Attendu (2) que Robert Crumb est l’un des artistes, toutes catégories confondues, pour lesquels j’ai le plus d’admiration, car son parcours sur six ou sept décennies relève d’une recherche perpétuelle, d’une indépendance intransigeante, d’une création sans cesse remise sur le métier et d’une puissance d’inspiration difficilement égalable propre à faire école, lui qui est pourtant un solitaire absolu (j’incline à penser que quiconque écrit et/ou dessine dans un registre autobiographique aujourd’hui, qu’il le sache ou non, doit quelque chose à Crumb, comme à Jean-Jacques Rousseau, par exemple) ;
… Naturellement, je me suis jeté, comme les Gafam sur nos données privées, sur le premier livre de Crumb depuis des années, Tales of Paranoia (chez Fantagraphics – la traduction française sous le titre Chronique de la paranoïa a suivi peu après chez Cornelius), qui promettait un énième autoportrait mais cette fois « en paranoïaque » , sur le fil tendu entre deux registres éminemment contemporains, l’anxiété et le complotisme. Parce que l’un n’empêche pas l’autre.
Ce livre ne sera pas le plus plaisant ni le plus facile d’accès de son auteur. Crumb, à 82 ans, ne s’inquiète pas de prendre son lecteur à rebrousse-poil, en commençant par de longues pages sur la pandémie de Covid-19 (farouche anti-vax, Crumb a refusé l’injection), allant jusqu’à formuler l’hypothèse bien connue que cette histoire planétaire a été un complot ourdi par les actionnaires de Big Pharma. Certes, cette provocation est bien dans sa manière, lui qui autrefois ne rechignait pas à se montrer misogyne, misanthrope, antipathique, maniaque, hypocondriaque, obsédé sexuel, handicapé social, etc., provocations non gratuites puisqu’elles étaient la contrepartie de la sincérité… Restent que ces pages d’ouverture ne sont pas les plus originales du livre, Crumb se contentant de recopier des sources et de se dessiner en train de les lire.
Espérons-le, les lecteurs rebutés pourront du moins être comme moi sensibles à un argument de Crumb qui, lui, mérite d’être répété : la dénonciation, accompagnée de l’injure « complotiste », du moindre opposant remettant en cause les bienfaits ou l’innocuité des vaccins, était (est toujours) une façon totalitaire d’empêcher tout débat. Totalitaire, et par conséquent laissant soupçonner un vague complot…
La suite de l’opus, selon la méthode de ses comix d’antan, est faite de pièces et de morceaux, variations sur le même thème (« Être paranoïaque n’empêche pas les autres de réellement comploter dans votre dos ») s’enchaînant par associations d’idées, et recèle des trésors plus personnels et plus nourrissants : – un épisode posthume, drôle et touchant de Dirty Laundry (la bande dessinée/journal intime qu’il réalisait à quatre mains avec son épouse Aline Kominsky, décédée en 2022) dans lequel Aline est persuadée de porter la poisse à ses éditeurs et galeristes, qui mettent tous la clef sous la porte après avoir travaillé avec elle ; – un souvenir des années 60, terrifiant bad trip au LSD débouchant sur une révélation indicible, presque lovecraftienne (Crumb, donnant l’exemple de sa mère, rappelle que les USA sont un pays profondément paranoïaque depuis l’usage massif des psychotropes – qui donc en a inondé le pays à l’époque ? La CIA ?… Est-il paranoïaque de chercher à comprendre l’origine de l’épidémie de paranoïa ???) ; – un portrait biographique d’une femme de l’état profond fort bien documenté, qui rappelle ce qu’est au juste cet état profond, matière à fantasme des complotistes : non pas une secte occulte et machiavélique, simplement l’ensemble des personnes du bon côté du manche ; – une succession de médaillons où il tire le portrait des puissants et malfaisants de ce monde (qui ne sont pas plus « cachés » que ne l’est l’état profond : on reconnaît certaines de leur binettes, dont l’actuel président des États-Unis…), suivi d’une analyse et d’une introspection passionnante qui explicite sa démarche, presque un discours de la méthode – il les dessine pour se les approprier, pour les comprendre : « Pfiou ! Content d’en avoir fini ! C’était déprimant de dessiner ce tas de salopards ! Et dans quel but, en fait ? C’est clairement un exercice futile ! (…) Bon, graphiquement, ça rend bien… Mais ai-je appris quelque chose de cet exercice, en étudiant leurs visages ? Hum… J’ai compris que toutes ces personnes avaient un point commun. Un talent qui manque à la plupart d’entre nous, à savoir qu’ils savent très bien jouer le jeu… » ; – enfin, sous forme de gags en une planche, quelques dialogues absurdes entre Crumb et Dieu, comme pour rappeler que parler à Dieu est l’une des formes les plus courantes et les mieux admises de ce qu’on appelle paranoïa. Au fait, le seul livre de Crumb absolument premier degré et dénué d’humour est son adaptation du livre de la Genèse.
Écoute je peux pas mieux dire je sais pas faire plus gros compliment : Prague me plaît tellement je la trouve si belle que pour un peu elle pourrait m’être italienne.
Juste une différence mais alors de taille : le langage autochtone. En italien je me débrouillerai toujours, j’ajoute à la plate langue française des Oh et des Ah en suffixes et le tour souvent est joué, je baragouine et fais illusion, tandis que le tchèque pardon, langue slave et très slave, je n’ai pas trop affinités ni repères, tout à refaire.
Depuis une semaine que je suis à Prague j’essaye de pratiquer un peu mon tchèque tous les jours, c’est en ligne que je m’entraine (oui je ferais mieux de m’entraîner dans la rue, je voudrais t’y voir). Or j’ai découvert un exercice de diction tchèque, un virelangue absolument merveilleux : « Strč prst skrz krk ». Soit « Enfonce ton doigt dans ta gorge ». Pas une seule voyelle ! Cela me rappelle une absurdité qui m’amusait beaucoup autrefois. Un ami par dérision estimait qu’il nous fallait apprendre à parler sans voyelles afin d’économiser l’oxygène, un geste pour la planète, et nous tentions de traduire quelques phrases usuelles en pures consonnes, nous riions trop pour aller au bout d’un seul mot et en conséquence notre consommation d’oxygène hélas s’en trouvait dangereusement accrue, mais voilà qu’il existe une langue réelle où cette parcimonie existe, félicitations aux Tchèques pour leur sobriété en oxygène.
Wikipedia m’apprend que d’autres phrases tchèques célèbres sont sans voyelles, comme : « Smrž pln skvrn zvlhl z mlh. » (« Une morille pleine de taches se mouilla dans la brume. ») ou « Prd krt skrz drn, zprv zhlt hrst zrn. » (« Une taupe a pété à travers une motte de gazon, ayant préalablement avalé une poignée de grains »), on dirait des haïkus.
On ne le dit pas assez, mais le monde est formidable. En quelque sorte.
Autre-chose-presque-rien-à-voir (1).
Fresque murale vue à Prague : « Nevěřte všemu, co si přečtete na internetu. » Soit : « Ne croyez pas tout ce que vous lisez sur Internet. » Aux quatre coins : « Les oiseaux n’existent pas – si ça vole, ça vous vole ; La Nasa ment, la terre est plate ; Chemtrails : ouvrez les yeux ! ; Attention ! Les Reptiliens sont là !«
Pour ne plus se laisser abuser : La théorie de la Compote, Fabrice Vigne, ed. L’Atelier du Poisson Soluble, malheureusement toujours non traduit en tchèque, on se demande bien à qui cette lacune profite. En vente en France dans toutes les bonnes librairies. Enfin, dans la plupart. Non, en fait, en vente seulement dans une infime poignée de librairies plus-que-bonnes triées sur le volet qui lorsqu’elles se croisent se reconnaissent entre elles au moyen de gestes cryptés.
Autre-chose-presque-rien-à-voir (2).
Comme je regarde assidûment les vidéos de Pacôme Thiellement, je n’ai pas loupé le troisième, dernier en date, épisode de Deep Web Fantasia – de très loin, sa série la moins intéressante formellement, la moins écrite et la moins mise en scène (il s’agit juste de deux mecs à lunettes qui discutent sur un canapé), co-signée par Bolchegeek. En dépit de la pauvreté formelle, on apprend des choses. Ainsi un épisode antérieur m’avait valu la découverte de Too Many Cooks et j’en suis à peine remis.
Les échanges sur le canapé sont riches grâce aux cultures complémentaires des quatre gars à lunettes (notamment Alt236 qui a écrit un livre sur le sujet, Liminal les nouveaux espaces de l’angoisse), toutefois je trouve dommage que les sources littéraires des liminal spaces, à l’exception de La maison des feuilles de Mark Z. Danielewski, soient si peu évoquées. Car les liminal spaces sont à la fois une forme imaginaire cauchemardesque archi-contemporaine et une très ancienne intuition littéraire, sans aucun doute liée à la naissance de notre mode de vie urbain et standardisé il y a un siècle et des poussières. Puisque je me trouve actuellement dans Franz Kafka jusqu’au cou, me saute aux yeux un transparent ancêtre des liminal spaces dans le premier chapitre, dès la deuxième page, d’Amerika (Le Disparu) de Kafka, roman rédigé vers 1912 :
Il jeta un coup d’oeil circulaire pour se repérer à son retour, et fila. Une fois en bas, il eut la déception de trouver pour la première fois fermé un passage qui eût été un raccourci notable, sans doute était-ce dû au débarquement de tous les passagers ; il lui fallut rechercher à grand peine des escaliers qui se succédaient à l’infini, débouchaient dans des coursives sinueuses, dans une pièce déserte avec une table de travail abandonnée, jusqu’au moment où, effectivement, comme il n’avait pris ce chemin qu’une ou deux fois et toujours en groupe, il se trouva complètement perdu. Désemparé, ne rencontrant personne et entendant sans cesse au-dessus de lui le raclement de milliers de pieds et, au loin, comme un halètement, les ultimes soubresauts des machines déjà stoppées, il se mit à frapper sans réfléchir à la première petite porte contre laquelle il se cassa le nez.
Sans parler des sources cinématographiques des liminal spaces ! Certes les quatre gentlemen assis ont raison d’invoquer des films récents tels le formidable Vivarium de Lorcan Finnegan (2019)… mais souvenez-nous, souvenons-vous des prototypes que furent Le Procès de Welles (ben voyons, encore et déjà Kafka, naturellement), de Playtime de Tati, d’Alphaville de Godard…
Actualité 2025 du motif liminal space au cinéma : Exit 8, de Genki Kawamura.
Le complotisme est un point de vue plutôt qu’un contenu. Un réflexe plutôt qu’un savoir. Une forme plutôt qu’un fond, et c’est pourquoi il est si facile à caricaturer. Mais une pensée, tout de même, non dénuée de sophistication. Je reste fasciné par la pensée complotiste, admiratif des trésors d’imagination qu’elle déploie… du moins aussi longtemps que je fais abstraction des effets concrets des fantasmes produits, qui peuvent être mortels (tel complotisme justifie une guerre, tel autre une vengeance, une complaisance pour le totalitarisme, l’invasion d’un pays ou du Capitole… le plus souvent, il justifie seulement une inaction coupable).
Si bien que, hobby plus ou moins pervers, je continue de laisser traîner mes doigts et mes yeux dans l’intarissable prose complotiste, et j’avoue que parfois j’opine du bonnet devant une phrase, une idée, qui me paraît juste (le complotisme empile par nature le juste et le faux). Jusqu’où peut-on être d’accord avec un complotiste sans le devenir soi-même ?
Exemple : j’approuve sans réserve la sentence, que je viens de relever dans une revue cheloue : « Il est important de pouvoir souligner partout que la dénonciation du “complotisme” sert d’abord à décourager la réflexion et la recherche d’information. » C’est parfaitement exact. Cependant, je m’empresse d’ajouter que la logique complotiste AUSSI, si pleine de biais, « décourage la réflexion et la recherche d’information » puisque les idées préconçues lui servent de socle à toute démarche d’argumentation. Un partout. Non : zéro partout.
Pendant ce temps, le manuel burlesque La Théorie de la Compote, édité par l’Atelier du Poisson Soluble, est toujours en vente en librairie au prix dérisoire et fatalement symbolique de 9 euros.
Addendum juillet 2025
C’est toujours aussi marrant, le complotisme. Il semble que le premier à avoir conceptualisé la théorie du complot, ses tenants et ses délires, est Karl Popper (1902-1994) dans La société ouverte et ses ennemis, tome 2 (1945, première traduction française 1979) :
Il existe une thèse, que j’appellerai la thèse du complot, selon laquelle il suffirait, pour expliquer un phénomène social, de découvrir ceux qui ont intérêt à ce qu’il se produise. Elle part de l’idée erronée que tout ce qui se passe dans une société, guerre, chômage, pénurie, pauvreté, etc., résulte directement des desseins d’individus ou de groupes puissants. Idée très répandue et fort ancienne, dont découle l’historicisme ; c’est, sous sa forme moderne, la sécularisation des superstitions religieuses. Les dieux d’Homère, dont les complots expliquent la guerre de Troie, y sont remplacés par les monopoles, les capitalistes ou les impérialistes.
J’aime particulièrement l’intuition de la parenté entre ces deux phénomènes imaginaires majeurs que sont la pensée du complot et le sentiment religieux : dans les deux cas, la quête de sens, a priori noble, se résout et se contente d’un rapport causal mécanique (tout s’explique grâce aux dieux ou aux puissances occultes).
Ce qui est très marrant, c’est que ce postulat brillant se trouve, si du moins on a le courage d’aller l’y chercher au lieu de s’en tenir à une citation de seconde main, dans un livre qui est lui-même très complotiste puisqu’il entend dénoncer le complot marxisto-nazi s’opposant à la société que Popper appelle ouverte (et qu’on appelle aujourd’hui libérale). En somme selon Popper la pensée complotiste est à proscrire parce qu’elle est l’outil d’un complot mondial. C’est çui qui dit qui y est. Ah, non, on n’a jamais fini de se marrer avec le complotisme.
Si l’on cherche des anagrammes correspondant à la suite de mots aléatoire « La théorie de la compote », on tombe, comme par hasard, sur « Toi, Œdème phallocrate ». Ou : « Coopter la mélodie = hate » . Ou : « Empathie électorale ? Doo ! » Ou : « Démocratie, hôtel opale » . Ou : « La méthode Ciao-pétrole » . Ou : « Acte rapide ? Hello # metoo ! » Ou : « Léopold, âme théocratie » . Ou : « Ophélie décalotte Omar » . Ou : « Ami Théodore, le pactole » . Ou : « Alcoolo ? Merde, hépatite ! » Ou : « Oedipe récolta mâle hot » . Ou : « Hamlet, le roi poète : coda » . Ou (par conséquent) : « Ophelia, matelot décoré » . Ou : « Othello, empoté, Arcadie » . Ou (pour clôre l’instant shakespearien) : « Roméo et… Hop, détaille ça ! » Ou : « Copte adorée mit le hola » . Ou : « Toi, Lolcat, ado éphémère ! » Ou : « Chiotte, Paloma remodèle » . (spéciale dédicace à Pablo Picasso) Ou : « Échalote, poire modale » . (spéciale dédicace à Erik Satie) Ou : « Philo éclatée moderato » . Ou : « Comédie ? Tapote Le Horla » . Ou : « Écho, pelote maladroite » . Ou : « Polaroïd : Télécom athée » . Ou : « Cool air, mode télépathe » . Voire : « The cool dream : Éole tapi » .
Je pose très simplement la question : une telle accumulation de phrases signifiantes, de messages habilement sous-entendus, pour ne pas dire d’indices, peut-elle être une coïncidence ? Je vous laisse conclure en votre âme et conscience.
La Théorie de la Compote est aussi un livre en vente dans toutes les bonnes librairies. Je ne vous apprendrai pas qu’il ne faut surtout pas croire tout ce qu’on peut lire sur Internet, surtout gratuitement. Mais voilà, je vous signale tout de même, et vous vous ferez votre propre opinion, que l’éditeur dudit ouvrage a jugé bon d’en publier en ligne les premières pages. Gratuitement. C’est plus que louche.
18 juin 2023 : joyeux anniversaire, Paul McCartney ! L’un des deux Beatles survivants a 81 ans aujourd’hui, chapeau. On m’a aimablement fait remarquer que j’avais laissé passer une coquille dans La théorie de la compote. Car j’y ai écrit ceci :
« Il paraît, et c’est vrai hein, et même c’est plus que vrai c’est carrément logique, que plein de morts célèbres, Michael Jackson, John F. Kennedy, Jack l’Eventreur, Jésus Christ, Che Guevara, Marilyn Monroe, Claude François, Amy Winehouse, Napoléon, Lady Di, le petit Grégory, Johnny Hallyday, Paul McCartney, je sais plus qui j’en oublie mais la liste se trouve assez facilement je t’enverrai le lien, en réalité ils ne sont pas morts. Ils se sont brûlé les ailes comme Pégase. Ils se sont approchés trop près de secrets qui ne les concernaient pas trop, tu vois ce que je veux dire, des secrets de la CIA, et depuis tous les faux morts se cachent entre eux dans des bunkers ultra-sécurisés et attendent le bon moment pour revenir. «
Comme j’ai écrit le premier jet de ce texte il y a 5 ans et qu’il a mis un temps assez long à paraître, pendant 5 ans je me suis dit : « Pourvu que McCartney ne meure pas dans l’intervalle, cela gâcherait ma blague ! « Merci McCa d’être encore vivant, joyeux anniversaire ! Il vient d’ailleurs d’annoncer la sortie d’un titre inédit des Beatles terminé par une intelligence artificielle, je demande à entendre…
(Et sinon, au cas où, puisqu’il faut être parfaitement transparent, « Ils se sont brûlé les ailes comme Pégase » c’est pas une coquille non plus.)
Julien Assange, bien placé pour émettre un avis sur les complots puisqu’il en a révélé une poignée et subi un autre, a récemment énoncé cette idée intéressante :
Je ne comprends pas pourquoi les gens se passionnent pour de faux complots, alors qu’il en existe tant de vrais.
Révérence gardée, il me semble que la réponse à sa question est des plus fastoches. On se passionne pour les complots, peu importe qu’ils soient vrais ou faux (la question de la discrimination entre le vrai et le faux étant autrement épineuse, et sacrément contemporaine), tout simplement parce que les complots sont d’excellentes histoires. On aimera les complots aussi longtemps qu’on aimera les histoires, qu’on aimera comment elles se construisent et comment elles nous construisent dans le même mouvement, comment elles nous tiennent en haleine, et comment elles nous révèlent la vérité petit à petit ou brutalement. Chaque théorie du complot est un whodunit, excitant comme du Agatha Christie.
C’est pourquoi je réclame que le complotisme soit inscrit au nombre, outre des pathologies mentales, des arts du récit. Le complot est un phénomène imaginaire, un phénomène littéraire. C’est en tant que tel que je l’ai abordé puis brodé, en ma petite fantaisie intitulée La Théorie de la Compote.
Avisse : le samedi 24 juin à 18h, je ferai une rencontre-lecture-dédicace-un-peu-n’importe quoi en l’excellente librairie la Caverne, 11 rue Montorge à Grenoble, et ce sera comme une inauguration officielle, sans petits fours et sans sous-préfet qui coupe un cordon tricolore, mais avec beaucoup mieux : avec Marie Mazille. Donc on chantera, aussi.
Les théories du complot imprègnent l’air ambiant. Réchauffement climatique, premier homme sur la lune, attentats, vaccins, morts célèbres, grand remplacement, sociétés secrètes… Plus ou moins farfelues, mêlant dangereusement le vrai et le faux, elles forment un fascinant phénomène imaginaire, et même, lâchons le mot, littéraire : un mythe moderne. Voilà qui valait bien un livre.
Et même, pratiquement, deux : La théorie de la compote suivi de La compote de la théorie. Côté pile une fiction, surenchère burlesque / côté face un bref essai, pense-bête scientifique, qu’on lira dans l’ordre qu’on voudra.
C’est Olivier Belhomme, éditeur, qui a eu l’idée de cette double entrée : « Elle est bien, ta Compote, Fabrice, mais tu ne peux pas la balancer comme ça toute nue, de nos jours le sujet est trop sensible pour courir le risque du malentendu, tu aurais l’air de dire que tout se vaut, le vrai, le faux… Ton texte a besoin d’un autre texte qui l’accompagne, peut-être une préface, ou une postface ? »
J’ai rechigné, temporisé, hésité, rappelé qu’il n’y a rien de pire ni de moins drôle qu’une blague qui a besoin d’être expliquée… Mais je l’ai écrit, ce second texte, finalement convaincu par la forme tête-bêche de la maquette, un livre à l’endroit, un livre à l’envers, comme un rappel subliminal qu’en toute chose il vaut mieux considérer les deux aspects. Parfois, les éditeurs ont raison. Merci Olivier.
Et puis, c’est un livre violet. Je n’en avais pas encore, de livre violet. Jolie couleur. Un rapport entre la nuance lilas et le contenu du livre ? Oh ben forcément, puisque tout a un rapport avec tout, c’est le principe même du complotisme, jeu merveilleux et infini qu’ailleurs on appelle apophénie.
Voyons voir… Qu’évoque le violet ? Première image qui vient ? Le chocolat Milka. Milka, aussi suisse que le secret bancaire est évidemment associé à un complot lié au Covid-19 (« mille cas » , comme par hasard) ! Interrogeons aussi le langage des fleurs : la violette signifie Notre secret est bien gardé (complot !). Cette couleur violette est également celle des évêques (Vatican = complot !) et, plus tardivement, celle du féminisme (lobby = complot !), bref on n’est pas sorti des mailles du filet ! Qui est le coupable ? Le Cluédo nous avait prévenus, c’est le professeur Violet dans la bibliothèque.
Veuillez noter dans vos agendas : le samedi 24 juin à 18h, cet ouvrage sera officiellement inauguré en la librairie La Caverne, 11 rue Montorge, Grenoble. Lecture, dédicace, rencontre, et même un peu de musique, avec Marie Mazille en très spéciale guest-star. Donc nous chanterons.
Deux ans jour pour jour après avoir déballé un carton et en avoir extrait le roman Ainsi parlait Nanabozo, je déballe un carton et j’en extrais mon nouveau livre, La théorie de la compote (L’Atelier du poisson soluble). Il sera en librairie le 19 mai. Soit, à nouveau, deux ans jour pour jour après Nanabozo. Cela commence a faire beaucoup de coïncidences. Les signes sont partout.
Les signes ne sont pas tous propices… Ce livre a enduré un nombre suspect de bâtons dans les roues… Il a cumulé tant de retard qu’il a failli ne jamais paraître. 1) En mars dernier, j’ai envoyé les épreuves à la correctrice qui réside en Auvergne, et mon courrier, mystérieusement égaré par la Poste, a mis quinze jours pour parvenir à destination (soit moins de 30 kms par jour en moyenne, j’aurais pu le faire à pied, c’eût été bon pour ma santé). 2) Au moment de l’impression, la machine de l’imprimeur est tombée en panne, retardant de trois jours la livraison. 3) Lorsqu’enfin le tirage fut prêt, le transporteur a récupéré la palette chez l’imprimeur mais l’a déposée « par erreur » (sic) non à l’adresse de l’éditeur mais devant chez un commerçant qui n’avait rien demandé. 4) Je feuillette l’ouvrage, je le trouve bien sûr très beau, mais… Bon sang, il a été façonné à l’envers ! Certes, la maquette est piégeuse puisque ce livre est à double entrée, La théorie de la compote (fiction) d’un côté, La compote de la théorie (essai) de l’autre. Or désormais la couverture de La théorie de la compote ouvre sur La compote de la théorie et réciproquement, ajoutant à la confusion ! Ne reste qu’à espérer que le lecteur s’imagine que c’est fait exprès… Ma résolution est prise : lorsqu’à l’occasion on me fera remarquer ce brouillamini, je sourirai d’un air énigmatique.
Toutes ces mésaventures empilées sont-elles réellement des accidents, du manque de chance à répétition ? N’y aurait-il pas quelque part, derrière le rideau des apparences, certaines puissances occultes, actionnant les leviers, et cherchant par tous les moyens à m’empêcher de révéler dans ce brûlot ce que je sais sur le complotisme ? Ces péripéties auraient-elles pour objectif final d’intimider les libraires qui à juste titre pourraient craindre que leur boutique prennent feu « fortuitement » le 19 mai s’ils plaçaient ce livre dans leur vitrine ? Il suffit de réfléchir deux secondes et le jour se fait : à qui le crime profite ? Quel empire éditorial tremble devant l’indépendance farouche de l’Atelier du Poisson Soluble, qu’il n’a jamais réussi à racheter malgré quelques OPA agressives (il a échoué de même à mettre la main sur le Fond du Tiroir et depuis m’en veut mortellement) ? Vincent Bolloré, bien sûr ! Vincent Bolloré et ses complices reptiliens bien placés dans le Vatican sataniste, la CIA islamiste, le Big Pharma illuminati, et la République en marche renaissante !
Réussirez-vous à lire La Théorie de la compote le 19 mai ? Le suspense continue.
« Toujours préférer l’hypothèse de la connerie à celle du complot. La connerie est courante, le complot exige un esprit rare. » Ce principe de précaution politique attribué à Michel Rocard, facile à trouver en ligne mais difficile à sourcer (quand, où, pourquoi Rocard a-t-il prononcé cette phrase ? on ne sait pas ! c’est louche !) semble une paraphrase du célèbre rasoir d’Hanlon qui lui, en revanche, est fort bien documenté : « Ne jamais attribuer à la malveillance ce que la bêtise suffit à expliquer », et youpi.
Reste que les théories du complot existent (les complots aussi, quoiqu’un peu plus rarement), qu’elles ont même tendance à pulluler à la faveur d’un climat favorable et constituent un phénomène imaginaire très fertile, machines à histoires, fictions en marche, sensibilités exacerbées, élucubrations créatives, pelotes déroulées jusqu’au délire, exégèses infinie et sauvages à partir des moindres signes (par exemple d’une série de chiffres, y compris de chiffres attribués aléatoirement tel un numéro d’ISBN), apophénie parade, source intarissable de fascination et de griserie. Qui mérite bien qu’on lui consacre un livre, voire un millier. J’ai fait ma part, j’ai écrit le mien. Je lui ai donné la forme d’une blague politique de veine un peu comparable à Fatale spirale. Il s’appelle La théorie de la compote (j’ai hésité quelques secondes, je l’avoue, avec La théorie du compost), il paraîtra le 19 mai prochain (19, date intéressante parce que 1+9= 10, le un et le zéro, hum-hum, belote, disons, d’autant que mai 23 = 05.23 = 0+5+2+3 = 10, hum-hum les indices se recoupent) chez l’Atelier du Poisson soluble, et youpi.
Le Poisson soluble et moi, on se tourne autour depuis des lustres, on se cherche, on se renifle, on s’examine. Il aime ce que je fais, j’aime ce qu’il fait, il fallait bien que quelque jour nous concrétisions et apposions nos deux noms, non sur un parchemin mais sur une couverture. La Compote reposait dans un placard depuis des années, c’est le moment, elle est mûre, elle sort et youpi.
Le Poisson soluble est un éditeur étiqueté jeunesse, par conséquent ce livre va tomber sous le coup des mêmes malentendus que certains de mes précédents, avec la question pénible en épée de Damoclès : à qui ça s’adresse ? Idéal à 10 ans ? à 19 ans ? 28 ? 37 ? 46 ? Oh la la. J’ai une infinie gratitude à Olivier Belhomme, éditeur, de ne pas me l’avoir posée une seule fois durant tout le processus de création, et youpi.
Il s’agit de mon 22e livre et de mon 6e éditeur (je ne compte pas le Fond du Tiroir parmi mes éditeurs). Hum hum. Attends je recompte, suis-moi bien. J’additionne les livres et les éditeurs, 22 + 6 = 28. Et 2 + 8 = 10. Hum-hum. Rebelote : le un et le zéro. Et youpi.
Ce livre a pour numéro d’ISBN 978-2-35871-181-4 (indéniablement l’un des plus beaux numéros d’ISBN du monde, ex-æquo). Or si l’on ajoute tous les nombres qui le composent on obtient 64, et (suis-moi toujours) 6 + 4 = 10 ! Encore 10 ! Carrément 10 de der, un et zéro, soit les deux seuls caractères de l’alphabet universel et numérique permettant de tout exprimer, le oui et le non, le vrai et le faux, l’être et le néant, le plein et le vide, le tout et le rien, le singulier et le grand saut, le yin et le yang, la vie et la mort, l’absolu et la case départ, l’exigence et l’opiniâtreté, le mur et la fenêtre, le confit de canard et le steak de tofu, le poisson et le soluble, la compote et la théorie, le passé et le futur, en un mot (plutôt en deux) ce numéro d’ISBN est le signe, peut-être même la preuve, que ce livre marque un changement de cycle et d’ère et d’énergie. Et youpi.
Le formidable et palpitant film documentaire consacré à « l’agnotologie » et à la désinformation, La Fabrique de l’ignorance (Franck Cuveillier et Pascal Vasselin) a reçu le prix Parisciences 2021, et c’est justice.
Cette archéologie, non pas du savoir, mais du non-savoir stratégique, est une œuvre de salubrité publique. Les deux auteurs décortiquent comment, depuis les années 50, les grandes compagnies (tabac, amiante, carburants, pesticides, chimie, plastiques, agroalimentaire, nucléaire, numérique, etc.) ont privatisé la méthode du doute scientifique ainsi qu’ils ont privatisé tout le reste du bien commun, afin de retourner perversement la science contre elle-même, et de dynamiter la notion même de savoir. Sophisme : le scepticisme est une vertu scientifique, n’est-ce pas ? Alors les climatosceptiques sont les seuls vrais scientifiques. Les conclusions de leurs commissions d’experts appointés par ces compagnies (ou, pire encore, sincères) est, de façon récurrente, “On ne peut pas savoir” (si le tabac, l’amiante, les carburants, les pesticides, la chimie, les plastiques, l’agroalimentaire, le nucléaire, le numérique, etc… sont réellement dangereux).
Ainsi est réduit à néant tout ce qui pourrait entraver leur “bizness as usual” et leurs profits. Dans l’un des documents confidentiels ayant fuité (cf. la 26e minute du film), on lit cet aveu extravagant :
« Le doute est notre produit car c’est le meilleur moyen de concurrencer l’ensemble des faits présents dans l’esprit du public, c’est aussi le moyen d’établir une controverse. »
Le doute, principe qui enorgueillit et élève la pensée humaine au moins depuis Descartes, est ravalé à l’ignoble niveau de l’astuce marketing. La responsabilité morale de ces compagnies dans la confusion mentale généralisée à notre époque saturée de “faits alternatifs” , de mensonges décomplexés, de trumpisme et de poutinisme, est colossale et sera impossible à rembourser – tout comme les crimes contre le vivant lui-même.
Le documentaire n’est plus en ligne sur Arte (sauf en payant sur la boutique) mais on le trouve en deux clics sur Youtube. Le paradoxe, ironiquement souligné par le cinéaste lui-même, est que son succès aura été, aussi, celui des complotistes qui ont massivement regardé le film… Mais il est parfois terriblement difficile de contredire les complotistes : comment appeler un cénacle de messieurs encravatés qui se réunissent dans une salle de conférence et élaborent une stratégie globale de décervelage, sinon “un complot” ?
Également sur Youtube : notre chanson Vos gueules (Leïla Badri, Norbert Pignol, Fabrice Vigne et Nicolas Coulon), d’une actualité sans date de péremption puisque les gueules ne se ferment pas, ferait une excellente bande originale pour ce film. « Tiens, une abeille est morte, tralalala… » :
Sur le même sujet que La fabrique de l’ignorance, et mettant en exergue cette hallucinante même citation (Notre produit, c’est le doute), on se réfèrera à ce déjà classique de 2010 réédité cette année aux éditions du Pommier, Les Marchands de doute de Naomi Oreskes et Erik M. Conway.
Des gauchers, parmi vous ? Levez la main pour voir, que je vous compte ? Allez-y levez la main gauche ne soyez pas timides… De toute façon pour certains d’entre vous je sais déjà alors, il n’y a pas de honte. Ah voilà c’est pour le premier que c’est le plus dur et le plus courageux, les autres suivent. Un, deux, trois…
De gaucherie, il en est de tout temps, il en est en tout lieu. Si l’on cherche des statistiques précises sur les gauchers, on ne les trouve pas facilement, surtout que le cas des gauchers contrariés, qu’on a forcés ou qui se sont forcés tant bien que mal à devenir droitiers pour rentrer dans le rang, fausse un peu les chiffres (sans parler des ambidextres qui échappent aux catégories), mais disons, d’après une source facile d’accès qui commence par Wiki et se termine par pedia, que les gauchers constituent entre 8 et 15% de l’espèce humaine. 8 à 15% de l’humanité renversée, qui ne l’a pas fait exprès, qui est née comme ça.
Dès que l’on se met à chercher les gauchers et à les énumérer on ne tarde pas à les voir partout, ce qui pourrait facilement conduire à une amusante théorie du complot. Barack Obama, Oussama Ben Laden (ah ! il était temps qu’on leur trouvât un point commun à ces deux-là ! Étonnant que Trump ne s’en soit pas encore servi…), Bill Gates, Mark Zuckerberg, Steve Jobs, David Rockfeller, Benyamin Netanyahou, Hugo Chavez, Winston Churchill, Ronald Reagan, César, Napoléon, Aristote, Léonard de Vinci, Beethoven, Georges Perec, Stan Lee, Jean-Pierre Mocky, Sigmund Freud, Marilyn Monroe, Albert Einstein, Charles Darwin, Lewis Carroll, Paul Verlaine, Tignous (le procès des attentats de janvier 2015 vient de s’ouvrir, au fait), Pierre et Marie Curie (deux mains gauches irradiées), Scarlett Johansson, Charlie Chaplin, Jean Genet, David Bowie, Jack l’éventreur, Elizabeth II, Hélène Grimaud, Glenn Gould, John McEnroe, Paul McCartney, Jimi Hendrix, Laurence Menu…
Or m’est advenue l’idée d’un roman à écrire, qui se passerait dans un monde parallèle où les gauchers sont punis de mort. De quoi carburer de la racontouze. Rien qu’en imaginant ce que pourrait être un monde où l’on se serait débarrassé de Marie Curie (pas de bombe atomique), de Freud (pas d’inconscient), de Darwin (pas d’évolution), d’Einstein (pas de relativité), de Paul McCartney (pas de Beatles), de Ben Laden (pas de 11 septembre) et de Marilyn Monroe (pas de Marilyn-Monroe), on entrevoit le pain sur la planche, tout un monde alternatif, une dystopie en dix volumes ou une série Netflix en six saisons.
Au sein de cette théocratie, le pouvoir est exercé et distribué par l’Ordre Droit, caste de saints-caciques, dignitaires religieux dont la pyramide est couronnée par l’Archisatrape. Les ancêtres de l’Ordre Droit, fondateurs de la caste, sont parvenus autrefois à prouver, grâce à l’interprétation spécieuse mais incontestables de quelques versets sibyllins extraits de manuscrits vieux de mille-cinq-cents ans, que les gauchers sont des individus maléfiques, et que Dieu (droitier, cela est prouvé positivement par les Docteurs de la Foi) déteste de toute Sa force et de Sa colère ces hérétiques, ces être impurs, inversés, invertis, diaboliques comme un miroir, habités par le sheitan, qui utilisent pour de nobles gestes (compter les boules d’un chapelet à prières, par exemple) la main maudite alors que tout le monde sait que la tradition oblige à cantonner cette main retournée aux tâches ignobles comme se torcher le cul. La Gauche c’est le Mal. Les insultes les plus courantes de ce monde-ci sont gauchards, gauchones, gauchiens, ou gauchiasses (ah non zut, je ne peux pas employer cette insulte-là, elle existe réellement dans un tout autre sens), et fusent en direction non seulement de ceux que l’on surprend à utiliser devant témoin leur main gauche (dite sinistre), mais également pour invectiver quiconque l’on souhaite rabaisser selon les circonstances de la vie. Exemple : « Regarde-moi ce sale gauchien qui double par la gauche sur l’autoroute ! Va niquer par la gauche, hé pauvre sinistre ! » Les gauchers sont traqués, dénoncés, persécutés, spoliés, humiliés. Les brimades vont de la simple amende aux sévices corporels (déambulation dans les rues avec le bras gauche attaché dans le dos) et même jusqu’à la prison et aux camps de rééducation. Voire, dans certains cas de récidives ou de cumul avec d’autres crimes (résistance à la force publique, rébellion, blasphème), à la mise à mort en place publique, selon un rituel immuable intitulé La Bébête qui monte, qui consiste, tout en psalmodiant des hymnes célébrant la bonté et la miséricorde du Tout-Puissant, à trancher à la hache d’abord les premières phalanges des doigts de la main gauche, puis les suivantes, puis le poignet, le coude, le poignet, et enfin fendre la tête en deux pour en jeter la partie gauche aux ordures afin que l’âme immortelle, enfin délivrée, puisse s’envoler vers le paradis des droitiers qui sont les chouchous de Dieu.
Il y faut naturellement une intrigue sentimentale. L’héroïne de l’histoire, je la vois d’ici, est une jeune femme intrépide, amoureuse d’un garçon qui, un beau jour, après une tendre étreinte à l’abri des regards, lui a révélé sans parvenir à retenir ses larmes son terrible secret : « Je dois t’avouer une chose… Peut-être ne voudras-tu plus jamais me regarder après cela mais je ne peux plus te mentir… Voilà… Je suis gaucher. J’ai tellement honte ! Moi qui croyais que les gauchers avaient été officiellement éradiqués par le Saint Ordre Droit ! Je suis une erreur de la nature, un monstre ! – Non, tais-toi ! Ne détourne pas les yeux, regarde-moi comme je te regarde ! Peu importe la main avec laquelle tu me caresses, je t’aime tel que tu es » , a-t-elle répondu en lui embrassant chaque doigt de la main gauche (puis le poignet, le coude, l’épaule, le cou, le côté gauche de la tête, parodiant en douceur l’ignoble rituel de la Bébête qui monte). Mais voilà qu’un jour, son amoureux disparaît sans laisser de traces. Que s’est-il passé ? Où est son amant ? Est-il encore seulement en vie ? La jeune femme se lance dans une quête pleine de dangers, aventures et rebondissements qui la verront traverser moultes strates de cette société, jusqu’au sommet du pouvoir où elle découvrira bien malgré elle ce que les Grands Satrapes de l’Ordre Droit auraient voulu maintenir caché… (Alerte spoiler : l’Archisatrape en personne est un gaucher contrarié !)
Bon. Reprenons notre souffle. Des idées de roman il peut m’en venir une par jour mais j’écris un roman tous les cinq ans, donc je me rends à l’évidence, je n’écrirai jamais ce livre. Si l’idée vous inspire, je vous en prie elle est à vous, c’est cadeau, ma tournée, de rien, mettez-vous au boulot.
Quel chemin a-t-elle emprunté avant de surgir, cette idée ? Voici son déclic. Son inspiration dans le monde réel. Une autre histoire, une vraie cette fois.
La saison dernière, en compagnie de Marie Mazille, j’ai effectué dans un collège un atelier d’écriture de chansons sur le thème des insultes (cf. ici, scroller tout en bas de la page, Jour 60). Nous débattions avec ces braves ados turbulents des insultes les plus usuelles et nous nous sommes arrêtés un moment sur pédé, ainsi que sur son corollaire enculé, qui à eux deux fournissent une base extrêmement solide, et même majoritaire, au répertoire juvénile des outrages. J’ai entrepris avec eux de réfléchir au sens de ces mots et à tenter d’élucider pourquoi l’homosexualité servait à ce point de repoussoir. Peut-on accabler quelqu’un pour quelque chose qu’il n’a pas décidé ? Ah mais en fait vous croyez peut-être que ceux qui sont pédés ont choisi de l’être ? Deux ou trois secondes de silence… Puis un petit gars plus audacieux que les autres tente : Ben oui ! Okay. Tu es sûr de ça ? Toi, par exemple, tu as choisi de ne pas l’être ? Le jeune homme botte en touche et répond, du ton de l’évidence, sur un autre registre. Mais, M’sieur, c’est pas normal, être pédé ! D’accord, alors discutons de ce qui est normal. La norme, c’est le plus grand nombre. Par conséquent, certes, les hétérosexuels sont normaux puisqu’ils sont les plus nombreux. Mais des homosexuels, il en est de tout temps, il en est en tout lieu, donc il est également normal qu’il y en ai toujours quelques-uns. Si l’on cherche des statistiques précises sur les pédés, on ne les trouve pas facilement, surtout que le cas des homosexuels contrariés qu’on a forcés ou qui se sont forcés tant bien que mal à devenir hétéros pour rentrer dans le rang, fausse un peu les chiffres (sans parler des bisexuels qui échappent aux catégories), mais disons, si l’on se fie à quelques recherches croisées sur Internet, que les homosexuels constituent entre 8 et 15% de l’espèce humaine. 8 à 15% de l’humanité qui ne l’a pas fait exprès, qui est née comme ça. Par contre si on se met à les chercher et à les énumérer, on ne tarde pas à les voir partout, ce qui pourrait facilement conduire à une amusante théorie du complot (ah le fameux lobby gay !).
Une objection fuse immédiatement dans le cercle de cette classe de 5e : Ouais, mais d’après la religion…
Oh putain la religion, la pire de toutes les théories du complot, c’est reparti, c’était fatal, dès qu’on parle de préjugés la religion vient nous emmerder en moins de cinq minutes pour faire croire qu’un préjugé est une Vérité puisqu’elle a été décrétée il y a longtemps. J’ai poussé un long soupir, puis j’ai déclaré que ce qui serait vraiment génial avec les religions, c’est qu’elles se préoccupent de religion. C’est-à-dire qu’elles se consacrent à prouver l’existence de Dieu, et rien qu’avec ça elles auraient de quoi s’occuper, elles n’auraient plus suffisamment de loisirs pour nous dicter ce que nous devons faire de nos culs. Je ne suis pas sûr que le message soit bien passé.
Les religions servent de caution et de légitimation à n’importe quoi, et leur avis est indiscutable puisque c’est la définition même de sacré : on ne discute pas.
À bas le sacré. À bas la légitimation par la religion de la connerie, des préjugés, des violences verbales et physiques. À bas la religion, s’il le faut. Au fait, le procès des attentats de janvier 2015 vient de s’ouvrir, mais je l’ai déjà mentionné plus haut, je crois.
Éditeur et blogueur depuis avril 2008.
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