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Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles

02/10/2018 Aucun commentaire

En mars et avril dernier, le Fond du Tiroir gambergeait tout haut et publiait deux articles (pour mémoire : « Justice sommaire et réseau wifi, ou : La nouvelle loi du far-west », puis « L’Indien qui pleure ») où il posait publiquement une turlipinante question de méthode et d’éthique : « Comment, lorsque l’on n’est pas amérindien, représenter un Amérindien ? ».

Oui, pardon de parler de moi à la 3e personne, le Fond du Tiroir en fait c’est moi. C’est moi tout seul qui suis présentement obnubilé par les Amérindiens, moi qui suis en train d’écrire un gros roman où ils tiennent un rôle majeur, moi qui ai créé un profil Facebook au nom de l’un de ses personnages emplumés, qui dévore tout ce qui me tombe sous la main à propos de leur culture, et qui me laisse pousser les cheveux en saluant le Soleil, notre père à tous.

Mais en ai-je le droit ? Suis-je un usurpateur ? (Sur Facebook, c’est évident – mais dans un roman, domaine plus ambigu du mentir vrai ?) Depuis le printemps dernier et mes deux articles initiaux, cette question que je croyais toute personnelle a défrayé la chronique dans le monde du théâtre. Un mauvais procès a été intenté, via les réseaux dits sociaux, contre Robert Lepage, accusé d’appropriation culturelle sous prétexte que son nouveau spectacle, monté au Théâtre du Soleil, Kanata, prétendait aborder les oppressions subies par les peuples autochtones du Canada sans mettre en scène aucun comédien amérindien. Lepage s’est fait traiter de spoliateur, de raciste, de profiteur, hallali numérique habituel.

Le spectacle a d’abord été annulé face aux pressions (et au désistement financier de l’un des coproducteurs qui a pris peur), puis re-programmé avec un léger changement de titre, et sera joué à la Cartoucherie du 15 décembre 2018 au 17 février 2019.

Plus généralement, de quelle légitimité peut-on se prévaloir lorsqu’on se pique de parler d’un groupe, voire au nom de ce groupe, auquel on n’appartient pas ? J’aurais dû me douter que le débat était brûlant et sociétal, prompt à éclater en divers endroits sous divers oripeaux… Car nous vivons en 2018, alors que les rassemblements racisés et non mixtes prolifèrent, et que les querelles identitaires encombrent les forums et les écrans davantage que les querelles esthétiques.

Chacun n’existe et ne s’exprime qu’en tant que membre de quelque communauté, ou dans le cas contraire est invité à fermer sa gueule. Par exemple, Detroit, film puissant de Kathryn Bigelow reconstituant des émeutes raciales en 1967, a scandalisé certains de ses détracteurs non parce qu’il révélait une très choquante réalité, mais parce qu’en tant que bourgeoise blanche Bigelow n’était pas censée se mêler de documenter des injustices infligées à des Afro-Américains. Bigelow n’était donc autorisée qu’à raconter des histoires de bourgeoise blanche ? La polémique a pris des proportions grotesques.

Le réflexe politiquement correct, autrefois petite chose risible, niaise et lénifiante, a muté en une génération pour devenir ce monstre clivant, agressif, sectaire, castrateur et communautariste : dis-moi où tu te trouves sur la carte des Balkans avant de commencer à parler, car chacun ici n’est autorisé qu’à exprimer les intérêts de son groupe d’origine. Tu es toute ta tribu, ta tribu est tout toi. RPZ, comme disent les rappeurs.

Désormais le soupçon est partout : un Blanc ne peut plus raconter l’histoire d’un Noir, un homme l’histoire d’une femme, un jeune l’histoire d’un vieux, un bien portant l’histoire d’un malade, un roux l’histoire d’un blond, un Juif l’histoire d’un Palestinien, un hétéro l’histoire d’un homo, un anorexique l’histoire d’un obèse, un vivant l’histoire d’un mort, un Capulet l’histoire d’un Montaigu, un O’Timmins l’histoire d’un O’Hara… Bref, le plus sage est de ne plus raconter d’histoires du tout, sauf si celle-ci est dûment labélisée en tant que revendication ou arme de guerre. Fusillons l’imagination, il restera toujours la propagande – et le manichéisme.

On lira avec grand profit l’interview d’Ariane Mnouchkine sur l’affaire Kanata. Pour les pressés qui ne cliqueront pas, voici un extrait-clef :

Il ne peut y avoir appropriation de ce qui n’est pas et n’a jamais été une propriété physique ou intellectuelle. Or les cultures ne sont les propriétés de personne (…) Les histoires des groupes, des hordes, des clans, des tribus, des ethnies, des peuples, des nations enfin, ne peuvent être brevetées, comme le prétendent certains, car elles appartiennent toutes à la grande histoire de l’humanité. C’est cette grande histoire qui est le territoire des artistes. Les cultures, toutes les cultures, sont nos sources et, d’une certaine manière, elles sont toutes sacrées.