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Micro-nouvelles de la micro-édition

07/07/2024 Aucun commentaire

I

Le Fond du Tiroir a été micro-éditeur, douze livres au compteur : il cause en connaissance.
La micro-édition a mauvaise presse. Elle est perçue comme une activité dilettante, peu sérieuse, peu exigeante, peu ragoûtante, voire parasitaire (tâchez d’en discuter avec un libraire, pour voir) à la manière de la fausse monnaie qui porte atteinte à la vraie, de l’ivraie qui cache le bon grain. Il est du reste fort exact qu’on trouve dans la micro-édition des quantités décourageantes de drouille, de livres ni faits ni à faire, surtout à une époque qui, via notamment les kindle d’Amazon, laisse croire que tout le monde peut « faire un livre ».
Mon point de vue est sensiblement distinct de la condescendance générale. Il est que, dans la micro-édition très exactement comme dans la grande édition, la vraie, la parisienne, voire dans toutes les activités créatives humaines, un même phénomène joue : la masse ensevelit les pépites. Les mauvais livres enterrent les bons, la fausse monnaie cache la vraie, l’ivraie nuit au bon grain etc.
Parce que voilà : en réalité, éditer un livre, le micro-éditer, l’auto-éditer en artisan, comme on voudra, est un geste artistique, au même titre que l’écrire, c’est-à-dire une prise de risque. Risque de réussir ou d’échouer ; risque d’être bon ou mauvais, ou tout simplement médiocre et kindle ; risque d’être génial (personne n’est à l’abri) ou banal (personne, non plus). Ce geste/ce risque est toujours respectable même lorsque le résultat ne l’est pas.
Ce préambule établi, je me trouve bien sûr ici devant vous pour parler des pépites géniales, et laissons la drouille là où elle est. Je reçois dans ma boîte aux lettres quelques aventures micro-éditoriales sensationnelles, que j’égrènerai ci-après.

II

Aujourd’hui dans ma boîte aux lettres : L’Infundibuliforme d’Aston Verz.

Même si je me suis régalé de Gens de Dublin ou des Lettres de James à Dora… Même si je suis allé jusqu’à me frotter (transpirant d’abondance) à Ulysse… Je confesse n’avoir jamais lu Finnegans Wake, livre réputé le plus illisible de James Joyce qui, déjà, n’est pas l’auteur le plus facile du monde.
Non seulement illisible mais, corolaire, livre intraduisible (Finnegans Wake a été non pas traduit mais adapté en français par des écrivains, c’est-à-dire des créateurs de langues eux-mêmes, Beckett, Soupault, etc.) et bien sûr inadaptable au cinéma.
Tout cela n’intimide pas Aston Verz qui depuis des années (du moins pour autant que je sache ! en réalité ce peut être depuis des décennies ?) adapte Finnegans Wake en bande dessinée. Ou plutôt en graphitation, comme il l’écrit, puisque l’ouvrage naît à la mine de crayon. Régulièrement, il en publie une planche sur les rézos. Puis, planche après planche, lorsqu’il a bouclé un chapitre il l’imprime – or une telle compilation vient juste d’advenir, que l’on peut commander à l’auteur pour une somme dérisoire.
Nous sommes bien en présence d’un maniaque passionné et patient, construisant une œuvre dont l’essence est très distincte des brouettes d’adaptations « digest » de romans en bandes dessinées, proliférant en librairie. C’est le contraire, même.
Certes, que ce soit en feuilleton goutte-à-goutte ou en recueil fanzine, « on n’y comprend rien ». Sauf qu’on comprend l’essentiel, on comprend qu’il se passe quelque chose. Il se passe quelque chose dans chaque planche, dans chaque dessin : une aventure graphique se joue sous nos yeux, de même que le texte de Joyce est une aventure langagière. Il suffit de dépasser l’abscons pour en saisir la pure joie, et ce n’est pas si difficile.
Il semble que James Joyce a forgé cette fameuse locution anglaise désormais passée dans le langage courant français : « Work in progress ». Durant les 17 années de son écriture, c’est par ces trois mots qu’il désignait son roman avant que celui-ci ne trouve, au moment de sa publication, son titre définitif : Finnegans Wake.
Work in progress : œuvre en progression, non finie, peut-être même infinie (on sait que les derniers mots du roman s’enchaînent avec les premiers comme une seule phrase prise dans une boucle de Moebius). C’est dire si Aston Verz n’est pas au bout de sa peine, et s’il ne parvient jamais au parachèvement ce sera tout de même parfait, puisque dès qu’il a terminé une partie il retouche tout le reste. D’ailleurs Infundibuliforme signifie « en forme d’entonnoir » : le couvre-chef des fous.

III

Aujourd’hui dans ma boîte aux lettres : deux cahiers photographiques, La crise de la quarantaine et De coiff’hair par Michelle Dollmann.

Michelle Dollmann a été bien des choses, mais disons qu’elle est aujourd’hui photographe (on a pu la croiser ici, par exemple).
Pour son bon plaisir et à ses dépens, elle autoédite (je ne suis même pas sûr qu’elle vende, peut-être offre-t-elle seulement) deux charmants albums de photos pince-sans-rire, qui ne paient pas de mine, qui ressemblent avec leurs coins arrondis aux cahiers de brouillon d’autrefois.
Le premier, La crise de la quarantaine, n’est composé que de photogrammes extraits de films américains sous-titrés en français, et ainsi les images « parlent » comme dans un roman-photo. Sur chacune des doubles pages, un dialogue s’invente de toutes pièces entre, d’un côté, Woody Allen que nous voyons et entendons user de son légendaire bagout et de son sens de la vanne ; de l’autre, en vis-à-vis, une diva hollywoodienne anachronique (Lauren Bacall, Rita Hayworth, Ingrid Bergman et consœurs) lui répond, la plupart du temps pour le remettre à sa place. Cet art du montage/collage est ludique et burlesque. Mais sûrement qu’il dit quelque chose de profond sur l’Hollywood post-#metoo : on t’aime, Woody, mais maintenant ferme-la, laisse parler ces dames.
Le second, De coiff’hair, concrétise ce que nous sommes nombreux à avoir rêvé de faire un jour : une compilation sociologique de témoignages visuels sur un phénomène urbain très massif et pourtant très énigmatique, l’épidémie d’enseignes de coiffeurs à base de calembours pleins de Tif, de Hair, et de Coiff.
Chais pas Coiff’Hair, comme disait Anna Karina dans Pierrot le fou.
Michelle a-t-elle fait un tour de France des salons de coiffure ? En tout cas, sans me vanter, la toute première vitrine photographiée, qui a l’honneur d’inaugurer son recueil est celle du coiffeur de mon village, L’art de pl’hair. Et au nom de toute la municipalité je la remercie de remettre ainsi mon village au centre de la coupe avec la raie au milieu.

IV

Aujourd’hui dans ma boîte aux lettres : les éditions Pscht-Étanche, nom composé abracadabrant et sorte d’oxymore (le fluide jaillit/le fluide est contenu).

Sébastien Lumineau, dessinateur connu durant la première partie de sa carrière sous le pseudonyme d’Imius, a été publié par l’Association, Cornelius, les Requins Marteaux, Delcourt… Voilà que cette année il tombe à son tour dans la catégorie des auteurs-qui-deviennent-microéditeurs et inaugure sa structure de bon plaisir. C’est sous cette bannière bizarre qu’il bricolera en liberté quelques livres remarquables qui ne seront peut-être pas remarqués, que personne ne lui a réclamés, et qui ne seront distribués nulle part sinon sur les salons et sur son site.
La première salve disponible, généreuse, éclectique dans ses formats, ses auteurs et ses manières, compte pas moins de cinq ouvrages :

Pscht Étanche, comix éponyme qui compile des bandes dessinées de Lumineau parues notamment dans Le journal de Delphine et Marinette.

– ÉPÉ 00 : mini-livre gratuit qui explique l’origine du nom de l’enseigne. Aaaaaaaaah, d’accord, eh, ben, dis donc.

– ÉPÉ 01 (mon préféré) : Faux plafond premier livre publié de Bernard Thomas (ne pas confondre avec Thomas Bernhard – quoique).
Formidable recueil de souvenirs d’enfance et de photos de famille qui n’ont rien du tout d’attendrissant ni de complaisant : on est plus proche de Pialat que du Petit Nicolas. Nous saisissent en vrac l’âpreté de l’enfance s’ajoutant à celle de la campagne, la relation crue des violences, méchancetés et mensonges des adultes, la transmission héréditaire des traumatismes, mais aussi, heureusement, un peu de joie et d’humour absurde.
Il y est beaucoup question de la mort, puisqu’il n’y est question que de la vie.
Fragment choisi (parmi les plus rigolos et non les plus trash) :

La nuit en colonie de vacances, nous communiquons avec les morts grâce à un verre Duralex et des lettres de Scrabble disposées en cercle. Nos doigts posés sur le verre nous invoquons l’esprit de Kurt Cobain ou d’Hitler. Curieusement, ils nous répondent toujours en français. Lors d’une séance nous avons même invoqué Satan et j’ai eu le bras pétrifié par le froid pendant deux jours malgré des massages répétés à la pommade Vicks Vaporub. Une fois, nous avons même demandé à Dieu où vont les gens après la mort. Le verre s’est arrêté successivement devant la lettre P, puis A, puis R, puis à nouveau A, puis encore P… Maintenant je sais que lorsqu’on meurt on va tous au parapluie.

– ÉPÉ 02 : Pousse la porte par Ronald Grandpey. Objet purement graphique est extrêmement élégant, bande dessinée muette et improvisée pensée comme une seule cavalcade. Un cheval galope de la première à la dernière page. On sent bien que pour l’auteur, travaillant par ailleurs dans l’animation, le mouvement est une fin en soi.

-ÉPÉ 03 : La berlue d’athée (quel merveilleux titre !) par Sébastien Lumineau lui-même, qui s’est tout de même réservé un espace personnel de création dans cette fournée inauguréegurale. Davantage écrit que dessiné, ce livre qu’on n’ose dire « d’actualité » retrace le chemin spirituel de son auteur, depuis la bigoterie dans laquelle il baignait enfant jusqu’à sa décision adolescente d’être athée, cohabitant avec une sensibilité mystique.
Fragment choisi :

Le jour de ma confirmation, j’eus la révélation : je n’étais sans doute pas croyant. Sur les bancs de l’église, avant que le sacrement ne commence, je fis part de mes doutes à Nathalie [l’animatrice du catéchisme qui subit tant bien que mal ce groupes d’adolescents déconneurs], argumentant le fait que j’étais trop jeune pour décider, et surtout pour avoir sérieusement réfléchi à la question. Nathalie, fatiguée de mon comportement puéril et infernal tout au long de l’année, me cloua le bec d’un « C’est trop tard maintenant ».

Notons que le travail artisanal de l’édition, qui fait que le livre est assemblé à la main, permet quelques trouvailles graphiques : ici la page de titre est recouverte, pour ne pas dire emballée, par la page de couverture translucide mentionnant auteur et éditeur, ce qui fait que le titre n’est lisible qu’en transparence, comme une apparition surnaturelle.

V

Aujourd’hui dans ma boîte aux lettres : Il neige et Les eaux de Joseph Beaude, par l’Atelier typographique de l’Estey.

Vaille que vaille, avec exigence et opiniâtreté, l’ami Hervé Bougel poursuit son travail sur la terre, pratiquement sa mission, qui est de faire des livres – du moins lorsqu’il n’en écrit pas. Soulignons cette spécificité : ici micro-édition ne signifie pas auto-édition, puisque les livres signés Bougel paraissent ailleurs que chez Bougel (chez Jean-Louis Massot, à l’enseigne des Cahiers du Dessert de Lune qui auront été fondatrices pour lui, puis à la Table Ronde, au Réalgar, chez Buchet-Chastel… cf. plus bas, section VIII).

Lorsqu’il était grenoblois, Hervé a cultivé son pré#carré des décennies durant. À présent qu’il est bordelais, au bord d’un estey devenu Estey, il continue de créer avec ses outils typographiques, lentement mais sûrement, des écrins dignes de la voix des poètes. La dernière fois que les éditions de l’Estey m’avaient réjoui les yeux et les mains, c’était avec Le livre secret pour Youki de Robert Desnos, extraordinaire coffret-leporello. Les deux nouvelles plaquettes littéralement sorties de la presse sont des objets plus ordinaires, si tant est que ce mot eût ici la moindre pertinence : deux livres toutefois scellés à la cire et portant sur leur couverture le nom de Joseph Beaude (1933-2015). L’un des deux réédite un texte paru autrefois au pré#carré, d’ailleurs en incipit je mentionnais l’opiniâtreté comme l’une des qualités essentielles d’Hervé.

Simple, limpide et pur comme un paysage blanc, ancré dans le monde comme un haïku, Il neige s’ouvre ainsi :

Vient un jour où les images
n’infectent plus la langue
on peut dire il neige
quand il neige

Et ensuite, eh ben, ça va mieux. On lève la tête hors des mots, ils nous ont rendu plus fort, on regarde par la fenêtre, la neige peut venir, même en juin.
Chaque aventure typographique de l’Estey réclame plusieurs mois de travail. Guettons la prochaine : L’album de Poil de Carotte de Jules Renard.

VI

Aujourd’hui dans ma boîte aux lettres : Aristée de Vincent Vanoli, ed. l’Apocalypse.

Par principe, par fidélité, avant tout par plaisir, j’achète systématiquement tout ce que JC Menu façonne dans sa micro-structure, l’Apocalypse.
Qui a une histoire singulière et revient de loin.
En 2011, en délicatesse avec l’Association, son historique terrain de jeu, l’héroïque et intrépide Menu fonde sa propre maison, l’Apocalypse (soit un tout petit peu devant « l’Association » selon l’ordre alphabétique…) avec la ferme intention de publier là quantité de beaux livres (et même de disques vinyle), faits de mots et de dessins – la définition est lâche mais l’exigence extrême.
Éblouissantes rééditions ou époustouflantes nouveautés : Topor, Nadja, Delfeil de Ton (Menu est déterminé à compiler l’intégralité de ses Lundis parus dans l’Obs, rien que ça, une dizaine de volumes au moins), Geneviève Castrée (morte prématurément peu après), Rachel Deville, Willem, Thomas Ott… De la joie pour les yeux, pour l’esprit et pour les mains.
Las ! Après deux années au rythme stakhanoviste (15 parutions), Menu a mangé la grenouille ainsi que son chapeau. Tout le monde, lui le premier, pensait que c’en était fini à jamais de l’Apocalypse.
Pourtant, après huit ans de hiatus il relance l’affaire en 2022, de façon plus modeste et prudente (en tout cas du point de vue économique – pas esthétique), publiant ses livres au compte-goutte, et chaque goutte compte.
Il a eu la bonne fortune de recevoir un prix spécial du jury au dernier Angoulême pour Hanbok de Sophie Darcq, ce qui lui a assuré une certaine visibilité et a conforté son programme à venir (dont un livre signé JC Menu himself prévu à l’automne).
En attendant, sa dernière livraison en date est l’extraordinaire Aristée de Vincent Vanoli.
Vanoli est un auteur-raconteur, qui jusque là fuyait le « beau dessin pour le beau dessin » et ne faisait des livres que lorsqu’il avait une histoire à retranscrire (pour ma part celles qui m’ont le plus touché étaient les plus autobiographiques, et cependant oniriques – Objets trouvés, Le passage aux escaliers, etc.).
Au contraire, cet Aristée né durant le confinement comme tant de projets improvisés qu’on n’a pas vu venir, s’est d’abord voulu suite d’images, sans texte et sans narration, chacune renfermant un monde et un récit.
Ce n’est qu’assemblés dans un élégant volume à l’italienne toilé (imprimé chez les Deux-Ponts, s’il vous plaît) que ces 80 dessins charbonneux, à raison d’un seul par page, chacun étant une fin en soi et un concentré de poésie, tissent les errances d’un géant sans ombre, ses allers-retours de la campagne à la ville, silhouette qui enjambe les routes, les monts, les pylônes, les hommes, leurs agissements et leurs agitations. Il s’extrait du paysage pour s’y fondre quelques instants plus tard.
Sa présence fugace et fantomatique, peut-être bienveillante, est-elle la réincarnation littérale de l’Aristée grec, dieu rustique et humble ? Ou bien est-il un simple (?) esprit de la nature, témoin qui ne fait que passer puisqu’il est déjà partout mais restera plus grand que nous ?
Conseil d’écoute : I used to walk like a giant on the land de Neil Young.

VII

(mais est-on vraiment encore « micro-édition » lorsqu’on vise la distribution en kiosque ?)

Avant Charlie Hebdo existait Charlie Mensuel.
Le mensuel, moins politique et plus artistique que l’hebdo, a vécu de 1969 à 1986, successivement dirigé par Delfeil de Ton, Wolinski, Willem et Mandryka. Il était un irremplaçable laboratoire pour le renouveau de la bande dessinée. À titre personnel je peux témoigner que, préado, je feuilletais les exemplaires que laissait traîner mon tonton et que le rouge me montait aux joues en admirant les pages de Crepax, Pichard ou Barbe. Les autres pages me faisaient marrer, ou réfléchir, ou les deux à la fois (Mafalda). C’est là-dedans, également, que j’ai lu du Jean-Patrick Manchette pour la première fois, mais je n’en savais rien.
Or voilà qu’est annoncée pour septembre la sortie en kiosque d’une revue de bande dessinée de création qui reprend et féminise le flambeau : Charlotte mensuel, truffée de grands auteurs d’aujourd’hui et d’hier (Chris Ware, premier nom de la liste, a suffit pour que je m’abonne sans plus tergiverser), sous la direction de l’écrivain et critique Vincent Bernière – qui tenait la chronique bande dessinée de Beaux Arts.
L’événement est important et rare (c’est simple : ce n’était plus arrivé depuis À suivre selon eux / plutôt depuis Franky et Nicole selon moi, mais peu importe, les deux organes ont succombé), et constitue une grosse prise de risque étant donné l’état général de la presse. Voici le lien pour soutenir ces intrépides dès maintenant en souscription.
Il est à noter que si la collecte atteint 35 000 euros, tous les abonnés recevront en poster l’excellente illustration ci-dessus, signée de ce pauvre bâtard de Joe Matt (prématurément disparu en septembre 2023), qui ne peut que toucher au cœur nombre de personnes dans mon genre, ayant du mal à se retenir d’accumuler compulsivement livres et revues.

VIII

Aujourd’hui dans ma boîte aux lettres : Métaphysique d’Hervé Bougel, Bruno Guattari Éditeur

Je n’ai pas bien dormi, cette nuit [30 juin 2024 : premier tour des élections législatives avec score record de l’extrême-droite].
Je me retournais dans mon lit yeux ouverts, essentiellement occupé à résister à la tentation de me relever pour consulter de nouveau les résultats en lumière bleue, on ne sait pas, si jamais, la cartographie couleur étron frais, département par département.
Sans que cela fasse vraiment diversion, je me consacrais aussi à énumérer intérieurement les amis qui, désormais, pour une raison ou pour une autre, chacun la sienne mais toujours la même au fond, ne se sentiront plus les bienvenus dans ce pays. Il ne seront plus TOLÉRÉS. Quelques uns me lisent, ils se reconnaîtront. Leur sentiment ne me sera pas étranger.
Et puis aujourd’hui, j’ai marché dans la nature, j’ai arpenté les chemins, j’ai mis mon nez dans ce qui pousse. Tout pousse, et quelle joie de le vérifier avec les yeux le nez les oreilles et la peau, alors ça va, tout poussera dans les péripéties. Les figuiers délivreront leurs figues, les poiriers délivreront leurs poires, les ruisseaux délivreront leurs eaux, les chattes délivreront leurs chatons, les petits éditeurs de poésie délivreront leurs plaquettes d’oxygène, et aussi longtemps qu’on délivrera en choeur, ma foi on sera délivré, tant bien que mal.
Hervé m’adresse son dernier recueil de poésie, dont, je l’avoue, le titre ne me disait rien qui vaille. Pourquoi Métaphysique alors que ce que j’aime dans son écriture est profondément physique, du genre que l’on vérifie avec les yeux le nez les oreilles et la peau ?
Il m’a fallu lire pour comprendre, et peut-être que le climat politique m’a aidé, mais oui, en fin de recueil tout était devenu clair : « métaphysique » au sens où nous sommes vivants, par conséquent nous sommes mortels, et réciproquement.
C’est tout simple au fond la « métaphysique », pas si intimidant. « Métaphysique » comme l’est l’un des plus beaux proverbes (et monovocalisme en e) de Perec, qui eût pu servir ici d’exergue : « Je cherche en même temps l’éternel et l’éphémère ».
La figues et les poires, les ruisseaux et les chats, la poésie physique et métaphysique, le pas de côté pour mieux voir, et la force de vie qui surgit toujours : merci.

« Nous sommes là
Et nous rêvons
À la fragilité
De notre temps
Immuable
Ce qui de nous
Pousse en terre
Rejoint la cime
Et se mange
Les yeux oubliés
La pensée belle
Des nuées
Un parfum
Proposé au vent
Le coeur ignoré
Comme si le monde fleurissant
Pensait aussi à nous »
(p. 39)

IX
(9e et dernier épisode – j’avais bien quelques idées supplémentaires d’exploration des papiers empilés sur ma table de chevet, au train où vont les piles je pourrais ne jamais cesser mais baste, je ne suis plus d’humeur, pour le temps présent j’ai perdu l’envie de présenter mes papiers)

Aujourd’hui dans ma boîte aux lettres : La Civette, Bruno Heitz, éditions On Verra Bien.

J’avais, en son temps, célébré la création des éditions On Verra Bien, aux bons soins de l’auteur et illustrateur Yann Fastier. On a vu, oui, et quelle joie, plus de dix ans après, de continuer de voir, de si bien voir ! La longévité, à nos fragiles échelles, est un exploit de chaque instant.

Yann continue de mener son frêle esquif à l’abri des vents et tempêtes, en publiant discrètement un ou deux livres par an, soigneusement sélectionné(s) et peaufiné(s). Sans toutefois dédaigner les inédits, On Verra Bien s’est fait une spécialité de la réédition, ou carrément de la résurrection, de romans oubliés du milieu du XXe siècle. On lui doit notamment d’avoir (re-)découvert des voix aussi singulières et gouleyantes, âpres ou poétiques, que celles de Ernest Pérochon (Les Hommes frénétiques, stupéfiant roman de SF écrit en 1925), Georges Magnane, Christian Bachelin ou JMA Paroutaud.

La dernière parution en date d’On Verra bien sonne pareillement « vintage »… sauf qu’il s’agit d’une authentique nouveauté, et même d’un premier roman.
Certes, son auteur est loin d’être un perdreau de l’année : Bruno Heitz a signé son premier livre il y a 45 ans, et il est devenu entre temps l’une des superstars de la bande dessinée et du livre pour enfants. Ayant franchi l’âge de la retraite (y compris selon les récents critères macronistes) voilà qu’il écrit pour la première fois un livre sans images. Sans images mais pas sans imaginaire : le lecteur reconnaît en quelques pages l’univers rural et drolatique, quotidien et absurde, à la frontière de la chronique populaire et du polar, qu’Heitz a déployé notamment dans ses séries Un privé à la cambrousse ou Les dessous de Saint-Saturnin, ou bien dans J’ai pas tué de Gaulle mais ça a bien failli et ses déclinaisons.

Ici je glisse une confidence : à l’époque où je fréquentais le milieu de la littérature jeunesse, je croisais parfois Bruno Heitz puisque, à la fois immensément talentueux et immensément sympathique, il était d’à peu près tous les salons. Or souvent je me débrouillais pour me retrouver assis à la même table que lui, assuré ainsi de finir le repas en pleurant de rire et en me tenant les côtes. Car, avant même de toucher un outil, qu’il soit crayon ou stylo, Bruno est un conteur exceptionnel, qui en a toujours une bonne à raconter, puisant dans ses souvenirs ou les inventant au fur et à mesure. Il incarne chaque personnage, il fait même les voix et on ne se lasse pas de son petit théâtre, bonhomme et pourtant vachard, tendre mais sans concession, empathique quoique malicieux, pittoresque mais pas caricatural : profondément humain, donc marrant et brutal, en même temps.

C’était ce même régal que j’espérais de sa Civette. Je ne suis point déçu. Nous voici à Villeneuve-les-Granges, bled imaginaire mais facile à situer sur une carte en triangulant les indices disséminés : Chalon-sur-Saône est la ville la plus proche ; Lyon, une cité lointaine quasi-mythique, lieu de débauche et d’administration ; et l’un des deux bistros de Villeneuve s’appelle « Café de Paris » puisqu’il est placé dans une rue qui, sans doute, mène à la capitale, mais cette idée-là est une pure abstraction.

L’époque n’est pas précisée non plus mais là encore les indices sont suffisants pour inspirer au lecteur une approximation fiable : de Gaulle est encore président. Parmi les innombrables marqueurs temporels émaillant ce qu’il faut bien appeler un roman historique, voici une notation sur les voitures, remarquable de pertinence sociologique mais aussi d’acuité esthétique, morceau choisi qui permettra de goûter l’expressivité de Bruno Heitz et le sel de ses images (on précisera à toutes fins utiles que, selon Wikipedia, Citroën a produit en série l’Ami6 de 1961 à 1969) :

Il n’était pas très populaire, [le nouveau docteur]. Rien que sa voiture, déjà : une originalité, cette nouvelle Citroën, la 3CV qu’on appelle aussi Ami6. Une drôle de bagnole qui fait un bruit de 2CV mais qui se donne des airs de grosse voiture avec des phares rectangulaires, un capot plongeant et une lunette arrière inversée. Une bizarrerie à Villeneuve, où on est plus habitué aux Juvaquatre et aux 2CV, ou même aux Rosalie d’avant-guerre, camionnettes pour la plupart. Cette voiture au style tarabiscoté, qui se dandine comme son aînée la deux pattes, ça fait sourire, comme on se moquerait d’un ouvrier portant un nœud papillon ou un chapeau melon pour aller au turbin. Mais ce qui a le plus intrigué, ce n’est pas la voiture, ni le collier de barbe du petit docteur. C’est son goût pour les cigarettes blondes. Dans ce village, on ne fume pas de ces tabacs qui sentent le miel. C’est une drôle d’idée, de fumer des blondes, une idée de citadin, d’acteur de cinéma… pour ne pas dire d’inverti.

Car oui, au fait, la fameuse Civette qui donne son titre au roman est la patronne du tabac, une veuve qui, comme tous les autres personnages, juge et ordonne le monde depuis son propre comptoir : elle sait qui fume ou non, et quelle sorte, du vieux gris, du Caporal de troupe, ou, exceptionnellement, des cigarettes blondes, pour les excentriques et les gens pas d’ici. Autour d’elle, grenouillent chacun à son tour et chapitre après chapitre, comme autant de trognes, le docteur adultère, le bistrotier morose et sa rivale la bistrotière accorte, l’amoureux éconduit, l’instit dépressif et sa remplaçante pète-sec dont personne ne sait qu’elle vit avec une femme, le correspondant local du journal quotidien qui passe pour un intellectuel puisqu’il utilise des locutions latines, le pharmacien sournois, la postière à qui il ne faut pas marcher sur les pieds, la cantinière revancharde, l’alcoolique qui a perdu son bébé… Chacune et chacun va jouer son rôle dans l’intrigue qui, bien sûr, de ressentiment en superstition, de complot de cambrousse en lettre anonyme, finira mal.

Tout ceci est délicieux. Mais l’anxiogène air du temps m’incitant à tirer de chaque événement, y compris de mon plaisir de lecture, un commentaire politique, je me dis, levant soudain les yeux pour aller voter, que ce conte cruel issu de notre passé n’est pas passéiste. Évoquer les périodes révolues, les périodes qui « résistaient au changement », en l’occurence cet âge prétendu d’or qu’étaient nos Trente Glorieuses, n’est pas réactionnaire, puisque non, décidément, ce n’était pas mieux avant. Tout a changé, sauf l’essentiel : les gens se détestaient déjà, se méprisaient ou s’ignoraient, se tuaient, les préjugés et les ragots dans les villages n’avaient pas besoin des réseaux sociaux pour faire de gros dégâts. Mais certains individus, rares, étaient (sont) admirables. Ceux qui font ce qu’ils peuvent.

Le fantôme de la BNF frappe encore

02/02/2024 Aucun commentaire

Sérendipité et archive au Fond du Tiroir.

La grippe A, réputée ringardisée au profit dudela covid.e, jouit en ce moment d’un retour de hype, y compris dans mon entourage proche – et dans mes propres intimes poumons.
Ce qui m’a rappelé qu’il y a fort longtemps, Roselyne Bachelot était, pour situer l’antiquité, ministre de la santé de Sarkozy, sans me vanter je l’avais chopée parmi les pionniers, cette grippe A, qui s’appelait H1N1 mais qu’on surnommait entre nous la grippe A d’Aubigné parce que nous étions jeunes et plein d’humour.

C’était la première fois que je portais un masque sur la bouche pour sortir faire mes courses et je trouvais ce déguisement extrêmement bizarre (quoique pas désagréable puisque je ne rechigne pas à me montrer bizarre en public), je ne me doutais pas qu’on s’habituerait à ce déguisement.

Pour retrouver la date exacte, j’ai demandé au présent blog, qui me tient lieu de journal intime. Non seulement ai-je retrouvé l’époque (hiver 2009-2010), mais en outre ce que je ne cherchais point : la maladie m’avait fait annuler au dernier moment une intervention que je devais donner à la BNF pour un colloque consacré à l’avenir de la littérature jeunesse. En lieu et place, j’avais rédigé pour les actes du colloque un texte où je présentais le Fond du Tiroir.

Je relis ce document aujourd’hui et, à part une ou deux fautes d’orthographe, j’ai la joie de constater que quinze ans plus tard je suis entièrement d’accord avec moi (et que je n’ai toujours pas la moindre idée de ce qui peut constituer l’avenir de la littérature jeunesse). Le Fond du Tiroir n’a plus de projet éditorial parce que je n’ai plus d’argent, mais à ceci près, il reste aussi farouchement indépendant, solitaire, et fantomatique.

Non-respect du cessez-le-feu

01/09/2016 2 commentaires

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La cessation d’activité, après 8 ans, du présent blog ainsi que de la maison d’édition Le Fond du tiroir, a été décrétée il y a un an. Un livre a paru entre temps, instantanément épuisé, chant du cygne tessiture baryton-basse, qui n’a eu, c’était prévu ainsi, aucun écho (seule exception, Yves Mabon en a donné sur son blog une petite notule et, en soi, c’était une manière idéale de boucler la boucle en compagnie du premier et dernier fidèle).

L’année écoulée a vu ma situation changer sensiblement ; pas ma résolution de cesser de t’en faire part. Les sporadiques bricolettes postées depuis lors, ainsi que celles qui viendront, ou pas, doivent être regardées comme autant de post-scriptums, chacun d’eux m’apparaissant comme le vrai authentique véritable derdéders, oh ne va pas croire à de la complaisance, je me lasse moi-même de cette mise en scène de l’acharnement thérapeutique et de la fausse sortie, mais crois bien que rien n’est calculé.

Renoncer à rendre compte de ce que je fais, lis et écris… L’étalage me manque-t-il ? Parfois. Dans ce domaine-là comme dans tous les autres, fût-ce sur un blog, écrire c’est réfléchir en mieux. J’écris, je fignole la phrase et par conséquent la pensée, et je trouve dommage que ce ne soit pas en ligne, sur la ligne, fixé avec une petite pince à linge, pour que ni la pensée ni la phrase ne s’envolent. Quand l’étalage me manquera trop, j’étalerai de loin en loin. Le temps que ça sèche. Tiens, là, juste pour la route et pour la chambre d’écho, une dernière (ah ah ah c’est ça ouais on y croit vachement) note de lecture, j’ai l’envie pressente de te partager, je te partage, je copiecolle cet extrait du fortifiant recueil de Tanxxx, Des croûtes au coin des yeux :

Tiraillée entre vivre de ce que je fais et faire ce que j’ai dans la tête, j’en étais arrivée à plus du tout savoir où je voulais aller, comment, si ce que je fais si c’est pour gagner ma croûte ou pour me faire plaisir (…)
Après 8 ans de travail à mon compte, je n’arrive plus à distinguer ce que j’aime faire et ce que je dois faire pour vivre. Les questions de statut, de reconnaissance du travail, du métier d’auteur/illustrateur, tout ça a fini par me bouffer. Bien sûr que c’est intéressant et primordial de défendre ses droits, j’en suis plus que jamais convaincue. Mais voilà, ce sont des questions épuisantes, et quand on commence à mettre le doigt dedans, très vite on ne parle plus que de ça.
Lire l’histoire de 6 pieds m’a rappelé qu’il n’y a pas si longtemps j’avais la fougue du fanzineux, l’enthousiasme de faire des choses, de rencontrer des comparses, et peu importe si je me plantais, j’avançais (…)
La conclusion de Fabrice Erre à l’Animal a 20 ans résume parfaitement ce que je ressentais sans mettre le doigt dessus : ne pas laisser le réalisme prendre le dessus. Faut arriver à concilier les deux, gagner sa vie et vivre, or les deux sont inconciliables (…) Tout ça pour dire que le fanzine, c’est la tentative de retrouver ce truc qui tient en vie quand tout déconne plein pot autour(…)
Et dans mon petit coeur de punk, il y a une hippie qui sommeille, avec l’envie de faire des bisous à tous ces gens merveilleux.

Okay, merci Tanxxx, je prends, je redonne aussitôt, j’ajoute mes bisous. Et à présent, une seule question nous brûle : oui ou non Noé a-t-il embarqué dans son arche des couples de poissons ?

Enceinte après la ménopause : les gestes qui sauvent

31/01/2016 3 commentaires

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Coucou tout le monde ! Méga-surprise ! comme dirait Xavier Dupont de Ligonnès.

Comme celle de Mark Twain, la nouvelle de la mort du Fond du Tiroir était finalement exagérée, puisqu’il lui restait un livre à faire. Le tardon en question se nomme Reconnaissances de dettes. Vieux dossier, vieux projet, vieux travail toujours neuf, forme vive ayant connu quelques avatars (au sens propre du terme : quelques incarnations, dont celle de 2009)… L’envie m’a pris tout compte fait d’en tirer un vrai livre en post-scriptum, et qu’on n’en parle plus.

Il est de somptueux post-scriptums, souvenez-vous. En 2003, Ingmar Bergman a 85 ans et il a renoncé au cinéma depuis 20 ans. Mais il déclare : « Je me suis senti, comme Sarah dans la Bible et, à mon grand étonnement, gros d’une nouvelle oeuvre, à un âge avancé », et hop, il nous tourne Sarabande, pas un testament, juste le dernier grand film qu’il lui restait.

J’aime cette métaphore de l’engendrement, et j’adore l’humour sérieux de Bergman, mais le cas de mon ultime polichinelle dans le Tiroir est sensiblement différent, puisque sa grossesse a débuté il y a dix-huit ans et englobé l’engendrement de tous ses frères et soeurs. Le bébé a eu le temps de grossir, de profiter bien à l’abri de mon nombril, jusqu’à devenir au moment de l’expulsion le petit gros de la famille. Première fois que l’un de mes opus dépasse les 300 000 signes, et tout en introspection, messieurs-dames. Limite bouffi le petit poussah. Merci la péridurale.

Je viens de rédiger une manière de préface retraçant les étapes de la gestation. Je vous invite à passer le test de grossesse : lisez ce teaser maniaque, et s’il titille votre curiosité, je vous prie, restez à l’écoute. Dans quelques semaines si tout va bien (car rien n’est sûr : cette 12e et dernière référence au catalogue du Fond du tiroir est une aventure aussi incertaine que les 11 précédentes, je reconnais cette excitation des choses qui n’attendent que nous, elle m’avait manqué), je balancerai un bon de souscription. Merci à M. le premier souscripteur, qui se reconnaîtra.

La queue de la comète

12/11/2015 Aucun commentaire

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Levez les yeux au firmament : tel un bouillonnant astre mort, le Fond du tiroir brille encore et sa lumière tombe sur vous, clignotant depuis l’outre-tombe, oh la belle rouge et verte jaune rouge à nouveau, oh les beaux livres, oh les flammes scintillant au fin fond des yeux des petits et des grands. Oui le Fond du tiroir sent le sapin, oui ça nous file un peu les boules, mais non s’il vous plaît n’enguirlandons personne. Enrubannons plutôt des petits paquets pour le plaisir de les voir se faire désenrubanner un jour de fête.

Les 11 livres réalisés (ou diffusés, pour deux d’entre eux) par le Fond du tiroir de 2008 à 2014 sont toujours en vente et constituent autant d’intemporels et exquis cadeaux de Noël. Leur énumération se trouve ici, tandis que le bon de commande à imprimer et à nous retourner avec un petit chèque, .

Pour Noël 2015, non seulement l’offre de dédicace personnalisée sur chaque livre acheté, par Fabrice Vigne (voire l’un ou l’autre des co-auteurs, mais ça, c’est sans garantie, encore faut-il que nous attrapions celui-ci ou celle-là au moment opportun), mais de plus le Fond du tiroir vous fait princièrement grâce des frais de port, car il n’a plus grand chose à perdre, fors l’honneur comme on disait à Pavie en 1525. Profitez, c’est notre tournée dernière : ne tenez aucun compte de la ligne Frais de port au bas du fameux bon de commande. Dont nous redonnons le lien aux distraits : c’est , on vous dit.

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Une bonne et une mauvaise nouvelle

11/10/2015 10 commentaires

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Messieurs dames, j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle.
La bonne ? Il pleut pas dehors.
La mauvaise ? Je ferme.
Loïc Lantoine, Je ferme

Le onzième et dernier livre inscrit au catalogue du Fond du tiroir a paru voici un an. Comme le précédent, comme d’autres avant lui, il a échoué à atteindre son seuil de rentabilité. Il s’en est fallu de peu, quelques dizaines de ventes ont manqué. Lors de sa création en 2008, le Fond du tiroir avait pour ambition commerciale de vendre juste assez de livres pour être en mesure de fabriquer le suivant. Ce plan ne s’est jamais vraiment concrétisé. J’ai cependant, à chaque fois, remis à flot les phynances et fabriqué le suivant. Longtemps je me suis entêté, sept ans ce n’est pas si mal, la durée d’un cycle dit-on, pour ce que ça veut dire ce qu’on dit, d’un cycle de sept ans en tout cas (comme dans L’homme à la peau d’ours par exemple)… Mais avec l’usure et la patine vient le temps du pragmatisme : no client, no business. Je jette l’éponge à dettes, fin de l’aventure, il n’y aura pas de douzième livre. Pourtant je savais ce qu’il aurait pu être (un livre tout en alexandrins, idéal pour une 12e référence, entamé depuis lurette). On ferme.

Merci infiniment à celles et ceux qui en sept ans auront acheté un ou plusieurs livres arborant le beau tiroir-qui-vole dessiné par Son Éminence le Factotum Plénipotentiaire. Gros bisous aux quelques un(e)s qui auront acheté les onze. Chers amis, je connais chacun de vous par son nom et prénom, finalement nous étions entre nous, tant pis, tant mieux, l’entre-soi est un confort et une malédiction. Mais c’était chouette, non ?

Merci encore plus fort et tonitruant à mes compagnons de jeu. Une dernière synchronicité pour la route : à l’heure de mettre la clef sous la porte je tombe en feuilletant les Inrocks sur cette citation de Deleuze, « Seule l’équipe peut nous protéger de l’imbécilité » .

Non-rien-de-rien-je-ne-regrette, et certainement pas d’avoir croisé vos personnes et vos talents : Patrick Villecourt, Marilyne Mangione, Philippe Coudray, Hervé Bougel, Georges Perec (†), Jean-Pierre Blanpain, Muriel Truchet, Olivier Destéphany, Romain Sénéchal, Norbert Pignol, Jessica DeBoisat. Sans oublier le Webmestre masqué ni Madame la Présidente (♥). Sept belles années dans le tiroir grâce à vous, sept années de vagues et de creux mais sept années de création, de liberté chérie déclinée en onze expériences, onze rêves fous et farfelus et amoureux, devenus par miracle onze titres, onze volumes, onze prototypes dont aucun ne ressemble aux dix autres, onze livres prévus de longue date ou bien tombés du ciel in extremis, sans compter ceux qu’on avait dit qu’on ferait dès le début, qui ne sont jamais venus mais qui sont presque aussi beaux que les onze réalisés. Ah oui, c’était chouette. 

Jusqu’à avis contraire (le renouvellement ou non-renouvellement du bail de ce blog aura lieu au printemps prochain), les sept années d’archives empilées ci-dessous restent en ligne. Ainsi que le bon de commande à télécharger et imprimer : il n’est pas trop tard pour nous commander quelques livres. Votre chèque ne servira pas à fabriquer le suivant, juste à éponger quelques dettes, ce sera déjà bien.

Peace and love. Enfin… Faites de votre mieux.

L’Échoppe : fermeture définitive

07/10/2014 Aucun commentaire

L Echoppe en robe rougeLe rêve est une seconde vie. Gérard de Nerval

L’opération S.U.M. Pack est close. Une douzaine de packs ayant été écoulée, je n’hésite pas à parler de triomphe, puisque j’espérais, téméraire, parvenir à dix. Merci douze fois, grâce à vous douze la sortie du prochain livre sera un tout petit peu moins compliquée (très-très compliquée seulement, au lieu d’insurmontable). Et spécial double-merci à Marie S., qui a poussé le mécénat et l’élégance jusqu’à me dire « Voici l’argent du pack mais pas la peine de me l’envoyer, je n’en veux pas, tes livres je les ai déjà » … À ce compte-là, j’eusse préféré qu’elle m’en commande 3 ou 4 ou même 15, mais je n’ai pas osé réclamer, c’eût été de l’abus. Je me contiens toujours quand je sens que j’abuse, je suis un gentleman.

Je reparlerai bientôt du monstre sur le point de s’échapper du Tiroir, qui en déforme déjà les battants à coups de boutoir… En attendant, ayons une pensée pour le livre qui y retourne à jamais : notre grande promo d’automne a eu pour effet collatéral d’épuiser définitivement le tout premier livre qui, en 2008, fut orné du logo Tiroir-qui-vole : L’Échoppe enténébrée, récits incontestables.

Adieu, adieu ! Adieu livre de rêve, rêve de livre, adieu prime aventure ! Je t’aime mais ne te réimprimerai jamais ! L’argent se fait si rare qu’il est jalousement réservé aux caprices nouveaux, crèvent les vieilles lunes !

Coïncidence : le jour où je fais le deuil de ce petit volume dont la couleur de couverture fut choisie in extremis, la veille de l’impression, en référence subliminale à la « chambre rouge » de Twin Peaks, endroit secret où les rêves révèlent la vérité, j’apprends le retour prochain de la série matricielle et hallucinogène…

L’affaire du siècle !

01/09/2014 Aucun commentaire

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Amis des bonnes affaires, sinon du Fond du tiroir, cette annonce est pour vous !

La situation économique française est sinistre ? Le nouveau Ministre « socialiste » attitré mille fois plus encore ?  (Que comprend ce gouvernement de « gauche » à la crise partout-partout, pour confier l’économie du pays à un banquier d’affaires millionnaire ?) Casse la tienne ! Le Fond du tiroir en plein redressement productif vous offre sur un plateau rien de moins que l’affaire du siècle. Tout son catalogue (à l’exception notable de la Lettre au Dr Haricot parce qu’on n’a pas de stock, pour celui-ci veuillez vous adresser au pré#carré) à prix désopilant ! Toute son œuvre depuis six ans sacrifiée en lot ! Tout son travail orfévroïde bradé à vil prix. L’offre dure tout le mois de septembre, et, attention, seulement le mois de septembre : 9 livres non à -5% comme le voudrait la loi Lang, non à -10, non à -20… mais à -50%. Moins-cinquante-pour-cent, mesdames et messieurs !

Soit : Voulez-vous effacer/archiver ces messages ? (Prix initial 18€) / L’Échoppe enténébrée (13€) / Le Flux (3€) / ABC Mademoiselle (20€) / J’ai inauguré IKEA (4€) / La Mèche (12€) / Ce qui stimule ma racontouze (8€) / Lonesome George (9€) / Double tranchant (17€). Tout le Caddie à 104 € immolé rituellement, coupé en deux dans le sens de la hauteur, 52 € pour vos beaux yeux.

Et avec ça qu’est-ce que je vous mets ? Sans supplément de prix, en confidence je vous révèle la raison, qui pourtant ne vous regarde pas plus que ça (je vous rappelle que dans l’économie de marché bien comprise après tout c’est chacun pour sa gueule, la fameuse logique gagnant-gagnant qui se substitue aux gagnants pluriel), de cette exorbitante promotion, que notre service marketing a intitulée, au terme d’un brainstorming de 72 heures à Ibiza, le Superultramégapack®.

La raison, elle est double : primo je ferais bien un peu de place dans mon garage, où les cartons de livres s’entassent. Secundo, et principalement, le Fond du tiroir publiera cet hiver son livre le plus compliqué, et donc, a priori, le plus cher à fabriquer (un roman illustré accompagné d’un CD). Or, Le Fond du tiroir n’a à peu près pas un rond en caisse. Mais il a des livres. Fort bien, vendons des livres ! À perte, s’il le faut. Liquidons, ça fera des liquidités.

Ne soyez pas vache, ne laissez pas passer ce train de temps perdu et retrouvé sans grimper à l’arrachée : télécharger le bon de commande sous ce lien, imprimez-le, remplissez-le, envoyez-le au Fond du tiroir. Transférez aussi à tout votre carnet d’adresse de notre part, les amis de nos clients sont nos clients. Merci pour vous, et pour nous. Grâce à votre geste, le Fond du tiroir produira prochainement un livre qui à son tour vous sera proposé très cher, que vous n’achèterez pas à ce prix-là, faut pas déconner, enfin vous verrez bien, vous attendrez quelques années la prochaine opération vide-tiroir.

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Et ainsi les idées s’associaient

26/10/2013 Aucun commentaire

Je cherche sur ce blog d’autres façons d’écrire.

Parfois je trouve. Cette année j’ai trouvé, un dispositif, concrétisé par une série d’articles au rythme singulier. Trois principes. Un, observation naturaliste de la vie des idées dans leur milieu naturel, une idée entraînant la suivante, partons d’un point A (souvent plus général) pour arriver à un point B (souvent spécifique) ; deux, référencement systématique, arborescence, hommage à tout ce qui nourrit ; trois, pari sur le long format, dans l’espoir incertain de prendre de vitesse les écueils des pensées brèves, des trolls, des twitts, des pouces levés ou baissés en guise de conscience politique, des commentateurs de chroniques et des chroniqueurs de commentaires, des blogueurs dans mon genre.

Ces articles me demandaient parfois plusieurs jours de travail, je les prenais au sérieux, je les retravaillais jusqu’à ce que j’en comprenne le fil. C’était intéressant à faire. Le résultat je ne sais pas. TLNR, sans doute, comme disent les jeunes geeks. J’ai clos cette série et je cherche autre chose.

En guise de post-scriptum, un compendium de ces six articles et demi :

* Et ainsi les idées s’associent (numéro zéro) : Incipit et méthode de la série, Leonard de Vinci, les nuages, les cendres, les lézardes, les taches, Hermann Rorschach, Double tranchant, la religion, le nationalisme québécois, Stanley Kubrick, la syzygie, Théodore Botrel, la fatale mais non tragique absence d’originalité, Picasso, la beauté des contes, celle de la musique, Albert Einstein, Guy Debord.

* Et ainsi les idées s’associent (I) : Guy Debord, le professionnalisme, le modèle managérial appliqué aux sentiments, la représentation, la BNF, une agence de pub new yorkaise, le tout-écran, Le Tigre, Gérard Lebovici, Champ Libre, l’invective, l’opprobre, la mort dans un parking, Mesrine, une collégienne, une autre collégienne, Sébastien Cauet, une merde, perte momentanée de la civilité d’usage, réflexe dernier : ne pas se laisser faire.

* Et ainsi les idées s’associent (II) : le relevé de droits d’auteur, l’argent comme baromètre de la situation dans un milieu donné, Corinne Lovera Vitali, Jean-Pierre Blanpain, la profession d’écrire, France Culture, Denis Bourgeois, Composite, Ego comme X, Fabrice Neaud, L.F. Céline, « Voudriez-vous avoir la vie des auteurs que vous admirez ? », l’éditeur comme puissance d’adoubement de l’écrivain en tant qu’auteur, Lettre sur le commerce des livres de Diderot, Montfroc, un mètre cube de gravats.

* Et ainsi les idées s’associent (III) : USA, le meilleur et le pire du monde, Mark Twain, John Landis, Jacques Higelin, Manhattan en vrai pas en fiction, mais la ville absolue est fiction en 3D, culture populaire mondialisée, la bibliothèque municipale de Ghostbusters et d’Audrey Hepburn, Spiderman, John Coltrane, mendicité teigneuse, convivialité des musiciens, convivialité des New Yorkais, drapeaux, les Français aiment-ils être français, The Wire, Louis Armstrong, Mme Vigne professeur de chant, The Real Ambassadors, propagande du département d’Etat, conquête des cœurs par l’entertainment.

* Et ainsi les idées s’associent (IV) : New York (suite), World Trade Center, 11 septembre, mémorial, trou, les noms des morts mais peut-être pas tous, pays d’immigration, grand pays, tous Américains, « Monde, donne-moi tes pauvres, tes exténués ! » , oncle d’Amérique et gardien de chèvres, Georges Perec, Ken Loach, 1973, Salvador Allende, accueil les exilés, Villeneuve de Grenoble, l’honneur de lire en public le discours d’un homme politique d’exception, tous Chiliens.

* Et ainsi les idées s’associent (V) : Fables psychiatriques, Darryl Cunnigham, Vironsussi, clichés, prêt-à-porter de l’analyse psychologique, « spectre assez flou de la maladie », Mikkel Borch-Jacobsen, ringardise de la psychose maniaco-dépressive, personne fait plus ça, j’ai un trouble bipolaire c’est moins banal et plus cher, 18 milliards de dollars de chiffre d’affaire, la découverte d’un concept théologique grâce à Catherine Page, une réminiscence de Jérôme Blanc, Kondratiev, exaltation, abattement, Bejeweled, salon du livre de Troyes, pour les enfants la lecture n’est plus cool, La Mort du livre en 1932, la faute à l’électricité.

* Et ainsi les idées s’associent (VI) : Des nouvelles d’Alain, puis des nouvelles d’Alain Régnier dit « le préfet des Roms », crise partout-partout, haine pile au même endroit, imaginaire de la politique française, bouc émissaire, Mes aïeux, immersion en milieu étranger, photo-reportage, Yann Merlin, une lumière plutôt qu’une opinion, Envoyé spécial, TF2 en 2013, Villeneuve le rêve brisé, mise en scène du chaos et cerveaux disponibles, vent debout, 14 000 habitants, vioque hors sujet, confusionnisme, maudite banlieue, Bezons à travers les âges, histoire des médias/médias de l’histoire, TF1 en 1978, Après un rêve, Julie Desprairies, la grâce des comédies musicales comme métaphore mélancolique de l’harmonie sociale.

Des heures de lecture instructives et divertissantes pour toute la famille. Merci, le Fond du tiroir.

Reddition ? Jamais ! Réédition !

15/02/2013 un commentaire

Manu Larcenet étant né la même année que moi, il est logique que nous ayons également bénéficié des même reports puis accompli notre service militaire à la même période. Il a tiré de son année sous les drapeaux un livre :  Presque, ed. Les Rêveurs. Quand je l’ai lu, je lui en ai été reconnaissant. Il avait chargé ses images et ses mots d’impressions que j’avais ressenties viscéralement (même si mon expérience de la bidasserie fut sensiblement moins tragique que la sienne) mais que j’aurais été moi-même incapable d’exprimer. « Le système avait fonctionné : j’étais mentalement assez fragile et malléable pour devenir soldat ou fou » .

Je me rappelle cette impression générale d’hébétude et d’endurcissement. Je me rappelle cet état second dans l’uniforme, et aussi cet état troisième par la grâce de la circulation « tolérée » de substances modifiant le cerveau, alcool, shit. Je me rappelle cette violence partout, latente jusqu’à ce qu’elle ne le soit plus, cette loi de la jungle qui se fait passer pour républicaine, ce décervelage programmé (je retiens cette forte maxime d’un adjudant : « Ne réfléchissez pas. Un soldat qui réfléchit commence à désobéir »), cette perte de soi, et après coup cette rupture totale qui rend autiste une fois de retour dans la vie civile, lorsqu’on peine à entrer en contact avec ses proches, un peu comme dans les premières pages de La peau et les os d’Hyvernaud…

Presque mérite d’être lu aujourd’hui. Pas seulement parce qu’il préfigure de façon troublante certains aspects de ce sale chef d’oeuvre qu’est BLAST. Aussi pour sa valeur documentaire. Le service militaire n’existe plus depuis 1998, année de parution de Presque. Depuis près d’une génération, les jeunes hommes ne subissent plus ce brutal et archaïque rite de passage dans l’âge adulte, ce bizutage qui se prolongeait un an. Tant mieux. Sauf qu’ils risquent de ne pas très bien comprendre de quoi on parle… Allez dire ça aux jeunes, ils ne vous croiraient pas. La quoi ? La conscription ? Autant leur raconter la bataille de Bouvines. Heureusement, restent les témoignages imprimés du temps passé. Qu’ils lisent Presque.

Presque a été régulièrement réédité, et Larcenet s’est fendu d’une postface nouvelle, dont sont extraites les trois cases ci-dessus, où il commente davantage la réédition que le livre lui-même. Il dit, le nez couperosé comme il aime à se dépeindre, « Quand vous serez comme moi au milieu du parcours (…) Vous aussi vous redouterez la mort… Celle de vos livres, tout aussi bien ! Fussent-ils médiocres ! »

Ah, tiens. Je me souviens justement que je citais le nom de Larcenet dans Le Flux, témoignage imprimé du temps passé et à venir, écrit pour célébrer le « milieu de mon parcours ». Ce mini-livre, deuxième parution du FDT, paru en 2008, était épuisé depuis l’an dernier. Ma première intention était de le laisser dans cet état, souvenir, introuvable, emporté à son tour dans le Flux, ton sur ton, c’était justice. Et puis non. Pas envie de le laisser mourir, finalement.

Je viens donc de le réimprimer à l’identique, c’est-à-dire superbe, et il figure à nouveau au catalogue. Selon la logique économique Triple A du Fond du tiroir (Ahurissant Asile d’Aliénés), ladite plaquette conserve son dérisoire prix d’origine, 3 euros, quand bien même ce retirage d’appoint, très limité, engendre un prix de revient par exemplaire légèrement supérieur à cette somme. C’est-à-dire que je le vends à perte. Peu importe : de toute façon j’ai toujours bien plus largement offert le Flux que je ne l’ai vendu, je ne me le figure pas tout à fait comme un livre, plutôt comme une carte de visite de luxe. Je continuerai donc de le donner gracieusement, jusqu’à épuisement des nouveaux stocks, à quiconque m’est sympathique et/ou me prouvera, justificatif à l’appui, qu’il est bien né en 1969 (ce cadeau est possible aussi par correspondance, contre un timbre à 1,05 euro). J’aimerais, pour cette raison, l’adresser à Manu Larcenet. Si quelqu’un a son adresse…