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C’est en lisant qu’on devient liseron (Raymond Queneau)

Sérendipité en ligne : je glane un amusant article au sujet d’un prof de français qui, dépité d’échouer à faire lire ses élèves, se paie leur tête en leur collant un devoir surveillé consacré à Oui-Oui.

Pour de vrai, en 2018, le collégien en milieu naturel lit-il ? Ma modeste expérience m’autorise à répondre avec la plus grande fermeté : oui et non. J’ai donné en janvier mes deux rencontres scolaires planifiées pour la saison. Toutes deux en collèges, et contrastées sur cette question.

* Côté pile : une journée dans un grand collège-lycée de la Drôme. Je me suis trouvé à nouveau confronté à un phénomène qui me méduse encore et qui semble se répandre : un auteur dans une classe de 3e dont aucun élève ne lit. La prof s’y est résignée de bonne grâce et faute de mieux a courageusement lu à haute voix durant une douzaine d’heures de cours dispersées sur un trimestre l’intégralité de mon livre (j’étais invité pour mon tout premier roman, paru en 2003, et au passage je me sens sacrément chanceux que ce livre existe encore en CDI). Loin de moi l’idée de débiner les vertus de la lecture à haute voix (*), mais je me demande si les élèves, se laissant sans effort bercer par un timbre de douze heures, peuvent en tirer les mêmes profits que d’une lecture intime et silencieuse de même durée, avec pages à tourner. Quel investissement mental et même affectif, quel développement intellectuel, quel enseignement restent possibles lorsqu’a disparu cette invention géniale née au moyen-âge, lire pour soi ?

[Avertissement : mesdames et messieurs, les personnes les plus sensibles sont priées de détourner le regard, le paragraphe qui suit fait de moi un réac.] Ce renoncement historique engendre sous nos yeux une génération de candidats au décervelage, de proies pour tout ce qui ne nécessite ni doute ni réflexion ni introspection ni « culture générale » : les opinions, la télé-réalité, la religion, les théories du complot, Hanouna, Jul, l’hyper-consommation, les selfies sur Facebook, les fake news, la guerre… Le jour de la rencontre, ces élèves, sympathiques au demeurant, pas du tout turbulents, n’avaient pas vraiment de questions à me poser, à part celles, symptomatiquement, qui étaient chiffrées : combien vous gagnez avec vos livres ? combien vous en avez écrits ? quels sont les tirages ? les chiffres de ventes ? Combien de temps vous mettez pour écrire un livre ? C’est lequel le numéro un dans votre palmarès perso ? etc. Dans les esprits et dans notre société « numérisée » les chiffres remplacent les lettres, relire à ce sujet la vision prophétique de Gébé.

Ma perplexité a redoublé lorsque la prof m’a annoncé gaiement avoir inscrit ses élèves à un concours de nouvelles. Ils vont devoir écrire alors qu’ils ne lisent pas ? Comble de l’aberration. Écrire sans lire serait comme essayer de jouer de la musique sans en avoir entendu une note. Elle me presse de leur donner un conseil pour l’écriture de leur nouvelle. « Ben… Lisez… » Soudain c’est moi qui me suis senti con. Mais nous nous sommes quittés bons amis.

* Côté face : par quatre fois je suis intervenu auprès d’une classe de 4e dans un collège non loin de chez moi, pas du tout à propos de mes oeuvres, en simple accompagnateur d’un atelier d’écriture lié à Dis-moi dix mots. Mon heure d’intervention étant la première de l’après-midi, je me pointe un peu en avance, je rentre dans la classe, je salue adultes et enfants… Soudain, à 13h25, une sonnerie retentit et tout s’interrompt dans l’établissement. Tout le monde, mais vraiment tout le monde, élèves, enseignants, pions, personnel de ménage ou de cantine, dans les bureaux, les couloirs, le gymnase… Tout le monde arrête son activité du moment, s’assoit, sort un livre de son sac, et se met à lire. Son roman, sa bande dessinée, son documentaire, au choix. Seule la presse est interdite. Et le téléphone.

J’ai l’impression merveilleuse d’assister à un tour de magie. La documentaliste me glisse à l’oreille : « Ah, on a oublié de te prévenir, c’est Silence on lit, ça dure 10 minutes… Faut que tu lises toi aussi… Tu as un livre ? Sinon je peux t’en passer un. » Oh oui j’ai toujours un livre ou deux sur moi, en ce moment surtout des contes amérindiens, alors j’ai fait comme tout le monde, je me suis assis et j’ai lu. Mais j’avoue que j’ai levé le nez plusieurs fois de mon volume pour admirer le silence et toutes ces têtes penchées sur des mots, chacune concentrée, recueillie, sachant des phrases, coupée du monde connecté et bruyant… 13h35 : nouvelle sonnerie. Fin de la parenthèse. Chacun replace son marque-page, ferme son livre, les affaires reprennent, où en étions-nous ?

Le miracle s’est renouvelé quatre fois, de 13h25 à 13h35. Je suis ébloui par cette initiative qui fonctionne comme sur des roulettes (du moins à l’endroit où je la regarde). Moi qui suis de tempérament si large, tolérant, libertaire, hostile au réglementaire, à l’autoritaire, à l’obligatoire… j’en viens à penser que la contrainte a du bon [réac ! mais j’avais averti] : pendant dix minutes dans ta journée, tu arrêtes tout, et tu lis, c’est tout, tu n’as pas le choix, tu me remercieras plus tard, dans 40 ans s’il le faut, quand tu récapituleras les mots que tu as gagnés, les idées, les images, les émotions, les histoires, les plaisirs. 

Ces collégiens-là lisent, voilà tout ce dont je peux témoigner. Sous contrainte pendant dix minutes, et librement, espérons-le, dans la foulée. Et de fait, ils ont du vocabulaire. Mille mercis et hommage à la jeune fille de 13 ans qui ce jour-là m’a appris le mot zemblanité, très beau et très pratique, sorte de contraire de la sérendipité.

(*) : Vertus que Daniel Pennac énumérait haut et fort il y a 25 ans dans Comme un roman, il avait raison, et qu’il clame encore aujourd’hui, il a raison.

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