un troisième larron, Norbert, muni de tout son appareillage électronique, parce qu’il ne faut pas croire, nous avons beau être artisans à l’ancienne, nous n’avons pas peur de jouer les équilibristes à la pointe de la technologie.

Distribution :

Fabrice Vigne : voix
Christophe Sacchettini : cornemuse, percussions, voix
Norbert Pignol : bidouillages sonores

PLUS ! Si tout se passe comme prévu une jeune fille mystère spechole guest star fera une brève intervention. (Non, il ne s’agit pas de Jessica Deboisat).

D’un autre 11 septembre

01/09/2013 Aucun commentaire

Et ainsi les idées s’associent (IV).

* New York, city that never sleeps, coeur de la planète, nerf de la guerre, capitale de la crise partout-partout, et en outre « centre des échanges du monde » si l’on tente de traduire approximativement la locution vernaculaire bien connue : World Trade Center. C’est ainsi que le dernier jour de mon séjour à New York City, je suis allé me recueillir sur le site des deux tours fantômes, devenu à la fois chantier pharaonique et mémorial intimidant, lieu de tabou et de représentation, terreur sacrée et matuvu-dans-mon-joli-cercueil, comme un tombeau qui serait aussi un mall, sur cinq hectares. On peut, en payant un supplément, bénéficier d’une visite guidée du musée par un rescapé du 11 septembre garanti authentique. Puis on pénètre dans le monument à ciel ouvert.

* Par la grâce d’une anagramme simple et radicale, les tours sont devenues des trous. Idée de l’architecte : l’emplacement exact des deux tours est aujourd’hui occupé par deux gigantesques gouffres carrés, où l’eau cascade vers l’abîme. Sur les parapets des deux bassins courent les noms gravés des 2977 victimes des attentats du 11 septembre. Les lettres composant les noms sont profondes, on y peut déposer une fleur, la tige tient. Un peu en retrait, on trouve des bornes interactives qui permettent, en entrant un nom précis, de retrouver une brève biographie, une photo, et l’endroit exact où ce nom a été gravé sur la litanie de bronze. Je vois, de loin, de dos, une personne sangloter devant la borne.

* Ma fille me demande : « Et les noms des terroristes, ils y sont aussi ? » Elle me pose cette excellente question innocemment, sans intention de provoquer, mais bon sang, elle a raison. Leurs noms pourraient, ils devraient figurer. Ils sont morts aussi, ce même jour, victimes de la même folie, ils ne sont plus rien eux non plus. Un mort est un mort. 2977 morts ne sont plus que des noms, et des sanglots. Je cherche sur le parapet, j’ose à peine le toucher. Je lis des noms de toutes origines, c’est le principe américain, le principe new yorkais, y compris des noms arabes, mais je ne crois pas que ce soit ceux des terroristes, non, c’est impossible. Je ne sais pas quoi répondre à ma fille.

* Nous sommes tous américains, comme avait titré le patron d’un journal ce jour-là. Tous solidaires du traumatisme, alors ? Tous connectés en direct, conscients, témoins en deuil, les cendres chez soi tombent de l’écran, dans notre gueule les avions ? Peut-être, pour des raisons de suprématie US sur la globalisation des médias. Mais aussi pour une autre raison. Plutôt que tous américains, nous sommes en quelque sorte tous des « Américains », je veux dire des immigrés ou descendants d’immigrés (moi, c’est seulement deux générations au-dessus de ma tête), puisque le génie propre de cette grande nation est de se construire avec les étrangers débarqués du monde entier. Il en est peut-être du corps social comme de l’organisme physiologique : les plus costauds sont les métis. Ce n’est pas de la gnognote, la proclamation gravée en bronze sur le socle de la Statue de la liberté, il faut la lire, Vieux Monde, donne-moi tes pauvres, tes exténués, qui en rangs pressés aspirent à vivre libres, le rebut de tes rivages surpeuplés, envoie-les moi, les déshérités…

* Comme dans toutes les bonnes familles, j’ai moi aussi un oncle d’Amérique, branche mythique de l’arbre généalogique. Un dénommé Victorin Battail, ou peut-être Amblard, oncle de ma grand-mère qui, d’après les souvenirs de celle-ci, serait partie à la fin du XIXe siècle tenter sa chance en Amérique. Pour y faire quoi, pauvre diable ? Ici, il gardait les chèvres et il creusait la mine, deux talents certes exploitables dans le nouveau monde. Je crois qu’il est pourtant revenu au village à la fin de sa vie, il n’avait pas fait fortune là-bas, tant pis, on a l’oncle d’Amérique qu’on peut… Ça ne m’empêche pas d’être « Américain », ni de rêver que Victorin a peut-être essaimé sur place, laissant une descendance, des miens cousins, des vivants, des morts… J’ai eu une pensée pour lui en apercevant, au large, Ellis Island. Et une autre pour Perec aussi bien sûr.

* Tous américains ? Voire. Je me souviens d’un film collectif, intitulé 11’9″01 September 11, pour lequel un producteur visité par une l’idée géniale et le concept-qui-tue, invita une brochette de cinéastes réputés à tourner chacun un court-métrage de 11 minutes et 9 secondes (11’9 ») consacré aux attentats. Ken Loach se distingua en mangeant effrontément la consigne, traitant autre chose que le sujet imposé. Pour lui, la vigilance exigeait de ne pas laisser la date « 11 septembre » se faire confisquer, dans la mémoire collective mondiale, en tant que martyre des USA, légitimation de la politique du Département d’État américain à venir, pour le meilleur et pour le pire. Il a donc choisi de consacrer son film au 11 septembre 1973, autre jour funeste de violences politiques, mais où le brave mais sévère Oncle Sam n’a pas le beau rôle. Ce jour-là, le gouvernement du président du Chili Salvador Allende était renversé par le coup d’état du général Pinochet, dictateur durant les 27 années suivantes. La CIA était peut-être complice, ce n’est pas prouvé, sans aucun doute complaisante : une dictature militaire est un meilleur voisin qu’une démocratie qui porte à sa tête des communistes. Bilan : environ 3000 exécutions (tiens, score comparable – un mort est un mort), 38000 torturés, entre 250 000 et un million expulsés ou exilés.

* 40 ans plus tard, le Musée de la Résistance de Grenoble présente une exposition temporaire sur l’accueil des exiliados, ces réfugiés chiliens accueillis en France, notamment dans notre bonne vieille Villeneuve de Grenoble qui à peine sortie de terre  offrait à point nommé tout le confort urbain moderne à des malheureux déracinés. Ce volet de l’exposition résonne incidemment d’autres considérations politiques, amères : on se souvient soudain que ce fameux quartier de la Villeneuve, vilipendé depuis qu’un certain discours y fut prononcé, synonyme aujourd’hui de détresse dans le ghetto, d’explosion sociale, de stigmatisation, de chacun-pour-soi-misère-pour-tous, avait été inventé pour atteindre l’exact contraire, l’utopie d’un accueil, d’une convivialité, la joie d’un mode de vie nouveau à inventer ensemble… On écoute, attendri et triste, le témoignage d’un réfugié chilien : « Un appart grand comme un stade de foot, rien que pour nous ! Des chaînes de montagnes par toutes les fenêtres, trois Cordillères au lieu d’une ! Et en plus, une bouteille de Champagne dans le frigo ! Ah ça, ils savaient recevoir… Nous étions au paradis. » Souvenons-nous aussi de cela. Nous avons, nous aussi, été capables d’offrir un paradis pour les pauvres, les déshérités, les exténués, fuyant leurs rivages pour vivre libres...

* Quant à moi, j’apporterai ma modeste mais vibrante contribution à ces salutaires exercices de mémoire en prêtant ma voix à Salvador Allende. J’aurai l’honneur de lire le dernier discours du Président, prononcé à la radio nationale quelques instants avant sa mort, lors d’une soirée intitulée Chili : 1973-2013, un voyage en septembre, le samedi 28 septembre 2013 à 20h30, au Petit Théâtre, 4 rue Pierre Duclot à Grenoble, soirée au cours de laquelle on entendra en outre La Maison Bleue du Chili de Fernand Garnier, texte dit par Romano Garnier, des Bandos d’Efraín Barquero, des poèmes d’Arinda Ojeda Aravena…

* Nous sommes tous chiliens, aussi.

Double-edged

04/05/2013 Aucun commentaire

On cause de tout de rien, mais de longtemps nous n’avions parlé de Double tranchant… Que devient le plus beau livre du catalogue ? Eh bien d’abord ceci, relativement inédit : il est resté le plus beau livre du catalogue quand bien même il a cessé d’être le dernier paru.

Et par ailleurs, ou bien par conséquence, il est en cours d’épuisement. Seulement quelques dizaines d’exemplaires en stock. Nous le réimprimerons donc puisqu’il est hors de question de le laisser disparaître, mais j’ignore quand, ou en quelles quantités, il me faut ressortir la calculette et équationner les prix de revient, le compte en banque, le temps virtuel de rentabilisation, sachant que je ne peux plus compter sur la vente auprès des fidèles au moment de la souscription. Seule certitude, cela retardera forcément le livre suivant, qui de toute façon n’est pas prêt. Écoutons The Knife pour fêter l’événement, ou le non-événement, ou ce qu’on voudra.

En attendant, le livre voyage. Jusqu’au Kansas, oui messieurs-dames, où un certain John Mallery (photo ci-dessus) cumule dans la même silhouette rondouillarde et sympathique un lanceur de couteaux, un historien de l’art, un chef d’entreprise spécialisé dans la sécurité informatique, et un esthète collectionneur, car tout est possible dans le grand pays Iouhessay. Fendant l’air transatlantique par voie numérique, l’affiche de la récente Librairie éphémère a tapé dans l’oeil de l’homme, qui est entré en contact avec Jean-Pierre Blanpain pour acquérir vite-vite en dollars, et le livre, et la linogravure.

Le livre voyage aussi sous la forme d’une exposition, qu’hélas je désespère de voir près de chez moi, mais que, lagardèriratatoi, j’irai prochainement vernir avec grand bonheur dans les locaux du Centre de création pour l’enfance de Tinqueux, Dans la lune, le vendredi 17 mai à 18h30. L’expo demeurera visible là jusqu’au 20 juin 2013.

Bonus : on sait que JP Blanpain, imprévisible homme de couleurs, s’est illustré dans Double Tranchant en réalisant notamment une siasissante gravure inspirée du sacrifice abrahamique, belle comme du Rembrandt. Il persiste dans l’art religieux puisque, iconoclaste iconographe, il vient d’achever une Cène, pas moins, qui sera exposée dans la chapelle de Saint-Clair sur Galaure (38). Tout est possible ici aussi, en fait.