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Archives pour 20/11/2022

Bégaye Bégaye

20/11/2022 un commentaire

Parfois on loupe un film et on s’en mord les doigts, on se dit qu’on a loupé davantage, le coche, l’occasion, l’époque, l’entrée, on a tout loupé.

En 1993, étudiant, je n’avais plus de télé et pas encore d’ordinateur, et je ne loupais pas beaucoup de films en salles. Pourtant cette année-là, en voilà un qui m’a échappé : Jambon, jambon de Bigas Luna. Je m’en suis mordu les doigts puisque la rumeur entourant le film me laissait entendre que j’avais loupé davantage qu’un film, j’avais perdu l’occasion de toucher de mes propres yeux une certaine modernité, de découvrir que la fameuse movida espagnole ne se réduisait pas au seul Almodovar, d’approcher une libération sensuelle et esthétique, une forme d’émancipation, une audace pour notre temps.

Près de 30 ans passent, durant lesquels je repense à ce film de loin en loin, me disant qu’il serait bon tout de même de combler quelque jour cette lacune et de rattraper le temps perdu de l’émancipation espagnole.

Cette année, j’ai enfin l’occasion de voir Jambon, jambon. Je me précipite. Las ! Je vois un affligeant navet, vaudeville tape-à-l’œil, caricatural et idiot, tissé d’outrances qui ne sont pas des émancipations, oh non pas du tout, seulement des vulgarités, qui n’ont pas la vocation de libérer quoi que ce soit mais au contraire de renforcer le machisme premier degré (La femme est le jambon de l’homme ? Ce serait moderne, ça ? Mais voyons donc ! En 1662 déjà dans l’École des femmes Molière ridiculisait les vieux barbons libidineux qui prétendaient que La femme est le potage de l’homme !). Si l’on ajoute au sexisme la consommation effrénée de barbaque, ce film est pénible à regarder en notre époque végan#metoo et son seul intérêt est fort mince : admirer, à leurs débuts, Penelope Cruz et Javier Bardem, qui sont jeunes et ravissants et annoncent, pour peu qu’on cède à une illusion rétrospective, une carrière époustouflante.

Parfois, un film qu’on tenait pour moderne était juste à la mode ; un film dont on croyait (surtout sans l’avoir vu) qu’il avait fait son époque, aura seulement fait son temps.

Il se fait que pendant la projection, je trompais l’ennui en pensant à tout à fait autre chose, puisqu’il est impossible de ne penser à rien. Je me suis mis, et pourquoi pas, à dresser mentalement la liste des films dont le titre est un mot purement et simplement redoublé. Les films baptisés selon un tel effet de style auraient-il la moindre chose en commun ? Pourrais-je établir des règles ? Quel est l’effet recherché d’un tel bégaiement ? Que réside dans la petite musique du clou enfoncé, la recherche ou l’élucidation ? La certitude ou le doute ? L’espoir ou le désespoir ? Une insistance, une obstination, un gâtisme, une obsession… ou bien au contraire une nuance entre le même et le presque identique, si l’on estime avec Héraclite qu’on ne se baigne pas deux fois dans le même mot, que la seconde occurrence est prononcée d’une autre façon, voire que le redoublement même modifie sensiblement le sens ?

J’ai pensé à…

  • Je t’aime je t’aime de Resnais (1968), film génial de science-fiction au sens dur, que j’ai évoqué dans un autre article, et dont le sujet et la forme même portent sur la répétition, sur ce que nous faisons à la répétition et ce que la répétition nous fait. Mais on pourrait chipoter, puisque le titre ne répète pas un mot mais toute une phrase.
  • Souvenirs, Souvenirs d’Ariel Zeitoun (1984). Film oublié, contrairement à l’inusable tube éponyme de Johnny. Ce titre double est quasiment entré dans le langage courant : on évoque le passé, puis on soupire Souvenirs souvenirs et on a tout dit sur l’ambivalence de la nostalgie.
  • America, America d’Elia Kazan (1963). Là, la répétition est pleine de sens, et même pleine de double sens, puisqu’on peut y lire à la fois l’obstination du migrant et la différence entre une Amérique rêvée et une Amérique réelle.
  • Melinda & Melinda de Woody Allen (2004). Deux fois pas la même chose : une seule histoire, une seule Melinda… mais comédie d’un côté, tragédie de l’autre.
  • Pétrole ! Pétrole ! de Christian Gion (1981). Infâme débilité franchouillarde que j’ai la faiblesse de conserver en tête en tant que précieux souvenir d’émancipation car, à l’âge de 12 ans, il s’agit du tout premier film que je suis allé voir tout seul au cinéma, après un voyage en bus tout seul vers le centre ville. J’avoue sans peur de l’opprobre que je l’avais trouvé génial (sic) et peut-être même génial génial (sic sic). Je ne me risquerais pas à le revoir (il y a des limites à la quête de sens dans la répétition), et il est possible que le bégaiement du titre ne soit ici que le symptôme et l’aveu d’un cruel manque de contenu et d’inspiration.
  • Mur murs d’Agnès Varda (1982). Merveille de documentaire poétique. Ici le titre est polysémique et calembouresque, la répétition n’est pas parfaite, un pluriel s’ajoute à la seconde occurrence comme pour dire, Héraclite encore, qu’on ne se prend pas deux fois le même mur… (Il est à noter que bien plus tard, l’ultime film de Varda prendra à nouveau pour titre une fausse répétition : Visages, Villages.)
  • Help ! Help !, incunable de Mack Sennett (1912).
  • New York, New York de Martin Scorsese (1977). Ne pas confondre New York city et New York state, certes. Mais la répétition en ritournelle assène autre chose : l’idée fixe, l’ambition, la ténacité, l’opiniâtreté de l’artiste en devenir.
  • Valparaiso, Valparaiso de Pascal Aubier (1971). Seul film de la présente liste que je n’ai pas vu. Ai-je loupé quelque chose ? Le coche, l’occasion ? Une époque, à tous les coups. Notons d’ailleurs que le cinéaste, suite peut-être à des scrupules de s’en tenir à un titre exclusivement redondant, l’affuble d’un sous-titre fleuve exagérément signifiant : « La très fabuleuse et très édifiante vie aventureuse du camarade Balthazar Lamarck-Caulaincourt, au pays des enfants de Blanche-Neige et de Che Guevara ».
  • Martha… Martha de Sandrine Veysset (2001). Ah, là, je crois lire un trajet entre le premier Martha, femme perdue, en suspens, tandis que le second est une femme retrouvée, rassemblée. Mais je surinterprète peut-être.
  • One + One de Jean-Luc Godard (1968). Ici, clairement (???) la répétition tend à suggérer que le tout est différent de la somme des parties. Ou pas. Mais dans ce cas, que penser de Une femme est une femme (1961) Ou de JLG/JLG (1995) ?
  • Bandits, bandits de Terry Gilliam (1981). Je ne sais pas à quoi sert la répétition, qui du reste n’existe pas dans le titre original, plus explicite, Time Bandits. Peut-être à signifier qu’on revit l’histoire pour la changer (en dérobant le magot) ?
  • Buddy Buddy de Billy Wilder (1981). Ici c’est le contraire : le titre original (= Copain Copain) se répète afin de sous-entendre qu’un copain n’est pas la même chose que son copain, mais l’effet est perdu dans le titre français, Victor la Gaffe (qu’en a pensé André Franquin ?).
  • Menteur menteur de Tom Shadyac (1997). Autant dans le titre original la répétition pouvait permettre à l’oreille d’envisager un jeu de mot, Liar liar = Lawyer liar (avocat menteur), autant en français tout ceci ne rime à rien. De toute façon il s’agit d’un Jim Carrey movie, où le film et son contenu n’ont pas grande importance, l’essentiel étant la prestation de l’acteur : le titre en rabâchage promet-il au spectateur une double dose de grimaces ?
  • Pouic-pouic de Jean Girault (1963). Heuuu… Il s’agit d’un Louis de Funès movie, c’est pour ça. Double dose, promis.
  • Boeing-Boeing de John Rich (1963). Heuuuuuuu… Il s’agit d’un Jerry Lewis movie, c’est pour ça.
  • Tora ! Tora ! Tora ! de Richard Fleischer, Kinji Fukasaku et Toshio Masuda (1970). Hors concours, trois au lieu de deux.

Je voulais en venir où, au fait, avec mes histoires de film qu’on loupe et bien plus tard qu’on finit par voir et dont on découvre qu’il s’est loupé tout seul ? Ah oui, c’est ça : l’histoire ne se répète pas, elle avance, et tant pis pour toi.