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Archives pour 06/11/2020

C’est toujours mieux que de rester à ne rien foutre

06/11/2020 Aucun commentaire
Coprô B 125 EN. 124 FL GS 50 (Photo exclusive rapportée au péril de sa vie par Marie Mazille à l’issue d’une expédition très périlleuse à un kilomètre de chez elle)

L’hyperactive et incorrigible Marie Mazille ne saurait s’ennuyer sous prétexte de reconfinement. Les idées débiles débordent naturellement de sa personne et, par chance, m’embarquent en route.

Par exemple. Comme tout le monde, elle accomplit sa petite promenade quotidienne dans un cercle isochronique réglementaire d’un kilomètre de rayon. Mais, contrairement à tout le monde, par la grâce d’une hallucination qui lui est singulière et qui réenchante le quotidien emmerdant, au sein de ce périmètre elle assimile ce qu’elle croise en chemin à une formidable exposition, un musée en plein air dont un guide appointé pourrait expliciter les merveilles à l’attention des visiteurs profanes. Là, elle m’envoie la photo d’une bouche d’égout. Okay, je m’y colle.

Ce magnifique et cependant énigmatique spécimen de tôle rouillée et sculptée, dont la datation à l’empreinte carbone 14 est actuellement estimée à – 17 000, un jeudi en fin d’après-midi, pourrait apparaître simplement « artistique » à nos yeux d’occidentaux toujours prompts à enfermer dans le champ esthétique les artéfacts produits par des civilisations inconnues. Pourtant, cette œuvre rare revêt sans doute un sens rituel et sacré qui outrepasse largement sa simple fonction décorative. Selon les plus récentes recherches anthropologiques et archéologiques, les légères traces d’usure et de manipulation constatées sur cette tranche sculptée révèle qu’elle était certainement utilisée lors de rites d’initiations chamaniques durant lesquelles, après certaines séances de transes et d’absorption de substances, le jeune homme (peut-être la jeune femme) accédait au savoir et au statut d’adulte en découvrant dans la hutte du chef les gravures creusées au tournevis en bas-relief. Le motif géométrique, répété avec obstination, est le chevron à angle droit. D’emblée l’intention est clairement culturelle et conceptuelle puisque l’angle droit n’existe pas dans la nature. Mais une plus ample observation révèle le plus intéressant : l’alternance de lignes de chevrons selon deux sens inverses. Cette alternance, sans aucun doute fractale puisqu’elle oblige à regarder l’objet selon plusieurs échelles, exprime une foi primitive en l’unité fondamentale quoique binaire du cosmos par la succession, à parts égales, des signes opposés et cependant complémentaires (haut/bas, chaud/froid, sec/mouillé, masculin/féminin ?). Les chevrons dirigés vers le sol (forces venues du ciel) et ceux dirigés vers le ciel (forces telluriques), suggèrent un équilibre mythique parfait entre l’activité des humains et celle des éléments, le tout en rotation autour d’un centre circulaire évidé et obscur qui symbolise l’autorité éternelle et invisible, inconnue et indépassable, ou peut-être, en vertu de connaissances astronomiques que les peuples de ce temps auraient acquises de façon intuitive, l’axe d’une sorte de plan cosmogonique et cosmologique de l’univers en mouvement. Dans ce cas, les indéchiffrables caractères en haut et en bas de la tôle seraient à interpréter en tant qu’indications géodésiques qui, tel un GPS de l’âge de pierre fixeraient un repère sur un plan, « Vous êtes ici », à l’attention des éventuels visiteurs extra-terrestres ou, selon une terminologie plus contemporaine, des « dieux » .
L’admiration, l’émotion venue du fond des âges, la gratitude même, qui nous saisissent en pensant à l’artisan anonyme ayant réalisé cette œuvre en – 17 000, un jeudi en fin d’après-midi, ne doit pas nous faire oublier que nous avons sous les yeux, non le fruit d’un hom.fem.me singulier.e et habile.e graphiste.e, d’un.e individu.e, d’un.e « artiste.e » pour employer un anachronisme que les primitifs seraient bien en peine de comprendre, mais la création métonymique, cohérente et coagulante de toute une civilisation empreinte de spiritualité et sans solution de continuité connectée à la nature. Il est à craindre que le sens profond des mystères dépeints sur cette tôle, les tragédies immémoriales qui s’y jouent, soient perdus pour le commun, oubliés à jamais, et que nous devions nous contenter de l’émerveillement et, à tout le moins, du respect, que nous inspire un tel savoir-faire, exécuté avec exigence et opiniâtreté.
Certains chercheurs dissidents estiment quant à eux que les signes sculptés au tournevis pourraient avoir une signification beaucoup plus prosaïque, et avancent comme traduction approximative : « Merde à celui qui lira ça » . Cependant ces chercheurs sont loin de faire l’unanimité dans la communauté scientifique.

Le lendemain elle m’envoie une entrée d’eau à même le sol :

Okay, okay, je m’y colle aussi :

« Water/Vater », Yvette Klein (1962- ), technique mixte, 2002, Rostock
Cette pièce exceptionnelle, qui mêle avec sensibilité et délicatesse l’histoire de l’art et l’histoire personnelle, les débats théoriques et l’intimité familiale, est typique de la période psychanalytique d’Yvette Klein, artiste franco-allemande qui vit et travaille en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale.
Rappelons qu’Yves Klein, dynamiteur de l’art contemporain, avait choisi une couleur, le bleu outremer, comme seul véhicule de sa quête d’immatérialité, d’infini et de parts de marché. Il avait déposé cette couleur en 1960 sous le nom d’IKB, « International Blue Klein ». Malheureusement arraché à la vie deux ans plus tard par un infarctus, il ne connaîtra ses enfants, à la fois au sens artistique mais aussi au sens génétique puisque sa fille, Yvette, naîtra ) titre posthume, deux mois après la mort de son père en 1962.
Yvette consacra l’essentiel de sa première partie de carrière à des explorations monochromes magenta ou jaune d’œuf, deux couleurs qu’elle songea à breveter avant de se raviser et d’entamer, en 1996, soit à 34 ans (âge qu’avait son père lors de sa disparition) une longue période bleue qui s’est révélée non seulement une redécouverte du patrimoine paternel, mais également un dialogue avec les origines et un dépassement dialectique et transcendantal. En effet, alors qu’Yves avait poussé la représentation dans ses retranchements en renonçant à toute figuration et à toute inscription sur ses monochromes bleus, Yvette va encore plus loin en réintroduisant des signes dans son œuvre personnelle, geste d’une rare radicalité qui redistribue encore une fois toutes les données esthétiques et cognitives. C’est ainsi que nous pouvons « lire » l’œuvre présentée ici, le lisible émergeant par-dessus le visible : nous sommes à même de déchiffrer au-dessus de la couleur IKB immédiatement reconnaissable les mots « Pah Pava », qui naturellement, même si l’interprétation est laissée à l’appréciation de chacun, peuvent se comprendre comme « Papa, va », une manière pudique pour Yvette de dire à son père qu’il peut s’en aller à présent que d’autres ont repris le flambeau pour perpétuer son œuvre – quitte à la trahir. On voit que les vingt-cinq ans de psychanalyse d’Yvette ont porté leurs fruits. Le titre de l’œuvre, « Water/Vater », jeu de mot trilingue en contrepoint du mot « EAU » inscrit également sur l’œuvre, devient clair, si l’on nous permet cette plaisanterie, comme de l’eau de roche : le bleu « outremer » inventé par Klein père était bien celui de l’eau, qui coule inlassablement sous les ponts et apaise y compris les deuils familiaux.

Quelques jours plus tard, un double motif géométrique photographié à même la chaussée :

Sans titre (« Cercle blanc et disque jaune »), Kévin Personne (1953-), Grenoble, 2015
En 1987 quatre artistes francs-tireurs et boursiers du CRAC (Centre Régional d’Art Contemporain), Roland Orepük, Mad, Bernard Béraud et Kévin Personne, créent à Grenoble le groupe Radical. Par cette appellation provocatrice, ces quatre disciples de Klee, Kandinsky, Mondrian et autres Malevitch, annoncent leur volonté d’en découdre avec la modernité, de rompre franchement et sans retour avec l’art de leur temps, qu’ils dénoncent comme décoratif, banal, compromis et commercial, aux mains de faiseurs ayant pignon sur rue, indignes imitateurs interchangeables de Klee, Kandinsky, Mondrian et autres Malevitch. Les quatre compères veulent revenir à l’exigence purement esthétique et rétinienne de l’art, en explorant les possibilités infinies des aplats monochromes (exclusivement avec les trois couleurs primaires, jaune, magenta et cyan) et les motifs géométriques de base (le cercle, le carré, le triangle, la croix, et certains soirs, après avoir bu, le trapèze irrégulier). Radical multiplie durant les années 90 les mémorables expositions collectives dans les galeries, FRAC, et centres d’art, jusqu’au jour fatal de 1998 où Kévin Personne sème la discorde et provoque l’éclatement du groupe, en présentant à ses trois camarades sa dernière œuvre, dont il prétend être très fier, un portrait figuratif hyperréaliste de sa femme, Paméla Personne, peint à l’huile avec fond dégradé à l’aérographe. Il leur aurait déclaré : « Ben quoi les gars ça vous plait pas ? Non mais si, regardez, j’ai fait attention à ce que ce soit vachement ressemblant, tous ceux qui connaissent Paméla me disent qu’ils la reconnaissent presque facilement, j’ai soigné les plis de sa robe et tout, et les mains, c’est incroyable comme c’est difficile à faire les mains, y a pas deux doigts pareils, alors j’ai un peu bâclé et je lui ai donné un sourire sympa en me disant qu’on regarderait surtout sa tête et pas trop les mains ». Après une réunion de crise de Radical, Kévin Personne est exclu du groupe à l’unanimité et sans indemnités. Il plonge alors dans l’alcoolisme et dans une dépression qui le conduit à produire exclusivement, pendant plus d’une décennie, des portraits d’humoristes célèbres ou d’acteurs américains, vendus à la sauvette sur les marchés, des châteaux de Vizille sur lauzes et des chats mignons qui jouent dans un panier, signés du pseudonyme Kévinou. Recouvrant, après une rigoureuse cure de désintoxication, un nouveau désir de radicalité à partir de 2014, il détruit toutes les toiles de sa période « Kévinou » et décide de limiter plus que jamais le nombre de ses motifs et couleurs. Depuis lors, il ne peint plus que des cercles blancs évidés et des disques jaunes pleins, toujours dans la même taille (respectivement 20 et 10 cms de diamètre) et la même configuration. N’étant plus le bienvenu dans les centres d’art, il n’a de cesse de peindre ce double motif en plein air, sur les murs, sur le mobilier urbain, sur les trottoirs ou simplement sur la chaussée, surtout dans les quartiers de l’agglomération grenobloise qu’il sait fréquentés par ses trois ex-amis, comme autant de perches lancées en direction de Radical, dans l’espoir d’être réintégré dans le groupe. Jusqu’à présent, sans succès.

Et s’il n’y avait que les visites farfelues dans le paysage urbain… Marie concocte également une comédie musicale sur les gestes barrière. (Surtout ne pas demander pourquoi.) D’accord, je m’y colle encore, je ne dis jamais non à Marie, ça me perdra. Je contribue avec une chanson sur la distanciation sociale.

On nous l’a dit dans la télé dans le journal
Distances de distanciation internationale
Mais attention à la nuance fondamentale
La distanciation ne vous en déplaise est sociale
L’expression est bizarre, j’y comprends que dalle !
On acolle deux mots contraires diamétral…
Et faudrait faire semblant de trouver ça normal ?
Comme une paranoïa conviviale
Une industrie artisanale
une imitation originale
Un divorce matrimonial
Une gaité de pierre tombale
Un chauve avec une queue-de-cheval
Ou une viande végétale
Une extinction de voix à la chorale
Un être humain animal
(heu non mauvais exemple ça c’est banal)
Un commencement final
Un village mondial
Un oeuf de marsupial
Un poison mortel médical
Un silence (John Cage) musical
Un vêtement à poils
Une vapeur à voile
Un toit à la belle étoile
Superficiel jusqu’à la moëlle
Un vol direct avec escales
Un communiste capital
Une quadrature ovale
Une dictature électorale
Une plage privée au Népal
Une banalité paradoxale
Un consensus radical
Une métaphore littérale
Un rôti de porc halal
Un végétarien cannibale
une prostituée virginale
Une tempête de neige tropicale
Une vérité gouvernementale
(Genre :) Un bombardement chirurgical
Une délicatesse colorectale
Un assassinat amical
Une égalité salariale
Un géant infinitésimal
En compagnie d’un nain colossal
Une féministe patriarcale
Un allongé qui reste vertical
Parce que zéro lit à l’hôpital
Un lundi matin dominical
Un confinement de festival
un oxymore devenu viral
Une distanciation sociale !
Une distanciation sociale !
Une distanciation sociale !
Une distanciation sociale ! (ad lib)