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Pendant ce temps à Galaxity

29/03/2020 un commentaire

Le confinement est un rétrécissement de l’espace. Quoi de plus naturel, en confinement, que l’envie nous prenne d’évasion dans l’Espace ? Tant qu’à faire, le vrai. Le grand, l’hyper, l’infini, le cosmos, l’univers, l’espace-temps einsteinien et le vertige pascalien.

Alors j’écoute sur Youtube, avec toujours autant de passion, les cours de l’astrophysicien Aurélien Barrau, cours de science dure avec parfois des échappées dans la poésie tant l’homme est honnête. Autrefois ses cours étaient filmés dans un amphi de Grenoble ; désormais pour cause de covid-19 ils sont enregistrés chez lui, on le voit appuyer sur le bouton de la webcam avant de dire bonjour. La nouvelle « saison » , les cours qu’il n’a pas pu donner live, est consacrée à l’épistémologie, le statut de la science, de la vérité, tout ça, et c’est fabuleux comme ça vous fertilise le cerveau. Aurélien Barrau s’accorde aussi, de temps en temps, une vidéo d’actualité où il parle du coronavirus et c’est pas mal non plus.

Et puis, toujours confiné entre quatre murs et en même temps en orbite dans l’espace intersidéral, je viens de relire l’intégrale des aventures spatio-temporelles de Valérian et Laureline, par Christin et Mézières. Cette saga a la particularité de constituer un tout cohérent, depuis la première histoire parue dans Pilote en 1967 (Les mauvais rêves) jusqu’au dernier album (post-scriptum dispensable) publié en 2019 en passant par sa véritable conclusion (L’Ouvretemps, 2010). Soit une histoire racontée durant 52 ans par les deux mêmes auteurs, phénomène exceptionnel, quand bien même on réformerait les retraites pour une durée totale de cotisation à taux plein de 43 ans.

Riche expérience, embrasser en un seul confinement une oeuvre aussi vaste. Vérifier si ça tient. Eh bien, ça tient. J’y repère de la cohérence et des fulgurances, et puis des faiblesses et plusieurs ventres mous. En gros, quatre périodes se distinguent.

1 – 1967-1979 : le space opéra. L’émerveillement façon Star Trek, Galaxity ici comme Starfleet là incarnant la civilisation propulsée en uniforme dans les étoiles, le progrès technologique et humain au service de l’exploration des confins de l’univers. Une mine d’or conceptuelle et graphique où le cinéma n’a eu qu’à se servir (Star Wars lui doit beaucoup, et le Faucon Millenium est profilé comme le vaisseau de Valérian…). Les neuf premiers albums forment un cycle d’aventures spatiales qui s’annonçaient sans fin, à la fois optimistes, naïvement héroïques (de moins en moins à mesure que Laureline supplante Valérian et relègue le macho au rayon des accessoires rétro), et toujours subtilement politiques (les idéologies sont abordées dans Les héros de l’équinoxe, l’oppression totalitaire et la propagande dans Les oiseaux du maître, la diplomatie internationale dans L’ambassadeur des ombres, le colonialisme dans Bienvenue sur Alflolol, la guerre des sexes dans Le pays sans étoiles…) Et puis au sein de ce premier mouvement de l’oeuvre figure mon album préféré, pardon c’est perso, c’est parce que celui-ci est le premier que j’ai lu, j’avais 9 ans, il me fera toujours rêver comme quand j’avais 9 ans, donc c’est le chef-d’oeuvre et c’est tout : Sur les terres truquées, merveille d’onirisme fantastique et fine critique de l’esthétisme et de la guerre éternelle.

2 – 1980-1985 : la charnière. Quatre albums constituent le sommet de la série et son coeur palpitant, depuis Métro Châtelet direction Cassiopée jusqu’aux Foudres d’Hypsis. La crise, le doute, la remise en question, le vacillement des références, un vrai sens du danger (l’apocalypse nucléaire, le trafic d’armes) procuré au lecteur en plus de l’émerveillement, du vertige, du mystère, de l’amour (le couple formé par les deux héros est parvenu à maturité y compris à l’épreuve de la séparation, ce qui est très original dans la bande dessinée mainstream) et une ampleur romanesque inédite, le paradoxe temporel qui explose l’esprit et le choc de voir une histoire de SF se dérouler sous nos yeux, dans notre pays, à notre époque. Moi qui ne suis pas parisien, je ne visite jamais le centre Beaubourg ou la station de métro qui le dessert sans repenser à cette histoire. Le personnage de Valérian en imperméable plutôt qu’en combi spatiale revisite avec classe l’archétype du roman noir avec scènes d’action sales et affres existentielles (un peu plus tard cet archétype de dur à cuire en imper chandlerien sera hélas, comme beaucoup d’autres éléments de la série, autoparodié avec les détectives siamois Harry et Frankie). Patatras ! Ce quadriptyque magistral s’achève en capilotade grotesque, annonçant le désastre des épisodes suivants, avec l’idée la plus stupide de toute la saga : la visite aux dieux qui ont en charge la Terre. Sur Hypsis, la fresque épique sombre soudain dans la gaudriole parabolique, et après presque vingt ans de brassage anthropologique ambitieux des millions de cultures possibles à l’échelle de l’âge des étoiles, Christin se ratatine sur l’un des concepts spirituels les plus tordus de l’homo religiosus comme s’il s’agissait du dernier mot de la cosmogonie terrestre : la sainte trinité chrétienne. Sous couvert de parodie et de clins d’oeil, ce qui ne fait qu’aggraver la débâcle. On découvre ainsi le Père (sous les traits répugnants d’Orson Welles dans La soif du mal), le Fils (un hippie qui joue de la guitare) et le Saint Esprit (une machine à sous détraquée). La série ne s’en remettra jamais vraiment.

3 – 1988-1998 : le flottement. Les albums suivants sont sans grand intérêt. La série est has-been. On lit en se forçant un peu des fastidieuses aventures qui tournent en rond à grands coups de références balourdes ou d’auto-références pas plus légères, de retours désastreux de personnages (mais pourquoi, au nom du ciel, pourquoi ressusciter Kistna et la réconcilier avec son assassin si ce n’est pour ajouter un happy end inepte à une magnifique histoire tragique ?) et d’humour pas drôle (par exemple avec le califon d’Iksaladam, garnement fils de riche, plagié sans scrupules sur l’Abdallah de Tintin au pays de l’or noir). Les allusions à l’actualité et les messages politiques y sont à présent assénés avec un symbolisme de seize tonnes et des idées qu’un éditeur aurait dû refuser poliment (le méchant homme d’affaire c’est Sat, soit Satan, avec des cornes, une queue et des mouches). À part Laureline qui reste flamboyante et confirme son statut de vedette de la série, les personnages sont falots, parodiques, transpirant leurs références, incapables d’inspirer l’empathie. Rien n’a d’importance. C’est du divertissement infantile. Me reste le plaisir rétinien intact que procurent les dessins de Mézières.

4 – 2001-2019 : la boucle bouclée. Il est temps de conclure et de relever un peu le niveau d’une série qui tourne à vide. Les albums ont des titres révélateurs, Par des temps incertains, Au bord du grand rien. Heureusement, Christin a une idée, une bonne, qui lui permet d’imprimer à sa saga un ultime mouvement pas trop indigne, une véritable conclusion, à la fois logique et surprenante, qui renvoie dans le passé ses héros futuristes. Reste que Christin continue de céder à ses facilités, il crée des personnages insipides à force de références (un scientifique à tentacules genre le Zoidberg de Futurama qui est darwinien donc qu’on baptise Chal’Darouine… un gentleman de fortune pseudo-vénitien nommé Molto Cortèse… franchement, ça amuse quelqu’un ?), et rassemble tendrement tous ses personnages qui s’adorent les uns les autres pour des retrouvailles incohérentes mais super-sympa, rappelant ce que faisait Uderzo (paix à l’âme de ce dessinateur génial et scénariste médiocre) dans ses derniers Astérix de sinistre mémoire. Mentionnons par souci d’exhaustivité les deux hors-série, Valérian vu par : l’album de Larcenet (pas mal quoiqu’un peu potache) et celui de Lupano et Lauffrey (excellent, bien écrit, trépidant, drôle, pertinent, il fait de l’ombre à Christin – est-ce pour cela qu’aucun autre Vu par n’est paru ensuite ?).

Pierre Christin est notoirement un écrivain engagé, un homme de gauche. C’est pourquoi, une fois le dernier épisode refermé je ne peux pas m’empêcher (je n’ai que ça à faire, je suis confiné) de relire dans la succession de ces quatre périodes toute l’histoire de la gauche intellectuelle française.

1 – La première période, à la fois consciente et insouciante, est le militantisme débordant d’espoir des années 60 et 70 ;

2 – La charnière (80-85), le moment décisif où l’on se demande avec ardeur et effroi ce que nous allons devenir est l’arrivée de Mitterrand au pouvoir – moment formidable où tout semble possible mais où l’imagination finira fracassée sur la Sainte Trinité libérale (le Marché, La Dérèglementation et la Privatisation) ;

3 – Les presque deux décennies d’hébétude clinquante et connivente qui suivent expriment la crise d’identité de la gauche au bord du grand rien, c’est-à-dire du grand renoncement, de la noyade dans la pensée unique avec un rire nerveux ;

4 – Au bout du compte il ne reste plus qu’à tenter de retomber sur nos pattes en ré-écrivant l’histoire du passé de façon satisfaisante, sans la moindre vue sur l’avenir.

Merci messieurs, votre belle saga a fait diversion quelques jours. Et maintenant je retourne dans l’actualité. Combien de morts du virus, aujourd’hui ?

P.S. : Je ne mentionne pas le film de Luc Besson inspiré de la bande dessinée, puisque je ne l’ai pas vu et que je ne compte pas le voir. Sa vision de Valérian m’indiffère. J’ai toutes les raisons de penser (parmi lesquelles la physionomie des deux acteurs principaux – oui, c’est pur délit de faciès) que l’infantile cerveau qui a accouché de la saga Taxi n’aura retenu de la saga Valérian que les aspects les plus superficiels, enfantins et rétiniens.

La maladie vient des étrangers (c’est même à ça qu’on la reconnaît)

17/03/2020 un commentaire

Nous avons tous quelque part dans notre arbre généalogique un arrière-grand oncle parti à la guerre de 14 et revenu avec une gueule cassée ou des poumons moutardés ou pas revenu du tout mais avec une médaille. Enfin je dis ça j’en sais rien, je dis ça parce que moi j’en ai un, il se prénommait Henri, j’ai sa médaille et son diplôme posthume dans un cadre, sans me vanter ça m’inscrit dans l’Histoire, n’est-ce pas. Nous avons tous quelque part dans notre arbre généalogique une arrière-grand-mère qui a choppé la grippe espagnole. Enfin je dis ça j’en sais rien, je dis ça parce que moi j’en ai une. Elle se prénommait Maria. Elle a attrapé la grippe dite espagnole au moment où cette maladie était à la mode, en 1919, et qu’elle était enceinte. Sa fille (ma grand-mère) est née prématurée à cause de la maladie, à sept mois et deux kilos, et a bien failli y passer. La légende familiale dit que c’est le lait de brebis qui l’a sauvée, puisque sa mère ne pouvait plus l’allaiter.

La grippe espagnole (1918-1919) est, de toute l’histoire humaine, le plus grand fléau viral international (avec la peste noire du XIVe siècle). Elle a tué entre 28 et 50 millions de personnes (dont 240 000 en France), fourchette imprécise qui dans tous les cas coiffe au poteau la Première Guerre Mondiale (je lui mets des majuscules en plus à cette salope) qui, juste avant, fut certes longue et massacrante et ne m’a pas tout-à-fait déçu mais n’a fait en comptant tout bien, même les soldats inconnus, que 18,6 millions de morts.

Là où les choses deviennent comme toujours intéressantes, c’est lorsqu’on s’interroge sur le sens des mots qui passent par nos bouches comme des postillons toxiques. En quoi cette grippe était-elle espagnole ? Est-elle née en Espagne ? Est-ce en Espagne qu’elle a fait le plus grand nombre de morts ? Pas du tout. Cette grippe-là, selon les hypothèses, serait née aux États-Unis ou en Indochine (colonie française) et a été importée en Europe par la guerre ; les pays les plus touchés sont, sans surprise, les plus peuplés (la Chine et l’Inde, déjà à l’époque). Alors quoi ?

En 1918 la Première Grande Salope battait son plein, foire internationale au suicide obligeant les malheureux paysans-bidasses des quatre coins du globe (c’est amusant aussi cette expression, un globe avec des coins, bref pardon c’est pas le sujet) à quitter leur bled natal, par exemple l’Indochine ou le Texas, pour le front européen. Puis de rentrer estropiés et donc de faire transiter dans leur épiderme la Grippe fatale et d’en faire profiter tout leur village. La grippe est devenue aussi mondiale que la guerre, l’une dommage collatéral de l’autre. Mais, comme on sait, la première victime de la guerre est la vérité (phrase merveilleuse attribuée à Kipling et applicable à n’importe quelle guerre même celle de Macron, Nous sommes en mensonge, Nous sommes en mensonge…), et en conséquence l’existence du virus mortel a été cachée par les pays belligérants afin ne pas décourager leurs vaillants martyrs pour la Nation. La grande muette a parfaitement joué son rôle ancestral de censeur et de storyteller. Grippe ? Quelle grippe ? Vous avez vu une grippe, vous ? Je n’ai vu que des héros qui ont offert leur poitrine à la mitraille de l’ennemi, disait le Ministère de la Guerre en pinçant les lèvres comme la grenouille à grande bouche quand elle demande Y’en a beaucoup par ici ?

Mais l’Espagne, elle, n’était pas en guerre. Ce qui fait qu’en Espagne, on en parlait, de la maladie. Les autres pays regardait l’Espagne en fronçant les yeux de réprobation : que dites-vous, il y aurait une maladie mortelle chez les Espingouins ? C’est sûrement parce que ces bouffeurs de paella ne sont pas comme nous, ils sont faibles génétiquement et sans doute dégénérés moralement. Fi, heureusement, pas de ça chez nous, ici nous avons le bon air, et la meilleure armée, et Dieu en plus, c’est dire si nous sommes les plus forts, allez c’est parti les gars on retourne au front hop hop.

Pourquoi je vous raconte ça en ces temps de maladie mondiale dommage collatéral de la mondialisation ? Parce que j’ai lu que Donald Trump, abruti en chef, vient d’affirmer son soutien à toutes les courageuses compagnies américaines (notamment aéronavales) qui sauront lutter contre le « virus chinois » . Il va peut-être construire un mur ?

Ceci dit, pas de quoi pavoiser en France, pays de tradition xénophobe toujours prompt à chercher un bouc émissaire à sang impur : il paraît que le racisme anti-chinois, autrefois plutôt bonhomme façon Balkany et son ami « Grain-de-riz » progresse en flèche et que l’insulte « Sale Chinois » connaît une vogue sans précédent.

Bob le Coronave

10/03/2020 Aucun commentaire
Bob au temps de sa jeunesse, avec ses amis Tsing-Tao, Giuliana et Jo-Jo qui boude à l’arrière-plan, sacré Jo-Jo.

Cette nuit, pendant que je toussais me mouchais raclais et crachais mes glaires m’est venue l’inspiration d’une nouvelle, ou d’un roman, peut-être même d’une saga en plusieurs tomes selon les remous de ma fièvre.

L’action se passe chez les coronavirus. Le héros est le jeune Bob le Coronave, fringant et intrépide agent infectieux prêt à croquer le monde à pleines dents sous sa forme intracellulaire. Au début de l’histoire on le découvre dans un bouillon de culture en train de discuter le coup avec ses potes Jo-Jo, Tsing-Tao et Giuliana, et soudain la conversation s’échauffe en abordant le terrain glissant de la théologie. Car Jo-Jo, l’ex-ami d’enfance de Bob, autrefois si gentil et tendre, s’est récemment éloigné de lui, est devenu cassant, brutal, dogmatique. Depuis qu’il est entré dans une phase mystique, Jo-Jo s’est en effet radicalisé, il ne fréquente plus que des virions aussi pieux que lui, qui se laissent pousser les capsides de protéines pour plaire au Tout-Puissant.

Jo-Jo élève la voix et professe en écarquillant les acides nucléiques que Dieu a créé le coronavirus à son image, parfaite et indestructible, la preuve en est que les coronaves sont au sommet de l’évolution et de la chaîne alimentaire, qu’ils accomplissent ainsi leur destinée manifeste d’enfants chéris du Très-Haut, et que c’est donc rendre hommage à Dieu que de contaminer, coloniser et conquérir tous les animaux, surtout ceux-là, là, les arrogants, ceux qui marchent debout et qui se croient partout chez eux. On va leur rabattre leur caquet à ces impies qui se prennent pour les superprédateurs alors que c’est nous par l’autorité suprême de l’Eternel ! Châtions-les sans pitié, qu’ils crachent leur mère ces bestiaux mécréants et qu’ils crèvent si possible, qu’au moins on les mette en coupe réglée en esclavage tremblant à genoux devant leurs toilettes pour rendre hommage au Glorieux Miséricordieux créateur des coronaves, qu’ils n’aient plus jamais aucune autre idée en tête qu’obéir.

Les autres ne sont qu’à moitié convaincus par la diatribe de Jo-Jo et tentent de le modérer. Giuliana rétorque que c’est abusé, elle suggère que peut-être le Tout-Puissant dont après tout on ne connaît pas les desseins a créé tout ce qui vit y compris les andouilles à deux bras deux jambes deux poumons qui crachent dont parle Jo-Jo, et qu’il ne faudrait peut-être pas les éradiquer sans arrière-pensée car si ça se trouve Dieu a prévu quelque chose pour eux aussi, mais Jo-Jo la traite de lâche de couille molle et de traitresse à ses frères et sœurs. Tsing-Tao leur dit Putain mais arrêtez de vous prendre la quiche les gars c’est bon faut se détendre c’est pas grave tout ça tant qu’on trouve à bouffer sur la bête et qu’on peut tirer un coup pour répliquer notre ADN dans les cellules des autres grands cons on sera les rois du monde ya-houuuuuuuuu ! YOLO ! life si good !

Bob écoute ses amis accoudé à sa coque protéique, mais il reste sur son quant-à-soi. Il est secrètement amoureux de Giuliana et rêverait de l’épater en mettant tout le monde d’accord avec un argument définitif… mais il a aussi d’autres ambitions dont il n’ose encore s’ouvrir à personne. Il brûle de l’envie de découvrir le monde, qui paraît-il regorge de merveilles, de dangers et d’aventures. Ces bipèdes mammifères qui leur servent d’écosystèmes méritent peut-être d’être étudiés scientifiquement, car on ignore encore presque tout d’eux, ont-ils une conscience ? Ont-ils une âme comme nous ? Bob sait qu’il risque un procès en blasphème en proférant une telle hypothèse. Et les fameux antibiotiques dont le bruit a couru d’une spirale virale à l’autre, auréolés d’une grande puissance de destruction, sont-ils réels ou ne sont-ils qu’une légende urbaine millénariste pour faire peur aux enfants coronaves ? Et le mythique Patient zéro, nimbé du mystère des origines, qui aurait hébergé l’ancêtre de Bob et de tous les siens, existe-t-il encore quelque part ? Tellement de quêtes l’attendent, et peut-être n’attendent-elles que lui ! Peut-être est-il le Coronave élu, choisi, celui qui surmontera les périls et apportera à son peuple la lumière et l’émancipation !

Je n’arrêtais pas de renifler et les scènes me venaient toutes seules les unes à la suite des autres. Je me disais que ce pitch avait tellement de potentiel qu’on pouvait en tirer une série télévisée en six saisons facile. Si je dégote les coordonnées de Netflix j’irai leur proposer mais je les préviendrai que je ne serre la main à personne. Ah et aussi insister pour qu’ils mettent le paquet parce qu’en effets spéciaux numériques ça va coûter bonbon, il ne faut surtout pas une production cheap genre série française, il faut miser l’international.

Je me suis demandé un court instant si Bob était le bon prénom pour mon héros, peut-être que Kevin serait mieux. Et puis finalement la fièvre a dû baisser et j’ai réussi à me rendormir.

Âges farouches

06/03/2020 un commentaire

Les rubriques nécrologiques ont vu se succéder à quelques jours d’intervalle deux dessinateurs de bandes dessinées dont la carrière connut son apogée durant les années 70 : Claire Bretécher (les Frustrés, Cellulite, Agrippine) et André Chéret (Rahan). Deux personnalités tellement opposées que leur contraste pourrait être enseigné dans les écoles afin de mettre en évidence sous les yeux des jeunes enfants les différences entre un artiste, créateur singulier qui forge ses propres moyens d’expression, et un artisan, exécutant besogneux cependant pénétré d’une mission sacrée, celle de perpétuer auprès du public une certaine tradition ainsi que, dans le cas des arts de la narration, diverses figures mythiques et récits légendaires. Le créateur est plus célèbre que ses créatures (comment qu’il s’appelait déjà ce personnage de Bretécher, tu sais, le médecin, spécialiste bobologue ?) ; l’artisan, lui, est moins populaire que ses créations (comment qu’il s’appelait déjà, l’auteur de Rahan ?).

Il faut avoir l’esprit bien tordu pour gloser sur un quelconque point commun entre Bretécher et Chéret, que tout oppose. Eh bien, j’accepte la mission et m’y emploie sans délai car Tordu est mon deuxième prénom. Ou troisième, je ne sais plus.

Leur point commun, façon Reconnaissances de dettes, est simplement qu’ils ont tous deux, imprimés dans des hebdomadaires de gauche dont enfant je me nourrissais avidement, formé mon jeune esprit et mon goût, à la fois mon appétit pour le dessin et ma conscience politique.

D’un côté Bretécher, auteur très important qui, on le sait peu puisque c’était une femme, a inventé énormément de choses ayant profité à ses pairs, à commencer par l’auto-édition pour s’affranchir des éditeurs, dont le Fond du Tiroir est un bâtard lointain mais plein de gratitude. En guise d’hommage je rediffuse cet article que j’avais posté de son vivant, comparaison entre une planche de Bretécher et une autre de Posy Simmonds. Or au temps de mes culottes courtes, elle était publiée à raison d’une page par semaine dans le Nouvel Observateur, qui était une sorte de Figaro Magazine avec en bonus une bonne conscience progressiste. C’est ainsi qu’on lisait dans ce canard des diatribes égalitaristes, anticoloniales ou féministes, coincées entre d’abondantes réclames pour des produits de luxe (parfums, voitures, alcools), pour terminer par un cahier immobilier présentant au lecteur fortuné les meilleures opportunités de châteaux en Sologne pour quelques centaines de millions de francs – bref l’Obs était en quelque sorte le journal officiel de la gauche caviar et de sa schizophrénie, et contenait dans son ADN la mort programmée du socialisme français, son agonie pathétique dans les années 2010 sous l’ère du sinistre triumvirat Hollande-Cahuzac-Macron (plus DSK dans un univers parallèle où le Sofitel n’existerait pas). Mes parents, petits bourgeois de gauche, étaient abonnés au Nouvel Obs et je les en remercie puisque grâce à eux j’ai découvert Brétecher, ainsi que Reiser dans le même créneau (une page de déflagration graphique par semaine). Aujourd’hui, comme l’essentiel de la presse, surtout de gauche, le Nouvel Obs est un organe zombie, mort mais qui bouge encore, et dont on remarquera que la page hebdomadaire la plus formidable, quasiment la seule lisible (bon, demeure également, comme un archaïsme, la colonne de Delfeil de Ton) est encore faite de bandes dessinées, grâce au merveilleux Journal d’Esther de Riad Sattouf.

D’un autre côté André Chéret, dessinateur qu’on pourrait qualifier de série ou de studio, tâcheron interchangeable (d’autres plumes signeront quelques épisodes de Rahan : Romero, Zamperoni… sans compter l’ineffable Raaan publié par l’Association qui se révélait, selon la beauté premier degré des planches de Blutch ou de Goossens, plus un hommage qu’une parodie), humble travailleur abattant sa tâche, qui se faisait une joie de dessiner l’anatomie d’un athlète en pleine action, complet de tous ses muscles en tension et en mouvement, qui par conséquent aurait parfaitement pu faire carrière en tant qu’auteur de comics de super-héros en collants eût-il été Américain, mais qui, Français, créa avec son compère scénariste Roger Lecureux l’extraordinaire personnage de Rahan, homme préhistorique en pagne, à l’occasion du tout premier numéro de Pif Gadget (1969). Et moi, j’étais abonné à Pif Gadget, c’était comme mon Nouvel Obs perso dans la boîte aux lettres où toutes les pages étaient aussi intéressantes que celle de Bretécher dans le journal de mes parents.

Rappelons que Pif Gadget a ouvert ses pages à de nombreux génies débutants, Gotlib, Hugo Pratt, Mattioli, Mandryka, Tabary… Et qu’il était par ailleurs le journal pour la jeunesse financé par le Parti Communiste Français. Était-ce, outre un journal de petits miquets, un support de propagande bolchévique qui lavait le cerveau des jeunes lecteurs afin de préparer l’avènement de la dictature du prolétariat ? Il ne semble pas. En revanche, des valeurs de gauche, parmi lesquelles ne figuraient pas les résidences secondaires en Sologne, mais bien l’humanisme, la solidarité, la tolérance, l’égalité, la justice sociale, l’amitié entre les peuples, le progrès pour tous, l’universalisme etc., affleuraient régulièrement tant dans les grandes opérations de com du journal (la Main de Pif collée à l’arrière des bagnoles qui préfigurait celle de Touche pas à mon pote) que dans les séries de BD dites réalistes, dont les héros étaient un médecin du monde (Docteur Justice), un Amérindien écolo (Loup Noir), un chien fou de la résistance (le Grêlé 7-13) et, surtout, le plus important, la vedette, le fils des âges farouches, j’ai nommé Rahan.

Rahan est notre père à tous, le chaînon manquant entre la horde primitive et le genre humain. Il est le passeur de lumière qui entraîne ses frères « qui marchent debout » dans la grande famille humaine, qui apprend de chacun des clans qu’il rencontre mais ne s’attache jamais et ne veut pas du pouvoir, qui parcourt plusieurs fois le monde en poursuivant le soleil vers l’ouest et invente au passage, eh bien, euh, à peu près tout, puisque chacune de ses quelques 120 aventures pourrait se résumer à l’émergence d’une invention suite à l’observation de la nature et à l’expérimentation. La roue, le bateau, la boussole, la loupe, la longue-vue, le bobsleigh, le camouflage, l’astronomie, la phytothérapie, la pêche à la ligne, la couture, le piège à wampas, la démocratie, l’art, l’agriculture, la sarbacane, le saut à la perche, l’abolition de la peine de mort, la coopération, le féminisme, le gadget de Pif, la tourniquette pour faire la vinaigrette, le ratatine-ordures et le coupe-friture… On lira avec profit cet article de Guillaume Lecointre sur l’importance de la méthode scientifique dans Rahan.

Noble mais pas aristo, Rahan est avant tout partageur, il est cet orphelin dont la soif de voyages et d’apprentissages est inextinguible, et qui fait profiter de sa science tous ses frères humains, dans une innocence merveilleuse et une infatigable foi hégélienne dans le progrès. Il est à moitié Candide, à moitié Prométhée, et à moitié Ulysse (oui, bon, ça va, tout dépend de la taille des moitiés), il est une force qui va et qui transforme le monde, il est le Monolithe de 2001 l’Odyssée de l’Espace, il est cette forte incarnation de l’émancipation humaine, et si vous tenez sérieusement Pif Gadget pour un torchon de propagande stalinienne c’est à mon avis parce que vous avez un problème avec l’émancipation humaine, lisez plutôt Eric Zemmour. Pour mémoire, le collier de Rahan est composé de cinq griffes qui représentent le courage, la loyauté, la générosité, la ténacité et la sagesse. Les cinq griffes ne sont pas le centralisme bureaucratique, le goulag, l’armée rouge, le KGB et le culte du Petit Père des Peuples.

Et puis, il y a sa vision de la religion. Rahan le globe-trotteur rationaliste observe les religions comme il observe tous les autres phénomènes. Il veut comprendre. Il remarque que Ceux qui marchent debout créent partout sur la terre leurs modes de vie, leurs cultures, leurs coutumes, leurs langues, leurs croyances… et leurs religions. Le pluriel de ce mot est génial à lui tout seul, parce qu’il s’oppose implicitement à toute hégémonie, à tout totalitarisme, à toute unicité d’un dogme, et même à tout monothéisme : la religion est, à l’instar d’une langue, un artéfact de la culture, c’est-à-dire une variation locale sur un thème universel. Je me souviens d’une histoire où Rahan affronte le clan du Dieu-Mammouth, qui vénère le crâne d’un mammouth monstrueux aux défenses gigantesques… Rahan touche ce crâne, en fait le tour, constate qu’il ne s’agit que de matière, de corne blanche et dure sans pouvoir surnaturel particulier. Rahan est un libre-penseur qui nous affranchit de la superstition. Ce qu’il invente ce jour-là est le scepticisme religieux, qu’en 2020 on appelle parfois « blasphème », puisqu’il déclare (on remarquera qu’en revanche il n’invente toujours pas la première personne du singulier) : « Rahan ne craint aucun dieu, mais il craint les hommes qui leur obéissent. »

Ne serait-ce que pour cette phrase précieuse, je tenais à rendre hommage à André Chéret comme j’ai rendu hommage à Claire Brétecher. Je suis tordu et je vous embrasse.

(Mise à jour : ci-dessous la vignette en question, retrouvée facilement, alors qu’on ne vienne pas dire que ma chambre est mal rangée. Mais je citais de mémoire, alors le dialogue n’est pas tout à fait celui que je reconstituais, bon, pas loin.)