Borne électrique

Lu avec passion La Commune : la Guerre civile des Français de Michel Winock, paru dans la collection « Les journées qui ont fait la France » (Gallimard, 2026).
L’inscription dans cette collection est du reste trompeur : certes l’histoire y est racontée de façon factuelle du 18 mars 1871 à la Semaine sanglante quelques deux mois plus tard (rappel du bilan final selon les derniers décomptes : 877 morts dans le camp versaillais, 20 000 voire 30 000 morts dans le camp communard, plus grand massacre de civils dans l’histoire de France…), mais ce livre est aussi un livre de mémoire sur le long terme, dont le sujet change en cours de route, n’est plus la Commune le 18 mars 1871 mais la Commune depuis lors, jusqu’à la Commune aujourd’hui.
La Commune est un enjeu politique mémoriel encore brûlant ! Qui s’en réclame et comment ?
Le chapitre consacré à la Commune dans les manuels scolaires est à ce titre édifiant : sous la IIIe République, les Communards sont des salauds qui ont été bien punis, et bien fait pour leurs gueules ; sous la IVe en revanche ce sont des républicains martyres préfigurant la Résistance ; sous la Ve on tente de nuancer, et enfin de nos jours, l’enseignement de l’Histoire étant de toute manière mis à mal et sacrifié par l’Éducation Nationale, la Commune n’est tout simplement pas abordée. Ou alors en quelques lignes expéditives qui ne seront de toute façon pas lues en cours, entrefilet où, signe des temps, le seul nom propre cité est celui d’une femme – personnage très admirable et conséquent mais qui n’est certainement pas la Commune à elle toute seule : Louise Michel.
La Commune a légué toute une mythologie sur laquelle la gauche et la droite continuent de s’affronter, puisque gauche et droite existent encore contrairement à ce que prétendent Macron (qui est de droite) ou le RN (qui est d’extrême-droite). Dis-moi ce que tu penses de la Commune et je te dirai où tu te situes… Les pro-Commune se référent à la tradition marxiste (on note que Michel Winock, dans son sous-titre, reprend presque littéralement le titre du pamphlet écrit à chaud par Karl Marx : La guerre civile en France), et les anti-Commune depuis Thiers jusqu’aux droitards d’aujourd’hui perpétuent une sévère imagerie empreinte de condamnation idéologique, peignant les hommes comme des soudards sanguinaires ivres de vin et de destruction, manipulés, totalitaires et décérébrés (comparez avec les charges contre les Gilets-Jaunes en 2019 : même chose), et leurs femmes comme des « pétroleuses » sauvages et poilues (magistral chapitre 9 consacré à la légende urbaine sexiste des pétroleuses… elles n’ont en réalité jamais existé !).
Autre chapitre formidablement instructif, celui sur la Commune selon les écrivains. On sait que les écrivains bourgeois contemporains ont craché en peloton sur la Commune : Théophile Gautier, Barbey d’Aurevilly, Maxime du Camp (particulièrement abject), les Goncourt, Littré, Taine, Renan, George Sand (bon sang, elle qui en d’autres temps ne jurait que par le peuple !), Zola (cette fois-là du bon coté du manche, celui de l’ordre moral… contrairement à ses positions courageusement anticonformistes sur Dreyfus un peu plus tard), Flaubert (qui, à sa décharge, s’inquiète tout autant du pouvoir repris par les Versaillais que de celui fugitivement entre les mains des Communards : « Savez-vous ce qui m’effraie ? C’est la réaction qui va se faire (…) Peu importe le nom dont elle se couvrira, elle sera antilibérale. La peur de la Sociale va nous jeter dans un régime conservateur d’une bêtise renforcée« )…
Victor Hugo, comme d’habitude, est une catégorie à lui tout seul : d’emblée anti-communard (il s’indigne de la mise à bas de la Colonne Vendôme, qui rendait hommage aux grognards napoléoniens dont son papa, ce héros au sourire si doux), il ne cessera de témoigner sa solidarité aux Communards massacrés, de réclamer pour eux réhabilitation et amnistie.
Alexandre Dumas fils mérite d’être cité longuement tant sa verve bilieuse anti-Commune est répugnante, outrancière, animalisant ses adversaires politiques, Courbet en tête :
« De quel accouplement fabuleux d’une limace et d’un paon, de quelles antithèses génésiaques, de quel suintement sébacé peut avoir été généré, par exemple, cette chose qu’on appelle monsieur Gustave Courbet ? Sous quelle cloche, à l’aide de quel fumier, par suite de quelle mixture de vin, de bière, de mucus corrosif et d’œdème flatulent a pu pousser cette courge sonore et poilue, ce ventre esthétique, incarnation du Moi imbécile et impuissant ? Ne dirait-on pas une farce de Dieu, si Dieu, que ce non-être a voulu détruire, était capable de farce et pouvait se mêler de cela ? Et ses pareils avec formes différentes sont par milliers dans cette zoologie de révolutionnaires, depuis le mignon changé en cocotte comme Grousset jusqu’au Paillasse a queue rouge comme Pipe-en-bois. Nous ne dirons rien de leurs femelles, par respect pour les femmes à qui elles ressemblent quand elles sont mortes »…
On se frotte les yeux, on aimerait se les laver au collyre, après qu’ils ont été atteints par la bassesse de cette dernière phrase.
Mais la droite n’a pas le monopole de l’ordure. Winock ne passe pas sous silence que l’un des écrivains qui, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle prit fait et cause pour les Communards, est une autre fieffée crapule : l’immonde Edouard Drumont, auteur de La France Juive, grand vulgarisateur de l’antisémitisme qui prépara le terrain à Vichy. Représentatif d’une certaine tendance du complotisme et du populisme prospérant aujourd’hui comme hier, tendance qui cherche à réconcilier le vrai peuple avec l’autorité de l’élite aristocrate vieille France (Drumont était monarchiste), il explique que la si belle Commune a été trahie par la classe moyenne, celle des possédants, des bourgeois… celle des Juifs, bien sûr. La preuve : pendant les émeutes et les incendies, comme de par hasard les immeubles des Rothschild n’ont pas été touchés. Moralité, si possible : défions-nous des défenseurs du peuple qui, sous nos yeux encore, agitent les chiffons rouges en direction des habituels boucs émissaires.
Pour nous remettre de toutes ces dégueulasseries :
Les journalistes, policiers,
Marchands de calomnies,
Ont répandu sur nos charniers
Leurs flots d’ignominies !
Les Maxime Du Camp, les Dumas
Ont vomi leur eau-forte
Tout ça n’empêche pas, Nicolas,
Qu’la Commune n’est pas morte !
Paroles Eugène Pottier, 1886

Cette borne électrique elle aussi (appelle-t-on vraiment ceci une borne électrique ? si on l’appelle transformateur, cela me plaît autant), désormais, appartient à l’histoire. Je l’ai photographiée en 2024 au bas de chez moi, le tag a été effacé entre temps.













Commentaires récents