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Bonne année 1936 ou 1917 ou 1983 et surtout la santé

I

Voici mes voeux pour l’an 2026 : gardez-vous, gardons-nous, de hurler avec les loups.
Voici ma carte de voeux pour l’an 2026 : le 13 juin 1936 sur le port d’Hambourg, un navire-école est baptisé en présence du Führer. La foule compacte et disciplinée lève une herse de bras droits, en un salut romain façon Elon Musk, qui célèbre le peuple allemand, sa flotte et son chef. Un seul homme reste les bras croisés. On peut s’amuser à le chercher sur l’image façon Où est Charlie. Il s’appelle August Landmesser. En 2026, célébrons August Landmesser et ses bras croisés.

Source : j’ai découvert cette photo en visitant le Site-Mémorial du Camp des Milles. Visite passionnante, édifiante et déprimante. Son parcours pédagogique, établi par des historiens, énumère les critères par lesquels nous pouvons établir scientifiquement, et non au doigt mouillé ou au bras levé, que nous vivons une période pré-fasciste. Bonne année 2026 !

II

Je passe en coup de mistral à Aix-en-Provence où je ne viens pas me faire bousculer seulement par le Camp des Milles. Naturellement je veux me faire bousculer aussi par de l’art et je me rue dans les musées, histoire de bien me rincer l’oeil car mon oeil a besoin de se faire rincer régulièrement, hygiène oculaire, effacer pour un temps horreurs et mochetés que lui capturent les écrans à longueur de journée.
Au centre d’art Caumont, je tombe nez à nez avec une toile qui me laisse bouche bée de longues minutes. En voilà précisément, de la beauté dont la matière première est la mocheté et l’horreur.
Il s’agit d’un tableau intitulé Le mort et la femme peint en 1917 par Marevna, pseudonyme de Maria Vorobieff, artiste russe et cubiste installée en 1912 à Paris, à la Ruche (où elle a côtoyé Chagall).
Ce tableau extraordinaire, juxtaposant à la même table, pour l’apéro, un cadavre médaillé en uniforme bleu et une femme en bas résille et masque à gaz, ce tableau peint à l’arrière pendant les massacres de la Guerre dite abusivement Grande, m’a tapé dans l’oeil parce qu’en un éclair il m’est apparu comme une affiche possible et appropriée pour notre spectacle Lettres à des morts.
Sauf que non, nous n’en avons pas besoin, nous avons déjà notre visuel signé Adeline Rognon et c’est très bien comme ça.

III

Attends, attends, ne pars pas en plein cafard, pour ne pas changer d’année sur une surdose d’anxiété exclusive, voici une anecdote amusante, qui vient juste de remonter à la surface, pour des raisons que je ne développerai pas.
Certaines personnes regrettent le nom que j’ai donné à ma maison d’édition, Le Fond du Tiroir. Trop ironique, trop dérisoire, trop dénué d’ambition, trop mauvais goût, trop je ne-sais-quoi-mais bah, il n’est jamais difficile de trouver quelqu’un pour regretter ce que l’on écrit.
Or ils l’ont, et nous l’avons, échappé belle, car cette enseigne eût pu être encore pire.
Voici une bonne vingtaine d’années, trois ans environ avant l’officiel baptême du FdT, je discutais avec quelques amis, eux aussi jeunes romanciers, au sujet de nos manuscrits refusés par les éditeurs, sensiblement plus nombreux que ceux qui, par accident, étaient acceptés. Nous rêvassions, mais pour déconner, de monter notre propre structure éditoriale pour nous éditer les uns les autres. Le choix d’une raison sociale à cette structure chimérique n’était pas le moindre prétexte à rigolade, nous nous balancions des absurdités en surenchère à seule fin de nous esclaffer, par exemple nous envisagions la contrefaçon éhontée : « Galimart », « Grassey », « Le Sœil », « Achète »…
À un moment, l’un de nous, je ne me souviens même plus si c’était moi, a convoqué un tube de Renaud en 1983, Ma chanson leur a pas plu où chaque couplet se conclut par « Voilà ma chanson, mon pote/Si t’en veux pas je la r’mets dans ma culotte »… Eurêka ! Notre maison s’appellerait Les Calbuts qui Débordent ! Las, nous n’avons jamais fait usage d’un si classe blason. Si quelqu’un en veut, il est neuf sous blister, c’est cadeau.

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