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Archives pour 08/2022

Winnetou, indien allemand

26/08/2022 Aucun commentaire
Das Buch zum Film

Le romancier populaire allemand Karl May (1842-1912), célébrissime chez lui et inconnu en France, a écrit, sans avoir jamais mis les pieds au Far-West, maints westerns qui mettaient en scène le chef apache fictif Winnetou, incarné au cinéma dans les années 60 par Pierre Brice, ainsi que son frère de sang, le trappeur blanc Old-Shatterhand.

A l’occasion de la sortie en salle outre-Rhin d’une nouvelle adaptation cinématographique de ce personnage, Der junge Häuptling Winnetou (« Le jeune chef Winnetou ») réalisée par Mike Marzuk, la maison d’édition Ravensberger a jugé bon de publier deux albums inspirés des romans de May… Puis, une semaine plus tard, a jugé tout aussi bon de les retirer de la vente, en raison de « nombreux retours négatifs ». Pourquoi ces westerns sont-ils aujourd’hui inadmissibles ? Serait-ce parce qu’Adolf Hitler en était friand et exigeait, dit-on, que tout son état-major les ait lus ?
(Pour éviter les simplismes ajoutons qu’Hitler n’était pas le seul admirateur de Karl May : l’adoraient aussi Albert Einstein, Franz Kafka, Hermann Hesse, Fritz Lang, Albert Schweitzer…)

Pas du tout ! Les raisons de la censure sont à chercher ailleurs. Le patron de Ravensburger, Clemens Maier, a expliqué qu’ils véhiculaient « un imaginaire romancé et plein de clichés », sans rapport avec la véritable histoire de « l’oppression des peuples indigènes ». Il a ajouté que « [s]on intention n’a jamais été de blesser qui que ce soit », et que sa maison se voulait « très attentive à la question de la diversité et de l’appropriation culturelle ». (source : lemonde.fr, 25 août 2022)

Depuis, la polémique « woke » bat son plein entre ceux qui orientent leur farouche indignation vers feu Karl May, estimant que notre époque ne peut plus tolérer une représentation folklorique, kitsch et rétrograde d’un peuple génocidé ; et ceux qui l’orientent plutôt vers la censure d’un pan entier de culture populaire faite d’aventures imaginaires, de grands espaces, de souffle épique, et, mais oui, d’une certaine valorisation des Indiens, fût-elle folklorique (car Winnetou est un brave, un grand héros attirant l’empathie de ses lecteurs, et un personnage tragique dont la mort fit pleurer d’innombrables cœurs tendres, peut-être même Einstein et Hitler eux-mêmes).

Nous discutons du sexe des anges (ah oui tiens au fait parlons-en, faut-il dire il ? elle ? iel ?) alors que l’apocalypse est au fond de l’agenda. L’époque est délicieusement idiote. Mais on ne pourra pas dire qu’on ne l’a pas vue venir. Rediffusion au Fond du Tiroir :
En 2018, alors que, plongé dans le travail sur Ainsi parlait Nanabozo, j’étais particulièrement sensible à ces questions que débattaient mes personnages, je m’étais offusqué (car j’étais jeune et candide, il y a 4 ans) que des bibliothécaires et autres acteurs culturels puissent, convaincus de faire le bien, censurer des livres représentant des Indiens sous couvert de lutte contre les discriminations. Je ne le savais pas mais ce n’était que l’avant-garde.

Allocher la vedette

21/08/2022 Aucun commentaire
Muhlenbergias capillaris (dite aussi Muhly à poils longs, Muhlenbergie capillaire herbe, Muhly rose, Herbe à cheveux rose…)

Hier j’ai marié ma fille. Ce qui fait qu’exceptionnellement j’étais habillé. Je portais des chaussures neuves, j’avais mal aux pieds, et de plus j’ai beaucoup dansé, beaucoup marché, ce qui n’aide pas.

Cette nuit j’avais les mollets courbatus, des ampoules aux talons et sur la plante, mais j’étais de bonne humeur, la noce avait été joyeuse, alors je continuais de marcher, en boitillant mais le cœur léger. J’enchaînais les kilomètres sur la route toute la nuit, et enfin au petit jour j’arrivais à destination : place des Capucins, à La Mure.

Je devais me rendre ici parce que j’avais été embauché pour exécuter une tâche, hélas j’avais tant marché que je ne me souvenais plus de laquelle. Je faisais le tour de la place et je voyais différents orchestres s’installer, aux coins des rues ou dans des bistros, mince, c’était un festival ? J’étais censé jouer de la musique ? Je n’avais pas pris mon instrument ! Heureusement, non, je n’était pas là pour ça : j’étais attendu pour du jardinage, je devais m’occuper des jardinières et plates-bandes municipales, travail d’intérêt général. Une dame entre deux âges, portant une ample robe bleue des années 70 et un chapeau de paille, assise sur un tabouret, se lève à ma vue et m’interpelle : Ah, te voilà ! Allez, on s’y met ! Ce matin il faut allocher la vedette avant qu’il ne soit trop tard, et il est plus que temps, la saison est très avancée !

Allocher la vedette ? Je n’ai aucune idée de ce dont elle parle, mais je fais mine, j’opine du chef, je me dis qu’il suffit de la regarder faire et de l’imiter. Je lui emboîte le pas vers un immense parterre recouvert d’une graminée à très hautes tiges, aux longues fleurs bleues et mauves. La vedette, je présume ?

La dame me fait une vague conversation, elle me tutoie mais comme je ne parviens pas à me souvenir si nous nous connaissons suffisamment pour partager notre vie privée, je n’aborde pas le mariage de la veille et ma longue marche de la nuit. Je me contente d’observer ses gestes sur l’un des plans de fleurs, et de le reproduire sur un autre plan, à l’autre bout du parterre.

Elle empoigne chaque tige et l’agite, au besoin en faisant remonter son poing par à-coups jusqu’au sommet, afin de faire retomber au sol tous les pétales éparpillés, pistils et pollens. D’accord… j’ai compris… Allocher la vedette signifie procéder à la dissémination des pollens à la surface de la terre, afin de préparer la prochaine génération, la prochaine germination, contribuer au cycle naturel.

Une fois que je maîtrise bien le geste, après cinq ou six tiges de vedettes que j’ai correctement allochées, je tente une plaisanterie : Okay, j’ai compris pourquoi elle s’appelle la vedette, cette plante ! En fait, ce qu’on est en train de faire, c’est, ni plus ni moins, la branler. Seule une vedette peut convoquer du petit personnel, des petites mains, pour se faire branler, au lieu de se débrouiller toute seule. Ah ah ah !

La dame ne rit pas du tout. Elle me regarde interloquée, sans que je réussisse à interpréter son regard, soit choqué, soit illuminé par cette révélation comme si, d’elle-même, elle n’avait jamais réfléchi à son geste traditionnel. Je suis soudain mal à l’aise, aussi je me réveille.

Je me lève avec mes courbatures aux mollets et je consulte au plus vite un dictionnaire, puis un autre, en ligne. Rien à faire, le verbe allocher est introuvable, zut de zut. Je poursuis mes recherches, et je finis par trouver, dans un improbable Anglo-Norman Dictionnary. La forme allocher, avec un ou deux l, est, au même titre que eslocer, eslochier, eslicher, esluisser, esluissier elocher, ellocher, elloschier, une variante formelle du verbe Eslocher qui signifie to loosen, shake loose. Soit agiter pour desserrer, détendre pour libérer. Branler, en somme. Je suis épaté, mon inconscient n’a pas inventé ce mot, il le connaissait, il est plus savant que moi.

Cortège nuptial hors de l’ordre courant

20/08/2022 2 commentaires
(Je ne vais tout de même publier ici une photo des jeunes mariés, on n’est pas chez Voici. Sachez seulement qu’ils étaient mignons comme des chamignons. En lieu et place, je publie une photo exclusive de leur chamignon, qui ostensiblement se moque bien des mariages et de toutes les autres turpitudes humaines.)

Ce n’est pas tous les jours que l’on marie sa fille. Toutefois, aujourd’hui, oui. J’ai marié ma fille. Ou plutôt je n’ai rien fait du tout, elle n’a guère besoin de moi mais m’a fait le plaisir de m’inviter dans son lointain pays pour son mariage. Je me suis soigneusement endimanché, tout de même pas jusqu’à la cravate mais du moins étais-je un peu propre, comme disait ma grand-mère. Et je me suis fendu d’un discours, juste avant le banquet. Cette brillante ex-jeune fille étant d’un milieu et d’une génération cosmopolite et globe-trotteuse, les invités attablés parlaient français, arabe, allemand et d’autres idiomes encore plus pittoresques. Afin de me faire comprendre par le plus grand nombre, il m’a fallu m’exprimer en globish. J’ai fait le brouillon quelques fois dans ma tête, puis j’ai improvisé.

« Hello ladies and gentlemen. I’m the bride’s proud father. I won’t tell you secrets about her, I keep the secrets for myself, and for her [un grondement de déception et d’indignation parcourt l’assemblée]. Instead, I will tell you a few things I know about marriage. Don’t worry, it won’t be long, as I know nothing about marriage.
Dear A., dear A., my dear children,
As you know, I don’t care at all for marriage. (I don’t even believe in it.) But I care for (and believe in) you, and I care for (and believe in) rituals, so a special ritual just for you is a good enough reason for me to be happy today. Besides, I’m convinced it’s perfectly fine for children to have different experiences than their parents’.
On the other hand, as you also know, I am a sentimental guy, and I care very much for and deeply believe in… [une seconde de suspension pour ménager mon effet] love. Marriage and love are not the same thing, they may even be quite opposite. One can live without marriage (I am the living proof). But one cannot live without love (I am the living proof again).
So, dear A., dear A., my dear children, on this day of your wedding, what I wish you is old-fashioned love.
This means I wish you to care for each other. To cherish each other. To stand for each other. To talk to each other and (oh oh, this is a little bit more tricky) to listen to each other. To understand each other. When understanding is too difficult, at least (oh oh, more and more tricky !) to trust each other. To forgive each other.
I wish you to discover together and each other, to learn together and from each other, to explore together and each other. To be free with each other and from each other.
I wish you to laugh together, and also, from time to time, to laugh at each other (in my opinion that is very healthy, for it washes away whatever is not important). If necessary, I wish you to cry with each other, but try to not cry from each other (in my opinion that is very unhealthy).
And I wish you to eat, and drink, and play, and danse together… Dear A., dear A., my dear children, you may want, you may need to call all of this marriage. Anyway I know it’s called… [encore une seconde de suspension au risque de lasser mon auditoire avec mes effets fastoches] love.
I won’t go further on this virtually endless list because you already love each other, so your knowledge on this matters is as relevent as mine. I may however add just one last little thing, as I am a boring old fart. Eventually I wish you to live together, and that means I wish you to get old together. I am old enough to know that live and get old are exactly the same thing. Only dead people, dead loves, dead marriages, don’t get old. A love getting old is a love kept alive. [Et à ce moment-là du discours, discrètement mais en vérifiant que tout le monde me regarde, j’envoie un baiser à la mère de la mariée.]
Cheers ! Et maintenant mesdames-messieurs, basta le globish ! Sorry pour les non-french-speaking convives, je vais passer au français pour vous chanter une petite chanson. Car je m’étais engagé à chanter, je vais le faire, il faut toujours tenir ses engagements, surtout dans un mariage. Je vais vous chanter une chanson de mon chanteur préféré, qui n’a jamais eu d’enfants, donc qui n’a pas eu la chance d’être invité à la noce de ses enfants. En revanche, il a eu le privilège plus rare d’être invité à la noce de ses parents, qui se sont mariés sur le tard, après longtemps d’amour, longtemps de fiançailles. Il en a fait une chanson. Voici La Marche nuptiale de Georges Brassens. »

L’histoire commence le 26 avril 1937

16/08/2022 Aucun commentaire

Le pays basque espagnol est à mon goût. Le pays basque en général, mais pour l’heure je me trouve dans le pays basque espagnol. Fier et libre (Gora Euskadi Askatuta, d’ailleurs), limpide et cependant malcommode à comprendre. Seuls les Basques parlent le basque. Je reviens de Guernica.

Encore moins qu’à Hiroshima, Tu n’as rien vu à Guernica puisqu’il n’y a rien à voir à Guernica. Vraiment rien. La toile de Picasso, qui donne à voir, n’est pas là mais à Madrid. Les traces sur place sont indiscernables. La ville de Guernica rasée par les bombes a été reconstruite, pimpante station balnéaire où les fantômes ne sont visibles que si on les cherche. On sait que certaines choses ont eu lieu autrefois, mais le moment présent reste muet, comme l’est au fond tout pèlerinage. Pèleriner à Compostelle, à La Mecque, à Guernica, à Grand-Pré, à Wounded Knee, ou bien, si l’on préfère sa mythologie personnelle à celles qu’il faut partager, pèleriner sur son lieu de naissance ou d’enfance, ne rend pas forcément bavard, y compris quand on est convaincu qu’il nous était nécessaire et vital de faire le voyage. On se la ferme, on ne trouve pas les mots, on ne les cherche même pas, on guette les fantômes, on opine, on médite. J’ai médité à Guernica, où j’estimais nécessaire et vital de me rendre un jour.

Pour ne rien arranger, à propos de raser, le Musée de la paix aménagé ici est plutôt rasoir, et rasoir en basque. Au long des interminables premières salles, traduction en main, on apprend que la guerre c’est mal mais qu’en revanche la paix c’est vachement bien… jusqu’à ce qu’au dernier étage on entre dans le vif du sujet et on découvre les témoignages des rescapés du 26 avril 1937, et là oui, des mots sont posés qu’on ne peut esquiver et qui convoquent les fantômes. Enfin l’incarnation, pour sentir ce que c’est, la mort, ce que c’est le réel et l’Histoire, ce que c’est la violence fasciste, ce que c’est Guernica.

Je suis en train de lire Le Dossier M de Grégoire Bouillier. Oui, je m’y suis mis, finalement. Après plusieurs tentatives et autant de faux départs, cinq ou dix pages à la fois pour tester la température, j’avais renoncé, reporté, intimidé par les milliers de pages devant moi. Mais ça y est, cette fois c’est la bonne, c’est parti, le livre est dans ma poche, donc partout avec moi, même à Guernica. C’est une croisière : la traversée est longue, très-très longue, mais pas difficile, confortable une fois qu’on s’est accommodé du tangage et du roulis, il suffit de se laisser porter. Quel plaisir, quel luxe de plus en plus rare, lire des heures durant un livre sans être tout à fait sûr de l’endroit où il nous mène. Tout est affaire de flux, de flow, de confiance et d’acceptation des digressions. Ce livre immense parle de tout et de rien sans jamais perdre de vue ce qu’il a à dire, d’où son tissu de digressions à l’infini. En matière de digressions, Ainsi parlait Nanabozo est un petit joueur, une aimable gnognotte, face au Dossier M. J’éprouve ce que l’on éprouve parfois dans la littérature, je me sens en fraternité. Notamment durant tout le développement intitulé Notes dans le métro (ou comment je suis devenu moi-même sans m’en apercevoir) que l’on peut lire en ligne en cliquant ici : je me permets de conseiller ce dossier-à-l’intérieur-du-dossier à quiconque aurait lu et apprécié mes Reconnaissances de dettes, la démarche d’auto-archéologie y est similaire, l’effet de fraternité aussi, peut-être.

Or page 108 de l’édition dans ma poche (livre 1, « rouge » , Le Monde), au petit bonheur de l’une de ses 1001 digressions, Bouillier trouve les mots que je ne cherchais plus à propos de ce qui s’est passé à Guernica. Je vous les recopie, en vous précisant qu’ils ne déflorent absolument rien ni du Dossier M ni de ses 1000 autres digressions, et qu’ils ne sont ici que pour documenter mon propre pèlerinage en pays basque espagnol.

Ma situation n’est cependant pas la pire qui soit : en ce moment même, les bombes sont en train d’anéantir les villes de Homs et Alep, là, tout de suite, maintenant, tandis que j’écris. Hier c’était Fallujah, Grozny, Srebrenica, Sarajevo, Murambi, Hiroshima, Tokyo, Dresde, Varsovie, Milan, Saint-Lô, Hambourg, Shanghai, Everytown et cetera – et je n’écris pas et cetera à la légère. En aucune façon. Je fais tenir toute l’histoire moderne des hommes dans cet et cetera. À qui le tour maintenant ? Quelle ville demain ? Quelles populations civiles puisque ce sont elles qui sont en première ligne désormais. Naguère, les armées se donnaient rendez-vous sur un champ de bataille pour en découdre et décider du vainqueur. Mais depuis le 26 avril 1937 et Guernica, première ville de l’histoire ne présentant aucun intérêt militaire à avoir été systématiquement et délibérément bombardée depuis le ciel, de façon quasi divine, par la Légion Condor qu’Hitler avait aimablement prêtée à Franco, les temps ont changé, au tragique détriment des gens (dont je fais partie) ; lors de la guerre d’Espagne, il s’est passé quelque chose de terrible et d’inédit, quelque chose d’immonde et d’innommable, qui n’a plus cessé de se perpétuer et de s’amplifier et d’ensanglanter l’air jusqu’à Homs et Alep aujourd’hui. Qui est devenu le modèle de tous ceux qui ne jurent que par « un État, une Église, un Chef ou un Parti » et, au cri de « Vive la mort », se disent prêts à « massacrer la moitié de leur peuple s’il le faut ». Qui est devenu la honte du monde laissant se perpétrer des massacres sans lever le petit doigt. Guernica n’est pas seulement une toile de Picasso.

On n’a plus le droit de faire ça

14/08/2022 Aucun commentaire
A une dizaine de kilomètres de chez moi : Incendie de forêt, Isère, 11 août 2022, photo Le Dauphiné Libéré/Karine Valentin

Cette nuit, je me trouvais dans un local surchauffé où un courant d’air soigneusement aménagé entre la porte d’entrée et la porte de sortie ne faisait hélas que brasser de l’air brûlant et augmenter encore la température. La salle, vaste mais toute en longueur, avait été grossièrement agencée en tant que centre d’accueil d’urgence et j’étais présent comme bénévole, rappelé pendant mes congés, afin d’assurer quelques services de premier secours auprès des réfugiés. Comme je me tenais debout derrière une banque, en nage, une scanette en main pour lire des codes-barres, il est possible que j’ai été tout bonnement mobilisé d’office pour faire ce que je sais faire, pour enregistrer des livres sur les comptes-lecteurs des malheureux réfugiés, et je m’appliquais à cette tâche, rassuré que la médiathèque soit enfin présentée comme un service essentiel. Or nous étions à quelques minutes de la fermeture de cette médiathèque de fortune, non loin du grand incendie.

Soudain, au moment même où nous prions les dernières personnes présentes de gagner la sortie, une femme entre en trombe, tête baissée. C’est une jeune maman, brune, yeux noirs, mince, accompagnée de sa fillette qui est une sorte de version réduite d’elle-même, trottinant pour rester collée. Elle fonce sur moi mais ne me regarde pas, ses yeux sont pointés vers le sol. Elle me dit : « Pardon mais je suis pressée. »

Elle a l’air de faire la gueule. Je le regrette. Je le prends même personnellement. La vie des réfugiés (elle semble davantage être en vacances qu’en détresse, mais je lui fais crédit) est bien difficile, je comprends qu’elle me fasse la gueule, mais je tiens absolument à la dérider, à la détendre, j’en fais une sorte de mission, un défi, alors je cherche à toute vitesse dans ma tête une répartie qui pourrait la faire sourire.

« Ah, bon, vous vêtes preffée ? Mes plus plates excuses monsieur le Préfet ! Je ne vous avais pas reconnu Monsieur le Préfet ! A vos ordres Monsieur le Préfet ! » Et je redresse torse et menton, je fais claquer mes talons (mes sandales) en plaçant ma paume droite perpendiculaire à ma tempe pour la saluer règlementairement.

Je ne suis pas mécontent de ma blague. Je me retiens de pouffer. Hélas, elle lève enfin sur moi ses yeux très noirs et très beaux, qu’elle fronce pour me foudroyer. Elle est en colère. Elle me dit, calme et excédée, dents serrées : « On n’a plus le droit de faire ça, vous ne le savez pas ? On n’a plus le droit de faire ce genre de blague. » Sa fillette me lance exactement le même regard noir, le même jugement miniature.

Je tombe des nues. Elle est décidément pénible cette époque woke où on n’a même plus le droit de se moquer des préfets, minorité susceptible ! Moi qui justement étais en train de mijoter dans ma tête le récit de cette anecdote pour en faire mon prochain article de blog ou mon prochain post Facebook, peut-être même l’inauguration d’une série consacrée à mes meilleures blagues, qui commencerait par « Vous vêtes preffée ah ah ah » okay, je vais revoir mes plans, je ne peux pas publier ça.

D’ailleurs je me réveille.

Sans doute

13/08/2022 Aucun commentaire

Ce matin, je ne suis pas optimiste. Rushdie est désormais hors de danger, mais j’incline à penser que l’attentat dont il a été victime n’est que l’un des milliers de symptômes d’une maladie hélas incurable dont le genre humain finira par crever. Lorsque l’humanité sera, très prochainement, décimée par les guerres, les désastres nucléaires, les crises climatiques, la disparition des écosystèmes, l’empoisonnement de l’eau, de l’air, de la terre, les catastrophes environnementales, les sécheresses et les tsunamis et les mégafeux… les quelques humains survivants n’auront toujours rien compris et continueront de se battre et de s’entretuer jusqu’au dernier en hurlant « Mon dieu est le seul dieu » ! Comme disait Yves Paccalet, L’humanité disparaitra ? Bon débarras !

Je relève dans la presse que « L’auteur de l’agression [de Salman Rushdie à NewYork le 12 août 2022], dont le mobile n’est pas encore connu, a été arrêté et placé en garde à vue, a précisé la police dans un communiqué. »

Comment ça, « mobile inconnu » ???? Le mobile est parfaitement connu depuis 1989, 6 millions de dollars tout de suite plus la promesse d’un ticket pour un paradis imaginaire plein de jolies jeunes filles !
Les chasseurs de prime y compris dans l’au-delà sont toujours parmi nous. Rediffusion au Fond du Tiroir (article de novembre 2020) pour se souvenir du crime exact qu’a commis Rushdie pour mériter un tel contrat sur sa tête. Je résume en un mot pour qui n’aurait pas le temps de cliquer : Rushdie est coupable d’avoir écrit un roman.

La très curieuse et ambiguë locution « sans doute » est susceptible de donner du fil à retordre à tout étranger qui s’initierait à la langue française, tant elle semble dire le contraire du sens même des mots qui la composent.
Littéralement, « sans doute » signifie que les doutes sont absents, que les faits exposés dans la proposition sont donc avérés, prouvés, admis comme certains.Or dans la langue courante on emploie « sans doute » comme synonyme, non pas de « assurément » mais plutôt de « peut-être » ou de « probablement », on l’emploie par précaution afin de suggérer au contraire que le doute EST permis, qu’on n’est au fond sûr de rien, restons prudents, qui sommes-nous pour étaler la certitude de nos énoncés.
Exemple : la phrase « Je suis en vie, et je le serai sans doute encore demain » n’exprime pas une absolue certitude de ma longévité à 24 heures, mais seulement un espoir raisonnable appuyé par divers indices et probabilités statistiques, toutefois nuancé, sans certitude à 100%, puisque le futur n’est pas écrit, et demain, allez savoir, je m’effondrerai peut-être d’un AVC ou sous les coups de couteau d’un abruti.

Parmi les réactions presqu’ unanimes de la classe politique française suite à la tentative d’assassinat envers Salman Rushdie, je relève ceci, toujours dans la même presse de référence : « « Les fanatiques religieux qui ont lancé une fatwa contre lui en portent sans doute la responsabilité », a déclaré le député Insoumis Alexis Corbière. »
En portent sans doute la responsabilité.
Ce « sans doute » est obscène, ignoble, dégueulasse et me donne envie de vomir.

Pourquoi pas : Les femmes d’Afghanistan sont actuellement en situation de grande détresse, sans doute à cause du retour au pouvoir des talibans (mais il y a le réchauffement de la planète et le coût de la vie, aussi, alors on ne sait pas).

La France Insoumise tortille sans doute à nouveau du cul à l’heure d’affirmer sa position sur l’islam radical.
J’ai voté Nupes aux dernières élections… Il m’est arrivé de voter Insoumis aux précédentes… Je le referai sans doute… Mais les tergiversations de la France Insoumise face à l’islamisme me débectent. Enfin, quoi, nom de dieu, NOM DE DIEU oui c’est le cas de le dire, ce serait si difficile que ça, ça leur arracherait la gueule, de dire une bonne fois : « Gros bisous à tous nos amis et électeurs musulmans ou « d’origine musulmane » ou « de culture musulmane », mais l’islamisme, comme les diverses autres sortes de fascisme, c’est de la merde et on en meurt » ?

Sans doute.

Ado sexagénaire

10/08/2022 Aucun commentaire
Illustration de couverture : Jack Kirby mais l’intérieur est de Steve Ditko

10 août 1962/10 août 2022 : le super-héros préféré de tout le monde y compris le Fond du Tiroir, Spider-Man, éternel ado, n’en fête pas moins ses 60 ans aujourd’hui. Ou bien il les a déjà fêtés il y a un peu plus de deux mois, puisque les comic books ont une date de parution systématiquement ambiguë, anticipée : Amazing Fantasy #15, où est apparu pour la première fois notre héros, était daté du 10 août 1962, mais est sorti en kiosque le 5 juin. Admettons que Spider-Man a deux dates de naissance, et que nous avons choisi l’une des deux pour cette célébration.

Et que Grégoire Bouillier a choisi l’autre.

Ah, oui, rappelons que Spider-Man est très présent dans la littérature française contemporaine :

1) « Ce fameux mercredi où j’ai rencontré M., jour qui restera dans mes annales, et peut-être une vie bien remplie, une vie réussie, est-elle une vie où, pour soi-même, à son niveau individuel des choses, chaque jour de l’année parvient à dater un événement bien précis et, à nos yeux, décisif, comme si chaque jour était un verre vide attendant d’être rempli. Ou un verre plein attendant d’être bu. Que chaque jour, tel un lieu-dit, devenait un jour-dit parce qu’il nous est personnellement arrivé quelque chose ce jour-là (…) Comme le 23 janvier fut, pour Baudelaire, le jour où il reçut « un singulier avertissement » tandis que le 23 juillet fut la date choisie par Alain Leroy pour en finir avec les humiliations. Et que dire du jeudi 10 juillet pour Verlaine et Rimbaud ou du 7 janvier pour Samuel Beckett. Du 4 octobre pour Victor Hugo. Du 10 novembre pour Descartes. Du 4 juillet pour Lewis Carroll (…) Du 5 juin pour Spiderman. » (Grégoire Bouillier, Le Dossier M, Livre 1, « Dossier rouge, le Monde », partie III, niveau 1. Mais cf. également la partie IV/niveau 14 pour un autre développement sur ce personnage ainsi que sur d’autres super-héros, etc… Spider-Man surgit très souvent, quoique moins que Zorro, au fil du Dossier M, y compris dans les pièces supplémentaires tel ce roman-photo.)

2) « Jed était familier des principaux dogmes de la foi catholique – alors que ses contemporains en savaient en général un peu moins sur la vie de Jésus que sur celle de Spiderman. » (Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire)

3) « Pour éviter [que son père] ne s’enferme dans une bouderie mutique, Naïma n’insiste pas. Elle préfère aiguiller la conversation sur les films de super-héros, une passion qu’elle partage depuis longtemps avec Hamid et qui, parfois, ressemble au besoin vague que quelqu’un vienne les sauver, même si elle ne sait pas de quoi. Pendant le reste du dîner, ils classent les membres des X-Men selon leur ordre de préférence, conspuent Superman par trop invincible et à jamais bien coiffé, encensent en revanche Spider-Man aux affres morales permanentes, et se moquent de Clarisse qui n’est jamais parvenue à s’intéresser à ces personnages et les confond tous. » (Alice Zeniter, L’Art de perdre)

4) Ainsi bien sûr que chez Riad Satouff relayé par le Fond du Tiroir.

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Et attention, niveau deux, pour lecteurs motivés seulement : Le Fond du Tiroir ne se contente pas de rendre un aimable hommage, il s’est autrefois échiné à dresser une exégèse archéologique de longue haleine qui mène de Friedrich Nietzsche à Ayn Rand, puis à Steve Ditko (créateur de Spider-Man, personnage dont il a fait une sorte d’autoportrait), puis à The Question & Mr. A., enfin à Rorschach, version Alan Moore puis version Damon Lindeloff. Avec également une mention de Jérôme Bosch et une autre de Jeff Bezos. Car il est comme ça, le Fond du Tiroir.

Bonus : mash-up Kafka-Spider-Man par Daniel Goossens in Georges et Louis : La Reine des Mouches (Fluide Glacial, 2001). Car il est comme ça, Daniel Goossens.

Guerre, dit-t-il

09/08/2022 Aucun commentaire

(A) – Avant : 5 mai 2022

Comme l’écrivait lui-même Céline en 1949 dans une préface pour la réédition de Voyage au bout de la nuit,

Tout va reprendre ! ce Sarabbath ! Vous entendrez siffler d’en haut, de loin, de lieux sans noms : des mots, des ordres…
Vous verrez un peu ces manèges !… Vous me direz…

Aujourd’hui sort en librairie Guerre, roman inédit de L.-F. Céline. Je me précipiterai, évidemment, car je lis tout Céline (une archive Fond du Tiroir sur Céline : ici), mais avec lenteur, car j’ai tout mon temps.
Je me prépare aux tombereaux, nouveaux et pourtant sempiternels, de billevesées déversées sur Céline et son œuvre, émises par ses détracteurs tout autant que par ses admirateurs.

Par exemple, je relève dans une revue de presse express ces propos débiles proférés par Nicolas Sarkozy : « Céline est mon auteur favori, mais je ne suis pas antisémite. On peut admirer Proust sans être homosexuel. » Il faut être au minimum ex-président de la République pour proférer une telle ânerie et poser les deux termes dans la même balance, comme si l’homosexualité était, ainsi que l’antisémitisme, un crime puni par la loi.

Pendant ce temps, ma « lettre ouverte » à Céline est toujours disponible chez le Réalgar. Elle contient, en sus de l’exégèse d’un passage mystérieux de l’œuvre de Céline, et du témoignage fort éclairant d’un lecteur juif de cet écrivain antisémite, le récit d’un rêve que je faisais à l’époque où j’étais étudiant : je découvrais des manuscrits inédits de Céline, plein des armoires, plein des tiroirs, et encore, et encore, et encore, et ce n’était pas un rêve, c’était un cauchemar.

(B) – Après : 9 août 2022

De penser, même un bout, il fallait que je m’y reprenne à plusieurs fois comme quand on se parle sur le quai d’une gare quand un train passe. Un bout de pensée très fort à la fois, l’un après l’autre. C’est un exercice je vous assure qui fatigue. À présent je suis entraîné. Vingt ans, on apprend. J’ai l’âme plus dure, comme un biceps. Je crois plus aux facilités. J’ai appris à faire de la musique, du sommeil, du pardon et, vous le voyez, de la belle littérature aussi, avec des petits morceaux d’horreur arrachés au bruit qui n’en finira jamais.

Voilà, c’est fait, je l’ai lu le Guerre, en ce mois d’août, pendant que la planète brûle. Verdict : ce n’est guère fair-play pour les écrivains vivants, mais il s’agit, comme espéré ou comme redouté, de l’un des meilleurs livres parus cette année, les doigts dans le nez. Nous sommes tous, à côté de Ferdine, des scribouillards débutant et bavassant. Ouvrir par chance un inédit de Céline en 2022, c’est ouvrir une boîte renfermant son style et son esprit, et alors quel courant d’air, tout vous saute à la figure, tout redémarre. L’horrible, le grotesque, le déchirant, l’absurde, l’hystérique, l’histrionique, la poésie question de vie ou de mort, la violence et la haine de la violence, l’épique suivi de près par la dérision de l’épique, l’humain tragiquement organique, l’imagination littéraire comme un nerf fouetté, et le rire, enfin tout, la déflagration intacte comme si on avait refermé la boîte la vielle. Ce Sarabbath !

Pourtant, attention : même si Céline est tout entier Céline dans chaque mot qu’il pose sur le papier (il n’y a qu’à lire sa tumultueuse correspondance), ce Guerre sauvé des eaux est manifestement un brouillon, un premier jet qui ne saurait convenir à un lecteur n’ayant jamais rien lu de lui au préalable et s’imaginant, sous prétexte qu’il vient de paraître, que ce serait le bon endroit pour commencer. Cela n’a peut-être pas été assez précisé par Gallimard, discrétion toute commerciale (150 000 exemplaires écoulés !?!?) : ce n’est pas le bon endroit pour commencer. Si le lecteur aguerri (très littéralement le cas de le dire) trouvera son compte dans ce volume inespéré, en revanche il aura de quoi rebuter, décourager, voire dégouter à jamais, un novice.

Il faut aimer les coulisses, aussi, les scènes d’atelier où l’on voit l’écrivain transpirer, tester, raturer, triturer, travailler, et en l’occurrence inventer un style chaotique et viscéral, justement à partir de cette expérience fondatrice, viscérale et chaotique, que fut l’abominable guerre de 14. Hypothèse : l’une des pierres angulaires du style de Céline, l’usage massif et expressionniste des points de suspension, quasiment exempt de ses deux premiers romans, Voyage (1932) et Mort à crédit (1936), surgit sous nos yeux à la page 51 de ce Guerre, selon toute vraisemblance écrit en 1934 – allez vérifier, vous serez peut-être aussi ému que moi.

Certaines répétitions aussi, sur lesquelles l’œil risque de trébucher relèvent ni plus ni moins du travail. Exemple que je relève p. 30 : « Je croyais que j’allais réveiller la bataille tellement que je faisais du bruit dedans. Je faisais à l’intérieur plus de bruit qu’une bataille. » Il y a tant de répétitions dans ces deux phrases contigües qui disent pratiquement la même chose que je suis à peu près certain qu’en les écrivant, Céline les a testées tour à tour, pour entendre l’effet, mais que jamais il ne les auraient conservées telles quelles dans le manuscrit définitif. Les lire à la suite fait un peu l’effet d’une toile cubiste où plusieurs moments successifs sont représentés simultanément.

Moi que « chaque virgule passionne » (autre réminiscence célinienne), qui ne me lasse pas de fouiller les brouillons afin de mieux comprendre le processus (c’est ainsi que j’avais dévoré Maudits soupirs pour une autre fois dans l’immédiate foulée de Féérie pour une autre fois), je suis ravi de consulter toute cette cette matière vive, toute cette archéologie, mais sommes-nous réellement 150 000 à nous passionner pour les virgules ? De quoi se composent ces 150 000 ? Quels malentendus énumérer ? Même si l’on soustrait les inévitables néofachos (et archéos s’il en reste) qui achètent Céline parce qu’ils espèrent une littérature accordée à leurs opinions politiques, ainsi que les lecteurs passionnés passionnés par la Guerre de 14 (comme si Guerre était le moins du monde révélateur d’autre chose que du fonctionnement mental et de l’art de son auteur)… restera un troisième malentendu, encore plus massif, plus démocratique : les milliers d’acheteurs souhaitant toucher du doigt l’histoire extraordinaire (romanesque, oui) de ce manuscrit génial subtilisé et réapparu – mais à ceux-là il vaudrait mieux conseiller une lecture plus abordable, celle de Jean-Pierre Thibaudat.

Prochaine étape, prochain inédit : Londres, à paraître le 13 octobre. Deuxième meilleur livre de l’année ?