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Orgueil et narcissisme (Troyes épisode 93)

18/12/2011 un commentaire

Je me rends compte que le temps est devenu le sujet principal de ce blog. Pas principalement le temps qu’il fait, mais lui aussi. La première neige est tombée chez moi ce matin, je ne la vois pas, je m’informe, mes montagnes me manquent. Ici, le vent a soufflé très fort ces derniers jours. Une tempête depuis sa fenêtre est un spectacle extraordinaire, et la phrase « Je vois la tempête » sonne faux comme le souvenir d’un rêve, une tempête ne se voit pas, ce n’est que de l’air qui passe, on ne voit que des arbres qui se penchent sur nous. On voit l’invisible seulement par ses manifestations, et c’est peut-être pour cela que le mot est identique faute de mieux, le temps. Voir une âme, pareil, une âme n’existe pas beaucoup, mais on la devine faute de la voir, elle est une manière de parler, on se comprend. (Une amie, lectrice de ce blog, a remarqué que depuis mon isolement j’abusais du vocabulaire mystique, thébaïde, etc. Eh, oh, y’a pas marqué Soubirous, je n’ai expérimenté aucune révélation. Dieu reste exclusivement une métaphore. Je crois dans la toute-puissance des métaphores.)

Orgueil et narcissisme, ce n’est pas un titre de Jane Austen, c’est le sujet de réflexion de cette nuit.

Une amie, une autre, qu’est-ce que vous croyez, j’ai beaucoup d’amies, m’a fait l’honneur de me donner à lire un album pour enfants qu’elle et son illustrateur ont composé il y a plus de dix ans mais qui est resté inédit. Je comprends parfaitement qu’une histoire à laquelle on tient reste dix ans dans notre tête ou notre tiroir et y murisse (ou pourrisse) en même temps que nous, encore le temps qui joue, toujours.

Or en me présentant ce livre qu’elle se décide enfin à soumettre aux éditeurs, elle m’écrit ceci qui me choque profondément : « J’y crois, même si c’est sans prétention, j’espère que tu n’as rien contre ». S’ensuit un dialogue où je me risque à redéfinir et réhabiliter l’orgueil, péché capital, rien que ça.

Bien sûr que si, j’ai quelque chose contre l’absence de prétention. Il ne faut jamais dire « c’est sans prétention » ! Parce qu’il faut au moins prétendre faire un bon lire. J’espère que tu ne dis pas « c’est sans prétention » quand tu démarches un éditeur ? Je serais éditeur je ne te répondrais même pas !

(…)

Oh ben non ! Jamais je ne dirai ça pour eux ! Tu as mis le doigt sur quelque chose d’important chez moi : l’absence totale d’orgueil et de narcissisme ! J’essaie de ne pas le laisser transparaître auprès des éditeurs… Je suis bonne comédienne quand il faut.

(…)

Je ne crois qu’à moitié à ton absence d’orgueil. Peut-être est-ce parce que j’en suis moi-même bouffi, mais je ne parviens pas à imaginer comment quiconque peut créer sans orgueil. Pour moi c’est lié à la création elle-même : créer consiste à avoir suffisamment envie qu’une chose existe pour la faire exister, et dans ce contexte l’orgueil n’est pas autre chose qu’un autre nom pour la passion. Cela autorise tout le reste : avoir envie, croire en ce qu’on fait, le faire, et le défendre. Vive l’orgueil, si tu veux mon avis. Le narcissisme, c’est autre chose, ne pas confondre, c’est même tout le contraire… Pas indispensable du tout, celui-ci, et peut-être même nuisible. L’orgueil, c’est avoir une haute idée de ce qu’on fait (et alors on crée aussi librement que possible) tandis que le narcissisme, c’est avoir une haute idée de soi-même (et puisqu’on est content de soi, en somme on est complet, on n’a plus besoin de créer quoi que ce soit).

Ensuite la conversation prend un tour plus personnel, et ne vous regarde plus.

Un regret (Troyes épisode 65)

16/11/2011 Aucun commentaire

Certaines choses se font. D’autres ne se font pas. Ci-dessous un échange de mails à propos d’une chose qui, finalement, ne se fera pas, et ne me laisse qu’un regret. Il me reste à peine plus d’un mois de présence effective à Troyes. Je commence à pouvoir compter les choses qui se feront.

Bonjour Monsieur. Je suis enseignante de français en classe de 5ème dans un collège de Troyes et j’ai reçu vos coordonnées d’une maman d’élève qui vous a rencontré au Salon du Livre. Il se trouve en effet qu’une partie de mes élèves intègre dans le cadre du Conservatoire un projet théâtral autour de la pièce « l’Augmentation » de Georges Perec. Elle m’a dit que vous seriez heureux de partager votre passion de Perec avec la classe. Cela pourrait en effet être très enrichissant mais avant d’en parler concrètement à l’administration du collège, j’aurais voulu échanger un peu avec vous et voir sous quelle forme nous pourrions envisager cette intervention et quelle préparation vous souhaiteriez que je fasse en amont auprès des élèves. Je vous remercie en tous cas de cette proposition et reste à votre disposition. Bien cordialement.

Bonjour. Oui, c’est volontiers que je viendrai dans votre classe pour parler de Georges Perec. Reste à préciser… 1) la date. Je suis à Troyes jusqu’en décembre. 2) le contenu exact de mon intervention. Je pourrai causer à vos élèves, au choix, de : Georges Perec en général (je peux leur présenter la plaquette de Perec que j’ai rééditée et pour laquelle j’ai assemblé une préface et des notes, « Ce qui stimule ma racontouze » ) ; L’influence de Georges Perec sur mes propres livres (soit comme clin d’oeil, soit carrément comme inspiration majeure sur la structure et la composition des livres) ; le travail théâtral à partir d’un texte littéraire (il se trouve que je tourne depuis trois ans un spectacle adapté de l’un de mes romans). Bien à vous, et à bientôt, Fabrice Vigne

Merci de votre réponse.
1) Pour ce qui est des dates, nous pourrions envisager cela plutôt la semaine précédant les vacances de Noël, soit le lundi 12 décembre, soit le vendredi 16 décembre. 2) En ce qui concerne le contenu, je souhaiterais que vous leur présentiez Perec en général et sa vision de l’écriture. 3) Autre point prosaïque mais qui a néanmoins son importance : faut-il prévoir un financement et, si oui, sous quelle forme ? En fonction de tout cela, je soumets notre projet à l’administration du collège et vous tiens au courant. Merci, bien cordialement.

Bonsoir. La date du 12 décembre me convient. Vous me préciserez en temps utile l’horaire et l’adresse du collège. Concernant les finances, vous n’avez qu’à me considérer gratuit : j’estime que, pour les établissements troyens, je suis payé par l’association Lecture et Loisirs qui m’héberge à Troyes. Vous voyez que je ne suis pas exigeant. En revanche, je me permets de regretter un peu que vous ne profitiez pas de l’occasion pour vous intéresser, et surtout pour intéresser vos élèves, à mes propres livres. Non que je sois fou de narcissisme et d’auto-promotion, mais, s’il s’agit de présenter uniquement Perec, sa vie et son oeuvre, il me semble que vous êtes tout aussi qualifiée que moi ; ce que je peux apporter de spécifique, et de plus vivant, c’est témoigner comment Perec m’a fait écrire, m’a donné envie d’écrire, comment Perec entraîne à la littérature, comment il a ouvert de très nombreuses voies que nous pouvons explorer à sa suite. Mais naturellement, je m’en tiendrai au programme que vous me spécifiez. Bien cordialement, Fabrice Vigne

Bonsoir, je vous remercie de votre franchise et agirai donc de même à votre égard. Il n’y a en effet de ma part jamais eu d’autre intention, en vous invitant dans ma classe, que d’apporter un éclairage averti sur l’oeuvre de Perec et sa vision de l’écriture. Constatant qu’il y a eu malentendu, je préfère que nous nous en tenions là et, suivant votre conseil, présenterai moi-même Perec à la classe. Comme je n’avais prévu d’aborder le théâtre qu’au troisième trimestre, je serai ainsi plus libre d’introduire le sujet en temps et heure, me consacrant pour l’heure au Moyen-Age, période clef du programme de cinquième qui nous occupera aisément pour la fin de ce premier trimestre. Je vous remercie néanmoins d’avoir donné suite à cette prise de contact. Bien cordialement.

D’accord, nous en restons là. Le moyen-âge, c’est bien aussi. Je vous souhaite bonne continuation, et bonne Augmentation à vos élèves. Fabrice Vigne

Mais Bien sûr il y a plus grave que ces tristes rendez-vous manqués. C’est officiel : l’atmosphère européenne est ces jours-ci polluée par des particules radioactives dont on ignore tout. Cela signifie qu’une nouvelle catastrophe nucléaire s’est produite récemment sur un réacteur quelque part en Europe, et que, quel que soit le pays où elle est advenue, les autorités se sont bien gardées de l’annoncer. Tout va bien !

Hygiénisme et crime de guerre (Troyes épisode 36)

06/10/2011 Aucun commentaire

Ci-dessous un échange de mail avec Mano Gentil, dont il vous faudra lire sans faute l’effroyable prochain roman, Pavillon 19, à paraître quelque part en 2012 (mise à jour : le roman est finalement paru début 2013 sous le titre Le berceau de la honte), je vous garantis que c’est un gros morceau, j’ai eu l’honneur de le découvrir sur manuscrit car je suis dans ses petits papiers, expression idéalement adéquate. En attendant que ce nouveau volume soit disponible en librairie pour la vaine multitude ainsi que pour vous, sans vous commander vous feriez bien de lire toutes affaires cessantes (oui, immédiatement, laissez tomber ce blog, n’allez pas au-delà de cette phrase, d’ailleurs elle est trop longue, éteignez l’ordinateur, lisez plutôt des livres) Le Photographe, roman suffisamment fort pour qu’une fois ingéré il vous repête en tête, de loin en loin, en fonction de l’actualité. Bref. Ci-dessous un échange de mail avec Mano Gentil. Elle titre son message Née en 1961, comprenne qui pourra.

Très cher Fabrice,
J’ai attendu jusqu’à ce jour pour lire ta lettre adressée au Docteur Haricot. Je ne sais pas pourquoi avoir tardé autant. Peut-être sans le savoir, envie de la lire quasiment un an après , jour pour jour, que tu l’aies écrite.
J’admire ta science et ton écriture. Cette intimité avec Céline me laisse entrevoir les vides que j’ai encore à combler. Pourtant de cet écrivain, je n’ai jamais rien voulu savoir. J’ai lu, un point c’est tout. Et au fond de moi, j’ai toujours pensé qu’il en voulait plus à lui même qu’à l’humanité. Pour moi, il se sentait condamné à vie et pour ce, il lui fallait taper sur quelqu’un. Alors pourquoi pas le Juif? Après tout, humain qu’il était, quoi de plus humain que la faiblesse et la facilité en un temps où il n’était pas le seul à avoir donné « un statut » aux Juifs!
Pour moi, il était également un humoriste, certes cynique, mais tellement drôle. J’ai dernièrement visionné des entretiens entre lui et ceux qui cherchaient à débusquer la bête curieuse. Ils ne les a pas roulés, il leur a donné à voir!
J’espère ne pas te décevoir avec ma vision superficielle qui a cependant l’avantage de ne pas être celle d’un mouton. Ce qui est bien meilleur pour le haricot.
Je t’embrasse et ne peux m’empêcher de te dire encore Bravo.
Mano

Chère Mano
Eh, bien, en voilà un message qui me requinque de bon matin ! Mieux qu’un café + jus d’orange.
Le savais-tu, je suis à Troyes, en résidence d’écriture, fort seul en règle générale, et mes mises en route du matin sont un peu laborieuses. Sauf aujourd’hui.
Merci Mano.
Ta vision nest pas si superficielle que ça puisque, ayant lu Céline de la cave au grenier, je tombe finalement sur la même analyse : l’antisémitisme de Céline est un symptôme de son désespoir. Symptôme fort malvenu sous l’Occupation, ou l’antisémitisme cesse (pour toujours, semble-t-il) d’être une simple opinion stupide, pour devenir complicité de crime de guerre. Céline a une certaine vision des hommes, en gros il ne les aime pas, même s’il a de la tendresse pour eux en tant que médecin (« je suis devenu médecin parce qu’il n’y a que quand ils sont malades que les hommes cessent d’être méchants »), et dans ses romans il sublime cette misanthropie mélangée, il en fait la pâte de sa littérature, aucun lecteur ne peut s’en remettre. Cette misanthropie est, disons, métaphysique, parce qu’elle regarde l’humanité en général ; mais elle devient criminelle entre 1937 et 1941 parce qu’elle précise sa cible. Les trois livres publiés dans cet intervalle ne disent plus, soudain, « l’homme est mauvais » mais « le Juif est mauvais », comme si Céline avait enfin identifié le problème, diagnostiqué en docteur la maladie. C’est mystérieux et écoeurant depuis 70 ans.
Bon, et comment vas-tu ? Raconte un peu. Il est prêt à sortir, ton roman ? Non sans liens, d’ailleurs : une autre édifiante histoire de médecine et d’antisémitisme…
Tu connais cette blague sur l’écrivain qui parle de lui, encore de lui, toujours de lui, qui saoule son interlocuteur pendant une demi-heure puis finalement dit : « Mais assez parlé de moi. Parlons un peu de vous. Qu’avez-vous pensé de mon dernier livre ? » Il paraît que c’est une anecdote authentique mais je ne sais pas à qui elle est attribuée.
Bises
Fabrice

La suite de cette conversation privée, où nous avons parlé de nous et de nos livres, ne vous concerne pas, vaine multitude. Parlons un peu de vous. Que pensez-vous de ce que nous pensons ?

Toi aussi tu peux devenir trader

10/01/2011 un commentaire

Oui, toi aussi, deviens trader d’un seul clic. Ou, ce qui revient un peu au même, joue au poker sur un site quasi-gratuit parrainé par une ancienne vedette. Ou fais ce que tu veux, du moment que c’est en ligne. Songe à la gamme d’expériences humaines qui t’est offerte en ligne ! Des rencontres en ligne, de la politique en ligne, du commerce en ligne, des encyclopédies en ligne, du réseau social en ligne, des bonnes blagues virales en ligne, de l’existence médiatique genre : quart-d’heure-de-gloire en ligne, de la pornographie en ligne, du cinéma en ligne, des dessins animés en ligne, de la musique en ligne, du pipole en ligne, du donquichottisme en ligne, du best-of en ligne, de l’art même, en cherchant bien, entremêlé au temps perdu en ligne… Ah, les joies de l’énumération en ligne !

Tout, quoi. Tout est là. À quoi bon quitter l’écran. C’est dingue, quand on y pense, tous ces en-ligne, ça finit par m’évoquer suivant le noir que je broie, des hameçons pour pêche au gros, des queues devant les magasins en temps de solde ou de disette, des défilés militaires, des murs de fusillés.

Et moi, pauvre petit écrivain, je fais quoi, là, tout connecté mais à quoi on se demande, en ligne comme tout le monde, turbogédéon, cyberbécassine ? Je fais de la littérature jeunesse, paraît-il. Il faut que je m’y fasse, je suis labélisé « jeunesse », Nelly Kapriélian ne lira pas mes livres et ne viendra pas m’interviewer avec une bouteille de champ’. Au lieu de quoi, je reçois des sollicitations de lycéennes qui ont des devoirs à faire sur La famille dans la littérature jeunesse et qui au petit bonheur adressent des questionnaires à une flopée d’ « auteurs jeunesse » dont elles ont dégoté l’adresse allez savoir comment. Bon, je suis bien élevé, je réponds à leurs questions, je veux bien faire vos devoirs et les miens, vérifier si j’ai quelque chose à dire sur la famille dans la littérature jeunesse. Mais la prochaine fois pensez au champagne, s’il vous plaît.

Bonjour, nous sommes trois lycéennes de de première Economique et Social au lycée de la côtière dans l’Ain, et nous préparons en ce moment un questionnaire pour les TPE concernant la littérature jeunesse.
Nous aimerions vous poser quelques questions pour nous aider a élaborer correctement notre TPE.
Les questions sont les suivantes:
1: Comment délivrez-vous (les auteurs) un message a travers vos livres?
2: Quelles sont les attentes explicites/ implicites des parents par rapport au sexe de leurs enfants?
3: Quel est le rôle de l’illustration par rapport au texte?
4: Existe-t-il des difficultés a plaire et à instruire en même temps?
5: Existe-t-il des formes variées d’oeuvres pour la jeunesse?
6: Quelles sont les préférences des enfants?
7: Comment est représentée la famille dans la littérature jeunesse? A-t-elle un rôle important dans l’hisoite racontée?
8: Existe-t-il des stéréotypes, Si oui, lesquels?
9: Quelle est la représentation de la famille (famille nucléaire, famille élargie, famille monoparentale…)? A-t-elle évolué ces dernières années?
10: Comment est représenté l’enfant?
11: Pensez-vous que ces personnages ont-ils un impact sur les manières d’agis et de penser de l’enfant?
12: La littérature jeunesse a-t-elle, selon-vous, un rôle socialisateur? Si oui/ non pourquoi?
Si vous pouviez répondre, ne serait-ce qu’à quelques questions, cela nous aiderait beaucoup et faciliterait notre démarche.
Merci d’avance.

Bonjour mesdemoiselles
Ne vous attendez pas à recevoir beaucoup de réponses… Les questions que vous posez, à part peut-être la première (et encore) ne s’adressent pas vraiment à des personnes qui écrivent des livres, mais plutôt à celles qui les lisent, et qui ont par conséquent sur la production éditoriale dans son ensemble certaines lumières, certaines idées, certaines opinions : des éditeurs, des libraires, des critiques, des journalistes, des universitaires, des professeurs, des documentalistes…
Pour ma part, je me déclare incompétent. J’ignore absolument quelle peut être la représentation de la famille dans la « littérature jeunesse ». Je ne pourrais que vous délivrer quelques clichés sans intérêt, ou alors vous décrire comment telle ou telle famille précise est représentée dans tel ou tel de mes livres, mais ce n’est pas cela qui vous intéresse.
Je vous souhaite bon courage,
Fabrice Vigne

Bonjour,
Tout d’abord, je voudrais vous remercier d’avoir répondu à notre mail, quelques uns l’on fait mais une majorité s’en est abstenu, vous aviez raison. En fait le questionnaire à bel et bien eté conçu pour les écrivains, mais je vous accorde qu’il n’a pas été très clair, voire pas du tout.
C’est pourquoi je me permets de vous renvoyer un autre questionnaire que j’espère plus adapté. Cela me gêne terriblement de vous importuner comme nous le faisons, cependant si nous avions ne serait-ce que quelques bribes d’informations, sur votre opinion personnelle.
merci.
C’est vrai que ce questionnaire était assez général. Nous avons dû l’envoyer à un maximum de personnes pour avoir le plus d’éléments possible, sachant que certains ne répondraient pas.
Nous avions également peu expliqué notre démarche, cela peut aider à comprendre certaines questions.
Nous devons préparer une épreuve du bac, le TPE, où une problématique nous est posé, à partir de cette problématique, nous devons monter un dossier afin d’y répondre. La nôtre est: “Dans quelle mesure les œuvres de littérature jeunesse contemporaines françaises qui abordent le thème de la famille ont-elles une visée éducative?”. Tout en traitant le sujet, nous devons inclure deux matière, le français et la science-économique et social. C’est pour cela, qu’il nous faut traiter le côté littéraire mais aussi une certaine analyse « sociologique ».

-Votre premier souhait est-il de délivrer un message précis aux enfants ou avant tout de les distraire ?
– Quel est le rôle de l’illustration par rapport au texte ?
– Vous est-il déjà arrivé d’écrire un livre en partant d’une illustration ?
–  Quelles sont les difficultés que vous rencontrez,  pour plaire et instruire en même temps ?
– Connaissez-vous d’autres formes d’œuvres pour la jeunesse ?
– Quelles sont les histoires préférées des enfants ?
– Représentez-vous la famille dans vos livres ? A-t-elle un rôle important dans l’histoire racontée ?
– Cette famille est elle plutôt “traditionnelle”, monoparentale, recomposée,… ?
– Comment représentez-vous l’enfant ?
– Pensez vous que les personnages ont un impact sur la manière d’agir et de penser de l’enfant ?
– La littérature jeunesse a t-elle selon vous, un rôle socialisateur? Si oui/ non, pourquoi ?
– Les maisons d’édition ont elles des attentes précises?

Bonsoir jeunes filles.
Voici mes réponses. Elle vous paraîtront peut-être un peu décalées. J’ai fait de mon mieux. Mais je ne crois pas être représentatif de quoi que ce soit… Or, vous, vous avez besoin de « représentatif » ! de sociologique ! catégoriel et catégorique ! Sinon votre copie n’a pas de sens.
Enfin, bon courage à nouveau.
Fabrice Vigne

-Votre premier souhait est-il de délivrer un message précis aux enfants ou avant tout de les distraire ?
Ni l’un ni l’autre. En littérature je me méfie autant des « messages » (synonyme possible : leçon de morale) que des « distractions » (synonyme possible : diversion). Mon premier souhait est plus simple que cela : je cherche à donner une forme littéraire à une idée qui me fait rire et/ou qui m’émeut et/ou qui me donne à méditer, et dans l’idéal cette forme (le texte) permettra de communiquer mon émotion au lecteur.

-Quel est le rôle de l’illustration par rapport au texte ?
Je ne suis pas illustrateur, mais je crois que le rôle de l’illustration consiste à donner une certaine interprétation du texte, une vision, qui doit aiguiller celle du lecteur, mais pas la prendre en otage. Il faut se souvenir que le lecteur s’empare d’abord de l’illustration, en un clin d’œil, puis seulement dans un deuxième temps, beaucoup plus long, du texte. L’illustration ne doit donc ni trahir le texte (ne pas dire le contraire), ni le répéter bêtement (ne pas dire exactement la même chose) – c’est donc très délicat. Heureusement, je ne suis pas illustrateur.

-Vous est-il déjà arrivé d’écrire un livre en partant d’une illustration ?
Oui, deux fois.
« Les Giètes » a été écrit à partir de photographies ; « ABC Mademoiselle » à partir de gravures. C’est très stimulant. J’ai donc fait, à rebours, le travail que je crois être celui de l’illustrateur et que je décrivais dans ma réponse précédente : j’ai tenté d’exprimer une vision de ces images, qui ne disait ni la même chose, ni le contraire…

– Quelles sont les difficultés que vous rencontrez pour plaire et instruire en même temps ?
J’ai l’impression que votre question, « plaire/instruire », reformule la sempiternelle dichotomie entre « le fond » et « la forme », la forme « plaisante » étant censée faire passer la pilule du fond « instructif »… Alors qu’on sait bien depuis Marshall McLuhan que le fond EST la forme (the medium is the message). Par conséquent, je pars du principe qu’instruire PEUT plaire, et je ne me pose plus jamais cette sorte de question. Disons que, lorsque j’écris, je cherche à me plaire, et à m’instruire, vraiment les deux à la fois, l’un dans l’autre. C’est le test. Si je me plais et si je m’instruis, alors mon texte a une chance d’instruire et de plaire à autrui.

– Connaissez-vous d’autres formes d’œuvres pour la jeunesse ?
Je ne comprends pas bien la question. Des films pour enfants ? De la musique pour enfants ? Des spectacles pour enfants ? Oui, bien sûr, je sais que cela existe.

– Quelles sont les histoires préférées des enfants ?
Aucune idée ! Les histoires de vampires sont très à la mode, paraît-il.

– Représentez-vous la famille dans vos livres ? A-t-elle un rôle important dans l’histoire racontée ?
Oui, c’est très important. La famille dans la littérature jeunesse me semble inévitable, puisque la famille est au cœur de la vie des enfants. Il faut bien que la littérature (jeunesse ou non) reflète un peu la vraie vie.

– Cette famille est elle plutôt “traditionnelle”, monoparentale, recomposée,… ?
Tout dépend de l’histoire, il est impossible de répondre à cette question par une généralité. Mon dernier roman en date, « Jean II le Bon, séquelle », met en scène trois adolescents. Or, le premier vit au sein d’une famille recomposée (beau-père et demi-sœur), le second vit dans une famille que l’on peut qualifier de « traditionnelle » (papa, maman, un garçon, une fille, et même un chien), et le troisième dans une famille monoparentale (le garçon vit seul avec sa mère). Tout le panel en un seul bouquin ! Strike !

– Comment représentez-vous l’enfant ?
Idem. Tout dépend du contexte, de l’histoire, de l’intention. Dans mes livres, les enfants sont de diverses sortes (je n’ose pas dire « de toutes sortes », ce serait prétentieux), parce que dans la vie, plusieurs modèles existent aussi…

– Pensez vous que les personnages ont un impact sur la manière d’agir et de penser de l’enfant ?
De penser, sans aucun doute. Puisque la lecture est exclusivement un phénomène de pensée. D’agir, c’est moins certain, mais c’est possible dans certains cas. En gros, un personnage rencontré dans un roman peut appeler deux types de réaction chez le lecteur, qu’il soit adulte ou enfant : l’identification, et l’altérité. C’est-à-dire : 1) Ce personnage me ressemble – ça alors, je ne suis pas tout seul au monde, j’ai trouvé quelqu’un comme moi. 2) Ce personnage ne me ressemble pas du tout – ça alors, il existe donc dans le monde des gens très différents de moi, et voilà à quoi leur vie ressemble. Je crois importants, instructifs, et, pour le dire platement, utiles, ces deux types de lecture. On lit pour se connaître, et pour connaître le monde. À tous les âges, à nouveau.

– La littérature jeunesse a t-elle selon vous, un rôle socialisateur? Si oui/ non, pourquoi ?
Qu’entendez-vous par « socialisateur » ? Que la littérature apprend à vivre en société ? Je suppose que oui. Je ne peux pas l’affirmer. Je peux juste témoigner que moi, Fabrice Vigne, je me positionne aujourd’hui à 42 ans dans la société en tant qu’individu marqué par ses lectures, y compris d’enfance.
Et qu’entendez-vous par « rôle » ? Soit vous voulez dire « effet », et là c’est indéniable, soit vous voulez dire « mission », par conséquent vous sous-entendez un aspect volontariste, conscient, et là c’est plus discutable. En tant qu’écrivain, j’espère avoir un effet sur mon lecteur, mais je ne me sens pas investi d’une mission.

– Les maisons d’édition ont elles des attentes précises?
Je ne sais pas, certaines maisons d’édition sont peut-être plus marquées que d’autres par une certaine idéologie, une volonté de déployer telle ou telle vision du monde, je ne les connais pas toutes. En tout cas, les maisons avec lesquelles je travaille ont surtout des attentes littéraires. Que le texte soit bon, voilà le premier critère.

Un peu d’amour, un peu de vulgarité, un peu d’envie de tout casser

19/10/2010 4 commentaires

Un peu de tout en somme, comme la vie. Par quoi commencer ?

1) Par l’envie de tout casser, tiens.

L’increvable, incorruptible, le politiquement incorrect Bob Siné est toujours aussi énervant, et j’aime me faire énerver par lui.

J’aimais bien Siné semant sa zone dans Charlie Hebdo… (Mais Philippe Val l’a viré.)

J’aimais bien Siné semant sa zone dans Siné Hebdo… (Mais j’avoue qu’à part les éditos du bonhomme, je ne lisais guère son canard – je m’y étais abonné par principe… Bon, il n’existe plus.)

J’adore la zone semée en long  large et travers dans l’autobiographie de Siné, Ma vie mon oeuvre mon cul, un feu d’artifice d’une extraordinaire liberté, un chef d’œuvre dans son genre, et au fond un genre à lui tout seul.

J’aime Siné quand il sème sa zone en plein jazz

Et j’aime toujours Siné, à présent qu’il sème sa zone sur Internet. Il sème, je récolte. Je trie, tout de même. Mais globalement, je me marre quand il commente l’époque. Je prélève par exemple ce commentaire dans sa zone de cette semaine :

Le groupe LVMH, dirigé par Bernard Arnaud, ami intime de Sarko-la-peste, vient d’accueillir deux petites nouvelles au sein de son conseil d’administration : Bernadette Chirac, bombardée « ambassadrice du luxe » (sic) et Florence Woerth, nommée au conseil de surveillance de la société Hermès, filiale de LVMH. Florence Woerth recevra 400000 € par an, Bernadette seulement 65000. Est-ce que vous avez comme moi, chers lecteurs, parfois des envies de tout casser ?

Bien sûr que je l’ai, l’envie, et Siné me la fouette chaque semaine. Il est démago ? De mauvais goût ? Vulgaire ? Ah, tout est affaire d’échelle : il l’est beaucoup moins que la clique au pouvoir, Sarko-Woerth-Chirac-Arnaud (ce dernier étant peut-être le plus influent en France, alors qu’il n’a pas été élu), qui nous explique qu’il faut trimer deux ans de plus et de l’autre main continue tout raide de toucher ses dividendes au beau milieu de la crise partout-partout (dans la rue, sur les routes, dans les lycées, dans les cités, dans les stations services…).

2) Vulgarité, justement. On change de genre, on change de blog, mais pas de sujet : où placer le curseur de la vulgarité ?

Je reçois la revue de presse hebdomadaire du CRILJ, Centre de Recherche et d’Information sur la Littérature pour la Jeunesse. Je lis chaque lundi cette documentation, soit attentivement, soit distraitement… jamais avec passion. Jusqu’à ce jour ! Jusqu’à un certain article, déniché et froidement retransmis par le CRILJ comme si de rien n’était, un article intitulé Censurer les livres pour enfants ?. D’ordinaire, l’essentiel du courrier du CRILJ est constitué d’échos professionnels et savants, notamment les programmes de tous ces colloques qui décortiquent savamment les œuvres pour la jeunesse, le CRILJ appelle à communication, et donne rendez-vous pour discuter entre gens de bonne compagnie du pourquoi et du comment des livres pour enfants, il distribue en somme les horaires des messes et prêche les convaincus. Cet article-là ? Rien à voir ! Un autre son de cloche tout à fait ! Une vraie douche froide ! Allez donc voir le blog en question

Censurer les livres pour enfants ? est un redoutable cas d’école qui m’a mis en rogne comme rarement, un concentré d’a priori et de conventions qu’on supposait d’arrière garde… Une conception « édifiante » du livre jeunesse qu’on croyait d’avant la guerre (laquelle ?)… Voir dans le délicieux album pour touts-petits Ma culotte d’Alan Mets un dangereux fauteur de »vulgarité » et de « style texto », quelle énormité ! Quelle ignorance ! Ce livre date de 1997, alors que le « style texto » n’existait même pas ! Autant voir du SMS dans la première phrase de Zazie dans le métro (1959) : « Doukipudonktan ? » Roman d’une grande vulgarité, au reste.

Ainsi, ce révoltant article, apologie de la censure, est salutaire puisqu’il nous réveille, il nous rappelle que la bataille de la littérature jeunesse contre la bien-pensance n’est jamais gagnée. On finirait par l’oublier, à force de rester confortablement entre soi, dans certains milieux, parmi les récipiendaires du courrier du CRILJ, dans la communauté des « bibliothécaires jeunesse », salons jeunesses, auteurs jeunesse…, tous ces milieux qui n’en font qu’un et qui prennent la « littérature jeunesse » au sérieux et lui consacrent imaginez un peu, des colloques. Dans la société « réelle », les livres pour enfants ne sont pas des objets culturels ! Ils sont des outils d’élevage, et la moraline fait encore rage quand il s’agit d’autoriser ou pas des enfants à ouvrir des livres. Dans la vraie vie, des parents corrigent les livres au Tipp-Ex pour protéger les enfants de la vulgarité.

Vive la vulgarité, nom de Dieu ! Et vive Siné ! Ah comme l’envie me prend, parfois, plus sûrement encore que celle de tout casser, de me gorger, de m’enivrer de gros mots ! Merde à toutes les censures !

3) Allons, terminons par l’amour, s’il vous plaît. Vous allez voir, je ne perds pas de vue mon sujet du jour : où est la vulgarité ?

J’ai adressé à Susie Morgenstern un exemplaire de mon roman Jean II le Bon. Je le lui ai dédicacé en ces termes (je réécris de mémoire) :

Chère Susie, j’ai le plaisir de t’offrir ce livre, parce que j’ai eu une pensée pour toi en l’écrivant, vers la fin, à l’avant-dernier chapitre. Je me rendais compte que j’étais en train de composer une apologie de l’amour, et j’avais peur d’être concon, cul-cul, gnan-gnan. [NDLR : Peur d’être vulgaire, en quelque sorte.] Mais soudain je me suis souvenu : « Ah, mais Susie le fait bien ! Elle fait l’apologie de l’amour dans chacun de ses livres ! C’est son grand sujet, presque son seul, et elle n’est JAMAIS ridicule ! Alors, allons-y… » Et j’ai terminé mon livre. Susie, je t’aime !
Fabrice

Par retour de courrier, l’adorable Susie m’adressait un adorable accusé de réception :

Oh Fabrice ! Je t’aime aussi. Il ne faut jamais avoir peur d’être cucul. J’en suis la reine !
Merci et je t’embrasse très fort,
Susie

Et c’est ainsi que l’amour sauvera le monde de la vulgarité. Et de la crise partout-partout.

(Est-ce que je crois à ce que je viens d’écrire ? Euh… Bon, déjà, je l’écris, c’est un début.)

Retour de mèche

21/06/2010 un commentaire

En ce jour du solstice d’été, j’annonce solennellement le retour du livre célébrant le solstice d’hiver. La réédition au Fond du Tiroir de La Mèche, version revue et corrigée, mais toujours bénéficiant des splendides enluminures de Philippe Coudray, arrive. On peut admirer les étapes de la re-création de la couverture, et même commander l’ouvrage.

Qu’est-ce que La Mèche ? Le premier livre de « littérature jeunesse » au Fond du tiroir ; la réédition d’un livre jadis publié par les éditions Castells et introuvable ; une sorte de conte de Nöel pour enfants y compris vieillis… Mais encore ? De quoi parle-t-on ? Puisque Noël n’y est, bien sûr qu’un prétexte.

Attention spoilers !, comme on dit quand on cause séries télé. Ce qui suit dévoile les coulisses du livre et vous privera d’un certain plaisir si vous ne l’avez pas encore lu. Dans ce cas, n’allez pas plus loin, contentez-vous de savoir que, si je tiens à inscrire la réincarnation de ce livre au FdT, c’est que j’en suis particulièrement fier et allez plutôt lire autre chose.

La Mèche, mode d’emploi

(première parution sur le blog, 14 avril 2008)

(Ci-dessus : la première version, inédite, de la couverture, par Philippe Coudray. Je la trouvais mignonne, mais trop statique. Philippe, très pro et très rapide, a dessiné dans la foulée la seconde version, devenue définitive – jusqu’en 2010)

La Mèche fut, de mes livres (hors FdT), celui qui recueillit le moins d’écho. Par conséquent, j’incline à penser que c’est le plus réussi. Je l’aime, je trouve qu’il est ce que je peux faire de mieux dans le genre expérimental-tout-public. Je suis prêt à le défendre contre toute adversité ; hélas ! il n’est même pas attaqué. J’ai eu tout de même l’occasion de faire son apologie, comme on va le lire. Les seuls échos qu’il eut furent une notule dans le Monde (merci Philippe-Jean Catinchi), un commentaire sur le blog d’un libraire (merci Fabrice-le-libraire, et enfin un article dans Livre & Lire, le journal de l’Arald :

L’ARALD m’aime bien, me le prouve régulièrement, et j’éprouve pour elle une immense gratitude. J’ai pourtant pris ombrage de cet article mécaniquement bienveillant, et gentiment condescendant. J’ai donc pour cette fois dérogé à la règle d’or : « Never complain ! Never explain ! », et en septembre 2007 me suis fendu d’une lettre ouverte à Jean-Marie Juvin, auteur de l’article. Voici ce droit de réponse, mais attention : ce texte, portant la lumière sur certains secrets, est à même, selon les cas, d’enrichir ou de gâter la lecture de ce beau livre.

« Cher M. Juvin,

Je viens de feuilleter le dernier numéro de Livre et Lire, et j’ai vu avec plaisir que vous y aviez consacré une notule à mon livre pour enfants, La Mèche. Je vous en remercie bien sincèrement, mais je me permets de ne pas être d’accord avec l’analyse que vous en tirez. (Je vous prie d’ores et déjà de me pardonner ce qui, dans la présente réclamation, vous apparaîtra peut-être comme de la cuistrerie, mais que voulez-vous, Livre et Lire est une feuille de chou régionale, un organe de proximité ! il est donc lu illico, et presque exclusivement, par les personnes prioritairement concernées – les auteurs en première ligne – qui risquent fatalement de trouver à redire…)

Je crois que vous êtes passé à côté de l’ambition de ce livre ; mais je ne vous le reproche pas, au contraire je me remets moi-même en question suite à ce malentendu, qui peut également signifier que c’est MOI qui suis passé à côté de mon ambition, et que je n’ai pas réussi à aboutir dans ce livre l’idée que je m’en faisais. Ma foi, cela me fournit l’occasion de m’expliquer.

Vous dites : « Lila apprend à lire, et c’est peut-être aux enfants du même âge que s’adresse le mystère de ce récit ». Je suis en désaccord formel et radical.

Ce texte, long et pas si simple, ne pourra être accessible aux enfants en apprentissage (6 ou 7 ans) que s’il est accompagné par une lecture d’adulte. Certes, je me suis efforcé, et avec joie, d’écrire à portée de main des plus jeunes, de les faire rire (c’est important) et vous me rendez grand honneur en me prêtant des efforts pour retrouver l’élan de l’enfance, c’est-à-dire sa jugeote, son émerveillement, sa perplexité face à ce que les adultes tiennent pour important (je m’inscris ici dans une tradition que l’on peut qualifier de « Petit-Nicolas », et d’ailleurs j’ai trouvé mon Sempé : Philippe Coudray – je n’ai pas lieu de me plaindre de ma fortune graphique…)

Toutefois, je crois, j’espère, que le public susceptible d’y puiser son miel est plus âgé, et surtout plus vaste, que la seule classe de cours préparatoire : des enfants bon lecteurs qui déjà se souviennent de « quand ils étaient petits », des enfants qui le reliront à des âges divers (Noël après Noël, oui, car un rite se réitère, comme un livre se relivre, à la fois identique et différent à chaque répétition), et des adultes.

Car voici la phrase de votre critique que je voudrais discuter par-dessus tout : « On peut regretter que la parole des adultes se borne à déflorer la seule véracité du Père Noël ». Autant vous dire franchement la vérité : l’objectif de ce livre était de déflorer bien autre chose, et de constituer une métaphore globale de la littérature jeunesse – peut-être de la littérature tout court ; vous mesurez combien l’affaire est sérieuse.

Dans le dernier chapitre, à l’issue de force considérations sur les adultes qui, sans tout à fait mentir, font semblant à divers égards, Lila avoue qu’elle-même a menti, ou plutôt qu’elle faisait semblant depuis le début du livre : elle n’est pas du tout une petite fille de 6 ans, ni même une petite fille de 12 ans qui se souviendrait de sa prime enfance, comme elle le laisse croire à l’autre bout du livre. Elle est tout bonnement une adulte, et même une mère de famille, une femme qui a conscience qu’elle s’adresse à des petits enfants semblables sans doute à celle qu’elle était autrefois ; une femme qui, pour la bonne cause, comme font tous les auteurs de littérature jeunesse, a fait semblant – Lila a joué un rôle pour raconter son histoire. Mais, contrairement à ce que font ordinairement les auteurs pour enfants, elle accepte de révéler in fine la supercherie – comme un auteur, ou un acteur, qui tomberait le masque. Sans me hausser du col indécemment, je tiens ceci pour original.

Car la littérature pour enfants est écrite par les adultes : je crois qu’en disant ceci, je brise un tabou de polichinelle au moins équivalant à « Le Père Noël n’existe pas » : tout le monde le sait, personne ne le dit. En mettant en scène sous forme romanesque cette profanation majeure, cette fois-ci, je ne m’inscris plus dans aucune tradition de la littérature jeunesse (plutôt dans une mise en abyme et dans un soupçon très « Nouveau roman », par exemple – la littérature jeunesse n’ayant pas accompli ce type de révolution moderniste et n’en ayant peut-être pas besoin), mais précisément, La Mèche est un livre sur les traditions qui se perpétuent en se modifiant, paradoxe ! J’ai voulu faire, voyez un peu l’ambition, de l’anthropologie pour enfants : papa, c’est quoi, un rite ? Eh bien, mon enfant, prenons l’exemple de Noël… Cette réappropriation, réactualisation, de ce qui nous fut donné est la découverte la plus profonde de Lila : « Un rite, c’est bien, mais seulement si on perfectionne de soi-même l’invention année après année » (chapitre 10). À cet égard, je pourrais aussi pinailler sur votre appréciation, qui fait de la Mèche un livre « nostalgique », mais j’aurais peur d’abuser de votre patience, je reviens donc à une question plus cruciale : le mensonge.

Or, si mensonge il y a, quelle est donc cette « bonne cause » censée le justifier ?

Point commun entre le mensonge littéraire et le mensonge de Noël : la « bonne cause » est la recherche de connivence entre l’adulte et l’enfant, condition nécessaire afin que quelque chose se transmette. Tricherie assimilée par les enfants vers 6 ans, et qui tout compte fait ne gâte rien (ils continuent d’aimer Noël même quand ils savent que le Père Noël n’existe pas ; ils continuent d’aimer les fictions même quand ils savent que c’est pour de faux toutes ces histoires), tricherie qui ne fait qu’ajouter du sel à leurs relations avec les adultes et avec les secrets, tricherie qui les invite à jouer avec ces notions, tricherie qui les invite à ne pas être dupe, nouveau paradoxe ! Grandir, c’est apprendre quoi faire des secrets, de ceci je suis convaincu ; et voilà formulé le sujet exact de La Mèche, plutôt que, au premier degré, la fête de Noël.

La Mèche du titre est donc bel et bien à prendre au sens de « complicité » (un adulte est de mèche avec un enfant, comme un auteur avec son lecteur), plutôt qu’au sens trop explicite de « secret ».

Ceci dit il y a bien sûr autre chose, et le secret est naturellement une facette capitale du livre. À cet égard, je vous précise que La Mèche est un livre oulipien, composé selon un jeu de contraintes censé faire apparaître le secret à qui sait lire les petits caractères. Il existe plusieurs messages cachés dans la trame du texte, mais le message majeur, la colonne vertébrale, la « mèche » elle-même se trouve lisible ainsi : si vous mettez bout à bout le premier mot de chaque chapitre, vous obtenez une phrase qui est en quelque sorte la morale du conte, LE secret de Noël, celui qui n’est jamais exprimé littéralement dans l’histoire. Les indices sont nombreux pour permettre cette lecture truquée, dès le sous-titre du livre, qui est je vous le rappelle : « secret en douze coups » – et en effet, après chaque nouveau « coup » de l’horloge, un chapitre s’ouvre par un mot en gros caractère. C’est sans aucun scrupule que je vous dévoile ce secret de fabrication (que je vous vends la mèche), puisque vous n’aviez guère de chance de le découvrir seul : vous n’êtes hélas pas un enfant. En effet, d’après toutes les impressions de lecture que j’ai recueillies, les seules personnes à avoir reconstruit ce secret par leurs propres moyens, sans que je les aiguille, sont tous des enfants : zéro adulte n’a percé le mystère comme un grand, n’a eu cette jubilation ni ce sens de l’observation. Une bibliothécaire est même venue me dire : « Dites donc, un enfant dans ma bibliothèque m’a fait remarquer une chose incroyable : si on prend le premier mot de chaque chapitre, on arrive à une phrase qui veut dire quelque chose ! Sapristi ! Eh bien, il est fort, ce môme, non ? Mais dites-moi, vous aviez fait exprès, ou quoi ? ou alors c’est votre éditeur qui en a eu l’idée à la fin ? » Cette réaction m’a à la fois un peu vexé (comment aurais-je pu ne pas faire exprès quand cette phrase cryptée est le livre même !) et enchanté : pour le coup, oui, c’est avec les enfants que je suis de mèche, et j’en suis fort aise. J’ai laissé un cadeau au pied de leur sapin, ils l’ouvrent et le découvrent, et la joie de l’élucidation oulipienne est la récompense de leur fraîche perspicacité.

Bien cordialement, joyeux noël à vous, et avec mes excuses pour ces longues récriminations suite à un papier qui, somme toute, était positif,

Fabrice Vigne »

Bibliographie succincte (très succincte) : Le Père Noël supplicié de Claude Levi-Strauss, lui aussi réédité, voyez comme c’est curieux, avec une couve qui a pris des couleurs, vert et rouge.

La croyance où nous gardons nos enfants que leurs jouets viennent de l’au-delà apporte un alibi au secret mouvement qui nous incite, en fait, à les offrir à l’au-delà sous prétexte de les donner aux enfants. Par ce moyen, les cadeaux de Noël restent un sacrifice véritable à la douceur de vivre, laquelle consiste d’abord à ne pas mourir.

De la qualité des rencontres sur les salons du livre, des larmes versées sur la tragédie ouvrière, du vent du Nord qui emporte dans la nuit, du monde décidément tout petit-petit, de la sodomie comme formule de politesse, et des oeuvres complètes d’Efix

10/01/2010 3 commentaires

Bonjour Efix

Mon nom est Fabrice Vigne. Nous nous sommes croisés sur le salon de la
Côte Saint André, j'étais sur le stand d'en face. Je t'ai acheté là-bas
Putain d'usine, et j'ai trouvé ça tellement bien que j'ai enchaîné illico
avec Les fantômes du vieux bourg - que j'ai trouvé exactement aussi bon -
à l'exception peut-être d'une petite réserve pour la couverture : je ne
saisis pas le sens ni la pertinence graphique de ce croquis négatif.
Peu importe.
Il y a quelques années, quand je lisais Mon amie la poof, je me disais, wow,
nom de Dieu quel excellent dessinateur, quel virtuose de première bourre,
quelle expressivité, quel mouvement... Mais il serait grand temps qu'il se
trouve un scénariste, ou alors quelque chose à dire, parce que là si je peux
me permettre c'est du brio un peu à vide...
Eh bien, voilà, ici au contraire c'est indéniable, il y a quelque chose à
raconter, il y a Levaray, le contenu est aussi fort que le contenant, le
ramage et le plumage, j'en ai chialé, même, quelques fois. C'est pour dire.
Je passais juste dire cela : félicitations. Et bonne continuation.
Fabrice
Cher Fabrice,
Un petit mot de remerciement pour le mail que m'a fait suivre mon éditeur.
C'est con à dire, mais ça m'a fait plaisir de t'imaginer touché au point d'en
chialer.
Bon, sur ma poof qui est un digest d'une vie parallèle un peu plus opiacée et
aussi mon bébé —au sens où c'est ma première BD, imaginée et réalisée tout
seul — je suis désolé que tu n'aies pas été touché, mais on ne peut pas
viser juste tout le temps... et avec tout le monde. Rassure-toi, j'en suis
le premier critique. Et d'autres aiment, heureusement (des sales drogués,
faut croire).
Pour le reste, ben, simplement merci d'avoir pris le temps de venir me le dire.
C'est toujours un grand plaisir de savoir que certains, comme moi d'ailleurs,
apprécient un travail au point de prendre la plume pour en informer l'auteur.
Je me fais toujours un petit bonheur (pour ne pas redire plaisir et encore
moins obligation) de répondre. Et je dois reconnaître que c'est cette usine
qui me vaut le plus de retours positifs.
Du coup, je suis allé voir ton blog qui est bien intéressant aussi...
Et comme tout ça semble t'intéresser, sache que nous allons mettre en chantier
le troisième volet de ce que nous appelons, Jean-Pierre et moi, notre trilogie
prolo : "Tue ton patron", ça va s'appeler, en toute simplicité.
J'espère qu'on le terminera pour fin 2010.
1. A l'usine.
2. Autour de l'usine.
3. A la Défense, là où les décisions se prennent !
En attendant, je m'offre une récréation sur un western Music box avec mon pote
Stéphane Nappez. Avant de revenir à cet univers que j'affectionne tant mais qui
est socialement si sombre, j'avais besoin d'un petit remontant fictif.
Voilà, tu sais tout des temps à venir, si les petits cochons ne nous
mangent pas avant, comme disait... heu... ma grand-mère !
Bonne continuation et encore merci !
Amicalement.
efisque
Merci pour ta réponse, et pour ce scoop : "Tue ton patron" ? Ah, ça me
plait, c'est punk, j'ai hâte. Je resterai à l'écoute, sans faute.
Une précision quant à la Poof : certes je n'ai pas été touché, mais j'ai
admiré la virtuosité. Je finissais par regarder les planches sans lire
l'histoire, que je trouvais un peu vaine, un peu facile... Oh ! Je sais
que je me montre bien culotté et con de te dire ces choses aussi
candidement, et tu serais en droit de m'envoyer chier, parce que de ton
point de vue, c'était sûrement très difficile ! Disons juste que ce
n'était pas ma came. Mais je sais que la Poof a de nombreux fans... J'en
connais...
(Et au fait, j'avais bien aimé K une jolie comète, aussi. Ah oui, là
aussi, cela touchait aux tripes, le plaisir n'était pas que rétinien.)

Anecdote "le monde est petit" : je suis très lié avec un particulier nommé
Patrick Villecourt, grand admirateur de la Poof justement, graphiste qui a conçu
tous mes ouvrages autoproduits, et qui a longtemps travaillé à Seyssinet dans le
même bureau que Jean-Jacques Barelli, qui composait autrefois des affiches avec
tes oeuvres en matière première. C'est ainsi que, par hasard, alors que je
planchais sur mes livres, j'ai eu l'occasion de voir en avant première certains
de tes dessins.

Au sujet de la culture ouvrière, et des histoires que l'on en tire...
Je travaille présentement au centre culturel de la ville d'Eybens.
Dans la salle de spectacle, le mardi 12 janvier, nous présenterons la pièce
Sortie d'Usine de Nicolas Bonneau. C'est susceptible de t'intéresser, non ?
Si tu n'es pas trop loin, je peux peut-être t'obtenir une invitation ?
Sur la même thématique, le lendemain à la médiathèque, mon camarade Hervé
Bougel procèdera à une lecture de son livre Les Pommarins, que je te
recommande aussi très chaudement, où il raconte sa jeunesse à l'usine.

Salutations, à la revoyure,
Fabrice
> Merci pour ta réponse, et pour ce scoop : "Tue ton patron" ? Ah, ça me
> plait, c'est punk, j'ai hâte. Je resterai à l'écoute, sans faute.

Je compte sur toi, mec !
Si tu n'es pas au rendez-vous, méfie-toi : j'envoie Patrick Bruel !

> Une précision quant à la Poof : certes je n'ai pas été touché, mais  
> j'ai admiré la virtuosité.

Ach, gut !

> Je finissais par regarder les planches sans lire
> l'histoire, que je trouvais un peu vaine, un peu facile... Oh ! Je sais
> que je me montre bien culotté et con de te dire ces choses aussi
> candidement, et tu serais en droit de m'envoyer chier, parce que de  
> ton point de vue, c'était sûrement très difficile ! Disons juste que ce
> n'était pas ma came. Mais je sais que la Poof a de nombreux fans...  
> J'en connais...

Va te faire enc... heu, non, merci pour ces précisions.
J'aime pas les smiley ou les messages typographiques pour préciser les
pensées, mais je précise que c'est une tentative d'humour, hein !
Le problème de la came, qu'elle soit la tienne ou pas, c'est qu'elle
est pleine de clichés, justement. C'est la loi du genre, malheureusement.
Quand un produit transforme toutes les personnalités en la même, les
histoires de junkies en deviennent banales, toutes les mêmes. Y'a qu'à
se balader à Barbès et regarder le ballet des mecs en manque : dos
cassé, air hagard, tous le même discours et les mêmes obsessions.
Affligeant, oui, mais terriblement réaliste.

> (Et au fait, j'avais bien aimé "K", aussi. Ah oui, là aussi, cela  
> touchait aux tripes, le plaisir n'était pas que rétinien.)

Ah, chouette alors !
C'est notre bébé, ça aussi.
Tu as vu passer Autour de kate ? on y raconte la genèse de tout ça...

> Anecdote : je suis très lié à un particulier nommé Patrick Villecourt, grand
> admirateur de la Poof justement, graphiste qui a conçu tous mes ouvrages
> autoproduits, et qui a longtemps travaillé à Seyssinet dans un bureau commun
> avec Jean-Jacques Barelli, qui composait des affiches avec tes oeuvres en
> matière première. C'est ainsi que, par hasard, alors que je planchais sur
> mes livres, j'ai eu l'occasion de voir en avant première certains de tes
> dessins.

 Oui, je me souviens.
Patrick et Jean-Jacques Barelli ! Que de souvenirs qui remontent...
Comment vont-ils, tu as des nouvelles ?
J'adorais jean-Jacques et je connaissais moins Patrick, mais j'ai
d'excellents souvenirs liés à eux.
Mais le vent du Nord les emporte dans le nuit froide de l'oubli. Et la
mer efface sur la sable, les pas des amants désunis...
>
> Au sujet de la culture ouvrière, et des histoires que l'on en tire...
> Je travaille présentement à l'Odyssée, le centre culturel de la ville
> d'Eybens. Dans la salle de spectacle, le mardi 12 janvier, nous  
> présenterons la pièce Sortie d'Usine de Nicolas Bonneau.
J'ai été contacté par Dominique du Polaris pour intervenir à Lyon (ou
j'habite), autour de Sortie d'usine, justement. Je ne peux pas car je
suis absent au moment des représentations. Mais je reste en contact
avec ces artistes militants bien cool et intéressants.
Pour Tue ton patron, par exemple...

> Le lendemain mon camarade Hervé Bougel procèdera à une lecture de son livre
> " Les Pommarins", que je te recommande aussi très chaudement, où il  
> raconte sa jeunesse à l'usine.

Je cours me renseigner, merci.
Pour l'invitation c'est très gentil, mais après une pause salvatrice à
partir de demain, je m'y remets direct en janvier pour finir les 100
pages de mon western Music box à rendre fin mars.
Je ne fais donc plus rien d'autre, en attendant. Je me suis envoyé
presque un festival, une intervention, ou une librairie par semaine
depuis septembre, j'arrête un moment pour reprendre mon souffle et
faire les albums que j'ai du mal à tomber quand je ne fais que
promouvoir les autres...
Mais ailleurs, pour autre chose, pas de souci, avec grand plaisir, même !

> Salutations, à la revoyure,
> Fabrice

Itou.
Amicalement.
efix
Patrick a connu quelques problèmes financiers qui ont remis en question son
activité fin 2008... Il a redémarré autrement, il bosse désormais chez lui
(entre autre pour mon label d'auto-édition, le Fond du tiroir, même si ce n'est
pas ça qui va le faire vivre), mais de façon un peu précaire. Quant à Jean-
Jacques Barelli, je ne sais pas, je n'ai jamais été très proche de lui, même
s'il était le graphiste de la boîte de com où bossait autrefois ma compagne
(ah comme le monde est petit).
Bon courage pour ta Music box, et à un de ces jours, alors.
Merci pour tes voeux de bonne année ! Moi aussi je te souhaite bien
amicalement de te faire enc !
Fabrice
Merci pour les nouvelles des gens.
En allant sur ton blog, il me semblait reconnaître quelques visages,
en effet. C'est tout.
Un petit mot rapide, entre deux, avant de partir à Paris (mon complet bleu,
y'a trente ans que j'le porteuh) et à Angoulême pour m'exposer l'usine (et
mes chansons ne font rireuh que moi). Juste pour te dire ça et t'en
souhaiter de bonnes. Pas laisser ton dernier mail sans réponse, quoi !
Passe le bonjour à Patrick, steuplé et profite bien de la vie.
Malgré l'enfer environnant, je l'aime bien, cette salope !
Tiens, à propos, naïf, je me suis donc fait enculer sur tes conseils.
Ah, merci, hein ! Putain de bonne idée ! J'ai eu mal au cul
pendant toutes les fêtes ! Depuis, Natacha me regarde de
travers et je n'ose plus me promener dans les bois.
Pfff ! Merci, hein !
Ah.
Bien à toi.
efix
Tu me fais rire... Et comme je suis partageur, j'aimerais bien reproduire
notre correspondance sur mon blog, afin de faire rire dans la foulée
mes trois lecteurs et demi. (Parce que les histoires de sodomie, on dira
ce qu'on voudra, ça fait toujours rire.) Est-ce que tu vois un
inconvénient à ce que je rende "publics" ces messages privés ?
Salut camarade, bon Paris, bon Angoulême, bonne pommade anale
Efvé
Pas de problème, si tu penses que des enculades suggérées peuvent
offrir quelques sourires épars, tu m'en vois bien heureux.
Longue vie à tes écrits et à bientôt, mec.
Que ton parcours soit bordé de belles fleurs turgescentes sur lesquels
tu pourra reposer (glisser ?) ton cul fatigué.
Jolie formule pour te proposer une nouvelle fois de te faire
doucement, tendrement, enculer. En toute amitié !
Comique de répétition, tu dis ? Bon, ok, faudra qu'on se trouve autre
chose... Des fleurs en forme de poings ?
Bises !
efistfucking

Mais c’est que je n’ai rien à dire, moi…

06/11/2009 5 commentaires


TS, le livre malpoli qui vous montre son derrière
(Parfait, comme titre, pour une reprise de parole après un mois d’abstinence. Bien ! Où en étions-nous ?)

Série « Maintenant que j’ai dit oui il va bien falloir que j’y aille » , épisode 43.

Deux étudiants m’ont contacté au printemps dernier, me conviant à un débat sur l’adolescence qu’ils ont la charge d’organiser dans le cadre de leur projet tutoré. Je ne me sens pas spécialement spécialiste de la question, mais allez, bon, pourquoi pas, on verra bien ce qu’il se passe, et puis si ça peut vous rendre service, vos études, votre diplôme, tout ça, bonne chance les gars… Je vous le donne en mille : Maintenant que j’ai dit oui il va bien falloir que j’y aille.

Ils font de leur mieux, ces jeunes gens, ce qu’ils peuvent, mais il faut bien constater que la préparation de ce petit événement est un peu hasardeuse. C’est quoi, au juste, un débat sur l’adolescence ? C’est quoi, d’abord, l’adolescence ? Eh bien, on ne sait pas trop. Au moins connaît-on le lieu, la date (jeudi 12 novembre à 19h à la bibliothèque du centre ville de Grenoble) et les noms des intervenants : Christine Cannard, Thierry Ménissier, et mézigue.

Nous avons tous les trois prodigué des efforts pour soutenir le projet tutoré (ou pour tutorer le soutien projectile), et formulé des orientations précises à ces médiateurs débutants.

À ma gauche, Mme Cannard, du laboratoire de psychologie et de neurocognition de l’université Pierre-Mendès-France :

Au vu des derniers évènements autour de l'agression portée par des adolescents
sur d'autres adolescents ou sur les enseignants, je propose de débattre
sur cette problématique hautement médiatisée : adolescence et insécurité.
L'adolescence est menaçante, parce qu'elle correspond à l'émergence
des pulsions sexuelles et agressives sous une forme nouvelle.
Mais l'adolescence est menaçante à la fois pour l'adolescent lui-même
(ce qu'on oublie souvent) et son entourage (ce que l'on se contente trop
souvent de médiatiser).
Les « jeunes » sont-ils de plus en plus violents ?
Relation entre mesures de sureté et sentiment de sécurité.
Relation entre adolescence et violence
Relation entre processus d'individuation et société individualiste.
Relation entre estime de soi, rituels et initiatiques et prise de risque
etc.
Autant de questions qui peuvent confronter nos différentes approches
qui répondent à la demande des étudiants de débattre autour de problématiques
adolescentes et enfin qui peuvent permettre à la bibliothèque qui nous accueille
de "déballer" quelques livres...

À ma droite, M. Ménissier, maître de conférence en philosophie politique et chargé d’enseignement à l’Institut de sciences politiques de Grenoble :

En ce qui me concerne (philosophe politique et historien des idées), je voulais
privilégier un aspect des choses qui m'a toujours étonné : c'est en gros au
moment de la mise en oeuvre du Code civil - donc au moment où on demande aux
individus d'intégrer dans leurs conduites la notion de responsabilité devant
la loi, un système civique en somme fort contraignant se substituant au vieux
système religieux - que l'adolescence apparaît dans l'histoire de la psychologie,
et qu'elle se définit immédiatement comme une période de vacance, de flou dans
le rapport à la loi et quasiment comme une phase flottement du sujet. C'est de
plus le même auteur qui va porter les deux thèmes sur les fonds baptismaux, à
savoir Rousseau : auteur du Contrat social ET de l'Emile. Je voudrais donc,
ainsi que je l'avais dit, présenter rapidement ces idées en bénéficiant du recul
fourni par ma discipline, et en m'interrogeant sur la fonction sociale de ce
qu'on appelle "adolescence" - qui m'interroge aussi en tant que..."éleveur
d'enfants" (dans les deux sens du terme "élever", bien entendu).

Et moi, au milieu, heu… Fabrice Vigne, du Fond de son tiroir, enchanté. Eh bien quoi, moi ? Cessez de me regarder comme ça, vous m’intimidez… C’est que je n’ai rien à dire, moi… Surtout posé sur la même estrade que deux universitaires à la tête aussi bien faite, et pleine… J’ai creusé la mienne, de caboche, et j’ai proposé la contribution suivante :

Tout ceci me paraît fort intéressant, mais je ne me sens pas la moindre
compétence ni connaissance ni légitimité pour participer à ce débat, et je
serais peut-être plus à ma place dans le public qu'à la tribune. Ce n'est
pas de littérature, que nous allons débattre. Or la seule raison pour
laquelle j'ai été convié à ce débat, mon seul fait d'armes, est d'avoir
autrefois publié un roman (pour mémoire : TS, ed. l'Ampoule, 2003) qui
mettait en forme ce que j'ai senti, et non ce que j'ai compris, de
l'adolescence.
Sans vouloir péter plus haut que mon derrière, je me permets de faire
mienne cette phrase d'Ingmar Bergman : "Selon moi, la seule contribution
que l'artiste puisse apporter à un débat, c'est son oeuvre. Il me parait
indécent de me mêler à la conversation" (in "Chaque film est mon dernier film",
1959).
Donc, après avoir beaucoup réfléchi, voici ce que je vous propose : ma
contribution pourrait se borner à lire un extrait du livre en question.
Qu'en pensez-vous ?

Je n’ai pas eu de réponse. Nous en sommes là. Que va-t-il se passer jeudi prochain ? Peut-être quelque chose, peut-être rien.

« À quelque chose, malheur ! » Cette histoire m’aura permis de me replonger dans l’admirable texte de Bergman, dont je vous ressers une tranche, parce que je ne saurais mieux dire. Pas de copier-coller, je recopie à la main, le plaisir est pour moi. C’est le passage où Bergman expose ses fameux « Trois commandements ». Remplacez ci-dessous le terme film par livre ou par n’importe quel autre qui mérite que l’on se tienne debout, vous obtiendrez un dense noyau de morale esthétique, à la fois ambigüe et parfaite, minimale et universelle.

« Le premier commandement n’a pas l’air bien pénible, mais il n’en contient pas moins une morale très élevée. Le voici : Sois toujours intéressant. Cela veut dire que le public qui vient voir mon film et qui, par là même, me fait vivre, a le droit d’exiger de moi une sensation, une émotion, une joie, un renouveau de vitalité. J’ai le devoir de lui donner ce qu’il demande : c’est mon seul droit à l’existence.

Mais cela ne signifie pas que j’aie le droit de me prostituer, de n’importe quelle façon, car interviendrait alors mon second précepte : Agis toujours selon ta conscience d’artiste. Ce deuxième précepte est ambigu, puisque d’une part il m’impose de rejeter tout ce qui s’appelle vol, mensonge, luxure, meurtre et falsification, mais que d’autre part il me permet de falsifier, si ma falsification est artistiquement défendable, de mentir si le mensonge est plaisant, de tuer mon ami le plus intime ou moi-même ou qui que ce soit, si ce meurtre sert mon film, de me prostituer si cela me rapproche du but, et enfin de voler si je n’ai rien trouvé d’original (…).

Pour me fortifier et ne pas tomber dans tous les fossés, j’ai inscrit dans mon catéchisme un troisième précepte, consolant et savoureux : Chaque film est mon dernier film. On pourra l’interpréter comme un paradoxe amusant ou comme un aphorisme banal ou bien comme la constatation de la vanité universelle. Mais ce n’est pas ainsi que je l’entends. Ce précepte traduit pour moi une réalité vécue. »

Voilà. À bientôt, ami lecteur qui je l’espère viens ici parce que tu  me trouves intéressant, et qui en lisant mon dernier article parce que chaque article est mon dernier article, es en droit d’exiger de moi une sensation, une émotion, une joie, un renouveau de vitalité. Peut-être, mais peut-être pas, que la prochaine fois tu liras ici « Maintenant que j’ai dit oui il va bien falloir que j’y aille » , épisode 44 : le jeudi 26 novembre, à 16h45, je participerai au colloque « L’avenir du livre de jeunesse » à la BNF. J’y suis convié pour causer nouvelles technologies, pour évoquer ce que l’écriture numérique induit, permet, provoque (blog, auto-édition). C’est la première fois que je suis invité à m’exprimer publiquement en tant qu’ « éditeur » , et cela se passe à une journée d’étude consacrée à la littérature jeunesse… Je suppose qu’il me faudra commencer par préciser que le Fond du Tiroir ne publie pas (pas encore) de livres jeunesse… Que se passera-t-il ce jeudi-là ? Peut-être quelque chose, peut-être rien ? Ah, la vie est pleine de suspense, c’est sans doute pour cela que je ne sais pas dire non.

Correspondances ahoutiennes

21/08/2009 7 commentaires

Tomi Ungerer, érotomane et poète

Août, calme plat. Rien n’arrive, ou si peu. Ma boîte aux lettres au Fond du tiroir (fvigne, arobase, fonddutiroir.com) s’encombre  presque exclusivement de spams. Alors, je les lis, les spams, et je joue avec, comme on joue avec les miettes quand on s’ennuie au restaurant entre deux plats.

Bonjour bien aimé Je suis Madame Sandrine Charlier mariée à Monsieur Jean Charlier investisseur immobilier français. N’ayant aucune famille car mon mari et moi n’avions pas eu d’enfant avant son décès et atteinte d’une grave maladie cancéreuse incurable, j’ai prise la décision de léguer gracieusement la totalité de mon héritage s’élevant à 2.5 millions d’euros à un individu de bonne moralité ou une association caritative afin que cet argent serve à la construction d’orphelinat, d’hôpital ou de toute autre action allant dans le domaine d’action charitable envers les déshérités. J’espère fortement avoir une réponse de vous à ce propos, n’hésitez pas à me contacter le plus rapidement possible si vous êtes une personne de bonne moralité afin que nous puissions échanger et entamer la procédure du transfert des fonds. Contactez-moi s’il vous plait à cette adresse : avec les informations suivantes : Votre nom complet; adresse exacte; votre numéro de téléphone ou fax. Votre numéro de compte en banque (Relevé d’Identité Bancaire) Que Dieu vous bénisse, Mme Sandrine Charlier

Ces foutus « scams », selon l’utile taxinomie de Hoaxbuster, cauteleusement mélodramatiques (notez la subtile périssologie, par laquelle la maladie, en plus d’être grave, est cancéreuse et incurable), ces maudits attrape-gogos à la 6-4-2 (ou plutôt à la 4-1-9) existent en de très nombreuses variantes, souvent africaines. Il en tombe à la pelle, et la sagesse commande de ne pas mettre le doigt dans ces plantes carnivores, de les mettre à la corbeille sans les lire. Pourtant, celui-ci, je l’ai lu, et j’ai même répondu, pour voir. Peut-être aviez-vous rêvé de le faire vous-même quelque jour ? J’ai, en somme, testé pour vous. Exclusif :

Chère Sandrine, mon amour Votre histoire m’a ému aux larmes. Sans déconner, je suis inconsolable, je me traîne d’une pièce à l’autre et je gémis « Mais comment tant de malheur est-il concevable ! incurable en plus d’être cancéreuse ! », et je mouille vingt mouchoirs par jour. Je suis prêt à recevoir le chèque de 2,5 millions afin de soulager vos souffrances. Moi, si c’est pour rendre service, hein… Bien à vous, Votre bien aimé déshérité mais béni par Dieu (grâce à vous ! parce que jusque là, je dois dire, sans vouloir me plaindre, que Dieu s’est fort peu soucié de moi).

À ma grande surprise, j’ai reçu une réponse de « Sandrine Charlier » moins de deux heures plus tard, ce qui prouve que ces saloperies sont bel et bien écrites par de vraies gens à l’affût, et non par de froids logiciels dans de froids disques durs. J’ignore si cette intéressante information est propre à rassurer ou bien à inquiéter derechef.

Bonjour Je vous remercie d’avoir répondu à mon message que Dieu vous bénisse. J’aimerais que vous sachiez que mon vœu le plus cher est de pouvoir vous faire don de mon argent pour que vous meniez des actions sociales. Vous savez, il existe plusieurs organismes dans le monde que j’aurai pu contacter. Mais j’aimerais plutôt que ça soit une personne comme tout le monde, à qui je confierai cette lourde responsabilité. Il y a beaucoup de souffrance dans le monde, et il faudra que nous les êtres humains qui ont la possibilité d’aider un temps soit peu les personnes qui sont dans les difficultés le fassent. Cet argent je l’ai eu à la sueur de mon front et c’est 20 années de ma vie. La seule chose que je pourrai faire de bien sur cette terre avant de m’en aller c’est de savoir que cet argent va servir à rendre heureux des personnes qui seront dans le besoin. J’espère sincèrement que vous ne refuserez pas ma proposition et que vous m’aiderez à réaliser ce rêve. Je remercie Dieu pour tout ce qu’il a fait pour moi dans ma vie. J’ai vendu toutes mes affaires et j’ai décidé de me retirer loin du monde afin de profiter du peu de temps qu’il me reste à vivre. Je souhaiterais que ces fonds servent à mener des actions à l’endroit des personnes démunies. Vous êtes donc la personne indiquée pour gérer et distribuer mes fonds en faveur de ceux qui vont vous solliciter. Je vous prie de croire en ma sincérité et en ma bonne volonté. Dans l’attente de vous lire très bientôt je vous souhaite de passer une agréable soirée Que Dieu vous benisse. Sandrine Charlier.

J’ai répondu ceci, estimant qu’il fallait à présent jouer franc jeu, au risque de mettre un terme précocement à notre prometteuse idylle :

Chère Sandrine, chère pauvre âme Je suis navré, il va falloir être courageuse. J’ai pris la décision d’interrompre cette correspondance. Nous devons cesser de nous voir. Croyez-moi, c’est mieux, pour vous comme pour moi. Je ne souhaite pas poursuivre plus avant une relation biaisée par un malentendu initial. Vous attendez tellement de moi, chère Sandrine, chaste et innocente créature ! Vos poignants accents de sincérité m’obligent à tomber le masque. Je ne suis pas l’homme que vous croyez, Sandrine ! Vous espérez que je consacre votre argent à des œuvres sociales, que je devienne le bienfaiteur de personnes démunies ?… Mais que savez-vous de moi, et de mon passé ? Il est temps d’ouvrir les yeux ! Sachez que si j’acceptais votre argent, je trahirais immédiatement votre si belle, et si pure confiance, en moi-même, et, par extension, en tout le genre humain. Car je dois vous avouer, même si cela m’est pénible, mon mode de vie. Tout l’argent dont je dispose, et c’est aussi l’usage que je destinerais à votre fortune, je le consacre à boire de l’alcool, fumer des cigarettes (qui ne contiennent pas exclusivement du tabac), jouer au poker jusqu’à deux heures du matin, puis aller voir des prostituées (parfois sans utiliser de préservatifs…) Parfois, même, je participe à des rites sataniques, lors desquels mes amis et moi utilisons des crucifix pour jouer aux fléchettes en ricanant, et même il m’arrive, en cachette, de jouer au Loto et à divers jeux de grattage. Voyez, je ne vous cache plus rien ! Je sais que c’est mal… Que voulez-vous… J’ai tout ce vice en moi, et le vice est plus fort… J’ai essayé de m’amender, plusieurs fois, mais toujours je suis retombé… J’ignore si vous êtes en mesure de comprendre ceci, pauvre Sandrine, vous qui n’êtes que bonté et désintéressement. Cependant, le bien n’est pas tout à fait mort en moi, et c’est sans doute à vous que je le dois. Chère Sandrine ! Un sursaut (sera-ce assez pour sauver mon âme ?) me pousse à refuser énergiquement votre argent, l’argent sacré d’une sainte, un argent trop facile que je dilapiderais en mes vains et égoïstes plaisirs. La leçon m’est dure, mais précieuse, et j’espère qu’elle sera pérenne : l’argent, il vaut mieux que je le gagne durement, « à la sueur de mon front », comme vous le dites si profondément. Cette résolution que je vous dois, peut-être, me remettra sur le droit chemin. Je vous recommande le Secours Populaire, plus digne que moi de gérer votre héritage. Avec mes regrets que notre histoire s’interrompe aussi abruptement, mes sincères salutations et mon intacte admiration… Je sens déjà que, à votre contact, si fugace fût-il, je deviens meilleur. Je vous embrasse, Votre bien aimé au cœur brisé mais neuf.

« Sandrine Charlier » ne m’a pas répondu. Si elle le fait, je ne manquerai pas d’interrompre les programmes pour vous tenir informés.

Bon, nous avons bien ri, mais quel rapport avec l’illustration ci-dessus ?

Comme je le disais, au mois d’août je ne reçois presque que des spams.

J’ai également reçu le message d’une libraire alsacienne, qui souhaitait commander un livre du « Fond du tiroir ». Chic ! me suis-je dit ! Et puis finalement, pas du tout. Las ! Encore une déconvenue par mail !

Bonjour
Je suis libraire et un de mes clients souhaite se procurer le livre ‘En attendant Obama’, que vous éditez. Pourriez-vous m’indiquer vos conditions de vente aux
librairies (remise, port éventuel), ainsi que le délai sous lequel je pourrai obtenir ce livre ??
d’avance, merci
Librairie Le Libr’air , 67210 OBERNAI

En attendant Obama ? Après enquête, ce livre que je n’ai pas édité est un polar écrit par un certain Baudoin Pzerdorff, qui se publie, est-ce assez spirituel, sous l’enseigne « Au fond du tiroir ». Ce livre s’offre une couverture signée Tomi Ungerer, excusez du peu. La grande classe. Ah, il s’en passe de belles, aux fonds des tiroirs. Salut, collègue homonyme !

Le livre que vous ne lirez pas cet été sur la plage

26/06/2009 3 commentaires

Ceci est-il un livre ?

Les livres du Fond du tiroir, « pour tout le monde et pour personne », sont discrets, mais cependant débusquables… Si l’on est persévérant, on finit par trouver quelqu’un au bout du fil… Ces livres nés de la cuisse du tiroir ne sont pas un mythe, ils sont en vente, et en conséquence ils sont même vendus, oh pas beaucoup… La crise, partout-partout… Mais enfin, si peu que ce soit, la possibilité d’une transaction commerciale suffit pour que leur destin public soit enclenché… Pour que leur vie de produit soit avérée… C’était encore trop… Je me disais qu’il y avait moyen de faire mieux. Pousser plus loin le bouchon, exacerber l’éclipse, la dissimulation au paroxysme, le geste encore plus gratuit et encore plus sublime…

Eh bien, voilà qui est fait.

Mon dixième livre vient de paraître. Sauf que ce verbe ne convient pas. Mon dixième livre vient de ne pas paraître.

Il s’intitule Reconnaissances de dettes, et il est publié par les éditions du Pur hasard, qui n’existent pas. En quatrième de couverture, un code-barre, un ISBN, un prix (15 euros), une adresse web (www.purhasard.fr), une mention de dépôt légal… Respect : tout ceci est pure fiction. Pourtant le livre est bel et bien là, entre mes mains, je peux l’ouvrir, le lire… Lire un livre qui n’existe pas, quelle étrange, et vertigineuse, et borgésienne expérience.

De la même façon strictement qu’avec mes neuf précédents, je suis fou de joie en le sortant du paquet, ah de quoi rire tout seul, ah j’ai fait ça, je l’empoigne, le feuillette, redécouvre mon texte mis en forme… Et de la même façon toujours, je tombe fatalement sur une page, une phrase, un mot, où ma bouche se pince, zut, scorie, je n’aurais pas dû laisser passer, il a manqué une ultime couche de correction… Oh, je connais fort bien les symptômes… Ici, ils sont à blanc. Puisque ce « livre » n’est que pour moi.

Voilà toute l’histoire. En janvier dernier, je reçois ce mail :

Bonjour,
Je suis étudiante en troisième année d’édition au pôle « métiers du livre » de Saint Cloud, et je suis à la recherche d’un texte, ou plus exactement d' »écrits personnels » pour un projet éditorial qui consiste à éditer un texte (qui n’a jamais fait l’objet d’une publication) dans le cadre de mes études. Je recherche donc un roman personnel, une auto fiction, un journal, une autobiographie, un carnet de bord, des poèmes, recueils de chansons etc., en définitive, tout ce qui s’attache à ce sujet d’écriture de l’intime (je suis très ouverte quant à la forme de ces écrits pourvu qu’ils m’intéressent) en vue de les travailler, de les mettre en page et d’en imprimer un ou plusieurs exemplaires.
Ayant particulièrement apprécié
TS, je me demandais si vous auriez ce type d’écrit et, le cas échéant, si vous seriez d’accord pour me les « prêter », me les soumettre.
Il est évident que cela ne représente pas une vraie publication et que le travail d’auteur ne sera pas rémunéré (le travail abouti de sortira pas de l’université, il s’agit juste d’un exercice, il n’est en aucun cas question de violer les droits d’auteur).
Si mon projet retenait votre attention, n’hésitez pas à me contacter pour de plus amples informations.
Cordialement
Marion Hameury

Je réponds immédiatement : ah oui, bien sûr, très volontiers, j’ai ce qu’il vous faut. Je vous confie un texte intime et délicat, important extrêmement pour moi, dense, méticuleux et foisonnant, rédigé petit à petit sur une longue période (1998-2002), du temps où j’écrivais mais où personne ne me prenait pour un écrivain, ce qui évitait tout malentendu… Un projet vital à un moment donné, « Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur » (Jean-Jacques – pour lire la citation entière c’est par ici), par bien des points la matrice de tout ce que j’ai pu écrire par la suite, publié ou non – Opus dix ? Plutôt Opus Zéro… et je ne souhaite absolument pas voir cette somme publiée, MÊME, c’est dire, au Fond du Tiroir. L’objet s’intitule Reconnaissances de dettes. Faites-en bon usage.

Elle en a fait bon usage. Aucune nouvelle pendant cinq mois… Enfin, un nouveau mail :

Je reviens vers vous maintenant que le projet est imprimé.
Nous vous avons réservé un exemplaire, aussi, si vous vouliez bien me donner votre adresse postale, je pourrais vous l’envoyer afin que vous puissiez voir notre travail, qui est en définitive le résultat du vôtre.
Je profite de ce mail pour vous dire combien il a été intéressant et enrichissant de travailler sur vos textes,
Reconnaissances de dettes et Journal de tournée, ce que nous comptons mettre en avant lors de notre soutenance (durant laquelle nous expliquerons à nos professeurs les raisons de nos choix éditoriaux).
Je vous remercie de la confiance que vous nous avez accordée en nous confiant vos manuscrits et soyez certain que nous avons veillé à ce qu’ils ne sortent pas du cadre de notre cours d’édition.
Cordialement,
Marion Hameury

Je vous reprends là où j’en étais : devant ma boîte aux lettres, je sors le volume du paquet… Le travail éditorial est soigné, le graphisme de la couverture pertinent (une vieille caisse enregistreuse greffée sur une machine à écrire)… For my eyes only. Je suis content. Comme je ne suis pas chien (ou alors, allez savoir, parce que je suis chien spécialement vicelard, soucieux  de parfaire la frustration), je vous recopie la quatrième de couve de ce livre que vous ne lirez pas :

On ne meurt pas de dettes, on meurt de ne plus pouvoir en faire.
Louis-Ferdinand Céline

À la manière du Je me souviens de George Perec, Fabrice Vigne compose un inventaire de 100 dettes, emprunts ou empreintes, autant de facettes de son existence que l’auteur explore à travers ce jeu oulipien. Il existe en effet un point commun entre Barbe-Bleue, Hemingway, le jazz, et le vol d’un stylo : tous on laissé une trace dans sa vie, et sont les créanciers de sa personnalité.
Une partie en trois manches dont la dernière s’étiole pour finalement s’interrompre en cours de jeu.
Fabrice Vigne est né en 1969 dans l’Isère. Proclamé « auteur jeunesse » suite à la publication de son premier roman,
TS, il aime jouer sur l’ambiguïté des catégories et brouiller les pistes, n’hésitant pas à s’aventurer hors des sentiers battus de la littérature conventionnelle et linéaire. Il est le fondateur d’une structure d’auto-édition, le Fond du Tiroir.

Moi qui, généralement, préfère avoir la main sur les quat’ de couv’, je trouve celle-ci plutôt bien torchée, et je souhaite à Marion de décrocher une bonne note à son examen, puis une longue carrière dans le monde de l’édition, milieu fort difficile où il convient de s’endurcir le cuir (cf. cet article rédigé par le Syndicat Interprofessionnel de la Presse et des Médias, SIPM). Bonne chance à elle !

Et surtout, grand merci. Je suis ravi, comblé. Mon dixième livre n’est que pour moi. Je ne manquerai pas, désormais, de mentionner ce titre introuvable chaque fois que l’on me réclamera ma bibliographie, riant sous cape à l’idée que quelqu’un, quelque part, peut-être, essaiera de dénicher cet Opus X fantôme. Où diable cette passion de l’occulte va-t-elle me mener ?

Bon ! Cette fois il n’y a plus moyen de faire mieux. Pour qu’un livre existe encore moins, il faudrait ne le point écrire, et je ne me résous tout de même pas à cette extrémité. Je retourne au boulot, requinqué. J’ai un livre à écrire. Qui, si tout se passe bien, paraîtra. C’est bien aussi (moue et haussement d’épaules).

Une petite réserve, toutefois. J’avais confié à la demoiselle deux textes, tous deux intimes, mais très différents dans leur nature, en lui demandant de choisir… Elle a choisi de ne pas choisir, et à composé le volume en accolant les deux textes. Je ne suis pas certain de la pertinence. Les Reconnaissances de dettes étaient un projet spécial, très spécifique formellement, alors que le Journal de tournée était d’une teneur plus classique, et aussi plus brut, sans lecteur en ligne de mire, par conséquent sans le souci d’expliquer les références personnelles. Ainsi, je découvre, en le relisant aujourd’hui, la phrase « Je suis le chat qui fait baw-waw » sans le moindre commentaire de texte, donc rigoureusement incompréhensible. Je m’amuse à souligner, à l’attention de personne, que, cette explication manquante, je l’ai donnée des années plus tard, dans un des premiers articles du blog. Décidément, mes références ne changent pas tellement, avec les ans. Mon goût est fait. Pour cette constatation, intime s’il en est, merci encore, Marion.

[Coup de théâtre sept années plus tard : l’idée a fait son chemin et le Fond du Tiroir a publié en douce une édition définitive des Reconnaissances de dettes.]