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Articles taggués ‘Chambre d’écho’

Quand faut y aller

09/12/2009 9 commentaires

On se dit : « Pas la peine ». On se dit même pire : « À quoi bon ». On se dit : « Ah, bah, c’est trop vain, c’est trop facile, l’indignation… c’est éculé… et puis politiquement correct ».

On se dit : « Pourquoi irai-je m’exprimer sur ces triviales, pénibles mais contingentes questions d’actualité ? Mon blog t’façons est lu par quatre personnes plus un tondu qui se débrouilleront par eux-mêmes pour s’indigner sur ces sujets, je leur fais confiance pour trouver le chemin et s’échanger des pétitions, personne n’a besoin de moi, oh non, personne n’a besoin d’un cri d’orfraie au fond du tiroir… ».

Ouais, ouais. On se dit tout ça, et du coup on garde tout à l’intérieur. On ne dit rien. On laisse faire. On laisse dire. Personne n’a besoin que je m’exprime sur ce sujet, voilà qui est indéniable. Sauf peut-être moi-même. Alors j’y vais quand même. Je le pousse, mon coup-de-gueule-politiquement-correct que je croyais ne pas devoir pousser. Ils continuent bien, ceux d’en face. Quand faut y aller.

Le gouvernement français, complètement déboussolé, trouve judicieux de s’interroger maintenant sur l’Identité Nationale, et dans le même temps envisage de supprimer l’histoire dans certaines filières d’enseignement (ah bon parce que l’histoire ce n’est pas ce qui forge l’identité d’une nation ?…), démantèle froidement les services publics (ah bon au temps pour moi parce que alors les services publics ce n’est pas ?…), ne craint pas de couper les vivres des musées nationaux (ah bon alors pardon moi qui croyais que la culture ?…), ni de flinguer l’économie des communes (ah ben ça alors j’en reviens pas moi qui aurais pourtant juré que les collectivités locales ?…) etc.

Ces incohérences manifestes cachent un grossier calcul politique. Sarkozy a été élu, notamment, en neutralisant stratégiquement le Front National. Il a peur de perdre aujourd’hui la main électorale, puisque Le Pen père et fille reprennent du poil de la bête immonde. Ainsi, c’est à ça qu’il sert, et seulement à ça je crois bien(1), le grand débat Polichinelle sur l’identité nationale (cf. le site officiel) : un bon gros appel du pied aux électeurs du Front du même nom, « coucou, je suis là mon ami de souche, laisse tomber ces losers de Le Pen, ils n’auront jamais le pouvoir, moi je l’ai, je le garde, et tu vois je pense comme toi… On va pas se laisser bouffer toi et moi pas vrai ? »

De là, cet accident, ce lapsus, cet inconscient politique qui parle : les déclarations ahurissantes mais décomplexées de M. André Valentin, maire UMP de Gussainville (Meuse), élu du peuple, qui s’exprime au micro parce que nous avons décidé qu’il avait le droit de s’exprimer à notre place, c’est le principe de la démocratie représentative. « Je pense qu’il est plus qu’utile, qu’il est même indispensable, qu’il est temps qu’on réagisse, parce qu’on va se faire bouffer (…) Par qui ? Par quoi ? Y en a déjà dix millions, hein. Il faut bien réfléchir. Dix millions que l’on paie à rien foutre. »

Il se trouve, pour tout vous dire, que je n’ai pas seulement un grand-père italien. J’ai aussi un frère iranien – ce sont des choses qui arrivent. Mon frère me dit en soupirant : « Que veux-tu, c’est ainsi, la France est raciste ». Je soupire avec lui. Mais attends, attends… Répète, pour voir ? bingo ! « La France est raciste », tout est dit ! En une seule phrase ! Ne cherchez plus ! Débat clos ! Ça va en faire des éconocroques aux contribuables ! On l’a trouvée ! on l’a identifiée l’Identité de cette grande et belle nation, c’était tout simple, on avait le nez dedans. L’Identité nationale, « ce n’est pas dangereux, c’est nécessaire », selon Sarkozy. C’est sympa. C’est même sexy, tiens. C’est tellement glamour de s’assumer enfin ! C’est moderne !

C’est moderne depuis toujours. L’Identité Nationale, ça a commencé il y a bien longtemps, une sale manie, archaïque au possible, l’Identité nationale ça vient du cerveau réptilien, l’instinct du territoire : ici je suis chez moi, un vieux réflexe leitmotiv avéré par l’Histoire, c’était par exemple Cro-Magnon qui défonçait la gueule de Néandertal à coup de massue parce décidément y’en avait trop dans la vallée, non c’est vrai un seul ça va, c’est quand ils sont trop que ça va plus, on va pas se laisser bouffer merde. Ensuite, les néandertaliens ont totalement disparu, bon débarras. Les Cro-Magnons se sont retrouvés entre eux, et se sont forgé une chouette identité rien que pour eux. Mais en se regardant bizarrement d’une tribu à l’autre…

J’ai envie de vomir. Je vomis. Je m’étouffe dans mon vomi. Je ne suis qu’un blogueur de plus, qui a été choqué dans ses fibres, dans sa putain d’ « identité » par ces propos d’un raciste moderne, je ne suis qu’un citoyen qui pense que le racisme, c’est mal, qui se désespère de devoir le dire encore, et qui ajoute pour le principe, vraiment pour le principe, pour faire avancer le débat, son billet-indigné-politiquement-correct, qui l’ajoute à des centaines d’autres, allez, faites suivre, faites tourner, laissons pas faire. Eh, bien, dites-moi, ça en fait du vomi. L’Identité nationale, ça pue.

(1) – À la réflexion, j’entrevois un second enjeu stratégique caché derrière le soutien mordicus de Sarkozy à Besson et à son ministère : Sarkozy est peut-être soulagé de lire dans les sondages que Besson est encore plus détesté que lui. Le méchant de l’histoire, dans les esprits des téléspectateurs, c’est celui-ci et non celui-là. Good cop/bad cop routine. En outre, un ministre aussi honni, c’est un fusible à faire sauter un jour de déprime.

Marronnier

14/09/2009 Aucun commentaire

And now, number one : the larch. And now, number one : the horse chestnut tree.

Jeudi 3 septembre 2009

Comme chaque année à date fixe, l’on peut lire ceci pour se remettre en train.

Ensuite, requinqué ou pas, l’on se penchera sur l’actualité, cyclique également. Car voici un autre marronnier, et plus sinistre, bois de menace, dévorante forêt : les expulsions se poursuivent au quotidien, dans notre beau pays la France, de misérables dépourvus de papiers. À peine le temps de signer une pétition, qu’un autre cas survient. Mais M. Eric Besson, excusez-du-peu ministredelimmigration- del’intégration- del’identiténationale- etdudéveloppementsolidaire (pour l’usage ici audacieux du vocable solidaire, cf. Debord, comme toujours), M. Besson donc, déclare ce matin à la radio : « Ah, non, je ne répondrai pas à votre question, je ne me ferai pas piéger, vous ne me ferez pas parler d’un cas particulier ». Ainsi les cas particuliers, c’est-à-dire les êtres humains, se noient en silence dans les statistiques, excellentes, qui démontrent l’efficacité des forces de police nationales.

Thierry Lenain, auteur avec Olivier Balez d’un admirable Moi, Dieu Merci, qui vit ici, s’est emparé d’un cas particulier. Celui d’un petit gars portant ce même nom, Chama Dieumerci, 6 ans, qui ces jours-ci tente de faire sa rentrée comme les autres enfants de 6 ans, malgré le risque d’expulsion immédiate pesant sur son père. Petit gars que Besson d’un revers de manche renvoie dans les statistiques.

Lenain adresse ceci à une liste d’auteurs dits jeunesse, dont je suis :

Bonjour,
La Cour d'appel de Paris a refusé hier de libérer le père de Chama Dieumerci.
Prochaine étape judiciaire : audience du Tribunal administratif de Cergy,
demain mercredi à 10h.
En attendant, je vous propose cette action :
Beaucoup d'entre vous à qui j'adresse ce mail ont au moins un livre jeunesse
sous la main. Parce que vous êtes auteurs, illustrateurs, libraires,
bibliothécaires, médiateurs, enseignants, parents...
Prenez ce livre. Imprimez et signez la lettre ci-jointe.

Monsieur le Préfet de Seine Saint-Denis,
Je voudrais aider M. ABEL GABRIEL à constituer la bibliothèque
de son fils, Chama Dieumerci. Mais je ne sais pas où le joindre. Aussi
je me permets de vous confier ce livre pour que vous le lui fassiez
remettre. Vous êtes en effet celui qui a entre ses mains la vie de ce
père et de cet enfant.
Je profite de cet envoi pour vous demander instamment et avec
confiance d'user de votre pouvoir discrétionnaire pour abroger
l'arrêté préfectoral de reconduite à la frontière de Mr ABEL GABRIEL,
pour prononcer sa régularisation et ainsi permettre à ce père et son
fils de 6 ans né en France de se retrouver et de vivre ici, en paix,
parmi nous.
Respectueuses salutations,
XXX

Préfecture
Monsieur MEDDAH Nacer
1 ESPLANADE JEAN MOULIN
93007 Bobigny Cedex.

Si vous avez envie de participer à cette action, ne vous demandez pas trop
si elle est vaine ou pas. Ne vous demandez pas trop si les autres vont le faire
ou pas. Et surtout, ne remettez pas cet envoi à demain, postez ces livres
DES AUJOURD'HUI.
Merci.

J’obtempère immédiatement, ravi d’accomplir un geste plus effectif qu’une pétition supplémentaire – et ma foi si c’est une illusion, ravi de l’illusion. J’envoie aux bons soins de M. le préfet un exemplaire de Jean Ier le Posthume, ce livre qui dit : les enfants vivent la vie que leur ont laissée leurs parents. Je me sens vaguement, très vaguement mais c’est déjà bien, plus efficace, plus à ma place, plus « cas particulier » que si je n’avais signé qu’une pétition de plus : j’ai offert un livre, j’ai offert un peu de langue française, cette langue que je partage avec Chama Dieumerci, j’ai constitué une bibliothèque comme un geste politique, j’ai en somme fourni des papiers. Voilà. La suite de l’histoire ici, mais surtout, en direct, sur ce site.

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Post-scriptum I, 14 septembre 2009. Le père de Chama Dieumerci a été libéré la semaine dernière. L’arrêté de reconduite à la frontière a été abrogé (info confirmée) et Mr Abel Gabriel a rendez-vous à la préfecture pour un réexamen de son dossier. Mr Abel Gabriel et son fils vont enfin pouvoir entrer dans la légalité. Sur le site, Thierry Lenain invite à « aider financièrement ce père à sortir de la misère, à mettre en place les conditions de sa nouvelle vie et à se retrouver dans de bonnes conditions de recherche d’un travail » (les dons sont possibles en ligne).

Sur le « sujet », si l’on est capable d’utiliser un vocable aussi neutre, de l’indigne traque des sans-papiers, on peut aussi s’intéresser au travail de mon collègue de bureau (sic) Vincent Karle, qui a, comme Thierry Lenain, joint l’action militante toute crue à la littérature. Il a publié Un clandestin aux Paradis, remarquable petit roman de la collection « D’une seule voix » (Actes sud junior), et il a secouru une famille de clandestins, notamment en permettant la publication du témoignage rédigé par la fillette de la famille, Maroua, 11 ans : Il faut déménager, la police va venir nous chercher. Le thriller de l’année, que voulez-vous.

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Post-scriptum II, 17 septembre 2009. Un communiqué signé Thierry Lenain :

Marie-Jeanne Guillaume, a.k.a. Billy Joe MacAllistair

03/07/2009 un commentaire

hébé ça nous rajeunit pas

It was the third of June, another sleepy, dusty Delta day
I was out choppin’ cotton and my brother was balin’ hay
And at dinner time we stopped and walked back to the house to eat
And Mama hollered out the back door « y’all remember to wipe your feet »
And then she said « I got some news this mornin’ from Choctaw Ridge
Today Billy Joe MacAllister jumped off the Tallahatchie Bridge »

En 1967, la chanteuse country Bobbie Gentry débute sa carrière avec un tube planétaire, fracassant et cependant douçâtre, Ode to Billy Joe. Elle ne devait plus jamais rencontrer pareil succès, mais peu importe : cet air-là était définitivement entré dans l’inconscient, et la mauvaise conscience, collectifs.

La narratrice de la chanson est une jeune paysanne du Mississipi (le « Delta » du premier vers) qui, après ses travaux aux champs, rentre chez elle pour un repas en famille. Entre deux bouchées, ah tiens au fait vous connaissez la dernière, la mère annonce le suicide du jeune Billy Joe MacAllistair, qui s’est jeté dans la rivière Tallahatchie. Le père lâche, la bouche pleine, quelques commentaires sur ce Billy Joe qui de toute façon était un bon à rien. Puis, on change de sujet. Et au couplet final, on change même d’époque, le temps s’envole : l’événement, cette mort brutale d’un adolescent, a été intégré, digéré par le corps social, qui quant à lui continue à vivre, de quelle vie monotone, au fil des heures et des saisons, des semailles et des moissons.

On ne saura rien de l’émotion qui déchira la narratrice ce jour-là. Tout au plus la devine-t-on, à partir de trois fois rien, la remarque de sa mère, « Eh ben alors, tu ne manges rien ? Finis ton assiette… » Quand vient la fin de la chanson, à nouveau seul et en silence, on peut tenter de recomposer l’histoire, de déduire les liens que la jeune fille entretenait avec Billy Joe… On est réduit aux hypothèses : quel est au juste la chose que le couple a jeté, paraît-il, la veille du suicide, dans la rivière Tallahatchie ? Non, ne me dites pas que c’était un… Allez, finis donc ton assiette.

Dans les années 60, la France était déjà à la remorque musicale des USA, mais de façon sensiblement différente d’aujourd’hui : on n’imitait pas les tics de production et de cordes vocales ; on traduisait, plus simplement, et plus ingénument, les tubes. Avant la fin de cette même année 1967, Ode to Billy Joe connaissait une version française, chantée par Joe Dassin, Eddy Mitchell, et d’autres, sous le titre Marie-Jeanne.

La transposition apporte son lot de modifications, de presque-trahisons : superficiellement, on repeint le décor façon couleur locale, présupposant qu’un redneck ricain est peu dissemblable d’un plouc franchouille (le Mississipi profond devient ainsi le sud-ouest français, non moins profond ; la rivière Tallahatchie se réincarne en Garonne ; Choctaw Ridge est jumelé avec Bourg-les-Essone, ce qui ne manquera pas de jouer en faveur de la fraternité et de la compréhension entre les peuples). Surtout, plus radicalement, on inverse la structure narrative : la version française de cette chanson féminine étant confiée à un homme, on change le sexe de la narratrice qui, de paysanne, devient paysan. En conséquence, le bon à rien, le mort, l’absent, le fantôme, le suicidé de la société s’invertit symétriquement : Billy Joe MacAllistair s’appelle chez nous Marie-Jeanne Guillaume.

Pourquoi je vous raconte ça ? Parce que je viens d’écouter cette Marie-Jeanne de Joe Dassin, sans préméditation, à la radio, et comme il m’arrive parfois en présence de chanson dite populaire, je me suis trouvé cueilli, bouleversé par surprise, mon corps a eu un petit soubresaut, les poils de mes avant-bras se sont dressés, ma lèvre a tremblé et mes larmes ont coulé, zébrant mes joues de tragédie, on croit connaître par coeur une rengaine plus vieille que nous, un saucisson qui a traîné partout, mais on l’écoute ici et maintenant, à nouveau, et on fond. Ce micro-malheur paysan m’a paru beau comme l’antique, tout au moins comme du Giono, du bon et solide malheur comme il s’en fabrique quotidiennement dans les familles, du malheur tellement gros qu’on ne peut pas même le raconter, qu’on doit s’en tenir à ses circonstances, son quotidien et son non-dit, et la guitare entre les deux, un texte ciselé qui commence à la ferme et finit dans le coeur du lecteur, une nouvelle parfaite, une nouvelle qu’on aurait aimé écrire, enfin vous je n’en sais rien, moi oui.

Voilà, pourquoi je vous raconte. J’écris un article, pour tenter, tout repose dans la tentative, de comprendre ce qui vient de se passer, en 1967, et sur mes avant-bras. Si ce blog ne rend pas compte de mes frissons et de mes larmes, diable à quoi servira-t-il ?

Thème et variations : l’émission de France Musique Repassez-moi le standard consacrée à cette chanson.

ABC Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs

14/02/2009 Aucun commentaire

Oui, bon, allez, d’accord, c’est la Saint-Valentin, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ?

Saint-Valentin, fête la plus inepte du monde, source d’anxiété pour les couples (« ça va ? j’ai bon ? suis-je assez amoureux cette année ? avec tout ce que je lui offre ? »), et d’amertume pour les esseulé(e)s (« mon Dieu ! tous les garçons et les filles de mon âge savent bien ce que c’est qu’être heureux, oui mais moi etc »), Saint-Valentin ne fait rien pour exalter nos réelles aptitudes à l’amour. Au contraire, elle nous ferait douter – cette célébration dans le calendrier ressemble à une commémoration je trouve, un deuil, une pensée obligatoire pour nos poilus, 11 novembre en février. Saint-Valentin donne envie de détester l’amour à mort et le soldat inconnu et de brailler à tue-tête une chanson de Brigitte Fontaine.

Oh, et puis ça suffit, hein, vous avez, nous avons, ils/elles ont, presque aussi peu besoin d’une chronique, d’un billet d’humeur, d’un coup de gueule supplémentaire contre Saint-Valentin, que de Saint-Valentin. Vous avez, nous avons, ils/elles ont, besoin d’amour, c’est tout. L’amour, fête intime la plus précieuse qui soit, tourne à l’horreur et au grotesque quand elle devient fête sociale et institutionnelle, ou bien en critique de la fête sociale et institutionnelle. Ce n’est pas une raison pour ne pas nous aimer les uns les autres ; simplement, aujourd’hui on peut jeûner, faire relâche, dès demain on s’y remettra. Sinon, c’est nous qui sommes morts.

Tiens, si vraiment vous souhaitez vous abandonner au consumérisme valentin plutôt que d’être authentiquement amoureux, vous n’avez qu’à vous offrir mutuellement ABC Mademoiselle, et si vous êtes seul(e), vous l’offrir à vous-même ; cadeau de très bon goût dans tous les cas, idéal pour fêter l’amour puisque c’est un conte joyeux à propos de la solitude, l’amour en jachère dans un joli terrain, en attendant que ça pousse.

Et moi, ce que je vous offre : ci-dessous une trouvaille de l’habile et diligent Patrick « Factotum » Villecourt qui, fouinant sous la surface du web, a dégoté ce bel abécédaire, vingt-six photos qui ne sont pas sans lien avec les vingt-six gravures de Marilyne Mangione (exposées à la bibliothèque du centre-ville de Grenoble jusqu’à la fin du mois). L’auteur en est le photographe russe Oleg Origin. Et sur le même sujet, certainement inépuisable, des liens charnels entre le corps du désir, et le corps des lettres qui expriment ce désir, vous trouverez ici deux autres variations, transmises par une lectrice non moins diligente et habile, que je remercie chaleureusement.

Filmographie sélective : allez donc voir (ou lire) La fête de l’amour de Philippe Caubère, film drôle et profond sur l’amûr, son intériorité et son extoriorité, ses rituels et ses serments, ses euphories et ses tourments, son éternelle surprise et sa fatalité. Tant que vous y serez, voyez donc Le Roman d’un acteur en entier, les onze épisodes, ça ne peut pas vous faire de mal.

Le Fond du Tiroir vous aime.

les grands esprits se rencontrent

 

SP3C : un contrepoint

12/02/2009 5 commentaires

sp3c, sa jeunesse, sa littérature, son enthousiasme, sa fête, sa taxe professionnelle de l'AREVA

J’ai déclaré il y a quelques jours mon amour pour Saint-Paul-Trois-Châteaux, lieu magnifique d’une fête du livre réussie, euphorique, fertile, unique.

Beau paysage. Mais au fond du tableau, on aperçoit les cheminées du site nucléaire du Tricastin. On les voit, on traverse leur ombre, on les longe à l’allée comme au retour, et on peut les oublier, puisque c’est la fête. Or je ne les oublie pas une seconde car, vieille mentalité paysanne peut-être, j’aime savoir qui me paye. D’où vient l’argent ? De l’Areva, assez directement : si une aussi petite ville est capable d’organiser un aussi grand événement, c’est bien grâce à la taxe professionnelle pharaonique du nucléaire. L’énergie humaine de Saint-Paul ? Ah oui, bravo, merci, vous travaillez pour vos enfants, pour l’avenir, je viens travailler avec vous, hardi petit. Mais l’énergie produite ici pour de vrai, sans métaphore, dans les fils, dans les ampoules de la fête ? Quel avenir est ici travaillé, pendant que l’on raconte nos histoires aux enfants ? À quoi joue-t-on, les enfants ?

De quoi exactement suis-je complice quand, à l’entrée du chapiteau de la fête, le stand Areva distribue aux marmots des coloriages et des quizz, alors que j’ai dans un coin de la tête le dernier « incident », pas très vieux, septembre 2008, ou bien le scandale des déchets nucléaires jetés au bord de la route, alors que j’étouffe une sourde trouille, mais que tout compte fait je vais m’assoir à mon stand, et sourire et dédicacer ?…

J’aurais pu garder pour moi ces petits tiraillements, cette mauvaise conscience… Mais je reçois aujourd’hui le texte de Sarah Turquety, vigoureux, fier, qui incite à la prise de conscience collective. Texte de poète, c’est à dire qui sait mettre les mots d’une seule sur les pensées partagées. Non, je ne suis pas seul, et je ne garde rien pour moi. Je reproduis cette lettre ouverte avec l’accord de Sarah. Et maintenant, on fait quoi ?

A TOUS LES MILITANTS POUR LE LIVRE DE JEUNESSE

qui sont tout d’abord des militants pour l’Humanité

La fête du livre de Saint-Paul-Trois-Châteaux 2009

fut un beau moment de rencontres et d’échanges

avec tous ces bénévoles, une population venue en masse,

et Aréva.

Je rentre chez moi
et je reçois ce mail sur la prochaine émission de télévision
montrant les enfouiements illégaux de déchets nucléaires dans toute la France,

cette émission qui devrait être diffusée le 11 février sur France 3
et qui ne le sera peut-être pas car Aréva a saisi le CSA afin d’empêcher toute diffusion.

Je rentre chez moi
et je me rappelle ce reportage sur les mines d’uranium d’Aréva au nord du Mali

et l’exploitation des hommes, le pillage des ressources en eau, la sécheresse qui en découle.

Je rentre chez moi
et j’ai honte.

Ainsi je puis être adulte en 2009, parler de poésie
et penser participer à la construction d’un monde solidaire
dans lequel mes enfants pourront grandir
et en même temps accepter qu’un des groupes les plus pollueurs,
de ceux qui nous tuent (tout simplement : tuer)

diffuse sa propagande d’un monde idéal grâce au nucléaire

auprès d’enfants vivant près d’une centrale
qui a connu une grave fuite cet été même.

Je rentre chez moi.

Muette.

Mes mots n’ont aucune valeur. Ils sont vides. De mouvements.

Amour, solidarité, générosité, utopie.

Ainsi je puis avoir appris Tchernobyl et son impact, Hiroshima et la destruction totale

et accepter que l’on vante le nucléaire auprès d’enfants dans un lieu militant pour la lecture.

Je rentre chez moi

un mot en tête : compromis.

Je rentre chez moi
et je pense à nous tous, adultes présents à cette fête du livre,

auteurs, illustrateurs, plasticiens, instituteurs, bénévoles de tous bords, passionnés,

nous, passionnés, qui cloisonnant nos luttes, fermons les yeux,

tournons les regards, n’osons pas voir le mensonge et la manipulation.

Je suis rentrée chez moi

mais, pour autant, je ne resterai pas muette.

Car ma voix est celle de tous ceux qui

sont rentrés chez eux,

avec un regret, un élan noyé.

Car je sens que nous serions nombreux
à soutenir une transformation de cette magnifique aventure humaine
qu’est la fête du livre jeunesse de Saint-Paul-Trois-Chateaux.

Car je sens qu’aujourd’hui nous pouvons nous passer de restaurants chics, d’honneurs

pour nous sentir pleinement humains et pères et mères de nos enfants.

Car je fais confiance aux idéaux de chacune et chacun pour faire œuvre de sa conscience.

Utopistes, debout !

Sarah Turquety, poète


Je me sens tour à tour la perle et le pourceau

08/02/2009 Aucun commentaire

Le Stradivarius télésurveillé, c'est la sécurité pour vos enfants

« Le musicien de rue était debout dans l’entrée de la station « Enfant Plaza » du métro de Washington DC. Il a commencé à jouer du violon. C’était un matin froid, en janvier dernier. Il a joué durant quarante-cinq minutes. Pour commencer, la chaconne de la 2ème partita de Bach, puis l’Ave Maria de Schubert, du Manuel Ponce, du Massenet et à nouveau, du Bach. À cette heure de pointe, vers 8h du matin, quelque mille personnes ont traversé ce couloir, pour la plupart en route vers leur travail. Après trois minutes, un homme d’âge mûr a remarqué qu’un musicien jouait. Il a ralenti son pas, s’est arrêté quelques secondes puis a démarré en accélérant. Une minute plus tard, le violoniste a reçu son premier dollar : en continuant droit devant, une femme lui a jeté l’argent dans son petit pot. Peu après, un quidam s’est appuyé sur le mur d’en face pour l’écouter mais il a regardé sa montre et a recommencé à marcher. Il était clairement en retard. Celui qui a marqué le plus d’attention fut un petit garçon qui devait avoir trois ans. Sa mère l’a tiré, pressé, mais l’enfant s’est arrêté pour regarder le violoniste. Finalement sa mère l’a secoué et agrippé brutalement afin que l’enfant reprenne le pas. Toutefois, en marchant, il a gardé sa tête tournée vers le musicien. Cette scène s’est répétée plusieurs fois avec d’autres enfants. Et les parents, sans exception, les ont forcés à bouger. Durant les trois quarts d’heure de jeu du musicien, seules sept personnes se sont vraiment arrêtées pour l’écouter un temps. Une vingtaine environ lui a donné de l’argent tout en en continuant leur marche. Il a récolté 32 dollars. Personne ne l’a remarqué quand il a eu fini de jouer. Personne n’a applaudi. Sur plus de mille passants, seule une personne l’a reconnu.

Ce violoniste était Joshua Bell, un des meilleurs musiciens de la planète. Il a joué dans ce hall les partitions les plus difficiles jamais écrites, avec un Stradivarius valant 3,5 millions de dollars. Deux jours avant de jouer dans le métro, sa prestation future au théâtre de Boston était « sold out » avec des prix avoisinant les 100 dollars la place.

C’est une histoire vraie. L’expérience a été organisée par le Washington Post dans le cadre d’une enquête sur la perception, les goûts et les priorités d’action des gens. Les questions étaient : dans un environnement commun, à une heure inappropriée, pouvons-nous percevoir la beauté ? Nous arrêtons-nous pour l’apprécier ? Reconnaissons-nous le talent dans un contexte inattendu ? Une des possibles conclusions de cette expérience pourrait être : si nous n’avons pas le temps pour nous arrêter et écouter un des meilleurs musiciens au monde, jouant pour nous gratuitement quelques-unes des plus belles partitions jamais composées, avec un violon Stradivarius valant 3,5 millions de dollars, à côté de combien d’autres choses passons-nous ? À méditer … Vidéo visible sur you tube. »

Reçu aujourd’hui par mail ce récit, qui m’interloque. Je le reproduis au Fond du Tiroir, très solidaire du Fond du couloir de métro. Pour qui mes belles tripes, mon sang ma sueur et mes larmes ? Ma joie, aussi, et mon travail ? Pour personne et pour la télésurveillance. À votre bon cœur messieurs-dames, merci et bonsoir.

(source : Pierre Voyard. Mais, comme toujours dans le cas d’informations assistées par l’électronique, il est prudent de fouiller un minimum le oueb afin de vérifier les circonstances. Le texte transmis par Pierre stipule « en janvier dernier », ce qui tôt ou tard ne veut rien dire : l’expérience a eu lieu, précisément, le 12 janvier 2007. Peu importe, c’est actuel. Édifiant article d’analyse, en anglais, à lire ici.)

Saint-Paul-Trois-Histoires

02/02/2009 8 commentaires

Simple et subtil : signé Sara

Je rentre fourbu et bienheureux de mes cinq jours à Saint-Paul-Trois-Châteaux. Lors de ma première participation à SP3C, en 2006, j’avais conclu qu’il s’agissait du meilleur salon du livre du monde. Or j’avais une solide expérience qui autorisait les comparaisons : des salons du livres, j’en avais déjà faits au moins deux. SP3C m’a réinvité en 2009, et je suis ravi de constater qu’il s’agit toujours du meilleur salon du monde. Or je peux en parler avec autorité, car entre temps mon expérience n’a fait que croître : des salons, aujourd’hui, sans me vanter, j’en ai faits au moins huit.

SP3C a trouvé la formule magique, l’équilibre parfait. L’équilibre entre la fête et le sérieux (ah, être pris au sérieux, pour un écrivain « jeunesse », ça n’a pas de prix), entre les agapes où l’on est reçu comme un prince et les débats où l’on peut vraiment s’exprimer sur son travail (les gens écoutent ! c’est dingue !), entre les rencontres scolaires et les retrouvailles professionnelles, entre le commerce et l’échange l’humain (car l’on est en droit de coller une tarte à quiconque déclare ou seulement pense que l’un est réductible à l’autre), entre le cerveau et le cœur. Comme le dit Susie Morgenstern (ma voisine de stand –  j’avais du bol) : « Dans le milieu de la littérature jeunesse, lorsqu’on entend pour la première fois un auteur dire « Je suis invité à Saint-Paul-Trois-Châteaux », on répond : « C’est où ? »… Mais ensuite, une fois que l’on sait, on répond : « Veinard ! »

J’ai vécu ces jours auprès de personnes que j’aime et/ou que j’admire (et que même, parfois, je connais), Jeanne Benameur, Philippe-Jean Catinchi, Mathis, Sara, Susie Morgenstern, Kochka, Jean-Philippe Blondel, Bruno Heitz, Hubert Ben Kemoun, Lucie Land… et au fin tréfonds des choses et des illusions et des ambitions et des alouettes littéraires, je ne sache pas qu’il y ait mieux à espérer d’un salon ou de la vie, que de passer un peu de temps en compagnie de personnes que l’on aime et/ou que l’on admire (et que même, parfois, l’on connaît).

Pour remercier Saint-Paul depuis mon Tiroir en chambre d’écho, ci-dessous trois histoires que j’en ai retirées, en échange de celles que j’y ai laissées : élémentaire échantillon d’émotions advenues, sur place et à emporter. J’aurais pu en choisir trois autres, je n’avais que l’embarras, mais ce sont ces trois-là.

Un récit qu’on m’a offert ; un conte que j’ai choppé au vol ; et un morceau de vie qui m’est tombé sur le coin de la figure.

Première histoire

Le premier matin, après la nuit dans l’hôtel où je dormais assez mal (seule occasion dans ma vie de dormir jamais dans un hôtel quatre étoiles, et je dors mal ! quel snob je fais !) je pénètre chiffonné dans la salle du petit déjeuner. Je m’assoies à la table de Kochka, que j’ai déjà rencontrée ailleurs, qui me touche beaucoup par sa douceur et sa fragilité. Nous bavardons. Au fil du bavardage, surviennent des paroles tout sauf anodines : elle me parle de l’un de ses enfants, autiste. Les anecdotes qu’elle me tend me bouleversent par surprise. Celle-ci :

« Quand Mathieu était petit, il n’y avait que le bruit de la pluie qui le calmait. Alors, dans les moments de stress, il faisait la pluie : il attrapait tout ce qui lui tombait sous la main, le jetait en l’air, et le regardait tomber. Il le faisait très souvent dans sa classe. Sa maîtresse a fini par trouver comment réagir : elle a confectionné un « costume de ramasseur de pluie », ciré jaune et chapeau, qu’elle a attribué tour à tour aux élèves. Le ramasseur de pluie était chargé de tout remettre en ordre après l’averse… »

J’ai traversé toute la journée en résonance de ce récit du matin, qui m’avait donné le la. Tous les contacts humains qui ont suivi ont vibré à l’aune de cette exemplaire délicatesse. Y compris la grève nationale qui commençait de gronder, et les manifs partout dont nous entendions l’écho : savoir qu’une maîtresse aussi géniale existe, reprendre espoir grâce à elle dans le genre humain, et regarder le gouvernement laminer l’Education Nationale ?

Merci Kochka.

Deuxième histoire

L’un des invités de SP3C était le conteur libanais Jihad Darwiche. J’ai assisté au spectacle qu’il donnait en duo avec sa fille. Je me suis laissé bercer par leurs deux jolies voix, mais j’avoue que je n’ai pas reçu semblablement chacun de leurs contes, j’ai bien souvent décroché au cours de la soirée. J’ai retenu au moins, et je retiendrai longtemps je l’espère, cette histoire-ci, tellement simple et tellement sage :

Il était une fois un vieux derviche que tous ses disciples révéraient pour son calme, son détachement, et sa sérénité. Il ne haussait pas la voix, ne semblait jamais inquiet, et endurait les joies et les malheurs avec la même patience, comme s’il pesait de très haut, de très loin, l’importance et la futilité des choses et des existences.

Une famine survint, qui fit de nombreux morts ; le derviche resta serein. Un séisme survint, qui dévasta le pays ; le derviche resta serein. La guerre survint, qui déchira les hommes et les peuples ; le derviche resta serein.

Ses disciples interloqués cherchaient à pénétrer son secret : « Comment fais-tu, ô maître, pour conserver ton calme en toutes circonstances ? » Le derviche répondit : « Je puise mon calme dans ce qu’il y a entre les pages du Saint Coran ».

Les disciples, très impressionnés, tentèrent d’appliquer cette leçon à leur propre vie. Ils lirent et relirent leur Saint Coran, jusqu’à le savoir par cœur. Mais le jour où survint une nouvelle famine, un nouveau séisme ou une nouvelle guerre, cette leçon s’évanouit instantanément et les disciples s’abandonnèrent aux affres, aux angoisses, à la lutte, au désespoir. Le secret du derviche, qui demeurait inébranlable, leur échappait. Lisait-il le Saint Coran mieux que les autres mortels ?

Le jour où le sage derviche mourut, très vieux, très calme, et très serein, ses disciples le pleurèrent à chaudes larmes. Ils lui rendirent hommage, et voulurent, pour son enterrement, lire quelques pages du Saint Coran. Il s’emparèrent du Coran du derviche, l’ouvrirent, et il s’en échappa une fleur séchée, qu’autrefois sa bien-aimée lui avait offerte.

Merci Jihad.

Troisième histoire

Jeudi après-midi, la classe de CM2 que je rencontrais se trouvait à Malataverne, un village à 30 kms de Saint-Paul. La rencontre était consacrée à La Mèche, fait exceptionnel étant donné que ce livre est introuvable (la classe avait travaillé sur tirages papiers du PDF…), et cela me faisait grand plaisir, j’étais drôle, volubile, énergique, énergétique.
Fin de la séance, 16h30, sonnerie, heure des mamans, brouhaha… Une petite fille enjouée, épanouie, se lève pendant que les autres rangent leurs affaires, elle vient me voir et me dit : « Au fait, c’est moi qui vous remmène à Saint-Paul en voiture…
– Ah bon ? Tu as le permis ?
– Meuh non, c’est ma maman… (et elle rit). »
Je sors avec elle sur le trottoir. Sa mère est bien là. Elle pleure, consolée par des amies.
Je suis emmerdé. Je ne sais comment réagir. Je n’arrive pas à poser de questions, sinon un plat et décalé : « Ça va ?
– Qu’est-ce qu’il y a, maman ? Pourquoi tu pleures ?
– C’est rien, c’est rien… Alors, ça s’est bien passé avec l’auteur ?
– Oui mais quoi ? Qu’est-ce qu’il y a, maman ? C’est mamie, c’est ça ?
– Mais non, mais non, c’est rien, je te dirai… alors, ça va ? »
On s’installe dans la voiture, moi côté passager, la petite à l’arrière. La mère retient ses larmes. Chacun de nous attache sa ceinture.
« Mais dis-moi, maman ! C’est mamie ? Hein, c’est mamie ?
– Je te dirai. Alors cette rencontre ? Tu es contente ?
– Voui ! »
Je discute avec la gamine pour faire diversion.
« Dis-moi Harmony, est-ce qu’au moins, tu l’avais repéré, le message caché, dans la Mèche ?
– Ben non…
– Alors voilà : regarde, il est là.
– Wouah ! C’est drôlement bien ! La maîtresse l’avait même pas vu ! J’ai le droit de le dire à tout le monde ?
– Tu fais comme tu veux, Harmony. Le sujet de ce livre, c’est que quand on grandit, on est capable d’apprendre des choses. Après, on devient responsable de ces choses. Tu es grande, Harmony ! Débrouille-toi !
– D’accord… Je vais réfléchir… »
Et la mère, pendant ce temps, pleure au volant. Les larmes ont pris le dessus. Elle fixe la route. Je lui glisse : « Bon courage », j’ai envie de pleurer avec elle, à la place je ris avec la petite fille, c’est peut-être ce que j’ai de mieux à faire.
« Je crois comprendre que je tombe mal… Si vous ne vous sentiez pas de faire le voyage, vous auriez peut-être pu vous faire remplacer ?
– Non, non, je m’étais engagée à vous ramener, je le fais… Si le salon du livre tient debout, c’est grâce aux 80 bénévoles comme moi. Il faut savoir ce qu’on veut. Si personne ne se bouge, on ne fait plus rien pour les enfants. C’est important, les livres. »

Merci. Voilà. C’est important. Il faut bien que quelqu’un se bouge. Vive Saint-Paul-Trois-Châteaux, vivent les bénévoles, et les livres. Salut, bonne route et fraternité.

Je vous en fiche mon billet

11/01/2009 un commentaire

À la une de Livre & lire, mensuel de l’Arald, figure une chronique intitulée « Les écrivains à leur place », rédigée par un écrivain différent chaque mois. Le rédac-chef du canard, Laurent Bonzon, a aimablement proposé de me la confier pour le numéro de janvier 2009.

J’ai d’abord hésité. Cette carte blanche, que je lis à peu près sans faute, est surtout le lieu de la complaisance narcissique d’auteurs en train de se regarder écrire (à l’exception notable d’Enzo Corman qui, l’an dernier, a malicieusement joué de sa colonne comme d’un sketch, très drôle, subversif comme sait l’être l’absurdité, portant pertinemment sur la communication médiatique des écrivains). Or, en ce qui me concerne, je dispose déjà d’un support où je me regarde écrire, et me complais narcissiquement : le présent blog. Qu’aurais-je à écrire dans cet article, que je n’eusse point  pu écrire dans MA tribune au Fond du tiroir, ma jalouse liberté d’expression ?

Par association d’idées, j’ai tenté, en vain, de retrouver dans ma bibliothèque la page où Céline (est-ce dans un roman ? une interview ? quelque « tribune libre » de journal ?) raconte qu’il déteste les photographies où des écrivains prennent la pose, plume à la main, le regard pénétré de l’œuvre à venir. Céline trouve ces clichés aussi obscènes que si l’on avait tiré le portrait de ces messieurs-dames « de lettres » assis sur leurs toilettes, pantalon sur les chevilles… Toujours la métaphore scatologique associée à l’écriture, chez lui : écrire, c’est expulser de soi une forme noire et malodorante, qui vous rendrait malade si vous la gardiez à l’intérieur du corps.

Je lance, tiens, incidemment, le grand concours FdT de l’année : le premier ou la première qui me retrouvera la référence exacte de cette citation donnée ici de mémoire recevra le stylo bille série limitée Fond du Tiroir (ce n’est pas des craques, ça existe vraiment, qu’est-ce que vous croyez), afin de pouvoir écrire ce qui lui chantera à titre purgatif.

Bref ! Finalement je me suis dit qu’il serait goujat, et stupide, de dédaigner ce micro tendu par la Région (surtout avec ce que je dois à la Région), et je me suis fendu d’un texte qui me permettait tout à la fois d’exprimer ma gratitude, d’évoquer ma « place d’écrivain » (au fond du puits), et de parler d’autre chose. Voici ce texte.

L’orgueil du métier

Merci, l’Arald. Merci pour le soutien à « la vie d’écrivain », pour la tournée du PRAL qui m’a vu arpenter la région.
Merci pour l’étape à Saint Etienne. Le matin, avant mon intervention en librairie, j’avais  du temps, des loisirs. J’ai cerclé sur le plan
le musée de la mine. On pénètre d’abord le domaine fantôme, l’administration, le bureau des ingénieurs, la salle des pendus comme une cathédrale, puis les machines, lampisterie, chaufferie, centrale électrique, bassins de décantation, recette. Enfin on passe sous le chevalement. On prend l’ascenseur. On descend sous terre. On respire plus fort.
Dans le tunnel humide, le guide vante avec lyrisme la noble caste disparue.
« Les mineurs, aristocratie du prolétariat, accomplissaient le plus dur travail de la nation, le plus cruel et brave ! Des titans, des héros, une race éteinte de géants ! Leur prestige était tel que leur métier fut le seul mesdames et messieurs à orner jamais un billet de banque français (coupure de 10 francs, 1941-1949). Mais ne confondons pas… Il y a mineur et mineur… La mine n’est pas un métier mais cent ! Or, la tâche est distincte au fond et au jour, selon qu’on est pousseur, haveur, toucheur, boiseur, trieur, soutireur… Parmi eux, le seul vrai prince, l’audacieux colosse révéré de tous est le piqueur ! Celui qui nu se frotte à la terre, à même la paroi et abat le charbon ! Un quelconque
mineur ne saurait se prévaloir d’être authentique piqueur, car un signe ne trompe pas : les poussières de charbon imprègnent la peau du piqueur, et ses bras, son visage, tout son corps, se voilent de dessins bleus. Qui porte ces tatouages, voilà le piqueur ! Voilà celui que l’on respecte. »
Et moi j’entends cela, je vois la peau bleue marbrée de mon pépé, j’apprends ce que je savais déjà : qu’il était prince, je m’éloigne au fond de la galerie rehaussée d’écrans multimédia, et j’essore mes yeux. Il en est mort à petit feu, d’être prince. Travail de titan, de billet de banque, mais travail de con, aussi, qui tue pour faire tourner la boutique « France ». Les mines ont fermé ? Tant mieux.
Merci pour tout, l’Arald. Pour le précieux soutien à « la vie d’écrivain ». Ce n’est pas la mine, allez.

Fabrice Vigne

(N.B. : sur la première ligne de l’article dans sa version publiée, les correcteurs du journal ont jugé bon de remplacer « tournée du PRAL » par « tournée du prix Rhône-Alpes du livre » – explicitation du sigle qui  perturbe la métrique et entraîne deux génitifs successifs, c’est moche, ce n’est pas ma faute.)

Trane

08/01/2009 2 commentaires

"Je voudrais que ma musique guérisse celui qui l'écoute." (J.C.)

L’on aura peut-être remarqué le changement d’aspect de ce blog depuis l’an nouveau. Se sont subtilement transformés l’agencement, le graphisme, pour tout dire « le thème » du blog – car c’est ainsi qu’en informatique on désigne un habillage (comme dans « parc à thème »), ce qui sémantiquement ne laisse pas d’être étonnant, confusion de la forme et du fond. J’espère que c’est pour le mieux. Pour l’heure je trouve ce « thème » encore un peu bizarre, mais je suppose que c’est seulement le temps d’adaptation. À mon âge.

Cette chirurgie esthétique s’accompagne d’une autre opération, plus discrète mais plus vitale, dans les entrailles du bazar : nous roulons désormais dans la version WordPress « 2.7 ».

Or, si je vous en parle, c’est que cette nouvelle version porte un petit nom : Coltrane. Dixit WordPress : « It’s the next generation of WordPress, which is why we’ve bestowed it with the honor of being named for John Coltrane » – notons que les versions antérieures de WordPress répondaient (?) aux noms de Mingus, Strayhorn, Duke, Ella, Getz, Dexter, Brecker, et Tyner (sic).

D’où est-ce que je vous parle ? Je vous parle depuis Coltrane. Ça me touche. Coltrane n’est pas n’importe qui. A love supreme (ici vous pourrez en entendre quelques secondes dans une version live) est peut-être le disque que j’ai le plus souvent écouté dans ma vie. Dont quelques centaines de fois, en boucle, lors de l’écriture de TS.

Le grand homme, porteur d’âme, partageur de beauté, créateur d’une oeuvre, lyrique, charnelle, spirituelle, d’une profondeur infinie en même temps que d’une perpétuelle délicatesse… devient en un clic dispositif technologique up-to-date, dernier modèle en magasin d’un moteur de gestion de contenu écrit en PHP et reposant sur une base de données MySQL, volatil et bientôt périmé (la prochaine mouture s’appelera peut-être Albert Ayler) ; et ainsi circulent parmi nous, sinon les significations, du moins les signes.

Sur quel drôle de monde nous vivons. Pourquoi pas un systéme de programmation nommé Mozart ? un « thème » de blog intitulé Kubrick ? un langage de programmation baptisé Shakespeare ? Une bagnole nommée Picasso (tant qu’on y est) ? Une société de racket légal par gestion des parkings souterrains et par lobbying en faveur de la construction d’aéroports superfétatoires nommée Vinci ? Un presse-purée de marque déposée Aristote ?

(Après vérification, il semble que tous ces exemples, à l’exception du dernier, soient authentiques.)

Toujours à propos de la circulation des signes… Connaissez-vous le site Sleeveface qui invente mille et une variations à partir des pochettes de disques vinyl ? Non seulement ces mises en scène fétichistes sont amusantes, mais elles évoquent quelque chose d’assez profond, me semble-t-il, sur ce que nos disques de chevet font à nos physionomies :

Une Iliade, une Odyssée

01/01/2009 un commentaire

Oui, chante. Chante pour moi, Hal.

Je ne serai jamais un universitaire. Je suis resté inscrit en doctorat pas loin d’une décennie ; parfois j’y ai cru. Finalement, j’ai écrit des livres à la place d’une thèse. Sans regrets !

J’ai publié, en tout et pour tout, deux articles universitaires, très différents l’un de l’autre, et n’ayant que deux points communs : ils ont été conçus en 2001 ; il invoquaient tous deux (par conséquent ?), à l’issue de circonvolutions fort distinctes, 2001 l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick.

Le premier constitue presque une blague, mais traitée le plus sérieusement du monde, liée à l’exégèse d’une bande dessinée de JC Menu.

Le second s’intitule « Une Iliade ou une Odyssée ?,  Le voyage et son double », et il est paru en janvier 2003 dans le numéro 12 de la revue Alinéa.

Je supposais ces écrits morts et enterrés, définitivement.

Or, miracle ordinaire d’Internet : je reçois un beau jour un mail d’un certain Alain Boucher, Québécois, chargé de communication d’un « centre d’interprétation » (« musée », dirait-on ici plus simplement) consacré aux voyages et aux voyageurs – et par ailleurs grand et lent voyageur lui-même, comme l’atteste son blog. Alain a déniché « quelque part » sur le web un résumé de mon article qui recoupe ses propres centres d’intérêt, et voilà, il aimerait le lire…

Le Québec, c’est mon Amérique à moi (même qu’il est trop bien pour moi) et il eût été hors de question que je laisse lettre morte cette requête transatlantique – en outre, je puis le confesser, j’étais tout content que quelqu’un s’intéressât à cette archive oubliée. Je l’aimais bien, cet article. Je me suis donc débrouillé pour lui procurer un numéro de l’introuvable revue Alinéa (merci à Bruno Choc, ex-rédacteur en chef) et, en attendant que l’objet fasse son propre voyage, j’ai mis en ligne une version PDF dudit article.

Et c’est ainsi que le Fond du Tiroir, seul blog au monde qui publie un article le 1er janvier sans vous souhaiter bonne année, vous offre à lire un vieil article sur la charge symbolique et littéraire des voyages, ce qui est nettement meilleur. (attention, la définition n’est pas excellente, et certains passages, en particulier les notes de bas de page, sont à la limite du lisible… Merci à mon Webmestre-Masqué pour avoir entièrement retapé ces notes à la main,  consultables dans une page à part.)