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La joie du trait

03/05/2021 Aucun commentaire

Hokusai, Les Cent vues du Mont Fuji – Edition Hazan 2020 (direction éditoriale Nelly Delay)

J’aime le dessin. J’aime les livres de dessins. Je fouille, je chine, je prospecte, je découvre en tremblant, je collectionne amoureusement, j’achète compulsivement les livres d’une poignée de dessinateurs. Toujours les mêmes : Crumb, Franquin, Moebius, Baudoin, Kirby.

Et aussi Tardi, Schlingo, Reiser, Bretécher, Ungerer, Siné, Willem, Blutch, Guibert, Rochette, Goossens, Menu, Killoffer, Konture, Blanquet, Aristophane, Fabrice Neaud, Marc-Antoine Mathieu, Pierre La Police, Julie Doucet, Sattouf, Larcenet, Thomas Ott…

Et puis Winsor McCay, Geof Darrow, Eisner, Feiffer, Spiegelman, Mazzucchelli, Sikoryak, Chris Ware, Daniel Clowes, Jaime Hernandez, Beto Hernandez, Jim Woodring, Dave Sim, Brian Bolland, Eddie Campbell, Wrightson, Sienkiewicz, ou même cette brute de Frank Miller…

Et je ne suis pas à l’abri de passions nouvelles et météoritiques, Hugues Micol, Ivan brun, Emil Ferris, Frédéric Pajak, Tanxxx, Thomas Ott, Jason Chiga, Christoph Mueller, ou Bruno Schulz, mort en 1942 mais dont je n’ai appris l’existence que le mois dernier…

S’ajoutent, naturellement, les dessinateurs avec qui j’ai eu la chance de cosigner des livres, Philipe Coudray, Jean-Pierre Blanpain, Marilyne Mangione, Romain Sénéchal, Jean-Baptiste Bourgois… Capucine Mazille, bientôt…

Sans oublier Wolinski, Cabu, Charb, Tignous, Honoré. Ces cinq-là sont désormais sacrés (sacrifier et sacraliser, même étymologie) et restent saillants dans ma mémoire pour une raison en supplément de leur génie propre, la vive conscience que le 7 janvier 2015 est le premier jour de notre époque, cette funeste époque où l’on tue des dessinateurs pour des dessins.

Et puis en fin de compte, Crumb, Franquin, Moebius, Baudoin, Kirby.

En somme, je lis les dessins (évidemment, qu’on lit un dessin ! si cette expression vous décontenance vous pouvez descendre à cet arrêt, je ne fais pas de séance de rattrapage) je lis les dessins des mêmes auteurs, du même panthéon, depuis des décennies. Mon goût pour eux, pour leurs traits respectifs, chacun singulier et identifiable dès la moitié du premier coup d’œil, s’enracine dans ma jeunesse voire dans ma prime enfance, mais ce n’est que bien plus tard que j’ai été capable de comprendre et d’analyser la joie sans fin que j’y puise. Une part non négligeable de cette joie repose justement sur la reconnaissance (oh regarde-moi ce paysage, ces hachures et ces nuages, cette simple ligne pour l’horizon au fond du désert, c’est bien du Moebius), mais jouent également des raisons moins superficielles et plus vitales.

J’ai été très marqué par la lecture d’un livre théorique décisif, Understanding Comics, the invisible art par Scott McCloud. Cependant, puisqu’il arrive fréquemment que nous ne nous souvenions que fautivement de ce qui nous a marqués en profondeur, la mémoire recomposant et métabolisant ce qui nous meut à notre usage exclusif, j’étais persuadé que l’extrait de ce livre que je souhaitais citer ici figurait à sa toute fin et lui tenait lieu de conclusion. Pas du tout. Après vérification, il se situe à peine au-delà de la moitié du volume, aux pages 136-137 de mon édition (la première, Kitchen Sink 1993).

McCloud isole six dessins, prélevés dans des styles et des œuvres éminemment disparates, impossibles à confondre, parmi lesquels un autoportrait de Robert Crumb, un personnage des Peanuts de Schulz (prénom Charles M., pas Bruno) et une version du Cri d’Edvard Munch (cette œuvre n’est pas qu’une peinture, Munch en ayant réalisé cinq versions : deux peintures, un pastel, un au crayon et une lithographie). McCloud opère ensuite une observation de détail au microscope, ou pour mieux dire un zoom avant : chacun des six dessins est agrandi successivement cinq fois. Or à la cinquième étape, ils sont devenus indistincts, puisqu’on n’a plus sous les yeux que la frontière entre le trait noir et la page blanche.

Cette démonstration implacable, où l’on bascule six fois dans un outrenoir absolu façon Soulages, me fait gamberger depuis 1992. Quel que soit le dessin, quel que soit le dessinateur, quelle que soit l’intention et même quel que soit le talent, un dessin est toujours (n’est jamais que) de l’encre sur le papier. Un geste toujours similaire, qui pose du noir sur du blanc ; une volonté toujours comparable de faire surgir par la magie du plus grand contraste possible, quelque chose plutôt que rien. Le dessin est, tout simplement, un rapport au monde. Un lien. Une vision du monde, un Weltanschauung. Une chose dessinée est une chose pensée, synthétisée, que l’auteur me donne à voir, à sentir, à saisir. Je prends, je comprends. Métaphysique du trait : l’encre jetée sur la feuille partage le monde en deux, élit ce que l’on peut en connaître et réserve ce que l’on ne connaît pas encore.

Si je suis, au fond, davantage sensible au dessin qu’à la peinture, c’est peut-être parce que ce contraste maximal du noir sur le blanc suffit à mon épanouissement esthétique, émotionnel, intellectuel et sensuel : point n’est besoin d’ajouter les couleurs de l’arc en ciel. Je suppose que s’immisce aussi un argument politique, le dessin étant plus démocratique que la peinture. Mais c’est surtout l’accès direct au geste, à la main même de l’artiste, à son idée pure, non recouverte des gouaches qui attirent l’œil et la diversion, qui me fascine et me comble.

(« Cela-va-sans-dire-et-ira-encore-mieux-en-le-disant », le raisonnement qui précède s’appliquerait à la littérature aussi bien qu’à la bande dessinée : le moindre mot pareillement couché sur le papier devient un lien entre la chose ainsi désignée et moi. Et la façon que l’auteur a de l’écrire est sa propre vision du monde qu’il me donne en partage. Pour un roman comme pour une bande dessinée, s’il y a, en surcroît, une histoire, tant mieux, merci pour le bonus, mais un simple dessin ou un bref poème qui me donnerait à sentir ce qu’est, je ne sais pas, une pipe, une pomme, un chat dingue, une mouette rieuse, le visage d’un être humain, serait une fin en soi.)

Inutile d’essayer de m’offrir un livre de Crumb, Franquin, Moebius, Baudoin ou Kirby, je l’ai déjà. (D’ailleurs vous me donnez l’idée, je vais le relire, tout de suite, je l’adore, où est-ce que je l’ai foutu, mais qu’elle est bordélique cette bibliothèque, un jour je la rangerai.) En revanche, une personne qui m’aime m’a fait dernièrement un cadeau merveilleux et inattendu, un livre de dessins que je n’aurais pas songé à m’acheter moi-même. Un trésor. J’y suis resté plongé des heures. J’en suis à peine sorti. J’en ai tiré l’idée d’écrire le présent texte. Les cent vues du Mont Fuji par Hokusai, splendidement rééditées sous forme de fac-similé avec reliure pliée à la japonaise, par les éditions Hazan en 2020.

Je découvre en Hokusai le grand-père japonais de toute la lignée que j’aime. Hokusai dont la Grande vague est d’ailleurs citée page 82 de Understanding Comics. Hokusai qui est, certes, avant tout un peintre, mais qui est aussi l’inventeur (ou le vulgarisateur) du manga, littéralement l’image dérisoire, autrement dit le dessin – par contraste avec la noblesse de la peinture. Son éminence le mont Fuji est le sujet fétiche d’Hokusai, qui lui a consacré la série d’estampes en couleurs Trente-six vues du mont Fuji, à laquelle appartient la fameuse Grande vague… Mais il a parallèlement réalisé entre 1834 et 1840 ces Cent vues parues en trois volumes de manga, c’est-à-dire en simple encre noire sur papier blanc (rehaussée, deci-delà, d’une très légère teinte pâle, rose-orangé).

En terme de vision du monde, comment ne pas être rassasié page après page mais comment ne pas en demander encore ? Le Fuji n’est pas plus le sujet de chaque vue que la Sainte Victoire ne l’était pour Cézanne. Il est ce massif triangulaire et sacré, inamovible et intemporel sans cesse présent dans la scène, soit gigantesque au milieu, soit minuscule dans un coin, voire dissimulé dans un simple reflet, il est ce qui précédait et ce qui restera, imperturbable quand tout s’agite autour de lui, les éléments ou les hommes. Les cent vues sont pratiquement cent vues des hommes, autour du Fuji comme des mouches autour d’un mastodonte, de leur toute relative grandeur et de leurs vanités. Scènes de comédies, de tragédies, scènes devenues témoignages historiques et ethnographiques. Les paysans que Hokusai dessine, les nobles, les marchands, les pêcheurs, les artistes, les bateleurs et les bateliers, sont tous morts depuis un siècle ou deux et le Fuji est toujours là.

Toutes les fonctions de l’art sont convoquées, tour à tour ou simultanément : la représentation et la narration, la vénération et la dérision, le documentaire et l’imagination, la mémoire et l’abstraction… Mais avant tout, et après tout, la joie du trait. L’art pour l’art a toujours été le contemporain de l’art.

Page après page je jubile des trouvailles techniques et surtout de l’invention d’Hokusai qui sublime son savoir-faire, qui invente en permanence comment me donner à sentir l’eau, le feu, la terre, le ciel, la nuit, le rêve ou le vent, les turpitudes héroïques ou grotesques des hommes. En deux nuances, du noir sur du blanc. Hokusai dessine sans relâche, tous les jours, toutes les heures et toutes les saisons, le Fuji n’est jamais le même, celui qui l’observe non plus, Hokusai cherche, trouve, Hokusai joue ! Le Fuji est une éminence trop monumentale pour s’offusquer d’être parfois réduit à un simple enjeu optique, une pure recherche graphique. S’il a une âme, je suis sûr que celle-ci est cent fois honorée.

Je ne sais pas si j’ai été capable de rendre compte du bonheur que me procure ce livre. À défaut, je laisse la parole à Hokusai en personne, qui évoque, dans un texte fameux, la joie de faire, mieux que je ne décrirais celle de regarder faire un autre.

Le Vieillard fou de dessin.

Dès l’âge de six ans, j’ai commencé à dessiner toutes sortes de choses. À cinquante ans, j’avais déjà beaucoup dessiné, mais rien de ce que j’ai fait avant ma soixante-dixième année ne mérite vraiment qu’on en parle. C’est à soixante-treize ans que j’ai commencé à comprendre la véritable forme des animaux, des insectes et des poissons et la nature des plantes et des arbres. En conséquence, à quatre-vingt-six ans, j’aurai fait de plus en plus de progrès, et à quatre-vingt-dix ans, j’aurai pénétré plus avant dans l’essence de l’art.
A cent ans, j’aurai atteint un niveau merveilleux, et, à cent dix ans, chaque point et chaque ligne de mes dessins auront leur vie propre. Je voudrais demander à ceux qui me survivront de constater que je n’ai pas parlé sans raison. Écrit à l’âge de soixante-quinze ans par moi, autrefois Hokusai, aujourd’hui Cakyârojin, le vieillard fou de dessin

Sus aux hypocrites et aux pisse-froid !

01/05/2021 Aucun commentaire

« Sus aux hypocrites et aux pisse-froid ! » (réplique clef, page 127)

Peau d’homme (Hubert & Zanzim, éditions Glénat), paru il y a plus d’un an, a eu largement le temps de se voir recouvrir de prix et d’éloges – posthumes, puisqu’hélas son scénariste est mort sans rien connaître de ce succès. Le grand bien qu’on m’en disait unanimement me rendait méfiant. J’ai peu de goût pour le consensus critique et n’aime guère ajouter ma fleur aux couronnes déjà tressées. Pourtant, ici je m’incline bas, et me joins volontiers au choeur : Peau d’homme est un livre formidable ! Délicieux, intelligent, gracieux, très nécessaire et archi-contemporain même si l’intrigue se joue à la Renaissance.

Une jeune fille promise au mariage avec un inconnu est initiée à un grand secret par sa marraine (on songe à Peau d’âne de Demy et pas seulement parce que les titres se ressemblent comme deux gouttes d’eau) : les femmes de leur famille se transmettent de génération en génération une peau d’homme qui leur permet, une fois qu’elles s’en sont revêtues, de parcourir le monde en éprouvant la vie et les plaisirs de l’autre sexe. C’est en garçon que l’héroïne enterrera sa vie de jeune fille.

Conte fantaisiste et sexuel, cruel et moral, situé dans une cité italienne du cinquecento, la référence culturelle majeure qu’il induit est naturellement le Décaméron de Boccace. Mais ses sources imaginaires sont bien plus profondes et plus universelles qu’un simple contexte historique. Elles plongent jusqu’aux Métamorphoses d’Ovide, et notamment à l’histoire du devin Tirésias (livre 3, vers 316-338), père et mère de tous les récits ayant trait à l’ambiguïté sexuelle. Dès ce prototype, l’idée fait son chemin que c’est seulement en échangeant son sexe, en changeant de peau, en connaissant successivement « les plaisirs des deux Vénus » (Ovide, III, 323) que l’on a une chance d’accéder à une sagesse supérieure. La fable de Tirésias était irréaliste et ne valait qu’en tant que métaphore de l’empathie ; aujourd’hui les transsexuels sont devenus une réalité sociale, et l’on en vient d’ailleurs à se demander si la raison cachée de toute pulsion transphobe ne serait pas la jalousie envers l’inaccessible sagesse de Tirésias.

Depuis, les grandes histoires de changement de sexe (Orlando de Virginia Woolf) ou ne serait-ce que de travestissement (Le Mariage de Figaro, Certains l’aiment chaud, Victor Victoria, Tootsie…) creusent le même sillon, délivrent la même ouverture d’esprit « au-delà de nos oripeaux », l’art délicat de se mettre dans la peau de l’autre sous couvert de comédie.

Comme il est dans Peau d’homme beaucoup question d’intolérance religieuse (l’idée de départ a surgi chez Hubert à l’époque des pénibles manifs pour tous…), on ne manquera pas d’évoquer aussi le Tartuffe : Zanzim, le dessinateur, est par ailleurs l’auteur d’une adaptation en bande dessinée de la pièce de Molière. Et puis il y a le carnaval, fête joyeuse mais subversive analysée autrefois par Emmanuel Le Roy-Ladurie, qui est montré ici comme la préfiguration de la gay pride.

Ce n’est pas pour accabler Peau d’homme que je multiplie ces références, au contraire : il est à la hauteur.

On a beaucoup qualifié ce livre de féministe. Pourquoi pas, mais les causes qu’il plaide sont plus vastes encore que seulement celle des femmes : la liberté de choix, la tolérance, le respect, l’émancipation, en fin de compte l’amour. Le mari de l’héroïne est tout aussi intéressant que celle-ci, tout aussi légitime et respectable, tout aussi victime de la pression sociale, tout autant fragile et sauvé par la rebellion. En tant qu’homme je me sens exactement aussi concerné par ce conte que si j’étais de l’autre bord. Ou entre les deux. Ou déguisé en Jessica DeBoisat.

En outre, Peau d’homme fait du bien par son optimisme final. Il ne désespère pas de l’avenir, ce qui est bon pour la santé. Autre réplique clef, page 150 :

« Les choses sont revenues à la normale, le fanatisme religieux n’est plus à la mode. »

S’avachir dans le ventilo

25/03/2021 Aucun commentaire

J’émerge bouleversé de la lecture du pavé signé Seth, Clyde Fans. Cette bande dessinée magistrale (1) est l’aboutissement de 20 ans de turbin (1997-2017), publié en épisodes dans le magazine personnel de l’auteur, Palookaville, puis compilé en un recueil somptueux sous coffret, en VO chez Drawn & Quarterly, en VF chez Delcourt, 18 ans après un chapitre publié chez Casterman Ecritures sous le titre Le Commis voyageur.

Car c’est bien, comme dans la pièce d’Arthur Miller, la tragédie d’un commis voyageur qu’on nous raconte. Et même, de deux : Abe et Simon Matchcard, les deux fils de Clyde Matchcard, fondateur fictif qui fonda dans le Canada des années 50 une société de vente de ventilateurs qui, elle, était réelle. Les deux frères sont aussi différents que possible, n’ayant en commun que l’essentiel de leur destin : l’hérédité du ventilo. Autant en emporte le vent.

500 pages de tragédie tranquille, de mélancolie graphique, de profondeur proustienne tapie dans la pureté des lignes d’objets manufacturés (Seth a toujours été un as du design), et d’affres de représentants de commerce. Le deuxième partie, sur les cinq que compte ce chef d’œuvre, narre les mésaventures du frère cadet, Simon, qui par devoir familial s’essaie au métier de VRP alors qu’il n’a pas la moindre prédisposition pour cela. Il encaisse toutes les humiliations, toutes les désillusions, tous les dégoûts, puis s’enfuit vers ce qui se révèlera une expérience mystique inattendue.

Comment trouver le sens de sa (de la) vie en essayant de vendre quoi que ce soit ? Quel est ce métier, quel est ce monde, quel est ce mode de vie où il faut vendre ou mourir ?

J’en ai eu le cœur pogné d’empathie. Ce récit m’a rappelé ma propre expérience de représentant en livres, éphémère et tragicomique. Rediffusion au Fond du tiroir : Ma vie de VRP, un article de 2010.

En guise d’épilogue au vieil article je peux ajouter que jamais je n’ai récupéré les quelques exemplaires que j’ai ce fameux jour laissés en dépôt…

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(1) – Prière de ne pas m’enquiquiner avec l’expression absurde roman graphique même si elle figure sur la couverture de l’objet. Je reste d’accord avec mon moi-même de 2013 : le label « roman graphique » est désormais projeté au pistolet à étiquettes sur toute BD snob et chère alors qu’il n’a eu de pertinence que pour l’endroit, pour la langue et pour l’époque où Will Eisner l’a inventé, New York, 1978. Une bande dessinée est toujours une bande dessinée, c’est-à-dire une histoire racontée par une suite d’images. Sa dignité dépendra de sa qualité et de son auteur, pas de la façon dont on l’appelle.

De « Our man » jusqu’au « Dernier Homme » et retour

06/02/2021 Aucun commentaire
Blue Beetle #5, novembre 1968, écrit et dessiné par Steve Ditko

En 2019, la série HBO Watchmen de Damon Lindelof connaissait un grand retentissement, confrontant des personnages dont le registre narratif était facilement identifiable, voire traditionnel (il s’agit de « super-héros » ) à diverses problématiques sociétales contemporaines archi-brûlantes (Black Lives Matter, culture woke, violences policières, racisme d’état, féminisme, populisme, tentation du totalitarisme…), démontrant à ceux qui en doutaient encore qu’un récit de super-héros, précipité imaginaire typiquement américain, populaire et même pop, peut recéler un discours politique.

Cependant… Remontons jusqu’à la source d’inspiration, une génération plus tôt, en 1985, pour constater que la politique était déjà présente… La bande dessinée Watchmen de Moore et Gibbons a révolutionné les comics en traitant ses personnages avec davantage de réalisme (notion discutable), de profondeur psychologique (notion indiscutable), de cohérence, de tragique (donc de chronologie : brutalement, des personnages de comics cessaient de vivre dans un éternel présent), et de conscience politique. Les grands sujets de l’époque (la guerre froide, la géopolitique, la terreur nucléaire, l’affrontement des idéologies…) y étaient pleinement discutés. Trente ans plus tard, Lindelof a eu pour son aggiornamento télévisé le génie de s’inspirer de l’esprit et non de la lettre du livre originel, en traitant les questions de sa propre époque, contrairement à la plate adaptation cinématographique de Zack Snyder en 2009.

Cependant… Remontons à la source d’inspiration, une génération encore plus tôt, en 1967, pour constater que la politique a toujours été présente… Alan Moore, en façonnant chacun de ses Watchmen, a certes travaillé sur des archétypes de comic books, mais en prenant appui sur une base spécifique préexistante, une gamme obscure d’Action Heroes des années 60 créés notamment par Steve Ditko chez Charlton Comics (en 1985 DC Comics, l’éditeur de Watchmen, venait de racheter les droits de ces personnages tombés en désuétude sans trop savoir quoi en faire). Rorschach est ainsi un décalque de The Question, le Hibou (Nite Owl) une variation sur Blue Beetle, Dr. Manhattan une extrapolation de Captain Atom, The Comedian une radicalisation de Peacemaker, etc. (cf. ce tableau d’équivalences), ce qui entraînera que, comme leurs modèles, les Watchmen sont de simples humains ordinaires costumés, dénués de super-pouvoirs – avec une seule exception confirmant la règle, Dr. Manhattan/Captain Atom.

Plus on remonte le courant, plus on vérifie que les super-héros costumés, ces si attrayantes silhouettes colorées qui font la bagarre, sont dès leur origine des idées politiques en costumes. Un vigilante qui se déguise, se masque, distribue des bourre-pifs dans la rue en estimant rendre la justice, toléré par la police ou combattu par elle ou encore appelé à la rescousse en tant que dernier recours, homme providentiel, est un individu qui prend une décision politique, et l’on peut voir en lui du courage, de l’idéalisme, du dévouement, du désintéressement, du souci du bien commun… ou du pur et simple fascisme prônant la justice expéditive selon son propre arbitraire.

En 1967, après avoir créé pour Marvel maints super-héros appelés à une grande popularité (Spider-Man, Doctor Strange), Steve Ditko claque la porte au nez de Stan Lee, et se vend à la concurrence où il espère une totale liberté artistique. Liberté pour faire quoi ? Pour insuffler à ses personnages ses propres idées.

De fait, la raison (controversée) de son départ de Marvel serait que sa vision personnelle des personnages n’était pas approuvée par le boss – ses intrigues se caractérisent notamment par une emphase sur l’ingrat combat du héros solitaire, incompris et méprisé par un public injuste et décérébré. Ce thème légèrement paranoïaque domine, sous l’influence de Ditko, les premières années de la série Spider-Man, dont le protagoniste, qui n’est que bonne volonté, subit de plein fouet des campagnes de presse incitant à son lynchage, souvenons-nous des unes du Daily Bugle : Spider-Man, Hero or menace ?

Libéré de Marvel et de Stan Lee, Ditko entend recycler et affirmer plus fort sa vision du héros et la réincarner dans des nouveaux personnages dont il sera le seul maître. Certaines de ses créations seront de pures idées en costumes, la dialectique prenant le pas sur la psychologie. Ainsi pour l’autre major, DC Comics, il crée Hawk & Dove, deux super-héros qui sont ni plus ni moins que des symboles qui parlent, Hawk le faucon pro-guerre, Dove la colombe pro-paix (nous sommes en pleine guerre du Vietnam et les positions sont tranchées).

Surtout, Ditko trouve refuge chez Charlton Comics, éditeur minuscule comparé aux deux grands mais où Ditko compte bien jouir d’une absolue carte blanche pour écrire et incarner ses idées philosophiques. Or ses idées philosophiques sont radicales. Steve Ditko est un disciple libertarien et objectiviste d’Ayn Rand, romancière et théoricienne de l’égoïsme rationnel, qui assume et revendique les conséquences antisociales, anti-collectives, anti-étatiques, anti-altruistes du capitalisme. Les héros de Ditko, tout comme ceux de Rand (cf. Gary Cooper dans Le Rebelle de King Vidor, adapté d’un roman d’Ayn Rand) sont des individualistes forcenés, seuls dans la foule, se fichant pas mal d’être incompris et lynchés (Spider-Man n’était qu’un prototype), droits dans leurs bottes, méfiants envers la démocratie qui confie les pleins pouvoirs à une multitude médiocre et inconséquente. Manichéens, ces protagonistes sont guidés par le principe absolu de la liberté individuelle : chacun est libre de faire le bien ou le mal. Malheur à ceux qui font le mauvais choix. Graphiquement, Ditko souligne ses préférences sans équivoque : chez lui, ceux qui choisissent le bien ont les traits purs et gracieux ; ceux qui choisissent le mal sont laids et répugnants.

On peut ainsi comparer cette scène dessinée par Steve Ditko (1927-2018) où Blue Beetle combat Our Man, tandis qu’un homme et une femme les observent en conservant leur dignité et leur empathie au beau milieu d’une foule abjecte, odieuse, chauffée à blanc, prête au lynchage…

… au fameux Portement de croix de Jérôme Bosch (v. 1453 – v. 1516), où le Christ, beau, sublime et humilié, marchant vers son supplice les yeux baissé, est seul au centre d’un groupe de personnages obscènes, dégénérés, caricaturaux, grimaçants.

Mais il y a plus. Le spectateur roux au costume vert, noble et impassible parmi la masse répugnante, n’est autre que Vic Sage, alias The Question, super-héros sans visage à l’inflexible rigueur morale, qui n’hésite pas à terroriser et à supprimer ses adversaires, personnage typiquement « ditkien » ou « randien » (pour l’anecdote Howard Roark, le rebelle de Fountainhead d’Ayn Rand était roux, lui aussi).

Ce 5e épisode, Blue Beetle faces the Destroyer of Heroes, qui voit se croiser Blue Beetle et The Question, réunis par des valeurs communes (de même que feront équipe dans Watchmen leurs clones revus et corrigés Rorschach et Nite Owl), est le plus intéressant de la série, parce que le plus ouvertement politique. Ditko semble y transformer directement en récit divertissant les sévères préceptes d’Ayn Rand, notamment en matière d’art. Pas de doute, le comic book est pour Ditko un outil de propagande philosophique. Le méchant désigné par le titre, le destroyer of heroes, le pourrisseur de la jeunesse, est un critique d’art en costume trois pièces, fume-cigarette, canne et nœud papillon. Dès la première page, ce souriant triste sire condamne l’art classique issu de l’idéalisme grec, vilipende toute œuvre épique ou héroïque exprimant la force, la majesté, la volonté, la conquête (on pense aussi à la statuaire d’Arno Breker), autant de « mensonges » propres à complexer le spectateur… et il exalte à l’inverse une statue moderne rudimentaire, repoussante, maronnasse, figure humanoïde rabougrie et découragée, amputée de son cœur et de ses yeux, battue d’avance, donnée comme seul miroir recevable de l’humanité. Je recopie son speech, édifiant :

Voici celle que j’appelle « Notre Homme » ! Cette statue anonyme est le parfait exemple d’une œuvre qui révèle la vraie condition humaine. L’allure générale est grossière, loin de la traditionnelle et grotesque posture héroïque. Il manque les yeux, ce qui lui donne une touche profondément humaine dans laquelle tout le monde peut se reconnaître et qui expose les inévitables faiblesses de l’Homme. Vous remarquerez le trait de pur génie… L’absence délibérée de cœur ! La vertu qui devrait guider l’Homme ! Les mains closes représentent l’incapacité de l’Homme à saisir ou contrôler l’illusion que constitue notre existence. C’est bien l’Homme dans toute sa réalité… Voici ce que nous sommes… Nul ne peut la rendre meilleure… Ni s’en extraire… Nous ne pouvons qu’accepter Notre Homme !

Traduction : Tristan Lapoussière, in « Les Gardiens de Terre -4 », Urban Comics, 2017
Remarquez le pauvre diable dans le coin inférieur droit, victime de la propagande nihiliste et pétri de haine de soi.

Achevons l’arbre généalogique des idées en mouvement : Notre Homme est évidemment la réincarnation du Dernier Homme de Friedrich Nietzsche, homme du ressentiment, de la culpabilité, de la résignation et du nihilisme décrit dans Ainsi parlait Zarathoustra. Nietzsche était l’auteur de chevet de Rand, comme Rand était l’auteur de chevet de Ditko. Père, fille, petit-fils.

Blue Beetle & The Question versus Our Man, c’est bien le surhomme contre le dernier homme : combat d’idées en quadrichromie sur papier pulp, match de catch philosophique et esthétique.

Maintenant que nous avons remonté jusqu’à la source, redescendons et récapitulons les faits :

1 – En 1883 Friedrich Nietzsche met en demeure l’humanité de choisir son destin, soit s’élever vers le surhomme, soit s’abaisser vers le dernier homme.

2 – Dans les années 1930 Ayn Rand développe ces concepts à son profit le long de romans didactiques, secs et sans humour, qui glorifient l’individu tout puissant fidèle à ses principes, et condamnent au passage le communisme, l’État, les médias et la décadence.

3 – En 1967 Steve Ditko s’approprie à son tour ces concepts pour en faire la matière première de héros d’illustrés pour adolescents. Le summum de son travail de conceptualisation aboutit à The Question, héros froid et ambigu, incorruptible, sans visage (mais roux), portant chapeau et cravate. Simultanément, Ditko va encore plus loin dans l’abstraction en autopubliant (démarche qui révèle son engagement) une variation en noir et blanc pour toujours plus de manichéisme, Mr. A.

Version noir et blanc underground : Mr. A / version mainstream en couleurs : The Question.

4 – En 1985 Alan Moore renverse complètement The Question (ou bien révèle sa vérité profonde), le réincarnant en Rorschach, justicier psychopathe misanthrope, froid et violent, sans pitié, sans empathie, sans visage, chapeau mou et imperméable, et roux… Rorschach est clairement un paria réprouvé, un criminel en roue libre, davantage qu’un héros donné en modèle, et son identité secrète civile n’est plus reporter-chroniqueur vedette intransigeant comme The Question, mais clochard arpentant les rues en brandissant un écriteau « La fin est proche » . Extrêmement conscient des idées qu’il manipule et auto-réflexif (ce qui a pu lui être reproché), Moore utilise une citation de Nietzsche (aphorisme 146 de Par-delà le bien et le mal) dans le chapitre 6 de Watchmen consacré à Rorschach : « Celui qui combat des monstres doit prendre garde à ne pas devenir monstre lui-même. Et si tu regardes longtemps un abîme, l’abîme regarde aussi en toi. » Moore, qui avait conçu Rorschach comme un antihéros, fut stupéfait de constater que les fans de Watchmen l’adoraient, fascinés par lui au premier degré. Il déclara dans une interview de 2008 :

« Je voulais faire un truc du genre, « Ouais, c’est ce que Batman serait dans le monde réel. ». Mais j’avais oublié qu’en fait, pour beaucoup de fans de bandes dessinées, sentir mauvais et ne pas avoir de petite amie, c’est considéré comme des [caractéristiques] de héros. En fait, en quelque sorte, Rorschach est devenu le personnage le plus populaire de Watchmen. Au départ, je voulais en faire un mauvais exemple, mais des gens me disent dans la rue : « Je suis Rorschach ! C’est mon histoire ! ». Et chaque fois, je me dis : « Ouais, génial, tu peux me laisser tranquille et ne plus jamais t’approcher de moi aussi longtemps que je vivrai ? »

5 – Enfin, en 2019 dans sa série télévisée Watchmen, Damon Lindelof présente les successeurs et héritiers autoproclamés de Rorschach, un groupe armé de suprémacistes blancs dans la mouvance alt-right, appelé « la 7e Kavalerie »… qui préfigure étrangement les envahisseurs du Capitole en janvier 2021, et on en a froid dans le dos.

6 – Pendant ce temps… Business as usual. L’éditeur DC Comics, qui s’est singulièrement mal comporté avec les auteurs de Watchmen, Moore et Gibbons, refusant de leur rendre les droits des personnages comme il s’y était initialement engagé, continue de traire la poule aux oeufs d’or (métaphore audacieuse) et lance une nouvelle série sur le super-héros Rorschach en 2020. Cynisme éditorial et triomphe de la fascination pour la violence au premier degré.

Puisque les statues sont pour Steve Ditko un modèle culturel explicite livré aux masses, un dernier mot sur les déboulonneurs de statues d’aujourd’hui, dont on devine l’opinion qu’il en aurait eue : dans la scène ci-dessous, Our Man, lui-même une statue sans passé et sans avenir, met à bas une statue en hurlant We don’t need any past !

Lire plus loin, ailleurs : un article argumenté et nuancé sur la facette politique de Steve Ditko par Guillaume Laborie dans Neuvième art ; une interprétation en tant que prophétie de la série Watchmen de Lindelof par Pacôme Thiellement.

Eros dans ton nez

27/01/2021 Aucun commentaire

Je me relève doucement de ma traversée du Covid. Les symptômes les plus paralysants tel l’excès de fièvre (au-delà de 39,5 on est bon à jeter) ont disparu peu à peu. En revanche je suis rattrapé par un symptôme que je n’avais pas senti venir : je n’ai plus aucun odorat.

J’enfouis mon nez dans les pots d’épices, dans une clémentine, dans mon assiette de soupe, dans ma tasse de café, dans le cou (pour être poli) de la personne qui partage ma vie… et rien. Je mâche, encore rien, alors j’ajoute du sel, le sel au moins je le sens, je sale et ressale, tout ce que je mange a le goût du sel (ce qu’on appelle le goût se limite à sucré/salé/amer/acide car tout le reste n’est qu’odeurs – on a beau le savoir, on tombe des nues le jour où on le vérifie par l’expérience). Je pète, et toujours rien (à quoi bon péter, dans ces conditions, je vous le demande). Je sors renifler l’air de l’hiver, la rue, la forêt… rien de rien, la nature est en carton, en vieux carton qui ne sent même pas le carton. Infirmité sensorielle aussi perturbante que si ma vue était brutalement devenue en noir-et-blanc ou en 2D. Mais instructive puisque, de même sans doute que n’importe quel élément qui nous constitue, c’est à l’instant de le perdre que l’on réalise à quel point ce sens est précieux, et que l’on vit sans cesse à l’intérieur de nos narines.

Nous autres sapiens-sapiens avons tellement valorisé la vue et l’ouïe que nous sommes ridiculement limités du nez, comparés aux chiens, aux chats, et sans doute à tous les autres mammifères qui en reniflant se repèrent dans l’espace et parmi leurs congénères. N’empêche que si l’on en est privé, un pan du monde tombe. Et on se souvient pourquoi on dit Untel je le sens bien ou au contraire Je ne peux pas le piffer.

Or sur ces entrefaites je lis Extases de Jean-Louis Tripp (deux tomes, 2017 et 2020, Casterman).

Extases est une autobiographie sexuelle de l’auteur. La sexualité est une part si essentielle de notre vie que toute autobiographie qui ne serait pas sexuelle manquerait de sincérité, nulle et non avenue ; peut-être qu’a contrario toute autobiographie qui ne serait que sexuelle serait nécessaire et suffisante. Tripp ne manque pas de rendre hommage, dans le premier tome, à quelques uns de ses prédécesseurs, le Journal de Fabrice Neaud ou La vie sexuelle de Catherine M. de Catherine Millet. Mais, de même que nos existences sont toutes distinctes et pourtant toutes communes, la vie sexuelle de Jean-Louis T. est profondément singulière et originale seulement parce qu’il se dévoue pour la raconter, et son lecteur lui en est fortement reconnaissant. S’adonner à une telle sincérité pour soi-même est une autorisation pour autrui.

C’est pourquoi Tripp précise que sa démarche n’est pas exhibitionniste mais politique : toute oeuvre dans laquelle le sexe n’est pas gratuit (masturbatoire) est politique dans le sens où elle réaffirme que le rapport au monde est sexuel, que le sexe est vital et naturel, universel et sain, source de joies, de liens, d’exploration du monde, de soi et des autres, loin des préjugés, des hontes, des complexes, des préceptes religieux qui prétendent asservir les corps et les désirs. Bander (ou mouiller), c’est être en vie, et, en somme, en bonne santé. Vive la vie, à bas la mort. Eros contre Thanatos, ni plus ni moins. Les Grecs le savaient il y a 2500 ans – du moins Freud l’a signifié il y a un siècle.

Ma vie sexuelle n’est pas, loin s’en faut, aussi débridée et aventureuse que celle de Jean-Louis Tripp, pourtant je m’identifie, je reconnais certains traits de ma libido explicités par la sienne. Par exemple, il raconte comment lors de son adolescence, débordant d’hormones et bafouillant en présence des filles, il avait mis au point une hiérarchie informelle des étranges créatures de sexe féminin : tout en haut, les princesses, les filles qu’on idéalise et qu’on n’abordera pas ; tout en bas, les lavandières, dont on n’est pas spécialement amoureux mais qui assument autant que nous la curiosité pour le touche-pipi et dont on peut s’assurer, avec quelle gratitude, les complaisances. Or le secret du bonheur sexuel (et donc, assénons-le, du bonheur tout court), est de tomber sur une princesse qui est aussi une lavandière – ou réciproquement. Bien vu, Jean-Louis.

Retour à mon sujet initial : je relève dans le second tome d’Extases un passage où Tripp, entre deux histoires d’amour un peu développées, multiplie les coups d’un soir. Et il énumère les mille et une questions que l’on se pose à l’heure de se rendre à un rendez-vous amoureux. Parmi ces questions brûlantes : Vais-je aimer son odeur ? Va-t-elle aimer la mienne ? C’est une évidence, qui comme bien des évidences mérite d’être formulée : oui, nous faisons l’amour avec nos nez ! La libido passe par l’échange d’odeurs. On sait que Napoléon, de retour de campagne à l’autre bout de l’Europe, écrivait à l’Impératrice « Ne vous lavez plus, j’arrive ! » Faire l’amour sans odorat est toujours possible mais aussi peu motivant que renoncer à boire une bonne bouteille de vin pour se l’injecter directement en intraveineuse, nous prodiguant certes l’ivresse mais pas le plaisir. La libido et l’odorat ont en commun de relever de nos vies animales, sensorielles et mammifères, et par conséquent d’être condamnés par les instances en nous les plus intellectuelles, les plus moralisatrices ou les plus religieuses. Qu’elles aillent se faire foutre, ces instances, oh oui, littéralement, et bonne bourre. Et que revienne vite mon sens perdu.

Je termine en exprimant ma compassion navrée pour la jeunesse, qui vit en 2021 confinée, distanciée et masquée. Gardez patience et prenez courage, jeunes gens, jeunes filles ! La pandémie ne durera pas jusqu’à la fin du monde, un beau jour viendra où vous pourrez à nouveau vous renifler les uns les autres ! En attendant, bien sûr, il y a les livres, qui conservent l’expérience des autres. Le « virtuel » n’a pas été inventé par Internet.

Le culte à Glycon

18/11/2020 un commentaire

18 novembre, bon anniversaire Alan Moore ! Joyeux 67 ans à l’un des écrivains les plus cités au Fond du Tiroir (avec Annie Ernaux, Camus, Perec, Céline, Pierre Louÿs et Flaubert) et le seul que j’ai jamais tenté de traduire en français, probablement parce que tous les autres écrivent mieux le français que moi.

Excellente occasion de republier l’une des meilleures et plus utiles citations de Moore :

« Pourquoi serions-nous obligés de fonder nos vies sur des systèmes de croyances nés vers le IVe siècle avant JC ? Je ne vois pas pourquoi le christianisme, le judaïsme ou l’islam fourniraient des croyances plus fiables que le Seigneur des anneaux. »

Moore, individu très spirituel à tous les sens du termes, a beaucoup puisé dans les traditions ésotériques pour écrire ses oeuvres (lire son merveilleux Promethea). Il a aussi de façon plus étonnante fondé en 1993, ou plutôt ressuscité, une religion à son usage intime dont il est à peu près le seul dévot, puisant sans doute l’inspiration dans la religion intime d’Aleister Crowley, Thelema. Magicien et prenant au sérieux la magie, Moore rend un culte à un serpent romain nommé Glycon, serpent à visage humain et chevelure blonde dont l’effigie était utilisée lors de rituels sous la forme d’une marionnette-gant, façon Muppet Show. Ce culte fut pourtant dénoncé comme supercherie par Lucien de Samosate dès le IIe siècle de notre ère… Peu importe, Moore s’y tient, il a dressé chez lui un autel à Glycon, il le vénère quelque part entre le premier et le deuxième degré, et surtout il n’emmerde personne avec ça.

Deux autres citations formidables à propos des religions (quand on lit ses interviews il n’y a qu’à se servir, tout est intelligent) :

« Étant donné l’amalgame de pensées, d’émotions, et de croyances qui constitue chacun d’entre nous, il est bien normal que les humains cherchent un sens à l’univers depuis l’endroit où ils se trouvent. Je n’y trouve rien à redire. Cela ne signifie évidemment pas qu’ils aient raison. Ce qui serait bien c’est que la foi suive la même règle d’or que la médecine : Primum non nocere, avant tout ne pas faire de mal. »

« Le monothéisme est une vaste simplification. La Kabbale comprend un très grand nombre de dieux, mais au sommet de l’arbre de la vie kabbalistique, on trouve une sphère, qui est le dieu absolu et indivisible, la Monade. Tous les autres dieux, par conséquent toute chose dans l’univers, est une émanation de ce dieu-là. Okay, super, mais si vous partez du principe que seul ce dieu-monade existe, à une hauteur inaccessible au genre humain, sans aucun intermédiaire entre nous et lui, vous réduisez et simplifiez toute l’histoire. J’incline à penser que le paganisme est un langage, un alphabet dont chaque dieu est un signe, une lettre ou un chiffre. Chacun d’eux exprime une nuance, une variation de sens ou une subtilité, une idée qui s’affine. Au sein de ce langage, le monothéisme n’est qu’une voyelle. Quelque chose comme « Ooooooooooooo ». Un cri de singe. »

(À écouter en français : la Méthode scientifique spécial Alan Moore)

Trois livres (plus une vidéo) lus pendant le reconfinement

17/11/2020 Aucun commentaire

Charlie Schlingo Charlie Schlingall, Christine Taunay, autoédité, distribué par Pumbo, 2020

Gaspature de pommedeterration ! Un livre sur Charlie Schlingo, quelle joie pour moi qui ne vais jamais-t-à la campagne que déguisé-r-en veau ! Voici un témoignage intime, tendre, touchant rédigé par celle qui fut la compagne de Charlie Schlingo, agrémenté de nombreuses photographies et illustrations inédites (dont quatre planches du dernier projet entrepris par Schlingo avant sa mort en 2005).
C’est aussi une tentative de réhabilitation de ce grand artiste absurde (et donc tragique) qui, à force de jouer les idiots, a malheureusement fini par passer pour un idiot. Or Schlingo était tout sauf un idiot. Il était sensible, cultivé, musicien… Son univers était peuplé de joyeux crétins dénués de méchanceté, et c’est sans aucun doute une clef pour comprendre son oeuvre : la crétinerie plutôt que la méchanceté était un choix profond, presque une éthique de la naïveté, une quête enfantine mais pas infantile. (À quand une réédition des géniales créations pour enfants de Schlingo, Grodada, Coincoin, Monsieur Madame ?)
Et puis, surtout, un dessin de Schlingo est toujours marrant jusqu’au vertige, y compris hors contexte puisque le contexte n’a aucune importance, aucune réalité : une pompe à essence enjambe une fenêtre et dit « Ainsi déguisé en pompe à essence, personne ne me remarquera ! » et me voilà refait, je rigole.
On apprend entre autres choses que son pseudonyme était nettement plus sophistiqué qu’on l’aurait cru : « Charlie » en hommage à Mingus et Parker (Schlingo était un jazzman averti et une rumeur citée ici, sans doute invérifiable, prétend qu’il avait tenu la batterie dans l’orchestre de Mingus), « Chlingo » évidemment parce qu’il était très sensible aux odeurs organiques et à leur puissant ressort terre-à-terre et comique, mais orthographié « Sch- » parce que son écrivain favori était Marcel Schwob !
Sans qu’il soit jamais nommé, l’adversaire de Christine Taunay, l’affront à effacer, est Je voudrais me suicider mais j’ai pas le temps, biographie de Schlingo par Jean Teulé et Florence Cestac, livre pourtant formidable mais qui faisait la part trop belle à la légende de Schlingo plutôt qu’à sa réalité.
Une réserve : ce livre auto-édité atteint les limites de l’auto-édition. Très personnel, il souffre tout de même de l’absence d’un éditeur, qui aurait exigé un peu plus d’imagination dans la forme, qui aurait davantage ordonné et orienté ces souvenirs, fait le tri entre les non-dits et les pas-assez dits en direction du grand public que Schlingo regretta toujours de ne pas avoir touché.

Laura, Eric Chauvier, ed. Allia, 2020

Le meilleur livre sur les gilets jaunes parle d’autre chose que des gilets jaunes. Il parle un tout petit peu de David Lynch mais surtout d’une lutte des classes ravalée et sublimée (au sens : partie directement en fumée) par une histoire d’amour impossible comme sont les plus belles histoires d’amour, les seules qui vaillent.
Les livres d’Eric Chauvier m’ont toujours fait un gros effet, à cheval entre l’ethnologie et l’autobiographie tragique (un peu comme Annie Ernaux mais pas du tout comme elle, d’une manière plus grinçante, irréconciliable), mais avec celui-ci il gratte pile où ça me démange.

Prenons un peu de hauteur avec L’agression, Konrad Lorenz (1963), réé. Champ Flammarion 2018.

Je n’avais pas ouvert ce classique de l’éthologie depuis mes études. Il a encore des choses à nous dire.
Observant les oies, les poissons, les loups et même les hommes, Lorenz considère que l’agression est un instinct parfaitement normal, naturel, et utile pour la répartition des individus sur un territoire, la sélection entre rivaux (Lorenz suit ici Darwin) et la protection de la progéniture.
Toutefois, chez les hommes et seulement chez eux l’instinct d’agression peut être exacerbé au point de mener à la mort de ses congénères (notamment suite à l’ingéniosité des armes inventées, qui permettent de tuer quelqu’un que l’on ne voit pas), instinct dérégulé et massivement destructeur (« la technologie meurtrière de l’homme est toujours en avance sur ses habitudes morales »).
Aussi, il convient, non pas de chercher à éliminer cet instinct d’agression en l’homme, ce qui serait utopique, anti-naturel et sans doute contreproductif (« Avec l’élimination de l’agression se perdrait beaucoup de l’élan avec lequel on s’attaque à une tâche ou à un problème, et du respect de soi-même sans lequel il ne reste plus rien de tout ce qu’un homme fait du matin au soir, du rasage matinal jusqu’à la création artistique ou scientifique »), mais de le canaliser par diverses méthodes qui sont, ni plus ni moins, la civilisation elle-même.
Dans le dernier chapitre intitulé « Profession d’optimisme », Lorenz énumère quelques pistes, suggère des processus de sublimation et de catharsis. Il cite le sport, évidemment (« Les jeux olympiques offrent la seule occasion où l’hymne national d’un pays peut être joué sans éveiller la moindre hostilité contre un autre pays »), mais surtout le rire. Le rire est le summum de la civilisation humaine parce qu’il est une modification de l’agression, une variation apaisante (au sens propre : désarmante) du faciès agressif. Le rire ne tue pas : « L’homme qui rit de bon cœur ne tire pas ». En conclusion, Lorenz plaide pour que l’humour, y compris « agressif », soit davantage enseigné dans le cursus des humanités. L’humour agressif est le remède à l’agression qui tue.
Encourager à caricaturer à l’école, oui, c’est bien ça ! Et surtout à lire les caricatures, les comprendre, les décrypter…

Plus une vidéo :

Un banquet en 2005.
Un tiers des convives à table sera assassiné dix ans plus tard.On écoute en 2020 ces fantômes débattre entre autre de la laïcité, c’est bouleversant et ça fout en colère parce que tous les problèmes étaient posés, dits, explicités. Qui les a écoutés, les futurs fantômes ?
Pour éviter les simagrées de l’insupportable Ardisson (toujours vivant en 2020 mais de loin c’est lui qui a le plus vieilli), on fera bien de sauter le début de la vidéo pour attaquer dans le vif vers la 32e minute, quand Wolinski s’inquiète : « Au début de Charlie Hebdo, on se battait pour des choses intérieures qu’on pouvait modifier, la contraception, la peine de mort (…) or maintenant, ce qui me fait peur, c’est comment lutter contre le terrorisme, contre les problèmes écologiques, on est dépassés… »

Imposteur toi-même

18/10/2020 un commentaire

Je m’intéresse pour raisons personnelles à ce que l’on nomme le syndrome de l’imposteur, ce doute pathologique, ce froissement narcissique qui consiste à remettre en cause sa propre légitimité, ses mérites, ses accomplissements, les places que l’on occupe, et à craindre d’être démasqué d’une seconde à l’autre. Hum hum, non docteur ah mais pas du tout, ce n’est pas pour moi personnellement, je vous pose la question mais en fait heu c’est pour un ami, voilà, un ami, je connais quelqu’un qui se sent usurpateur et qui enfin bref.

C’est pourquoi je me suis procuré un livre qui porte ce titre, écrit et dessiné par Claire Le Men, éd. La Découverte, 2019.

À dire vrai le titre est un imposteur à lui tout seul. Nous n’avons pas entre les mains un livre sur le syndrome de l’imposteur en tant que tel, ladite chose n’étant traitée que durant quelques pages et pas avant la moitié de l’ouvrage (l’expression apparaît p. 48). Il s’agit d’un témoignage illustré et à peine romancé dont la lecture est intéressante mais très décousue : on trouve en vrac au fil des pages non pas un mais quatre livres potentiels et demeurés superficiels, effet peut-être de la jeunesse de l’auteure, qui aura voulu tout mettre dans son premier opus comme s’il était le seul possible.

  • 1 : Documentaire rudimentaire sur le syndrome de l’imposteur. Aguerri par des recherches antérieures, je n’y ai rien appris de neuf. L’échelle de Clance n’est même pas citée, non plus le fait que Pauline Clance elle-même, inventeuse de la notion en 1978, ait ensuite regretté d’avoir employé le mot syndrome, transformant en maladie ce qui n’est peut-être qu’une fragilité psychologique durable ou passagère, qu’éprouvent à un moment ou l’autre, paraît-il, deux personnes sur trois (dont le fameux ami dont je vous parlais ah ah docteur). Faut-il qualifier de maladie ce qui touche la majorité de nos sociétés ? C’est plutôt la troisième personne sur trois, celle qui ne doute jamais, qui aurait tendance à m’inquiéter.
  • 2 : Journal intime d’une jeune fille peu sûre d’elle au moment de pénétrer un milieu professionnel. Récit initiatique plutôt touchant.
  • 3 : Reportage en immersion dans les études de médecine et de psychiatrie, jusqu’à la prise de poste en tant qu’interne (le sous-titre du livre est Parcours d’une interne en psychiatrie).
  • 4 : Études de cas, quelques pathologies psychiatriques et leurs traitement. La fin du livre trouve sa forme la plus originale en proposant au lecteur une sorte de simulateur de maladie mentale : voici ce que vous éprouveriez si…

C’est dans le croisement de ces quatre livres inaboutis que le volume est le plus stimulant.

Ainsi, le syndrome de l’imposteur dont souffre la narratrice, qui lui inflige le sentiment douloureux de jouer en permanence un rôle, perturbe sa perception d’autrui, entraîne chez elle un penchant à soupçonner qu’autour d’elle tout le monde joue un rôle. (Sentiment, du reste, parfaitement fondé : nous sommes conscients depuis Sartre et Botul que chacun d’entre nous incarne sa fonction et que le garçon de café joue à être garçon de café). Ce penchant chez elle est tellement systématique qu’il aurait mérité d’être traité en tant que sujet à part entière et ressort dramatique, de préférence épicé d’un soupçon d’autocritique et d’auto-ironie. La projection paranoïde sur tout l’univers du syndrome propre à l’observatrice recèle un potentiel comique (peut-être un cinquième livre virtuel) qui n’est pas exploité ici et demeure à l’état de symptôme, de tic.

Quelques occurrences de ce soupçon Tout le monde joue un rôle qui devient la ligne rouge cachée du livre :

– P. 26, le chef de service est présenté agissant comme un chef de service. Le rôle de chef de service est essentialisé, il préexiste à la personne qui l’endosse. Il en ira de même pour tous les personnages que l’on croisera – les êtres sont sommés (par le contexte, par la société, par les enjeux de pouvoir etc.) de choisir et jouer un rôle, et n’en plus dévier.

– P. 37, les femmes entre elle à l’heure de la pause sont explicitement montrées comme jouant le rôle des femmes entre elles, avec leurs accessoires dédiés, le thé et les ragots. La narratrice se plie au thé, aux ragots, au conformisme.

– P. 70-71, au moment d’aborder l’histoire spécifique d’un métier, celui de médecin psychiatre, on apprend (Michel Foucault à la rescousse) que ce métier se cristallise au XIXe siècle une fois qu’est déterminé le rôle qu’il doit incarner, soit celui de sage et non celui de savant.

– P. 90, révélation en fin de parcours : le rôle du psy lui-même, métaphorisé graphiquement en tant que marionnettiste, consiste à apprendre ou à rappeler au patient le rôle qu’il doit jouer dans la société.

– Surtout, le début du livre est consacré à énumérer les types d’étudiants en médecine qui se spécialisent en psychiatrie. Qu’est-ce qui les a amenés là ? Un trait de caractère à la fois. Au sein de cette nomenclature, instructive et assez drôle, se succèdent des types unilatéraux : le littéraire rentré, le glandeur, le sauveur, le petit comique, l’excentrique, l’agneau, le déséquilibré, le chirurgien frustré, le méthodique… Pourquoi pas, mais cette énumération se termine de façon déplaisante par l’autoprésentation de la narratrice, « Enfin, il y a des gens comme moi, moi c’est Lucile ! » comme si la Lucile était seule sur terre à échapper aux catégorisations et à percer à jour la supercherie universelle. De nouveau, on se dit que le coche a été loupé de pousser plus loin l’exploration du syndrome qui donne son titre à l’œuvre, de se demander en quoi les paranoïaques finissent toujours par avoir raison avec leurs prophéties autoréalisatrices, et de complexifier l’auteure-personnage avec une auto-ironie qui eût été salvatrice :  » Enfin, il y a des gens comme moi, Lucile, qui se retrouvent en psychiatrie parce qu’ils ne peuvent s’empêcher de classer les gens en différentes catégories monosymptomatiques, de les ranger dans des cases pour les identifier, les neutraliser, c’est pour eux un réflexe de défense dans un monde où ils avancent fragilisés par leur syndrome d’usurpation ! » ou quelque chose comme ça.

(Je découvre sur le site de Claire Le Men qu’elle a autopublié un petit livre intitulé La Nomenclature des maladies et opérations à noms propres consacré à l’histoire du classement des maladies, la nosologie fait donc bel et bien partie de ses centres d’intérêt…)

Ayant refermé le livre, je n’en sais pas davantage sur moi, euh pardon je veux dire sur mon ami ah ah celui vous savez qui bon bref. J’ai seulement passé un moment bref mais propice aux réflexions que je me fais tout seul, en compagnie d’une jeune femme qui se cherche au bout de ses crayons, et à qui on ne peut que souhaiter de jouer désormais pleinement le rôle d’auteure et d’illustratrice, sans trop se poser de mauvaises questions à son endroit.

Duck and cover

09/08/2020 Aucun commentaire

Je passe l’été dans la vallée du Jura, pour les vacances mais également pour raisons professionnelles puisque j’accompagne ma fille dans ses démarches de recherche de stage.

Depuis quelques jours, une rumeur enfle et vient perturber le repos estival : le président russe, Vladimir Poutine, souhaite reprendre la main sur la scène internationale avec une stratégie belliqueuse dont le succès lui permettrait de modifier la constitution russe et devenir président à vie. Poutine a exhumé une très ancienne querelle territoriale et a exprimé sa volonté, pour l’honneur du peuple russe, d’exercer des sanctions contre la France, en lâchant des bombes atomiques sur le territoire français. Cette fanfaronnade lui permet de ré-affirmer que la Russie détient l’un des plus importants, si ce n’est le plus important, arsenal nucléaire au monde, et qu’il est prêt en s’en servir.

Je suis assis devant un ordinateur, au rez-de-chaussée d’un immeuble de montagne au cœur de la vallée, la fenêtre est ouverte, le paysage est paisible, montagneux et verdoyant. Je fais défiler sur Internet les derniers rebondissements de la crise diplomatique en cours : des ONG pacifistes manifestent devant les ambassades et plaident pour l’annulation de la frappe qu’ils dénoncent comme inutilement exagérée (le mot overkill figure en titre de tous les sites d’information), et il semble qu’elles aient au moins partiellement obtenu gain de cause. Après d’âpres négociations Poutine a accepté de réduire de moitié le nombre de bombes larguées, passant de 8 à 4, et de choisir comme cible une région peu fréquentée par les touristes (donc ni Paris, ni le littoral) afin de préserver la vie économique du pays, concession que le gouvernement français a saluée, avec soulagement et gratitude, se félicitant de ce bon compromis et rappelant que la Russie est une grande nation et un partenaire de premier rang. Les sites que je consulte affirment que la région retenue pour le bombardement sera finalement les Vosges, en souvenir des précédentes guerres mondiales.

Soudain un bruit à l’extérieur me fait quitter l’écran des yeux. C’est un bruit de moteur d’avion. Je sors précipitamment et me joins à la foule qui observe le ciel, parle à voix basse et tend des index. Quatre avions nous ont survolé puis ont disparu derrière les montagnes, au nord, en direction des Vosges. Nous sommes tous fébriles et terrifiés, même si règne surtout dans notre groupe en habit d’été une ambiance de feu d’artifice. Un petit malin a mis en place un bon coup, il revend à prix d’or un vieux stock de lunettes de cinéma 3D périmées en promettant qu’elles offrent une protection optimale, ce qui fait que de nombreux badaux arborent un oeil rouge et un oeil bleu. Tous braquent leurs regards vers le même horizon.

Et c’est là, c’est maintenant, ça arrive pour de bon. D’abord le bruit, qui fait trembler le paysage. Puis le souffle qui nous ébranle et nous fait nous raccrocher les uns aux autres. Puis le champignon atomique qui se déploie au-dessus de la ligne de crête. Il est bleu. Quelques secondes passent, puis un deuxième fracas, un deuxième souffle et un deuxième champignon. Puis un troisième et un quatrième. Les quatre champignons s’élève à des hauteurs différentes dans le ciel. Je trouve le spectacle magnifique mais je n’ose pas le dire, j’ai peur d’être mal compris. À la place je dis « Maintenant nous sommes tous des fils de pute » et j’espère que quelqu’un saisira l’allusion.

Je me réveille. Je ne suis pas dans le Jura, je suis dans ma chambre, couvert de sueur. Je regarde l’heure. 3h21. Je me lève pour faire pipi. Je me recouche. Je finis par me rendormir. Très exceptionnellement, le rêve se poursuit comme s’il s’agissait de l’épisode suivant d’une même série.

Je me trouve dans le grand réfectoire de ce centre de vacances dans la vallée du Jura. J’assiste à une assemblée générale d’où doivent sortir les décisions pour l’organisation de la vie quotidienne au sein de notre communauté, pour l’heure coupée du monde. Nous établissons les listes de ce que nous n’avons plus le droit de manger. Tous les produits frais sont interdits, il nous reste les surgelés et les conserves, qui s’épuisent rapidement. Les personnes présentes se fâchent, se coupent la parole, en viennent presque aux mains.

Il faut que je retrouve ma fille. Je quitte le réfectoire et descends au sous-sol où, d’après ce que j’ai compris, elle règle les démarches administratives de son stage et donne des cours de soutien scolaire à de jeunes enfants. Je la trouve dans un bureau sans fenêtre où elle travaille la grammaire française avec un petit garçon très brun, yeux noirs, teint basané. Je lui explique qu’il va falloir être sérieux, ne pas manger n’importe quoi. Elle me répond un brin agacée qu’il y a des choses plus importantes et me désigne de l’œil le stylo du petit garçon.

Je me réveille. Cette fois le jour est levé. Ma fille est en train de préparer le petit déjeuner.

Ce rêve a été induit par l’actualité libanaise, par le 75e anniversaire des destructions atomiques d’Hiroshima (6 août) et Nagasaki (9 août, aujourd’hui même), mais surtout par la lecture du livre extrêmement bien documenté et par conséquent anxiogène La Bombe (Alcante/Bollée/Rodier, éd. Glénat, 2020).

Célébration du philtrum

21/07/2020 Aucun commentaire
Dante Gabriel Rossetti (English, 1828-1882)
Jane Morris, the blue silk dress
1868
Oil on canvas
110.5 x 90.2 cm
Londres, The Society of Antiquaries

Je lis un livre anglais sur mon second écrivain anglais préféré (le premier est Shakespeare car je suis très académique comme garçon), Alan Moore.
J’en suis à un témoignage du dessinateur Bryan Talbot. Je trébuche sur une phrase, je la relis trois fois mais un mot m’échappe :

[Alan] loved my suggestion of basing her [Talbot parle du personnage principal d’une bande dessinée qui finalement n’a jamais existé, Nightjar] on Jane Morris, the pre-raphaelite model and wife of William Morris. The straight nose, strong jaw, and pronounced philtrum. [She] went against the then contemporary received wisdom of never drawing philtrums on attractive female characters, as it made them look masculine. »

Philtrum ? Mais qu’appelez-vous au juste un philtrum ? Je crois comprendre que le mot désigne un détail anatomique, mystérieuse partie d’un visage qu’a priori les canons esthétiques interdisent ou du moins interdisaient de représenter chez un personnage féminin, mais qui était cependant bien visible chez Jane Morris, égérie des préraphaélites (cf. portrait ci-joint, que j’observe à la loupe), diable diable.
S’agirait-il d’un mot existant en anglais mais absent de la langue française ?

Vérification faite, le philtrum existe aussi en français, puisqu’il existe sur tous les visages. Il est cette petite gouttière, plus ou moins prononcée selon les individus, qui relie le nez à la lèvre supérieure et qui, pivot central, est le garant de la symétrie de tout faciès. Le philtrum est aussi visible que le nez au milieu de la figure et j’ignorais jusqu’à ce soir, parvenu minimum à la moitié, peut-être aux trois quarts de mon existence, qu’il s’appelât philtrum ! Je n’ai pas souvenir que le mot philtrum apparaisse dans L’empreinte de l’ange de Nancy Huston pourtant c’est bien de lui qu’il est question… Notons pour le plaisir que philtrum provient du grec φιλέω, par conséquent l’amour.

Il y a une douzaine d’année, alors que j’écrivais un abécédaire gentiment sensuel pour Marilyne Mangione, ABC Mademoiselle, ce recoin que j’aimais pourtant beaucoup n’avait pour moi pas de nom. J’imaginais peut-être que j’étais seul au monde à le contempler. Quand on est amoureux on croit toujours être le premier amoureux du monde. J’avais décidé de le caser à la lettre K, orpheline et exempte d’autres organes plus proéminents, de mon énumération du corps féminin :

« Mon Kiki que je Kiffe… Mon Koin préféré, dont j’ignore le nom, ma rigole en forme de Kayak… Kiss ! »

Je saurais aujourd’hui qu’il convient de le ranger à la lettre P. On n’a jamais fini d’apprendre, en ces domaines.