Archive

Articles taggués ‘Civisme’

Borne électrique

19/06/2026 Aucun commentaire

Lu avec passion La Commune : la Guerre civile des Français de Michel Winock, paru dans la collection « Les journées qui ont fait la France » (Gallimard, 2026).
L’inscription dans cette collection est du reste trompeur : certes l’histoire y est racontée de façon factuelle du 18 mars 1871 à la Semaine sanglante quelques deux mois plus tard (rappel du bilan final selon les derniers décomptes : 877 morts dans le camp versaillais, 20 000 voire 30 000 morts dans le camp communard, plus grand massacre de civils dans l’histoire de France…), mais ce livre est aussi un livre de mémoire sur le long terme, dont le sujet change en cours de route, n’est plus la Commune le 18 mars 1871 mais la Commune depuis lors, jusqu’à la Commune aujourd’hui.
La Commune est un enjeu politique mémoriel encore brûlant ! Qui s’en réclame et comment ?

Le chapitre consacré à la Commune dans les manuels scolaires est à ce titre édifiant : sous la IIIe République, les Communards sont des salauds qui ont été bien punis, et bien fait pour leurs gueules ; sous la IVe en revanche ce sont des républicains martyres préfigurant la Résistance ; sous la Ve on tente de nuancer, et enfin de nos jours, l’enseignement de l’Histoire étant de toute manière mis à mal et sacrifié par l’Éducation Nationale, la Commune n’est tout simplement pas abordée. Ou alors en quelques lignes expéditives qui ne seront de toute façon pas lues en cours, entrefilet où, signe des temps, le seul nom propre cité est celui d’une femme – personnage très admirable et conséquent mais qui n’est certainement pas la Commune à elle toute seule : Louise Michel.

La Commune a légué toute une mythologie sur laquelle la gauche et la droite continuent de s’affronter, puisque gauche et droite existent encore contrairement à ce que prétendent Macron (qui est de droite) ou le RN (qui est d’extrême-droite). Dis-moi ce que tu penses de la Commune et je te dirai où tu te situes… Les pro-Commune se référent à la tradition marxiste (on note que Michel Winock, dans son sous-titre, reprend presque littéralement le titre du pamphlet écrit à chaud par Karl Marx : La guerre civile en France), et les anti-Commune depuis Thiers jusqu’aux droitards d’aujourd’hui perpétuent une sévère imagerie empreinte de condamnation idéologique, peignant les hommes comme des soudards sanguinaires ivres de vin et de destruction, manipulés, totalitaires et décérébrés (comparez avec les charges contre les Gilets-Jaunes en 2019 : même chose), et leurs femmes comme des « pétroleuses » sauvages et poilues (magistral chapitre 9 consacré à la légende urbaine sexiste des pétroleuses… elles n’ont en réalité jamais existé !).

Autre chapitre formidablement instructif, celui sur la Commune selon les écrivains. On sait que les écrivains bourgeois contemporains ont craché en peloton sur la Commune : Théophile Gautier, Barbey d’Aurevilly, Maxime du Camp (particulièrement abject), les Goncourt, Littré, Taine, Renan, George Sand (bon sang, elle qui en d’autres temps ne jurait que par le peuple !), Zola (cette fois-là du bon coté du manche, celui de l’ordre moral… contrairement à ses positions courageusement anticonformistes sur Dreyfus un peu plus tard), Flaubert (qui, à sa décharge, s’inquiète tout autant du pouvoir repris par les Versaillais que de celui fugitivement entre les mains des Communards : « Savez-vous ce qui m’effraie ? C’est la réaction qui va se faire (…) Peu importe le nom dont elle se couvrira, elle sera antilibérale. La peur de la Sociale va nous jeter dans un régime conservateur d’une bêtise renforcée« )…
Victor Hugo, comme d’habitude, est une catégorie à lui tout seul : d’emblée anti-communard (il s’indigne de la mise à bas de la Colonne Vendôme, qui rendait hommage aux grognards napoléoniens dont son papa, ce héros au sourire si doux), il ne cessera de témoigner sa solidarité aux Communards massacrés, de réclamer pour eux réhabilitation et amnistie.

Alexandre Dumas fils mérite d’être cité longuement tant sa verve bilieuse anti-Commune est répugnante, outrancière, animalisant ses adversaires politiques, Courbet en tête :

« De quel accouplement fabuleux d’une limace et d’un paon, de quelles antithèses génésiaques, de quel suintement sébacé peut avoir été généré, par exemple, cette chose qu’on appelle monsieur Gustave Courbet ? Sous quelle cloche, à l’aide de quel fumier, par suite de quelle mixture de vin, de bière, de mucus corrosif et d’œdème flatulent a pu pousser cette courge sonore et poilue, ce ventre esthétique, incarnation du Moi imbécile et impuissant ? Ne dirait-on pas une farce de Dieu, si Dieu, que ce non-être a voulu détruire, était capable de farce et pouvait se mêler de cela ? Et ses pareils avec formes différentes sont par milliers dans cette zoologie de révolutionnaires, depuis le mignon changé en cocotte comme Grousset jusqu’au Paillasse a queue rouge comme Pipe-en-bois. Nous ne dirons rien de leurs femelles, par respect pour les femmes à qui elles ressemblent quand elles sont mortes »…

On se frotte les yeux, on aimerait se les laver au collyre, après qu’ils ont été atteints par la bassesse de cette dernière phrase.

Mais la droite n’a pas le monopole de l’ordure. Winock ne passe pas sous silence que l’un des écrivains qui, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle prit fait et cause pour les Communards, est une autre fieffée crapule : l’immonde Edouard Drumont, auteur de La France Juive, grand vulgarisateur de l’antisémitisme qui prépara le terrain à Vichy. Représentatif d’une certaine tendance du complotisme et du populisme prospérant aujourd’hui comme hier, tendance qui cherche à réconcilier le vrai peuple avec l’autorité de l’élite aristocrate vieille France (Drumont était monarchiste), il explique que la si belle Commune a été trahie par la classe moyenne, celle des possédants, des bourgeois… celle des Juifs, bien sûr. La preuve : pendant les émeutes et les incendies, comme de par hasard les immeubles des Rothschild n’ont pas été touchés. Moralité, si possible : défions-nous des défenseurs du peuple qui, sous nos yeux encore, agitent les chiffons rouges en direction des habituels boucs émissaires.

Pour nous remettre de toutes ces dégueulasseries :

Les journalistes, policiers,
Marchands de calomnies,
Ont répandu sur nos charniers
Leurs flots d’ignominies !
Les Maxime Du Camp, les Dumas
Ont vomi leur eau-forte
Tout ça n’empêche pas, Nicolas,
Qu’la Commune n’est pas morte !

Paroles Eugène Pottier, 1886

Cette borne électrique elle aussi (appelle-t-on vraiment ceci une borne électrique ? si on l’appelle transformateur, cela me plaît autant), désormais, appartient à l’histoire. Je l’ai photographiée en 2024 au bas de chez moi, le tag a été effacé entre temps.

Shit storm

18/06/2026 Aucun commentaire

Après 30 ans d’œuvre militante, quoique marrante, tous azimuts, à la radio, au cinéma, dans l’édition, dans la presse (Fakir, le Diplo)… François Ruffin vient de publier sa première (mais dernière, on peut le craindre) bande dessinée : Les aventures de François Ruffin député-reporter : Picardie Splendor (éd. Les Arènes), avec une douzaine de dessinatrices et dessinateurs.

La tempête de merde (par ces mots je traduis un anglicisme) que Ruffin a prise dans la trogne à cette occasion m’a éberlué. Une foule immense, essentiellement numérique bien sûr, et spécialement nombreuse dans son propre camp, la gauche, lui est tombée dessus à bras raccourcis, déversant un torrent de haine, d’indignation, de mépris, de décrédibilisation, avec des accusations fort graves de paternalisme, racisme, angélisme, égotisme, colonialisme, archaïsme, mythomanie, etc.

Ces critiques très violentes ont eu un effet sur le livre : bide absolu, personne ne le lira et chacun se félicitera de ne pas le lire en se contentant de perpétuer ce qu’il faut en savoir, on le trouvera bientôt dans les solderies ; et il a eu un effet sur moi : j’ai acheté l’album et je l’ai lu pour vous.

Bon… Formellement plan-plan, ce n’est certes pas un chef d’oeuvre de reportage en BD révélant un regard flambant neuf et urgent sur le réel (pour cela lisons plutôt, par exemple, La nuit sera longue de Zerocalcare ou Français Langue Étrangère de Salch), mais il n’y a pas non plus de quoi fouetter un député de la Somme jusqu’au sang. On y trouve bien quelques clichés, quelques maladresses, et systématiquement une propension à se mettre en avant (eh, bien, quoi ? c’est écrit à la première personne, voilà tout, c’est gonzo, et à tout prendre se présenter comme personnage de BD député-reporter, avec la dérision post-Tintin que cela sous-entend, est nettement moins mégalomane que brailler La République c’est moi), on y trouve aussi sans doute quelques arrangements avec le vécu, quelques erreurs, quelques simplifications sous couvert de vulgarisation… Mais de là à hurler à l’indignité, à l’obscénité, à la trahison ! Le livre reste plaisant, et surtout nécessaire dans ce qu’il montre de contacts avec le terrain (y’en a-t-il beaucoup qui font ce boulot, parmi les députés ?), d’oreilles tendues aux injustices quotidiennes, aux humiliations, aux discriminations, aux problèmes de société divers, à la lutte des classes, enfin dans ce qu’il retranscrit de paroles des quelques Français qu’il rencontre (et ce job-là, hein, celui-là, la simple attention… qui le fait, même à gauche ? Ruffin ! Sous toutes les formes possibles depuis 30 ans)…

En réalité, ce qui se joue dans la réception calamiteuse essuyée par ce livre ne réside pas dans ses qualités intrinsèques, que l’on pourrait toujours discuter (sauf qu’on est empêché de le faire par le brouillard polémique). Elle réside dans une sale manie de la gauche, depuis toujours, depuis le congrès de Tours, de se bouffer le nez en famille, de se pointer du doigt d’un rang à l’autre comme l’homme à abattre, comme le traître (Ruffin est un ex-Insoumis, il ne s’est pas soumis aux Insoumis et voilà l’essentiel au fond de ce qu’on lui reproche), comme l’impur, comme l’usurpateur moins-de-gauche-que-moi, comme le dangereux déviant qui s’écarte de la doctrine et du lider maximo, comme le bouc émissaire à bâillonner, et si ça ne suffit pas à lyncher, et si ça ne suffit toujours pas à liquider d’un coup de piolet dans le crâne parce qu’il va ce salaud faire perdre la gauche s’il maintient sa candidature.

Pendant ce temps la droite et l’extrême-droite se régalent du spectacle en mangeant du pop corn, contemplent le boulevard ouvert, préparent la répartition des portefeuilles ministériels de 2027. 

La fête des sœurs n’existe pas

28/05/2026 Aucun commentaire

Je n’oublie pas que Meursault a été condamné à avoir la tête tranchée non pour avoir tué un arabe, mais pour n’avoir pas pleuré à l’enterrement de sa mère :

J’ai résumé L’Étranger, il y a longtemps, par une phrase dont je reconnais qu’elle est très paradoxale : dans notre société tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort.
Albert Camus, préface à l’édition américaine de L’Étranger (1955)

Je fais un aveu qui peut-être engage ma tête : s’il est une « fête » dont je me contrefiche avec constance, peut-être même avec passion, c’est bien la « fête des mères ».

Souvent attribué à l’État Français pétainiste, le culte de la maman est en réalité récurrent chaque fois qu’un régime, y compris républicain, a besoin de bébés, de chair à canon, de « réarmement démographique » ou bien de diversion, exaltant la famille pour faire oublier autre chose.
Un village non loin de chez moi, Artas en Isère, revendique et grand bien lui fasse, l’invention de cette célébration printanière (le symbole du printemps n’est lui-même pas anodin) des génitrices, puisqu’en 1906 son maire a remis un prix de « Haut mérite maternel » à deux mères de neuf enfants : on comprend la limpide logique de comice agricole.

Surtout, cette dite fête est l’alliée ancestrale et fidèle, d’une part, du patriarcat, qui assigne les femmes à une fonction, une essentialisation, une utilité sociale, la maternité ; d’autre part, de la bigoterie des monothéismes qui n’en pensent pas moins (cf. l’enquête au Fond du Tiroir sur le mythe de la mère vierge).

Moi qui suis hétérosexuel et qui, me méfiant depuis à peu près toujours des écueils de la masculinité, ai toute ma vie instinctivement recherché la compagnie des filles et des femmes, j’ai fini par avoir la révélation, sans avoir besoin d’en parler à un psy, que ce que j’espérais auprès d’elles, ce n’était pas une mère, oulah non, certainement pas une mère, merci bien, mais une sœur. Une âme sœur, éventuellement, au mieux… mais d’une façon plus générale, dans tous les contextes, y compris professionnels, y compris artistiques, une sœur, et des sœurs, le plus grand nombre de sœurs possibles.

Je me cherche des soeurs comme François Villon ou Albert Cohen se cherchaient des frères, et, sexiste sur les bords, je vais même jusqu’à croire qu’une soeur est mieux qu’un frère.

Or, pour dépasser mon cas particulier, je crois que cette recherche de la sœur est profondément politique. C’est même carrément un programme :
Commencer à voir les femmes comme des sœurs, plutôt que comme des mères réelles ou virtuelles, passées, présentes ou futures…
Regarder en somme les femmes dans les yeux, horizontalement…
Plutôt que verticalement, en contre-plongée vers la sainte maman auréolée sur fond d’azur (dévotion louche qui ne peut qu’engendrer son contraire : par contraste et symétrie on regardera en plongée méprisante celle qui n’enfante pas – et ainsi nous retombons dans la dichotomie archaïque et fatale, la maman et la putain, la pure et la pute)…
Voir enfin la sœur possible en chaque femme ne serait pas tout à fait inutile pour cheminer en direction de ces utopies que sont l’égalité des sexes, la société des égaux, la démocratie, la fraternité (qui est un autre nom possible, ni plusse ni moinsse, de la sororité car je crois, pour faire bonne mesure, qu’il faut également rechercher le frère en chaque homme – d’autres, plus jeunes que moi, se battront pour l’inclusivité du vocabulaire à inventer).

Conclusion qui n’engage que moi : à bas la fête des mères qui existe, vive la fête des sœurs qui n’existe pas.

Qu’est Castres ?

16/05/2026 Aucun commentaire
Double autoportrait aux lunettes : Goya (1800) et moi-même (2026).

I

Les tableaux de Goya sont rares en France. Les villes qui en détiennent sont au nombre de sept seulement. Et Bordeaux, où il a fini sa vie, ne fait même pas partie de la liste. Je suis donc prêt à faire des kilomètres pour voir un Goya en chair et en huile.

L’autoportrait ci-dessus trône au Musée Goya de Castres, tout en oeil, exprimant l’extreme attention et l’extreme anxiété du peintre.

Toutefois c’est sur le mur voisin qu’une oeuvre plus inattendue m’a saisi : l’extraordinaire Junte des Philippines (1815), la plus grande des oeuvres connues de Goya, 3,20 m x 4,30 m. Faisant les cent pas et plus dans le musée, je suis retourné cinq fois devant elle, sa majesté grandeur nature et retorse m’a filé cinq fois des frissons. Goya dépeint ici un rituel politique et, fidèle à sa manière, tout en le décrivant il le parodie : le roi au centre a l’air de n’être qu’un tableau enchâssé de lui-même, tandis que tous les congressistes ont l’air de bien se faire chier, assoupis comme à l’Assemblée Nationale ou prêts à en découdre. Et au milieu ? Au milieu, la lumière seule, et vide. Quelle dérision alors qu’il s’agit d’une oeuvre de commande. Quelle âpreté à vif, quelle vie.

Parmi les spectacles du trio Antoine/Commandeur/Vigne, l’opus 1, Le Goya n’a plus pour le moment de dates prévues, n’hésitez pas à l’inviter chez vous. En revanche, l’opus 2 (le Chagall) et l’opus 3 (le Courbet) seront joués prochainement, cf. l’agenda sur le blog du Fond du Tiroir. Et l’opus 4 est en phase d’écriture, création courant 2027…

II

À la veille de la première guerre mondiale, le 25 mai 1913, Jean Jaurès appelle à la paix au Pré Saint-Gervais. L’année suivante il est assassiné et la guerre a lieu.

Dans la bonne ville de Castres je ne suis pas allé qu’à la rencontre de Goya. J’y ai retrouvé aussi l’enfant du pays, Jean Jaurès (1859-1914), homme politique admirable (et quel plaisir rare, admirer un homme politique !), conscience et honneur de la gauche française.

J’ai visité le Centre National Jean-Jaurès que Castres héberge, j’y ai lu le long des murs d’innombrables citations exaltantes, propres à faire pousser des soupirs de désespoir tant on les chercherait en vain dans les bouches des dirigeants d’aujourd’hui.

Ainsi, celle-ci datant de sa jeunesse, 1887 :

« Pour moi qui n’ai jamais séparé la République des idées de justice sociale sans lesquelles elle n’est qu’un mot… »

Ainsi, surtout, celle-là, de 1911, à propos de l’équation fatale capitalisme-impérialisme-guerre, qui n’a jamais été aussi vérifiable qu’aujourd’hui (Palestine ? Ukraine ? Ormuz ? Groenland ? etc.) :

« La politique coloniale […] est la conséquence la plus déplorable du régime capitaliste, […] qui est obligé de se créer au loin, par la conquête et la violence, des débouchés nouveaux. […]
Nous la réprouvons [aussi] parce que, dans toutes les expéditions coloniales, l’injustice capitaliste se complique et s’aggrave d’une exceptionnelle corruption : tous les instincts de déprédation et de rapines, déchaînés au loin par la certitude de l’impunité, et amplifiés par les puissances nouvelles de la spéculation, s’y développent à l’aise : et la férocité sournoise de l’humanité primitive y est merveilleusement mise en œuvre par les plus ingénieux mécanismes de l’engin capitaliste. »

Je remarque que j’ai visité un matin ce musée Jean-Jaurès absolument désert dans une ville qui vient d’être empochée par le Rassemblement National. La nouvelle municipalité RN de Castres (ce qu’est Castres aujourd’hui ? lire ici – il faudrait un Goya pour peindre ces tocards) est sans doute encombrée par ce fantôme de l’humanisme universaliste ringard, laïque, décolonialiste, antiraciste, anti-peine de mort, internationaliste, ennemi de l’idée même de guerre entre civilisations, et, en quelque sorte, archéo-islamo-gauchiste :

« La politique de rapine et de conquête produit ses effets. De l’invasion à la révolte, de l’émeute à la répression, du mensonge à la traîtrise, c’est un cercle de civilisation qui s’élargit. Nous n’avons rien décidément à envier à l’Italie, et elle saura ce que valent nos pudeurs. Mais si les violences du Maroc et de Tripolitaine achèvent d’exaspérer, en Turquie et dans le monde, la fibre blessée des musulmans, si l’Islam un jour répond par un fanatisme farouche et une vaste révolte à l’universelle agression, qui pourra s’étonner ? Qui aura le droit de s’indigner ? Mais si les contrecoups redoublés de ces entreprises injustes ébranlent la paix de l’Europe, de quel coeur les peuples soutiendront-ils une guerre qui aura son origine dans le crime le plus révoltant ? » (22 avril 1912)

Par ailleurs, Jaurès qui prit fait et cause pour Dreyfus, était un farouche adversaire de l’antisémitisme, ce qui fait qu’il encombre peut-être également la gauche contemporaine ?

La Dépêche du 2 juin 1892 :
« Je n’ai aucun préjugé contre les juifs : j’ai peut-être même des préjugés en leur faveur, car je compte parmi eux, depuis longtemps, des amis excellents qui jettent sans doute pour moi un reflet favorable sur l’ensemble d’Israël. Je n’aime pas les querelles de race, et je me tiens à l’idéal de la Révolution française, c’est qu’au fond, il n’y a qu’une seule race : l’humanité »

Comptabilité de la compatibilité

02/05/2026 Aucun commentaire

Le fascisme qui vient ? Qui infuse l’air ? Qui attend son heure ? Qui guette la démocratie ?

Ce n’est pas si nouveau. Le fascisme est toujours, a toujours été, venant, attendant, guettant et infusant.
Creusant son terrier au sein même de la démocratie, forcément, nul meilleur endroit puisque la liberté est une condition nécessaire à l’émergence de son contraire. De même que la tolérance.

Depuis tout aussi longtemps, les visions existent, et les voyants.
Les fictions servent à cela, elle donnent à voir ainsi que nos rêves nocturnes, elles n’ont pas besoin d’être des science-fictions pour spéculer, pour attribuer une forme à ce qui guette, infuse et attend, à ce qui vient, à ce qui peut venir.
Des romans, à leur suite des films et des séries, ont imaginé, ont donné à voir et à penser cette bascule-là, le fascisme installé dans la démocratie. Le sommeil de la raison engendre des monstres nés viables, comme disait Baudelaire à propos de Goya.

Trois grands romans américains (dont un canadien) viennent à l’esprit. Trois imaginations magistrales de l’irruption fasciste au sein de la démocratie américaine qui se prenait alors pour le fleuron de la liberté éclairant le monde, et nous autres Français d’en prendre de la graine.
Trois oeuvres nées à une époque où l’on utilisait déjà le mot uchronie mais pas encore dystopie.
Trois démonstrations, trois avertissements, trois comptabilités de la compatibilité entre démocratie libérale et fascisme :

  • Le Maître du Haut Château, Philip K. Dick, 1962. Les Alliés n’ont pas gagnés la guerre en 1945. C’est l’Axe (l’Allemagne nazie, le Japon impérial, l’Italie fasciste) qui finit par remporter la victoire en 1947. Depuis, les ex-États Unis d’Amérique ont été dépecés, pillés, occupés et partagés par les vainqueurs… comme l’a été l’Allemagne dans notre monde.
    J’ai lu ce roman à l’adolescence et, pour traduire littéralement un éloquent anglicisme, il m’a soufflé le cerveau. Il m’a, inestimable leçon littéraire ET politique, fait comprendre que ce qui est, n’est qu’une possibilité de ce qui peut, a pu, pourrait, pourra être. Cette fonction cardinale du roman s’applique aux deux exemples suivants.
  • La Servante écarlate, Margaret Atwood, 1985. À la suite d’événements violents (calamités, guerre civile…), les États-Unis ont été remplacés par la République de Gilead, régime fasciste religieux (car oui, rappelons-le aux oublieux et à LFI : le fascisme peut être religieux puisque la religion est un outil au service de ce qu’on voudra, elle voudrait se fait passer pour une fin alors qu’elle est un moyen), théorisant sa dictature sur une lecture fondamentaliste de la Bible.
  • Le complot contre l’Amérique, Philip Roth, 2004. Roosevelt n’est pas, comme dans notre monde, réélu président des États-Unis en 1940 (au fait, dans le roman de Philp K. Dick, il avait été assassiné dès 1933…). Le nouveau locataire de la Maison Blanche est le très populaire aviateur Charles Lindbergh, antisémite forcené et admirateur d’Hitler. La face du pays en est changé, celle du monde également.

Il est remarquable que ces trois grands romans aient été, entre temps, transformés en trois grandes séries, matérialisant en images animées, sans doute pour un plus large et plus moderne public, les visions initialement contenues dans de simples mots.
On note, autre signe des temps, que le passage du livre à l’écran s’accompagne de l’abandon de la traduction des titres. Ces trois séries sont ainsi connues en France sous leur titre original :

  • The Man in the High Castle, quatre saisons, 2015-219.
  • The Handmaid’s Tale, six saisons, 2017-2025.
  • The Plot against America, six épisodes, 2020. L’art des séries étant collectif contrairement à celui du roman, on n’y retient que rarement le nom, la patte, la griffe, d’un auteur singulier. Exception ici : il faut mentionner que l’auteur de cette série n’est autre que David Simon, auguste signataire de The Wire ou Treme.

(J’ajoute un quatrième roman, hors série puisque roman graphique : The Life and Times of Martha Washington in the Twenty-First Century de Frank Miller et Dave Gibbons, épopée du fascisme américain en 600 pages publiée entre 1990 et 2007. Celui-ci aussi ferait une excellente série télévisée. Elle arrivera peut-être. Sauf s’il est trop tard pour les avertissements. Est-il trop tard pour les avertissements ?)

Or, dans ces trois séries, la compatibilité Amérique-fascisme semble couler de source comme si la première n’attendait que le second, et s’incarne en des personnages passionnants d’ambiguïté, qu’en français on appellerait collabos mais ce serait un brin simplificateur. Des nazis zélés, archi-fascistes, arrivistes affidés du nouveau régime… et cependant américains jusqu’au bout des ongles, d’allure comme de tempérament, exprimant tout l’esprit d’initiative et de conquête du Nouveau Monde, l’énergie, la conviction, la volonté, la recherche de l’opportunité (l’opportunisme ?), la main sur le coeur en chantant l’hymne devant le drapeau… Un fascisme as american as apple pie :

  • dans The Man in the High Castle, le SS-Obergruppenführer John Smith (impossible de faire un patronyme plus ricain – accolé à son grade, il sonne aussi absurdement que le SS-Standartenführer belge Léon Degrelle…), parfaite fusion entre le héros américain et l’idéal-type nazi : mâchoire carrée à la Kirk Douglas, pommettes saillantes, yeux azur, bottes, imperméable en cuir, uniforme et médailles de SS. Ce personnage n’existait pas dans le roman de Philip K. Dick, où l’on trouvait cependant d’autres figures américaines de collabos, prolos fascistes ou bien cols blancs dévoués à l’occupant (l’antiquaire Robert Childan, cultivé, veule et onctueux) ;
  • dans The Handmaid’s Tale, Tante Lydia, passionaria du régime, matrone tortionnaire de femmes, évoquant dans un autre registre les femmes partisanes de l’excision ;
  • dans The Plot against America, et il n’est pas le moins inquiétant puisqu’il s’agit d’une personne réelle, Charles Lindbergh.

Resterait à réfléchir sur les raisons de cette compatibilité, à identifier pourquoi la démocratie libérale capitaliste de type américain (ou européen) est un terreau propice au fascisme, à envisager si l’un porte l’autre en germe (thèse en vogue de Johann Chapoutot : c’est un consortium capitaliste qui a permis la prise de pouvoir par le nazisme), à vérifier s’il existe entre les deux un petit dénominateur commun, une articulation logique, quelques traits de parenté congénitaux : patriotisme, impérialisme, militarisme, triomphe de la volonté, culte du leader, messianisme, millénarisme, culture de masse, propagande / publicité / cinéma / soft power, paranoïa, sens de la famille et des affaires, légitimité de la violence, valorisation de la force, de la santé, de l’ambition, de la réussite… racisme institutionnel…
Mais pour embrasser tout cela, les arts du récit ne suffiraient plus. Il y faudrait de la philosophie. Simone Weil, bien sûr ! Relisons L’Enracinementau besoin relisons-le au Fond du Tiroir :

[Parmi les] obstacles [qui] nous séparent d’une forme de civilisation susceptible de valoir quelque chose, notre conception fausse de la grandeur (…) est la tare la plus grave et celle dont nous avons le moins conscience comme d’une tare. Notre conception de la grandeur est celle même qui a inspiré la vie tout entière d’Hitler. […]


Également en lien avec les États-Unis, terre de fascisme, mais cette fois via la musique et la photographie :

Sauf à s’engager dans la lutte sur le terrain, mais tout le monde n’en est pas capable, résister au fascisme ambiant pour un artiste consiste à pratiquer son art, et c’est déjà beau.
Tom Waits + Massive Attack + Thefinaleye = Boots on the ground, ma chanson préférée du jour ou de la semaine ou du mois ou de l’année.

Petit poisson, gros poisson

04/04/2026 Aucun commentaire

“Les fausses nouvelles, dans toute la multiplicité de leurs formes – simples racontars, impostures, légendes – ont rempli la vie de l’humanité. Comment naissent-elles ? De quels éléments tirent-elles leur substance ? Comment se propagent-elles, gagnant en ampleur à mesure qu’elles passent de bouche en bouche ou d’écrit en écrit ? Nulle question plus que celles-là ne mérite de passionner quiconque aime à réfléchir sur l’histoire.”

Ce texte n’est pas une tribune publiée hier dans la presse quotidienne entre deux informations sur l’Ukraine, l’Iran ou Gaza.
C’est le prière d’insérer d’un essai paru il y a plus d’un siècle, et que viennent de republier en poche les éditions Dunod : Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre écrit Marc Bloch en 1921.

Comptant parmi les inventeurs de l’historiographie contemporaine, Marc Bloch (né en 1886, fusillé par la Gestapo en 1944) se penche sur les bobards ayant circulé durant la guerre dite absurdement Grande : donc, sur les fake news, une éternité avant que l’expression ne devienne usuelle dans la langue française.

Qu’il soit propagé par une antique rumeur à pied ou par une IA dernière génération, le mensonge est une arme de tous les temps, mais surtout de toutes les guerres.

Le lien entre mensonge et guerre est du même ordre que celui entre le poisson et l’eau. Ou plus exactement, du même ordre que celui entre le petit poisson et le gros poisson. Car ce lien, ce dénominateur commun, est simplement la loi du plus fort. Je cite pour la millième fois la règle d’or énoncée par Humpty Dumpty : La question n’est pas de savoir ce que les mots veulent dire mais de savoir qui est le chef.

Trump est le chef d’état américain ayant le plus menti, au point d’avoir dissous dans l’air ambiant l’importance de la vérité elle-même ; comment s’étonner des guerres qu’il déclenche.

Cf. cette archive au Fond du Tiroir. J’imaginais alors La vérité est morte, 79e des estampes, l’une des plus terribles, de la série Désastres de la guerre de Goya, illustrer le feuilleton que j’avais commencé d’écrire pendant le premier mandat de Trump, une Archéologie littéraire de la fake news.
Mon feuilleton a fini par compter 8 épisodes :

Épisode 1 : Machiavel

Épisode 2 : Jonathan Swift

Épisode 3 : Victor Hugo

Épisode 4 : Armand Robin

Épisode 5 : Paul Valéry

Épisode 6 : Mark Twain contre Adolf Hitler

Épisode 7 : Nietzsche et Pierre Bayard

Épisode 8 : Louise Labbé

Comme le sujet est inépuisable, un 9e épisode (qui, chronologiquement s’intercalerait entre le 2e et le 3e) est en chantier, consacré aux Canards, ces fausses nouvelles inventées par Benjamin Franklin, Balzac et Nerval.

Contre la trépidation

24/03/2026 Aucun commentaire

I – Le Poison

Élections municipales, dimanche 22 mars 2026.
J’ai passé une soirée électorale à l’écoute, en plein suspense, consultant compulsivement les sites d’information – bref je me suis encore fait avoir. Les résultats dans ma ville, Grenoble, ont tardé à venir, ils n’ont été définitifs que tard dans la nuit.

J’ai voté pour Laurence Ruffin mais au fond j’ai voté contre Alain Carignon. Qui était maire lorsque je suis arrivé dans cette ville même il y a 40 ans, et qui est passé par la prison entre temps – expérience notoirement prestigieuse, certains en tirent des best-sellers.

Le suspense se résumait ainsi : le terrifiant come-back politique d’Alain Carignon, homme de communication et de mensonge qui appliquait dès avant Trump les trois règles du trumpisme (Règle 1 : attaquer, attaquer, attaquer ; Règle 2 : ne rien reconnaître, tout nier en bloc ; Règle 3 : revendiquer la victoire et ne jamais reconnaître la défaite) allait-il rencontrer aujourd’hui dans les urnes sa sinistre apothéose, sa ré-élection comme si la Mairie lui avait toujours appartenu et que toutes les élections entre temps lui avaient été volées, ou bien son heureux dénouement, son éviction qu’on peut espérer définitive (il a 77 ans) ?

Anecdote pour patienter durant les dépouillements, qui ne fera peut-être rire que les Grenoblois (mais ce serait dommage, puisque Carignon a été également nuisible et margoulin au niveau national, autrement dit ministre, souvenons-nous qu’il cautionnait d’en haut les craques sur l’innocuité du nuage de Tchernobyl) : ma fille, qui est drôle et qui chante, fait partie d’une chorale féministe autogérée, qui ces dernières semaines a fait de l’agit-prop sur les marchés. Ces dames entonnaient des comptines faciles à mémoriser comme celle-ci (sur l’air de la Chenille qui redémarre) :

« Quand Carignon gère le pognon/
Son mandat finit en corruption/
Quand Carignon sort de prison/
Il se présente aux élections !/
Et c’est reparti pour un tour : Quand Carignon gère le pognon,
 » etc. ad. lib.

La foule riait, mais les maraîchers pas trop, ils ont appelé les flics pour disperser les perturbatrices afin que les distributeurs de tracts puissent accomplir en paix leur noble mission.

Puis les résultats sont advenus, j’étais satisfait, soulagé et en même temps un peu dégoûté de mon soulagement et des trépidations qui m’avaient secoué toute la soirée. La politique n’est pas une passion qui me va au teint. Car ce n’est pas chez moi une passion mais une simple excitation nerveuse. Je me suis couché.

II – L’Antidote

Vive le temps long, vive le temps lent !

Pour me laver des hystéries ambiantes si bêtement immédiates, des trivialités, des turpitudes et bêtises, en un mot de la politique, je regarde Satantango de Béla Tarr (1994 mais restauré en 2020).

Sept heures et quelques, de lenteur magnifique.

Les plans-séquences en noir et blanc profond durent cinq minutes, ou dix, ou davantage, panoramiques ou fixes. Au bout d’un certain temps ils font leur effet, ils autorisent à se souvenir de ce qu’est un regard, un lien entre un œil et un objet, aux antipodes de l’épilepsie de nos attentions diffractées en reels de 30 secondes, en google actualités ou en dizaines d’onglets ouverts qui se rafraichissent pendant qu’on se fane.
Parfois un plan dure encore quelques secondes après qu’un personnage ait quitté la scène, et ces secondes-là aussi sont précieuses : on se souvient que le monde continue de tourner même quand on ne le regarde pas.
Dans Satantango a le temps de voir la pluie, le vent, la boue, la lumière elle-même, des vaches, un cochon, un chien, et les visages, les pauvres humains entre la terre et le ciel, un docteur impotent, une petite fille innocente mais aux jeux cruels, des danseurs de tango ivres. La lenteur fait de nous des êtres meilleurs, plus attentifs, plus sensibles, plus empathiques, mieux informés que par les bien nommées chaînes continues. La lenteur en somme est politique, cette fois au sens noble, au sens de citoyen, elle permet de vivre dans la cité avec d’autres humains.

Je dirais bien que ce film, ainsi que tous les autres de son auteur, est une « expérience », n’était que ce mot est sali par la novlangue qui participe des épouvantables vitesses autour de nous, « expérience client », « expérience usager » et autres « expérience consommateur ». Alors que la seule véritable expérience est esthétique.

Bonne année 1936 ou 1917 ou 1983 et surtout la santé

01/01/2026 Aucun commentaire

I

Voici mes voeux pour l’an 2026 : gardez-vous, gardons-nous, de hurler avec les loups.
Voici ma carte de voeux pour l’an 2026 : le 13 juin 1936 sur le port d’Hambourg, un navire-école est baptisé en présence du Führer. La foule compacte et disciplinée lève une herse de bras droits, en un salut romain façon Elon Musk, qui célèbre le peuple allemand, sa flotte et son chef. Un seul homme reste les bras croisés. On peut s’amuser à le chercher sur l’image façon Où est Charlie. Il s’appelle August Landmesser. En 2026, célébrons August Landmesser et ses bras croisés.

Source : j’ai découvert cette photo en visitant le Site-Mémorial du Camp des Milles. Visite passionnante, édifiante et déprimante. Son parcours pédagogique, établi par des historiens, énumère les critères par lesquels nous pouvons établir scientifiquement, et non au doigt mouillé ou au bras levé, que nous vivons une période pré-fasciste. Je dirais bien ¡No pasarán! mais, plus modestement, je déglutis et je vous souhaite une bonne année 2026 !

II

Je passe en coup de mistral à Aix-en-Provence où je ne viens pas me faire bousculer seulement par le Camp des Milles. Naturellement je veux me faire bousculer aussi par de l’art et je me rue dans les musées, histoire de bien me rincer l’oeil car mon oeil a besoin de se faire rincer régulièrement, hygiène oculaire, effacer pour un temps horreurs et mochetés que lui capturent les écrans à longueur de journée.
Au centre d’art Caumont, je tombe nez à nez avec une toile qui me laisse bouche bée de longues minutes. En voilà précisément, de la beauté dont la matière première est la mocheté et l’horreur.
Il s’agit d’un tableau intitulé Le mort et la femme peint en 1917 par Marevna, pseudonyme de Maria Vorobieff, artiste russe et cubiste installée en 1912 à Paris, à la Ruche (où elle a côtoyé Chagall).
Ce tableau extraordinaire, juxtaposant à la même table, pour l’apéro, un cadavre médaillé en uniforme bleu et une femme en bas résille et masque à gaz, ce tableau peint à l’arrière pendant les massacres de la Guerre dite abusivement Grande, m’a tapé dans l’oeil parce qu’en un éclair il m’est apparu comme une affiche possible et appropriée pour notre spectacle Lettres à des morts.
Sauf que non, nous n’en avons pas besoin, nous avons déjà notre visuel signé Adeline Rognon et c’est très bien comme ça.

III

Attends, attends, ne pars pas en plein cafard, pour ne pas changer d’année sur une surdose d’anxiété exclusive, voici une anecdote amusante, qui vient juste de remonter à la surface, pour des raisons que je ne développerai pas.
Certaines personnes regrettent le nom que j’ai donné à ma maison d’édition, Le Fond du Tiroir. Trop ironique, trop dérisoire, trop dénué d’ambition, trop mauvais goût, trop je ne-sais-quoi-mais bah, il n’est jamais difficile de trouver quelqu’un pour regretter ce que l’on écrit.
Or ils l’ont, et nous l’avons, échappé belle, car cette enseigne eût pu être encore pire.
Voici une bonne vingtaine d’années, trois ans environ avant l’officiel baptême du FdT, je discutais avec quelques amis, eux aussi jeunes romanciers, au sujet de nos manuscrits refusés par les éditeurs, sensiblement plus nombreux que ceux qui, par accident, étaient acceptés. Nous rêvassions, mais pour déconner, de monter notre propre structure éditoriale pour nous éditer les uns les autres. Le choix d’une raison sociale à cette structure chimérique n’était pas le moindre prétexte à rigolade, nous nous balancions des absurdités en surenchère à seule fin de nous esclaffer, par exemple nous envisagions la contrefaçon éhontée : « Galimart », « Grassey », « Le Sœil », « Achète »…
À un moment, l’un de nous, je ne me souviens même plus si c’était moi, a convoqué un tube de Renaud en 1983, Ma chanson leur a pas plu où chaque couplet se conclut par « Voilà ma chanson, mon pote/Si t’en veux pas je la r’mets dans ma culotte »… Eurêka ! Notre maison s’appellerait Les Calbuts qui Débordent ! Las, nous n’avons jamais fait usage d’un si classe blason. Si quelqu’un en veut, il est neuf sous blister, c’est cadeau.

Il y a des cons par ici ?

19/12/2025 Aucun commentaire

23 février 2008 : Nicolas Sarkozy lâche un « Casse toi pauvre con » à un quidam refusant de lui serrer la main.
7 décembre 2025 : Brigitte Macron lâche un « S’il y a des sales connes, on va les foutre dehors ! » à propos de militantes féministes venues perturber un spectacle auquel elle assistait.

Ces deux petites phrases entrées dans l’histoire politique révèlent ce que sarkozisme et macronisme, en tant qu’usages du pouvoir, ont en commun : la grossièreté, le mépris, et l’usage de l’injure, en particulier les variantes sur le mot con.
Voilà qui soulève un problème éthique. Pourquoi ce mot si usuel dans la langue française, que j’utilise comme tout le monde, est-il plus choquant lorsqu’il sort de la bouche d’une personne de pouvoir ?
Je crois que c’est parce que l’injure (idem toutes les formes d’invectives, caricatures, moqueries…) devrait, dans une société en bonne santé démocratique, n’être qu’une arme de faible, une révolte d’opprimé, un gourdin de Guignol exclusivement dédié au gendarme, un jet de caillou face à la matraque, au flash-ball ou à la Kalashnikov.
Traiter de con (en étant rassis dans son impunité) un passant dans la rue, ou bien (en encourant de graves poursuites judiciaires) un homme d’état n’a pas du tout le même sens politique. Dans la bouche d’un(e) puissant(e), l’injure, violence symbolique, révèle non seulement le mépris de classe mais aussi la seule et authentique vulgarité : le cynisme.
J’incline à penser, à rebours de la loi, que lorsque l’on est en position de pouvoir, la véritable atteinte à la dignité de la fonction est l’injure émise, et non reçue.
Ainsi, un président ou une femme de président traitant de con, de haut en bas, un interlocuteur exprimant un désaccord, est révoltant ; en revanche un groupe punk traitant de cons, de bas en haut, la clique politique, est réjouissant. Voici, pour se remettre, Travail famille connasse de Schlass :
https://www.youtube.com/watch?v=DG5WhGgPCb0

Mais si l’on est décidément rétif à la vulgarité, de quelque gosier qu’elle émane, on peut aussi s’adonner à la poésie en relisant le Blason de Brassens :

Alors que tant de fleurs ont des noms poétiques,
Tendre corps féminin, c’est fort malencontreux
Que ta fleur la plus douce et la plus érotique
Et la plus enivrante en ait de si scabreux.
Mais le pire de tous est un petit vocable
De trois lettres, pas plus, familier, coutumier,
Il est inexplicable, il est irrévocable,
Honte à celui-là qui l’employa le premier.
Honte à celui-là qui, par dépit, par gageure,
Dota du même terme, en son fiel venimeux,
Ce grand ami de l’homme et la cinglante injure.
Celui-là, c’est probable, en était un fameux.
Misogyne à coup sûr, asexué sans doute,
Au charme de Vénus absolument rétif,
Etait ce bougre qui, toute honte bu’, toute,
Fit ce rapprochement, d’ailleurs intempestif.
La male peste soit de cette homonymie !
C’est injuste, madame, et c’est désobligeant
Que ce morceau de roi de votre anatomie
Porte le même nom qu’une foule de gens.

Dix ans de larmes

10/11/2025 Aucun commentaire

Les larmes coulent et ça vaut toujours mieux que le sang.
Vu la série Des vivants de Jean-Xavier de Lestrade (en streaming sur FranceTV). Exceptionnellement écrite, jouée, mise en scène, montée, pensée tout simplement, c’est au stade de la pensée qu’elle pousse l’exigence à un niveau inédit.
Consacrée à l’histoire d’un petit groupe d’otages au Bataclan dans la nuit du 13 au 14 novembre 2015. Consacrée à comment l’on s’en remet, ou pas. Dix ans déjà que nous vivons à l’époque des foutus attentats de la foutue année 2015.
Le travail de Lestrade, toujours sur la crête entre fiction et documentaire, nous plonge, et tant pis pour nous, dans l’intimité de ces personnages, de ces personnes réelles désignées par leurs noms authentiques. Ce qui fait que nous sommes devant bien autre chose qu’une expérience obscène de réalité simulée (« Revivez en direct les frissons des attentats ! » ), nous sommes devant un mémorial qui parle d’eux comme de nous.
Car je vois bien, moi, au larmomètre, que je ne m’en suis jamais remis, de la foutue année 2015 tombée sur nous tous, sur eux puis sur nous. L’une des innombrables questions posées par la série (celle-ci énoncée dans le dernier épisode, au moment du procès) est : qui est légitime pour prétendre au statut de victime ? Uniquement les 130 morts, les otages et rescapés, tous ceux qui étaient sur place ? Ou bien leurs familles aux vies dévastées, leurs amis, leurs proches ? Ou bien, de loin en loin, toute une population, toute la communauté française ? Je me souviens, il y a dix ans, au lendemain des massacres, nous faisions l’appel autour de nous, nous recomptions les poignées de main qui nous séparaient des morts : en ce qui me concerne, le 13 novembre au Bataclan est mort l’ami d’un ami. Et pour cette raison comme pour d’autres plus profondes, tant pis pour l’indécence, l’indécence ne regarde que moi : je me considère comme une victime des attentats de la foutue année 2015. Que les assurances se rassurent, je ne réclamerai pas d’indemnité. Mais je regarde la série de tous mes yeux.

Je remarque ces choses-là : la série s’ouvre sur un vibrionnant plan-séquence de 8 mns dans les rues de Paris qui nous présente les personnages en plein chaos, apparaissant l’un après l’autre à l’image sans que l’on comprenne, sans que l’on sache s’ils sont des figurants ou les protagonistes. C’est ici que j’ai commencé à pleurer comme un veau. Ensuite, je n’ai guère cessé.
Huit épisodes de larmes plus tard, la série se referme par un plan-séquence vibrionnant de 9 mns et 20s, pour dire adieu aux personnages, à la campagne. Ils apparaissent l’un après l’autre à l’image et ils sont sans aucun doute les protagonistes, on l’aura compris entre temps. Ils finissent par se rassembler autour du barbecue pour entonner en choeur Get Lucky des Daft Punk, hymne d’une époque innocente (2013, deux ans plus tôt). Oui, c’est ça, c’est exactement ça, ils sont restés debout toute la nuit et ils ont eu de la chance. Et moi de pleurer comme une vache.