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La cote 170

Léon Tolstoï, vers l’âge de 20 ans

Il est plus facile d’écrite dix tomes de Philosophie
que de mettre en pratique
ne serait-ce qu’un principe.
Léon Tolstoï, Journal, 17 mars 1847

Quelle lecture conseiller à une jeune personne exprimant le désir de se confronter à l’écriture ?

Les Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke font souvent l’affaire mais, justement, elles sont si souvent citées qu’elles ont tourné cliché. Elles trainent partout (ainsi dans toute bibliothèque publique à la cote Dewey 831 : Poésie allemande), transmises depuis un siècle comme un mantra, édulcorées au point de faire désormais figure de manuel facile plein d’innocuité, de bonnes paroles reprises en slogan et de bienveillance émolliente (dans les bibliothèques publiques ce serait plutôt : voyez au rayon Développement personnel, cote Dewey 158).
Rentrez en vous-mêmes, et creusez en vous jusqu’à trouver la raison la plus profonde qui vous commande d’écrire, okay, merci Rainer, ça ne peut pas faire de mal, c’est beau comme du Paolo Coelho.

Pour qui se sentirait prêt à affronter des conseils un peu plus rigoureux, une discipline plus exigeante, un exemple plus mâle (revenez, les filles, c’est juste une désuète façon de parler, c’est pour vous aussi), et surtout le rappel fondamental que des règles d’écriture sont peu de chose sans de préalables règles d’existence (en tant qu’objectif, l’écriture vient après l’existence, et n’est au fond qu’un simple outil pour une exigence plus profonde et plus vitale : devenir une meilleure personne)… Pour ces téméraires-là, on conseillera les Règles de vie écrites par Léon Tolstoï. Un coup de fouet plutôt qu’un aimable tapotement sur l’épaule.
A priori, on les trouvera en bibliothèque publique au rayon Littérature russe (cote Dewey : 891.7), mais le bibliothécaire de service pourrait tout aussi pertinemment le ranger dans le fonds Éthique-Morale (cote Dewey : 170).

Tolstoï a commencé d’écrire son journal dès l’âge de 19 ans, pour le poursuivre jusqu’à sa mort. Et dès les prémices de cette écriture à son propre usage, il a dressé sans fin des listes de règles à tenir, règles morales bien avant d’être des règles littéraires.

Le recueil Règles de vie, publié en français chez Rivages Poche en 2024 seulement, traduit et préfacé par Rambert Nicolas, compile ces dizaines de pages compulsives extraites du Journal consacrées à l’auto-régulation. Si l’auteur génial mais en devenir y revient si constamment, allant jusqu’à faire de la nécessité des règles une règle à part entière (p. 52, règle n°9 : Écrire des règles), c’est notamment, de son propre aveu, parce qu’il se fixe des objectifs trop difficiles, qu’il échoue à s’y tenir, et doit sans cesse revoir sa copie !
On y trouve en effet une cataracte de conseils pour mener sa barque ou son oeuvre, certes fort utiles à quiconque se sent livré à soi-même ou bien tourmenté par la question Que faire, à présent ? (par exemple, moi-même, pointant au chômage le premier du mois prochain), mais d’une sévérité qui frôle l’ascèse et pourrait faire peur. Voici les premières, permettant de savoir instantanément si l’on est à la hauteur :

Se lever à 5h, se coucher entre 9h et 10h ; tu peux dormir deux heures dans la journée / Manger avec mesure, pas de sucrerie / Marcher une heure / Exécuter tout ce qu’on s’est prescrit / Une femme, une ou deux fois par mois / Autant que possible, faire tout par soi-même.

Entrepris à la même période, le tout premier roman de Tolstoï, le cycle Enfance, Adolescence, Jeunesse, se termine, inachevé, sur une scène où son double de fiction, Nikolenka Irteniev, au terme d’affres indicibles, se dit cette fois ça suffit, ça ne se passera pas comme ça, il est temps de réguler ma vie. Il farfouille dans ses papiers et retrouve un cahier qui lui était cher :

Je pensais, pensais, et enfin, un soir qu’il était tard et que j’étais seul en bas, écoutant la valse de ma belle-mère, je me levai d’un bond, grimpai à ma chambre et cherchai le cahier sur lequel étaient écrits ces mots : Règles de vie. Je l’ouvris, et j’eus alors une minute de repentir et comme un élan moral. Je pleurais, mais ce n’étaient plus des larmes de désespoir. Quand je fus un peu calmé, je pris de nouveau la résolution de me rédiger des règles de vie. J’étais fermement convaincu que je ne ferais plus jamais rien de mal, que je n’aurais plus jamais une minute de désœuvrement et que je ne changerais jamais rien à mes règles.

Tolstoï a transmis à son personnage une idée solidement ancrée en lui : redoutant plus que tout le laisser-aller de son âme, il voit dans les règles auto-édictées une méthode de perfectionnement moral et spirituel, le mot règle lui-même devenant un fétiche. La programmation en forme de pense-bête tourne à l’obsession durant ses années de jeunesse, à court comme à moyen ou long terme :

Aie un but pour toute ta vie, un but pour une certaine époque de ta vie, un but pour un certain temps, un but pour une année, pour un mois, pour une semaine, pour un jour, pour une heure et pour une minute ; sacrifie les buts inférieurs aux supérieurs.

Suivant Sei Shōnagon dans son goût des listes, quoique dans un registre unique, c’est tous azimuts que le jeune homme étend méthodiquement l’empire de sa volonté : la gymnastique (tant de tractions par jour, etc.), la musique (quotidiennement au piano, toutes les gammes, tous les arpèges, et un nouveau morceau), ses devoirs envers Dieu (interlocuteur équivoque tout au long de la vie de Tolstoï) ou la patrie, la gestion de son domaine, son éducation (apprendre telle langue, explorer tel champ de la connaissance humaine), la table de jeu (règle capitale : fixer la somme que je me suis proposé de perdre), enfin la bienséance en société (Ne te préoccupe pas de l’approbation des gens que tu ne connais pas ou que tu méprises/Occupe-toi plus de toi-même que de l’opinion d’autrui/Sois bon et efforce-toi à ce que personne ne saches que tu l’es)…

Et pour ce qui est des règles proprement liées à l’écriture ? On y vient. Outre celles purement pratiques (Avoir toujours sur soi un crayon et un cahier), elles ne sont pas moins ambitieuses que les autres, strictes et hautement morales :

Règles pour la littérature
1 – Le but de toute oeuvre doit être l’utilité – la vertu.
2 – Le sujet d’une oeuvre doit être élevé.
3 – Éviter les procédés de routine.
4 – Après avoir terminé un ouvrage au brouillon, révise-le en excluant tout le superflu et sans rien y ajouter.
5 – Quand tu critiques tes écrits, n’oublie pas de les considérer du point de vue de ton lecteur le plus limité qui ne cherche dans un livre qu’à se divertir.

J’avoue qu’en ce qui me concerne, la règle la plus impossible serait la n°4, puisque je en travaille que par strates et développements successifs… Mais bah, Tolstoï lui-même concède qu’il ne réussit pas toujours à suivre ses propres préconisations.

Le recueil se termine, judicieusement, par un texte de nature distincte quoique voisine : une longue introspection, intitulée Que suis-je ?, et non Qui suis-je ?, où il examine sa conscience et sa personnalité, avec moins de complaisance que de haine de soi.

Je n’ai pas de modestie ! Voilà mon grand défaut. Que suis-je ? […]
Je suis vilain, maladroit, malpropre, sans éducation mondaine.
Je suis irritable, j’ennuie les gens, je suis prétentieux, je n’ai aucune patience (un intolérant [en français dans le texte]), et j’ai honte comme un enfant.
Je suis presque inculte. Ce que je sais, je l’ai débrouillé tout seul, par bribes, sans lien, sans méthode, et si peu.
Je n’ai pas de tempérance, je suis indécis, inconstant, sottement vaniteux, et emporté comme tous les gens dépourvus de caractère. Je ne suis pas courageux. Je suis négligent dans la vie et si paresseux que l’oisiveté m’est devenue une habitude presque insurmontable.
Je suis intelligent, mais mon intelligence n’a jamais encore été sérieusement mise à l’épreuve dans quelque domaine que ce soit. Je n’ai ni esprit pratique, ni intelligence sociale, ni le sens des affaire.
Je suis honnête, c’est-à-dire que j’aime faire le bien […] mais il y a des choses que je préfère au bien – la gloire.

L’enjeu est de se connaître soi-même. Voilà l’endroit d’où il part. Voilà ce qu’il veut quitter, précisément en se fixant des règles. Voilà qui suffirait à répondre à la question posée ci-dessus, à distance, depuis un autre pays et un autre temps, par Rilke : Creuse en toi jusqu’à trouver la raison la plus profonde qui te commande d’écrire

Ensuite, Tolstoï écrira Guerre et Paix, Anna Karénine, La Mort d’Ivan Illitch.

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