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Entre un grand mystère qui commence et gna gna gna gna gna

28/11/2019 2 commentaires

Généralement, le matin, je me réveille avec un air dans la tête. Une chanson populaire me revient, toute armée paroles et musique, celle-ci plutôt que mille autres pour des raisons si impénétrables que je préfère penser que le choix de la ritournelle du jour est aléatoire. Je ne m’amuse pas à la prendre pour un oracle, cette chanson ne signifie rien de plus qu’elle-même, l’entonner est juste un signe de bonne santé, comme une érection matinale. Et je fredonne cet air et je le sifflote jusque sous la douche, jusque dans mon bol, jusque sur les trottoirs, jusque dans le bus, jusqu’au soir dans les cas les plus graves.

Sans surprise, les airs en question surgis en demi-conscience des spires de mon hippocampe juke-box proviennent des répertoires que j’ai le plus écoutés au fil de mon existence, ça peut être des Beatles, de Brassens, d’Higelin, de Chet Baker, de Zappa, d’Ella, ou de Bill Deraime. Plus rarement, sans doute par souci de variété au sens Maritie-et-Gilbert-Carpentier du terme, le tube du matin peut être une bizarrerie comme Moi je mange mes godasses des Silver d’Argent, Allons-y chochotte d’Erik Satie, Dimanche des Limiñanas, J’peux point vous l’dire de Ray Ventura, I fink U Freeky de Die Antwoord, Pièce de viande des Trois Accords, I feel pretty de Bernstein ou l’Internationale.

Mais là ! ! Là pendant une semaine, je dis bien UNE SEMAINE, sept jours, je les ai comptés en pleurant, qu’ai-je fredonné au réveil puis pendant de trop longues heures durant la journée ? J’ai fredonné Quelque chose dans mon cœur, scie fatale, insondable niaiserie calibrée en usine pour canaliser les hormones des ados des années 80, susurrée par Elsa, 14 ans au moment des faits mais ce n’est pas une excuse.

Mais pourquoi, juste ciel, pourquoi ? Une chanson que je n’avais pas entendue depuis 30 ans, dont je me moquais à l’époque et à laquelle je n’avais plus accordé la moindre pensée depuis parce que tout de même la vie est courte ?

C’est la faute de Fabcaro. J’ai lu il y a peu son bouquin Like a steak machine où chaque souvenir de sa jeunesse est accompagné en guise de bande-son imprimée d’une chanson contemporaine. Or il cite au détour d’une page Quelque chose dans mon cœur. Et moi, comme un con : Attends oui ça me dit quelque chose c’était qui déjà cette Elsa c’était quoi cette chanson comment ça faisait ?, vite je vais me la réécouter sur Youtube.

J’ai cliqué, et à compter de cet instant, j’étais foutu. J’en ai pris pour une semaine, malheur à moi. J’espère que vous êtes tombés dans mon piège, que vous avez pensé Attends oui ça me dit quelque chose, que vous venez de cliquer sur le lien et que cette diabolique chanson vous est rentrée dans l’oreille pour touiller le fond de votre hippocampe pour faire remonter la pulpe, vous n’avez pas fini de fredonner, ça peut vous durer sept jours comme une bonne crève, ah ah ah je suis bien vengé.

Cependant, trêve de rire démoniaque. Maintenant que la malédiction m’est passée (ce matin je fredonnais sous la douche Il n’aurait fallu de Léo Ferré et c’est un peu plus chic et présentable), je réfléchis à la force de cette terrible chansonnette. Une semaine. Pour déployer un pouvoir pareil, il faut bien que la chanson ait en elle une vérité intrinsèque qu’on ferait bien de ne pas balayer d’un revers de sarcasme. Alors je relis les paroles.

Quelque chose dans mon cœur
Me parle de ma vie
Entre un grand mystère qui commence
Et l’enfance qui finit
Quelque chose dans mon cœur
Fait craquer ma vie
Une drôle d’envie, une impatience
Et la peur que j’oublie qui je suis

C’est pas du Jacques Brel. C’est pas du Brigitte Fontaine. C’est même pas du René Char (dont la poésie est si peu musicale). Mais n’empêche que ça parle. Ça dit quelque chose de l’adolescence, avec des mots simples et pas fiers. Ce n’est pas ridicule. Alors je repense à un film que j’ai adoré l’an dernier, Guy d’Alex Lutz, faux documentaire sur un chanteur populaire déclinant, qui survit sur ses lauriers après 40 ans consacrés à crooner l’amour-toujours. À un moment du film Guy s’emporte contre son interlocuteur qui le filme en le méprisant et, excédé, prononce face caméra cet avertissement, cette phrase-clef, qui résumerait à merveille toute l’histoire mais hélas ferait mauvais effet en tant que pitch : « Ne me prends pas pour un con » .

Ne prenons pas pour une conne la chanson populaire.

La religion nuit gravement

21/11/2019 3 commentaires

Ce matin, rencontre avec une classe de CP-CE1.

« Bonjour les enfants ! Aujourd’hui je viens vous parler de la mythologie grecque. Un mythe c’est une histoire. Une mythologie c’est un ensemble d’histoires qui ont des liens entre elles. Ces histoires-là ont entre 2000 et 3000 ans et on se les raconte de génération en génération parce qu’elles nous font toujours autant rêver, avec leurs héros et leurs monstres, leurs aventures fabuleuses, leurs voyages, leurs batailles, Ulysse, Thésée, Hercule… Je vous ai préparé une petite pile de livres, de contes, de romans, de bandes dessinées, et même de musiques, parce que ces histoires ont pris toutes les formes pour arriver jusqu’à nous, on verra bien ce que j’aurai le temps de vous raconter ! »

« La mythologie grecque a laissé de solides traces dans notre manière de voir et de dire le monde, puisque nous continuons à parler du chant des sirènes, du travail des titans, du cheval de Troie, du fil d’Ariane… Et ce beau centre culturel où nous nous trouvons, pourquoi croyez-vous qu’il s’appelle l’Odyssée ? Mais commençons par le commencement. Les Grecs avaient de nombreux dieux, et puis de demi-dieux, de héros, de rois… »

Une main se lève.

« Oui ? Tu veux dire quelque chose ?

– De nombreux dieux ce n’est pas possible. Il n’y a qu’un seul Dieu.

– Ah, bon ?… Alors ça, hein… On ne va peut-être pas rentrer dans cette discussion mais disons que certaines personnes sur terre croient à un dieu unique, on les appelle les monothéistes, d’autres croient à plusieurs dieux, on les appelle les polythéistes, et c’était le cas des Grecs. Ils ont imaginé que les dieux étaient très nombreux, qu’ils vivaient entre eux par familles et se mêlaient de la vie des hommes depuis leur ville, qui s’appelait l’Olympe. »

Une main se lève. Je commence à transpirer.

« Dieu n’habite pas dans une ville. Il est partout.

– Euh oui en quelque sorte. Mais tu sais, les religions, toutes les religions, se représentent les dieux d’abord en observant la nature. Un dieu est une explication à un phénomène naturel. Et les Grecs, tu vois, ils observaient cette immense montagne, à l’horizon, le Mont Olympe, ce phénomène naturel qui les dominait, qui semblait immense, inaccessible pour les hommes, et c’est pour cela qu’ils en ont conclu que les dieux habitaient là-haut. Et ils avaient des dieux pour tout ce qu’ils observaient dans la nature. La mer qui les entourait ? C’était le dieu Poséidon ! Le vent qui souffle ? C’est le dieu Éole ! Un éclair dans le ciel ? C’est une foudre lancée par Zeus ! On tombe amoureux, parce que cela aussi est un phénomène naturel, d’ailleurs très curieux à observer ? C’est un coup de la déesse Aphrodite ou du dieu Eros ! On se marie ? C’est la déesse Héra ! (Remarquons d’ailleurs comme c’est amusant, l’amour et le mariage sont attribués à deux déesses distinctes, une charmante jeune fille et une mégère…) On meurt, autre phénomène naturel très courant mais moins agréable ? C’est le dieu Thanatos ! Et ainsi de suite, tu comprends le truc ? Bref, chez les Grecs il y avait… »

Une main se lève. Je commence à transpirer beaucoup.

« Quand on meurt on va soit en enfer soit au paradis.

– Oui bon l’enfer est une bien plus vieille invention que le paradis, ce qui fait que les Grecs connaissaient l’enfer, c’était le royaume des morts gardé par Hadès, mais en revanche ils n’avaient pas encore inventé le paradis. Et c’est ainsi que pour les Grecs… »

Une main se lève. Je dégouline de sueur.

« Si on veut aller au paradis il faut faire ce qui est bien pour Dieu.

– Beuh peut-être si tu le dis mais c’est pas du tout de ça que je voulais vous parler, tu sais j’ai là sous la main plein de merveilleuses histoires qui font peur et rêver et rire et réfléchir et qui sont un peu plus compliquées que « ça c’est bon ça plaît à Dieu je file direct au paradis », je te parle d’un monde imaginaire grouillant de créatures bonnes ou méchantes ou entre les deux selon une infinité de nuances… »

Une main se lève. Je suis en nage.

« Il y a aussi les anges. Ce sont les anges et les démons qui essaient de nous influencer mais il faut écouter les anges. »

Les conversations se sont poursuivies sur ce mode jusqu’à l’heure de la fin de la rencontre où j’ai pu m’éponger. J’ai réussi à parlé un peu d’Ulysse, mais pas d’Hercule ni de Thésée, je n’ai ouvert aucun des livres que j’avais préparés, pas eu le temps. Nous sommes en 2019 et la religion a gagné les esprits des enfants de l’école dite laïque gratuite et obligatoire. Désormais, lorsqu’on parle de « dieux », on a de bonnes chances de tomber sur un enfant de CP/CE1 qui répond « Dieu » avec un D majuscule dans ta gueule en ayant l’air de savoir de quoi il parle, comme tous ceux qui en parlent, quel que soit leur âge. Ce qui fait qu’il devient difficile de transmettre ces belles histoires multimillénaires. Peut-être même que le différentialisme politiquement correct ira bientôt jusqu’à déconseiller formellement de parler aux enfants de mythologies, sous prétexte que cela froisserait la sensibilité des croyants. Ou celle des moralistes, puisque par ailleurs c’est rempli de viols et de meurtres.

J’en suis fort triste, inquiet et désemparé. S’il n’y a plus de place disponible dans les cerveaux des enfants pour les travaux d’Hercule, les voyages d’Ulysse ou même les amours bizarroïdes de Zeus, alors la religion est criminelle. La religion, en assénant ce qui est vrai, tue le plaisir d’entendre ou de raconter des « histoires », plaisir qui se situe dans la zone floue entre le vrai et le faux. Il me semble que les enfants savaient cela d’instinct, autrefois, et visitaient ladite Twilight Zone sans difficulté ni dommage, ils avaient le visa. La religion refuse le visa, paralyse une part d’émerveillement, une part d’imagination, une part d’intelligence, et une part de joie. La religion rend idiot. La religion tue et on devrait imprimer cet avertissement sur les emballages des livres sacrés comme on le fait pour les clopes.

Je me souviens de ces paroles de Michel Hindenoch, que je m’enorgueillis d’honorer comme mon maître, à l’époque où il présentait son spectacle inspiré de l’histoire du Minotaure :

« J’aime les mythes parce que ce sont des histoires qui nous dépassent. Ils nous relient à la naissance de l’humanité. Ils mettent en œuvre en nous une vertu précieuse et si rare aujourd’hui : la croyance. Depuis la nuit des temps, elles parlent de ce qui vit en nous, et aujourd’hui encore elles ne nous trompent pas. La raison et le savoir dont nous sommes si fiers ont étouffés notre capacité de croire, c’est à dire de faire confiance. Et notre monde est devenu craintif et avare. »

Ces paroles datent de 1992. Il y a près de 30 ans, on pouvait se permettre comme le fait Hindenoch de dénoncer le rationalisme comme l’ennemi mortel de l’imagination. Aujourd’hui on serait tenté de dire que cet ennemi impitoyable, c’est plutôt la religion. Peut-être que la situation s’est compliquée en 30 ans et que la partie ne se joue plus entre deux adversaires, mais trois ?