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« Ne me regarde pas »

La scène la plus célèbre du Dernier tango à Paris (Bernardo Bertolucci, 1972) est celle où Marlon Brandon impose à Maria Schneider une sodomie, lubrifiée au beurre.
Ce viol a beau être simulé (on pourrait dire viol de cinéma comme on dit baiser de cinéma, mais mieux vaut encourager la culture du baiser que la culture du viol), il est redoublé en abyme : l’actrice n’avait pas été prévenue de ce rebondissement avant la prise, le réalisateur-manipulateur cherchant à saisir sur pellicule la réaction « authentique » de sa marionnette à la violence de la situation.
Mission amplement accomplie : le film est aussi pénible à regarder qu’un snuff movie. Je dis ça, mais je n’ai jamais vu de snuff movie, simplement j’imagine – et la sale idée que je m’en fais provient de ce que le Dernier tango à Paris a imprimé sur ma rétine.
Cette scène a marqué pour toujours Maria Schneider (morte en 2011) et sa carrière. Je me souviens d’une interview télévisée tardive de l’actrice où elle racontait qu’elle ne pouvait s’asseoir dans un restaurant sans qu’un garçon ne dépose sur la table, en ricanant, une plaquette de beurre. Elle portait durant cette interview des lunettes noires qui cachaient ses larmes. Et bien sûr, pendant les années voire les décennies qui ont suivi le foutu Tango, le milieu du cinéma ne lui a proposé que des rôles dénudés, des rôles de petites salopes bonnes à enculer.
Raconter cette histoire atroce est indéniablement utile, et bienvenu en notre époque metoo où les actrices, porte-paroles de toutes les femmes, ne veulent plus subir les violences que leur imposent les hommes.
Notre époque est aussi celle où la mécanique de la « réputation » , si archaïque pourtant, est enfin analysée de façon adéquate et urgente par Laure Daussy (cf. ici) : ce sont les fantasmes et les pratiques des hommes, dont l’impunité est favorisée par la culture patriarcale, qui fabriquent pour leur propre usage le mythe de la fille facile. Le principe, élémentaire, de la réputation est qu’il suffit de violer une fille pour qu’elle devienne violable, et pour toujours ; processus qui fonctionne également devant une caméra, la femme (l’actrice) devenant coupable d’un crime dont elle était la victime.
Plus on racontera l’histoire de Maria Schneider, plus on aura une chance d’aider les femmes violées à être entendues et crues, aidées plutôt que soupçonnées d’y être-un-peu-pour-quelque-chose.
Pourtant…
Je sors du cinéma, j’ai vu Maria de Jessica Palud, qui me laisse un goût plutôt amer. Ce biopic, où le rôle-titre est tenu par Anamaria Vartolomei (vue autrefois dans un autre rôle difficile et nécessaire, L’événement d’après Annie Ernaux), est centré autour du tournage du Tango, mais n’ajoute finalement en 1h40 que peu de choses, en termes de compréhension comme en termes d’émotion, à la très fulgurante interview où Maria racontait en ravalant ses sanglots l’anecdote du garçon de restaurant.
Maria, film sans aucun doute féministe, est en fin de compte aussi désagréable à regarder que le film original, aujourd’hui ringard, de 1972, ce film d’homme(s), qui raconte l’histoire d’un homme, le fantasme d’un homme, la dépression et la noirceur d’un homme vieillissant qui abuse et instrumentalise une très jeune fille. Dans Maria, l’interminable reconstitution du tournage de la scène à la plaque de beurre place paradoxalement le spectateur tout autant dans une position de voyeur, snuff movie au carré, comme si de la pornographie reproduisait de la pornographie pour dénoncer la pornographie. Ou, pire encore, comme si Maria Schneider qui toute sa vie a tenté de ne pas être réduite à cette seule scène, y était encore une fois assignée, et résumée.
En revanche, c’est lorsque Maria s’éloigne de sa scène originelle que la cinéaste trouve des moyens saisissants de traiter son sujet. La séquence, opportunément choisie pour illustrer l’affiche du film, où Maria Schneider est bombardée par les flashs des photographes (tous des hommes) en dit largement plus long, et avec un pas de côté plus intéressant, que la reproduction frontale du viol : la violence dure longtemps après les faits, elle est reconduite dans la lumière et le silence (au cinéma on dit Lumière… Silence… Ça tourne).
Idem la scène pathétique où Maria, déglinguée par la drogue, fait du raffut en pleine nuit devant chez son oncle. Elle interpelle le voisin réveillé, sorti sur son balcon : « Ne me regarde pas ! » Quelle phrase terrible à prononcer pour une actrice.
Surtout, je relève in extremis le discret hommage que rend Maria à Jacques Rivette. Dans l’une des scène finales, Maria Schneider se trouve à nouveau en promotion, cette fois-ci pour Merry-go-round (Jacques Rivette, 1981). Elle semble avoir tourné la page du Tango puisqu’elle déclare en souriant : « J’ai adoré travailler avec cet homme. »
Oui ! Voilà selon moi la principale leçon à retenir, leçon de joie et de liberté. Si l’on se penche sur le cinéma des années 70, laissons donc moisir Bertolucci dans son recoin sépia, et redécouvrons Rivette, redécouvrons en permanence et sans relâche à quel point il était moderne. Sans même remonter jusqu’à La Religieuse (1967), revoyons Céline et Julie vont en bateau (1974), sûrement le film le plus féministe que l’on puisse imaginer, du moins réalisé par un homme, prototype de tous les films suivants de Rivette, dans sa méthode comme dans sa manière de faire des femmes des sujets et non des outils, des partenaires et non des fantasmes.
Comme a dit Judith Godrèche en citant Céline et Julie lors de la dernière cérémonie des Césars :

– Céline : Il était une fois.
– Julie : Il était deux fois. Il était trois fois.
– Céline : Il était que, cette fois, ça ne se passera pas comme ça. Pas comme les autres fois.

Vive Rivette !


Post-scriptum. Suite à la publication de l’article ci-dessus sur Fichtrebouque, un(e) certain(e) Afton Berg a écrit le commentaire suivant :

Votre chronique est super, mais au final vous finissez par valoriser un homme alors que votre sujet était une femme! Le patriarcat revient tjrs nous attraper, même qd on a les meilleures intentions! On est pas sorti de l’auberge comme on dit!

Mon sang n’a fait qu’un tour :

Pas d’accord.
Ce qu’il faut abolir (et le rappeler sans relâche façon « Delenda Carthago » ), c’est le patriarcat, pas les hommes.
Je ne crois pas, en faisant l’éloge d’un homme, un homme qui justement a offert une voie de narration fertile en termes d’alternative au patriarcat, ni rattraper celui-ci ni me faire rattraper par lui.
Les femmes écrivent des livres et réalisent des films sans que chacune ne soit l’exception qui confirme la règle façon schtroumpfette, youpi, il était temps, lisons-les, voyons-les, écoutons-les.
Pour autant toutes les oeuvres des hommes ne sont pas « patriarcales ». Je considère parfaitement stupides les postures radicales telles celle d’Alice Coffin déclarant fièrement « ne plus lire les livres écrits par des hommes » . C’est un excès contre-productif, et un révisionnisme.
Un exemple très simple : l’un de mes écrivains préférés, toutes catégories confondues, est Annie Ernaux, justement essentielle pour appréhender la voix des femmes. Or lorsqu’elle cite ses influences, les lectures qui lui ont donné envie d’écrire, on y trouve pêle-mêle des femmes (Beauvoir, Woolf, Etcherelli) et des hommes (Flaubert, Bourdieu, Perec). Faudrait-il, sous couvert de « féminisme » lire les unes et jeter à la poubelle les autres ? Ce serait absurde. Chacune et chacun ont fait notre histoire, celle d’Ernaux, celle de la pensée et celle des lettres.
De surcroît, favoriser une femme plutôt qu’un homme au seul titre qu’elle est une femme pourrait dangereusement conduire à plébisciter des femmes qui soutiennent les piliers patriarcaux.
Dans le champ du cinéma : vive Varda, méfions-nous de Maïwenn.
Dans le champ politique c’est encore pire, et plus évident : il n’est pas très anti-patriarcal de soutenir les deux héritières Le Pen, Giorgia Meloni, Thaïs d’Escuffon, Ludovine de la Rochère ou bien les Caryatides, Les Némésis, les Brigandes, et autres malfaisantes.
Mais merci pour la stimulation intellectuelle de bon matin !

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