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En attendant le platane

23/06/2024 Aucun commentaire

I

Vu ce soir Vincent doit mourir de Stéphan Castang, avec Vimala Pons qui est ma préférée actrice, et Karim Leklou qui pourrait être mon préféré acteur si j’avais ce genre de chose, un préféré acteur.
Film génial !
Film très onirique c’est-à-dire parfaitement évident tout en étant parfaitement mystérieux.
Film « Kafkaïen » dans le sens où Kafka éclatait de rire tout seul en lisant à haute voix ses fables terrifiantes.
Film paranoïaque de haute volée, qui dit la vérité par la trouille, tel Le Locataire de Polanski, Les Chiens de paille de Peckinpah, Bug de Friedkin, ou à peu près tout John Carpenter.
Mais surtout film archi-contemporain : il donne à sentir ce monde incompréhensible où il vaut mieux rester confiné, ce monde où il faut éviter à tout prix le contact visuel pour ne pas courir le risque de l’agression, ce monde où l’on ne supporte plus son prochain, ce monde où la méfiance est le dernier mot des rapports sociaux individualistes et libéraux, ce monde où la violence mortelle de tous contre tous peut éclater à tout instant, c’est bien notre monde, il n’y en a pas d’autre.
Film éminemment politique, en somme.

II

Vu aussi le saisissant reportage sur Arte, La jeunesse n’emmerde plus le Front national, qui permet d’accompagner un groupe de jeunes militants du RN, de 17 à 25 ans, jusqu’à un meeting de leur rock star Jordan Bardella. Les laisser parler, tâcher de comprendre ce qui se passe, de comprendre leurs raisons, puisqu’il faut leur laisser ce crédit, ils ont leurs raisons, ils sont rationnels.
On écoute ces jeunes gens et ce qui est affolant c’est que sur bien des points on ne peut pas leur donner tort. « Personne ne fait rien pour nous, on veut reprendre en main notre destin » , « On est délaissés par la classe politique qui est déconnectée » , etc… comment ne pas contresigner. Les jeunes se ruent sur le RN tout simplement parce que personne d’autre dans la classe politique ne s’adresse à eux ! Ce n’est pas en trois semaines qu’on pourrait redresser ça, mais en une génération, 20 ans au moins…
Voilà : c’est désespérant, c’est flippant, c’est révoltant, mais « c’est normal » comme le disaient Brigitte Fontaine et Areski.
Que faire ?

III

Ces jours-ci je remâche une puissante image employée par l’écrivain Terry Pratchett (1948-2015) durant une interview, pour décrire son état d’esprit depuis qu’il se savait condamné.
Pratchett est mort huit ans après après avoir appris que la maladie d’Alzheimer l’habitait. Il a vécu huit ans à se savoir foutu, huit ans à se sentir partir jour après jour, huit ans de délabrement inexorable, huit ans de sursis ou bien de supplice très atroce, selon le point de vue.
Il dit ceci (je cite de mémoire, je trahis sans doute) :

C’est comme être coincé dans l’habitacle d’une voiture pendant un accident mortel, mais un accident prodigieusement lent. Des années passent entre le moment où l’on voit le platane dans le virage, et celui où le platane nous broie dans le métal, des années à le voir se précipiter chaque seconde vers nous sans pouvoir faire le moindre geste pour l’éviter.

Outre que cette image est difficilement surpassable pour exprimer le sentiment tragique en général, elle me hante aujourd’hui en raison d’un platane très précis, très concret, que nous voyons tous dans le virage. Nous n’avons pas huit ans mais à peine trois semaines avant de nous le prendre dans la gueule.
Que faire pendant ces trois semaines ? Rien, comme si on avait Alzheimer
Certains tentent des choses tout de même, bougent encore dans l’habitacle, envoient des signes, et je salue leurs initiatives.
Je salue ici l’initiative du poète Yves Béal. Chagriné que son petit village (Saint-Didier-de-Bizonnes, 318 âmes) ait voté, comme la France, massivement pour le RN, Yves a décidé d’écrire à chacun de ses 317 concitoyens. Il a glissé dans chaque boîte aux lettres du village :
– non seulement un poème (hélas les poètes ne sont pas les derniers à douter de l’efficacité didactique de leur poème) ;
– non seulement un rappel historique sur le passé de ce parti qui roule des mécaniques, et dont il est faux de dire qu’il n’a jamais été au pouvoir puisque les fondateurs du FN étaient très proches des cercles de pouvoir entre 1940 et 1944 (hélas ce simple bon sens n’est plus de mise à l’heure où le platane « dédiabolisé » et cachant ses racines est si proche que l’on peut voir le grain de son écorce) ;
– mais aussi, et peut-être surtout, un topo sur l’activité législative récente du RN que je reproduis ci-dessous.

Le RN prétend défendre le peuple, les gens de peu, les pauvres, les déclassés, les exploités, les galériens. Or leurs positions dans l’hémicycle prouvent qu’ils ont systématiquement voté CONTRE les dominés, et en faveur des dominants. C’est cet argument-là, « au portefeuille » qui pourrait avoir in extremis les meilleures chances de toucher sa cible : ô vous les misérables, qui avez été abandonnés (c’est un fait) par la classe politique depuis des décennies, croyez-vous vraiment que votre vie va sensiblement s’améliorer lorsque ce parti-là sera aux affaires ? Ben, non. Vous êtes en train de vous faire arnaquer. Vous imaginez mettre un coup de pied dans la fourmilière « politicienne » à bonnes paroles et belle cravate mais vous en êtes la dupe pure et simple.

« Ne me regarde pas »

22/06/2024 Aucun commentaire

La scène la plus célèbre du Dernier tango à Paris (Bernardo Bertolucci, 1972) est celle où Marlon Brandon impose à Maria Schneider une sodomie, lubrifiée au beurre.
Ce viol a beau être simulé (on pourrait dire viol de cinéma comme on dit baiser de cinéma, mais mieux vaut encourager la culture du baiser que la culture du viol), il est redoublé en abyme : l’actrice n’avait pas été prévenue de ce rebondissement avant la prise, le réalisateur-manipulateur cherchant à saisir sur pellicule la réaction « authentique » de sa marionnette à la violence de la situation.
Mission amplement accomplie : le film est aussi pénible à regarder qu’un snuff movie. Je dis ça, mais je n’ai jamais vu de snuff movie, simplement j’imagine – et la sale idée que je m’en fais provient de ce que le Dernier tango à Paris a imprimé sur ma rétine.
Cette scène a marqué pour toujours Maria Schneider (morte en 2011) et sa carrière. Je me souviens d’une interview télévisée tardive de l’actrice où elle racontait qu’elle ne pouvait s’asseoir dans un restaurant sans qu’un garçon ne dépose sur la table, en ricanant, une plaquette de beurre. Elle portait durant cette interview des lunettes noires qui cachaient ses larmes. Et bien sûr, pendant les années voire les décennies qui ont suivi le foutu Tango, le milieu du cinéma ne lui a proposé que des rôles dénudés, des rôles de petites salopes bonnes à enculer.
Raconter cette histoire atroce est indéniablement utile, et bienvenu en notre époque metoo où les actrices, porte-paroles de toutes les femmes, ne veulent plus subir les violences que leur imposent les hommes.
Notre époque est aussi celle où la mécanique de la « réputation » , si archaïque pourtant, est enfin analysée de façon adéquate et urgente par Laure Daussy (cf. ici) : ce sont les fantasmes et les pratiques des hommes, dont l’impunité est favorisée par la culture patriarcale, qui fabriquent pour leur propre usage le mythe de la fille facile. Le principe, élémentaire, de la réputation est qu’il suffit de violer une fille pour qu’elle devienne violable, et pour toujours ; processus qui fonctionne également devant une caméra, la femme (l’actrice) devenant coupable d’un crime dont elle était la victime.
Plus on racontera l’histoire de Maria Schneider, plus on aura une chance d’aider les femmes violées à être entendues et crues, aidées plutôt que soupçonnées d’y être-un-peu-pour-quelque-chose.
Pourtant…
Je sors du cinéma, j’ai vu Maria de Jessica Palud, qui me laisse un goût plutôt amer. Ce biopic, où le rôle-titre est tenu par Anamaria Vartolomei (vue autrefois dans un autre rôle difficile et nécessaire, L’événement d’après Annie Ernaux), est centré autour du tournage du Tango, mais n’ajoute finalement en 1h40 que peu de choses, en termes de compréhension comme en termes d’émotion, à la très fulgurante interview où Maria racontait en ravalant ses sanglots l’anecdote du garçon de restaurant.
Maria, film sans aucun doute féministe, est en fin de compte aussi désagréable à regarder que le film original, aujourd’hui ringard, de 1972, ce film d’homme(s), qui raconte l’histoire d’un homme, le fantasme d’un homme, la dépression et la noirceur d’un homme vieillissant qui abuse et instrumentalise une très jeune fille. Dans Maria, l’interminable reconstitution du tournage de la scène à la plaque de beurre place paradoxalement le spectateur tout autant dans une position de voyeur, snuff movie au carré, comme si de la pornographie reproduisait de la pornographie pour dénoncer la pornographie. Ou, pire encore, comme si Maria Schneider qui toute sa vie a tenté de ne pas être réduite à cette seule scène, y était encore une fois assignée, et résumée.
En revanche, c’est lorsque Maria s’éloigne de sa scène originelle que la cinéaste trouve des moyens saisissants de traiter son sujet. La séquence, opportunément choisie pour illustrer l’affiche du film, où Maria Schneider est bombardée par les flashs des photographes (tous des hommes) en dit largement plus long, et avec un pas de côté plus intéressant, que la reproduction frontale du viol : la violence dure longtemps après les faits, elle est reconduite dans la lumière et le silence (au cinéma on dit Lumière… Silence… Ça tourne).
Idem la scène pathétique où Maria, déglinguée par la drogue, fait du raffut en pleine nuit devant chez son oncle. Elle interpelle le voisin réveillé, sorti sur son balcon : « Ne me regarde pas ! » Quelle phrase terrible à prononcer pour une actrice.
Surtout, je relève in extremis le discret hommage que rend Maria à Jacques Rivette. Dans l’une des scène finales, Maria Schneider se trouve à nouveau en promotion, cette fois-ci pour Merry-go-round (Jacques Rivette, 1981). Elle semble avoir tourné la page du Tango puisqu’elle déclare en souriant : « J’ai adoré travailler avec cet homme. »
Oui ! Voilà selon moi la principale leçon à retenir, leçon de joie et de liberté. Si l’on se penche sur le cinéma des années 70, laissons donc moisir Bertolucci dans son recoin sépia, et redécouvrons Rivette, redécouvrons en permanence et sans relâche à quel point il était moderne. Sans même remonter jusqu’à La Religieuse (1967), revoyons Céline et Julie vont en bateau (1974), sûrement le film le plus féministe que l’on puisse imaginer, du moins réalisé par un homme, prototype de tous les films suivants de Rivette, dans sa méthode comme dans sa manière de faire des femmes des sujets et non des outils, des partenaires et non des fantasmes.
Comme a dit Judith Godrèche en citant Céline et Julie lors de la dernière cérémonie des Césars :

– Céline : Il était une fois.
– Julie : Il était deux fois. Il était trois fois.
– Céline : Il était que, cette fois, ça ne se passera pas comme ça. Pas comme les autres fois.

Vive Rivette !


Post-scriptum. Suite à la publication de l’article ci-dessus sur Fichtrebouque, un(e) certain(e) Afton Berg a écrit le commentaire suivant :

Votre chronique est super, mais au final vous finissez par valoriser un homme alors que votre sujet était une femme! Le patriarcat revient tjrs nous attraper, même qd on a les meilleures intentions! On est pas sorti de l’auberge comme on dit!

Mon sang n’a fait qu’un tour :

Pas d’accord.
Ce qu’il faut abolir (et le rappeler sans relâche façon « Delenda Carthago » ), c’est le patriarcat, pas les hommes.
Je ne crois pas, en faisant l’éloge d’un homme, un homme qui justement a offert une voie de narration fertile en termes d’alternative au patriarcat, ni rattraper celui-ci ni me faire rattraper par lui.
Les femmes écrivent des livres et réalisent des films sans que chacune ne soit l’exception qui confirme la règle façon schtroumpfette, youpi, il était temps, lisons-les, voyons-les, écoutons-les.
Pour autant toutes les oeuvres des hommes ne sont pas « patriarcales ». Je considère parfaitement stupides les postures radicales telles celle d’Alice Coffin déclarant fièrement « ne plus lire les livres écrits par des hommes » . C’est un excès contre-productif, et un révisionnisme.
Un exemple très simple : l’un de mes écrivains préférés, toutes catégories confondues, est Annie Ernaux, justement essentielle pour appréhender la voix des femmes. Or lorsqu’elle cite ses influences, les lectures qui lui ont donné envie d’écrire, on y trouve pêle-mêle des femmes (Beauvoir, Woolf, Etcherelli) et des hommes (Flaubert, Bourdieu, Perec). Faudrait-il, sous couvert de « féminisme » lire les unes et jeter à la poubelle les autres ? Ce serait absurde. Chacune et chacun ont fait notre histoire, celle d’Ernaux, celle de la pensée et celle des lettres.
De surcroît, favoriser une femme plutôt qu’un homme au seul titre qu’elle est une femme pourrait dangereusement conduire à plébisciter des femmes qui soutiennent les piliers patriarcaux.
Dans le champ du cinéma : vive Varda, méfions-nous de Maïwenn.
Dans le champ politique c’est encore pire, et plus évident : il n’est pas très anti-patriarcal de soutenir les deux héritières Le Pen, Giorgia Meloni, Thaïs d’Escuffon, Ludovine de la Rochère ou bien les Caryatides, Les Némésis, les Brigandes, et autres malfaisantes.
Mais merci pour la stimulation intellectuelle de bon matin !

Trois jours, sans rire

12/06/2024 Aucun commentaire

On est bien avancés maintenant.
Que faire ?
De l’art.
Ouf.
L’art est ce pas de côté qui permet de ne pas succomber trop vite ni trop complaisamment au réel, de mieux le sentir dans sa main sur sa peau et dans ses yeux ce foutu réel, au lieu de seulement se faire avoir par lui.
On n’est pas à sa merci ! On n’est pas sa chose, il est la nôtre, merde !
Et même : MONSIEUR Merde. Tiens il nous avait manqué, celui-ci. On est content de revoir monsieur Merde chier très littéralement dans les bégonias.
Car je sors du cinéma. J’ai vu cela. J’ai vu les bégonias et le réel transfiguré. J’ai vu les 41 minutes et 19 secondes de C’est pas moi, dénégation enfantine et moyen métrage de Leos Carax.
Ouf, pas de panique, en tout cas un peu moins de panique grâce au pas de côté : l’art est toujours là, la mise à distance, l’archi-intime et l’archi-universel en tresse plutôt qu’en détresse.
Carax nous parle de lui, de son histoire et de celle du cinéma et de celle de l’Europe, histoire commune vieille d’un siècle mais il nous semble que le film nous parle d’aujourd’hui, car le tour de magie opère encore, et oui, et ouf, l’illusion que ce film a été fait ce matin en « réaction » .
Film work-in-progress (ce sont les premiers mots qu’on lit sur l’écran), film patchwork, film installation, film happening, film sans mode d’emploi et puis quoi encore puisque ce ne sont que des images, film intemporel et c’est justement en cela qu’il donne cette impression si vive d’actualité, film de montage, de bric, de broc et d’amour, film de fantômes comme n’importe quel film (digne de ce nom), film quête-de-beauté comme n’importe quel film (digne de ce nom), film ludique quoique tragique, film godardien quoique caraxoïde, « C’est pas moi » recycle toute la filmographie de son auteur, jusques et y compris dans la scène post-générique où Annette joue le rôle de Denis Lavant, mais toujours sur du Bowie.
Dans une scène que je suppose tirée de Holly Motors (2012) (mais je n’irai pas vérifier), un présentateur télé alerte ses spectateurs sur un étrange phénomène : plus personne en France n’a ri depuis trois jours.
TROIS JOURS ? Sérieux ? Mais oui, c’est bien ça, je recompte sur mes doigts, nous sommes mercredi jour des sorties au cinéma, trois jours depuis dimanche soir. Comment l’a-t-il su, comment le sait-il depuis peut-être 2012 (mais je n’irai pas vérifier). L’art a raison et c’est à ça qu’on le reconnait.
Et puis comme une menace certaines figures de l’extrême-droite défilent vers le premier tiers du film, elles tendent le bras en parade, elles aussi sont intemporelles, quoique certaines rient depuis trois jours, et sont créditées dans le générique de fin comme « Têtes de salauds » .

Le chemin qui mène de Jean Vigo à Teddy Lussi-Modeste

23/04/2024 Aucun commentaire

« Sur quoi as-tu changé d’avis ces 10 dernières années ? » : c’est l’une des questions que je préfère poser aux gens que je rencontre pour la première fois. Elle dit beaucoup sur quelqu’un […] parce que c’est une question qui raconte toujours une histoire. Une histoire de temps qui passe et de rencontres. Elle dit ce qui a été et ce qui est désormais. Comme le luminol, ce liquide bleu phosphorescent qui révèle le sang d’une scène de crime, c’est une question qui révèle nos contradictions.
Pour certains, changer d’avis, c’est se trahir. Eric Zemmour reprochait, en septembre dernier à Mélenchon d’avoir, en 20 ans, changé d’avis sur la burka : il citait alors Talleyrand, « je pardonne aux gens de n’être pas de mon avis, je ne leur pardonne pas de n’être pas du leur » – faisant partie de ces gens qui se targuent d’être absolument d’accord avec eux-mêmes depuis vingt, trente, quarante, cinquante ans.

A-t-on encore le droit de changer d’avis ? Blandine Rinkel

J’ai changé d’avis.
J’ai changé tout court.
Comment n’aurais-je pas changé puisque le monde a changé.
Faudrait-il se fixer pour règle de ne pas changer, et par-dessus le marché s’enorgueillir de rester intact au milieu d’un monde qui change ?
Dans le marbre, dit-on pour signifier que c’est pour si longtemps que c’est pour toujours, sauf que non, combien il dure le marbre, combien il est dur, Le marbre pour l’acide est une friandise, ainsi qu’a dit le poète.

J’ai changé : depuis longtemps et même à peu près toujours, l’un de mes films préférés, de mes films culte, aura été Zéro de conduite de Jean Vigo. C’est fini.

À une époque, je le voyais une fois par an, avec un plaisir intact. Je constate que je ne le vois plus. Je l’avais même montré à mes enfants quand elles étaient petites. Je ne sais pas si je le leur montrerais aujourd’hui.

Zéro de conduite est un film sur le chahut salutaire et carnavalesque ; sur la liberté, en somme. Je raffolais de ce bloc d’anarchie douce où les collégiens renversent leur collège sens dessus dessous et cul par-dessus tête, prennent le pouvoir. Les adultes y sont ridiculisés, décrédibilisés et bien fait pour eux, ils y ont le sale rôle, celui de la contrainte, de la rigidité intellectuelle et morale, de la norme, du système, du pouvoir, du passé. Faisons table rase !

Ce film a infusé en moi en compagnie d’autres oeuvres qui pédagogisaient l’anarchisme en direction des enfants et des ados (Le roi et l’oiseau de Prévert et Grimault, Gaston Lagaffe de Franquin, The Wall de Pink Floyd, vous souvenez-vous de Hey teachers, leave us kids alone ?). J’en faisais régulièrement l’éloge lorsque l’on m’invitait à présenter mes livres dans les collèges – je me rends compte qu’alors ma posture, a priori, était toujours de me ranger du côté des élèves, contre les profs (j’avais beau jeu… ou étais-je simplement démago ?), j’imaginais que mon irruption dans la classe incarnait le même mouvement ascendant que Zéro de conduite, cette rébellion, cette aspiration à la liberté, cette fureur créatrice punkoïde, cette rupture dans la routine, cette responsabilisation, cette élévation de la conscience de soi-même, cette joie aussi et surtout. Je recommandais la vision de ce film et je tenais d’ailleurs, je tiens toujours, pour preuve de son génie le fait qu’il ait été censuré treize ans après sa sortie : il était dangereux pour la jeunesse. Vive le danger et la subversion. Ah ah ah.

Et puis voilà que c’est fini. Le danger est manifestement ailleurs.

Se moquer des profs aujourd’hui, ce serait comme faire une blague juive en 1943 : au minimum une obscénité, au maximum une criminelle complicité. Se moquer des profs, c’était bon enfant, vivent les vacances, les cahiers au feu, la maîtresse au milieu. Mais nous sommes passés d’une époque bon enfant à une époque mauvais enfant, comme il est dit quelque part dans Ainsi parlait Nanabozo.

Je viens de voir Pas de vagues, le dernier film de Teddy Lussi-Modeste, où des collégiens prennent le pouvoir, renversent leur collège sens dessus dessous et cul par-dessus tête, chamboulent au passage tous les adultes à l’intérieur. Un film parmi de très nombreux autres tombant en cataracte (L’Affaire Abel TremComme un fils, Bis repetita, La salle des profs, L’InnocenceAmal un esprit libre… liste impressionnante à laquelle j’ai ajouté un film roumain de 2021), qui tous montrent à quel point le métier de prof est devenu difficile, peut-être impossible, en tout cas héroïque, et atrocement solitaire au beau milieu d’une fourmilière. Cet empêchement du métier de prof est une catastrophe globale qui me touche intimement mais qui ne peut que toucher intimement chacun d’entre nous, en ce qu’il révèle que, sans enseignement commun, nous ne pouvons plus faire société. Sans l’Éducation Nationale, que l’on peut certes d’abondance moquer et critiquer, la société française n’existe tout simplement plus. Il faut la critiquer et la chérir, l’Éducation Nationale. Un peu comme la démocratie. Puisque c’est pareil.

Quel chemin avons-nous parcouru en 90 ans, de Jean Vigo à Teddy Lussi-Modeste ? Je ne parle pas de cinéma, je parle de ce dont parle le cinéma. Ce que nous avons gagné, ce que nous avons perdu en 90 ans.

Je suis sorti de la salle en mauvais état, accablé, angoissé, terrifié. Mais convaincu que c’est ce film-ci que je conseillerais à des collégiens aujourd’hui, c’est celui-ci qui élèverait leur conscience. Ma préconisation à la jeunesse remplacerait donc un film éminemment joyeux par un film fondamentalement stressant. Heureusement que je ne suis plus invité dans les collèges pour parler de mes livres.

PS. Je pars me changer les idées dans la Loire, je fais un peu de tourisme autour du barrage de Villerest, c’est très joli. Soudain je butte, en traversant le charmant village de Saint-Jean-Saint-Maurice-sur-la-Loire, contre cette plaque de rue que je vous adresse en carte postale. L’odonyme était presque parfait.

Baise malchanceuse

06/04/2024 Aucun commentaire

Actualité flaubertienne.

Avez-vous vu Bad Luck Banging or Loony Porn, film roumain réalisé par Radu Jude, tourné pendant la pandémie en 2021, et ours d’or à Berlin (les Berlinois ont de l’audace) ? Traduction possible du titre anglais : Baise malchanceuse ou Porno cinglé. J’apprends ici que Babardeala cu bucluc sau porno balamuc, le titre original, emploie des mots d’origines gitanes et ottomanes, et constitue d’entrée de jeu une provocation au nationalisme roumain.

Comme chez Flaubert, l’intrigue mêle le grotesque et le tragique ; si elle n’était pas si trash, elle pourrait valoir à ce film d’être ajouté à la litanie prodigieusement longue, récurrente comme un symptôme, des sorties au cinéma qui ces jours-ci abordent la crise de l’enseignement en collège ou en lycée : ici, Emi, incarnée par Katia Pasacriu, est une prof de collège qui subit humiliation, mise au ban et vexation infligée par un tribunal populaire parce qu’une vidéo sexuelle privée qu’elle a tournée avec son mari se retrouve sur Internet…

Jude filme la déambulation dans Bucarest de cette femme inexpressive derrière son masque anti-Covid, en suggérant que la véritable obscénité est ailleurs que sur Youporn. PARTOUT ailleurs. Dans les rues, dans les médias, dans les supermarchés, dans les files de bagnoles, dans les façades, enseignes et publicités, dans les micro-agressions et soubresauts de ressentiments recuits à même le trottoir, dans les haines de tous contre tous, dans la compétition libérale généralisée et érigée en système.

Et puis, pile au milieu du film, sur une ritournelle incongrue de Boby Lapointe, l’histoire s’interrompt brutalement pour céder la place à une sorte de court-métrage expérimental directement hérité du Dictionnaire des idées reçues de Gustave Flaubert.

Défilent sous nos yeux, dans l’ordre alphabétique, c’est-à-dire dans une parodie d’ordonnancement, divers concepts et clichés dont les définitions et exemples, un à un, démolissent froidement notre zeitgeist et notre ordre moral en cache-sexe. Les violences politiques, policières, patriotiques, religieuses et mémorielles, nous sont assénées avec une ironie d’autant plus cinglante qu’elle n’est jamais que l’enregistrement du réel : c’est le fascisme d’hier et de demain que nous voyons, et la Roumanie est, à quelque chose près (la pression et l’oppression catholiques y sont sans doute pires qu’ailleurs), le monde.

Ainsi, pour l’entrée Transformation nous admirons une magnifique fleur éclore au ralenti tandis que nous lisons un fait divers recueilli dans la presse :

Un Américain accusé d’avoir tué ses deux colocataires, a déclaré à la police partager avec eux des opinions néonazies, jusqu’à ce qu’il se convertisse à l’Islam. Il les a ensuite tués parce qu’ils ne respectaient pas sa foi.

Un peu plus tôt, parvenus à la lettre C, à l’entrée Cinéma nous étions pourtant avertis par cette note d’intention :

Nous avons appris à l’école l’histoire de Médusa. Elle avait un visage si laid qu’à sa vue les êtres et les âmes se transformaient en pierre. Lorsque Athéna a ordonné à Persée de tuer le monstre, elle l’a prévenu de ne jamais regarder directement son visage, mais seulement son reflet dans son bouclier lustré. Suivant ce conseil, Persée réussit à décapiter Médusa. La morale est qu’il nous est impossible de voir les horreurs actuelles parce qu’elles nous paralysent d’une peur aveugle, et que nous ne pouvons les percevoir qu’au travers d’images qui en reproduisent l’apparence. Le cinéma est le bouclier lustré d’Athéna.

Précision à l’attention de quiconque ne ferait pas la différence entre l’ironie et le cynisme, soit entre le recul empathique Flaubertien obligeant le lecteur à s’impliquer pour saisir ce qui n’est pas dit, et la potacherie ricanante se payant la tête de ses personnages afin de mettre le public dans sa poche : c’est la différence entre un film de Radu Jude et un film de Ruben Östlund.

Le duel est déjà commencé ?

15/02/2024 Aucun commentaire

Ah, quel immense acteur ce Gérard Depardieu !
Ah, quel immense cinéaste ce Ridley Scott !
Les deux géants ont en commun de posséder des vignobles en France, c’est dire s’ils ont du savoir-vivre.
L’un de leurs plus beaux films respectifs, ils l’ont tourné ensemble ! Non, je ne parle pas du balourd 1492 : Christophe Colomb, mais du méconnu Terrazza Romana, tourné la même année, chef d’œuvre de 47 secondes que voici :

Bon…
On pourrait continuer tant qu’on voudrait à se foutre de la gueule de Depardieu, buffet à volonté, il l’a bien mérité maintenant qu’on sait qu’il ne vaut pas mieux en termes d’abus sexuel que tant d’autres hommes de pouvoir (politique, économique, médiatique, artistique, religieux, tous les chemins mènent à la petite chatte).
En revanche, on va arrêter cinq minutes de dire du mal du publicitaire Ridley Scott, pour faire l’éloge de l’un de ses films. Aujourd’hui au Fond du Tiroir : un bon film de Ridley Scott.

Moi qui suis un vieux romantchique, je place l’amour au-dessus de tout. Voilà pourquoi je place la Saint-Valentin au-dessous de tout. La Saint-Valentin, rien à foutre. Hier soir Saint-Valentin ? Ouais ben c’est un soir comme un autre : soit je vais jouer de la musique soit je mate un film. C’était film.

C’est ainsi que le soir de la Saint-Valentin, nous avons regardé, en couple s’il vous plait, un film d’amour particulièrement tordu, ambigu, malaisant, un film qui parle de viol : Le Dernier duel (Ridley Scott, 2021).

Je ne suis guère amateur du cinéma de Ridley Scott. Ses bourinneries virilistes me navrent et je reste, contrairement à quelques amis dont je respecte le goût cinématographique, désespérément insensible à Blade Runner que j’ai pourtant vu autant de fois qu’il en est de versions et ça fait un paxon, film décoratif et vieilli, très loin des puissances intactes, propres à retourner le cerveau, des romans de Philip K. Dick. Ainsi je n’attendais rien de ce Dernier Duel… Oh comme on fait bien parfois de n’attendre rien ! Quelle merveille que ce film ! À mon goût le plus surprenant de Ridley Scott depuis Seul sur Mars, et le plus féministe depuis Alien (oui, car Alien, film de dure à cuire dont le sujet caché est la grossesse, est mille fois plus féministe que Thelma et Louise, dans lequel deux femmes se punissent de mort pour avoir tenu tête aux hommes – mais bref).

Le Dernier duel est adapté d’une histoire vraie, comme il est mentionné en incipit de deux films sur trois, mais le fait divers ici est vieux de 750 ans, c’est dire si les sources sont fragiles et reconstituées. Le livre adapté n’est pas un roman mais une enquête menée par un historien américain, Le Dernier Duel : Paris, 29 décembre 1386 par Eric Lager.

Triangle amoureux sempiternel, deux hommes et une femme : un chevalier et son épouse ; un écuyer. L’écuyer est amoureux de la femme de son prétendu grand ami le chevalier. Il la viole. La femme raconte tout quand son mari rentre au château. Un procès s’en suit. L’écuyer nie le viol (lui, comme tant de violeurs, ne parle que d’une histoire d’amour, quelle modernité !). Parole contre parole. Que faire ? S’en remettre à Dieu (quelle modernité bis !). Une ordalie est décidée. Les deux hommes vont s’affronter en duel. Celui qui tuera l’autre aura prouvé qu’il avait raison, puisque Dieu, c’est connu, favorise les justes.

Ces prémisses sont déjà palpitantes tant elles brassent des thématiques d’aujourd’hui et de toujours (la brutalité, l’instinct de possession et la rivalité mimétique des hommes ; la paroles des femmes comptée pour rien ; le mariage arrangé et l’amour où est-il ; la culture du viol et ses sources patriarcales moyenâgeuses ; les réseaux de pouvoir et de solidarité court-circuitant la justice ; la superstition religieuse prônée comme vérité suprême, etc.), mais ce qu’en fait Ridley Scott est d’une audace stupéfiante.

Surprise : sa brutalité testostéronée, si pénible dans ses films de gladiateurs ou de guerre, a pour une fois du sens, car le fameux duel final, admirablement bien filmé et par conséquent révulsant, se pare d’un vrai suspense et d’infinies questions sur le cynisme, sur l’absurdité, sur la rage non seulement de vivre mais de prouver qu’on a raison (à qui Dieu va-t-il donner sa faveur ? au cocufié antipathique, ou au cocufieur séduisant ?).

Plus sidérant encore : la construction elle-même du film, en diffraction, est d’une originalité presque inédite (presque, car on peut penser à un précédent : Rashōmon de Kurosawa, 1950, et à un suivant : le tout récent L’innocence de Kore-eda, 2023). Trois parties, qui vont nous raconter trois fois la même histoire, mais du point de vue de chacun des trois personnages. Les scènes se répètent mais les plans et les détails ne sont pas les mêmes, les gestes diffèrent, les intentions aussi, les mots échangés, la signification qu’on leur prête… Or les trois versions sont filmées comme sont filmés tous les films, c’est-à-dire en tant qu’illusion de la réalité. Leur juxtaposition donne le tournis comme le faux flashback inventé par Hitchcock (Le Grand alibi, 1950 – ah, tiens, la même année que Rashōmon ! 1950, ère du soupçon ?) : spectateurs, témoins trompés, nous ne comprenons plus le statut exact de ce que nous sommes en train de voir. Aucun des trois récits n’est vrai ? Les trois le sont un peu ? Chacune est faussée comme sont faussés tous nos souvenirs ? Notre souvenir d’une scène précédente, une demi-heure plus tôt, est-il déjà falsifié ? Le cinéma dit-il la vérité 24 fois par seconde (Godard) ? Le cinéma ment-il 24 fois par seconde (De Palma) ?

Un indice pour sortir du trouble : la version de la femme est la dernière à laquelle nous aurons accès, et selon l’adage c’est le dernier qui a parlé qui a raison. Message capital adressé aux femmes violées : on te croit.

Dessiner des moustaches à Hitler

05/02/2024 Aucun commentaire

Je viens de venir à bout de The Crown sur Netflix, l’ambitieux biopic d’Elizabeth II, en une cinquantaine d’heures. Je me suis laissé faire. Moi qui, quoiqu’ayant de la sympathie pour la Reine pour d’anciennes raisons littéraires, n’ai globalement rien à secouer des têtes couronnées. Mais voilà : l’enjeu de cette série est supérieur à celui desdites têtes, selon le principe bien connu des deux corps du roi, expliqué au fil des épisodes avec intelligence et pédagogie. La Couronne du titre, outre l’accessoire bling-bling qui ceint le royal front, désigne maintes autres choses : une famille, un clan, une classe sociale, une histoire, la continuité de cette histoire, un privilège autant qu’un sacerdoce, un savoir-vivre, et par métonymie l’Angleterre tout entière, un empire (dont la continuité, quant à lui, est rompue), le commonwealth… voire, puisqu’aux dernières nouvelles le Royaume Uni serait toujours une démocratie, La Couronne désigne le peuple britannique lui-même. Aux questions, c’est quoi l’Angleterre, c’est qui les Anglais, une réponse commode : regardez The Crown.

J’ai pris, au début de cette fastueuse fresque, plus de plaisir que je croyais ; à la fin un peu moins que je ne l’espérais : c’est que les premières saisons ont un indéniable souffle de légende dorée historique, quand les dernières ressemblent davantage à une compilation de presse people, et, à force de se laisser faire par l’empathie et l’ingurgitation passive devant Netflix, le spectateur réalise qu’il a glissé insensiblement de Shakespeare à Gala. Peu importe, le spectacle reste de très haut niveau, surtout sur une telle durée (quelle série, aujourd’hui, a encore le luxe de se déployer durant six saisons ?) et les Angliches, on en dira ce qu’on voudra, qu’ils sont ceci-cela, mais ils ont par tradition les meilleurs acteurs du monde, et cela grâce à Shakespeare, pas grâce à Gala.

Le soixantième et dernier épisode enlève le morceau, et, en moi, a arraché des larmes, même pas peur de l’avouer : spéciale dédicace à un cornemuseux que je connais, c’est bien la scène avec le bagpipe qui m’a fait chialer. Quel instrument puissant, quand même.

Mais voilà que ce dernier épisode a fait remonter, outre l’eau de mes yeux, un souvenir de collège que je croyais définitivement évaporé. On nous narre notamment une connerie de jeunesse du prince Harry, le cadet rouquin du prince de Galles, le loser qui ne sera jamais roi puisque son aîné est vivant et même père de famille, qui gardera donc toute sa vie un statut de bibelot inutile, et à qui on excuse de facto les errements et rebellions vaguement punks (aussi punk que peut l’être un prince de sang).

En 2005, l’adolescent s’est rendu à une soirée déguisée en uniforme de l’Afrikakorps avec brassard nazi. Naturellement un « ami » a pris une photo qu’il a revendue aux tabloïds. Scandale ! Quel mauvaise blague! Quel exemple pour la jeunesse ! Quelle perte des valeurs morales ! Quelle irresponsabilité, quelle insensibilité, quelle amnésie chez ce fin-de-race ! Le merdeux va prendre cher, de son daddy, de sa granny, de toute sa family, de la Crown et de tout le country. Pour mesurer la dégringolade on se souvient qu’à l’autre extrémité de la série, une autre adolescente, Elizabeth, faisait montre de son dévouement durant la guerre contre Hitler et que c’était comme un mythe fondateur.

Et là…
Flash !
Anamnèse !
Moi qui, grâce au ciel, ne suis pas prince, je me suis soudain souvenu que j’avais fait la même chose, et enduré la même opprobre, en classe de 3e au collège Louise-de-Savoie à Chambéry, en 1984.

Mon grand frère, peu avant, était revenu d’un voyage en Angleterre en m’offrant, en guise de souvenir, un t-shirt extraordinaire de mauvais goût, parodiant le merchandising des groupes en tournées et faisant la promo du Adolf Hitler 1939-1945 European tour, listant les dates des pays où il a cassé la baraque, de la Pologne en septembre 1939 à la France en juin 1940 – ensuite, la tournée a rencontré quelques difficultés puisque deux dates sont rayées et cancelled : September 1940 England et August 1942 Russia. La tournée s’achève (en apothéose) sur une date à domicile : April 1945 Berlin Bunker.

J’ai 15 ans et c’est le plus beau cadeau qu’on pouvait me faire, je me pisse dessus de rire, j’écarquille yeux et bouche, oh putaiiiiiiiin géniaaaaaal, je secoue mes doigts comme si je me les étais brûlés, j’ai le rouge aux oreilles. Ah la la, merci frangin, le culot, la dérision, la provoc, on dira ce qu’on voudra des Angliches ceci-cela etc., mais pour l’humour noir ils ne craignent personne.

Il ne me viendrait pas à l’idée qu’on puisse prendre ce dessin pour de la propagande hitlérienne au premier degré puisqu’il s’agit évidemment d’une charge, on se fout de la gueule d’Hitler et de ses ambitions hégémoniques, on lui dessine des moustaches à ce con, on le guignolise et c’est tout ce qu’il mérite… Toutefois j’ai vaguement conscience que la blague est difficile à avaler, politiquement incorrecte comme on le dirait bientôt. J’ai vu tout récemment, en cours d’histoire, Nuit et brouillard, pas encore Shoah mais je sais déjà : je sais qu’il n’y a pas de quoi rire. Ou alors au contraire, justement, quant à moi je pressens l’intérêt et la fonction du mauvais goût puisque je ris, je ris en me demandant si j’ai le droit de rire, et un problème demeure : vais-je avoir le cran de jamais porter ce t-shirt ? Je ne peux pas le porter n’importe quand, j’attends l’occasion.

L’occasion arrive : le carnaval. Pour mardi-gras, le collège autorise voire encourage les travestissement des élèves. Le carnaval est cette tradition anarchiste, cette fête politique, cette critique du système permise par le système comme une soupape de décompression, qui une fois l’an renverse les valeurs cul par-dessus-tête. On peut se déguiser en n’importe qui, n’importe quoi, pour s’en moquer, y compris et surtout des puissants, ceux qui nous emmerde, les rois, les riches, les papes, les généraux… Les Adolf Hitler. Une idée politique a toujours été chère à mon coeur : les gens de pouvoir sont ridicules par nature puisqu’ils finissent toujours par se prendre pour ce qu’ils incarnent (exemple : les membres de la famille royale et leurs deux corps respectifs). Et même : plus grand est le pouvoir, plus grand est le ridicule. Les dictateurs et leur pouvoir absolu sont absolument ridicules.

Je prépare en secret mon costume : bottes noires, pantalon de même, imperméable beige, bretelles (d’où me vient l’idée des bretelles ? ai-je déjà vu Portier de nuit ?), casquette (je ne sais pas d’où je la sors mais celle-ci ne saurait être nazie que par un effort d’imagination), et bien sûr mon génial t-shirt que je révèle en écartant les pans de mon imper tel un exhibitionniste, je répète le geste devant le miroir. Touche finale, je me fixe la mèche au gel et je me dessine au marqueur à essence (qui pue) une moustache, la même que Chaplin et que l’autre connard, ah ah, je suis très content de moi, on va bien se marrer, qu’est-ce que je vais lui mettre à Hitler, pas sûr que le fascisme international s’en relève jamais.

Les ennuis commence dans le bus. Je suis déçu, je ne fais rire personne, je ne récolte que des sourcils froncés et des moues de désapprobation. Ben quoi, détendez-vous les gens, c’est carnaval. Dans la cour du collège, c’est pire. Les élèves, sagement grimés en pirates, en Indiennes, en gangsters de Chicago pour les plus agressifs, se désolidarisent immédiatement de mon idée trop géniale pour eux. Les pions et les profs désapprouvent. « Vigne ! C’est de très mauvais goût ! Qu’est-ce qui vous a pris ? Ça vous fait rire ? » et même « Vous êtes fou ou quoi ? »
Ben quoi ? Carnaval, merde, vous ne comprenez rien, CARNAVAL, je suis obligé d’expliquer la blague ?

Je rentre en cours de français, j’ai perdu mon assurance. Heureusement la prof de français m’adore (en français, je suis toujours premier de la classe en plus d’être un gentil garçon), ça devrait bien se passer. Ça se passe mal. La prof cesse instantanément de m’adorer. Elle est horrifiée. Elle fait défiler un par un sur l’estrade tous les élèves déguisés, pour qu’on analyse ensemble leurs déguisements. Elle me garde volontairement pour la fin, pour me faire honte. J’y vais. Je suis face à la classe, avec mon t-shirt rigolo, mes bretelles, mon imper, ma moustache, ma mèche. La prof m’humilie en public : « Vous êtes choqués ? Vous avez raison d’être choqués. Ce genre d’humour est très exactement ce qu’il ne faut pas faire, et voici pourquoi. » Je suis au pilori, on peut me cracher dessus, je suis là pour ça, allez-y les pirates les Indiennes et les gangsters à la con. J’ai droit à un sermon qui me paraît interminable. La journée le sera aussi. Il me faut même reprendre le bus pour rentrer chez moi.

Ce souvenir cuisant s’accompagne d’un net sentiment d’injustice. Qu’avais-je fait de mal ? J’ai été bafoué comme si j’avais fait le salut nazi, tagué des croix gammées partout ou suggéré qu’Hitler dont on dit tant de mal avait des bons côtés (il était capable d’une grande concentration, disait Pierre Desproges), alors que je l’ai dénoncé, et même pas très vigoureusement (est-cela au fond qu’on me reproche ?), je me suis juste foutu de sa gueule. Je l’ai transformé en déguisement, comme Chaplin dans le Dictateur, tiens, pas moins. Ou Gainsbourg dans Rock around the bunker, pour prendre une comparaison plus de mon temps. (Bien plus tard, je me sentirai confusément trahi en lisant que Chaplin, dans son autobiographie, fait son mea culpa et se range du côté de ceux qui n’osent plus rire avec ces histoires-là : « Si j’avais su l’horreur réelle des camps de concentration allemands, je n’aurais pu réaliser Le Dictateur ; je n’aurais pu faire un jeu de la folie homicide des nazis. »)

L’humour noir est risqué. Il est subversif, scabreux, malpoli, malcommode à comprendre, il passe mal et lorsqu’on s’y essaye on apprend à la dure qu’il n’est pas pour les âmes tièdes. Mais qu’est-ce qu’il est fort ! Je commence dès le lycée à lire Charlie Hebdo (ou plutôt son équivalent de l’époque, Zéro puisque Charlie avait cessé de paraître), et je ne m’interromprai jamais. C’est alors que surgit en librairie Hitler=SS, la bande dessinée atrocement drôle de Gourio et Vuillemin. Je me précipite ! Qu’est-ce qu’ils leur mettent à Hitler et aux nazis ! Ah ah cette fois, le fascisme international ne s’en relèvera pas ! Je trouve Gourio et Vuillemin aussi géniaux que moi. Rouge aux oreilles et doigts qui brûlent oh la la. Ils subissent plusieurs procès, plusieurs interdictions, plusieurs malentendus : ils sont évidemment antinazis mais se font accuser de nazisme. Ce livre n’a jamais été réédité après 1990. Je l’ai toujours. Il me fait toujours rire, avec sa maquette qui imite celle de la revue de propagande Signal. Ceux qui ne voient pas la différence avec la revue de propagande Signal ne me font pas rire. Ce sont eux les gens dangereux.

Au prince Harry : salut à toi, petit con !

Would you have sex with Jérôme Cahuzac ?

17/01/2024 Aucun commentaire

L’un des spécimens les plus abominables du microcosme politique français, Jérôme Cahuzac, ex-ministre « socialiste » du budget, ex-député, ex-président de la commission des Finances de l’Assemblée nationale, et aigrefin décomplexé dont le rôle dans l’actuelle crise des représentations en France ne pourra jamais être minimisé… Jérôme Cahuzac qui a esquivé la prison ferme grâce à l’excellence de son avocat de l’époque, actuel ministre de la justice… Jérôme Cahuzac, donc, a annoncé son retour en politique, avec sans doute les municipales de 2026 dans le viseur. Ce mecton providentiel prétend sauver la France, ou quelque chose comme ça, face à l’ineffable danger « populiste » de la France Insoumise, de la NUPES et du RN. Sans, bien sûr, le moindre examen de conscience, alors que l’attrait du « populisme » s’explique mathématiquement par la perte de confiance dans les élites, perte de confiance qu’il incarne à merveille.

Pour célébrer ce retour magnifique, les Mutins de Pangée mettent en ligne gratuitement un court-métrage documentaire où Cahuzac tenait un petit rôle (il fait une entrée fracassante, à l’américaine, à 4 mn 37 s) : J’aime mon patron.
(Avertissement : ce documentaire est à manier avec précaution, le visionner peut entraîner des effets secondaires – la chanson J’aime ma boîte de Manolo est une saloperie de ver d’oreille.)

Ce qui me fournit l’occasion de saluer encore une fois le magnifique travail des CinéMutins, plateforme de VOD d’une richesse extraordinaire. Leur catalogue de fictions est copieux, récent, sélectionné avec goût, même si leur point fort reste les documentaires qu’on ne voit pas ailleurs, et qui résonnent furieusement avec l’actualité. Par exemple, au sujet de la guerre Hamas/Israël, me remonte en mémoire l’excellent Would you have sex with an arab ? de Yolande Zauberman. Actualisation sidérante du vieux slogan toujours jeune, Faites l’amour, pas la guerre.

Je cite les Mutins dans le texte, avec un bref mémento où chacun pourra se reconnaître (je me reconnais assez) :

Face aux flux qui nous envahissent, il faut s’organiser, même pour regarder des films sur CinéMutins ! On est tous et toutes passé par là : on avait prévu de voir un bon film qu’on avait déjà raté au cinéma ou qui avait tout simplement éveillé notre curiosité (précieux moments)… et voilà qu’au dernier moment, on ne sait plus, il y a trop de choix et on a l’impression qu’il n’y en a pas assez… on est plus dans l’état d’esprit qui avait conduit au désir, on hésite, la journée a été chargée, le copain ou la copine est prise par sa série Netflix pas terrible mais « on veut voir où ça va cette connerie », on se laisse aller à zapper à la TV ou pire encore à scroller toute la soirée sur son smartphone en solo… Bref… La curiosité rentre chez elle tout seule, c’est une catastrophe ! On passe une soirée de merde, on se couche groggy, tout en passant à côté de films importants qui nous aurait peut-être accompagnés des jours encore et parfois toute la vie même. Alors, que faire ? On vous conseille d’essayer d’abord de vous souvenir les raisons pour lesquelles vous vouliez voir ce film (peut-être que vous avez raison d’y renoncer finalement !) (…) Si besoin, vous pouvez encore relire nos lettre-infos, et même nous écrire, sait-on jamais si on peut vous aider à trouver le film qui va bouleverser votre vie ! (nous avons des sortes de docteurs en cinéma qui font des ordonnances, sans aucun dépassement d’honoraire… c’est gratuit !).

Carnaval païen

05/12/2023 Aucun commentaire

Ah tiens et pendant ce temps, que devient l’Ukraine, vous avez de ses nouvelles vous ? On l’a perdue de vue l’Ukraine, on s’est lassé ou endormi comme devant une série qui aurait trop d’épisodes, trop de saisons, encore un bombardement dites donc on a l’impression de déjà-vu, ça ne se renouvelle pas beaucoup, la conclusion traîne à venir, les plus gros cliffhangers palpitants se sont émoussés par exemple le sort de la centrale nucléaire de Zaporizhzhya (plus grande centrale d’Europe) au bord du gouffre, ah ça oui c’était un grandiose épisode, et puis que voulez-vous d’autres sollicitations apparaissent en streaming alors on clique à l’affut de nouveautés ouais ça a l’air pas mal ça et saignant, Gaza, le Hamas, un attentat ici ou là, bin ou bam, sous la Tour Eiffel en plus, le glamour du décor qui ne gâtera rien, et puis c’est pas tout ça mais en décembre la magie de noël et la saison de ski trépignent dans le couloir alors l’Ukraine hein merci le réchauffé.

Je ne jette la pierre à personne. Pas de leçon à donner. Je ne parle qu’à mon bonnet, comme toujours ici. Je me rends compte et en rends à compte exclusivement à moi-même que je ne pense plus guère à l’Ukraine. J’en ai pris conscience brutalement, en regardant un film ukrainien, film gigantesque tout court mais fortuitement ukrainien, ce qui fait que je me suis frappé le front et la coulpe, « Ah mais oui et alors l’Ukraine au fait ? »

Le serment de Pamfir (Dmytro Sukholytkyy-Sobchuk, 2022) est le premier long-métrage de son réalisateur. Comme tout grand film il est prodigieusement universel en plus d’être prodigieusement ancré : il parle d’une situation locale et de moeurs ukrainiennes, de trafics mafieux aux portes de l’Union Européennes et des luttes entre les dogmes chrétiens et les increvables rites païens (carnaval de la Malanka durant lequel les hommes du village, telluriques colosses, se déguisent en bêtes), il parle du proche et du lointain mais surtout du gaz entre les deux, de la violence archaïque et de la violence contemporaine, bonnes copines, il parle de vous et moi.

Mais tout ceci, ce ne pourrait être que le cinéma. Car en plus il y a la manière, qui fait le cinéaste.

Les critiques ont parlé d’un moyen terme entre Kusturica et Tarentino, je vois à peu près ce qu’ils veulent dire, le folklore délirant et le déchaînement à retardement, il faut bien se raccrocher à deux références connues. Mais dans son formalisme tragique j’aperçois aussi bien le croisement entre Béla Tarr et Haneke (un Haneke qui serait capable de compassion envers ses personnages) : l’image est époustouflante, le cadre impeccable et d’autant plus implacable, on n’en sortira pas, de cette beauté. Tout est filmé en plans-séquences, certains durent dix minutes, terrible impossibilité de cligner. Le plan-séquence est toujours à cheval entre le maximum de naturel théâtral et le maximum de sophistication obsessionnelle. Le plan-séquence est peut-être l’effet de style ultime du cinéma.

Que devient l’Ukraine ? On pourrait dire, on aimerait répondre : ça, et que cette réponse soit suffisante.

La post-production du « Serment de Pamfir » s’est faite sous les bombes de Poutine, littéralement, le studio se trouvant dans un quartier de Kiev ruiné par les missiles. Le travail a été poursuivi avec opiniâtreté, afin que le film soit prêt pour Cannes. Le film existe et il faut le voir, même si ce n’est pas notre visionnage qui sauvera l’Ukraine, au moins aura-t-on une idée de l’Ukraine autre que son martyre.

L’Ukraine était avant la guerre un pays de cinéma (environ 35 longs métrages produits chaque année). Toute production est bien sûr pétrifiée et on se demande où, quand, comment, Dmytro Sukholytkyy-Sobchuk pourra faire un autre film.

En partage

15/11/2023 Aucun commentaire

Encore une rubrique nécrologique au Fond du Tiroir. Qu’est-ce que j’en ai, des morts. Cette semaine je me chagrine de la disparition de deux personnalités ayant tenu un rôle dans mon éveil esthétique. L’une avait 85 ans et l’autre 47. Forcément, la seconde disparition est plus injuste.

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Mon camarade Jean-Pierre Blanpain, 80 ans aux cerises, m’a adressé il y a peu cette phrase fabuleuse et définitive : « Ce qui me manquera le plus quand je serai mort, c’est le cinéma ».
Je ne vois pas comment mieux dire que le cinéma est la vie elle-même, justement parce qu’il est l’art des morts, l’art d’être mort, la mort comme savoir-vivre, il est l’art de faire encore bouger (« kinéma », en grec) ceux qui ne sont plus là ou qui du moins, dès le lendemain de la prise de vue, ne sont plus ce qu’ils étaient, tous ceux qui ne sont plus que fantômes (ou bien zombies, aussi, bien sûr).
Michel Ciment (1938-2023), pédagogue gigantesque, dont j’ai lu avec passion de la première à la dernière ligne certains des livres (ceux sur Kubrick), et dont j’ai bu les paroles et l’accent parisien bien des dimanches soirs, vient de devenir fantôme à son tour, à 85 ans (Tiens ? l’âge de mon père).
Pour lui rendre mes respects, j’ai regardé ce soir un DVD que j’ai depuis des années dans ma bibliothèque mais que je n’avais pas encore vu, Michel Ciment, le cinéma en partage, portrait filmé par Simone Lainé. J’ai vu sur mon écran le fantôme de Michel Ciment. Il va bien. il bouge bien. Il parle drôlement bien, d’ailleurs, avec son accent parisien.

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Karl Tremblay (1976-2023), une étoile filante.
Souvenir merveilleux d’un concert des Cowboys Fringants dans les années 2010, au Festival du Bleuet de Dolbeau-Mistassini. Depuis je sais que les Etoiles Filantes est l’une des plus belles chansons du monde.

Ah et puis Plus rien aussi quelle putain de chanson coup de poing dans la gueule ! Terrible et prophétique.