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Pays natal

 

Moins de deux semaines, c’est le bref délai  qu’il aura fallu pour que je commence à rêver de mon nouveau job. Je marchais pieds nus dans mon lieu de travail encore désert, et je finissais par croiser un collègue qui, pointant mon pied de l’index disait : « Tu fais comme tu veux mais tu ne devrais pas rester comme ça, il y a un crocodile qui rôde. » Je restais prudent, aux aguets, mais aussi curieux, et finalement j’apercevais le crocodile au détour d’un meuble, il rampait lentement et je me disais oh, il est gros mais pas très impressionnant, ça va, j’ai tout le temps de l’enjamber ou même de marcher sur lui, l’expérience me tente d’ailleurs, je me demande l’effet des écailles de croco sur la plante des pieds, et je me réveillai.

Comme il faut bien gagner honnêtement sa vie, je suis pour l’heure tôlier d’une mine d’or : j’ai en ma garde des filons de milliers de CD et de DVD. J’avale goulument ces bonnes galettes, je remplis ma carte d’abonnement à ras-bord de films sans être sûr d’avoir le temps de les voir, de musiques à écouter plus tard, sans compter les livres juste de l’autre côté du mur puisque je ne vais pas cesser de lire pour autant, je veux je veux je veux et yeux plus grands que le ventre je songe avec une nuance d’inquiétude à la méthode employée par les boulangers pour accueillir leur petit mitron : vas-y mon gars fais-toi plaisir mange tout ce qui te fais envie n’hésite pas croque, c’est corne d’abondance et table d’hôte – le mitron se gave mais dès le lendemain, tout blême de crise de foie jurant mais un peu tard qu’on ne l’y prendrait plus se fait raisonnable et ne touche plus la came.

En attendant l’indigestion, ah comme je me suis régalé ce week-end avec les premiers DVD glanés dans les bacs ! Comment c’est bien les médiathèques publiques, y compris pour les films car il n’y a pas que Netflix dans la vie.

Je suis comblé d’avoir enfin vu coup sur coup deux films que je connaissais de réputation seulement, deux joyaux qui n’ont rien en commun sinon le désir que j’avais d’eux :

Premier jour, La planète des vampires (Mario Bava, 1965). Science-fiction très ringarde et très délicieuse pourtant puisque décalée d’à peu près tout. On a parfois envie d’appuyer sur la touche avance rapide tellement ce film d’une heure vingt est long, tout en sachant qu’on aurait tort de le faire tant il est évident qu’il y a là-dedans du cinéma, de l’imagination, de la peur profondément enfouie, du « giallo dans l’espace » (un peu comme les cochons du même nom pour le Muppet Show). Quelques scènes sont admirables et réellement fondatrices, comme celle avec les squelettes difformes et disproportionnés, dont on dit qu’elle préfigure Alien 15 ans plus tard. Certes, ce film-ci est peut-être plus beau qu’Alien (à tout le moins plus onirique, plus pop et poétique, plus esthétisé, avec des couleurs qui te pètent à la figure), mais c’est sur le plan politique qu’Alien (ainsi que quelques autres) lui aura flanqué un fatal coup de vieux : La planète des vampires repose sur des schémas archaïques balourds, tant du point de vue patriarcal (l’équipe de militaires fade mais disciplinée dirigée par un sous-John Wayne viril et sûr de lui, qui sauve les jeunes filles en détresse), que du point de vue de l’idéologie qui pousse à la guerre (nous sommes au sommet de la guerre froide et les extra-terrestres qui se déguisent en humains pour conquérir la planète seraient de fieffés communistes que ça ne m’étonnerait pas). À la décennie suivante, la donne politique a changé : dans Alien, les explorateurs (et colonisateurs) du cosmos ne sont plus des militaires en uniformes mais des soutiers, des prolos crasseux employés par des multinationales (pour le coup, des interplanétaires) qui exploitent les ressources naturelles des mondes lointains. Et surtout, le premier rôle, c’est une femme, le héros est devenu héroïne, tout est à réinventer, on refait le jeu : littéralement, Ripley = Re-play.

Second jour, Céline et Julie vont en bateau (Jacques Rivette, 1974), film très court de trois heures et dix minutes. Je passe de la planète des vampires à la cité des phantom ladies ! Encore mieux ! Quelle merveille ! Et alors là aucun train de retard, les femmes sont déjà dans la place. Voilà un grand film féministe, qu’on réduira abusivement chaque fois qu’on ajoutera un adjectif à la suite de grand film. Vive Rivette, qui joue et ensorcelle, mais surtout vive Juliet Berto, quelle femme, quelle liberté, quel spectacle permanent, elle éclipse tout le monde : sa partenaire (Dominique Labourier, pourtant pas mal du tout en bibliothécaire excentrique, anti-modèle de l’archétype chignon-lunettes-jupe grise), leurs doubles repoussoirs (Bulle Ogier et Marie-France Pisier), les hommes faire-valoir bien sûr, les spectateurs, le cinéaste lui-même. Comme dans Out 1 (autre expérience extraordinaire, douze heures de suspense en épisodes qui n’ont rien mais alors rien, et rien est un mot trop faible il en faudrait un autre, rien à voir avec les séries télé d’aujourd’hui), c’est la Berto qui incarne le mieux le film, qui l’invente à mesure, elle est le film presque à elle toute seule, Rivette a le beau rôle finalement, il n’a qu’à la regarder hop le film est fait. Voilà que j’ai une envie dévorante de voir Duelle du même avec la même, et d’ailleurs j’ai l’envie globale de voir tout ce qui est visible de Juliet Berto. Tiens là je viens de regarder le documentaire Juliet Berto où êtes vous ? dédié comme par hasard à Jacques Rivette, vampire, et ensuite son cinématon, et ce qui se passe sur son visage est palpitant à chaque seconde, c’est à ça qu’on reconnait les actrices qui sont plus que des actrices, qui sont entièrement le cinéma en personne, c’est-à-dire un monde parallèle.

Et puis, en plus, il y a ce que le film raconte mais qui est inracontable. Mais, en gros : la jeunesse et l’improvisation sauveront le monde en ridiculisant l’esprit de sérieux des fantômes qui récitent leur texte.

Comme pour La planète des vampires en regard d’Alien, je tiens Céline et Julie pour le précurseur d’un autre grand film que j’ai vu dix fois (et que donc j’ai tendance à voir partout, je ne suis pas dupe de l’illusion rétrospective) : Mulholland Drive (David Lynch, 2001) en est presque le remake anxiogène. Deux femmes, une brune mystérieuse et une blonde pimpante (une rousse, chez Rivette) se rencontrent un été, elles se pourchassent l’une l’autre et se protègent, leur course trépidante les emporte dans les souvenirs de l’une des deux et dans les rêves d’on ne sait qui, elles mènent une enquête dont on n’aura pas la clef, elles échangent leurs rôles puis en jouent d’autres puis le même inversé, et enfin sont spectatrices au sein d’une fiction dans la fiction qui culmine par une mise en scène de théâtre révélée par un objet magique. Dans les deux films, on voit presque de façon documentaire comment le théâtre se transforme en cinéma et comment paradoxalement le cinéma, qui fige les formes et met l’époque en boîte, est plus libre que l’art vivant de la répétition sur la scène : « Tout est illusion, parce que tout est enregistré », entend-on dans Mulholland Drive. Bon, je doute que Lynch ait vu Céline et Julie et peu importe. On explore les mêmes territoires dans ces deux films, de façon joyeuse, extravertie et ludique chez Rivette où les filles risquent tout parce que l’amitié les rend invincibles / de façon névrotique et sanglante chez Lynch où l’amitié des filles est brisée par la rivalité qui fait douter de soi comme des autres. Si jamais je délire en jetant des passerelles entre Rivette et Lynch, je suis bien aise de n’être pas seul à délirer : en deux ou trois clics j’ai trouvé ceci.

Au termes des deux excellentes soirées que j’aurai passées avec deux films si dissemblables, m’est révélé ce que je savais déjà : le cinéma des années 60 et des années 70 est mon pays natal. Même ces films que je n’avais jamais vus, je les connaissais, et ils n’avaient rien perdu pour attendre. Enfant, j’ai baigné dans ce cinéma, dans son éclat et ses défauts, et surtout dans le monde qui était reflété sur les écrans. La SF d’aventure kitsch et baroque, les monstres et l’espace, c’est mon enfance, la folle roue libre des fantômettes libertaires c’est mon adolescence, ou bien l’inverse, on ne sait pas, peu importe la chronologie, tout est enregistré. Quarante ans plus tard, je me replonge dans ces images et m’y sens chez moi, je claque ma langue et je reconnais le goût amniotique.

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