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Risquer d’être importun

26/07/2021 Aucun commentaire
L’édition de La Chute dans laquelle j’ai lu ce roman pour la première fois. J’ai perdu mon exemplaire depuis longtemps mais peu importe, j’aime toujours ce guéridon qui continue de tomber dans ma tête.

On retient d’Albert Camus L’Étranger et sa première phrase, Aujourd’hui maman est morte. C’est déjà bien. Pour ma part je lui préfèrerai toujours La Chute, et son incipit moins spectaculaire, moins facilement tragique, et autrement plus pernicieux : Puis-je, monsieur, vous proposer mes services, sans risquer d’être importun ?
Cette entrée en matière mondaine et quasiment obséquieuse, où chaque mot est pesé, est en réalité un extraordinaire rappel de la règle du jeu romanesque et de ses enjeux de pouvoir. Paraphrase : Ô lecteur, je te propose mes services, ce faisant je me positionne d’emblée en tant que ton humble serviteur afin de dissimuler qu’ici je suis tout-puissant, je parle et tu écoutes, j’écris et tu lis, si tu es ici avec moi sur cette première page tu sais pourquoi tu es venu, pas plus d’ambiguïté que sur le porche d’un bordel, on s’y met quand tu veux mon chou, je suis prêt à te raconter une histoire mais seulement si tu consens, si cela est ton bon plaisir, si tu n’oublies pas mon petit cadeau et surtout si tu en prends la responsabilité, mais alors ce sera à tes risques et périls, il n’est pas impossible que tu le regrettes et que tu me trouves importun – bah, peu importe, le cas échéant il te suffira de refermer le livre, de reprendre le cours de ta vie, ou éventuellement de choisir un roman plus facilement tragique, ce n’est pas difficile à trouver, un roman qui commencerait par exemple par Aujourd’hui maman est morte.

Reconnaissance de dette. J’ai lu La Chute voici 25 ou 30 ans et ce livre bref me fut une telle déflagration qu’on le retrouve en filigranes dans au moins deux de mes propres romans : la cruciale scène du pont est identifiable, quoique maquillée, renversée cul-par-dessus tête avec un point de vue inversé, dans mon TS ; surtout, le dispositif narratif de la Chute, monologue déguisé en dialogue par un jeu d’adresse au lecteur, est bel et bien repris, amplifié, poussé jusque dans ses retranchements et, si je peux me permettre, mis à jour, dans Ainsi parlait Nanabozo. Si l’on remonte le ruisseau en aval, Camus reconnait sans barguigner que lui-même s’est inspiré du théâtre. On trouve l’aveu p. 1927 du volume d’Essais de Camus en Pléiade :

J’ai utilisé une technique de théâtre (le monologue tragique et le dialogue implicite) pour décrire un comédien tragique.

Lorsque l’on m’interpelle, souvent pour me la reprocher, sur la narration très particulière d’Ainsi parlait Nanabozo, je m’abrite derrière La Chute, je clame que j’ai piqué le truc à Camus. Sauf que je n’avais pas encore vérifié, pas relu La Chute avant d’écrire mon livre… Voilà, je viens de le faire… Et je réalise que ma dette et mon mimétisme sont plus profonds que je ne le pensais, si jamais l’affaire s’ébruitait je pourrais à bon droit me voir accuser de plagiat. Même si son narrateur est infiniment plus cynique que le mien (finalement candide), les deux abusent de leur droit de parole en feignant d’entendre un interlocuteur, encourent le risque de se montrer horripilants, profitent de leur logorrhée pour cacher leur jeu, gagnent du temps avec leurs circonvolutions afin de révéler le plus tard possible leur faille, leurs regrets, leur honte, leur culpabilité ; en outre leurs deux patronymes sont des allusions aux paroles d’Évangile, et c’est bien la moindre des choses pour des personnages qui parlent dans un livre et prétendent être crus de leur lecteur : le narrateur de la Chute s’appelle Jean-Baptiste Clamence (allusion au Jean-Baptiste qui prêche dans le désert, vox clamens in deserto) ; celui de Nanabozo Thomas Dedyme.

L’extrait ci-dessous de la Chute, par exemple, pourrait fort bien apparaître dans Nanabozo, au prix d’une légère réécriture circonstanciée :

Je ne sais comment nommer le curieux sentiment qui me vient. Ne serait-ce pas la honte ? La honte, dites-moi, mon cher compatriote, ne brûle-t-elle pas un peu ? Oui ? Alors il s’agit peut-être d’elle, ou d’un de ces sentiments ridicules qui concernent l’honneur. Il me semble en tout cas que ce sentiment ne m’a plus quitté depuis cette aventure que j’ai trouvée au centre de ma mémoire et dont je ne peux différer plus longtemps le récit, malgré mes digressions et les efforts d’une invention à laquelle, le l’espère, vous rendez justice. Tiens, la pluie a cessé ! Ayez la bonté de me raccompagner chez moi. Je suis fatigué, étrangement, non d’avoir parlé, mais à la seule idée de ce qu’il faut encore dire.

Au passage, d’autres aspects formidables de la Chute rappellent ce que nous avons un peu tendance à oublier : Camus a de l’humour. Exemple ici, où il parle avec désinvolture de l’amour et en profite pour lancer une pique à Sartre et aux sartriens, ces flics de la pensée qui ne cessent de l’insulter depuis la parution de l’Homme révolté :

Puisque j’avais besoin d’aimer et d’être aimé, je crus être amoureux. Autrement dit, je fis la bête (…) Je me pris ainsi d’une fausse passion pour une charmante ahurie qui avait si bien lu la presse du coeur qu’elle parlait de l’amour avec la sûreté et la conviction d’un intellectuel annonçant la société sans classe. Cette conviction, vous ne l’ignorez pas, est entraînante.

Par Nanabozho le Grand Lapin (ainsi que Mahah le Putois)

19/06/2021 Aucun commentaire
« Oumpah-pah », Goscinny/Uderzo, 1961

19 juin : un mois tout rond que le Nanabozo est paru, un mois tout rond que je guette l’apparition d’un signe de vie en ligne, quelque note de lecture, critique professionnelle ou à peu près… Cette attente n’est pas vanité de ma part, juste la fébrilité de me confronter au crash test, la vérification que j’écris pour quelqu’un et non pour moi-même exclusivement ou pour le fond de mon tiroir… J’envoie… J’espère un accusé de réception… J’écris… J’attends le lecteur… Je sais bien qu’il s’agit de mon meilleur roman, et de loin, mais j’attends puérilement que des lecteurs me le confirment…
Eh bien voilà, c’est chose faite ! Une première lectrice a publié sa première critique sur le site Babelio. Hélas je ne sais qu’en faire.

Publiée sur le site Babelio :
LeKyld, 09 juin 2021
Il m’arrive rarement d’abandonner un livre. Je suis toujours embêtée parce que j’imagine tout le travail qu’il a demandé à son auteur et j’ai le sentiment de lui manquer un peu de respect. Surtout dans un cas comme celui-là, où c’est un livre offert (contre une critique certes).
Ainsi parlait Nanabozo est un roman qui m’a tout de suite attirée ; le résumé est plein de mystère. Malheureusement, ma curiosité ne fait pas le poids face aux blocages que j’ai rencontré avec ce livre.
La première chose, c’est la narration. L’histoire est racontée du point de vue d’un adolescent avec un langage qui lui est propre et qui, en ce qui me concerne, a tendance à casser mon rythme de lecture : les phrases à rallonge, le langage familier, la narration des évènements avec une chronologie complètement anarchique – ce sont des éléments qui me dérangent.
Ensuite, le narrateur à tendance à s’adresser directement au lecteur – c’est comme dans les films, lorsque le personnage casse le 4ème mur, j’ai juste envie de m’arracher les cheveux. Mais ici, c’est un parti pris puisque le narrateur est un adolescent interviewé. En tant que lecteur, on est en quelques sortes plongé dans la peau d’un journaliste. Et puis bon, je l’avoue quand même, étant donné la quatrième de couverture, j’aurais pu le deviner.
Du coup, je ne souhaite pas donner une note à ce roman pour plusieurs raisons :
Je ne note pas les livres que j’abandonne – je n’ai lu qu’un tiers du roman, ce serait ridicule d’induire en erreur de potentiels lecteurs sur la base d’un “avis” qui ne concerne même pas l’entièreté du récit ;
Je suis persuadée que les défauts que je trouve à ce roman le sont pour moi mais pas pour d’autres. La narration, le registre de langue, le narrateur qui interpèle le lecteur…
Donc si je peux conclure cette critique (l’imposture !), je ne recommande pas ce roman pour ceux qui, comme moi, sont dérangés par les détails que j’ai listé plus haut. Sinon, tentez et vous verrez bien ! »

Cette lectrice voit des choses que je n’ai pas mises dans mon livre (démolition du 4e mur ? lecteur « journaliste » ? narrateur « interviewé » ? mais où va-t-elle chercher tout ça ?) puis renonce, poliment et respectueusement. Bref, tout reste à faire. J’attends toujours que quelqu’un exprime en public qu’une rencontre a eu lieu, qu’un lecteur a lu ce que j’ai écrit, trouvé ce que j’ai planqué ou récolté ce que j’ai semé (dans ce roman, l’adresse au lecteur, inspirée de La Chute de Camus (je m’en explique ici, pour qui ça intéresse), loin de tout cynisme ou de coup de masse dans le 4e mur, est justement une quête de complicité, une façon de responsabiliser le lecteur qui reçoit la confidence qu’on lui fait – une demande d’engagement, qu’il est en position souveraine de refuser, dont acte). Je me raccroche à l’avertissement que m’a donné mon éditrice, « C’est un livre que tout le monde ne va pas aimer« , donc jusqu’à présent tout est normal, il faut attendre de trouver celui qui l’aimera, un mois n’est sans doute pas assez.

Une personne bien intentionnée m’a consolé en me signalant que le logo de Babelio évoquait davantage un étron que la tour de Babel, en pointant la pauvreté (assumée) de cette critique et en me rappelant que personne n’est obligé de donner son avis à tout bout de champ… J’ai alors gambergé sur ce à quoi nous sommes ou non obligés. Eh bien si, pourtant, cette lectrice est bel et bien obligée de donner son avis puisqu’elle reconnaît avoir reçu le livre gratuitement contre une critique (le dispositif s’appelle Masse critique, jeu de mot sur la critique émise par la masse). Depuis que la presse se pète la gueule, que journaux et kiosques meurent, et que simultanément montent en puissance les influenceurs de tous calibres sur internet, l’antique système des services de presse (un livre offert dans l’espoir d’une critique) a migré vers les sites de type Babelio. Cet itinéraire bis de la critique rejoint une tendance lourde de la sociabilité en ligne : nous nous connectons pour exprimer une opinion. Tant pis et tant mieux. Sans aucun doute tant pis pour moi qui, ceci est un aveu de faiblesse, me sens obligé de lire ces retours. Et, comble de masochisme, les commentaires en-dessous, qui vont tous dans le même sens (je me fais traiter de pensum et d’illisible).

Reste, heureusement pour moi, que la rencontre espérée a bien eu lieu quelques fois, en privé, hors ligne, grâce à des personnes qui pour le coup ne se sentaient pas obligées de le clamer sur les toits numériques. Bisous.

Nos lecteurs rectifient d’eux-mêmes

24/05/2021 un commentaire

Un monsieur m’aborde. Il souhaite me parler de l’un de mes livres. Je vous en prie, volontiers, je vous écoute. L’expérience est rare, la plupart du temps agréable, aujourd’hui carrément exceptionnelle puisque le livre dont ce monsieur souhaite m’entretenir est celui dont personne ne me parle jamais : Jean II le Bon, séquelle (Thierry-Magnier, 2010). Roman qui s’est soldé par un bide absolu, mon fiasco le plus retentissant (si l’on excepte naturellement ceux parus au Fond du Tiroir), disparu depuis longtemps, pilonné par l’éditeur, introuvable mais heureusement non cherché, cancellé y compris sur la page qui m’est consacrée chez Thierry-Magnier, oublié comme s’il n’avait jamais existé.

Cinq ans plus tôt, j’avais publié Jean Ier le Posthume, roman historique, de nos jours tout aussi épuisé que son frère mais qui en son temps avait rencontré un petit succès, à ma mesure. Des lecteurs venaient m’en parler, c’est pour dire. J’avais pensé : J’ai réussi mon coup, j’ai trouvé la bonne formule, le bon dosage entre le divertissement et la profondeur, la tradition et l’originalité. Tiens, et si j’écrivais la suite ? Je n’ai pas épuisé le sujet, j’ai envie de le mettre cul-par-dessus-tête pour voir ce qui se cache en-dessous. Puisque cinq ans ont passé, je vais prendre les personnages cinq ans plus tard, ils ne seront plus des enfants mais des ados, ils se poseront les mêmes questions fondamentales, sur eux, sur le monde qui les entoure, sur le geste de création, mais forcément les réponses seront différentes… Jean Ier était un livre sur l’enfance et la prédestination sociale, Jean II sera le contraire, un livre sur l’adolescence et le libre arbitre !

Mon idée géniale était complètement pourrie : j’avais oublié que la littérature jeunesse est segmentée, l’on écrit soit un livre pour enfants, soit un livre pour ados, mais un livre pour ados qui serait la suite d’un livre pour enfants, ça n’existe pas. La preuve. Peu après, une conversation avec une grande dame de la littérature jeunesse, à juste titre aimée de tous et de moi-même (promue entre temps chevalière de la Légion d’honneur) avait enfoncé le clou : mon livre ne serait pas lu parce qu’il était illisible. Je m’étais fait une raison, je m’efforcerais d’oublier Jean II le bon, séquelle, comme tout le monde.

Or aujourd’hui ce monsieur m’aborde et me déclare ce que personne ne m’a jamais déclaré : « J’ai lu votre diptyque, Jean Ier et Jean II. Je vous avoue que le premier m’a un peu laissé sur ma faim, un peu court et superficiel… Mais le second ! Bravo, formidable ! Cette fois tout y est ! »

Ah, bon ? Ben ça. Il en faut pour tous les goûts.

Il ouvre le livre sous mes yeux et ajoute : « Toutefois je me suis permis de corriger une petite erreur, voyez, j’ai ajouté ici une note au crayon… »

Page 198 :

ELSA – Décidément, les guerres ne sont pas seulement horribles, elles sont grotesques.
STAN (sentencieux) – « Honni soit qui mal y pense. »
ARTHUR – Pardon ?
STAN – « Honni soit qui mal y pense. » Notre ennemi juré, Édouard II, a fondé le plus prestigieux ordre de chevalerie, le seul en tout cas encore en activité au XXIe siècle. Et la devise de cet ordre, c’est : Honni soit qui mal y pense, c’est-à-dire tant pis pour celui, ou celle (lourd regard à Elsa), qui voit le mal partout.

Refermant le volume, ce lecteur pointu me précise en souriant, tout en élégance et magnanimité : « Il s’agit manifestement d’une coquille, puisque, comme vous le savez, le fondateur de l’Ordre de la Jarretière n’est pas Édouard II mais bien sûr Édouard III, en 1348, le jour de la Saint-George. »

Il en faut pour tous les goûts, y compris pour ceux des véritables amateurs de romans historiques, ceux qui en savent plus long que les auteurs sur les époques convoquées et vérifient qu’on ne profère pas d’âneries ! Merci infiniment pour votre lecture et votre opinion, cher monsieur !

Suite à cet échange, j’ai relu la page incriminée ainsi que d’autres extraits du roman perdu. Et j’ai aimé. Et j’ai été frappé par ce qui m’avait échappé jusqu’à présent.

Après le four de Jean II et l’arrêt de commercialisation de Jean Ier, j’étais persuadé que Magnier ne publierait plus jamais aucun de mes livres, que notre histoire en commun était achevée. Aussi, qu’il accepte l’an dernier, si longtemps après, mon Ainsi parlait Nanabozo m’avait été une sacrée surprise. Or plus je relis, plus je compare, plus la logique me semble évidente, Nanabozo avait sa place naturelle chez Magnier, comme les deux autres. Car il s’agit au fond d’une trilogie. Cette scène où une fille, plus intelligente que les garçons, fustige et moque l’un deux parce qu’il est fasciné par la guerre… Et celui-ci qui observe en silence les conversations des autres, et qui est peut-être bien le personnage principal… Les trois écoliers de Jean Ier, les trois collégiens de Jean II, sont devenus les onze lycéens de Nanabozo. Constante dans chacun des volumes, je les observe dans le stress de leur dernière année, juste avant le grand saut vers l’inconnu : ils sont en CM2 dans Jean Ier, en 3e dans Jean II, en terminale dans Nanabozo. Même pas déçu par mes propres répétition, je reconnais leurs caractères, qui se sont déployés, amplifiés, multipliés. J’ai juste changé les noms et je suis allé encore plus loin, quinze ans plus tard.

Maintenant que je l’ai saisi, l’aspect trilogie est tellement évident que divers signes me sautent aux yeux. La couverture du premier volume, Jean Ier le Posthume, ne mettait-elle pas en scène le personnage principal en train de jouer aux indiens, en tailleur devant son tipi ? Tout était déjà là !

Et je relève, page 93 de Jean II le Bon, séquelle, un dialogue qui, vu d’ici, m’apparaît bizarrement prophétique : oui, à l’évidence, écrire un troisième tome était impossible, sauf à changer de sujet… Sauf à aborder les papes…

ELSA (haussant les sourcils) – En tout cas, au moins une bonne nouvelle, une fois qu’on aura réglé le compte de ce « Jean »-ci le Second, on aura fait le tour de la question : il n’y a que deux « Jean » parmi les rois de France. On évite le risque de faire un jour un « Jean III le Quelque-chose », et tant mieux parce que les séquelles de séquelles, c’est pire que tout.
STAN – Des rois de France, peut-être, mais je te signale que si on regarde les papes, des « Jean » il en vient jusqu’au XXIII…
ELSA – Des papes ?! Pas question ! Les papes ce sont des vieux réacs anti-préservatifs, anti-avortements, et anti-homosexuels ! Tout ça pour nous inciter à faire des enfants, plein d’enfants, onze enfants, toujours plus d’enfants. Moi, je vous préviens, j’aurai jamais d’enfants.
STAN (fasciné) – Je vois pas du tout pourquoi tu nous préviens de ça …

Je me sens ce matin encouragé, optimiste, réconcilié, merci encore, monsieur. Quand bien même Nanabozo serait un bide sans appel (il s’avère que d’ores et déjà, quelques-uns de mes fidèles lecteurs, voire de mes amis, ont décroché, déçus, estimant ce livre pénible et illisible), peut-être qu’un de ces jours, une de ces années, un lecteur m’abordera et me dira en confidence : « Formidable ! Il en faut pour tous les goûts, même le mien. »

Jour J

19/05/2021 Aucun commentaire

Mesdames, messieurs,

J’ai le plaisir un peu fébrile de vous signaler qu’aujourd’hui, mercredi 19 mai, surgit en librairie mon nouveau livre, un roman intitulé Ainsi parlait Nanabozo. Ci-dessus le communiqué de presse conçu par l’éditeur, Thierry Magnier.

Je n’avais rien publié à compte d’éditeur depuis six ans. C’est bien long, six ans. Mais il faut se souvenir que les choses s’étaient déroulées de la façon suivante : un autre mercredi, le 7 janvier 2015 à l’aube, je me réveille d’excellente humeur, riant seul, confiant en l’avenir, candide. En sifflotant je rédige et envoie à tout mon carnet d’adresse, à vous aussi sans doute, un faire-part de naissance béat comme sont tous les faire-parts de naissance, « J’ai la joie etc., nouveau livre blablabla, Fatale Spirale, très beau, Sarbacane, illustrations Jean-Baptiste Bourgois, aujourd’hui en librairie… »

Mon euphorie a duré toute la matinée, avant d’être définitivement ratatinée aux environs de midi lorsque nous sont parvenus les premiers échos médiatiques de la tuerie de Charlie Hebdo, premier acte d’une année 2015 en plomb.

Six ans pour m’en remettre ? En quelque sorte.

Aussi, c’est très prudemment aujourd’hui qu’à votre attention je fanfaronne à mi-voix, une main ramassée autour de la bouche pour ne point trop ébruiter : « Hep ! Psssst ! Oui, vous, là. Youpi ! Nouveau livre blablabla ! Très beau Nanabozo etc. ! Roman qui parle peut-être d’attentat et de fanatisme religieux ! De plein d’autres choses aussi ! Et qui est très rigolo malgré tout ! »

Maintenant que la présente réclame vous est parvenue, attendons. Observons ensemble, si vous le voulez bien, ce qui se passe d’ici ce soir minuit. Soit un attentat ignoble ensanglante la France et ma psyché, et cette fois, promis juré, je retiendrai la leçon superstitieuse, je me garderai de ne plus jamais rien publier, ou du moins de le clamer sur les toits.
Soit tout se passe bien et le 19 mai 2021 ne sera rien d’autre dans notre mémoire collective que ce soulagement de retourner boire un verre en terrasse, par exemple pour fêter l’existence d’un livre à votre disposition dans toutes les bonnes librairies.

Mesdames, messieurs, je vous souhaite, le plus sincèrement du monde, une bonne journée.

Fabrice Vigne

Pour en savoir plus et faire le tour d’Ainsi parlait Nanabozo depuis votre canapé, lire ici.

52

17/04/2021 3 commentaires

Aujourd’hui j’ai 52 ans.

L’âge qu’avait Henri Calet à sa mort en 1956. Peau d’ours est le roman qu’Henri Calet a ruminé pendant les cinq dernières années de sa vie, et qui aurait dû s’ajouter à son cycle d’inspiration autobiographique (le mot autofiction n’existait pas). Le titre en est devenu tristement prophétique : la peau de l’ours était vendue avant d’être entièrement écrite. En subsiste un livre posthume qui n’est pas un roman, seulement une liasse de brouillons, de notes personnelles au quotidien (le mot blog n’existait pas non plus), de correspondances et de fulgurances, qui laisse rêver au plus beau roman qui se puisse être : celui qu’on rêve et qu’on ne finit pas. La mort a bon dos.

J’ai la joie d’annoncer que par fortune je ne suis pas mort et que le roman que, pour ma part, je rumine depuis cinq ans, qui s’intitulerait Peau de lapin plutôt que Peau d’ours, est correctement parvenu à son terme. Il sort en librairie dans un mois.

Autres morts à 52 ans que je viens de coiffer au poteau et qui méritent ici au minimum un petit hommage : Frank Zappa, François Truffaut, Chaval, William Shakespeare, Jean-Patrick Manchette, Jules Vallès, Joe Brainard (qui a inventé I remember avant que Perec n’écrive Je me souviens), Christopher Reeve, Henri-Désiré Landru, Erwin « Renard du désert » Rommel, Pierre Drieu la Rochelle, Mort Shuman, Grace Kelly, Jacno (le chanteur, pas le graphiste), Johann Pachelbel, Gérard Grisey, François Ier, Frank Rosolino, Jean Pain, Henry Houdini, Marcus Garvey, Philippe Escafre dit Coyote, Francis Blanche, Paul Desmond, Patrick Edlinger, Valérie Benguigui, Christian Dior, Helen McCrory.

Désolé, les gars, I Will survive.

Le lapin sort du bois

19/03/2021 Aucun commentaire
Bien sûr : Winsor McCay, Little Nemo, mars 1910

1 – Joie !

Dans deux mois tout ronds, le 19 mai, surgira du bois Ainsi parlait Nanabozo, roman, mon opus 18, dix-huit ans après mon opus 1 (TS, 2003). La coïncidence des nombres pourrait faire accroire que je suis régulier comme une horloge ou un cerisier, voire comme une horloge en cerisier : un livre par an.
Nenni !
Je n’ai rien publié depuis cinq ans, mesdames et messieurs. Et pour cause, celui-ci m’aura occupé près de cinq ans. C’est un très gros lapin. Un énorme. Voyez, c’est la première fois de toute ma biblio que je signe un livre suffisamment épais pour que sur son dos son titre s’étale en DEUX LIGNES. Je présente ci-après sa couverture, ainsi que celles auxquelles vous avez échappé, et quelques autres signaux. Mais d’ores et déjà, hommage soit rendu et gratitude à mon éditrice, Charline Vanderpoorte, de chez Thierry-Magnier, très enthousiaste, et l’enthousiasme sauve. Je suis content de l’avoir trouvée ; réciproquement. La première fois que je l’ai eue au téléphone, elle m’a déclaré : « C’est un livre que tout le monde n’aimera pas. Raison de plus pour le défendre. » Une telle assertion fait tout l’honneur de sa corporation.

2 – le titre

J’ai fait le test autour de moi. Le nom Nanabozo, bien avant d’évoquer la spiritualité amérindienne, remet en mémoire une bande dessinée pour enfants. Ce filigrane ne me gêne pas, au contraire. Je profite de l’ancrage dans un inconscient innocent et émerveillé. Yakari, créé comme moi en 1969, écrit par Job et illustré par Derib est une série des plus estimables, enfantine mais pas infantile, tendre, écolo, riche d’enseignements culturels à la fois factuels et imaginaires. Derib est également l’auteur de séries plus adultes mettant en scène des Amérindiens, tout aussi recommandables : Celui qui est né deux fois, Red Road, ainsi que la saga Buddy Longway où les Sioux jouent un rôle majeur. Si jamais quelqu’un dans la salle connait ses coordonnées, qu’il me les transmette, je me ferai un plaisir de lui offrir un exemplaire de mon roman.
Et puis bien sûr l’autre moitié du titre Ainsi parlait Nanabozo, la moitié tragique, c’est Nietzsche. Mix papoose/surhomme.

3 – la couve

Je ne sais même pas si j’ai le droit de vous la montrer ou si c’est encore top secret, on s’en fout, je trépigne, la voici tout de go. Version bonnet à oreilles sur fond d’attrapeur de rêves. Réalisée par Nicolas Galkowski, qui a bien du talent. Si vous ne me croyez pas allez admirer son travail ici.

4 – la quat’ de couve

Texte conçu comme un « chapitre zéro ». On peut lire la quat’ de couve et enchaîner direct sur la première phrase du roman, ça colle.

5 – On ne se baigne jamais deux fois dans le même livre

Quatre à cinq ans de besogne pour venir à bout d’un livre… C’est beaucoup trop… La longue durée a certes des avantages : les bilans d’étape. Les allers-retours entre chaque perle et le fil. Les amples ravalements de façade aussi bien que les retouches infimes des ornements sur une discrète corniche invisible à l’œil nu. Les révisions incessantes qu’il faut cesser un jour. Les recours aux lecteurs-cobayes, chers amis, ni plus ni moins compagnons de route, à qui l’on confie un état du texte à un moment donné durant les cinq ans, si bien qu’aucun d’eux n’aura lu le même livre mais tous l’auront poussé un peu plus loin par leur lecture. Mes gratitudes renouvelées à Laurence M., Fred P., Yasmina A., Éric M., Claude F…
Mais la longue durée a aussi d’imprévisibles inconvénients. Le cours du monde, qui se fout bien de mes griffonnages, est susceptible de changer le cours du livre, sans ménagement rendre tel pan ou telle digression obsolète, littéralement dépassé par les événements. Un exemple pour l’anecdote : un chapitre écrit il y a trois ans comprenait un long développement sur l’observation attentive et parallèle des yeux et des sourires (car mon narrateur est un regardeur obsessionnel) et sur les rapports mécaniques entre les deux, l’effet sur les coins des yeux induit par un sourire. Les conclusions que mon protagoniste en tirait à l’époque me semblaient amusantes, bien troussées, vaguement originales… Mais depuis un an elles ont sombré dans la banalité absolue puisque nous faisons TOUS et chaque jour cette expérience sociale qui consiste à décrypter un sourire en fixant seulement les yeux d’un visage masqué. Au temps pour moi : j’ai supprimé un paragraphe.
Pire : l’une des toutes premières pages du roman, écrite durant l’hiver 2016/2017, montrait l’un des personnages principaux se rendre coupable d’un canular, ou du moins d’une bizarrerie, en se promenant sans explication le visage couvert d’un masque chirurgical, « le carré bleuté qu’on s’accroche aux oreilles, prophylactique en papier, hygiaphone portatif récupéré d’un fond de pharmacie et d’une épidémie oubliée » . Les réactions, amusées, paniquées ou compatissantes de ses amis s’étalaient sur la page suivante. Incompréhensibles en 2021 ! Désormais c’est l’absence de masque qui serait commentée et ressentie comme une excentricité publique. J’ai tripoté le texte et, moins mauvaise solution, j’ai ajouté une phrase de contexte : « Je te précise, ça se passait bien avant la grande pandémie on n’avait pas l’habitude. Essaye de te rappeler la première fois que tu as vu un de ces masques ? Ben c’était comme nous ce jour-là, en débarquant masqué il était pionnier à sa façon.« 
Vous voyez un peu le boulot ? Quatre à cinq ans… C’est beaucoup trop long…

6 – les épigraphes

Nino
Vincent
Gaston

J’aime les épigraphes.
J’aime dans un livre la page des épigraphes, sas de décompression. « Vous qui entrez ici » enfouissez-vous ces quelques mots dans un coin de la tête, peut-être qu’ils vous serviront le moment venu. J’aime en lire donc j’aime en écrire.
Mais orner ou parachever un livre d’une épigraphe bien sentie et fulgurante n’est pas sans risque. Le lecteur conserve le droit souverain de juger les phrases convoquées plus intéressantes que le texte qui s’apprête à les suivre et se hausse désespérément du col pour être à la hauteur. Tant pis, j’aime les épigraphes donc j’aime ce risque. Mon livre s’ouvre, non pas par une, mais par deux épigraphes, une longue et une courte.

« La danse de la pluie c’est sans espoir
mais on danse quand même le soir au fond des bois
La danse de la pluie, surtout le soir
par lune bien pleine de corps et d’esprit
La meilleure méthode est celle d’un sachem
qui vit entre Jackson et Abilene
il utilise une poignée de poudre d’ortie
et des crottes de chauves-souris
Ça marche surtout pendant la saison
où il va bientôt pleuvoir de toute façon
mais il arrive parfois que ça marche vraiment
et c’est inexplicablement »
Nino Ferrer

« La vie est probablement ronde. »
Gaston Bachelard

Voici leurs sources :

– La chanson de Nino Ferrer est La danse de la pluie, titre de son dernier album studio (ou avant-dernier, suivant la façon dont on compte) La désabusion (1993), que j’adore, qui alterne sommets d’absurdité et sommets de mélancolie.

– La phrase de Bachelard est cueillie dans Poétique de l’espace (1957)… sauf qu’elle est en réalité de seconde main, Bachelard l’attribuant à Vincent Van Gogh. Le 10e chapitre de ce livre s’intitule « La phénoménologie du rond » (titre hyperclasse) que Bachelard entame en confrontant et discutant quatre citations, parmi lesquelles celle de Van Gogh. En revanche, j’ignorais en premier lieu dans quel contexte Van Gogh avait pu écrire cette phrase, puisque Bachelard lui-même ne cite pas ses sources… Je viens donc de poser la question à Google qui m’a obligeamment répondu qu’il s’agissait d‘une lettre de Van Gogh à Emile Bernard « vers le 26 juin 1888 » :

« La science – le raisonnement scientifique – me parait être un instrument qui ira bien loin dans la suite. Car voici : On a supposé la terre plate. C’était vrai ; elle l’est encore aujourd’hui, de Paris à Asnières, par exemple. Seulement n’empêche que la science prouve que la terre est surtout ronde. Ce qu’actuellement personne ne conteste. Or, actuellement, on en est encore, malgré ça, à croire que la vie est plate et va de la naissance à la mort. Seulement, elle aussi, la vie, est probablement ronde, et très supérieure en étendue et capacité à l’hémisphère unique qui nous est à présent connu. Des générations futures, il est probable, nous éclairciront à ce sujet si intéressant ; et alors la Science elle-même pourrait – ne lui déplaise – arriver à des conclusions plus ou moins parallèles aux dictions du christ relatives à l’autre moitié de l’existence. »

Ce paragraphe de Van Gogh est pour moi une découverte formidable, un cadeau ! Je suis refait, ravi de ce que l’idée énoncée par Vincent (la confrontation de la science et de la religion en tant que « deux moitiés de l’existence » ) recoupe ce qui se déroule dans mon Nanabozo.
Je suis tenté de corriger in extremis mon épigraphe sur les épreuves, et d’attribuer la phrase à son auteur originel… Sauf qu’au fond j’aime Bachelard plus que Van Gogh et que c’est bien à la science farfelue et poétique du premier que j’avais envie de rendre hommage…

7 – les couvertures auxquelles vous avez échappé

Deux pistes de travail abandonnées pour la couverture, reproduites ici avec l’aimable autorisation de l’artiste, Nicolas Galkowski. Elles avaient chacune leur charme et leur intérêt.
Celle avec le bonnet (inspiré de la photo de profil Facebook de quelqu’un) et les volutes était mystérieuse, peut-être un poil trop.
Ma préférence allait à celle avec le personnage de dos sur fond de chaos en tourbillon, elle me faisait penser à l’affiche de Nocturama de Bertrand Bonello et cette référence subliminale me comblait. Tant pis, la couve définitive est très bien aussi.

8 – autre chose

Un phénomène bien connu fait que lorsqu’on est soi-même empli d’un livre en cours, tout ce qui rentre fait ventre : ce qu’on peut lire ou voir ou faire en dehors nous semble encore parler du livre.
Tiens, par exemple. Revue de presse au trésor. Je lis aujourd’hui sur lemonde.fr une formidable interview de la formidable « rabbine » Delphine Horvilleur. J’en sors requinqué au possible, décrassé. Truisme : confier les clefs des vieilles religions patriarcales aux femmes est un bon moyen de se protéger contre l’imbécilité obscurantiste et dogmatique… Vivent les papesses, les imames, les grandes mufties ! (c’est cependant sans garantie, foin de féminisme intégriste, songeons à Christine Boutin.) Parmi les passages que je relève, celui-ci, sur les liens entre le métier de chef religieux et celui de conteur, idée qui me va droitaucoeur puisque ces liens sont à l’œuvre dans mon roman sous presse, et je me trouve dans un tel état d’esprit que je me grise de l’illusion que Delphine (vous permettez que je vous appelle Delphine ? Je vous en prie, appelez-moi Fabrice) prononce ces phrases à mon attention :

Vous dites qu’« être rabbin, c’est raconter des histoires », être « conteur ». Ce type de définition ne risque-t-il pas de décrédibiliser la fonction ?
« Je comprends très bien que certains attendent de la religion et de ses « leaders » un discours de vérité exclusive. Cependant, à mes yeux, ce n’est pas du tout conforme à ce qu’un rabbin devrait être. Le métier qui se rapproche le plus du mien, c’est effectivement celui de conteur. Cette formulation est tout sauf une profanation de la fonction. C’est même le contraire : une tentative d’élever ce rôle à la hauteur de celui qui raconte des récits.
On a longtemps pensé que le propre de l’homme était le langage, le rire ou les rites funéraires, or il n’en est rien. Au bout du compte, il me semble que le propre de l’homme est sa capacité de raconter des histoires et se raconter des histoires. Si certains tournent cela en ridicule, je pense à l’inverse que la force des humains tient à cette capacité à construire des mondes, et à avoir une action politique dans le monde en partageant des récits qui leur permettent d’agir ensemble.
Si nos traditions religieuses, chacune par le biais de ses propres narratifs, se révèlent porteuses d’histoires de vie, elles peuvent apporter quelque chose de l’ordre d’une bénédiction pour nos sociétés. Quand elles se font porteuses de récits de mort – comme elles l’ont souvent fait dans l’histoire, et particulièrement ces dernières années –, alors elles sont une malédiction. Car les assassins du Bataclan se racontaient eux aussi des histoires qui, de leur point de vue, étaient sacrées. De ce travail de conteur, on peut faire le meilleur comme le pire.
A ce titre, les histoires constituent une arme de destruction ou de construction massive dans le monde. Mais quand la mort surgit, la puissance de ces récits est décuplée. Face à la dévastation, soit vous la laissez s’emparer de vous, soit vous agissez avec vos mots pour la contrer. »

Quelle intelligence ET quelle spiritualité ! Il y a aussi ce passage lumineux sur la laïcité. Delphine Horvilleur réagit au fait d’avoir un jour été qualifiée de « rabbin laïc » :

« En entendant la sœur d’Elsa [Cayat] me présenter comme un « rabbin laïc », j’ai tout d’abord sursauté. Qu’entendait-elle par là ? Mais très vite, rien n’a sonné plus juste dans ma vie que ce « baptême » de « rabbin laïc » qu’elle m’offrait. Dans ce moment très particulier où tant de gens voulaient mettre notre nation endeuillée en posture d’affrontement – répartir le monde entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas, ceux qui chérissent la laïcité et ceux qui n’en veulent plus –, je sentais dans ce cimetière qu’on ne pouvait laisser la nation en lambeaux et qu’on pouvait ensemble recoudre. Rapiécer n’est pas si difficile, mais cela implique de pouvoir entendre le langage de l’autre.
Quand la sœur d’Elsa emploie ces termes antinomiques, je vois très vite ce qu’elle veut dire, et que c’est ce que j’aspire à faire moi aussi : montrer pourquoi la laïcité me permet d’être la rabbine que je veux être, pourquoi la laïcité est la bénédiction qui me permet d’exercer ma fonction d’accompagnante dans un langage très particulier qui est celui du judaïsme, mais qui est là pour raconter quelque chose d’universel. La laïcité est pour moi un cadre qui ne sature pas, qui promet que l’espace autour de nous restera non saturé des convictions ou des certitudes des uns et des autres. Parce que c’est un cadre plus grand que ce que je crois, la laïcité est une forme de transcendance, une promesse d’infini. »

Un dernier extrait, brillant, sur l’identité :

« Parce que l’identité juive échappe à toute définition, elle échappe aussi à toute finition, c’est toujours un mouvement. D’ailleurs le mot « hébreu », dans cette langue, signifie « en passant », et le verbe « être » ne connaît aucune conjugaison au présent : on peut avoir été, devenir, mais on ne peut pas dire « je suis ». Il n’y a pas d’identité au présent fixée une fois pour toutes.
L’identité mère du judaïsme est donc une identité de passage, qui refuse l’immobilité, d’où la haine qu’il peut susciter – surgissant dans des temps d’obsession identitaire, le discours antisémite ne supporte pas l’identité mouvante que le juif incarne très bien. Ma non-sérénité de juive ou de rabbine est donc, pour moi, une fidélité à la tradition. J’appartiens à une religion où il a souvent été question de trahir la tradition au nom de la tradition. Dès lors, est-on fidèle à la tradition quand on cesse de l’interroger ? »

9 et fin – Also sprach Winnie

Merci de votre attention et basta l’avant-première. On a fait le tour du propriétaire comme si l’objet n’était pas à ce jour purement virtuel, vue de l’esprit et disque dur. Restent deux mois de frein à ronger avant qu’il ne s’épanouisse au printemps et exhale une bonne odeur d’encre et de papier. Je retourne transpirer sur les épreuves.
Pour patienter : Ainsi parlait Winnie l’ourson de Thiéfaine, c’est bien aussi.

Le chant de la forêt

28/01/2021 Aucun commentaire

À ma gauche : un film magnifique et bouleversant, subtil et onirique. Le Chant de la forêt, co-réalisé par le Portugais João Salaviza et la Brésilienne Renée Nader Messora, a décroché le prix spécial du jury dans la sélection Un Certain Regard, lors d’un lointain jadis (2018) où le festival de Cannes avait lieu. Il s’inscrit dans la mouvance cinématographique inventée par Jean Rouch de l’ethnofiction, sur la frontière entre fiction et documentaire ethnographique, où des autochtones jouent leurs propres rôles au sein d’une histoire écrite, ou du moins rejouée, en respectant l’imaginaire d’un peuple, sa poésie propre et son devenir.

Le personnage principal, Ihjâc, 15 ans et déjà père de famille, est membre de la tribu indienne des Krahôs, vivant dans leur réserve du Cerrado, au nord du Brésil. Une nuit, Ihjâc rêve de son père mort, qui lui parle à travers une cascade, dans la forêt, et réclame de lui des funérailles dignes de ce nom afin de gagner le village des morts (le très beau titre original du film était Les morts et les autres). Tel Jonas, mon prophète biblique préféré, Ihjâc tout à la fois entend et refuse d’entendre les voix, l’appel surnaturel, la vocation : son totem, le perroquet, le tourmente car il doit devenir chamane mais n’en a pas envie. Il n’idéalise pas le monde de ses ancêtres en voie de disparition, et, malade, fuit la forêt pour aller se confronter à la ville, aux Blancs, à l’État brésilien, à la langue portugaise, à la modernité, avant de choisir son destin.

À ma droite, et même à mon extrême droite : Jair Bolsonaro, président du Brésil, chef d’état le plus dangereux du monde depuis l’éviction démocratique de Donald Trump. Cet atroce quasi-fasciste est nuisible pour tout un chacun mais spécialement pour les tribus indiennes de son pays qu’il déteste, qu’il qualifie d’hommes préhistoriques et qu’il ambitionne explicitement d’éradiquer. Florilège :

« Quel dommage que la cavalerie brésilienne ne se soit pas montrée aussi efficace que les Américains. Eux, ils ont exterminé leurs Indiens. » Correio Braziliense, 12 avril 1998. « Les Indiens ne parlent pas notre langue, ils n’ont pas d’argent, ils n’ont pas de culture. Ce sont des peuples autochtones. Comment ont-ils réussi à obtenir 13% du territoire national ? » Campo Grande News, 22 avril 2015. « Soyez certains qui si j’y arrive [à la Présidence de la République] il n’y aura pas de sous pour les ONG. Si cela dépend de moi, chaque citoyen aura une arme à feu chez soi. Pas un centimètre ne sera démarqué en tant que réserve autochtone ou quilombola [territoire destiné aux descendants des communautés d’esclaves africains]. » Estadão, 3 avril 2017. « En 2019, nous allons mettre en pièces la réserve autochtone de Raposa Serra do Sol [territoire autochtone à Roraima, nord du Brésil]. Nous allons donner des armes à tous les éleveurs de bétail. » Au Congrès, publié en ligne le 21 janvier 2016. « Cette politique unilatérale de démarcation des terres autochtones par le pouvoir exécutif cessera d’exister. Sur toute réserve que je peux réduire, je le ferai. C’est une grosse bataille que nous allons mener contre l’ONU. » Vidéo de Correio do Estado, 10 juin 2016. « Je porterai un coup à la FUNAI [département des affaires autochtones du Brésil] – un coup à la nuque. Il n’y a pas d’alternative. Elle est devenue inutile. » Espírito Santo, 1er août 2018.

Ainsi de suite. Bolsonaro élu en octobre 2018 soit quelques mois après la récompense audit Festival de Cannes, a tenu parole, n’a eu de cesse de réduire l’espace vital des Indiens, de les asphyxier économiquement et culturellement, de livrer leurs réserves aux lobbies miniers, agroalimentaires et autoroutiers, de couvrir les assassinats des opposants, et de vider de sa substance la FUNAI, agence indienne devenue arme anti-indienne.

À ma droite, à ma gauche… Et nous autres au milieu, que les circonstances forcent à réfléchir si l’art est bien utile ou essentiel ou politique ou ceci-cela comme si nous soulevions la culotte des anges afin de vérifier leur sexe. Comment ne pas admettre que l’art est politique dès qu’il existe justement parce qu’il existe ? Un film comme Le chant de la forêt n’est absolument pas militant, il ne revendique rien, mais il existe, et il montre que des gens existent, que les Krahôs existent, ils sont là. Cette affirmation très élémentaire devient de l’autodéfense quand un chef d’état affirme le projet de la non-existence d’un peuple.

J’attends la sortie prochaine de mon « roman indien » dont le narrateur est lui aussi partagé entre la sagesse ancestrale et la modernité et qui, lui aussi, sent bien que son totem pourrait être le perroquet.


Post-scriptum n’ayant pratiquement rien à voir.

J’ai perdu l’excuse de la fièvre mais mon cerveau continue de turbiner comme devant, comme avant pendant ou après, en associant sans filtre les idées de fort curieuse façon, comme si je dormais à moitié, quitte à trouver ces idées saugrenues quelques instants plus tard.
Là par exemple, sans me vanter je viens de comprendre pourquoi le racisme, à tout le moins la notion de race, est si naturelle, si explicite aux USA alors qu’en France, pays où les « statistiques raciales » ou bien la mention de la « race » sur les papiers d’identité sont interdits, elle coince, elle heurte, elle est plus difficile à assumer ou à avouer.
C’est à cause d’un jeu de mots.
La « race » est tout simplement l’essence même de la culture américaine, de l’American Way of Life. Je veux dire, la course. La compétition. La concurrence dite libre. La lutte de chacun contre tous instituée en norme. La guerre en treillis ou en col blanc. La « rat race« , l’absurde et frénétique course de rats, la course à l’échalote. Quoi de plus normal, « the race » étant constitutif de la vie et de la pensée américaine, que le racism y soit monnaie courante, admis et rationalisé.
Autre hypothèse : je suis délirant y compris quand je n’ai pas la fièvre.

Quand j’étais indien

17/12/2020 Aucun commentaire
Photo prise dans un canyon du Colorado (provençal)

Rituel païen propitiatoire que j’exécute à l’approche de la sortie de chacun de mes livres et auquel je n’avais, par conséquent, pas sacrifié depuis des lustres (oh combien il m’avait manqué) : je danse tout nu chez moi en scandant J’ai, un, numéro d’ihèssebéhènheux, J’ai, un, numéro d’ihèssebéhènheux, etc. (Bien appuyer sur le heu final sur lequel les épaules ainsi qu’un pied se soulèveront, les deux poings se serreront, et le reste du corps donnera une petite convulsion vers le haut.)

Ce rituel paraîtra étrange aux profanes, peu familiers de la tribu de Ceux-qui-publient-des-livres, qui risquent de n’y voir que du feu et des peaux-rouges criards les ayant pris pour cible (et les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs). À leur attention, quelques éclaircissements anthropologiques et interprétations des signes s’imposent. En effet, le numéro d’ISBN (International Standard Book Number) est un emblème unique concrétisant le parachèvement de l’aventure individuelle, parfois tortueuse, de chaque livre. Si l’ISBN existe, le livre existe. Jusque là je doutais encore un peu (grand merci à Charline Vanderpoorte qui, elle, n’a eu aucun doute), mais je viens de recevoir mon numéro d’ISBN.

Comme à chaque fois, mon numéro d’ISBN est le plus beau numéro d’ISBN du monde. Je n’hésite pas à vous le montrer, attendez, j’ai sa photo dans mon portefeuille, si, si, voyez donc : 979-10-352-0434-1. Pas mal, non ? Franchement ? Regardez-le encore, ça me fait plaisir. Vous ne trouvez pas qu’il a le nez de sa maman et les oreilles de lapin de son papa ?

Sauf fin du monde ou autre contretemps pareillement pénible, Ainsi parlait Nanabozo (roman indien), paraîtra chez Thierry-Magnier le 19 mai 2021, prix de vente conseillé 15,80 euros. Dans la foulée aura lieu une séance de dédicace inaugurale dans l’excellente librairie Les Modernes, Grenoble.

Le coup du lapin

23/11/2020 Aucun commentaire

Comme il est fier de sa carotte le petit lapin !
Dessin : Capucine Mazille, qui m’a autorisé gracieusement à l’utiliser.

Que Nanabozo la protège !
Hep, vous, là ! Visitez le site de Capucine, il est beau !

Enfin, je peux en parler. Sans scrupules ni superstition ! J’ai le droit de cracher le morceau, je viens, aujourd’hui même, de signer le contrat d’édition de mon prochain livre. Il s’appelle Ainsi parlait Nanabozo et c’est une histoire de lapin. Bon, ce n’est pas un résumé tout à fait exact. En fait c’est une histoire assez compliquée, mais avec du lapin dedans.

Chronologie : mon précédent livre à compte d’éditeur a paru le 7 janvier 2015, vous savez, ce jour où la France a changé d’époque, et moi avec. Six ans plus tard, comment allons-nous, la France et moi ? Je vais un peu mieux qu’elle mais ce n’est pas difficile. Et j’aurai passé six ans sans publier de livre (hormis une somme autobiographique au Fond du tiroir).

Qu’ai-je donc fait entre temps puisque je n’ai pas fait de livres ? M’en parlez pas, j’ai été dé, bor, dé. J’ai fait : de la musique ; des chansons ; des spectacles ; des ateliers participatifs ; des conneries ; des confitures ; des randonnées ; un examen de conscience ; un burnoute ; une bonne dépression ; un eczéma ; des AG d’associations ; un déménagement ; deux ou trois changements de boulot et quelques pointages à Pôle Emploi ; la liquidation de la maison d’édition « Le Fond du tiroir » qui ne publiera plus jamais (sauf si… attendez… ah, non, ça, non, je ne peux pas en parler, ce n’est pas signé…) mais demeurera un blog où je continuerai de déverser mes plaisanteries et mes contributions à une réinvention de la laïcité ; enfin j’ai écrit un roman.

Ce roman a été conçu durant l’hiver 2015-2016, celui qui a été si froid que je ne me suis jamais déplacé sans mon bonnet, achevé durant l’hiver 2019-2020, celui qui a été plus doux et heureusement parce que j’avais perdu mon bonnet, recommencé quelquefois entre temps, proposé depuis à des dizaines d’éditeurs pour finalement se voir accepté (avec enthousiasme, merci) par le tout premier à qui je l’avais envoyé neuf mois plus tôt, ah ben c’était bien la peine de faire autant de frais en timbres poste pour les autres. On se connaît un peu l’éditeur en question et moi. J’ai publié trois livres chez lui par le passé.

Jamais un roman ne m’aura demandé un pareil laps (sauf ceux qui ne sont pas parus, bien fait pour eux). Enfin, au bout de quatre ans il est présentable et vous m’en voyez ravi comme le lapin, mon totem (quoique mon totem soit également la tortue, si je me souviens bien). Ce qui m’a permis de tenir bon durant tant d’hivers, sculptant avec obstination le même bloc sans jamais perdre de vue de l’esprit le lapin qui se trouvait à l’intérieur, ce sont les retours de quelques lecteurs cobayes (mille gratitudes à vous, Laurence, Fred, Yasmina, Claude, Vincent) et, à un peu plus de mi-chemin, une bourse de création accordée par le CNL. En plus de l’argent consenti, sur lequel je ne crache pas car j’ai des principes, cette bourse m’a procuré un soutien symbolique, un vote de confiance salutaire : quelqu’un, au CNL, croyait en ce projet et l’attendait. Oh, merci.

*** SPOÏLEUR ALERT !!! SPOÏLEUR ALERT !!! ***

Et maintenant, pour ceux qui ne peuvent pas s’empêcher de se spoïler, vous pouvez sans attendre la parution du bouquin l’an prochain prendre connaissance du synopsis dans le dossier de présentation adressé au CNL et qui m’a valu la bourse. Sinon, pour les autres, pour les patients et les amateurs de suspense : en gros, c’est une histoire de lapin. Vous verrez bien.

Comme un indien

17/12/2019 3 commentaires
Le Lièvre d’Albrecht Dürer, musée Albertina, Vienne

« Mon sang de peau rouge (vous savez que je descends d’un Natchez ou d’un Iroquois) se met à bouillonner dès que je me trouve au grand air, dans un pays inconnu.« 

Gustave Flaubert, lettre à Madame Jules Bandeau, 28 novembre 1861

Fini, ouais. J’ai enfin achevé le roman que je mâchonne depuis quatre années, roman pseudo-indien intitulé Ainsi parlait Nanabozo. Ce qui signifie bien sûr que je n’ai plus qu’à le recommencer du début pour vérifier qu’il tient la route.

Pour l’heure je suis sûr qu’il tient fermement la route. Je suis convaincu que c’est le meilleur roman que j’ai jamais écrit, et même si je ne suis pas dupe de l’illusion d’optique, le manque de recul entraînant une variante du proverbe bien connu C’est le dernier qui a parlé qui a raison (en le relisant la semaine prochaine il est tout-à-fait possible que je m’aperçoive que ce roman c’est de la merde), en attendant la redescente je me permets de jouir quelques minutes de l’ivresse du travail accompli et de la certitude que j’ai fait tout ce que je pouvais. C’est mon roman le plus ambitieux, le plus touffu, le plus ramifié, le plus pertinent, le plus dispersé et pourtant le plus tenu, et en tout état de cause le plus long, de très loin. 650 000 signes, soit le double de mon standard habituel. (Juste pour que j’évite de trop la ramener, Guerre et paix c’est trois millions et demi de signes, OK ?)

Durant quatre années discontinues, j’ai sculpté le même bloc, persuadé qu’il y avait quelque chose dedans. J’ai beaucoup turbiné, beaucoup ri, et beaucoup pleuré sur mes personnages. Et les larmes versées en fin de parcours en 2019 avaient le même goût, je l’ai immédiatement reconnu, que celles de la funeste année 2015.

Reste à convaincre un éditeur. Puisque le Fond du tiroir n’en est plus un, mais seulement un espace de parole en ligne où j’abreuve de mes bavardages quelques amis complaisants, il me faut recommencer à prospecter, et négocier. Un éditeur me répondra peut-être : « 650 000 signes ? Mais c’est deux fois trop long ! » Que ferai-je alors ?

Bref le processus est loin d’être terminé. Mais comme j’ai très envie de partager le machin sans attendre un an de plus et de recueillir des avis, je fais ici une proposition aux clairsemés et clairvoyants lecteurs de ce blog. Sous le sceau de la plus extrême confidentialité, je peux donner à lire ce manuscrit à deux ou trois cobayes, à charge pour eux de m’en faire un compte-rendu critique. Écrivez-moi. Je suis sûr que si vous êtes arrivé jusque là, vous avez déjà mon adresse.