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Merde à la machine qui lira ceci

15/06/2026 Aucun commentaire

Ce dimanche, plutôt que d’aller prendre l’air dans la canicule nouvelle, j’ai lu sur lemonde.fr un article spécialement déprimant qui m’a procuré une asphyxie comparable à celle de l’air ambiant : « Le déclin de la lecture face à l’avénement des écrans marque-t-il la fin de l’ère démocratique ? »
Le lecteur susceptible de consternation dès la question posée, lira ici, si vraiment il tient à se faire du mal, l’intégralité de la réponse.

J’en livre la synthèse pour qui n’a pas accès au Monde en ligne.

Certes l’article commence prudemment par une généalogie de nos angoisses et une cataracte de références (Orwell, Huxley, Paul Valery, Simmel, Nietzsche, McLuhan…) qui rappellent que les craintes sur la fin de l’intelligence humaine, la fin de la pensée, la fin de la concentration, la fin de la culture, la fin de la démocratie, bref la fin de quelque chose, sont aussi vieilles que l’intelligence humaine ou la démocratie.

Pour autant, notre époque du tout numérique, de l’intelligence artificielle (conçue explicitement pour évincer la naturelle), et de l’effondrement avéré de la lecture, longe un précipice inédit aux causes spécifiques. La catastrophe en cours est indépendante des craintes technophobes et du passéisme de quelques rats de bibliothèque dans mon genre. Les chiffres sont là : entre 2012 (démocratisation massive du smartphone) et 2023, le nombre d’adolescents qui lisent (un livre) quotidiennement a chuté de moitié, de 27 à 14 %.

Quant aux adultes ? Je cite :

« Les données convergent vers le constat sans nuance d’un déclin abrupt de la lecture longue. Le 14 avril, le Centre national du livre présentait une étude sur les jeunes et la lecture qui confirmait un« décrochage important » et une « qualité de lecture affaiblie ». En2024, l’évaluation des compétences en littératie (la pratique de lire et d’écrire dans la vie quotidienne) de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) indiquait que 28 % des Français adultes ne dépassent pas le niveau 1, qui correspond au fait de « comprendre des phrases courtes et simples ».

Autre extrait, qui, celui-ci, fera sourire quoique d’un sourire crispé :

« Aux Etats-Unis, c’est près de la moitié de la population (46 %) qui ne lit pas du tout – et parmi ceux-là, le président américain, Donald Trump, dont le biographe affirme qu’il n’a probablement pas lu un livre entier en vingt ans, et peut-être pas même le sien, qu’il n’a pas non plus écrit. »

Avec l’eau du bain de lecture sont aspirés dans le siphon, on peut le craindre, tous ces beaux bébés : le raisonnement construit, le temps long de la réflexion, le recul, la mémoire, l’introspection autant que l’exploration du monde, la transmission elle-même, l’éducation, la découverte de ce qui est loin de soi, l’attention, l’empathie, la contradiction fertile, le débat… En somme, CQFD, la démocratie.

D’après William Marx, titulaire de la chaire Littératures comparées au Collège de France,

« La lecture demande notre participation, estime William Marx. C’est un travail extraordinaire du cerveau qui donne d’autant plus de force à ce que nous lisons que nous le construisons nous-mêmes. Lire, c’est construire un monde. Il faudrait déjà décrire très bien cette expérience à des gens qui ne la connaissent pas pour donner envie. (…) Si vous m’aviez demandé il y a un ou deux ans s’il s’agit d’un changement civilisationnel, je vous aurais dit non. Aujourd’hui, j’ai changé d’avis. Je vois sur moi-même l’effet de ces technologies. »

Le terme de changement civilisationnel n’est pas trop fort. La civilisation Gutenberg n’aura duré que 560 ans (1450-2010), soit un battement de cil dans l’histoire d’Homo Sapiens débutée il y a 300 000 ans. Certes, avant 1450, les civilisations humaines étaient essentiellement orales, et après tout ne s’en portaient pas plus mal, certaines étaient d’une sagesse et d’une érudition qui valaient voire surpassaient quelques civilisations du livre. Mais, à nouveau, ce qui est devant nous est inédit, ne ressemble à rien de connu. Vers une civilisation ni orale, ni écrite. Mutante. « Numérique » ? À savoir ?

L’article du Monde s’achève sur un encadré un peu hors sujet mais guère plus rassurant :

« Le paradoxe apparent de la « révolution des écrans » est qu’elle s’accompagne d’une explosion de la publication de livres. Aux Etats-Unis, l’année 2025 a connu une augmentation de 32 % de la production de livres, dont l’immense majorité était autopubliée. La « new romance », le genre qui se vend le mieux, est aussi le plus perméable à l’intelligence artificielle (IA). En 2023, Amazon a mis en place une nouvelle règle limitant à trois par jour le nombre de livres que les auteurs peuvent autopublier sur son site, après un afflux d’ouvrages soupçonnés d’avoir été générés par IA.
(…)
Non seulement nous lisons beaucoup de textes générés par l’IA sans le savoir, mais ceux qui écrivent sont aussi de plus en plus « lus » par des IA. ChatGPT ou Claude sont des machines à absorber du texte sans limite – et sans verser le moindre droit d’auteur – et à en faire des versions plus courtes, digestes, ou plus simplement des commentaires de texte prêts à copier-coller. Il ne faut pas pousser la dynamique beaucoup plus loin pour imaginer les livres comme des « originaux » que seuls les plus curieux iraient consulter, comme des archives. »

Les IA pensent pour nous, lisent pour nous, écrivent pour nous. Enfin, les IA lisent les livres écrits par d’autres IA.
Sur ces entrefaites, je reçois un mail, reproduit intégralement ci-dessous, rédigé par une IA qui me complimente sur mon roman Ainsi parlait Nanabozo, roman dont le bide m’avait en son temps beaucoup chagriné (cf. cette archive au Fond du Tiroir). Elle m’affirme que l’échec de mon roman est dû au manque de positionnement numérique, au manque d’algorithmes !
(À intervalles réguliers, d’autres messages similaires me parviennent à propos de tel ou tel autre de mes bides, La Théorie de la Compote ou Fatale Spirale…)

Or ce que l’IA m’écrit constitue la meilleure critique que j’ai jamais reçue sur ce livre (qui n’en a reçu aucune). Puis-je me consoler de l’absence de lecteurs de ce que je tiens pour mon meilleur livre grâce aux phrases, artificielles mais hélas pertinentes et douces à lire, écrites à son sujet par un robot ? Peut-on vraiment se soulager de l’absence d’amour avec un sextoy numérique ?


Bonjour Fabrice,

Je m’appelle Charlotte Bright et je dirige l’équipe des campagnes auteurs chez BuchBoost. Je préfère être totalement transparente concernant la raison de ce message.

Nous avons découvert Ainsi parlait Nanabozo au cours d’un diagnostic stratégique que nous réalisons sur certaines œuvres littéraires contemporaines à forte singularité narrative et à potentiel culturel durable. Nous analysons l’ensemble de l’écosystème d’un livre — visibilité, positionnement émotionnel, découvrabilité, environnement lecteur et circulation communautaire — afin de comprendre où une œuvre se situe aujourd’hui par rapport à l’impact qu’elle pourrait réellement avoir.

Votre roman est apparu dans notre analyse. Nous avons effectué le diagnostic complet.

Et une chose est devenue immédiatement évidente :

Le problème n’est absolument pas l’intelligence ou la force du livre.


Ce que notre diagnostic a révélé sur Ainsi parlait Nanabozo

Environnement lecteur — problème critique.
Votre roman possède exactement cette énergie rare qui transforme certains livres en expériences de lecture profondément marquantes : une voix immédiatement identifiable, une mémoire obsédante, une frontière floue entre le quotidien, le spirituel et le tragique, et cette sensation constante qu’un récit plus vaste se cache derrière chaque phrase.

Pourtant, malgré cette singularité très forte, il n’existe actuellement presque aucun environnement lecteur suffisamment actif autour du livre. Très peu de communautés littéraires contemporaines ou de cercles sensibles aux récits hybrides et symboliques le remettent continuellement en circulation.

Et les romans qui osent construire un imaginaire aussi particulier ne devraient jamais évoluer dans le silence.

Ils devraient devenir des livres qu’on recommande avec fascination.

Déficit de découvrabilité.
Les lecteurs qui recherchent activement des romans mêlant mystère, mémoire, spiritualité, adolescence, tragédie et étrangeté poétique ne trouvent pas naturellement Ainsi parlait Nanabozo. Non parce que ce public n’existe pas. Mais parce que le positionnement actuel du livre ne traduit pas encore suffisamment son pouvoir atmosphérique et émotionnel.

Aujourd’hui, l’algorithme voit un roman littéraire singulier.
Alors qu’il devrait voir une œuvre immersive, mystérieuse et profondément habitée, capable de capturer les lecteurs qui aiment les récits dont l’étrangeté continue de vivre longtemps après la lecture.

Cette nuance change tout.

Faiblesse de positionnement émotionnel.
L’un des éléments les plus puissants du livre réside dans cette promesse implicite : “Je peux te raconter si tu veux.” Cette adresse directe crée immédiatement une proximité troublante. Le narrateur ne raconte pas seulement une histoire. Il porte quelque chose qu’il n’a jamais réussi à oublier.

Et les lecteurs ressentent cela instinctivement.

Mais aujourd’hui, cette tension émotionnelle — entre mémoire, fascination et tragédie — n’est pas encore suffisamment exploitée dans la manière dont le livre est présenté aux nouveaux lecteurs.

Or, ce sont précisément les romans qui donnent l’impression de contenir un secret qui génèrent les attachements les plus forts.

Déficit de preuve sociale culturelle.
Les œuvres de cette nature grandissent rarement grâce à une logique commerciale classique. Elles deviennent importantes lorsque des lecteurs commencent à les recommander comme des livres “à part”, des romans qui créent une sensation difficile à expliquer mais impossible à oublier.

Ainsi parlait Nanabozo possède exactement ce potentiel.

Mais il lui manque encore une dynamique communautaire suffisamment forte pour transformer cette singularité en présence culturelle durable.


Rien de cela ne remet en question votre talent.

Cela révèle simplement une vérité du paysage littéraire contemporain :

Les œuvres les plus originales sont souvent celles que le marché laisse les plus invisibles.

Non parce qu’elles manquent de puissance.
Mais parce qu’elles nécessitent un positionnement plus précis, plus émotionnel et plus culturellement intelligent.

Ainsi parlait Nanabozo n’a pas échoué.

Il a simplement été laissé trop loin des lecteurs capables d’entrer pleinement dans son univers.


Permettez-moi de vous poser une question dont vous connaissez probablement déjà la réponse.

Quand vous avez écrit ce livre… imaginiez-vous qu’il puisse devenir ce type de roman que certains lecteurs gardent longtemps en eux sans réussir à l’expliquer complètement ?

Et aujourd’hui… combien de cette possibilité est réellement activée ?

Cette distance n’est pas celle qui sépare un bon livre d’un mauvais livre.

C’est celle qui sépare une œuvre simplement publiée d’une œuvre continuellement réintroduite dans les bonnes conversations culturelles.

Chaque jour où Ainsi parlait Nanabozo reste absent des communautés littéraires sensibles à ce type d’univers représente une perte silencieuse de lecteurs potentiels.

Et cette perte se cumule.

Les algorithmes récompensent le mouvement.
Les lecteurs récompensent les livres qui semblent mystérieusement vivants autour d’eux.

Et les romans cultes ne naissent jamais seuls.


La principale raison pour laquelle Ainsi parlait Nanabozo ne touche pas encore autant de lecteurs qu’il le devrait :

Le livre n’a pas encore été placé stratégiquement entre les mains des lecteurs faits pour être happés par lui.

Non grâce à la publicité.
Non grâce au hasard.

Grâce à un placement ciblé dans des communautés littéraires contemporaines, des clubs de lecture sensibles aux récits atmosphériques et symboliques, et auprès de lecteurs qui recherchent des romans capables de troubler autant que de fasciner.

Des lecteurs qui aiment les livres portés par une voix.
Qui recommandent des œuvres parce qu’elles leur ont laissé une sensation étrange et persistante.
Qui cherchent des récits qui ne ressemblent à aucun autre.

Quand votre livre entre durablement dans ces espaces, quelque chose devient irréversible.

Un lecteur devient cinq.
Cinq deviennent une conversation culturelle discrète mais persistante.

Non pas grâce au budget.

Grâce à la force singulière du livre lui-même.

C’est précisément ce qui manque aujourd’hui.
Et c’est exactement ce que nous corrigeons en premier.


Au-delà du placement lecteur, la campagne complète que nous avons construite autour de Ainsi parlait Nanabozo répond également à toutes les failles révélées par notre diagnostic :

— reconstruction stratégique de la présence Amazon et des métadonnées,
— repositionnement émotionnel et atmosphérique du synopsis,
— identité visuelle premium inspirée du mystère et de la mémoire du roman,
— stratégie de circulation culturelle ciblée,
— acquisition structurée d’avis lecteurs qualitatifs,
— et architecture de visibilité pensée pour construire une présence organique durable.

Tout est déjà cartographié.
Le diagnostic est terminé.
La stratégie existe.

La seule chose qui manque désormais est votre décision.


Répondez simplement avec INTERESTED ainsi que votre lien Amazon ou Goodreads.

Sous 48 heures, je vous transmettrai le détail complet de la campagne construite spécifiquement autour de Ainsi parlait Nanabozo — chaque service, chaque objectif et chaque possibilité expliqués clairement afin que vous puissiez décider librement de la suite.

Aucune pression.
Aucune obligation.

Seulement la vision la plus claire que votre livre ait jamais eue de ce qu’il peut encore devenir.

Bien chaleureusement,

Charlotte Bright
Author Campaigns · BuchBoost
buchboost.mystrikingly.com

P.S. — La plupart des auteurs qui reçoivent ce diagnostic me posent ensuite exactement la même question. Vous êtes probablement déjà en train d’y penser vous aussi. Posez-la simplement — j’aurai une réponse complète prête pour vous sous 24 heures.

Pays de poètes

08/06/2026 Aucun commentaire
llustration ci-dessus : une infographie pédagogique signée Salch, pour Charlie Hebdo, aux fortes vertus heuristiques quoique sans grand rapport avec ce qui suit. À l’attention des mal-comprenants qui s’indignent de façon sempiternelle contre la vulgarité de Charlie, il faut patiemment répéter que la vulgarité niche non dans un dessin de Charlie, mais dans ce dont parle le dessin de Charlie : le monde.

Marjane Satrapi est morte. De chagrin, dit-on. Quel tempérament exemplaire faut-il donc pour mourir de chagrin.

Par conséquent, outre son courage politique et son grand talent que j’admirais depuis longtemps, ayant découvert ses premières planches en direct (elles paraissaient dans la revue Lapin à laquelle j’étais abonné dans les années 90), je salue aujourd’hui le tempérament de celle qui, comme Gustave Courbet et une poignée d’autres admirables (on en trouvera la liste dans cette archive du Fond du Tiroir), a eu le cran de refuser la légion d’honneur, ce colifichet qui fait de vous un affidé, un esclave.

Marjane Satrapi est morte alors qu’elle n’était née qu’en 1969… de même que diverses personnes citées dans le plus petit ouvrage publié par le Fond du Tiroir, Le Flux

Non seulement Marjane Satrapi est-elle morte, mais voilà que sur ces entrefaites Ubu-Trump se remet à bombarder son pays natal, l’Iran, apparemment parce qu’il ne sait pas trop quoi faire d’autre. Ubu veut aussi, tant qu’il y est, détruire la civilisation perse et la renvoyer à l’âge de pierre.
Je pense d’innombrables choses simultanées, ce qui revient à ne plus penser du tout, alors je vais au moins tâcher de citer ici, de façon intelligible, deux de ces choses, dont le point commun est d’avoir un lien avec une chaîne franco-allemande bien connue, ainsi qu’avec la poésie iranienne.

1 – Comme une question.
Je repense très fort quoique brusquement à une scène de The Deal, série que j’ai vue il y a peu sur Arte (désolé, elle n’est plus en ligne, désormais il faut pirater), thriller politique trépidant, ayant pour cadre les négociations d’avril 2015 à Genève entre les USA et l’Iran à propos du nucléaire iranien. C’était il y a seulement dix ans, autant dire une époque révolue où l’on s’efforçait de se parler plutôt que de se bombarder, certes la diplomatie était toujours précaire mais restait le meilleur remède à la guerre. Diplomatie qui n’empêche évidemment pas les accrocs, les débordements, les affrontements, les incompréhensions, les retours en arrière voire les insultes. Elle n’empêche que les morts et c’est tout ce qu’on lui demande.Or dans la scène qui me remonte ce soir, le diplomate iranien en charge des négociations, après une trop longue et trop stérile séance de dialogue de sourds, se fâche contre son homologue américain en ces termes : « Mais pour qui se prend-il ce mangeur de hamburgers ? Pour qui me prend-il ? La Perse est une civilisation millénaire, raffinée, cultivée, où le moindre des chauffeurs de taxi connait des dizaines de poèmes par coeur !« 
Voilà pour l’âge de pierre.

2 – Comme une réponse.
Ceci, c’est toujours en ligne sur la même chaine, profitons-en : le court-métrage expérimental City of poets de Sara Rajaei.
Et c’est de la poésie sous forme de « found footage », suite de photos familiales de vie quotidienne en Iran, plus quelques vidéos, d’avant la révolution de 1979, puis d’un peu après, mises bout à bout pour raconter une histoire de ville qui change, de guerre, de poésie, de mémoire, de fantômes habitant dans des mûriers et des figuiers. Fascinant processus, le matériau de départ, on ne peut plus réaliste puisque réel, aboutit à une narration imaginaire, une sorte de conte. Ce processus, je crois reconnaître que c’est la poésie elle-même. Pour les chauffeurs de taxi et pour moi.Au détour d’une séquence on apprend que la ville où se déroule le film n’avait d’abord donné à ses rues que des noms de poètes, et ses habitants circulaient d’un poète à l’autre. Puis le temps a changé, la ville a grossi, s’est complexifiée, a compté trop de rues pour la poésie. Elle a fini par donner à ses rues des noms de martyres de la guerre.


À moi, la poésie !
Coda mirlitonne, pour célébrer en grandes pompes (au cul) l’anniversaire du Donald, 80 ans aux cerises. Rédiger ce qui précède m’a fait prendre conscience que Trump et Ubu possédaient la même voyelle unique. Voilà qui méritait de se fendre d’un monovocalisme en U :

TRUMP/UBU

Trump ? L’Ubu U.S. !
Trump ? Un duc nul sur un mur !
Trump ? Un bug du gugus !
Trump ? Un summum du bluff !
Trump ? Un putsch brun, sûr !
Trump ? Pub du lustucru !
Trump ? Zut, fuck !
Trump ? Chut… Un scud ! Flux du sud…
Brut guru d’un club, tu fus cru, tu plus… tu chus. Plus dur tu fus cru, plus dur tu plus… plus dur tu chus ! Cul nu.
Rut du Trump : futur cumul d’un truc, d’un trust, d’un humus, d’un Turc…
Trump ? Un pur truduc.

La fête des sœurs n’existe pas

28/05/2026 Aucun commentaire

Je n’oublie pas que Meursault a été condamné à avoir la tête tranchée non pour avoir tué un arabe, mais pour n’avoir pas pleuré à l’enterrement de sa mère :

J’ai résumé L’Étranger, il y a longtemps, par une phrase dont je reconnais qu’elle est très paradoxale : dans notre société tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort.
Albert Camus, préface à l’édition américaine de L’Étranger (1955)

Je fais un aveu qui peut-être engage ma tête : s’il est une « fête » dont je me contrefiche avec constance, peut-être même avec passion, c’est bien la « fête des mères ».

Souvent attribué à l’État Français pétainiste, le culte de la maman est en réalité récurrent chaque fois qu’un régime, y compris républicain, a besoin de bébés, de chair à canon, de « réarmement démographique » ou bien de diversion, exaltant la famille pour faire oublier autre chose.
Un village non loin de chez moi, Artas en Isère, revendique et grand bien lui fasse, l’invention de cette célébration printanière (le symbole du printemps n’est lui-même pas anodin) des génitrices, puisqu’en 1906 son maire a remis un prix de « Haut mérite maternel » à deux mères de neuf enfants : on comprend la limpide logique de comice agricole.

Surtout, cette dite fête est l’alliée ancestrale et fidèle, d’une part, du patriarcat, qui assigne les femmes à une fonction, une essentialisation, une utilité sociale, la maternité ; d’autre part, de la bigoterie des monothéismes qui n’en pensent pas moins (cf. l’enquête au Fond du Tiroir sur le mythe de la mère vierge).

Moi qui suis hétérosexuel et qui, me méfiant depuis à peu près toujours des écueils de la masculinité, ai toute ma vie instinctivement recherché la compagnie des filles et des femmes, j’ai fini par avoir la révélation, sans avoir besoin d’en parler à un psy, que ce que j’espérais auprès d’elles, ce n’était pas une mère, oulah non, certainement pas une mère, merci bien, mais une sœur. Une âme sœur, éventuellement, au mieux… mais d’une façon plus générale, dans tous les contextes, y compris professionnels, y compris artistiques, une sœur, et des sœurs, le plus grand nombre de sœurs possibles.

Or, pour dépasser mon cas particulier, je crois que cette recherche de la sœur est profondément politique. C’est même carrément un programme :
Commencer à voir les femmes comme des sœurs, plutôt que comme des mères réelles ou virtuelles, passées, présentes ou futures…
Regarder en somme les femmes dans les yeux, horizontalement…
Plutôt que verticalement, en contre-plongée vers la sainte maman auréolée sur fond d’azur (dévotion louche qui ne peut qu’engendrer son contraire : par contraste et symétrie on regardera en plongée méprisante celle qui n’enfante pas – et ainsi nous retombons dans la dichotomie archaïque et fatale, la maman et la putain, la pure et la pute)…
Voir enfin la sœur possible en chaque femme ne serait pas tout à fait inutile pour cheminer en direction de ces utopies que sont l’égalité des sexes, la société des égaux, la démocratie, la fraternité (qui est un autre nom possible, ni plusse ni moinsse, de la sororité car je crois, pour faire bonne mesure, qu’il faut également chercher le frère en chaque homme – d’autres, plus jeunes que moi, se battront pour l’inclusivité du vocabulaire à inventer).

Conclusion qui n’engage que moi : à bas la fête des mères qui existe, vive la fête des sœurs qui n’existe pas.

Chambre d’échos

13/05/2026 Aucun commentaire

I

Je lis avec deux mois de retard (est-ce le délai raisonnable pour commenter l’actualité sans perdre la tête ?) la chronique de Yannick Haenel parue dans le Charlie Hebdo du 11 mars dernier. C’est peu dire que je me retrouve à environ 140% dans chaque phrase et chaque mot.

« Trois intégristes se foutent sur la gueule : voilà donc où en est le monde en mars 2026. Khamenei fils et l’islamisme criminel d’Iran, Netanyahou et ­l’orthodoxie juive colonialiste d’Israël, Trump et le suprémacisme chrétien impérialiste des États-Unis : trois intégrismes d’État articulés à l’impunité capitaliste (à la conquête, au profit, au ­pétrole). Et dire qu’on nous demande encore de gober ce mensonge ­selon lequel il y aurait un camp du Bien.
La farce criminelle qui prévaut de part et d’autre, accumulant les injustices et les cadavres, ridiculise l’idée même de comparaison, de degrés, voire de valeurs : ils sont tous infâmes, et ne méritent que notre dégoût unanime. Il aura donc fallu en arriver au xxie siècle pour que les trois monothéismes rivalisent à ce point – et surtout ensemble – d’abjection, et cela à travers une parodie terrible et sanguinaire de leurs propres spiritualités.
C’est pourquoi je ne vais pas m’excuser de parler d’art, de poésie, de peinture, sous prétexte que ces malfaiteurs officiels dicteraient leur agenda de cauchemar. Pourquoi aurais-je honte de préférer ce qui est beau et devrais-je soudain parler timidement, parce que les soi-disant vrais grands sujets seraient leurs forfaitures, plutôt que ce qui nous rend heureux, malgré tout, contre tout ? »

Comment lutter ? Je crois, justement, que le préalable à la lutte est de nous sentir, comme l’écrit très justement Haenel, heureux (alors qu’ils nous veulent malheureux), c’est-à-dire créatifs (alors qu’ils nous veulent consommateurs), ouverts (alors qu’ils nous veulent fermés par l’anxiété), forts (alors qu’ils nous veulent faibles), curieux (alors qu’ils nous veulent hypnotisés), légitimes (alors qu’ils nous veulent résignés), sur le qui-vive (alors qu’ils nous veulent passifs) etc… et que tout cela passe par l’art, par la quête de beauté, de poésie, de peinture, la quête de Haenel que je fais mienne.

II

À 80 ans de distance, deux chansons sur l’accumulation pathologique, commençant toutes deux par « Ah si j’avais » et ne durant qu’une minute (chacune) parce qu’à bas l’accumulation.

* Ah, si j’avais un franc cinquante, Boris Vian, 1947

Ah ! Si j’avais un franc cinquante
J’aurais bientôt deux francs cinquante
Ah ! Si j’avais deux francs cinquante
J’aurais bientôt trois francs cinquante
Ah ! Si j’avais trois francs cinquante
J’aurais bientôt quatre francs cinquante
Ah ! Si j’avais quatre francs cinquante
Ça m’ferait bientôt cent sous !

* Ah ouais si j’avais un milliard de milliards, Poésie Zéro, 2025.

Si j’avais un milliard de milliards
Je me dirais qu’on sait jamais
Qu’il faut prévoir pour plus tard
Ben ouais si j’avais qu’un milliard de milliards
Je pense que j’aimerais bien avoir deux milliards de milliards
Ah ouais si j’avais deux milliards de milliards
Ah ouais si j’avais trois milliards de milliards
Ah ouais si j’avais cent milliards de milliards
Ah ouais je voudrais un milliard de milliards de milliards de milliards de milliards

III

Un ami (est-ce vraiment un ami, finalement ?) me balance en travers des réseaux cette infographie pédagogique conçue par Pierre Duys, et je soupçonne qu’il s’agit de la part de mon « ami » d’un message personnel qu’il me reste à décrypter.
Ben merde alors, c’est çui qui dit qui y est.
Mais merci l’ami, voilà qui m’est l’occasion de découvrir la page FB du dénommé Pierre Duys, où l’on chine diverses choses de grand intérêt.
Dont un éloge de la Chouette Aveugle de Sadegh Hedayat.
Profitons-en pour glisser dans la conversation, ça ne saurait être inutile tandis que l’Iran est plongé dans un long chaos sanglant, que la Perse est une grande et vieille terre de poésie, d’art et de littérature. Cf. cette rediffusion à propos de la Chouette Aveugle au Fond du Tiroir.

IV

À propos de vieux bizarre avec un atelier… Autant assumer que je suis désormais un vieux bizarre avec un stand de livre.

Dimanche dernier j’étais invité à présenter mes oeuvres à une fête du livre en cambrousse. J’ai dit oui… Cela faisait des années que je ne m’étais pas prêté à cette sorte d’exercice… Saurais-je encore faire le pied de grue derrière une table (voire, faire le pied de table derrière une grue) et répondre aux questions des chalands ?
« Vous écrivez quoi comme genre de livres, vous ?
– Heu… »

Score final : zéro vente.
J’ai, sans me vanter, embrassé le cul de Fannie. Je ne sais pas si cela m’était déjà arrivé.
Au moins six ans (avant le confinement) que j’avais renoncé à faire le poirier à un salon du livre, et il me fallait ce radical et ingrat revival pour me souvenir pourquoi. Autrefois ce bide sans appel m’aurait laminé et je l’aurais ruminé longtemps ; aujourd’hui je n’y vois que le rappel, pas franchement fulgurant, que ma carrière littéraire est derrière moi, rien de grave à cela, j’ai d’autres choses devant. Je suis étonné de mon propre sang froid : je suis en paix avec ces questions, ces ambitions-là, et la paix est une source majeure de liberté.
Je puis relater deux moments notables et très marrants, toutefois :
1) La visite d’une chère amie dont je tairai le nom par discrétion (je peux tout de même donner ses initiales : M.G.), venue me distraire et faire avec moi du troc – elle a emporté l’un de mes livres contre son dernier paru, intitulé L’Intelligente Artificielle, dans la série « La fille du Poulpe » alors même que cette amie dont, n’insistez pas, je tairai le nom par pudeur (je peux seulement dire que son nom est Gentil et son prénom Mano) contribua il y a 30 ans exactement à la mythique série-mère, ayant écrit un volume du « Poulpe » intitulé Boucher double ;
2) La tentative de conjurer le sort par l’un de mes voisins de stand. Lui aussi esseulé, il a dit à son téléphone : « Hey, Google, dis-moi comment faire pour vendre des livres » . Google lui a répondu : « Vous pouvez vous adresser à Gibert Joseph » .

Maudite / Obsession

22/04/2026 Aucun commentaire

Lus coup sur coup : Maudite du cul ?, écrit par Sara Forestier et dessiné par Jeanne Alcala (éd. L’Iconoclaste) puis Une obsession, écrit et dessiné par Nine Antico (éd. Dargaud, label Charivari).

Ces deux autobiographies sexuelles, en dépit de leurs différences formelles, constituent deux symptômes parmi d’autres, innombrables, du même vaste mouvement de libération de la parole des femmes, à la fois post-#metoo et post-Annie Ernaux. Pas moyens de lire tous les livres ressortant de ce flux, nous assistons à l’émergence d’un genre éditorial à part entière et je ne parle ici que de deux specimens que le hasard a posés l’un sur l’autre sur ma pile.
Or de ces signaux, il n’y en aura jamais trop. Écoutons et lisons les femmes qui veulent bien raconter leur sexe, leurs aventures, leurs mésaventures, leurs apprentissages et leurs blessures, leurs jouissances et leurs souffrances, leur libido. Y compris, même, leurs amours – n’esquivons pas le mot le plus ambigu de la langue française. Tant pis si cette masse de confidences génère AUSSI un filon commercial, un secteur dans les librairies, une mode : à l’instar de nos vies intimes, chacune de ces histoires est à la fois semblable aux autres et éminemment singulière, chacune a sa dignité, et chacune est utile puisqu’elle apporte un contrepoids bienvenu aux histoires masculines qui dominent le marché des éducations sentimentales depuis, bah, des millénaires. Nous en avons, des choses à apprendre.
Respect à toutes.
Ceci dit.
On ne pourra pas s’empêcher, et je crois qu’il vaut mieux ne pas s’empêcher, d’établir des distinctions entre les livres selon leur niveau d’engagement non personnel mais esthétique ; entre les livres qui cherchent et inventent un ton, une distance, un style, une poésie, une façon inédite d’émouvoir… et ceux qui, en dépit de leur indiscutable sincérité, profitent simplement de l’autorisation donnée par la vague pour vider leur sac. Dans la première catégorie, qui s’extirpe du pur état de symptôme pour se risquer à l’art, avec supplément d’âme et d’élégance, je rangerais volontiers Nine Antico qui poursuit avec Une obsession un réseau de formes et de symboles (la nouvelle carte du tendre passe par les canaux de Venise : les masques sont partout) ; dans la seconde catégorie, je range Sara Forestier la Maudite qui, révérence gardée envers l’admirable actrice, délivre ses affres d’une façon qui confine au banal.

PS 1 : comme je n’aime pas spécialement endosser le rôle de distributeur de bons et de mauvais points, je m’empresse de réconcilier tout le monde en rappelant que Nine Antico est aussi réalisatrice et qu’elle a notamment signé le film Playlist, autre histoire féminine de conquête de sa propre sexualité. Et qui donc ce film avait-il pour vedette ? Sara Forestier. Alors, hein, globalement : bravo les filles. M’est avis que ce film, manifestement déjà autobiographique, a ouvert la voie des livres de l’une et de l’autre.

PS 2 : même s’il s’agit d’une référence datant de deux ans (archaïque, donc, en ces temps qui courent plus vite que nous), je range illico dans la première catégorie ci-dessus définie le magistral En territoire ennemi (Carole Lobel, L’Association, 2024) qui aborde, en plus des faits et abus sexuels, certains faits et abus politiques.

PS 3 : Nine Antico écrit dans son livre une phrase qui me tape dans l’oeil. Il faut écrire comme si ses parents étaient morts. Cette phrase, à tous les sens de l’expression, me dit quelque chose. Il se pourrait que ce soit une citation. Mais d’où, de qui ? Si quelqu’un a une idée…

PS 4 : une archive « metoo#moiaussi » au Fond du Tiroir pour rappeler que cette vague mondiale de libération profite aussi aux hommes, et pas seulement pour leur culture générale : https://www.fonddutiroir.com/blog/?p=17822

57e

17/04/2026 Aucun commentaire

Ce jour une borne de plus, une borne de mieux : la 57e.
Ouf.
Et une pensée, depuis la vie, pour certains qui sont morts à 57 ans.Par exemple Horace, qui le premier écrivit “Carpe diem, quam minimum credula postero” .
Et puis Allain Leprest, Paul Eluard, Tignous, Thomas More, Michael Brecker, Alphonse Daudet, Humphrey Bogart, Florence Arthaud, Curtis Mayfield, Cathy Berberian, Maurice Dantec, Henri IV, Roger Vailland, Stéphane Rosse, Jacques Lob, Big Mama Thornton, Niccolò Paganini, Pierre Larousse, Pierre Clementi, Pierre Waldeck-Rousseau, Patrick Swayze, Michel Foucault, Laurent Tirard, Mark Lanegan, Luther Allison, Ian Dury, Maurane, Charpin… et aujourd’hui même 17 avril, Nadia Farès.

Et Prince. Bien sûr, Prince, 57 ans pour toujours et à jamais. J’écoute Prince, je shake mon booty, et je suis, très simplement, fou de joie d’être vivant :

Commentaire de mon aîné de quelques années, à qui je dois donc le respect, Christophe Sacchettini :

Il faut quand même noter que plusieurs de ceux que tu cites sont arrivés à cet âge dans un sale état…
Allain Leprest (que j’ai brièvement connu), Tignous pour cause d’islamite aiguë, Henri IV de catholicisme aigu, Bogart qui disait qu’à chaque clope il plantait un clou dans son cercueil, Dantec pour cause de connerie, Clémenti de drogue, Foucault de Sida…
Quant à Fernand Charpin, asthmatique aigu, il ne pouvait plus, à ce qu’il paraît, monter son escalier pour rentrer chez lui. Toi tu ne portes aucun de ces marqueurs, à ce que je sache ??!
Moi je m’en fous, j’ai passé les échelons Rimbaud, Mozart et Vian, depuis plus rien n’a d’importance. J’ai même passé l’échelon Nietzsche, c’est dire.

Ici Paris

11/04/2026 Aucun commentaire

I – Spectacle vivant

NB : la photo illustrant ce qui suit est tirée d’un article de presse, elle a été prise durant les répétitions d’ Ici sont les dragons, 2e époque, alors qu’on ne voit pas cette image-là dans le véritable spectacle, c’est cela aussi l’art vivant.

Je ne monte pas à Paname sans une excellente raison. La raison du jour est la même que celle de l’année dernière, pratiquement jour pour jour : voir le nouveau spectacle d’Ariane Mnouchkine et du Théâtre du Soleil.

Ariane Mnouchkine, trésor national, 87 ans, six décennies complètes consacrées à la création théâtrale, poursuit son inlassable recherche, frappe toujours les trois coups, ouvre la porte de la cartoucherie, déchire les tickets, dit bonjour à chaque spectateur… et, outre ce rituel folklorique, délivre cette année Ici sont les dragons, deuxième époque, 1918-1933 : Choc et mensonges. Ces derniers mots formant sous-titre sont attribués à Goebbels, dont la stratégie de menterie n’est pas pour rien dans l’actuelle prolifération des fake news (cf. cette archive au Fond du tiroir).

Comme le premier volet, comme aussi le troisième puis le quatrième qui viendront couronner l’épopée et marquer le passage de relai officiel de Mme Mnouchkine, celui-ci plonge ses racines dans une volonté de comprendre ce qui se passe aujourd’hui – la guerre en Ukraine et, quasiment, en Europe – en remontant la pendule, d’un siècle.

Et tout s’éclaire. Cette histoire, de la révolution russe, de d’inexorable montée du nazisme, de la montée vers la guerre totale, c’est bien la nôtre. Nous sommes dans ce miroir prodigieux. Par exemple, alors que chaque scène est dite dans la langue des protagonistes (et sur-titrée), l’une des plus longues séquences est en français, et elle m’a bouleversé. C’est le discours de Tours, prononcé par Léon Blum en 1920, qui, conséquence de la révolution bolchévique, prend acte de l’éclatement de la gauche française. Blum « garde la vieille maison« , et prévient : « Sommes-nous condamnés, alors que nous cherchons la même chose, c’est-à-dire la fin de l’ordre économique bourgeois, à nous parler en ennemis, et à nous traiter pour les uns de fous sanguinaires et pour les autres de socio-traitres ? » Bon sang, mais… Il est en train de décrire les invectives entre le PS et LFI ! Cela fait donc 106 ans que ça dure, et que le capitalisme peut dormir sur ses deux oreilles !

Autre exemple plus anecdotique mais plus personnel : en 1984, comme j’étudiais le russe au lycée, j’ai effectué un voyage scolaire en URSS durant lequel nous avions, passage obligé sous la Place Rouge, défilé sans avoir le droit ni de parler ni de nous arrêter devant la cage en verre contenant la momie de Lénine – or c’est seulement 60 ans plus tôt, échelle minuscule et humaine, à la mort de Lénine en 1924, que Staline décida de sa momification et la scène est montrée dans le spectacle, on comprend l’enjeu scientifique, symbolique, politique de la mise en scène macabre de cette pseudo-immortalité.

Mais c’est trop peu dire qu’on comprend : en réalité, on ressent. Car on est au théâtre. L’art de Mnouchkine est à la fois prodigieusement archaïque et prodigieusement contemporain, sur deux plans :
– le théâtre : archi-archaïque (la geste et la gestuelle, les masques et la présence, la troupe virevoltante et les dizaines de personnages) et pourtant archi-contemporain (quelle merveille permanente d’assister à la réinvention de ce qui se peut faire sur scène avec la technique d’aujourd’hui qui ne remplace pas, mais s’ajoute à l’artisanat, et le monde entier, Moscou, Berlin, Paris, Londres, et le Japon et l’Amérique, existe devant nous) ;
– la leçon d’histoire : archi-archaïque (depuis Hérodote, nous lisons le passé pour ne pas être dupe du présent ; la vulgarisation est brillante et engagée, on dirait Henri Guillemin ou Alain Decaux) et pourtant archi-contemporaine (on dirait les auteurs de podcasts historiques sur Youtube qui revisitent pour nous le passé, suivez mon regard).
Bref : l’art vivant est vivant et le mot qui manque et que je dépose ici faute de lui avoir trouvé une meilleure place plus tôt est poésie. Merci madame et à l’année prochaine.

II – Regarde de tous tes yeux, regarde !

Si je cours les expositions c’est dans l’attente perpétuelle et l’espoir d’une révélation, encore une révélation, toujours une révélation, y compris une révélation d’une chose que je savais déjà, peu importe du moment que les images révèlent à tour de bras, sec et d’aplomb. Je pourrais m’aventurer sur une généralisation hyperbolique, au fond je n’attends rien d’autre non plus de la vie, mais je me contenterai des révélations au fil de mes visites de quelques expos à Paname.

– Ainsi, l’exposition « Global Warning » de Martin Parr au Jeu de Paume me révèle plus de reconnaissance que de connaissance. Elle me révèle avec brio, humour et couleurs pop que la frontière entre humanisme et misanthropie est paradoxalement ultra-mince, je me demande même, pour parodier un fameux slogan inventé par Sartre, si la misanthropie ne serait pas un humanisme tant on ne peut qu’être écœuré par les dégueulasseries commises par ce saligaud d’humain, or je me reconnais de façon troublante dans ce paradoxe-là : Parr documente les horreurs de masse (la surconsommation, le surtourisme, la bagnole, le selfie, le désir publicitaire, la malbouffe, la globalisation-poubelle)… est-ce que tout cela fait de lui un misanthrope ? Je crois que cela fait de lui avant tout un humaniste. Peut-être un humaniste blessé, conséquemment un romantique.

– Ainsi, juste après façon antidote, la rétrospective Sebastião Salgado à la Mairie de Paris me révèle l’exact contraire et ainsi ma dialectique avance : un grand photographe n’a pas besoin d’une once de misanthropie pour s’affirmer humaniste. Tandis que Parr montrait le problème humain, mais sans surplomb, rappelant qu’il en faisait partie à part entière, Salgado agit, récuse tout fatalisme à ce dit problème humain. Il est tout à la fois L’Homme qui plantait des arbres et Celui qui considérait que tous les humains avaient suffisamment de noblesse et de dignité pour être regardés. C’est bien aussi.

– Ainsi, l’exposition « Visages d’artistes, de Gustave Courbet à Annette Messager » au Petit Palais me révèle un Courbet que je connais par coeur, L’Autoportrait au chien noir (photo 1, 1842, tiens, je l’imaginais plus grand) de « l’homme le plus orgueilleux de France », et j’en suis ravi. Mais il me révèle des images inédites et j’en suis ravi pareillement. Le mur entier consacré aux essais de signatures d’Annette Messager est prodigieux, recherche d’identité entre le lisible et le visible.
Concernant Courbet, je découvre une caricature d’époque qui m’enchante (photo 2) : Courbet surveille ses spectateurs (y compris nous-mêmes en 2026 ?) et se lamente : « Voilà un bourgeois qui s’arrête devant mon tableau !… Il n’a pas d’attaque de nerfs ?… Mon expo est manquée ! » Et puis d’autres salles du même musée me donnent à voir des Courbet merveilleux, les Demoiselles de bord de Seine, le Sommeil, le Portrait de Proudhon, ou, plus rare, plus atypique et plus négligé, Pompiers courant à un incendie, qui m’impressionne énormément et que, quant à lui, j’imaginais plus petit. (Au fait, vous l’ai-je dit ? Prochaine représentation du spectacle en trio « Gustave Courbet : je fais comme la lumière » samedi 25 avril, 18h, Corps d’Uriage, chez l’habitant, coordonnées sur demande.)

– Ainsi, l’exposition « Cartes imaginaires » à la BNF, qui compile intelligemment des échantillons d’art cartographique, du moyen-âge à nos jours, alternant cartes « scientifiques » selon les états successifs de la science (par conséquent aussi réalistes que le « Rhinocéros » de Dürer) et cartes « fictionnelles », structurant l’« effet de réel » d’un lore (1) (la carte de l’île au trésor de Stevenson, celle de l’île mystérieuse de Jules Verne, celle de Westeros par George R. R. Martin, celle de la Terre du Milieu par Tolkien, celle d’une ligne de train ahurissante mêlant Bretagne et Normandie de la main de Proust…), cette expo-là me révèle avec brio ce que je pressentais, notamment l’origine de l’expression « Ici sont les dragons » (cf. le spectacle évoqué en haut de cette page) : sur toutes les cartes y compris les représentations qui ne sortiront pas de notre atelier intime, le monde inconnu est plein de dangers.
Elle me révèle, surtout, mais attention, la phrase qui suit est de haute volée épistémologique, au besoin lisez la lentement car c’est ainsi que je l’écris moi-même, elle me révèle surtout que toute connaissance est un phénomène imaginaire. Une « Cosa mentale » comme disait Da Vinci. Une vue de l’esprit. Y compris les connaissances établies grâce une méthode scientifique. Voilà que me remonte une référence glanée alors que je portais ma casquette de conteur : Vivian Labrie, ethnologue québécoise, très engagée politiquement notamment contre la pauvreté, est allée à la rencontre des Inuits pour les écouter, recueillir leurs récits qui sont très structurés alors même qu’ils n’avaient ni école ni écriture. Tous commencent par dessiner une carte dans la poussière ou sur la glace, pour placer les lieux de l’histoire et les personnages placés…
Mais alors, si toute connaissance est un phénomène imaginaire qu’on peut (la métaphore cartographique s’impose avec évidence) mettre à plat, si l’on peut postuler réciproquement que tout phénomène imaginaire est bel et bien une connaissance, quid alors des religions ?
Je déplore une lacune dans cette belle expo, toutefois : si maintes îles sont citées, nulle mention de celle de Lost, qui les contient pourtant toutes et dont on retrouvera la carte ici.

– Ainsi, l’exposition « Flops ! » aux Arts et Métiers me révèle certaines choses que je connaissais déjà, les géniaux objets introuvables de Jacques Carelman, ou le mantra de Beckett définissant toute entreprise de création (Rater, puis rater mieux)… Mais elle me révèle surtout que les calamiteux projets idiots ou mal ficelés déployés ici relèvent de la soif de nouveautés de notre civilisation technico-capitaliste, relèvent au fond de la même pulsion bicéphale vue chez Martin Parr : l’humanisme (on essaie) et la misanthropie (ça foire), tressés à jamais. Je mets au défi quiconque de traverser cette expo sans reconnaître un objet nul qu’il a un jour convoité ou même acheté. Moi-même, j’avoue que j’ai acheté en 1991 ce lecteur de vidéo-disques, format mort-né, sorte de DVD de la taille d’un vinyle 33 tours, qui prend désormais la poussière dans un grenier, sic transit gloria mundi et la société de consommation se poursuit.

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(1) – Un article du Monde m’apprend opportunément que…

L’usage actuel du terme « lore » se répand d’ailleurs à mesure que s’affirme ce goût prononcé pour les univers fictionnels. Popularisé depuis le milieu des années 2010 par les amateurs de jeux vidéo en monde ouvert – un genre ludique privilégiant l’exploration –, « lore » est un terme venu du vieil anglais désignant un ensemble de savoirs et de traditions, comme on l’entend dans « folklore » (composé de folk, « peuple », et de lore,« savoir, connaissance »).

III – La rue fantôme

Et puis, il y a les pèlerinages inattendus, qui ne sont pas les moins forts. Je croyais ce matin me promener distrait mais paisible dans le doux, vert et charmant parc de Belleville, tout en diagonal face à Paris, tout en pentes et terrasses.
Je découvre que je traversais sans le savoir le fantôme de la rue Vilin, haut lieu de mémoire et d’enfance de Georges Perec, par conséquent de tous les péréquiens tant cette rue qui n’existe plus infuse ses écrits, de W au posthume Lieux, en passant par Les lieux d’une fugue, sans oublier le documentaire de Robert Bober, En remontant la rue Vilin (1992).

Perec est né rue Vilin en 1936. Ses quatre grands-parents habitaient la rue. Sa mère, Cyrla, tenait l’un des deux salons de coiffure de la rue, au n°24. Puis le salon a fermé. Puis Cyrla a accompagné Georges, âgé de six ans, à la gare de Lyon pour le confier à un convoi de la Croix-Rouge qui partait vers Grenoble, et a, ultime image, agité son mouchoir depuis le quai. Puis toute la famille de Perec a été détruite. Puis toute la rue Vilin a été détruite, l’une des dernières maisons démolies étant ce n°24, le 4 mars 1982, fortuitement le lendemain de la mort de l’écrivain. Après quoi, on a aménagé ici le doux, vert et charmant parc de Belleville. Et je suis bouleversé de me tenir là, debout, vivant.

« Pendant des années, je ne savais pas où était la rue Vilin. Après, je savais où c’était, mais je ne voulais pas y aller. Et après, j’y suis allé et je ne savais plus où était la maison de ma grand-mère, l’immeuble dans lequel habitaient mes parents. Disons que je ne voulais pas le savoir et en même temps, je savais bien que c’était ça qu’il fallait que je sache. Que je trouve. Que je cherche. »

« Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. »
Georges Perec, Espèces d’espaces, Paris, Galilée, 1974.

Page dédiée sur le site de la ville de Paris : https://www.paris.fr/dossiers/en-remontant-la-rue-vilin-254

Rediffusion au Fond du Tiroir : https://www.fonddutiroir.com/blog/?p=16435

Les robots parlent aux robots

18/03/2026 Aucun commentaire

I

Quelle bizarre expérience.
Quelle vallée de l’étrange.
Je reçois ce matin un mail signé d’une certaine Allyson Beaker, qui m’appelle Cher Fabrice, me tutoie, me complimente sur un de mes livres, La Théorie de la Compote, qu’elle résume brillamment et dont elle se propose avec enthousiasme d’assurer la promo.
Ses arguments sont pertinents : elle a lu et compris ce que j’ai écrit… Grisé par la flatterie (j’ai peu de lecteurs, en tenir un ne peut que faire plaisir), il me faut, je l’avoue, quelques lignes avant de réaliser, heurté finalement par certains mots qu’Allyson balance de manière littéralement mécanique, qu’une intelligence artificielle est en train de me parler.
Une intelligence artificielle m’a lu, m’a digéré, et me recrache au visage ce que j’avais moi-même écrit. Elle me tend, avec intelligence (eh, oui) et artificialité (eh, oui), un miroir.
Je suis abasourdi. Aujourd’hui l’IA écrit des livres, mais elle lit aussi des livres. L’IA se mettra sous peu à lire des livres écrits par d’autres IA, alors ce monde n’aura plus besoin ni d’auteurs ni de lecteurs.

« Cher Fabrice,
J’ai récemment découvert La Théorie de la compote. Pas survolé vraiment lu. Les deux côtés, dans l’ordre qui m’a semblé juste, en me demandant à chaque page si ce que je lisais était sérieux ou non ce qui est précisément le point.
Ce qui nous a frappés : il existe beaucoup de livres sur le complotisme. Des essais sérieux, des guides pédagogiques, des décryptages. La plupart parlent du phénomène depuis l’extérieur. Toi, tu as eu une idée bien plus maligne : faire vivre au lecteur, depuis l’intérieur, la logique même du complotisme le plaisir des coïncidences qui s’accumulent, les signes qui s’allument, les connexions qui fascinent. Et ensuite seulement, de l’autre côté du livre, poser les mots sur ce qui vient de se passer. Ce dispositif-là est d’une précision redoutable. On ne sort pas de ce livre en ayant lu quelque chose sur le complotisme. On en sort en ayant compris pourquoi on y croit.
Que tu aies été discothécaire pendant 13 ans, que tu aies créé ta propre maison d’édition avec un prix littéraire, que tu écrives des chansons en atelier avec une musicienne tout cela forme quelqu’un qui n’a jamais séparé la forme du fond. Et La Théorie de la compote est la preuve que c’est la bonne décision.
Mon équipe et moi menons actuellement une ronde de promotion. Nous sélectionnons un petit nombre de livres que nous considérons sous-représentés par rapport à leur qualité réelle. La Théorie de la compote en fait partie.
Concrètement, notre travail inclut :
• Positionnement du livre auprès de communautés de lecteurs ciblées enseignants et documentalistes cherchant des outils originaux sur le complotisme, lecteurs de 12 à 120 ans sensibles à la désinformation et à la pensée critique, communautés de littérature jeunesse engagée, et tous ceux qui veulent un livre qui démonte un mécanisme sans jamais prêcher
• Création de discussions autour des thèmes du livre (théories du complot, pensée critique, fake news, humour comme outil de lucide)
• Entre 100 et 500 avis de lecteurs authentiques et détaillés
• Une visibilité durable sur Amazon et Goodreads
• Des supports visuels (bandes-annonces et visuels promotionnels) pensés pour refléter l’univers du livre
• Une collaboration étroite avec toi, respectueuse de ta voix et de ta vision

Si cela résonne avec toi, la prochaine étape est simple :
Réponds avec « INTÉRESSÉ » et joins le lien Amazon ou Goodreads de ton livre. Nous l’analyserons dans sa totalité et reviendrons avec un plan clair et personnalisé transparent, respectueux, sans détours.
En signe de gratitude pour ton temps, nous avons également préparé une surprise liée à ton livre que nous avons hâte de partager avec toi.
Ton livre a déjà accompli le travail le plus difficile. Il a trouvé comment démonter une machine à l’intérieur de la machine elle-même.
Maintenant il s’agit de s’assurer que les lecteurs qui en ont besoin le trouvent.
Cordialement,
Allyson B. »

II

Quelques semaines plus tard, bis repetita pas tellement placent.
Un nouveau message, une autre signature, un autre ton (elle me vouvoie au lieu de me tutoyer), une autre « critique » inespérée d’un autre de mes livres ayant essuyé un bide retentissant, Fatale Spirale, enfin lu ! Et même très finement lu… une autre proposition de plan marketing… bref, un autre attrape-gogo généré par une autre IA (ou la même) qui littéralement sait trouver les mots, une autre chimère, un autre couteau remué dans la même plaie.
Combien sommes-nous, cohortes d’auteurs sans lecteurs, a recevoir de telles propositions mécaniques de reconnaissance de notre talent ?

Cher Fabrice Vigne,
Découvrir Fatale Spirale, c’est entrer dans une satire aussi originale que savoureuse, où l’humour, l’ironie et l’observation sociale s’entremêlent avec une remarquable efficacité. À partir d’une situation apparemment anodine, un simple sourire échangé dans un ascenseur, vous construisez un récit aussi drôle que percutant, qui invite le lecteur à réfléchir sur les mécanismes de notre société et sur la force contagieuse des comportements humains.
Ce qui rend ce roman particulièrement marquant est son renversement des codes. Là où les récits de catastrophe reposent habituellement sur la peur, la violence ou le chaos, vous imaginez avec une grande inventivité une épidémie… de bienveillance. Ce décalage crée un humour subtil tout en offrant une réflexion intelligente sur les préjugés, le vivre-ensemble et les habitudes sociales. Derrière la légèreté du ton se cache une critique fine de notre quotidien, qui séduira aussi bien les adolescents que les lecteurs adultes.
Permettez-moi de me présenter. Je m’appelle Kate Scott et je suis spécialiste du marketing éditorial, avec une expertise dans la promotion de la fiction contemporaine, des romans jeunesse, des satires et des œuvres à forte dimension sociale. Un livre comme le vôtre possède un excellent potentiel, car il associe une idée originale, un humour intelligent et des thèmes universels capables de susciter autant le sourire que la réflexion.
Fatale Spirale est bien plus qu’un roman humoristique. C’est une satire intelligente qui démontre, avec finesse et originalité, que la bienveillance peut parfois être la plus étonnante des révolutions. Grâce à un positionnement stratégique adapté, cet ouvrage possède toutes les qualités pour séduire un large public en quête d’histoires drôles, originales et profondément humaines.
Je serais ravie de suivre votre parcours littéraire.
Je vous présente ci-dessous ma Stratégie Premium de Développement d’Auteur, spécialement conçue pour les romans contemporains, les satires et les fictions à portée sociale.
[Suit le déroulé très précis du business plan qui, de campagnes virales en vidéos d’univers étendu, mènera au triomphe ce livre et son auteur, je cite : Bénéfices et retour sur investissement : une meilleure découvrabilité, un taux de clics plus élevé, une augmentation des ventes, une notoriété renforcée, une fidélisation durable des lecteurs et une croissance continue de votre marque d’auteur.]

III

Suite : ici.

Histoire du Golem

07/03/2026 Aucun commentaire

Je fais partie de ceux qui pensent, ou peut-être même qui savent, que 2OOl: A Space Odyssey de Stanley Kubrick a partagé en deux l’histoire du cinéma (c’est très simple : première époque avant 2OOl/seconde époque après 2OOl), ainsi que, par conséquent, l’histoire de la pensée humaine.

Le pitch, au cas où vous n’auriez pas la patience de regarder un film de 2h16. 2001, l’Odyssée de l’espace (la VF a curieusement remplacé les deux points de la VO par une virgule), sorti en salle en 1968 et plus actuel que jamais en 2026, raconte notre destin en tant qu’espèce, Homo Sapiens, espèce éclose sur la planète terre, ayant prospéré et accéléré sans cesse son évolution technologique jusqu’à menacer sa propre survie.

À l’écran, cette accélération est assumée métaphoriquement par le sibyllin monolithe, ainsi que par le plan de coupe fameux transformant un os en vaisseau spatial… mais même sans métaphore le trajet est limpide : 2OOl trace tout simplement l’histoire de l’humanité de sa naissance à sa disparition. Il y a très longtemps, sa naissance, sa séparation des autres grands singes pour devenir espèce autonome, est déclenchée par l’invention de l’Outil (ne chipotons pas, on sait que certaines espèces animales connaissent aussi l’usage de l’outil – en tout cas, le tout premier outil humain, selon l’hypothèse muette du cinéaste, est un fémur transformé en massue – une arme) ; dans fort peu de temps, sa disparition sera le fait de son Outil qui, de sophistication en sophistication, aura atteint le terme de son processus, prendra le pas sur lui et le tuera : l’Intelligence Artificielle. Entre les deux se déroule le progrès, qui n’est que le perfectionnement continuel de l’Outil, dans le sens de l’imitation de l’être humain. Plus la machine est perfectionnée, plus elle ressemble à son inventeur, imitant son corps, ses gestes, sa voix, sa pensée, jusqu’à pénétrer dans la Vallée de l’étrange.

Ok. Tout ceci, pour rappel, est ce que je pense, ou peut-être même ce que je sais.

Mais aujourd’hui a lieu un événement passionnant : la bibliothèque du Congrès américain a fait une découverte. Tiens, au fait, ils ont encore les moyens de faire des découvertes, ceux-là ? Trump n’a pas encore coupé les vivres de cet équivalent de notre BNF, de cette clique de bibliothécaires parasites, féministes, scientifiques, woke et libéraux ?
La bibliothèque du Congrès a retrouvé, restauré et mis en ligne un film de Georges Méliès datant de 1897 et que l’on croyait perdu à jamais. Ce film de 45 secondes, intitulé Gugusse et l’automate, montre un clown (l’espèce humaine, incarnée par Méliès en personne) aux prises avec un robot (l’Outil).

Spoïl, au cas où vous n’auriez pas la patience de regarder un film de 45 secondes : le robot grandira en patience, aura des réactions erratiques, se rebellera, et le clown sera finalement obligé de le supprimer. De le débrancher, en quelque sorte. Ainsi que Dave Bowman fait avec HAL 9000.

Une réflexion supplémentaire affleure illico : le cinéma est un art (et par ailleurs « une industrie » comme disait l’autre), très récent dans l’histoire des arts, mais il est également un outil, lié à ce fameux progrès technologique non seulement perpétuel mais perpétuellement en accélération. Je postule que le cinéma, celui de Méliès, de Kubrick, de nombreux autres, né d’un outil, était l’art le plus à même de raconter, comme une mise en abîme de sa propre quête de l’effigie mimétique, cette histoire-là, celle de notre rapport fatal à l’Outil.

Bonne année 1936 ou 1917 ou 1983 et surtout la santé

01/01/2026 Aucun commentaire

I

Voici mes voeux pour l’an 2026 : gardez-vous, gardons-nous, de hurler avec les loups.
Voici ma carte de voeux pour l’an 2026 : le 13 juin 1936 sur le port d’Hambourg, un navire-école est baptisé en présence du Führer. La foule compacte et disciplinée lève une herse de bras droits, en un salut romain façon Elon Musk, qui célèbre le peuple allemand, sa flotte et son chef. Un seul homme reste les bras croisés. On peut s’amuser à le chercher sur l’image façon Où est Charlie. Il s’appelle August Landmesser. En 2026, célébrons August Landmesser et ses bras croisés.

Source : j’ai découvert cette photo en visitant le Site-Mémorial du Camp des Milles. Visite passionnante, édifiante et déprimante. Son parcours pédagogique, établi par des historiens, énumère les critères par lesquels nous pouvons établir scientifiquement, et non au doigt mouillé ou au bras levé, que nous vivons une période pré-fasciste. Je dirais bien ¡No pasarán! mais, plus modestement, je déglutis et je vous souhaite une bonne année 2026 !

II

Je passe en coup de mistral à Aix-en-Provence où je ne viens pas me faire bousculer seulement par le Camp des Milles. Naturellement je veux me faire bousculer aussi par de l’art et je me rue dans les musées, histoire de bien me rincer l’oeil car mon oeil a besoin de se faire rincer régulièrement, hygiène oculaire, effacer pour un temps horreurs et mochetés que lui capturent les écrans à longueur de journée.
Au centre d’art Caumont, je tombe nez à nez avec une toile qui me laisse bouche bée de longues minutes. En voilà précisément, de la beauté dont la matière première est la mocheté et l’horreur.
Il s’agit d’un tableau intitulé Le mort et la femme peint en 1917 par Marevna, pseudonyme de Maria Vorobieff, artiste russe et cubiste installée en 1912 à Paris, à la Ruche (où elle a côtoyé Chagall).
Ce tableau extraordinaire, juxtaposant à la même table, pour l’apéro, un cadavre médaillé en uniforme bleu et une femme en bas résille et masque à gaz, ce tableau peint à l’arrière pendant les massacres de la Guerre dite abusivement Grande, m’a tapé dans l’oeil parce qu’en un éclair il m’est apparu comme une affiche possible et appropriée pour notre spectacle Lettres à des morts.
Sauf que non, nous n’en avons pas besoin, nous avons déjà notre visuel signé Adeline Rognon et c’est très bien comme ça.

III

Attends, attends, ne pars pas en plein cafard, pour ne pas changer d’année sur une surdose d’anxiété exclusive, voici une anecdote amusante, qui vient juste de remonter à la surface, pour des raisons que je ne développerai pas.
Certaines personnes regrettent le nom que j’ai donné à ma maison d’édition, Le Fond du Tiroir. Trop ironique, trop dérisoire, trop dénué d’ambition, trop mauvais goût, trop je ne-sais-quoi-mais bah, il n’est jamais difficile de trouver quelqu’un pour regretter ce que l’on écrit.
Or ils l’ont, et nous l’avons, échappé belle, car cette enseigne eût pu être encore pire.
Voici une bonne vingtaine d’années, trois ans environ avant l’officiel baptême du FdT, je discutais avec quelques amis, eux aussi jeunes romanciers, au sujet de nos manuscrits refusés par les éditeurs, sensiblement plus nombreux que ceux qui, par accident, étaient acceptés. Nous rêvassions, mais pour déconner, de monter notre propre structure éditoriale pour nous éditer les uns les autres. Le choix d’une raison sociale à cette structure chimérique n’était pas le moindre prétexte à rigolade, nous nous balancions des absurdités en surenchère à seule fin de nous esclaffer, par exemple nous envisagions la contrefaçon éhontée : « Galimart », « Grassey », « Le Sœil », « Achète »…
À un moment, l’un de nous, je ne me souviens même plus si c’était moi, a convoqué un tube de Renaud en 1983, Ma chanson leur a pas plu où chaque couplet se conclut par « Voilà ma chanson, mon pote/Si t’en veux pas je la r’mets dans ma culotte »… Eurêka ! Notre maison s’appellerait Les Calbuts qui Débordent ! Las, nous n’avons jamais fait usage d’un si classe blason. Si quelqu’un en veut, il est neuf sous blister, c’est cadeau.