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Le livre ne s’use que si on s’en sert

22/06/2017 Aucun commentaire

Suites du livre sans fin, première partie.

Reconnaissances de dettes, livre fondamental et final du Fond du tiroir, a été imprimé l’été dernier, à 50 exemplaires seulement dans le but de garantir que nul stock ne me resterait sur les bras. Une petite année lui fut tout de même nécessaire pour écouler sa demi-centaine, or voilà qui est accompli, le 50e et dernier exemplaire a été vendu, adieu, adieu. Vérifiez chez vous : vous possédez le vôtre ? Merci, vous êtes mon ami(e). Vous l’avez et vous l’avez lu ? Merci infiniment, vous êtes mon ami(e) vrai(e), selon la définition classique due (oui « due » parfaitement, je dois tu dois il doit) à Elbert Hubbard : L’ami est celui qui connaît tout de vous, et continue cependant à vous aimer. Vous ne l’avez ni acheté ni lu ? Tant pis, trop tard, il faudra vous résoudre à vivre loin de lui. Vous vous débrouillerez très bien.

Comptant parmi les 50, l’ami Jean Avezou m’a d’innombrables fois interviouvé à l’antenne de RCF Isère, dans le cadre de sa chronique Les Rendez-vous culturels. Fidèlement, il m’a tendu son micro cette fois encore :
– On se fait une petite émission pour la sortie de ton dernier ?
– Mais, Jean, je ne sais pas si celui-ci s’y prête, serait-ce raisonnable, une émission sur un livre si introuvable qu’il n’existe pratiquement pas ?
– Oui, voilà justement ce qui m’amuse. Un entretien littéraire techniquement exempt de toute promo. Et puis tu sais quoi ? Non seulement on va l’enregistrer cette émission, mais on va attendre un peu avant de la diffuser, pour qu’elle soit ma toute dernière. Je prends ma retraite, cette retraite-ci du moins, je quitte la radio. Dernière chronique culturelle, lundi 29 mai 2017, elle est pour toi et ton livre caché, si tu la veux.
– Alors d’accord, je prends. Merci, Jean.
L’émission, sa dernière et ma dernière, cependant pas triste pour un sou, est écoutable ici.

Reconnaissances de dettes, écrit obsessionnellement durant 18 ans, est un chantier archéologique de chevet, un puzzle reconstituant pièce à pièce l’image d’un individu singulier qui, comme tout le monde, ne ressemble à personne (ouais, c’est de moi que je parle). En outre, la technique est libre de droit : ce livre si peu destiné à être lu est surtout conçu pour continuer à être écrit, puisque nombreux parmi les 50 lecteurs sont ceux qui m’ont dit « la lecture m’a donné envie d’écrire à mon tour, de rechercher mes propres reconnaissances », eh bien, je vous en prie, y’a qu’à s’baisser (mais c’est ça qu’est difficile, c’est pas pour les gens fragiles, air connu).

Reconnaissances de dettes est, au fond, un atelier d’écriture sur pattes et à ciel ouvert, j’en ai eu la confirmation en adaptant sa formule pour une classe de collégiens de Cognin (73) le mois dernier, aux bons soins du Labo des Histoires. Les collégiens ne m’avaient pas lu, et n’en avaient aucun besoin pour s’écrire eux-mêmes. Fouillez en vous, jeunes gens, pas en moi, et tentez d’écrire : à qui, à quoi, à quand et où, devez-vous cette ce vêtement sur votre peau ? Cette envie dans votre tête ? Cette expression dans votre bouche ? Ce prénom sur votre carte d’identité ? Cette conviction que vous clamez si fort que c’en est louche ? Et cette honte cachée tout au fond ? Rassurez-vous, vous ne serez pas obligés de lire à haute voix ce qui va apparaitre sur votre feuille. Oh, là, là, ressort fertile, je suis bien placé pour le savoir, je dois tu dois il doit. S’il y a des amateurs parmi vous, je reconduirai cet atelier d’écriture à thème lors d’une masterclass, toujours organisée par le Labo des histoires, cette fois dans le cadre de Partir en livres, à Grenoble, parc Paul Mistral, le mercredi 26 juillet 2017, 15h.

(Suite et fin, demain ou après-demain, on verra.)

Le complexe d’Erostrate

12/06/2017 Aucun commentaire

Le jour de la naissance d’Alexandre le Grand, le 21 juillet de l’an 356 avant notre ère, un jeune connard nommé Erostrate incendie le temple d’Artémis à Ephèse, l’une des sept merveilles du monde. Pourquoi a-t-il fait cela ? Capturé et torturé par la BAC de l’époque, il finit par avouer son motif, qui était tout bête, en somme : devenir célèbre. Cela se passait pourtant bien avant l’invention du quart d’heure démocratique de célébrité, des perches à selfies et de la télé-réalité.

Le jour de la nouvelle naissance d’Emmanuel le Grand, le 11 juin de l’an 2017 de l’ère commune, alors que le premier tour des élections législatives française délivre au parti du Président, la République en Marche, une majorité de type rouleau compresseur, une bande de jeunes connards incendie le collège Lucie-Aubrac, à la Villeneuve de Grenoble, en forçant son portail et en balançant contre sa porte d’entrée une moto enflammée et un caddie empli de vieux pneus. Pourquoi ont-ils fait cela ?

Les jeunes connards se sont enfuis quelques instants après leur crime et après avoir, pour enfoncer le clou, caillassé les pompiers. Je les imagine planqués, haletant et jubilant, rallumant leurs téléphones, à l’affût des réseaux sociaux et des chaînes d’info continue pour vérifier si leur geste les avaient rendus célèbres, même anonymement ; le désir de rentrer dans l’Histoire appartient sans doute encore aux motivations de tels jeunes connards, même si l’Histoire se réduit en pratique à l’Actualité, puisque nous vivons une époque où la longue durée, le récit, la mémoire, les leçons du passé, sont devenues des valeurs floues, discutables et de second ordre. On peut cependant spéculer sur d’autres motivations, plus modernes : le ressentiment envers un lieu qui symbolise leur échec, le désœuvrement, l’errance sociale et économique, et surtout l’autorisation du passage à l’acte dispensée à distance par de nombreux autres connards planétaires, ceux qui ont la passion de la mort, de la destruction, de l’ignorance. Je n’oublie pas, je n’oublie jamais que le nom du groupe djihadiste Boko Haram signifie : Le livre, c’est mal. Avec un tel bruit de fond, le collège, l’endroit qui apprend à lire les livres, l’endroit qui prodigue l’éducation, qui permet d’élever l’esprit des enfants et des adolescents, doit apparaître à ces jeunes connards comme la porte ouverte de l’Enfer lui-même, qui les menace à coups de dogmes dénoncés comme mensongers et idéologiques (tels que : la terre a quatre milliards et demi d’années, nous autres humains appartenons à la même famille biologique que les grands singes, les filles et les garçons sont libres et égaux en droit, la lecture rend globalement moins con…). L’Enfer ! Boutons le feu au collège les gars, et à nous le Paradis. Parmi les parties du collège entièrement détruites : le CDI, capitale du livre.

(Connards.)

Je reviens d’une petite promenade à la Villeneuve. J’aime beaucoup, en général, croiser le temps qui passe avec l’endroit qui reste, et déambuler dans les endroits que j’ai autrefois fréquentés (en l’occurrence, mes souvenirs personnels du collège Lucie-Aubrac ne sont pas précisément bons, peu importe, j’y suis passé en 2010 et ça sentait déjà le roussi, lire ici pour voir à quoi ressemblait le collège intact), mais aujourd’hui, bien sûr, c’est spécial. Je marche lentement tout autour du collège en ruine, gigantesque carcasse morte dont les os dépassent ici et là de l’épiderme éventré. Il fait très beau, très chaud, et l’air sent encore le cramé. Des feuilles de papier flottent, accrochées aux grilles de l’établissement, avec des messages manuscrits : « Les actes ont des conséquences » ; « Pourquoi le nôtre ? » Je discute avec quelques autres passants, arrêtés, stupéfaits devant la façade aux tôles tordues et décolorées, venus comme moi en croire leurs yeux accablés. Une travailleuse sociale a besoin de parler, pas de problème, j’ai besoin d’écouter, on attaque le vif du sujet sans même se souhaiter le bonjour, de but en blanc elle me dit : « Je prends en charge une partie des collégiens, je les emmène dans d’autres collèges, dans un lycée, ou bien on attend et je les console. Regardez cette fille, celle qui pleure, elle est en 6e, elle l’aimait son collège. Je fais de mon mieux mais je suis fatiguée. C’est trop, là, c’est trop. Faudrait que je change de métier. » Elle dit ça, j’espère qu’elle ne le fera pas. Peut-être qu’elle l’espère aussi. On a besoin d’elle. Courage à tous. Tenez bon. Tenons bon.

(Voir aussi, si l’on n’est pas trop écoeuré, le reportage photo de Frédéric Zenou.)

Que faire, une fois la sidération passée ? Que faire de nos envies, de nos besoins, de mettre la main à la pâte, de nous investir personnellement, de nous sentir utiles et pas démissionnaires résignés ? Faut-il aller parler, faut-il rencontrer les collégiens ? Leur expliquer que Le Livre est bon ? Leur lire et relire le poème d’Hugo, À qui la faute ? Leur raconter la triste histoire d’Erostrate ? J’en ai, de la bonne volonté, servez-vous. Même si je suis un peu douché par ma triste expérience avec le gadget inopérant de Najat Vallaud-Belkacem, la fumeuse Réserve Citoyenne. Et pendant ce temps, un rouleau compresseur rentre à l’Assemblée Nationale.

Post-scriptum. Dans la nouvelle qu’il a consacrée à Erostrate, Sartre suggère ironiquement que celui-ci à parfaitement réussi son coup et accompli sa destinée, puisque son nom est désormais célèbre, preuve en est que Sartre nous en parle et que je vous en parle, tandis que plus personne ne connait le nom de l’architecte du temple d’Artémis à Ephèse. Prime aux pyromanes, amnésie pour les bâtisseurs ? Voilà déjà une chose à faire facile et nécessaire, lutter contre l’oubli. L’architecte du collège Lucie-Aubrac de la Villeneuve, dit « la soucoupe volante », construit de 1992 à 1995 et détruit en deux heures, se nomme Jean Lovera.

La poignée triangulaire

06/06/2017 un commentaire

Me voici à nouveau assis à mon bureau, embusqué au premier étage de cette médiathèque que j’ai quittée il y a un an. Ma directrice (n’est-elle pas mon ex-directrice ?) dans son pull rouge glisse la tête par la porte et me rappelle sèchement, sans me regarder, qu’aujourd’hui est le jour de ma circoncision. Je me lève et descends au rez-de-chaussée, où je constate que la cérémonie se prépare du côté du canapé, sous la verrière. Il n’y a là, en file indienne et torse nu comme pour une visite médicale, que des petits garçons et des adolescents, je suis le seul adulte. J’essaye de me rappeler la raison administrative, quelque réforme ou décret ou  changement de statut, pour laquelle ma circoncision est soudainement devenue obligatoire, mais je n’y arrive pas. Je me demande s’il y avait des juifs dans mon arbre généalogique, j’énumère dans ma tête mon ascendance connue, rien à faire, je ne me rappelle plus. Arrive le circonciseur : il a une allure de baroudeur, une veste en cuir, une barbe mal rasée, une grande valise à la main, et la tête de l’acteur Willem Dafoe. Il néglige la file d’enfants et me salue. Il essaye de me mettre à l’aise, me dit : « Détends-toi. Regarde, il y a un piano derrière toi, profite, joue un peu… » J’essaye de pianoter, mais c’est laborieux, j’ai du mal, les notes s’enchaînent poussivement, je reprends chaque phrase et chaque accord, pendant que Willem Dafoe me fait la conversation. Il évoque, lyrique, la Russie, la steppe et la vodka, ses voyages, je vois bien qu’il ne parle que pour faire diversion car il n’écoute pas un mot de ce que je lui dis en retour. Enfin, il frappe un grand coup entre ses mains et dit : « Bon, faut y aller ! » Il se lève et ouvre sa grande valise dans laquelle se trouve une batterie de couteaux de toutes tailles.

J’ai tourné de l’oeil, ou bien ai-je été anesthésié. Lorsque je me réveille, je suis à nouveau assis à mon bureau, seul. Je porte autour de la taille une sorte de pagne, ou de couche pour adulte. J’ose à peine regarder le résultat de l’opération. Je me décide à empoigner et arracher la couche : ouf, tout est normal, mon bermuda est toujours là. Je jette un oeil dans les couloirs… Personne. Je m’enfuis sans demander mon reste.

Mes pas me portent dans une sorte de village de vacances, désert, peut-être désaffecté. Le ciel est bouché, nuageux, le vent souffle et la nuit tombe. Je marche dans des rues bordées de palmiers, entre les façades décrépites de bungalows fermés et de boutiques aux enseignes éteintes. Ça me revient, je sais ce que je fais ici : j’ai rendez-vous avec mon frère, il m’a promis de faire de l’escalade avec moi. J’espère qu’il aura apporté son équipement, je n’ai qu’un vieux baudrier élimé, dont la sécurité n’est pas garantie. Il me reste à trouver l’emplacement du mur d’escalade du village de vacances, c’est sûrement là que mon frère m’attend. Je pénètre dans un bâtiment qui, de l’extérieur, avec ses grandes baies vitrées laissant deviner des rideaux en plastique gris, ressemblait à piscine. Toutefois, une fois à l’intérieur je ne vois aucun bassin. Je marche sur le carrelage.

Je suis seul dans la pénombre, et je m’immobilise brusquement quand me parvient un bourdonnement de moteur : mon entrée a déclenché un mécanisme automatique, j’entends des poulies et des engrenages. Au-dessus de ma tête, une rampe à roulement à billes fait défiler à intervalle régulier des poignées triangulaires, dont la procession m’évoque une usine de dépeçage des poulets, sans doute ai-je déjà vu cette image dans un film ou bien ailleurs. Je comprends : je me trouve au point de départ d’un circuit acrobatique, une attraction du village de vacances, une version sportive et ludique de l’usine de dépeçage de poulets. Il est probable que le mur d’escalade où m’attend mon frère est l’une des étapes suivante de ce circuit pour vacanciers, je devine donc ce qu’il me reste à faire : jouer le jeu, saisir le premier agrès du parcours, la poignée triangulaire. Je guette le moment où la prochaine poignée triangulaire sera exactement à la verticale de ma tête… Alors, je plie les genoux… Et je bondis, de toute la détente dont je suis capable.

Dès l’instant où j’enserre la poignée triangulaire dans ma main droite, son trajet cesse d’être horizontal pour devenir ascendant. La rampe a changé d’aiguillage. Je m’élève, suspendu par le bras à la poignée triangulaire. L’ascension dure, et dure encore. Je ne soupçonnais pas que la piscine ait un plafond si haut. J’oscille un peu. C’est à peine si je distingue encore le carrelage sous mes pieds. Je ne vois d’ailleurs toujours pas de bassin. Et si je regarde vers le haut, je ne discerne même rien du tout. Je continue de monter, dans le bruit monotone des engrenages et des poulies. Je commence à tétaniser. Je ne suis pas encore inquiet, pas vraiment. Les concepteurs de cette attraction pour village de vacances respectent forcément les normes de sécurité en vigueur. Ce n’est qu’un jeu, n’est-ce pas. Pourtant mon bras durcit et tremble. Je serre plus fort la poignée triangulaire. Je suis désormais si haut qu’autour de moi le noir est complet, et je monte encore. Sous mes pieds le carrelage n’est qu’une vague lueur bleue. Les phalanges de ma main droite me font mal. Mon bras, mon épaule, mes côtes aussi. Si c’était pour lâcher j’aurais lâché plus tôt, lorsqu’il était temps, lorsque j’étais près du sol, à présent c’est trop tard, je n’ai plus le choix et le trajet finira forcément, tôt ou tard, je dois tenir, j’agrippe encore plus fort. Si fort que je ne sens plus rien. Je ne sens plus mes doigts. Si ça se trouve j’ai déjà lâché.

Je me réveille. Des fourmis tout le long du bras. J’écrasais ma main.

Le Fond du tiroir de l’inconnu

07/05/2017 3 commentaires

Dimanche 7 mai 2017, 7h du matin.

Journée morose et électorale. Il pleut et je suis en train de lire l’ultime roman de Marcel Aymé, Les Tiroirs de l’inconnu (1960). Ce soir je ne l’aurai pas terminé. Suspense. Objet littéraire fort curieux, décousu, mélangé, suite continue de ruptures, digressions et chausse-trappes. L’enjeu romanesque qui semble central (identifier un inconnu qui a rédigé un témoignage sordide dans les tiroirs d’un classeur, dans le bureau d’une entreprise) se disperse en permanence, jusqu’à ce qu’au deux tiers du livre le narrateur lui-même s’en détourne :

J’ai essayé de réfléchir à la disparition de Léopold Soufflard et à sa soeur dont le prénom de Floriane méritait de retenir l’attention, mais je me suis rendu compte que le mystère du jeune inconnu m’intéressait de moins en moins.

À sa sortie les critiques n’ont pas trop su quoi en penser. Certains ont tenté de le rattacher à quelques contemporains, Blondin, Sagan… Mais l’annotateur de l’édition entre mes mains (Pléiade) ose une comparaison inédite, avec Robbe-Grillet. Audacieux, puisque le Nouveau Roman était alors l’avant-garde pointue, et Aymé un traditionnel, un grand-public, voire un conservateur, un écrivain du passé, suspect de réaction.
Pourtant l’éditeur est convaincant quand il décrit Les Tiroirs de l’inconnu comme un « nouveau roman », faux roman de quête, faux roman policier, faux roman à « personnages » et à « intrigues », vrai roman de perplexité et de situation et de traces décapées de toute signification, tel que prescrit par A.R.-G. dans Pour un nouveau roman trois ans plus tard (1963) :

Que ce soit d’abord par leur présence que les objets et les gestes s’imposent, et que cette présence continue ensuite à dominer, par-dessus toute théorie explicative qui tenterait de les enfermer dans un quelconque système de référence, sentimental, sociologique, freudien, métaphysique ou autre. Dans les constructions romanesques futures, gestes et objets seront à avant d’être quelque chose, et ils seront encore là après, durs, inaltérables, présents pour toujours.

Etonnant, non ?
En dépit de cette modernité formelle, on retrouve dans Les Tiroirs de l’inconnu  un terrain politique connu, puisque saute aux yeux l’anarchisme ironique et désabusé de Marcel Aymé, le même que dans Uranus ou Le Confort intellectuel. Voici comment s’exprime Lormier, le patron du narrateur :

– Vous étiez né pour vivre dans la peau d’un garçon pauvre et honnête. Il est choquant de vous voir gagner cent vingt trois mille francs, et réflexion faite je vous ramène à cent dix-neuf. Cette diminution me fait du bien. Elle témoigne que je n’ai rien perdu de cette méchanceté utile à la classe possédante… Mais non, je me flatte. La vérité est que je suis pourri comme tous les autres patrons. Je me serais bien défendu, mais la gangrène socialiste est partout, dans l’air qu’on respire, dans le sens incertain et changeant des moindres paroles qu’on prononce. C’est ainsi qu’il m’arrive d’admettre que tous les hommes ont droit au travail, à la vie. Bien mieux, je me surprends parfois à être bon avec un employé. Voilà pourquoi nous sommes condamnés à disparaître. Le danger n’est pas que la Russie prenne pied chez les Bougnoules. Le danger mortel est cette faiblesse mortelle qui nous a amenés à considérer les classes laborieuses comme une catégorie de l’humanité. Tant pis. Vous êtes peut-être pour l’Algérie libre ?
– Oui, monsieur le président.
– Je vous ramène à cent dix-sept mille.

Propos que le narrateur commente bien plus tard, après quelques chapitres sans aucun lien :

Lormier me retenait souvent à son bureau après les heures de travail pour m’entretenir d’un projet, d’une éventualité qu’il redoutait ou même pour me livrer les réflexions que lui inspirait l’époque. Il ne m’aimait pas et il était assez fin pour sentir que je ne l’aimais pas non plus. (…) Lorsqu’il voulait connaître mon opinion, je me gardais bien de lui dire toute ma pensée, mais j’étais forcément amené à la formuler en moi-même. (…) Dans ces moments d’abandon, avec sa franchise brutale qui n’allait pas sans intention agressive à mon égard, Lormier était une sorte de miroir qui réfléchissait avec un grossissement considérable certaines façons d’être de ses pareils. C’est en l’écoutant qu’une fois pour toutes j’ai compris que les gens riches, les meilleurs, les plus bienveillants, les plus sincèrement chrétiens, sont intimement convaincus qu’ils appartiennent à une espèce à ce point différente de la mienne, qu’il n’existe pas, dans leur esprit, de commune mesure entre elles. C’est comme si la possession de l’argent suffisait à les persuader qu’ils ont du sang bleu. Du même coup, j’ai peut-être compris pourquoi je n’étais pas communiste. Je reconnaissais dans ce sentiment profond de supériorité bourgeoise celui du militant communiste à l’égard du non-initié qu’il regarde souvent de haut avec la forfanterie d’un gaillard qui a compris. De même que le bourgeois riche d’argent et d’honneur, l’homme enrichi de certitudes marxistes ne se reconnaît plus dans l’homme tout court. »

Je lis et je recopie, depuis deux bonnes heures, le jour est levé à présent. Je me suis réveillé dès 4h du matin parce que je devais aller récupérer ma fille à 4h45 devant son lycée : elle est partie à Paris voir un spectacle avec son groupe de théâtre, Une chambre en Inde par le Théâtre du Soleil, à la Cartoucherie, Vincennes. Ils sont partis en car, samedi à l’aube, sont revenus cette nuit. Je me suis fait flasher sur la rocade déserte, je roulais à 120 au lieu de 90. Ma fille me racontait dans la voiture le message que Mnouchkine leur passait avant ou après la pièce : « Le Théâtre du Soleil ne s’abstient pas, le Théâtre du Soleil vote Macron ».

Ma fille est montée se coucher, rattraper sa nuit et ses courbatures, moi je n’ai pas sommeil, je lis Marcel Aymé. Il est 7h, encore une petite heure à tenir : j’attends l’ouverture du bureau de vote de mon village, à 8h, je voterai puis j’irai me coucher.

Dimanche 7 mai 2017, 20h.

C’est fait. Le type pour qui j’ai voté il y a douze heures, à l’autre bout de la journée est président. Ce type malcommode à décrypter, ce type que François Hollande et Manuel Valls ont amoureusement encouragé à dépouiller « la gauche », qui de fait les a tous enterrés et qui ratisse encore. Ce type qui se pose comme l’homme nouveau, le providentiel sang neuf dans le sillon, le plus jeune chef d’État français depuis Napoléon, je viens d’entendre une groupie à la radio énoncer cela. Sa victoire serait « inédite », « radicale », inattendu coup-de-tonnerre, vent frais vent du matin et changement d’ère et quoi encore.

Pourtant son élection, à tête reposée, est tout sauf une révolution. Elle apporte seulement la garantie que rien ne va changer. Et ce soir c’est suffisant, on est tous vachement soulagés, on se félicite de l’immobilisme parce que l’alternative était l’extrême-droite, et son lot de répression, d’intolérance, de muselage de la République. Ainsi nous sommes passés du syndrome de Prométhée à celui de Noé : aucun espoir de progrès, juste le souci de sauver ce qui peut l’être, voilà le visage du triomphe de Macron.

Qu’est le macronisme ? (mon correcteur orthographique insiste pour lui substituer le marcionisme, courant de pensée théologique dans l’Église primitive et croyance dualiste issue du gnosticisme suivant laquelle l’évangile du Christ est un évangile de Pur Amour, l’indice est maigre.) Le macronisme est non seulement un conservatisme, il est aussi identifiable comme l’énième acte d’une catastrophe planétaire en cours depuis 40 ans, dont le film La stratégie du choc de Naomi Klein fonctionne désormais comme un résumé des épisodes précédents. Ce feuilleton, c’est le hold-up opéré sur la Démocratie par les grandes entreprises et la finance. L’abdication programmée de la politique face aux marchés. Macron le bogosse dynamique est simplement la réincarnation glamour de Thatcher, Reagan, Friedman, les Chicago Boys etc., Trump le self-made-porc compris.

Macron est la version archi-connectée de la pilule « TINA » (There Is No Alternative), le visage fringant de la pensée unique néo-libérale droite dans ses bottes. La façon dont il a tardivement et laborieusement bricolé son programme révèle qu’un programme n’a plus d’importance. La politique n’a plus d’importance, la droite la gauche n’ont plus d’importance, l’Etat et les services publics n’ont plus d’importance… La seule chose importante est la liberté de circulation des capitaux, la liberté d’entreprendre ou à défaut de spéculer, la liberté pour les transnationales de transnationaliser. Quand la liberté supplante l’égalité, la droite évince la gauche. À ceci près Macron n’est ni-gauche-ni-droite (oh ben non surtout pas, gauche droite tout ça c’est de « l’idéologie » c’est caca c’est ringard).

Les entreprises aux chiffres d’affaire supérieurs à tant de PIB nationaux sont de plus en plus nombreuses ? Puisqu’on vous dit que c’est cela exactement la démocratie vraie, le sens de l’Histoire depuis la République de Platon, l’accomplissement d’un destin, d’ailleurs n’oubliez pas, c’est ça ou le fascisme.

On va se fader le bonhomme cinq ans, et le piège c’est qu’on a ce qu’on mérite, on a voté pour lui. Voilà où mène de croire que la démocratie consiste uniquement à voter. C’est long, cinq ans. On lira des livres et on tiendra le coup.

Torquemada 2000

24/04/2017 Aucun commentaire

Les Présidentielles et puis quoi encore, la catastrophe est en cours sans moi, le prochain enfariné crève l’écran, énième victoire des Chicago boys et des éléments de langage, triomphe du petit-parler.

Fi du petit-parler ! Pouah ! Place au grand-parler, littérature s’il vous plaît, des histoires, l’Histoire. L’Histoire se répète dit-on, d’abord comme tragédie, ensuite comme farce.

Puisque dans les deux cas le monde est une scène, on peut se prémunir en lisant le livret. Quitte à lire du théâtre, autant le faire en grand, c’est pourquoi aujourd’hui je lis Victor Hugo : son train d’alexandrin nous est baume aux oreilles et nous cajole l’âme ainsi qu’une berceuse, cht cht cht tout va bien, ne crains point mon enfant, tu sais en t’endormant que la Langue Française veille sur ton sommeil, elle inspire, elle expire, elle était là hier et sera là demain.

En nos temps de moyen-âge ultramoderne et d’intégrisme planétaire, que lire pour extraire quelque éclaircissement sur la folie religieuse ? Torquemada, bien sûr, pièce écrite par Hugo en 1869, publiée 13 ans plus tard, jamais jouée du vivant de l’auteur. Je m’y plonge et vous raconte.

Le véritable Torquemada (1420-1498) est un personnage fascinant. Monstre romantique, romanesque, pour tout dire hugolien, il partage sans doute plusieurs traits de caractère avec son contemporain fictif l’archidiacre de Notre-Dame, Claude Frollo (1446-1482) : la sévérité de l’érudit, l’ascétisme de l’intellectuel, la brutalité de l’idéaliste, la haine de soi du dévot, la paranoïa du fanatique, le tourment de l’assassin.

Quant à l’œuvre qu’il lègue au peuple de la terre (oui bon les alexandrins ça commence à bien faire), en gros Torquemada est à l’Inquisition Espagnole ce que J. Edgar Hoover est au FBI, sigle qui, remarquons-le en passant, signifie à quelque chose près Federal Bureau of Inquisition. Sous son magistère 100 000 enquêtes furent instruites, quelques dizaines de milliers d’emprisonnement ou de tortures, traditionnelles ou ingénieuses, furent perpétrés, au bas mot 2000 condamnations au bûcher furent exécutées, et peut-être 200 000 personnes fuirent leur pays – le drame des migrants n’étant pas une invention médiatique de la semaine dernière.

Intégriste avant l’heure (comme pour les braves il n’est point d’heure qui vaille), Torquemada se révèle, ainsi que d’autres éminences ibériques de l’époque, Thérèse d’Avila ou Jean de la Croix, un chrétien d’autant plus zélé qu’il appartient à une famille de convertis, ces populations nommées en Espagne « nouveaux chrétiens », juifs (marranes) ou musulmans (morisques) à la génération précédente. Torquemada fit la guerre aux musulmans, persécuta les juifs, tourmenta les chrétiens qui ne l’étaient pas suffisamment, dont plusieurs papes et quelques rois.

Hugo ne fait pas de son histoire une tragédie, mais un drame où, surprise, Torquemada n’a pas le plus mauvais rôle. Pourrait s’appliquer à lui cet extrait des Misérables (tome 1, livre 8, chapitre 3) :

Javert, effroyable, n’avait rien d’ignoble. La probité, la sincérité, la candeur, la conviction, l’idée du devoir, sont des choses qui, en se trompant, peuvent devenir hideuses, mais qui, même hideuses, restent grandes ; leur majesté, propre à la conscience humaine, persiste dans l’horreur. Ce sont des vertus qui ont un vice, l’erreur. L’impitoyable joie honnête d’un fanatique en pleine atrocité conserve on ne sait quel rayonnement lugubrement vénérable.

Hugo a de l’empathie pour l’exalté. Le premier monologue de Torquemada déroule sur près de 150 vers sa louche obsession pour la pureté, qui passe par la flamme du bûcher (étymologie : ), qui détruit les corps pour sauver les âmes :

L’enfer d’une heure annule un bûcher éternel.
Le péché brûle avec le vil haillon charnel,
Et l’âme sort, splendide et pure, de la flamme,
Car l’eau lave le corps, mais le feu lave l’âme.
Le corps est fange, et l’âme est lumière; et le feu
Qui suit le char céleste et se tord sur l’essieu,
Seul blanchit l’âme, étant de même espèce qu’elle.
Je te sacrifierai le corps, âme immortelle !

Et la tirade, démente, s’achève littéralement sur l’enseignement primordial du Christ, à savoir l’amour du genre humain :

Je sèmerai les feux, les brandons, les clartés,
Les braises, et partout, au-dessus des cités,
Je ferai flamboyer l’autodafé suprême,
Joyeux, vivant, céleste ! – O genre humain, je t’aime !

Totalement maboul… Bien sûr,  ce que je suis venu chercher ici, ce sont des anachronismes. En quoi Torquemada, qui se radicalise, qui dévoie textes et doctrines, peut-il me renseigner sur les djihadistes de 2017 ? Leur passion commune est la mort. À l’évêque qui le menace et l’avertit, qui l’enjoint de ne pas aller trop loin,

Mourir, c’est horrible.

Torquemada rétorque seulement :

C’est beau.

Car la mort pour ce fou est pureté suprême.

Torquemada était, donc, un dingue sincère, un idéaliste. Je veux bien croire qu’il y en a, parmi les djihadistes égorgeurs. Dans un second temps seulement intervient la politique, c’est-à-dire l’instrumentalisation. Moins que le portrait d’un monstre pour galerie des horreurs, la pièce d’Hugo est un drame du pouvoir, un drame politique. Là entrent en scène les rouages de l’Eglise, les évêques, le pape Sixte IV (dépeint comme un débauché impie : Et le monde est pour moi le fruit à dévorer/ Mort je veux t’oublier ! Dieu je veux t’ignorer ! clame-t-il à la toute fin de la première partie) et surtout les Grands d’Espagne, avec en tête le mauvais rôle de réserve : Ferdinand le Catholique (sic), roi de Castille, d’Aragon, de Naples, de Navarre, etc., dont Hugo fait un affreux autocrate manipulateur, cynique, brutal, et athée (sic), qui saisit dans Torquemada l’illuminé, et dans son Tribunal du Saint-Office de l’Inquisition, une bonne opportunité d’asseoir sa domination. En outre Ferdinand lorgne sur un curieux Trône de fer, attribut et siège de la souveraineté où sont agglomérées et fondues d’anciennes épées, ce qui ne peut que rappeler au lecteur d’aujourd’hui une icône contemporaine.

Autrefois comme aujourd’hui, l’instrumentalisation de la religion consiste à blinder le pouvoir temporel (celui du roi) en le plaçant sous l’autorité de la religion, opération magique, qui rend ce pouvoir incontestable (ou alors blasphème bûcher fatwa). Car on peut toujours contredire un souverain (même si c’est risqué), puisqu’il est là, mais comment contredire Dieu ? Entre Torquemada le fou de Dieu et Ferdinand despote sans Dieu, lequel réussira à manipuler l’autre avant la fin de la pièce ?

Et aujourd’hui, alors ?

La bière c’est comme si c’était mon frère

04/04/2017 Aucun commentaire

Lire des livres ou boire des bières, il faut choisir.

Ou pas.

Baudelaire d’ailleurs le disait approximativement, « Pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise », son combo à lui c’était vin + poésie, mais bière + livre ça marche aussi.

Cette semaine deux événements simultanés se tiennent dans la bonne ville de Grenoble. Deux « fêtes » pour tout dire, deux « événements participatifs porteurs d’un projet convivial et d’une dimension forte sur la relation partenariale avec les associations » tels que les affectionne la Mairie, deux rituels communautaires cosmogoniques quasiment.

D’un côté la fête du livre, de l’autre la fête de la bière.

Devinette sociologique niveau débutant : laquelle des deux se tient dans un stade, laquelle se tient dans un musée de peinture ?

L’important n’est-ce pas est qu’il y ait fête, partout-partout et à la portée de tous les habitus, Festivus Festivus ! Comme trépignait Philippe Murray. Phêtons, phêtons, avec phrénésie avant les élections.

Moi qui aime passionnément les livres mais qui ne crache pas dans mon bock ni dans celui du voisin, un pied dans chaque clan je donnerai de ma personne ici et là.

1) En compagnie de mon bon camarade Hervé « pré#carré » Bougel, je tiendrai un demi-stand « Le Fond du tiroir », certainement pour la toute dernière fois, au Printemps du livre de Grenoble, Musée de Grenoble, 5 place de Lavalette. Je serai présent pour vendre à la criée mes produits frais vendredi 7 avril de 13h à 18h30, samedi 8 de 10h à 18h30, dimanche 9 de 10h à 16h30.

2) Je ferai monter la pression à la fête de la bière avec mon trombone et mon groupe, les Mother Funkers (version big) au Palais des sports pour le Grenoble Bière Festival, vendredi 7 à 20h.

3) Encore une fête ? une petite ? une dernière ? Allez, bonus pour la route. Figurez-vous qu’en ce moment même bat aussi son plein le festival de jazz de Voiron (magnifique affiche afro-turquoise, coucou Valérie). Dans ce cadre-ci je me produirai avec les Mother Funkers (version little) à la ferme « la poule aux fruits d’or » (ce serait pas un peu transgénique sur les bords tout ça ?) de Saint-Etienne-de-Crossey dimanche 9 avril à 17h.

Ci-dessous un portrait pris sur le vif du stand, Printemps du Livre de Grenoble, samedi 8 avril 2017. Photo (c) Jean-Luc Joseph.

 

Engagez-vous, rengagez-vous

14/03/2017 Aucun commentaire

Parmi les ratages de ce quinquennat à l’agonie, qui aura une pensée, le moindre regret, la plus fugace condoléance, pour la Réserve citoyenne de l’Éducation nationale ? Qui en composera l’élégie ? Allez, je me dévoue.

Au lendemain des attentats de janvier 2015, nous étions tous ravagés par la tristesse, l’angoisse, le deuil, une gifle avait imprimé l’heure est grave sur nos joues. Une fois ébroués, et ayant analysé à grands traits la crise éducative, mentale, sociale, morale, politique, économique, démocratique, économique, culturelle, spirituelle, j’en passe, dont les sinistres jours d’attentats ne constituaient que la vitrine, nous nous requinquions en cherchant à faire quelque chose. Où s’engager, et dans quoi ? La responsabilité individuelle, ainsi qu’une vague culpabilité, étaient de mise, la République était en danger comme on disait en 1793. Qu’avions nous jusqu’alors fait, ou manqué de faire, pour que ce pays en soit arrivé là ? Mais que pouvions nous faire aujourd’hui, chacun colibri à petit bec, pour accomplir notre part, jouer notre rôle, sauver ce qu’on pourrait ?

Or justement à point nommé Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, annonça la création de la Réserve citoyenne de l’Éducation nationale, dispositif dont, je cite, « l’objectif est d’organiser, promouvoir, réguler, valoriser l’engagement citoyen des forces vives de la société civile, personnes physiques ou morales, aux côtés des enseignants et des équipes éducatives, pour la transmission des valeurs de la République, dans le système éducatif français ».

En gros, si vous vous sentiez des convictions, de l’expérience, du bagout, du civisme, éventuellement du talent, les portes des établissements scolaires vous étaient abracadabra ouvertes pour vous inviter à partager avec la jeunesse vos vues sur la démocratie, la citoyenneté, la laïcité, la tolérance, la paix, et puis les trois mots, là, liberté égalité machin. Désenclavons cette société de l’entre-soi qui crève et commençons par l’école, okay, super, parlons parlons parlons, c’est d’abord ça la démocratie. En plus, une vidéo dessin animé toute mignonne et pédagogique présentait le bazar et donnait envie de se lancer.

Je me suis dit, c’est ça, pile ça, ce dont j’ai besoin, je me le suis dit comme un égoïste (car c’est toujours l’ambiguïté de l’engagement : peut-être en ai-je davantage besoin que celui auprès duquel je m’engage, mais c’est même pas sûr et on s’en fout complètement quand il est temps de faire). Après tout, régulièrement (comme ici par exemple) je rencontrais grâce à mes livres des ados et des enfants et je leur causais bien volontiers de politique, la politique commence quand on est ensemble dans une pièce et qu’on discute, je les faisais écrire parce que moi c’est en écrivant que je réfléchis, j’étais prêt à partager la méthode, j’aimais le faire, je savais le faire, et je ne voyais aucun inconvénient à exercer en rab, à l’oeil, c’était le moment ou jamais.

Je me suis donc rué sur le site dédié, je me suis plié aux formalités administratives, j’ai rempli mon profil, j’ai signé la charte tout comme il faut, je devenais réserviste dis donc, et dès lors j’ai attendu qu’on m’appelle.

On ne m’a jamais appelé.

Oh, je ne suis pas le seul. En fait, si peu ont été appelés que le dispositif se révéla pour ce qu’il était, une inopérante usine à gaz, et sombra dans l’oubli dès l’attentat suivant. La crise éducative, mentale, etc., se poursuivait sans colibris et avec un peu plus de cynisme, un peu plus de désillusion. Passons.

Sauf que soudain, hier, je reçois ça.

Pour son septième rendez-vous annuel, le colloque Défense du trinôme académique (Éducation Nationale, l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale et le ministère de la Défense), placé sous l’autorité de madame le Recteur, ouvre cette année la réflexion sur « Les Français et leur armée au XXIe siècle. De la conscription à l’esprit de défense, la société française et son armée : liens, attentes, représentations » .

La journée sera consacrée à l’étude des liens entre la société française et son armée par trois entrées : la symbolique qui réunit les Français à leur armée : l’armée comme vecteur d’intégration dans la société en considérant les mutations induites en terme de recrutement par l’évolution structurelle et fonctionnelle de l’armée ; les espaces et les territoires d’un rapport quotidien de la société à son régiment, à son armée. Chacun des axes sera étudié sous le double regard de la société et de l’armée.
A la demande de madame Reveyaz, inspectrice d’académie-inspectrice pédagogique régionale d’histoire-géographie, chargée de mission éducation-défense, déléguée de madame le Recteur au trinôme académique, la journée est ouverte aux réservistes citoyens de l’éducation nationale sous condition d’inscription.
Vous voudrez bien trouver ci-après le lien d’accès à l’espace internet dédiée à l’éducation-défense où vous pourrez télécharger le programme du colloque qui se déroulera le mardi 21 mars 2017 de 9h à 17h à l’amphithéâtre Boucherie de l’UFR de médecine de l’Université Grenoble Alpes (le plan d’accès au site est disponible).
Afin de vous accueillir dans les meilleures conditions, je vous demande de confirmer votre présence par mél à ce.education-defense-trinome@ac-grenoble.fr, avant le vendredi 17 mars 2017, en précisant vos nom, prénom et commune de domicile et votre qualité de réserviste citoyen de l’éducation nationale.
Je vous remercie par avance de l’attention accordée à cette invitation.

Mon sang ne fait qu’un tour. Je réponds ça.

Bonjour
« La réserve citoyenne » me désespère. Voici des mois, des années, des siècles, je me suis spontanément inscrit à ce dispositif, croyant voir en lui l’idée juste dont nous avions tous besoin. J’étais alors impatient d’agir, pressé d’en découdre, anxieux d’être utile, fébrile à la perspective d’aller à la rencontre des jeunes, leur « causer du pays », leur raconter des histoires, bref établir le contact, inventer des liens, questionner et répondre. Déployer mon énergie pour la confronter à la leur. Poser un petit sparadrap, au moins un à la fois, sur les plaies de la société, de l’école, de la jeunesse, de la laïcité.
Des mois, des années, des siècles plus tard, les seules sollicitations que j’ai jamais reçues de « la réserve citoyenne » sont vos invitations à des colloques. Or voilà que le dernier en date de ces colloques m’incite à envisager, je vous cite, « l’armée comme vecteur d’intégration ». Voilà qui ne me dit rien qui vaille. Ne reste donc plus aucun espoir, hormis la guerre qui vient, et aucune autre méthode envisagée pour « confronter les énergies » ? À l’horizon une bonne et nécessaire purge, comme il y a cent ans, mobilisation générale et fleur au fusil ? C’est pour moi la goutte d’eau. Le mot « réserve », fût-elle citoyenne, prend soudain une autre odeur. Et j’avoue que j’ai bien ri, quoique jaune, en lisant que votre colloque sur l’armée salutaire intégratrice se tiendrait dans l’amphithéâtre « Boucherie » (vous commîtes un plaisant lapsus, le véritable nom de cet amphi étant Boucherle, en hommage à feu le doyen de la faculté de pharmacie).
J’exigerais volontiers que mon nom et mes coordonnées, mon profil, soient au plus tôt supprimées du dispositif « réserve citoyenne », mais personne ne verrait la différence, ni moi non plus, on ne démissionne pas de quelque chose qui existe si peu.
Bien cordialement,
Fabrice Vigne

Je n’ai pas reçu de réponse.

Pour un témoignage similaire au mien, lire l’interview de Karine Miermont parue dans Libé. C’était il y a presque un an, j’ai mis plus de temps qu’elle à comprendre le gâchis, je ne suis pas très vif.

Son journal

08/03/2017 Aucun commentaire

Pierre Louÿs a surtout des défauts. Décadent fin de siècle puis mondain nouveau siècle, affabulateur dandy, collectionneur maniaque, anti-dreyfusard, fétichiste, maniéré, symboliste, drogué, en outre convaincu que Molière n’a jamais existé et que, comme le dit une blague au sujet d’Homère, en réalité toutes ses œuvres ont été écrites par un autre écrivain qui s’appelait aussi Molière.

Mais Pierre Louÿs a une qualité, et tant pis s’il n’en a qu’une puisqu’elle est phénoménale : il écrit. Il écrit magnifiquement, il écrit tel que ça coule et chante, tel que ça t’élève et te palpite, ça te force la vie et ça se retient par cœur malgré soi comme une chanson, la musique en sort toute seule et naturellement (écoutons ce que Debussy en fit), sa lyre directement reliée à tes nerfs, tiens, si tu ne me crois pas prends-toi ça dans l’oreille, c’est cadeau :

Enlaçons-nous. Le vent vertigineux des jours
Arrache la corolle avant la feuille morte.
Le vent qui tourne autour de la vie et l’emporte
Sans vaincre nos désirs peut rompre nos amours.

Nous mourrons lentement. Je meurs dès aujourd’hui.
Mon regard éperdu va perdre sa lumière,
Ma voix d’enfant, ma voix pâlira la première,
Mon rire, mon sourire et l’amour avec lui.

Dis ! quel amour futur, simple frère du nôtre,
Goûtera la fraîcheur de tout ce qui nous plut ?
Qui sentira brûlants, quand nous ne serons plus,
Les vers qu’entre nos bras nous fîmes l’un pour l’autre ?

Périr ! Et le savoir ! N’attendre que l’effroi !
Regarde s’étoiler mes jeunes doigts funèbres.
Je touche en me haussant les ailes des ténèbres.
par quel matin d’hiver crierai-je que j’ai froid ?

Aurore qui grandit, crépuscule qui tombe,
Sur mon être au linceul, déjà presque enterré,
Les orgues rugiront du ciel : Dies Irae !
Et les fleurs de mon lit me suivront sur la tombe.

Non ! Pas encor ! Ce soir nous exalte en sursaut !
Ferme sur toute moi, sur moi, ton bras qui tremble !
Nos deux corps, nos deux coeurs, nos deux bouches ensemble !
Ah ! je vis !… Tout est chaud ! Tout est chaud ! Tout est chaud !

Pervigilium mortis, II

J’ai fait l’éloge de Louÿs ici ou , et comme auprès de mes écrivains les plus chéris, souvent je reviens vers lui, je le lis dans le désordre mais avec minutie, jusqu’à épuisement. En outre Louÿs est un obsédé sexuel de premier ordre, et dans son cas l’expression écrivain de chevet vous prend une drôle d’odeur et des allures de sex toy rangé au fond du tiroir de la table de nuit. Figure-toi que je prépare, avec deux excellents camarades, un happening scénique que je crois inédit, adapté d’un des textes les plus crus et les plus amoureux de Louÿs. J’espère que nous serons suffisamment têtus pour mener ce projet à son terme et que je t’en reparlerai bientôt.

En attendant, je retourne lire Pierre Louÿs. Je lis pour l’heure le premier tome de son journal, très justement intitulé Mon Journal (20 mai 1888-14 mars 1890). Bouleversé par Victor Hugo ou Richard Wagner, échafaudant ses toutes premières tentatives d’écriture, le jeune homme a 16 ans. Il regarde passer les filles et pousser sa moustache, il décrit sa famille (son demi-frère Georges, qui selon toute vraisemblance est son père biologique), ses amis (André Gide est son camarade de classe), ses professeurs, les personnes illustres qu’il rencontre (son portrait de Sarah Bernhardt est vibrant d’amour), il est un peu potache, un peu brouillon, déjà snob mais déjà écrivain.

L’idée lui vient d’adresser son journal intime à lui-même quand il sera « vieux », c’est-à dire quand il aura 35 ans, postulant que la baderne décatie qu’il sera devenue sera son unique lecteur : « Vous serez alors, monsieur, un petit employé de ministère, bien timide, bien fier de votre titre de sous-chef adjoint, de votre ventre respectable, de votre femme assommante et de vos six enfants sur les genoux. Eh bien ! Monsieur, je suis là pour vous rappeler que vous ne connaitrez jamais de plus grands bonheurs que ceux de vos seize ans » . Mais voilà que Louÿs, qui ne jetait rien, relit ce manuscrit à diverses périodes de sa vie, y compris lors de sa vieillesse prophétisée (35 ans), et chaque fois il retouche, truffe les bas de pages de notes pour répliquer à l’ado qu’il était, opposant à une saillie une autre saillie, et une citation à une autre, se moquant tendrement de lui-même et s’invectivant, Pauvre petit puceau ! Salle gosse arrogant, tu n’as encore rien vu, etc.

Au pied d’un poème naïf, romantique et désarmant, où l’ado exprime en octosyllabes ses frustrations sexuelles, l’auteur dix ans plus tard raille : « Il est tout de même extraordinaire que je sois devenu un écrivain après avoir commencé ainsi.  Et pourtant c’est mal de rire de moi-même ; j’étais si sincère, et si heureux, en écrivant cela ! » Ce dialogue entre diverses époques du même homme, qu’on croque d’une seule bouchée comme un mille-feuilles, est magnifique, poignant mais drôle, et surtout profondément original, puisqu’il donne à voir, en relief, que chacun de nous n’est pas un point, mais une ligne.

Le sel de l’histoire est que ce beau petit volume, paru en 1994 dans la collection « L’école des lettres », a été co-édité par l’Ecole des loisirs. Comme si cette institution vénérable, vouée à l’édification de la jeunesse française, avait eu le souci de sensibiliser les tendrons au phrasé du Louÿs juvénile, afin que, quelques années plus tard, ils puissent accéder et jouir aux subtiles délices des pièces du Louÿs mature, telles que cet exquis sonnet :

Le clitoris

Blotti sous la tiédeur des nymphes repliées
Comme un pistil de chair dans un lys douloureux
Le Clitoris, corail vivant, coeur ténébreux,
Frémit au souvenir des bouches oubliées.

Toute la Femme vibre et se concentre en lui
C’est la source du rut sous les doigts de la vierge
C’est le pôle éternel où le désir converge
Le paradis du spasme et le Coeur de la Nuit.

Ce qu’il murmure aux flancs, toutes les chairs l’entendent
À ses moindres frissons les mamelles se tendent
Et ses battements sourds mettent le corps en feu.

Ô Clitoris, rubis mystérieux qui bouges
Luisant comme un bijou sur le torse d’un dieu
Dresse-toi, noir de sang, devant les bouches rouges !
Dresse-toi, noir de sang, devant les bouches rouges !

Ah… (soupir alangui)… Mais oui, belle jeunesse de France, tout ça c’est de l’amour, et de la littérature. Et pendant ce temps j’apprends par la Revue de presse de la Charte des auteurs qu’une fille de 15 ans sur quatre ignore qu’elle a un clitoris…

Siluetas

25/02/2017 Aucun commentaire

Un peu de joie bon Dieu ! Un peu de grâce et de beauté.

Et pour ça voyager, parce que la beauté est de l’autre côté, sûrement. La terre tourne, je tourne sur elle en sens inverse, roule en tchoutchou, toujours eu la passion des trains qui me ballottent, des gares aussi, je voyage toujours en 2017 avec une petite nuance supplémentaire de mélancolie comme si déjà je ne voyageais plus, je voyage autant que les frontières sont ouvertes. Ce jour-là je descends du wagon à Barcelone, et je tombe au beau milieu de ça, point nommé qui me rappelle que les frontières ne sont pas ouvertes pour tout le monde.

Ville extraordinaire Barcelone, inépuisable, j’y suis pour la troisième fois et n’ai encore rien vu. C’est vivre qu’il y faudrait plutôt que tourister. Pour cette fois j’enchaîne deux visites à l’intérieur de deux chefs-d’oeuvres de Gaudi, le Palais Guell et la Casa Batlló, bâtis à dix ans d’intervalle, deux variations sur un même thème. Le thème : un industriel millionnaire et mécène donne à Gaudi un budget illimité et une consigne, « fabrique-moi une maison unique, que je puisse me la péter dans le quartier ». Cent ans plus tard ils se la pètent encore, en couleurs.

Dès la rue on ne sait plus quoi faire de ses yeux, on avance en berlue, on hésite à regarder jusqu’en toit tant il y en a, on commence prudemment par le bas… Mais le trottoir lui-même est beau… Le porche a un grain… Portes, ferronneries, faïences, balcons… Chaque hall plus grand plus haut plus baroque que le précédent… Et les escaliers, oh la la les escaliers, ils bougent tout seul, on grimpe malgré soi, jusqu’où nous mènent, suspense… Je traverse vertical, étage après étage, ces deux rêves d’artiste qui auraient pris forme organique, nous sommes à l’intérieur des boyaux de la tête à Gaudi et c’est la beauté en personne. Je me sens tellement autre qu’une évidence me foudroie, comme elle m’a déjà quelquefois foudroyé, notamment dans certaines villes italiennes : je suis sûr, certain, persuadé jusqu’à la naïveté, que vivre dans la beauté fait de nous de meilleures personnes. Comme je suis chevillé démocrate et que je considère que tout le monde un par un ferait bien de devenir une meilleure personne, je milite pour que chacun accède à la beauté. Mais après je ronchonne qu’il y a trop de touristes à Barcelone. Faudrait savoir.

Gaudi totalitaire, mégalomane, ne se reconnaissait qu’un seul maître, la nature, il faut être fou d’orgueil en plus de génial pour prononcer de tels mots, on dirait du Victor Hugo. Il est l’archétype du démiurge tout-puissant qui plie le monde à sa poésie. Arpenter sa vision fait grand bien, on en oublie un instant les tout-puissants-totalitaires-mégalos dénués ceux-là de poésie, qui se croient démiurges, qui construisent des tours à leur nom, des murs aux frontières et des arsenaux nucléaires.

Je grimpe encore un étage, fasciné par les jeux de lumière, du puit jusqu’aux carreaux, Gaudi a inventé même le soleil, je suis étourdi par la marque du maestro partout, chaque boiserie, chaque couleur, chaque angle (mais il n’y a que des courbes), chaque pièce de mobilier, chaque poignée de porte ou de fenêtre, chaque inscription (la typographie des numéros d’appartements est de lui, tout, tout)… Je recouvre brusquement mes esprits sur le palier, bousculé par une dame peu amène, à cet étage c’est chez elle, privé c’est marqué sur la porte, elle me jette un bref regard rancuneux, claque sa porte et boucle à double. Elle est chez elle. Ah, bon. Au temps pour ma naïveté. Le coup de la meilleure personne dans la beauté est sans garantie.

Alors je m’élève encore, en colimaçon. Une dernière porte et sauf à m’envoler je ne m’élèverai pas plus haut, me voici sur le toit. Je plisse les yeux tant c’est blanc. La terrasse aussi est mise en scène, l’air libre matière première, vise les cheminées, pas deux pareilles et pourtant l’harmonie. Vise les mouettes au-dessus… Oh, et… Arrière-plan derrière mouettes et cheminées… Vise le panache noir au-dessus des toits de la Rambla ! Pas prévu dans la visite ! La moitié du ciel est bouchée de fumée, un gros nuage qui enfle et se déplace, placide menace au gré du vent ! Où a pris le feu ? C’est quoi qu’a pété ? Barcelone brûle ? J’entends des sirènes dans les rues alentour, l’incendie vient de l’est, du port peut-être. Le quartier sera sûrement bouclé d’une minute à l’autre. Je suis sûr que c’est un attentat, ça devait arriver je me dis comme un con, cul-de-sac de pensée, comme si je l’attendais.

Je redescends rapide mais prudent, quatre étages de marches, je regarde surtout mes chaussures à présent. Bizarrement personne ne me fait d’ennuis, je ressors dans la rue aussi libre que devant, personne ne fait attention à moi, je n’entends plus les sirènes, pas de pompiers, pas de flics. Bizarre. Je ne vois plus la fumée, les toits cachent le bas du ciel.

Quelques heures plus tard, je déniche un accès à Internet, je tapote tout en nerfs Barcelone actualités pour savoir combien de morts, combien de pâtés de maisons en miettes, qui a revendiqué, à quelle heure le couvre-feu, l’état d’urgence sur l’Europe. Et là, rien du tout. Aucune trace. J’aurai rêvé ? Expulsé de l’hallucination de Gaudi je me serai réveillé dans mon propre cauchemar de travers ? Ou alors je suis fou. Tout dans la tête. Comprends pas. J’ai pourtant vu la fumée. Je persiste et tapote, Barcelone actualités. Rien de rien. Si, bien sûr, ça. Et la terre de tourner.

Croissance de quoi ? Du bonheur ?

16/02/2017 Aucun commentaire

Deux jeunes gens discutent politique dans une voiture. « Tu sais comment finissent les civilisations ? C’est quand tout devient con en accéléré. « Croissance », « croissance »… Croissance de quoi ? Du bonheur ? Le bonheur par le crédit, alors ? La carte de crédit ? Ou le bonheur de se balader à la campagne et de se jeter dans une rivière ? » Et là-dessus, démonstration par l’absurde : des images documentaires d’un camion benne déversant dans une rivière de flasques et immondes monceaux de boues rouges, avec ce commentaire : « Pendant des années, 2000 tonnes par jour d’acide sulfurique, titane, cadmium, jetées dans la Méditerranée. »

Ces paroles et images pamphlétaires proviennent-elle d’un tract-pétition écolo-décroissant-alter-zadiste composé la semaine dernière et illico retwitté 10000 fois ? Pas du tout. On les trouve à la 28e minute d’un film sorti en 1977, Le Diable probablement…, de Robert Bresson, cinéaste peu susceptible d’être confondu avec un hippie gaucho.

Film rageur et morbide. Film la-fête-est-finie. Film démoralisant (interdit aux mineurs à sa sortie, car susceptible d’inciter les adolescents au suicide ! Pas suicide romantique mis à la mode par les Souffrances du jeune Werther, mais suicide de pur dégoût). Film qui recompte sur ses doigts les espèces animales disparues, le trafic aérien, la dose de radiation tolérable pour le corps humain après l’explosion de la Bombe, les progrès de l’armement (« On annonce un chef-d’oeuvre,  un missile thermo-nucléaire qui tuera à lui tout seul 20 millions d’hommes, de femmes, d’enfants »), et les révoltes mal orientées de la jeunesse, vaguement tentée par le terrorisme, par la drogue ou par le suicide (« Mais si mon but était l’argent et le profit, je serais respecté par tout le monde »). Film sur la post-vérité et les faits alternatifs à la Trump (« Ce qui est magnifique, c’est que pour rassurer les gens il suffit de nier l’évidence. Mais quelle évidence ? On est en plein surnaturel, rien n’est visible »). Film sur le désespoir, sur le nihilisme, sur la trahison des clercs, sur la consommation comme seule métaphysique, sur l’angoisse engendrée par le matérialisme décervelé et la destruction de l’environnement. Film sur les fins dernières de la mécanisation, sur la dépossession et l’aliénation (« Quelque chose nous pousse contre ce que nous sommes. Il faut marcher, marcher. Qui est-ce donc qui s’amuse à tourner l’humanité en dérision ? Oui, qui est-ce qui nous manœuvre en douce ? Le diable, probablement. »)

Film de 1977 et de 2017, Le Diable probablement a très bien vieilli – même le jeu effroyablement faux des modèles bressonniens, acteurs ayant interdiction de jouer, n’a pas pris une ride, puisqu’il était hors du temps d’emblée. Il s’adresse à nous, intact dans son urgence. Hypothèse : il était visionnaire, en avance sur son temps. Autre hypothèse : rien, strictement rien, n’a changé depuis 40 ans, ni les recettes des politiques au pouvoir, ni le consumérisme de masse, ni les ravages méthodiques contre les écosystèmes, ni les affres ni les apories. Tout y était, tout y est : voyez le cynisme des uns, le millénarisme des autres, la confusion de tous, l’avidité et l’idéalisme, le danger pressant, le sentiment d’impuissance et la part-du-colibri, l’annihilation de la nature qui est un suicide puisque nous participons de la nature… Perspective rassurante, presque : si rien n’a changé en 40 ans, ni la catastrophe ni le catastrophisme, ni les boues rouges ni l’indignation, ni le dogme croissance comme seule transcendance, l’on pourrait se rasséréner, presque, en se disant, bah, rien n’aura changé non plus dans 40 ans. Presque.

Au moins une chose aura changé en 40 ans : nous bénéficions de la meilleure invention du XXIe siècle, Youtube. On trouve dans le tube plein de films complets, y’a qu’à se pencher et cueillir. Le Diable probablement est là. On ignore s’il y restera, on ignore si c’est légal, mais enfin il est là.