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Je t’aime, je t’aime (encore)

29/08/2019 Aucun commentaire

Vue la série Il était une seconde fois de Guillaume Nicloux.

Un homme découvre un cube de bois qui ne lui était pas destiné. Ce cube, objet géométrique régulier, rationnel par excellence, et cependant incompréhensible, lui permet de revivre et peut-être d’amender une vibrante histoire d’amour qui vient de s’achever.

Au premier épisode de la série, j’ai pensé : pas mal. Au second : pas mal du tout. Au troisième : mais… mais… c’est excellent. J’ai terminé le quatrième au bord des larmes et bredouillant le mot chef d’oeuvre dont j’use peu. Comme dans les grands films de Lynch, l’irréel montré dans toute sa splendeur et toute sa densité est au service d’émotions réelles, impossibles à dire. Ce qui fait que chaque scène est à la fois la contradiction absurde de la précédente et sa suite logique, sans que l’on comprenne pourquoi, mais on en sort le cœur serré, pogné, brisé, bouleversé par ce que les images ont répété en nous.

Une série ? Plutôt un film de trois heures débité en quatre actes, chacun portant le titre d’une chanson d’amour afin que l’on comprenne bien de quoi il retourne : I – Ne me quitte pas ; II – Reviens ; III – Ti amo ; IV – Hymne à l’amour.

Ce saucissonnage sériel est-il utile à autre chose qu’à attraper le cerveau disponible des spectateurs convaincus (j’en suis, hélas) qu’en 2020 la narration vraiment innovante, moderne et captivante, est du côté des séries et non plus de celui du cinéma ? Peut-être bien que oui. Le débit par épisode permet d’exprimer formellement une chose magnifique qui est au cœur même de l’histoire que Nicloux raconte : la répétition. L’amour est le sujet, ai-je dit il y a à peine un paragraphe, certes, mais la répétition aussi, car c’est la même chose. Depuis le tréfonds de notre petite enfance, nous n’expérimentons peut-être jamais l’amour que sous le signe de la redite. L’amour que l’on croit vivre, on le revit. Celui que l’on cherche à revivre, on le vit simplement une fois de plus. En mieux en pire ou en pareil, joyeusement ou névrotiquement ou désespérément, l’amour est toujours affaire de reproduction. De reconduction. De reprise. De remariage. Écho, retour, décalque, fac-similé, variations sur un thème, au mieux réparation, au pire simulacre.

De là, l’illustration choisie en tête du présent article : la couverture de la Répétition, et tant pis pour vous si vous me trouvez pédant, c’est que vous ne savez pas que ce livre qui tente de rationaliser les sentiments, Kierkegaard l’a écrit sous le coup d’un terrible chagrin d’amour. Ou bien c’est que vous n’avez jamais éprouvé de chagrin d’amour et au fond tant mieux pour vous, tant mieux, sincèrement. Marx disait qu’un événement historique a toujours lieu deux fois, d’abord en tant que tragédie, puis en tant que farce. Le chagrin d’amour, qui est un événement historique absolu puisqu’à la fin de notre histoire personnelle ne compteront que les personnes l’on a aimées et celles qui nous ont aimé, ne peut que suivre la même règle, sauf qu’il n’y a pas de première fois, uniquement des secondes, et que chaque farce est une nouvelle tragédie, parce que la répétition n’arrête pas le temps, au contraire elle souligne que le temps est passé, qu’il est repassé, et qu’il gagne à la fin.

Kierkegaard distinguait trois attitudes face à l’existence : l’espoir, le souvenir et la répétition. L’espoir est tourné vers le futur, le souvenir vers le passé. La répétition se plie à « la sainte assurance de l’instant présent ». Comme une paraphrase, le film de Nicloux s’ouvre sur une exergue : «Il y a trois façons de vivre. Dans le réel. Dans l’imaginaire. Et dans l’autre.» C’est un signe.

Sur le divan de sa psy qui n’y comprend pas grand chose mais lui dit pour le principe Continuez, le héros de cette tragédie-ci improvise sa stratégie de la dernière chance : il veut faire croire au temps qu’il a gagné. Comme s’il était possible d’être plus malin que le temps. Pendant ce temps, la fille dont il est fou amoureux renonce à finir sa thèse sur Sébastien-Roch Nicolas de Chamfort, celui qui écrivait des aphorismes tels que « Apprendre à mourir et pourquoi ? On y réussit très bien la première fois ». Ce sont d’autres signes.

Il était une seconde fois est un titre un peu convenu, qui pourrait laisser craindre une facilité, une légèreté, ou quelque parodie de conte. Il aurait mieux valu intituler ce film tranché en quatre morceaux Je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime (cf. les titres des épisodes) et voilà qui nous renvoie à un titre qui bégayait déjà, deux fois seulement et c’était suffisant pour exprimer la répétition fatale : Je t’aime, je t’aime est un film d’Alain Resnais sorti en 1968 présentant bien des points communs avec celui de Nicloux en 2020. Dans les deux cas, un synopsis de science-fiction par lequel une machine infernale permet à un homme désespéré de bégayer son histoire d’amour – en dire davantage serait spoïler le premier film, ou bien le second, ou bien les deux, répétition-répétition.

Par ailleurs, Nicloux fait toujours du cinéma. La même semaine que la diffusion de sa série sur Arte, il sort au cinéma son dernier film, Thalasso. Quelle santé dans la redite.

Jean-Pierre Mocky (1929 ? – 2019)

09/08/2019 Aucun commentaire

Jean-Pierre Mocky sera malcommode à remplacer.

Dans cette vidéo de 1998, Mocky engueule Christine Boutin et les curés qui lui font cortège, les traitant de pédophiles (c’est un peu facile), de cons, de culs-bénis, de grenouilles de bénitier, d’hypocrites (c’est à peine plus difficile), etc.

Mais surtout, à 1 mn 52, Mocky prononce cette chose remarquable, tellement plus profonde qu’un simple blasphème : « Je l’aime plus que vous, moi, Jésus-Christ ! »

Cette vidéo est formidable non parce qu’elle est un énième et banal « clash » de télé péniblement prévisible, mais parce qu’elle témoigne d’un authentique débat métaphysique. Elle rejoue l’éternel combat entre les mystiques et les religieux.

Les mystiques sont ceux qui recherchent, parfois toute leur vie, le contact direct avec le divin ; les religieux sont ceux qui ne cherchent pas, qui ont trouvé, qui se prévalent de disposer de ce contact et en usent comme d’un levier de pouvoir, se prétendant habilités à parler au nom de « Dieu », de « Jésus Christ », du « Prophète Mahomet » ou de quelque autre grande figure ou grande idée, figure ou idée qu’ils confisquent afin d’imposer leurs propres vues et d’asseoir leur propre statut.

En prononçant « Je l’aime plus que vous, moi, Jésus-Christ », Mocky veut peut-être dire qu’il aime davantage que les curés ce que représente Jésus (l’amour, la compassion, le pardon, la défense de la femme adultère, la charité envers les faibles…) et ce serait déjà un message politique fort. Mais je crois qu’il veut dire davantage : « Vous avez volé Jésus-Christ alors qu’il m’appartient autant qu’à vous, rendez-le moi et disparaissez, allez plutôt simples humains que vous êtes payer votre dette à la société (pour pédophilie etc.) »

Dans cette vidéo, Mocky, comme tant d’artistes, est le mystique ; Christine Boutin et ses amis en robes, comme tant d’oppresseurs, sont les religieux.

Le blog du Fond du Tiroir a souvent abordé la rivalité entre les mystiques et les religieux (comme ici ou  ou ou même déjà là quand j’étais jeune), il faut croire que cette question me turlupine durablement. Elle est au coeur du roman que j’écris ces jours-ci.

Léon Tolstoï, grand mystique excommunié par l’église, et réinventeur de la non-violence moderne d’après le modèle de Jésus, écrivait : « Jamais les églises n’ont servi d’intermédiaires entre les hommes et Dieu, ce qui est d’ailleurs inutile et interdit par le Christ, qui a révélé sa doctrine directement à tout homme. Je considère comme une hérésie cette religion officielle appelée Christianisme. Elle se sépare, selon moi, de celle du Christ par bien des divergences au nombre desquelles j’ai tout d’abord constaté la suppression du commandement qui nous interdit de nous opposer au mal par la violence. » (Tolstoï, Le Royaume de Dieu est en vous)