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« René Vautier », fière enseigne

07/10/2026 Aucun commentaire

Alors que l’on découvre, stupéfait, que le jeune président d’un parti fondé par des antisémites ait pu être l’auteur d’écrits antisémites, une autre affaire se joue, bien plus discrète, à la devanture d’un cinéma, offrant le même spectacle, le retour du même-pas-refoulé.

Steve Fortel, maire RN (oui, c’est bien de ce parti que nous parlons, cofondé par le Waffen SS Pierre Bousquet) de la ville d’Erle (Pyrénées Orientales) n’a rien trouvé de plus urgent à faire dans sa commune que de débaptiser la salle de cinéma. La salle portait depuis 2005 le nom de René Vautier, ce grand ennemi des totalitaires, engagé dans la Résistance encore jeune homme, décoré par le général de Gaulle à la Libération, et devenu après-guerre un cinéaste engagé, mais engagé jusqu’à la prison, fervent anticolonialiste dont le film le plus célèbre est Avoir 20 ans dans les Aurès.

Ah, non, attends, mes excuses, j’ai parlé trop vite, je n’avais pas fact-checké correctement : il est faux de dire que Steve Fortel n’a rien trouvé de plus urgent car, après vérification, au printemps dernier, un mois après les élections, le nouveau maire s’était occupé des vrais problèmes de sa commune, il avait fait effacer un passage piéton autrefois peint aux couleurs de l’arc-en-ciel en soutien à la communauté LGBT.

C’est par ici qu’on signe la pétition contre l’effacement de l’hommage à René Vautier.

Les mairies conquises par l’extrême-droite sont des laboratoires de ce qui nous attend nationalement au cas où la France basculerait le 2 mai prochain. J’enfonce une porte ouverte et je sens que dans les mois qui viennent il faudra bravement en enfoncer des tas : le RN est ennemi de la liberté.

René Vautier était un homme libre, un cinéaste de même, il est donc insupportable pour certains. Pour tous les autres, il est indispensable. Nous qui fréquentons les salles de cinéma avons tous une petite dette envers Vautier : ses faits d’armes ne sont pas que sur pellicule. Sa grève de la faim de trente et un jours, en 1973, a aboli le visa de censure politique au cinéma en France. Il a contribué à faire du cinéma un art libre.

Les Mutins de Pangée, coopérative d’édition et de diffusion de cinéma, en profitent pour donner à voir, sur leur plateforme Cinémutins les films restaurés de Vautier. En outre, en guise d’échantillon gratuit, ils offrent le visionnage d’un très curieux court-métrage de Vautier, Le remords (1974), autofiction cruelle où Vautier incarne une version hypocrite de lui-même. Douze minutes de dialogue acerbe et drôle, sur la responsabilité, sur la complicité, sur la posture de témoin, sur la bonne et la mauvaise conscience, et ça tombe bien, c’est pile ce dont on a besoin : https://www.cinemutins.com/films/2100-le-remords

Où se niche l’autobiographie

06/10/2026 Aucun commentaire

Selon la version officielle Marjane Satrapi est « morte de chagrin », à 56 ans.
Il serait préférable et pudique de ne pas chercher à élucider de force ce que cet euphémisme recouvre, mais force est de se souvenir qu’elle est décédée un peu plus d’un an après celui qui fut l’amour de sa vie.

À l’occasion de sa disparition j’ai révisé sa filmographie, et rattrapé en DVD les deux films que je ne connaissais pas, qui sont ses deux derniers : Radioactive (2019) et Paradis Paris (2024). Au vrai ils m’avaient échappé comme ils avaient échappé à beaucoup, dédaignés par le public et démolis par la critique qui n’a jamais pardonné à l’autrice de ne pas reproduire l’originalité et la force autobiographique de l’oeuvre qui l’avait révélée, Persépolis.

Pourtant, où va-t-elle se nicher, et dans chaque création, l’autobiographie de celui ou de celle qui crée ? Voir ces deux films aujourd’hui permet (illusion rétrospective, sans doute) de les réévaluer autobiographiquement.

Le second, Paradis Paris, sur lequel Mathias Ripa, défunt mari de Marjane, était producteur, est un film choral au ton incertain, une comédie pas vraiment drôle mais parfois touchante, faisant tournoyer ses nombreux personnages autour de la perspective de la mort – notamment, la mort de la personne aimée… Comment vivre avec, comment vivre sans ? Ce film était une sorte d’autobiographie par anticipation (telle que conceptualisée par Pierre Bayard dans C’était écrit).

Quant au premier, Radioactive, il s’agit d’un biopic de Marie Curie, héroïne française, curieusement tourné en anglais (on imagine que c’est l’un des défauts retenus à charge par la critique), sans doute un peu artificiel mais passionnant. D’une part, il déploie dans nos yeux ce que nous avons aimé ailleurs chez Marjane Satrapi, ce foisonnement onirique et baroque ; les anachronismes qui perturbent la chronologie m’ont évoqué un livre sur un sujet finalement proche : La Bombe, où la bombe atomique en personne racontait comment elle, ainsi que nous, en sommes arrivés là, cf. https://www.fonddutiroir.com/blog/?p=14338 ).
D’autre part ce curieux objet cinématographique permet de préciser l’intéressante question : où va se nicher l’autobiographie dans une biographie que l’on choisit de raconter ? [Note personnelle : je sais à peu près où se case, discrète, ma propre vie lorsque je raconte celles, par exemple, de Goya, de Chagall, de Courbet ou de F.K.]
Marie Curie, tout comme Marjane Satrapi, immigrée ayant trouvé en France sa vocation et son âme sœur, était à la fois une sommité dans son domaine, et une anomalie, quasi-unique femme dans un champ exclusivement masculin, hétéronormé et patriarcal, eh, oui, la science physique tout autant que cette infime niche artistique qu’était la bande dessinée d’auteur… Marie et Marjane ont foncé dans le tas (de testostérone) avec détermination et obstination, sachant pourquoi elles étaient là.
Et puis, en 1906, voilà que Marie perd celui qui était à la fois son amour, son mari et son partenaire de recherche. Pierre Curie est mort bêtement, à 46 ans, en traversant la rue, renversé par un camion qui transportait quatre tonnes d’effets militaires. Que faire ensuite, seule ? Marie a continué de vivre et de travailler pendant 28 ans. Il faut pour cela beaucoup de force, et on ne peut pas juger ceux qui n’en ont pas autant.

Ceci, également : où va se nicher l’autobiographie de celui qui lit un livre ou regarde un film ? Quant à moi, Pierre Curie me rappelle mon père. Quand j’étais petit, à peut-être six ou sept ans, mon père me retenait fermement par la main pour m’empêcher de traverser la rue en courant, et me disait : « C’est comme ça qu’est mort Pierre Curie ».

La trahison

29/09/2026 Aucun commentaire

Le 14 mai 2011 dans l’hôtel Sofitel de New York, Dominique Strauss-Kahn violait une femme de ménage. Par cette agression, il sabordait sa carrière politique alors qu’il était donné gagnant aux élections présidentielles de 2012.
Je viens d’enchaîner sur ce sujet : une série documentaire, Chambre 2806 réalisée par le comédien Jalil Lespert ; un film de fiction, Welcome to New York d’Abel Ferrara ; un roman, L’enculé de Marc-Edouard Nabe.

Je laisse de côté le documentaire, fort bien fait et qui, se contentant de reconstituer les faits, respecte ma position de spectateur, à la bonne distance, celle du recul analytique et rétrospectif (à l’exception épidermique des apparitions de maître Richard Malka qui m’ont soulevé de dégoût : lui que j’avais tant admiré ailleurs, notamment pour Dieu peut se défendre tout seul ou pour l’affaire Mia, avec épouvante je le découvre complaisant et minimisant le viol sous couvert du « libertinage » et de la soi-disant « liberté » de son client DSK, enfin quoi, c’est si peu de chose voyons, c’est la France, on sait s’amuser… En fin de compte Malka n’est qu’un avocat, c’est-à-dire un mercenaire).

En revanche les deux fictions, le film et le roman, m’ont fait violence.
Formellement, le film est irritant dans ses scènes improvisées (même s’il est plus convaincant dans ses scènes écrites), comme si l’affaire n’était qu’un sujet pour exercice de l’Actors Studio, et le roman est horripilant par ses sarcasmes répétitifs, comme si l’affaire n’était qu’une matière à grasse plaisanterie.

Mais surtout, en mettant en scène l’impunité des riches et des puissants (y compris ceux dits « de gauche », ce masque ne faisant aucune différence) et de leurs pulsions, le film autant que le roman m’ont flanqué une nausée des profondeurs, comme si une main pressait ma nuque, me forçant à plonger le nez dans une merde chiée par Dominique Strauss-Kahn dans une cuvette en or afin que j’en apprécie l’odeur.

Le film et le livre sont aussi dégueulasses, aussi vulgaires, aussi cyniques que l’affaire dont ils s’emparent – cela signifie peut-être qu’ils sont réussis ? Heureusement, Ferrara n’est pas mon cinéaste préféré, Nabe n’est pas mon écrivain de chevet, donc je m’en remettrai. Mais je me sens sali.
Au fait, dans Welcome to New York il est perturbant quoique d’une certaine perverse façon, savoureux de voir Strauss-Kahn incarné par Gérard Depardieu, cet acteur qui tomberait peu après pour le même genre de raisons mais qui, pour l’heure, pouvait encore se gargariser de la fascination shakespearienne qu’il éprouvait pour son personnage – il faut bien reconnaître hélas que, dans le rôle, Depardieu est parfait.

Il y a quelque chose de morbide dans mon irréductible envie de me replonger là, de comprendre. Je ne sais pas pourquoi j’ai tenu à m’infliger une telle violence, pourquoi cette affaire répugnante me passionne autant, quinze ans après les faits. Ou plutôt je sais, je crains de savoir. Le crime de Dominique Strauss-Kahn est l’un des deux points de bascule de la damnation de la gauche dite de gouvernement, l’autre étant, l’année suivante en 2012, le compte caché du margoulin Jérôme Cahuzac.
La trahison du peuple puis l’impunité qu’incarnent Strauss-Kahn et Cahuzac, chacun s’étant refait entre temps une carrière (Cahuzac redevenu médecin, Strauss-Kahn prospérant en vendant ses conseils dans les milieux d’affaire et auprès de chefs d’état), sont les prémices de la crise que traverse aujourd’hui la démocratie française et dont nul ne sait encore si elle s’en relèvera.

Fjord, confins, finistère

22/09/2026 Aucun commentaire

Vu hier soir (avec retard puisque j’attendais de le projeter au village) Fjord de Christian Munju.

Sans me vanter, à moi tout seul je suis aussi partagé que la critique internationale. Le film est fort, puisqu’il oblige à réfléchir et que je vais y repenser longtemps. Mais je suis malmené, et heureusement j’aime être malmené, par son positionnement, faussement neutre, qui prend ouvertement parti pour la famille traditionaliste bigote et contre la société libérale occidentale… Dans ses interviews, au fond plus agaçantes que le film, Mungiu se prévaut sans cesse de cette neutralité qui est invisible à l’écran.

Toutefois le film est suffisamment lent, ouvert, ambigu (on ne saura pas la vérité sur les crimes supposés, ce qui, comme dans La nuit du 12 engendre une tension très différente du suspense classique), terre-à-terre, plus proche de ses personnages que d’une idéologie, pour qu’il me passionne.

Ce qui est certain, c’est que je le juge nettement moins réac et toxique qu’une autre palme d’or, que j’avais franchement détestée, le cynique Sans filtre de Ruben Östlund (le cynisme, voilà l’ennemi).

Et par ailleurs, quel acteur ce Sebastian Stan ! Capable d’interpréter dans la même foulée Donald Trump, un super-héros Marvel, un monstre qui se démonstre et ici un père de famille abrupt, hermétique, tout en intériorité.

Je viens de consacrer un moment à recueillir divers avis dans la presse. Le film se fait massivement agresser par la gauche bien-pensante qui l’accuse de faire le jeu du RN en mettant en scène le mythique choc des civilisations…

Heureusement, on peut lire aussi des avis plus nuancés. J’aime beaucoup celui de Nicușor Dan, l’actuel président roumain. Alors que le film met en question (et, littéralement, en procès) tout ce que Dan incarne (le libéralisme pro-européen, anti droite tradi-catho), il se montre beau joueur et salue le cinéma de Mungiu qui « chemine sur la ligne de crête entre deux ou plusieurs systèmes de valeurs contradictoires ». « Pour moi, c’est là tout le sens de l’art : appréhender l’expérience humaine sous autant de perspectives que possible ». Oui, d’accord : avant tout, ce que je garderai du film sera cette question brûlante, résolue ni dans le film ni dans la vie : que fait-on de la contradiction ? Corollaire : comment la démocratie est-elle possible

Comme je suis un indécrottable sentimental, il m’a semblé apercevoir sur l’écran une réponse, il m’a semblé que la contradiction était possible lorsqu’elle était transcendée par l’amour : les deux jeunes filles s’aiment, et elles sont les deux seuls personnages capables, contrairement à leurs parents, d’apprendre l’une de l’autre. Je me demande si ce film n’est pas, plutôt qu’anti-libéral ou anti-cul-béni, essentiellement anti darons-pleins-de-certitudes. Je vais éviter de faire de cette intuition-là une certitude.

La guerre des étoiles est finie

17/09/2026 Aucun commentaire

J’ai lu avec beaucoup de curiosité et un peu de nostalgie les tomes 1 et 2 (une suite est prévue) de Les Guerres de Lucas, scénario Laurent Hopman et dessins Renaud Roche.

Star Wars est une mythologie quasiment au sens où l’entendait Roland Barthes : une représentation partagée par le plus grand nombre. Il est fort intéressant de découvrir dans ces deux livres le récit de la fabrication, au fond très artisanale, de cette mythologie à l’usage de la masse démocratique mondialisée. Cette genèse devient une légende à son tour.
Génèse chaotique bien sûr, et « héroïque » ainsi que le sont tous les biopics, l’intrépide héros, George Lucas, ramant seul contre tous ceux qui lui disent ça marchera jamais, ton affaire, c’est complètement con.

Anecdote fameuse, on sait que Lucas écrivait des dialogues pompeux et neuneus, au point que Harrison Ford, dans le rôle de Han Solo, réécrivait et improvisait ses propres phrases, au prétexte que « On peut peut-être écrire ces conneries, George, mais pas les dire à voix haute » (tome 1).

Dans ce registre, j’aimerais rétablir un fait historique, qui n’est mentionné ni dans ce livre ni ailleurs. Durant le tournage de L’empire contre-attaque (1980) raconté par le détail dans le tome 2, au moment où Solo, trahi, se fait cryogéniser et peut-être même exécuter, la princesse Leïa, d’en bas, éplorée, impuissante, lui dit « Je t’aime » et il était censé, selon le script, répondre « Moi aussi » . Depuis 36 ans on salue la trouvaille formidable d’Harrison Ford qui, estimant à juste titre cette réponse banale, a répondu en lieu et place, ajoutant à la morgue, au panache et au machisme de son personnage : « Je sais » , avant d’être englouti par son destin.

Sauf que pardon, un précédent existe ! Dans La guerre est finie (Alain Resnais, 1966, quatorze ans plus tôt), le dialogue est rigoureusement identique.
Yves Montand, debout dans l’encadrement de la porte, missionné pour porter une valise pleine de plastic, vit dangereusement et sait qu’il est surveillé, peut-être définitivement grillé. Ingrid Thullin, assise, éplorée, impuissante, lui dit « Je t’aime » . Montand, plein de morgue, de panache et de machisme, lui répond « Je sais » et file vers son destin. Vous pouvez vérifier, ça se passe 1h35 après le début du film.
Mais il y a davantage ! La guerre est finie qui est, lui aussi, un récit de la lutte de rebelles face à une dictature, espagnole celle-ci, emprunte son titre à une phrase que le général Franco a prononcée le 1er mars 1939, signifiant que la guerre civile espagnole avait pris fin et qu’il en était le vainqueur.
Or George Lucas place cette même phrase dans la bouche du sénateur Palpatine au moment où il prend le pouvoir et devient empereur galactique, à la fin de Star Wars, Épisode III : La Revanche des Sith (2005).

Pour Resnais et Montand, ainsi que pour les concepteurs de la mythologie Star Wars qui, même s’ils bossent dans l’industrie, ne sont pas forcément débiles, cette phrase était à comprendre à rebours. La guerre n’est jamais finie.

A Different Film

14/08/2026 Aucun commentaire

Que de drouille sur Netflix ! Quelle cataracte en zettaoctets de niaiseries calibrées ! Quel défilé uniforme de produits industriels nés d’algorithmes et de cases cochées sur des tableurs, tout ce qu’il faut où il faut, des girls & des guns, serial killer au coin de la rue et gags juste après et traumatismes enfouis qui ne seront révélés qu’en flashback et trahison en cliffhanger à la fin du 4e épisode !

Aussi, quand sur la plateforme à forme plate on découvre une pépite en relief, sur un film qui ne ressemble à rien et certainement pas à Netflix, on se frotte les yeux et on dit merci.

A Different Man de Aaron Schimberg a beau avoir écumé les festivals (Berlinale 2024 : Ours d’argent de la meilleure interprétation pour Sebastian Stan), il n’est jamais sorti en salle chez nous. Il surgit cet été directement sur Netflix, espérons que ce ne soit pas trop discrètement.

Je nuance illico ce que je viens de dire : ce film ne ressemble certes à rien mais m’a évoqué nombre d’autres excentricités qui émaillent l’histoire du cinéma : car les bizarreries s’enchainent et s’engendrent en farandole, solidarité et souterranéité des freaks, nous consolant du tout-venant.

En premier lieu, j’ai pensé à The Substance de Coralie Fargeat, sorti cette même année 2024 (cf. cette archive au Fond du Tiroir), qui partage avec A Different Man certaines thématiques, le souci des apparences, le regard des autres, la normalité et la monstruosité, etc., ainsi que certains partis pris formels, l’humour noir, le conte moral passé au prisme du body horror et de l’art de la performance (le héros d’A Different Man est comédien comme l’héroïne de The Substance était animatrice télé)…

Mais j’ai pensé également au trop mésestimé Better Man de Michael Gracey (toujours cette même année 24 ! et cette fois la similarité des titres crève les yeux), au Locataire de Polanski, à Elephant Man de Lynch, à The Hole de Tsai Ming-liang, à Cronenberg (titre au choix), au clip Da Funk des Daft Punk… et encore au Double de Dostoievski ou à la Métamorphose de Kafka, c’est dire si tout cela vient nous fouiller loin dans les troubles de l’identité et du miroir.

Parmi les acteurs : Sebastian Stan, bogosse par excellence ici extrêmement maltraité et défiguré… et en contrepoint Adam Pearson, acteur naturellement difforme, souffrant d’une neurofibromatose, on dirait qu’il porte en permanence un affreux masque de latex sur le visage, sauf que lui, c’est pour de vrai. Voilà d’ailleurs le sujet caché, si on le cherchait : sous nos yeux le vrai et le faux se battent dialectiquement comme des chiens.

Et je me suis souvenu d’avoir déjà vu autrefois la tronche terrible d’Adam Pearsons dans Under the skin (Jonathan Glazer, 2013) qui est l’un de mes films préférés de tous les temps (pas moins).

Je n’ai rien dit de l’intrigue pour ne spoïler personne. Juste vas-y.

Pays de poètes

08/06/2026 Aucun commentaire
llustration ci-dessus : une infographie pédagogique signée Salch, pour Charlie Hebdo, aux fortes vertus heuristiques quoique sans grand rapport avec ce qui suit. À l’attention des mal-comprenants qui s’indignent de façon sempiternelle contre la vulgarité de Charlie, il faut patiemment répéter que la vulgarité niche non dans un dessin de Charlie, mais dans ce dont parle le dessin de Charlie : le monde.

Marjane Satrapi est morte. De chagrin, dit-on. Quel tempérament exemplaire faut-il donc pour mourir de chagrin.

Par conséquent, outre son courage politique et son grand talent que j’admirais depuis longtemps, ayant découvert ses premières planches en direct (elles paraissaient dans la revue Lapin à laquelle j’étais abonné dans les années 90), je salue aujourd’hui le tempérament de celle qui, comme Gustave Courbet et une poignée d’autres admirables (on en trouvera la liste dans cette archive du Fond du Tiroir), a eu le cran de refuser la légion d’honneur, ce colifichet qui fait de vous un affidé, un esclave.

Marjane Satrapi est morte alors qu’elle n’était née qu’en 1969… de même que diverses personnes citées dans le plus petit ouvrage publié par le Fond du Tiroir, Le Flux…

Non seulement Marjane Satrapi est-elle morte, mais voilà que sur ces entrefaites Ubu-Trump se remet à bombarder son pays natal, l’Iran, apparemment parce qu’il ne sait pas trop quoi faire d’autre. Ubu veut aussi, tant qu’il y est, détruire la civilisation perse et la renvoyer à l’âge de pierre.
Je pense d’innombrables choses simultanées, ce qui revient à ne plus penser du tout, alors je vais au moins tâcher de citer ici, de façon intelligible, deux de ces choses, dont le point commun est d’avoir un lien avec une chaîne franco-allemande bien connue, ainsi qu’avec la poésie iranienne.

1 – Comme une question.
Je repense très fort quoique brusquement à une scène de The Deal, série que j’ai vue il y a peu sur Arte (désolé, elle n’est plus en ligne, désormais il faut pirater), thriller politique trépidant, ayant pour cadre les négociations d’avril 2015 à Genève entre les USA et l’Iran à propos du nucléaire iranien. C’était il y a seulement dix ans, autant dire une époque révolue où l’on s’efforçait de se parler plutôt que de se bombarder, certes la diplomatie était toujours précaire mais restait le meilleur remède à la guerre. Diplomatie qui n’empêche évidemment pas les accrocs, les débordements, les affrontements, les incompréhensions, les retours en arrière voire les insultes. Elle n’empêche que les morts et c’est tout ce qu’on lui demande.Or dans la scène qui me remonte ce soir, le diplomate iranien en charge des négociations, après une trop longue et trop stérile séance de dialogue de sourds, se fâche contre son homologue américain en ces termes : « Mais pour qui se prend-il ce mangeur de hamburgers ? Pour qui me prend-il ? La Perse est une civilisation millénaire, raffinée, cultivée, où le moindre des chauffeurs de taxi connait des dizaines de poèmes par coeur !« 
Voilà pour l’âge de pierre.

2 – Comme une réponse.
Ceci, c’est toujours en ligne sur la même chaine, profitons-en : le court-métrage expérimental City of poets de Sara Rajaei.
Et c’est de la poésie sous forme de « found footage », suite de photos familiales de vie quotidienne en Iran, plus quelques vidéos, d’avant la révolution de 1979, puis d’un peu après, mises bout à bout pour raconter une histoire de ville qui change, de guerre, de poésie, de mémoire, de fantômes habitant dans des mûriers et des figuiers. Fascinant processus, le matériau de départ, on ne peut plus réaliste puisque réel, aboutit à une narration imaginaire, une sorte de conte. Ce processus, je crois reconnaître que c’est la poésie elle-même. Pour les chauffeurs de taxi et pour moi.Au détour d’une séquence on apprend que la ville où se déroule le film n’avait d’abord donné à ses rues que des noms de poètes, et ses habitants circulaient d’un poète à l’autre. Puis le temps a changé, la ville a grossi, s’est complexifiée, a compté trop de rues pour la poésie. Elle a fini par donner à ses rues des noms de martyres de la guerre.


À moi, la poésie !
Coda mirlitonne, pour célébrer en grandes pompes (au cul) l’anniversaire du Donald, 80 ans aux cerises. Rédiger ce qui précède m’a fait prendre conscience que Trump et Ubu possédaient la même voyelle unique. Voilà qui méritait de se fendre d’un monovocalisme en U :

TRUMP/UBU

Trump ? L’Ubu U.S. !
Trump ? Un duc nul sur un mur !
Trump ? Un bug du gugus !
Trump ? Un summum du bluff !
Trump ? Un putsch brun, sûr !
Trump ? Pub du lustucru !
Trump ? Zut, fuck !
Trump ? Chut… Un scud ! Flux du sud…
Brut guru d’un club, tu fus cru, tu plus… tu chus. Plus dur tu fus cru, plus dur tu plus… plus dur tu chus ! Cul nu.
Rut du Trump : futur cumul d’un truc, d’un trust, d’un humus, d’un Turc…
Trump ? Un pur truduc.

Le collectif

12/05/2026 Aucun commentaire

Je suis sorti du cinéma dans un état rare d’enthousiasme, et même d’euphorie : je viens de voir Nous l’orchestre de Philippe Béziat, documentaire sur les coulisses de l’orchestre symphonique de Paris.

À la fin du film, le public a applaudi. Je n’avais pas entendu cela dans une salle de cinéma depuis… Attends que je me souvienne…
Depuis En fanfare !
Eh, oui, le point commun est évident, dans les deux cas c’était un concert filmé, de la musique live, quoiqu’enregistrée, alors comme si on y était pour de vrai on applaudit d’émotion et de gratitude.

J’aime et recommande toujours les documentaires qui me racontent comment les gens vivent et travaillent (Nicolas Philibert, Frederick Wiseman, Raymond Depardon…) mais celui-ci contient pour moi quelque chose en plus : je connais, un peu, à ma hauteur, la vie d’un orchestre. Donc, en plus de découvrir je reconnais.

À quiconque a déjà joué de la musique en ensemble je garantis sur facture que cette vie d’un orchestre professionnel, toutes proportions gardées, “rappellera quelque chose”. Les exaltations, le travail, la concentration, les rapports entre pupitres faits de complicité ou de rivalité, les disciplines ainsi que les indisciplines, la confiance, l’écoute (évidemment) et même les affres de certains, par exemple : « Nous avons tous l’impression à un moment ou un autre de ne servir à rien »…

Parmi les idées géniales du cinéaste, les répétitions sont enregistrées avec des micros glissés ici et là, puis ré-écoutées par certains musiciens, qui découvrent que ce qu’ils entendent en jouant n’est pas du tout ce qu’entend le chef ou le public.

On apprend (ou on se rappelle) beaucoup de belles choses sur la musique, mais surtout, le film engendre une sagesse politique inattendue : un orchestre symphonique, mine de rien, est une puissante métaphore politique. Car un orchestre une réunion de personnes (en l’occurrence : 80) éminemment différentes, en âge, en caractère, en opinions, en cursus, en origines, en expérience, en motivations… mais qui doivent avoir l’orchestre en commun, qui doivent tendre vers cette chose unique et identique quoique vécue avec des infinies variantes, parce que la musique est, comme on disait du temps de mes études, « Le tout qui est supérieur à la somme des parties » (je précise que j’ai fait des études de sociologie, hein, pas de mathématiques). Comme le dit un violoniste, « Nous n’avons pas forcément besoin d’être amis, mais il faut que nous soyons plus que des collègues, sinon la musique ne fonctionne pas« .

Pas nécessairement amis mais certainement davantage que collègues juxtaposés là… N’est-ce pas une excellente paraphrase pour concitoyens ?

Ce que j’ai vu dans ce film, pour lâcher un grand mot, c’est un documentaire sur le sens de la démocratie, alors que ce mot n’est même pas prononcé. Un orchestre est un prototype acceptable de la démocratie : faisons quelque chose ensemble, les gars et les filles. Il suffit que l’on croit à la même chose et qu’on ait tous confiance dans le type debout qui tient la baguette (je n’ignore pas que cette condition est difficile à trouver dans une démocratie grandeur nature).Le titre quoique simple est fondamental et je ne le comprends qu’a posteriori : NOUS, l’orchestre.

Sur ce je vais redescendre sur terre.

Comptabilité de la compatibilité

02/05/2026 Aucun commentaire

Le fascisme qui vient ? Qui infuse l’air ? Qui attend son heure ? Qui guette la démocratie ?

Ce n’est pas si nouveau. Le fascisme est toujours, a toujours été, venant, attendant, guettant et infusant.
Creusant son terrier au sein même de la démocratie, forcément, nul meilleur endroit puisque la liberté est une condition nécessaire à l’émergence de son contraire. De même que la tolérance.

Depuis tout aussi longtemps, les visions existent, et les voyants.
Les fictions servent à cela, elle donnent à voir ainsi que nos rêves nocturnes, elles n’ont pas besoin d’être des science-fictions pour spéculer, pour attribuer une forme à ce qui guette, infuse et attend, à ce qui vient, à ce qui peut venir.
Des romans, à leur suite des films et des séries, ont imaginé, ont donné à voir et à penser cette bascule-là, le fascisme installé dans la démocratie. Le sommeil de la raison engendre des monstres nés viables, comme disait Baudelaire à propos de Goya.

Trois grands romans américains (dont un canadien) viennent à l’esprit. Trois imaginations magistrales de l’irruption fasciste au sein de la démocratie américaine qui se prenait alors pour le fleuron de la liberté éclairant le monde, et nous autres Français d’en prendre de la graine.
Trois oeuvres nées à une époque où l’on utilisait déjà le mot uchronie mais pas encore dystopie.
Trois démonstrations, trois avertissements, trois comptabilités de la compatibilité entre démocratie libérale et fascisme :

  • Le Maître du Haut Château, Philip K. Dick, 1962. Les Alliés n’ont pas gagnés la guerre en 1945. C’est l’Axe (l’Allemagne nazie, le Japon impérial, l’Italie fasciste) qui finit par remporter la victoire en 1947. Depuis, les ex-États Unis d’Amérique ont été dépecés, pillés, occupés et partagés par les vainqueurs… comme l’a été l’Allemagne dans notre monde.
    J’ai lu ce roman à l’adolescence et, pour traduire littéralement un éloquent anglicisme, il m’a soufflé le cerveau. Il m’a, inestimable leçon littéraire ET politique, fait comprendre que ce qui est, n’est qu’une possibilité de ce qui peut, a pu, pourrait, pourra être. Cette fonction cardinale du roman s’applique aux deux exemples suivants.
  • La Servante écarlate, Margaret Atwood, 1985. À la suite d’événements violents (calamités, guerre civile…), les États-Unis ont été remplacés par la République de Gilead, régime fasciste religieux (car oui, rappelons-le aux oublieux et à LFI : le fascisme peut être religieux puisque la religion est un outil au service de ce qu’on voudra, elle voudrait se fait passer pour une fin alors qu’elle est un moyen), théorisant sa dictature sur une lecture fondamentaliste de la Bible.
  • Le complot contre l’Amérique, Philip Roth, 2004. Roosevelt n’est pas, comme dans notre monde, réélu président des États-Unis en 1940 (au fait, dans le roman de Philp K. Dick, il avait été assassiné dès 1933…). Le nouveau locataire de la Maison Blanche est le très populaire aviateur Charles Lindbergh, antisémite forcené et admirateur d’Hitler. La face du pays en est changé, celle du monde également.

Il est remarquable que ces trois grands romans aient été, entre temps, transformés en trois grandes séries, matérialisant en images animées, sans doute pour un plus large et plus moderne public, les visions initialement contenues dans de simples mots.
On note, autre signe des temps, que le passage du livre à l’écran s’accompagne de l’abandon de la traduction des titres. Ces trois séries sont ainsi connues en France sous leur titre original :

  • The Man in the High Castle, quatre saisons, 2015-219.
  • The Handmaid’s Tale, six saisons, 2017-2025.
  • The Plot against America, six épisodes, 2020. L’art des séries étant collectif contrairement à celui du roman, on n’y retient que rarement le nom, la patte, la griffe, d’un auteur singulier. Exception ici : il faut mentionner que l’auteur de cette série n’est autre que David Simon, auguste signataire de The Wire ou Treme.

(J’ajoute un quatrième roman, hors série puisque roman graphique : The Life and Times of Martha Washington in the Twenty-First Century de Frank Miller et Dave Gibbons, épopée du fascisme américain en 600 pages publiée entre 1990 et 2007. Celui-ci aussi ferait une excellente série télévisée. Elle arrivera peut-être. Sauf s’il est trop tard pour les avertissements. Est-il trop tard pour les avertissements ?)

Or, dans ces trois séries, la compatibilité Amérique-fascisme semble couler de source comme si la première n’attendait que le second, et s’incarne en des personnages passionnants d’ambiguïté, qu’en français on appellerait collabos mais ce serait un brin simplificateur. Des nazis zélés, archi-fascistes, arrivistes affidés du nouveau régime… et cependant américains jusqu’au bout des ongles, d’allure comme de tempérament, exprimant tout l’esprit d’initiative et de conquête du Nouveau Monde, l’énergie, la conviction, la volonté, la recherche de l’opportunité (l’opportunisme ?), la main sur le coeur en chantant l’hymne devant le drapeau… Un fascisme as american as apple pie :

  • dans The Man in the High Castle, le SS-Obergruppenführer John Smith (impossible de faire un patronyme plus ricain – accolé à son grade, il sonne aussi absurdement que le SS-Standartenführer belge Léon Degrelle…), parfaite fusion entre le héros américain et l’idéal-type nazi : mâchoire carrée à la Kirk Douglas, pommettes saillantes, yeux azur, bottes, imperméable en cuir, uniforme et médailles de SS. Ce personnage n’existait pas dans le roman de Philip K. Dick, où l’on trouvait cependant d’autres figures américaines de collabos, prolos fascistes ou bien cols blancs dévoués à l’occupant (l’antiquaire Robert Childan, cultivé, veule et onctueux) ;
  • dans The Handmaid’s Tale, Tante Lydia, passionaria du régime, matrone tortionnaire de femmes, évoquant dans un autre registre les femmes partisanes de l’excision ;
  • dans The Plot against America, et il n’est pas le moins inquiétant puisqu’il s’agit d’une personne réelle, Charles Lindbergh.

Resterait à réfléchir sur les raisons de cette compatibilité, à identifier pourquoi la démocratie libérale capitaliste de type américain (ou européen) est un terreau propice au fascisme, à envisager si l’un porte l’autre en germe (thèse en vogue de Johann Chapoutot : c’est un consortium capitaliste qui a permis la prise de pouvoir par le nazisme), à vérifier s’il existe entre les deux un petit dénominateur commun, une articulation logique, quelques traits de parenté congénitaux : patriotisme, impérialisme, militarisme, triomphe de la volonté, culte du leader, messianisme, millénarisme, culture de masse, propagande / publicité / cinéma / soft power, paranoïa, sens de la famille et des affaires, légitimité de la violence, valorisation de la force, de la santé, de l’ambition, de la réussite… racisme institutionnel…
Mais pour embrasser tout cela, les arts du récit ne suffiraient plus. Il y faudrait de la philosophie. Simone Weil, bien sûr ! Relisons L’Enracinement – au besoin relisons-le au Fond du Tiroir :

[Parmi les] obstacles [qui] nous séparent d’une forme de civilisation susceptible de valoir quelque chose, notre conception fausse de la grandeur (…) est la tare la plus grave et celle dont nous avons le moins conscience comme d’une tare. Notre conception de la grandeur est celle même qui a inspiré la vie tout entière d’Hitler. […]


Également en lien avec les États-Unis, terre de fascisme, mais cette fois via la musique et la photographie :

Sauf à s’engager dans la lutte sur le terrain, mais tout le monde n’en est pas capable, résister au fascisme ambiant pour un artiste consiste à pratiquer son art, et c’est déjà beau.
Tom Waits + Massive Attack + Thefinaleye = Boots on the ground, ma chanson préférée du jour ou de la semaine ou du mois ou de l’année.

Contre la trépidation

24/03/2026 Aucun commentaire

I – Le Poison

Élections municipales, dimanche 22 mars 2026.
J’ai passé une soirée électorale à l’écoute, en plein suspense, consultant compulsivement les sites d’information – bref je me suis encore fait avoir. Les résultats dans ma ville, Grenoble, ont tardé à venir, ils n’ont été définitifs que tard dans la nuit.

J’ai voté pour Laurence Ruffin mais au fond j’ai voté contre Alain Carignon. Qui était maire lorsque je suis arrivé dans cette ville même il y a 40 ans, et qui est passé par la prison entre temps – expérience notoirement prestigieuse, certains en tirent des best-sellers.

Le suspense se résumait ainsi : le terrifiant come-back politique d’Alain Carignon, homme de communication et de mensonge qui appliquait dès avant Trump les trois règles du trumpisme (Règle 1 : attaquer, attaquer, attaquer ; Règle 2 : ne rien reconnaître, tout nier en bloc ; Règle 3 : revendiquer la victoire et ne jamais reconnaître la défaite) allait-il rencontrer aujourd’hui dans les urnes sa sinistre apothéose, sa ré-élection comme si la Mairie lui avait toujours appartenu et que toutes les élections entre temps lui avaient été volées, ou bien son heureux dénouement, son éviction qu’on peut espérer définitive (il a 77 ans) ?

Anecdote pour patienter durant les dépouillements, qui ne fera peut-être rire que les Grenoblois (mais ce serait dommage, puisque Carignon a été également nuisible et margoulin au niveau national, autrement dit ministre, souvenons-nous qu’il cautionnait d’en haut les craques sur l’innocuité du nuage de Tchernobyl) : ma fille, qui est drôle et qui chante, fait partie d’une chorale féministe autogérée, qui ces dernières semaines a fait de l’agit-prop sur les marchés. Ces dames entonnaient des comptines faciles à mémoriser comme celle-ci (sur l’air de la Chenille qui redémarre) :

« Quand Carignon gère le pognon/
Son mandat finit en corruption/
Quand Carignon sort de prison/
Il se présente aux élections !/
Et c’est reparti pour un tour : Quand Carignon gère le pognon,
 » etc. ad. lib.

La foule riait, mais les maraîchers pas trop, ils ont appelé les flics pour disperser les perturbatrices afin que les distributeurs de tracts puissent accomplir en paix leur noble mission.

Puis les résultats sont advenus, j’étais satisfait, soulagé et en même temps un peu dégoûté de mon soulagement et des trépidations qui m’avaient secoué toute la soirée. La politique n’est pas une passion qui me va au teint. Car ce n’est pas chez moi une passion mais une simple excitation nerveuse. Je me suis couché.

II – L’Antidote

Vive le temps long, vive le temps lent !

Pour me laver des hystéries ambiantes si bêtement immédiates, des trivialités, des turpitudes et bêtises, en un mot de la politique, je regarde Satantango de Béla Tarr (1994 mais restauré en 2020).

Sept heures et quelques, de lenteur magnifique.

Les plans-séquences en noir et blanc profond durent cinq minutes, ou dix, ou davantage, panoramiques ou fixes. Au bout d’un certain temps ils font leur effet, ils autorisent à se souvenir de ce qu’est un regard, un lien entre un œil et un objet, aux antipodes de l’épilepsie de nos attentions diffractées en reels de 30 secondes, en google actualités ou en dizaines d’onglets ouverts qui se rafraichissent pendant qu’on se fane.
Parfois un plan dure encore quelques secondes après qu’un personnage ait quitté la scène, et ces secondes-là aussi sont précieuses : on se souvient que le monde continue de tourner même quand on ne le regarde pas.
Dans Satantango a le temps de voir la pluie, le vent, la boue, la lumière elle-même, des vaches, un cochon, un chien, et les visages, les pauvres humains entre la terre et le ciel, un docteur impotent, une petite fille innocente mais aux jeux cruels, des danseurs de tango ivres. La lenteur fait de nous des êtres meilleurs, plus attentifs, plus sensibles, plus empathiques, mieux informés que par les bien nommées chaînes continues. La lenteur en somme est politique, cette fois au sens noble, au sens de citoyen, elle permet de vivre dans la cité avec d’autres humains.

Je dirais bien que ce film, ainsi que tous les autres de son auteur, est une « expérience », n’était que ce mot est sali par la novlangue qui participe des épouvantables vitesses autour de nous, « expérience client », « expérience usager » et autres « expérience consommateur ». Alors que la seule véritable expérience est esthétique.