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En direct du collège Aimé-Césaire

Aimé Césaire (1913-2008)
Quelques vers de Césaire, issus du poème « Calendrier lagunaire » propres à réconforter tous les confinés :
« j’habite une vaste pensée
mais le plus souvent je préfère me confiner
dans la plus petite de mes idées
 »

Voulez-vous une histoire de train arrivé à l’heure ?

Étonnamment, tout n’est pas mort, annulé, reporté, enterré. Des choses adviennent, continuent d’advenir. J’avais de longue date rendez-vous avec une classe de 6e du collège Aimé-Césaire dans un quartier de Grenoble à mauvaise réputation et qui fait peur aux cons.

Non seulement la rencontre a eu lieu ce matin, mais elle était formidable. Nous allons écrire ensemble, façon Fatale Spirale. Ils sont bien, ces petits.

Pour cette séance inaugurale, ils m’ont bombardé de questions classiques (D’où vous est venue l’idée, À quel âge avez-vous voulu être écrivain, Quel est votre livre préféré etc.) puis plus difficiles, inédites, de celles qui obligent à réfléchir.

« Dans Fatale Spirale, quel est le mot que vouliez faire passer ? »

Le garçon à ma gauche avait bien dit le mot, pas le message. Comme si toute la manoeuvre avait eu pour objectif de suggérer au lecteur UN mot. Je réponds au premier degré à toutes les questions que l’on me pose, c’est un principe, je les prends au sérieux. Par conséquent j’ai réfléchi à ce fameux mot unique que j’ai voulu faire passer.

« Fatale Spirale repose sur l’ironie. L’ironie consiste à dire le contraire de ce que l’on pense et à miser sur l’intelligence du lecteur, qui retournera de lui-même le sens de la phrase sans qu’on ait besoin de lui expliquer. Vous êtes des lecteurs intelligents puisque vous avez compris Fatale Spirale à l’envers. Selon ce principe, je suppose que le mot que je voulais faire passer était le contraire de celui du titre, le contraire du mot qu’on lit en premier. « Fatal. » Ce qui est fatal c’est ce qui est joué d’avance, c’est le destin, c’est l’horizon obligatoire imposé par « la société » ou par une quelconque force surnaturelle, on dit « C’est la fatalité » ou « C’est comme ça » ou « On n’a pas le choix » ou « Dieu l’a voulu » on soupire et on se résigne. Mais ce serait quoi, le contraire de la fatalité ? La responsabilité, je crois. Refuser le destin, inventer autre chose, objecter, et surtout prendre conscience que l’objection est possible, qu’elle est de notre ressort. Le mot que je voulais faire passer est la responsabilité. Il vous va, ce mot ? »

Il leur allait. J’adore les rencontres scolaires. J’adore former les petits anarchistes de demain. (Si j’avais eu plus de temps je leur aurais causé de La Boétie, tiens.)

Et enfin, juste avant la conclusion est tombée une surprise, une bizarrerie, une météorite, le genre de question à laquelle on ne sera jamais préparé.

« Quelle a été votre expérience la plus forte ? »

Je suis resté bouche bée sous mon masque. Que répondre à cela ? Que répondriez-vous ? Comment même comprendre ces mots ? Expérience forte de quoi ? De lecture, d’écriture, de vie, de voyage, de mystique ? De vin, de poésie ou de vertu ? Qui suis-je pour leur parler de ce qu’est une expérience forte ?

J’étais silencieux depuis quatre, cinq, six, sept secondes, c’était beaucoup trop long, il fallait coûte que coûte que je parle alors j’ai parlé.

J’ai répondu : « L’amour » . Encore une ou deux secondes de silence perplexe. Je me suis senti obligé d’ajouter avec un geste vague : « Oui, bon, vous comprendrez plus tard » .

Si vous trouvez mon anecdote cu-cul je ne vous parle plus-plus.

(À propos d’amour, le jour de la parution de Fatale Spirale, le 7 janvier 2015, je publiai sur mon blog une photo prise par Patrick Reboud, j’étais de bonne humeur. Deux heures plus tard j’apprenais que deux terroristes avaient décimé l’équipe de Charlie Hebdo.)

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