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Je m’en lave les mains

Illustration extraite du catalogue de vente de l’Hôtel Drouot : « Aquamanile en forme de lion – bronze, dans le style du Moyen Age/15e siècle, âge indéterminé, figure de lion debout avec décor ciselé, dans la gueule un bec verseur courbé, sur la tête une tirette avec bouchon en bois, sur la poitrine un anneau à ferrure tête de lion, 1 côté avec gravure de dédicace (étudiante) ¨Nessenius s/l Raydt, 1913¨, H 16,5cm, 1380g, patine plus forte »

Cette nuit, je marchais à toute vitesse dans les rues afin de parvenir à la bibliothèque de Grenoble avant sa fermeture.

En effet, c’était jour de braderie, la bibliothèque vendait à prix dérisoires tous ses documents désherbés, et l’intuition que bientôt je n’aurai plus accès aux bibliothèques me faisait presser le pas. Je sais bien, je m’étais juré de ne plus acheter de livres, des livres j’en ai trop, mais allez, ce serait la dernière fois, promis, il y aurait peut-être quelques bonnes affaires. J’arrive juste avant l’heure de fermeture, je pousse la porte, tiens, je ne la connaissais pas cette bib-là, et une bibliothécaire, qui semblait m’attendre, m’oriente vers un étal où sont empilés des disques vinyles, en me précisant : « Ceux-là n’ont pas de prix, donc on vous les donne » . Je farfouille et je ne trouve rien de connu, seulement des groupes obscurs de krautrock (du moins je le suppose puisque les titres sont allemands) et de techno des années 90. Les disques semblent neufs, le graphisme des pochettes est parfois très joli mais je ne prends rien, je me souviens in extremis que je n’ai même pas de platine pour les écouter. La bibliothécaire a l’air déçu, et se décide à m’entraîner vers un stand plus reculé, à l’ombre. J’y trouve, comme parfois dans les vide-greniers, un amoncellement de gadgets dépareillés, abimés, difficilement identifiables et sans grand intérêt. Je manipule un vieux lot collant de farces et attrapes, avec nombre d’étrons en plastique, de diverses couleurs, du noir au blanc en passant par diverses nuances de marron. La bibliothécaire me surveille, écarquillant des yeux pleins d’espoir : elle compte bien que je la débarrasse de ces saloperies. Je m’excuse poliment en lui précisant que j’étais surtout venu pour des livres, si jamais il lui en restait ? Elle soupire, lève les yeux au ciel, et consent à faire un pas de côté, libérant à ma vue un carton de vieux bouquins. Ah, enfin. Je m’approche et plonge les mains dans le carton. Et soudain, stupéfaction ! Je tombe sur un livre mythique, introuvable, L’aguamani du futur, de Moebius ! Ce fameux album des années 70, mélangeant les deux veines de son auteur, Gir et Moeb, le western et la SF, et dont tout le tirage avait été détruit avant même d’atteindre les librairies par l’éditeur qui refusait qu’on réconcilie ces deux oeuvres ! Blueberry dans l’espace intergalactique ! Personne ne connaissait même sa couverture, je la découvre, elle est rouge sang. Incroyable, quelle chance exceptionnelle ! Les bibliothécaires de Grenoble sont timbrés de liquider une rareté pareille ! Je serre le trésor contre moi en tremblant, lorsque la bibliothécaire me dit, en pointant du doigt encore un nouvel étal : « Vous feriez mieux de jeter un oeil à ça… » Sur la table est posé un classeur à trois tiroirs, en plastique marron, j’avais le même il y a 40 ans. Je ne sais pas ce qu’il est devenu. J’ouvre les tiroirs… Mais ! C’est justement le mien ! C’est mon classeur, avec toutes les lettres que je recevais à l’époque, mon adresse figure sur les enveloppes jaunies même si mon nom a été découpé aux ciseaux ! Et dans le tiroir du dessous… Je reconnais mon écriture… Toutes les lettres que j’ai écrites mais pas envoyées, à l’époque où j’écrivais des lettres au lieu de courriels ! Qu’est-ce que ça veut dire ? Où ont-ils trouvé cet objet et de quel droit le vendent-ils à n’importe qui ? Je n’ai pas le temps de réfléchir, la bibliothécaire me pousse en disant « On ferme, on ferme, c’est trop tard ! » De mauvaise grâce, je la suis dans un dédale de couloirs et par un chemin qui oblige à franchir des fenêtres, marcher sur des corniches, sauter dans le vide, un vrai parcours du combattant. Alors que je m’accroche à une rambarde pour traverser un passage délicat, je réalise avec horreur que j’ai oublié L’aguamani du futur, oh, merde, non, j’ai laissé passer ma seule chance de lire enfin ce livre !

Je me réveille. J’allume l’ordi. Je vérifie. C’est bien ce que je pensais, aucune trace sur internet de L’aguamani du futur. L’éditeur a bien fait son boulot d’occultation.

Je croyais que « aguamani » désignait un fruit rouge. Mais non. Tout ce que je trouve, c’est « aguamanil » (en espagnol) ou « aquamanile » (en français), sorte d’aiguière ou de pichet utilisé autrefois pour se laver les mains. Je recopie la définition : « Récipient destiné au lavage des mains, soit lors des actions liturgiques, soit dans la vie courante. Il peut être réalisé en céramique, en alliage cuivreux (bronze à la cire perdue) ou en métaux précieux. Seuls ceux en céramique ou en alliages cuivreux sont parvenus jusqu’à nous. On recense environ 380 aquamaniles médiévaux en alliage cuivreux. Il prend généralement des formes animales (un tiers de ces 380 adoptent la forme d’un lion). Les aquamaniles sont apparus en Orient, puis ont été assimilés en Europe au début du Moyen Âge. Leur utilisation connaît un apogée dans le Moyen Âge tardif.« 

Me reste, pour la journée, cette question sans réponse : qui « se lave les mains » du futur ?

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