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Musique(s) pop(s)

20/09/2021 Aucun commentaire

Ce mois-ci sont morts deux musiciens pop, populaires, chacun sa manière. Un batteur anglais, puis un chanteur belge. Puisque (sans me vanter) je fais partie du peuple, j’écoute de la musique populaire et je les ai eus tous deux dans les oreilles. Aussi, je leur dois : comme à chaque fois que je me fends d’une nécrologie, je rejoue aux Reconnaissances de dettes, jeu sans terme, les morts ont été vivants et m’ont fait vivre.

1) Le 24 août est mort Charlie Watts. L’image de lui qui me vient spontanément est la pochette de l’album Dirty Works des Rolling Stones, l’un de leurs plus négligeables peut-être, mais il se trouve que c’est l’un des rares que j’ai écoutés dès sa sortie (1986). Sur la photo, chaque membre du groupe regarde effrontément l’objectif avec cet air de défi post ado, maussade mais prêt à en découdre, qui définit le rock’n’roll selon les Stones. Tous, sauf Charlie Watts, qui, dans le coin inférieur gauche, regarde ailleurs, hors champ, peut-être ses pieds ou un coin du studio, ou rien du tout, il rêve en souriant, un peu ailleurs tout en étant là. Beau portrait d’un groupe, bien complet de son éternel intrus. J’avais énormément d’estime pour Charlie Watts, batteur toujours impassible quoique toujours impeccable, qui ne dédaignait pas de faire tchak-poum sur ses fûts pour remplir les stades avec ses potes, mais dont la vraie passion était le jazz (cf. les Charlie Watts Quintet & Tentet, The Charlie Watts-Jim Keltner Project ou The ABC&D of Boogie Woogie).

Étant donné la longévité anormale des Rolling Stones (1962-?), entité collective plus durable que nombre d’humains individuels, il est presque inévitable d’écouter, ou au moins d’entendre, leur musique à différentes périodes de sa vie. Je me souviens qu’outre 1986 j’écoutais les Stones, notamment, en 2006, alors que j’étais plongé dans l’écriture d’un roman intitulé Les Giètes. Je lisais articles et biographies sur les Stones dont l’histoire, à l’époque déjà, était jugée d’une durée exorbitante. J’ai appris que Watts s’était vu diagnostiquer un cancer de la gorge, qu’il avait (comment faire autrement) envisagé sa disparition et ses adieux, mais qu’il s’était finalement battu, avait gagné contre le crabe, ce qui lui avait valu de vivre assez longtemps pour enterrer certains de ses amis – et de vivre le restant de sa vie comme autant de jours en plus. J’avais trouvé ce trait fort émouvant et je l’avais aussitôt amalgamé tel quel, rayons dans la gorge comprise pour économiser la parole, au protagoniste de mes Giètes, Maximilien Bertram. Car, au cas où vous ne seriez pas au courant, c’est en mélangeant qu’on invente. Charlie Watts est mort à 80 ans, l’âge du narrateur des Giètes dans le roman.

2) Le 18 septembre est mort Julos Beaucarne. Puisque je me pique d’écrire des chansons, je ne peux que saluer l’effet que me faisaient les siennes. J’aimais ses chansons douces et anarchistes, et sa poésie même quand c’était celle des autres, par exemple sa version de Vieille chanson du jeune temps (« Je ne songeais pas à Rose« ) de Victor Hugo. Le père Hugo avait beau dire Défense de déposer de la musique le long de mes vers, trop orgueilleux pour partager la couverture, ce poème-ci s’est glissé en moi par la musique et par la voix de Julos.
Et dans un autre registre, j’ai souvent pleuré en écoutant la lettre qu’il a écrite la nuit où sa femme a été assassinée, ici dite par Claude Nougaro.
Et voilà ! ça a encore marché ce matin, j’entends cette phrase de celui qui ne joue pas à être le ténébreux, le veuf, l’inconsolé : « Sans vous commander, il faut s’aimer, à tort et à travers« , et je chiale…

Le tube qui n’existait pas

22/08/2021 6 commentaires
Attention ! Les apparences sont trompeuses ! Il ne s’agit pas de Glenn Miller mais de James Stewart dans le rôle de Glenn Miller ! (The Glenn Miller Story, 1954)
Le vrai, c’est lui. Il est un petit peu moins classe, hélas. Et si le faux était au fond plus intéressant que le vrai ?

Tant qu’on est petit, on est convaincu que ses parents savent tout. Cette croyance est utile sur le moment, elle remplit sans aucun doute quelque fonction psychologique ou cognitive. Plus tard, l’un des signes infaillibles de l’entrée dans l’adolescence est que l’on réalise que ce n’était pas le cas, que ses parents ne savent pas tout, que d’ailleurs ils ne savent pratiquement rien, alors on se sent floué, déçu, trahi, en colère, impitoyable envers les failles des vieux (déjà je suis le jouet des hormones, en plus mes darons sont nuls, j’en ai trop marre ma vie c’est l’enfer). Enfin, après un laps plus ou moins long, on accède à l’âge adulte en cessant d’être déçu, trahi ou irritable pour cause d’ignorance des parents, on admet que cette ignorance n’est pas grave, qu’elle est au fond bien normale, que personne ne sait tout, et que d’ailleurs soi-même, hein, bon (car parvenu à ce stade il arrive que l’on élève soi-même des enfants et que l’on joue à celui qui sait tout, on sauve les apparences en se disant, bah, ce cher petit qui me croit omniscient et péremptoire a bien le temps d’arriver à l’adolescence).

Quand j’étais petit, j’étais convaincu que mon père savait tout. La preuve en était que lorsque je lui posais une question, systématiquement il avait la réponse, n’esquivait pas, ne répondait jamais Je n’en sais rien, ni C’est trop compliqué pour toi (qui signifie habituellement C’est trop compliqué pour moi), encore moins le fatal Tu comprendras plus tard c’est pas de ton âge, il répondait et j’avais la réponse à ma question. Lorsque je suis devenu adolescent, je me suis rendu compte qu’il répondait à tout, oui, mais parfois à côté de la plaque et n’importe quoi. J’étais en colère et floué, impitoyable et plein d’hormones.

J’ai un souvenir très précis, à ce compte-là. Un certain jour de mon enfance, la radio dans la cuisine diffusait In the mood, le tube du grand orchestre de jazz de Glenn Miller, enregistré pour la première fois en 1939.

Mon père, assez peu mélomane, était tout de même sensible à cette musique et s’est mis à hocher la tête en rythme, peut-être même à claquer des doigts devant le poste. Tu entends ? m’a-t-il dit. C’est du jazz, la musique arrivée en France en même temps que les soldats américains, pendant la Deuxième Guerre mondiale. Les grands orchestres de jazz, comme celui de Glenn Miller, venaient jusqu’en Angleterre jouer leur musique pour encourager les G.I.s. Apprends, mon petit, que cette mélodie s’appelle In the mud, c’est de l’anglais, ça veut dire Dans la boue. Car c’est un message de solidarité envoyé aux pauvres types qui s’apprêtent à débarquer en Normandie ou qui pataugent déjà dans la gadoue. Une façon de leur dire, courage les gars, on sait l’enfer que vous traversez, noyés dans la terre, les gravats et le sang, à tout instant vous risquez la mort pour nous, mais tenez bon, continuez à danser au moins dans vos têtes, écoutez comme ça swingue, c’est parce qu’on pense à vous !

J’écoutais bouche bée, fasciné non seulement par la culture apparemment sans bornes du paternel, en histoire contemporaine aussi bien qu’en musique ou en langues vivantes, mais également par cette chose extraordinaire qui surgissait de la radio, le jazz, capable de faire danser, ne serait-ce qu’intérieurement, et dans les pires conditions, même le fracas des bombes n’a qu’à bien se tenir, oh bien sûr j’entendais parfaitement ce que mon père me donnait à entendre, je comprenais tout, j’ai hoché à mon tour et peut-être même claqué des doigts.

Quelques années plus tard, je suis adolescent, j’apprends l’anglais au collège, je joue de la musique, je me passionne pour le jazz et ses standards. Inéluctablement, d’une manière ou d’une autre je découvre le pot-aux-roses : l’exégèse magistrale de mon père est une indicible connerie ! Mud ? Non mais n’importe quoi ! Quel con le vieux ! Il comprend rien à que dalle ! (L’adolescence n’étant pas propice aux nuances, je ne pouvais que passer de Il sait tout à Il ne sait rien.)

À présent que je suis, là tel que vous me voyez, grosso-modo adulte, non seulement ai-je de l’indulgence pour la méprise paternelle, mais encore de la tendresse, et même de la gratitude. Car ce jour-là, mon père avait fait non seulement une mauvaise lecture d’un immense tube populaire, mais une fertile mauvaise lecture, un calembour involontaire prodigieusement stimulant pour l’imagination ! Cette histoire de swing pour ne pas craquer dans les tranchées est fausse, mais c’est son seul défaut, car elle est excellente. Pleine de sens, de poésie, de sensibilité, de leçons à méditer, en outre pratiquement crédible puisque corroborée par de nombreux faits historiques (les authentiques et fameux V-Discs, la mort de Glenn Miller le 14 décembre 1944, son avion tombé entre l’Angleterre et la France alors qu’il s’apprêtait à préparer les concerts de son orchestre fêtant la Libération de la France…), elle mériterait d’être vraie. (Le vrai cent fois préférable au faux pour des raisons esthétiques ? une idée digne de Pierre Bayard.)

Ce qui fait que, depuis lors, il m’arrive souvent de divaguer, déduire et rêver une interprétation à-peu-près crédible des titres de chansons pop. Les potentialités sont infinies.

In the mud for love (ou bien, au choix, In a sentimental mud). Tu entends ? Ce qu’on ne ferait pas par amour, tu te rends compte, on est prêt à se rouler dans les tranchées pleines de boue comme si on était un soldat du débarquement ! Et malgré tout, en dansant !

Blueberry ill. Tu entends ? Le type raconte qu’il est malade des myrtilles ! Il a dû en bouffer trop, chopper une bonne chiasse et maintenant il a honte d’en parler à la femme qu’il aime. Et malgré tout il danse, c’est pas très prudent !

Billie Gin. Tu entends ? Encore un drame de l’amour et de l’alcool ! Qu’est-ce qu’il a dû se mettre s’il a torché la bouteille ! Et qu’est-ce que ça danse, pourtant !

Blue sweet shoes. Tu entends ? C’est l’histoire d’un maniaque obsédé par la douceur de ses chaussures, probablement en daim, teintes en bleu, qu’il caresse en permanence et gare à toi si tu lui écrases les pieds. Et malgré tout, il danse avec !

Inversement : Suede dreams (are made of this). Tu entends ? C’est un hymne, une chanson politique sur les rêves suédois du régime démocratique représentatif idéal, monarchie constitutionnelle organisée selon le principe de séparation des pouvoirs à régime parlementaire monocaméral, ce qui signifie que le parlement n’a qu’une seule chambre, comme un F2, et qu’elle s’appelle la Diète royale. Et malgré tout, on danse, même si la musique est un peu dépressive, tu trouves pas ?

Be-bop-a-Lula. Tu entends ? Ce pauvre Luiz Inácio Lula da Silva, qui a connu des hauts et des bas, le faste de la présidence puis l’obscurité des cachots brésiliens, sera-t-il consolé par ce be-bop qui lui est dédié ? Incidemment, tu apprendras mon petit que le be-bop est ce genre musical apparu après le swing, quand la guerre était finie, et moins destiné à faire se trémousser les soldats qu’à déployer une recherche musicale. Mais malgré tout, on danse !

The house of the rising son. Tu entends ? Question universelle et émouvante, que devient la maison des parents lorsque le fils, élevé ici, s’en va pour toujours vers d’autres aventures ? C’est triste mais malgré tout, on danse !

I Kant get no satisfaction. Tu entends ? Emmanuel Kant, le fondateur du criticisme et de l’idéalisme transcendantal, exprime à la première personne ses doutes et ses frustrations, il enrage de ne pouvoir parvenir à la satisfaction, parce qu’il découvre la dure réalité, à savoir qu’il y a loin du noumène au phénomène. Et malgré tout, il danse !

Kant buy me love. Tu entends ? C’est la suite de la précédente, Emmanuel Kant, découragé par ses systèmes philosophiques trop arides, va voir les putes pour se consoler. Et il danse !

Happiness is a worm gun. Tu entends ? Imagine, oui, imagine la mélancolie du gars dont la maison a été envahie par les vers, et qui rêve de faire appel à une société de désinsectisation armée d’un pistolet à vers ! Et malgré tout, il danse !

Like a wall in stone. Tu entends ? Le chanteur te demande quel effet ça te fait (how does it feel ?) d’être à ce point ancré dans la réalité, solide, immobile, plein de repères et de certitudes et de directions, comme si tu étais un mur en pierre. Pendant que lui, il danse (ou roule comme une pierre) !

Smells just like tin spirit. Tu entends ? Ce blues de la misère, qui évoque les fins de mois difficiles et l’odeur des boîtes de conserve en fer blanc pour tout banquet. Sûrement des haricots blancs. (Les Américans bouffent surtout des haricots blancs, ça je le sais grâce à une autre chanson célèbre, Have you ever beans to Electric Ladyland.) Et on danse devant le buffet !

Heat the road, Jack. Tu entends ? Nous sommes au mois d’août, en plein réchauffement climatique et rapport du GIEC, la canicule fait flamber les pinèdes et fondre le bitume, mais il faut marcher tout de même, allez, courage, Jack ! Et danser, même !

God only nose. Tu entends ? Tu auras beau falsifier la vérité, Dieu te renifle ! Là, par exemple, tu sens la sueur. C’est la danse.

Stairway to even. Tu entends ? La vengeance est un plat qui se mange dans l’escalier ! Proverbe assez hermétique, j’admets. Peu importe, danse !

Eleanor Rugby. Tu entends ? Tu le savais, toi, que la femme de Franklin Delano Roosevelt était née dans le Lot-et-Garonne et qu’elle était fervente du Tournoi des Cinq Nations ? Et en plus, elle danse à la feria !

Bohemian raspberry. Tu entends ? Tu entends comme ce pauvre garçon gitan, certainement un jeune mendiant roumain affamé, appelle sa mama pour qu’elle lui donne des framboises, afin qu’il danse ? (Bon, ok, celle-ci est encore plus tirée par les cheveux que les autres.)

I fought the low. Tu entends ? Une victoire contre la dépression, une lutte contre tout ce qui nous tire vers le bas ! Ensuite on danse !

Oak on the wild side. Tu entends ? Ces chênes qu’on abat ? Et dont on fait les flûtes ? Et sur lesquels on danse ?

Another brick in the whole (part II). Tu entends ? Il ne faut jamais désespérer car on est une brique dans l’ensemble, une brique du vivant indissociable de toutes les autres briques, après nous viendront les parts II, III, IV, etc., et chacun fera sa part comme un colibri ! C’est une chanson vachement optimiste, c’est pour ça qu’elle est si dansante !

Love me Fender. Tu entends ? Cette déclaration d’amour du musicien à sa guitare, qui le lui rend bien ? Tu m’étonnes, qu’il danse avec elle !

My Fanny Valentine. Tu entends ? C’est l’histoire du fils d’un bistrotier, à Marseille, qui rêve de prendre le large, de naviguer sur les mers, mais avant de partir il engrosse la fille de la poissonnière… Et malgré tout il danse !

Etc., etc.

Appel à contribution aux lecteurs du Fond du Tiroir : si vous aussi vous êtes hanté par le souvenir d’un tube anglophone dont le titre écorché s’est révélé créatif dans votre mémoire ou votre imagination, ou bien si vous souhaitez en inventer un sur le champ et en direct, n’hésitez pas à m’en faire profiter dans les commentaires ci-dessous. Naturellement n’omettez pas de mentionner le sens, voire le contexte, de ce tube virtuel que vous aurez ainsi créé, et qui, malgré tout, vous fait danser, car tant que l’on danse on est sauvé.

Risquer d’être importun

26/07/2021 Aucun commentaire
L’édition de La Chute dans laquelle j’ai lu ce roman pour la première fois. J’ai perdu mon exemplaire depuis longtemps mais peu importe, j’aime toujours ce guéridon qui continue de tomber dans ma tête.

On retient d’Albert Camus L’Étranger et sa première phrase, Aujourd’hui maman est morte. C’est déjà bien. Pour ma part je lui préfèrerai toujours La Chute, et son incipit moins spectaculaire, moins facilement tragique, et autrement plus pernicieux : Puis-je, monsieur, vous proposer mes services, sans risquer d’être importun ?
Cette entrée en matière mondaine et quasiment obséquieuse, où chaque mot est pesé, est en réalité un extraordinaire rappel de la règle du jeu romanesque et de ses enjeux de pouvoir. Paraphrase : Ô lecteur, je te propose mes services, ce faisant je me positionne d’emblée en tant que ton humble serviteur afin de dissimuler qu’ici je suis tout-puissant, je parle et tu écoutes, j’écris et tu lis, si tu es ici avec moi sur cette première page tu sais pourquoi tu es venu, pas plus d’ambiguïté que sur le porche d’un bordel, on s’y met dès que tu donnes le signal de départ mon chou, je suis prêt à te raconter une histoire mais seulement si tu consens, si cela est ton bon plaisir, si tu n’oublies pas mon petit cadeau et surtout si tu en prends la responsabilité, mais alors ce sera à tes risques et périls, il n’est pas impossible que tu le regrettes et que tu me trouves importun – bah, peu importe, le cas échéant il te suffira de refermer le livre, de reprendre le cours de ta vie, ou éventuellement de choisir un roman plus facilement tragique, ce n’est pas difficile à trouver, un roman qui commencerait par exemple par Aujourd’hui maman est morte.

Reconnaissance de dette. J’ai lu La Chute voici 25 ou 30 ans et ce livre bref me fut une telle déflagration qu’on le retrouve en filigranes dans au moins deux de mes propres romans : la cruciale scène du pont est identifiable, quoique maquillée, renversée cul-par-dessus tête avec un point de vue inversé, dans mon TS ; surtout, le dispositif narratif de la Chute, monologue déguisé en dialogue par un jeu d’adresse au lecteur, est bel et bien repris, amplifié, poussé jusque dans ses retranchements et, si je peux me permettre, mis à jour, dans Ainsi parlait Nanabozo. Si l’on remonte le ruisseau en aval, Camus reconnait sans barguigner que lui-même s’est inspiré du théâtre. On trouve l’aveu p. 1927 du volume d’Essais de Camus en Pléiade :

J’ai utilisé une technique de théâtre (le monologue tragique et le dialogue implicite) pour décrire un comédien tragique.

Lorsque l’on m’interpelle, souvent pour me la reprocher, sur la narration très particulière d’Ainsi parlait Nanabozo, je m’abrite derrière La Chute, je clame que j’ai piqué le truc à Camus. Sauf que je n’avais pas encore vérifié, pas relu La Chute avant d’écrire mon livre… Voilà, je viens de le faire… Et je réalise que ma dette et mon mimétisme sont plus profonds que je ne le pensais, si jamais l’affaire s’ébruitait je pourrais à bon droit me voir accuser de plagiat. Même si son narrateur est infiniment plus cynique et nihiliste que le mien (finalement très candide), les deux abusent de leur droit de parole en feignant d’entendre un interlocuteur, encourent le risque de se montrer horripilants, profitent de leur logorrhée pour cacher leur jeu, gagnent du temps avec leurs circonvolutions afin de révéler le plus tard possible leur faille, leurs regrets, leur honte, leur culpabilité ; en outre leurs deux patronymes sont des allusions aux paroles d’Évangile, et c’est bien la moindre des choses pour des personnages qui parlent dans un livre et prétendent être crus sur parole par leur lecteur : le narrateur de la Chute s’appelle Jean-Baptiste Clamence (allusion au Jean-Baptiste qui prêche dans le désert, vox clamens in deserto) ; celui de Nanabozo Thomas Dedyme.

L’extrait ci-dessous de la Chute, par exemple, pourrait fort bien apparaître dans Nanabozo, au prix d’une légère réécriture circonstanciée :

Je ne sais comment nommer le curieux sentiment qui me vient. Ne serait-ce pas la honte ? La honte, dites-moi, mon cher compatriote, ne brûle-t-elle pas un peu ? Oui ? Alors il s’agit peut-être d’elle, ou d’un de ces sentiments ridicules qui concernent l’honneur. Il me semble en tout cas que ce sentiment ne m’a plus quitté depuis cette aventure que j’ai trouvée au centre de ma mémoire et dont je ne peux différer plus longtemps le récit, malgré mes digressions et les efforts d’une invention à laquelle, le l’espère, vous rendez justice. Tiens, la pluie a cessé ! Ayez la bonté de me raccompagner chez moi. Je suis fatigué, étrangement, non d’avoir parlé, mais à la seule idée de ce qu’il faut encore dire.

Au passage, d’autres aspects formidables de la Chute rappellent ce que nous avons souvent tendance à oublier : Camus a de l’humour. Exemple ici, où il parle avec désinvolture de l’amour et en profite pour lancer une pique à Sartre et aux sartriens, ces flics de la pensée qui à l’époque ne cessent de l’insulter depuis la parution de l’Homme révolté :

Puisque j’avais besoin d’aimer et d’être aimé, je crus être amoureux. Autrement dit, je fis la bête (…) Je me pris ainsi d’une fausse passion pour une charmante ahurie qui avait si bien lu la presse du cœur qu’elle parlait de l’amour avec la sûreté et la conviction d’un intellectuel annonçant la société sans classe. Cette conviction, vous ne l’ignorez pas, est entraînante.

Le chemin plutôt que la destination (2/2 : Crédo)

20/09/2020 2 commentaires

Suite à l’article précédent, on pourrait estimer (je pourrais estimer, vous ferez comme vous voudrez) que s’en remettre absolument au hasard, ne croire qu’en lui, est tout de même un peu nihiliste sur les bords. Encore faut-il habiller le hasard d’un peu de sagesse. Où trouver, où placer la sagesse ? Comment articuler hasard et sagesse ?

À l’heure où le soleil décline et rougeoie, que l’on est assis en lotus sur son rocher, OKLM, sans souffrance, que l’on contemple la plaine, que l’été est indien, que la douceur de l’air est agréable quoiqu’un peu louche, on se pose parfois ce genre de question.

Est-il possible de ne croire en rien ?

Si ne croire en rien est possible, est-ce souhaitable ? (C’est le nihilisme.)

Si ne croire en rien est impossible et/ou non souhaitable, en quoi faut-il croire ? Choisit-on ce en quoi l’on croit comme on choisit le plat qu’on pose sur son plateau à la cantine ?

Assis en lotus et sans souffrance sur mon rocher, j’énumère tout ce en quoi je crois, qui me protège du nihilisme. Attention, largage de credo. Il était temps, à mon âge. Je ne le ferai pas trente-six fois. Une profession de foi est un gros boulot : plus j’y réfléchis plus je crois à des trucs.

Je crois au chemin davantage qu’à la destination.

Je crois à tout ce qui est susceptible de rendre meilleur le long du chemin : la connaissance, la beauté, le lien, l’attachement, la joie, le rire, les rencontres. Je crois aux vertus de la contemplation du soleil couchant sur la plaine depuis un rocher.

Je crois en la raison, et je crois aussi que l’être humain est irrationnel : ce sont là deux types de croyances, compatibles puisqu’agissant à deux étages distincts. Je crois très fort que la distinction ferme entre les deux types de croyances, entre les idéaux (se laisser guider par une aspiration) et la réalité (revenir toujours au principe de réalité, concrète comme du béton anglais) fait partie de ce qui nous rend meilleurs sur le chemin. Je crois aux Pensées pour moi-même, qui sont également des pensées pour tout le monde, de Marc Aurèle :

Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé et le courage de changer ce qui peut l’être mais aussi la sagesse de distinguer l’un de l’autre. (*)

Je crois à l’Histoire, c’est à dire à la succession des faits. Je crois à cette chronologie-ci que j’ai déjà égrainée ailleurs : l’univers a 13,7 milliards d’années ; l’espèce humaine 300 000 ans max ; les plus anciennes traces de préoccupation religieuse (des sépultures) ont 100 000 ans ; à la louche le concept de monothéisme, virtuellement totalitaire (si Dieu est unique c’est tout ou rien, soit on y croit et on est sauvé soit on n’y croit pas et on est damné) a 3000 ans, cristallisé en Perse et en Égypte.

Je crois que les religions sont intrinsèquement liées à la conscience de la mort. Creusons (c’est le cas de le dire) l’idée force énoncée dans le paragraphe précédent : les plus anciens témoignages de geste religieux sont des sépultures. Pour l’être humain individuel (il paraît que cela se passe vers l’âge de six ans ?) comme pour l’humanité (il paraît que cela s’est passé il y a 100 000 ou 200 000 ans ?), la prise de conscience de notre mortalité est une scène fondatrice et décisive, racontée dès L’épopée de Gilgamesh (texte inaugural de la littérature mondiale), lorsque celui-ci assiste à la mort de son ami Enkidu. À partir de cette révélation frustrante, absurde, soit on se laissera aller à des pulsions morbides, à la mélancolie, à la pure et simple attente angoissée que la mort vienne ; soit on accèdera à une forme de pensée tragique (=acceptation de la fin) et éventuellement à la sagesse ; soit on adhèrera à une quelconque religion qui, quelle qu’elle soit, nous dira, caressante dans le sens du poil, T’inquiète pas, la mort n’est pas la fin. Freud raconte dans L’Avenir d’une illusion que la mort est un processus naturel et, qu’en soi, elle ne suffirait pas à créer une civilisation ; en revanche, la religion, qui est un discours sur la mort et une réaction à la mort, constitue une illusion civilisatrice.

Crachons le morceau : je ne crois pas en Dieu et je crois que nous vivons une époque où il devient un peu risqué de prononcer cette phrase à haute voix, on passe pour un je-ne-sais-quoi (Je ne fais pourtant de tort à personne/En suivant les ch’mins qui n’mènent pas à Rome). Précision : je ne crois pas en Dieu mais je crois à la spiritualité – à nouveau, il n’y a pas de contradiction puisqu’il s’agit de deux formes distinctes de croyances, croyance dans la réalité d’une chose / croyance dans la justesse et dans les bienfaits d’un idéal et de ses manifestations. Je crois que seule la matière existe et que c’est suffisant puisqu’elle déborde d’esprit (attitude peut-être un peu shintoïste, pour ce que j’en sais). De même que je ne crois pas en Dieu tout en croyant à la spiritualité, je crois en la matière tout en ne croyant pas spécialement au matérialisme. Ceci est un chiasme, me semble-t-il. Je crois sans réserves aux figures de rhétorique.

Scholie (comme dit Spinoza) : c’est justement parce que, en tant que matérialiste, je crois que tout, absolument tout, est matériel (une pensée, un rêve, un souvenir, sont des connexions qui fusent dans un réseau de neurones et de synapses), que le matérialisme, au sens d’attachement aux biens matériels, m’écoeure. Ce matérialisme-là est un spectacle navrant et morbide où ce qui est de plus bas en nous (métaphore) se rabat sur ce qui nous est donné de plus évident, de plus trivial, où l’on se satisfait complaisamment de ce que l’on a déjà. Je suis matérialiste au sens ontologique, certainement pas au sens consumériste ou publicitaire. Je préfère infiniment qu’on m’entretienne de l’âme plutôt que du dernier iPhone, même si je sais que l’âme n’existe pas alors que l’iPhone existe, et même, précisément, pour cette raison. L’âme immortelle, en tant que fiction religieuse, consolation pour individus incapables de se résoudre à croire qu’ils mourront un jour tant ils aiment vivre dans un monde matérialiste-consumériste-publicitaire, me laisse froid. En revanche l’âme des poètes, quand ils parlent de ce qui les anime (au sens propre, anima = âme), et ce mouvement interne peut bien être la foi religieuse, peu importe, me bouleverse toujours. « Qu’est-ce que je fais sur la terre ? J’écoute mon âme. (…) L’âme, je la sens nettement au milieu de la poitrine. Elle est ovale comme un oeuf et quand je respire, c’est elle qui respire. » (Marina Tsvetaieva) Faut-il le préciser ? Je crois à la poésie.

Je ne crois pas en dieu à proprement parler, mais je crois en l’univers. C’est-à-dire que je crois aux métaphores : l’univers est vieux de 13,7 milliards d’années ; dieu au sens monothéiste en est la métaphore, jeune d’environ 6000 ans. Dieu est naturellement acceptable en tant que métaphore de tout ce qui est plus grand que nous – l’univers, la vie, la mort, l’humanité (« Apprenez que l’homme passe infiniment l’homme », Pascal), le peuple, la connaissance, la nature (« Deus sive Natura » Spinoza), la danse (« Je ne croirai qu’en un dieu qui danse » Nietzsche), le ciel, la forêt, la mer, l’amour, l’avenir, le passé, le temps-qui-passe…

Sans aucun doute je me sens davantage frère des mystiques foudroyés par la révélation au cœur d’une forêt, tel un Romain Rolland écrivant à Freud la fameuse lettre du 5 décembre 1927 où il évoque le sentiment de ne faire qu’un avec l’immensité du monde : « …le fait simple et direct de la sensation de l’éternel (qui peut très bien n’être pas éternel, mais simplement sans bornes perceptibles, et comme océanique) », que d’un Claudel, converti à Notre-Dame derrière le second pilier à l’entrée du chœur à droite du côté de la sacristie. Moi qui vous parle j’ai connu une sorte de révélation devant le bureau des postes de Chambéry, c’est pour dire. Une forêt, une bourrasque, un bureau de poste ou même, pour les moins imaginatifs, une église, tout peut servir de support à cette métaphore universelle qu’est Dieu.

Exemples de métaphores usuelles (petit jeu amusant : dans chaque cas, vous remplacerez le mot Dieu par un autre qui vous semblera plus approprié) : À Dieu vat ! Dieu seul le sait. Chacun pour soi et Dieu pour tous. Dieu te garde/protège/guide/bénisse. Dieu soit loué ! À Dieu ne plaise. Dieu m’est témoin. Chaque jour que Dieu fait. « La majorité des faits, grâce à Dieu, sont prescrits » (Monseigneur Barbarin). Mon pauvre enfant, à présent ta maman est auprès de Dieu. Vaya con dios. Inchallah. God save our gracions Queen. Gottverdammt ! Dieu ait son âme. Dieu vous le rendra. Mon Dieu je jouis. Etc.

En revanche l’espérance en Dieu en tant qu’être, vaguement anthropomorphe et traditionnellement plus viril qu’efféminé, doté d’une conscience et surtout d’un quelconque intérêt pour ma petite personne, m’apparaît comme la manifestation du besoin infantile de croire que papa pense encore à moi lorsque je suis tout seul dans la nuit. Au surplus, le concept si courant de dieu personnel (mon dieu me protège de même façon que mon parapluie ou mon doudou ; j’ai relevé il y a quelques jours cette bribe de conversation dans le bus : Je suis en paix avec mon dieu), s’il est en parfaite adéquation avec nos sociétés individualistes, solipsistes (tout ce qui m’entoure, y compris les concepts théologiques, n’a de valeur que rapporté à ma personne) et matérialistes (au sens publicitaires-consuméristes – j’ai choisi mon dieu en fonction de ses performances et des excellentes appréciations qu’il recueille des autres clients), me semble en totale contradiction avec la théorie relativement stimulante du monothéisme. Il serait stupéfiant que je sois le seul à avoir remarqué cette discordance.

Je crois à Raymond Queneau à la fois comme réalité et comme idéal : Si je parle des dieux c’est qu’ils sont perpétuels.

Je crois, pour redevenir sérieux deux minutes, que dans l’univers de 13,7 milliards d’années coexistent le déterminisme et le chaos et que c’est ce qui rend le spectacle formidable.

Je crois que l’univers est, en gros, une entropie, et un chaos (je reste poli), c’est-à-dire une somme fourmillante de milliards de forces contradictoires, tellement diverses par leurs natures, leurs puissances, leurs provenances et leurs directions qu’il est impossible de saisir l’univers dans son ensemble. Au mieux, en se concentrant et en plissant les yeux depuis son rocher, on peut distinguer et saisir l’une de ces forces, comprendre une cause et un effet à la fois, comme on voit une étoile filante traverser le ciel du mois d’août. Dans ce cas il faut absolument éviter de se laisser griser, se souvenir des milliards d’autres forces que l’on ne voit pas, sinon on prendrait le risque de s’imaginer que celle qu’on a vue explique tout à elle seule, on prendrait le risque de croire qu’on est arrivé, qu’on a tout compris, en somme de sombrer dans le complotisme.

Je crois au hasard, comme grand principe aveugle au sein du chaos, le hasard se manifestant par le croisement et la rencontre entre deux de ces forces, collision à laquelle on donnera, selon ses conséquences, un sens rétrospectif.

Je crois, oh pas démesurément, je crois un petit peu, à l’organisation politique, qui est le moyen du lutter contre le chaos en son versant social. Je crois en tout cas aux principes directeurs de l’action politique (croyance de type : idéaux, et non : réalité – relire la cruciale distinction plus haut). Je crois à la liberté, je crois à l’égalité, et je crois, voyez comme c’est curieux, à la fraternité. Je crois à la laïcité, quatrième terme invisible de la devise nationale. (Au fait, je ne crois pas du tout à tout ce qui touche au nationalisme, mère patrie et autres billevesées puisqu’être né ici et maintenant est le pur effet du chaos et du hasard, voir plus haut.)

Je crois en revanche beaucoup aux forces personnelles volontaires voire volontaristes qui nous permettent de contrecarrer localement le chaos pour lui arracher un fragment de sens et d’intelligibilité. Parmi ces forces : la patience, l’observation, l’éducation, la transmission, la mémoire, l’échange, l’amour, l’art, le rituel, la répétition. Et les citations. Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être l’organisateur. (Jean Cocteau, les Mariés de la Tour Eiffel)

Je crois aussi, je crois enfin, aux contes, qui contiennent et prodiguent les forces énumérées au paragraphe précédent : patience, observation, éducation, transmission, mémoire, échange, amour, art, rituel, répétition, et citations. Je crois aux histoires en général, qui sont des moyens de faire se faufiler une idée d’un cerveau humain à un autre cerveau humain en l’habillant de péripéties. Je crois au récit lui-même en tant que force traversant le chaos, je crois au récit qui nous percute, nous transforme et nous révèle sa nature de métaphore et de métonymie de notre chemin.

Vrai ou non n’est pas la question. Je crois autant à l’imagination qu’au témoignage du moment que la parole est construite. Je crois à la parole. Je crois aux paraboles, je crois aux rêves, je crois aux mythes, récits princeps, je crois aux poèmes, aux chansons, aux chroniques, aux romans, aux bandes dessinées, aux films et à toutes les formes que prennent les histoires, y compris les stories… Mais avant tout et après tout, je crois aux contes, qui en leur temps intemporel avaient déjà quasiment tout inventé. Cf. ici pour un éloge des contes et surtout des conteurs.

Et voilà que rentre dans ma vie un livre merveilleux, un trésor. Si je jouais encore aux Reconnaissances de dettes je préciserais que je dois cette découverte au hasard, je vous prie de le remarquer, hasard qui ce jour-là prit la forme d’un séjour dans les chiottes chez un pote qui se reconnaîtra, séjour qui s’est prolongé bien plus longtemps que nécessaire aux fonctions organiques. Un livre qui mêle le hasard et les contes, soit l’essentiel des forces naturelles et surnaturelles que je reconnais et vénère : Le Livre des chemins d’Henri Gougaud.

Semblable au Yi King, livre des transformations dans le Maître du Haut Château dont je vous entretenais précédemment, Le Livre des chemins est un oracle que l’on consulte en s’en remettant au hasard, et qui vous délivre une réponse cryptée, sous la forme d’une histoire, d’un proverbe, ou d’une citation. Le mode d’emploi figure en quatrième de couve :

Les contes ont pour berceau la nuit des temps.
Combien de siècles, de pestes, de révolutions, de montagnes et de mers ont-ils traversé avant de nous parvenir ? Les contes sont dans l’âme humaine comme dans leur maison.
Ils ont vécu assez longtemps dans l’intimité des êtres pour tout savoir de nos soucis, de nos rêves, de nos désirs.
Ils savent ce que vous ignorez.
Demandez-leur une réponse aux questions qui vous préoccupent, ils vous répondront.
Posez la main gauche sur le livre et formulez votre demande secrète, les yeux fermés. Prenez un des trois signets-arbres de vie et devenez pêcheur de merveilles en tranchant dans le vif du recueil, au hasard. Il vous désignera le conte qui attendait votre lecture. Puis lisez l’aphorisme qui correspond au signet choisi ; il vous précisera la réponse donnée par le conte ou l’habillera d’une lumière inattendue…

Comme je me trouve, pour six mois, dans une situation singulière, inédite, une bizarre croisée des chemins, je me sens d’humeur à consulter un oracle. Je fais l’expérience devant vous, mesdames et messieurs, quatre fois de suite. Garanti sans trucages. (Entre temps je suis sorti des toilettes, hein.)

1) J’interroge une première fois le livre en formulant en mon cœur cette demande : Que puis-je espérer de cette période singulière de six mois qui s’ouvre devant moi ?

Le livre me répond par le conte Marko (p. 255). Sur ses vieux jours, un vieux chevalier rentre dans son village, après ses exploits, et attend désormais, assis devant son porche, disponible pour toutes les visites. Un jeune prince vient lui demander où il puisa son courage. Le vieux chevalier évoque un souvenir de son enfance. Un jour où il vit un chien bâtard, efflanqué, pelé et solitaire tenir tête à une meute. Cette image lui a servi toute sa vie. J’aimerais dire que le conte est tombé dans le mille et que je comprends exactement ce qu’il veut me dire, mais, hormis l’image de l’homme disponible sur son seuil, qui observe la plaine au crépuscule comme depuis un rocher, je suis perplexe. Heureusement le conte s’accompagne d’une citation de Maître Eckhart : On devrait attacher moins d’importance à ce que l’on fait qu’à ce que l’on est.

2) J’interroge une deuxième fois le livre en formulant en mon cœur cette demande : Que dois-je accomplir, que dois-je viser, durant cette période singulière de six mois ?

Le livre me répond par le conte très bref Un monde au-delà de nos vies (p. 39), qui évoque à nouveau l’échange entre un maître et un élève et m’enjoint (je suppose) à me mettre au travail tout en sachant que le sens global et final me restera inconnu. Le conte s’accompagne d’un koan zen : Lorsqu’il n’y a plus rien à faire, que faites-vous ? Je lève la tête, mâche, déglutis, avale.

3) J’interroge une troisième fois le livre en formulant en mon cœur cette demande : De quoi dois-je me défier, à quoi dois-je renoncer, durant cette période singulière de six mois ?

Le livre me répond par le conte Confiance en Dieu (p. 113) qui est en somme une plaisanterie que j’ai lue autrefois sous la forme d’une sale blague dessinée par Vuillemin. C’est la grande inondation, c’est le grand déluge. Les rues sont devenues des torrents, un prêtre est monté sur le toit de son église, et refuse tout à tour l’aide d’un canot, d’un hors-bord de pompiers, d’un hélicoptère. Les trois fois, il répond Non merci, Dieu seul viendra à mon secours. Peu après, il meurt noyé. Au paradis, il engueule Dieu : Dis donc, tu t’es bien foutu de moi, je t’ai attendu et tu n’as pas bougé le petit doigt pour moi. Dieu lui répond indigné : Comment ça ? Quelle ingratitude ! Bougre d’andouille, je t’ai envoyé un canot, puis un hors-bord de pompiers, puis un hélico ! Cette fois le message est limpide.

4) J’interroge une quatrième fois le livre en formulant en mon cœur cette demande : À quoi puis-je me raccrocher, à quoi puis-je faire confiance, durant cette période singulière de six mois ?

Le livre me répond par le conte La mangouste et le serpent (p. 393). L’histoire est celle d’un fonctionnaire indien scrupuleux qui, absorbé par ses fonctions, se trompe du tout au tout sur ses affaires domestiques et croyant bien faire tue son animal domestique qui lui était tout dévoué. Bien sûr ce conte serait une fin en soi puisque ma demande cette fois-ci portait sur la confiance que je peux accorder autour de moi. Mais de surcroît il est accompagné, en guise de morales, de deux citations qui, pourtant sans lien entre elles, seraient, prises individuellement, des réponses nécessaires et suffisantes. L’homme est un animal enfermé à l’extérieur de sa propre cage. (Paul Valéry) Au milieu de l’hiver j’ai découvert en moi un invincible été. (Albert Camus)

Je recueille et médite chacune de ces réponses (et au passage j’ajoute quatre histoires à mon répertoire). Une conclusion ? Bien sûr que non, je n’ai pas de conclusion. Da capo : le chemin vaut mieux que la destination.


(*) – Ces mots appellent plusieurs commentaires.
Ces mots appellent plusieurs commentaires et mises au point.
Primo, cette belle citation a traîné partout – reproduite notamment dans les méthodes de développement personnel, posts Facebook, dictionnaires en ligne des meilleures citations du monde, emballages de papillotes, cartes de vœux, mugs, posters, fonds d’écran… Or, comme j’aime remonter à la source (je crois à l’archéologie), j’ai lu les Pensées pour moi-même de Marc-Aurèle dans l’espoir de retrouver la phrase originale. Je ne l’ai pas trouvée ! Cette citation a beau se rabâcher en tout lieu, jusqu’à devenir un lieu commun galvaudé, elle n’existe pas. Pourtant, elle fait de l’effet. Par conséquent elle existe (et s’applique, je crois, universellement : en ce qui concerne mon champ d’activité et mes ambitions, je dois me concentrer sur ce qui dépend de moi, écrire un bon livre, et non sur ce qui ne dépend pas de moi, écrire un livre qui rencontre le succès). Ce qui me permet d’ajouter à mon credo deux croyances supplémentaires : je crois que les voies de la sagesse sont impénétrables ; je crois que ce qui agit existe (l’idée de Dieu existe).

Deuxio, après enquête archéologique, la formulation la plus approchante de cette idée éthique fondamentale se trouve non dans les Pensées pour moi-même de Marc-Aurèle mais dans l’incipit de ce qui fut notoirement son modèle et son inspiration majeure, le Manuel d’Epictète :

1. Parmi les choses qui existent, certaines dépendent de nous, d’autres non. De nous, dépendent la pensée, l’impulsion, le désir, l’aversion, bref, tout ce en quoi c’est nous qui agissons; ne dépendent pas de nous le corps, l’argent, la réputation, les charges publiques, tout ce en quoi ce n’est pas nous qui agissons.
2. Ce qui dépend de nous est libre naturellement, ne connaît ni obstacles ni entraves; ce qui n’en dépend pas est faible, esclave, exposé aux obstacles et nous est étranger.
3. Donc, rappelle-toi que si tu tiens pour libre ce qui est naturellement esclave et pour un bien propre ce qui t’est étranger, tu vivras contrarié, chagriné, tourmenté; tu en voudras aux hommes comme aux dieux; mais si tu ne juges tien que ce qui l’est vraiment – et tout le reste étranger -, jamais personne ne saura te contraindre ni te barrer la route; tu ne t’en prendras à personne, n’accuseras personne, ne feras jamais rien contre ton gré, personne ne pourra te faire de mal et tu n’auras pas d’ennemi puisqu’on ne t’obligera jamais à rien qui soit mauvais pour toi.

Troisio : je crois en la sérendipité. La formidable lecture des Pensées pour moi-même m’a apporté, comme de juste, tout autre chose que ce que j’y cherchais. Et particulièrement, une découverte extraordinaire : Marc-Aurèle a inventé les Reconnaissances de dettes dix-neuf siècles avant moi. Le premier livre des Pensées est une énumération de « dettes reconnues » dans un esprit strictement identique à ma propre démarche : ce que je dois à mon grand-père, à ma mère, à mon père, à mon frère, à tel ami, à tel prescripteur, à tel maître, à telle lecture, aux dieux…

Le chemin plutôt que la destination (1/2)

16/09/2020 Aucun commentaire
Sharon Stone et son top rose. Paul Verhoeven est le champion olympique du bon goût au XXe siècle.

Qui l’eût dit ? L’un des effets collatéraux du confinement est le retour en grâce d’une pratique qu’on croyait désuète, les reprises en salle de vieux films. Aujourd’hui, 16 septembre 2020, ressort Total Recall (Paul Verhoeven, 1990). Je me souviens et j’en nourris l’envie de rejouer à Reconnaissances de dettes.

Le livre Reconnaissances de dettes (ne le cherchez pas, il est aussi introuvable que s’il n’avait jamais existé : soit vous le possédez, soit vous ne le possèderez jamais) témoigne d’un tortueux chemin d’écriture qui m’a tenu 18 ans, inventant au fur et à mesure sa méthode d’archéologie intime. L’intention initiale, naïve et vite abandonnée, était de dérouler l’entière pelote de ma psyché en partant d’un élément quelconque (un lieu, un livre, un film, un évènement, un objet, un souvenir qui en vaudrait un autre) et d’enchaîner les liens de cause à effet, les dettes, sans fin. Soit un élément A qui clignote dans ma mémoire… Je dois B à A, puis je dois C à B, D à C, E à D et ainsi de suite façon domino jusqu’à ce que s’épuisent les souvenirs et que s’achève un tour complet sur moi-même. Impossible, en réalité. Une fois lancée la mémoire tourne encore, comme un derviche.

Le livre achevé après 18 ans est finalement distinct de cette intention, plus erratique, avec 300 pistes engagées, certaines ouvrant sur des carrefours, d’autres fermant sur des culs-de-sac.

Mettons que je revienne à la méthode initiale, mettons que je l’applique en prenant Total Recall comme démarreur, parce que Total Recall est un souvenir qui en vaut un autre. Je pourrais aboutir à ce cheminement, à ce chapitre bonus des RdD :

1 – Je dois d’être allé voir Total Recall à sa sortie en 1990 non à sa vedette Arnold Schwarzenegger dont je me foutais absolument (pas client des gros bras qui disent des bons mots) mais à Sharon Stone, dont le regard par en-dessous, avec comme un infime strabisme vicelard, entrevu dans la bande annonce, avait fait bouillir mes hormones juvéniles.

2 – Je dois à la vision du film d’avoir porté à ébullition, au lieu de mes seules hormones comme escompté (on y voit assez peu Sharon Stone, finalement), toute mon imagination ainsi que les conceptions de vérité, d’illusion, de mémoire, de rêve, de foi dans le réel, de manipulation des sens, de paranoïa, de libre-arbitre.

3 – J’ai compris que le meilleur de ce film, son principe actif, n’était ni Verhoeven ni ses interprètes fussent-ils vêtus d’un top rose, mais l’auteur du roman originel, Philip K. Dick. Je dois à cette découverte de m’être plongé dans les oeuvres de Dick. (Blade Runner de Ridley Scott, adaptation du même, antérieure de quelques années, n’avait pas eu cet effet déclencheur, je n’avais vu sur l’écran qu’une aventure au sens plus classique, plus balisé, une enquête… une chasse à l’homme… une élucidation… certes des robots mais jamais ce doute insidieux sur ce qui est réel ou falsifié, cette vertigineuse et rétrospective mise en abyme de l’histoire qu’on nous raconte ainsi que de toutes les histoires, cette faille, cette authentique rupture de sens qui est une invitation à une initiation spirituelle vers d’autres paliers de conscience – aussi avais-je à peine relevé le nom de l’auteur initial).

4 – Je dois à ma passion instantanée pour Philip K. Dick d’avoir notamment dévoré dans un état presque second Le Maître du Haut Château. Ce roman m’a révélé ce qu’aucun livre d’histoire n’avait eu le courage d’écrire : la Seconde Guerre mondiale s’est achevée en 1947 par la victoire de l’axe germano-japonais, après que les débarquements alliés en Europe ont tous échoué et que les bombes atomiques allemandes ont rasé plusieurs villes américaines. Les USA n’existent plus, dépecés comme une vulgaire Pologne, partagés en deux zones d’occupation : le versant atlantique fait partie du Grand Reich Allemand ; le versant pacifique (dont la Californie) appartient à l’Empire Japonais. Quant au Maître du Haut château qui donne son titre au roman, c’est un personnage mythique, une légende urbaine, un écrivain qui selon certaines rumeurs aurait écrit un livre racontant que la guerre s’est en réalité achevée en 1945 par la victoire des Alliés…

5 – Je ne découvrirai les mot dystopie et uchronie que 10 ou 15 ans plus tard, comme tout le monde. Pour l’heure je devais à cette Amérique alternative des gouffres métaphysiques : ce qui existe devait-il exister ? Le réel est-il fatal ou contingent ? Échappe-t-on au déterminisme ? À quoi tient qu’une pièce qui tourbillonne tombe sur pile ou sur face ? Le résultat du jet en l’air de la pièce a-t-il un sens ? Destin ou simple destination ? Hasard ou nécessité ? (Monod) Pourquoi une chose plutôt qu’une autre ? Pourquoi d’ailleurs une chose plutôt que rien ? (Leibniz) le chat dans la boîte est-il mort ou vivant ? (Schrödinger)

6 – Je dois en outre à ce livre un autre livre dissimulé dedans : le Yi King. Les personnages du roman, vivant en Californie sous le joug de l’occupant japonais, sont imprégnés de culture asiatique, et plusieurs d’entre eux utilisent le Yi King au quotidien. Ils interrogent avec application cet oracle millénaire et portatif, leurs baguettes d’achillée entre les doigts, et avant de prendre des décisions importantes tiennent scrupuleusement compte des hexagrammes surgis pour eux seuls, même quand leur interprétation est sibylline. Le Yi King a une importance fondamentale sur l’intrigue et la construction du roman (Dick raconta à plusieurs reprises qu’il avait écrit son livre selon les instructions que lui laissait entrevoir l’oracle), et je dois à cette découverte un nouveau coup de boutoir propre à ébranler mes certitudes sur la réalité, déjà mises à mal par Philip K. Dick : est-ce donc cela, l’étape suivante ? Une fois admis le caractère globalement illusoire du monde, le voile de la Māyā selon les hindous, n’y a-t-il plus qu’à s’en remettre au hasard d’un tirage de signaux binaires, une suite de 0 et de 1, à l’aide de baguettes d’achillée ou faute de mieux d’une pièce de monnaie, pour tenter de comprendre quoi que ce soit à la vie ? Hasard est-il le nom du dieu suprême qui organise le cosmos, le réel ou la fiction, divinité dont les injonctions sont toujours à interpréter grâce à un intermédiaire, par exemple un manuel écrit en Chine il y a quelques 3000 ans ?

Démocrite : « Tout ce qui existe dans l’univers est le fruit du hasard et de la nécessité », cité par Jacques Monod qui ajoute « Le hasard pur, le seul hasard, liberté absolue mais aveugle, à la racine même du prodigieux de l’évolution, cette notion centrale de la biologie moderne n’est plus aujourd’hui une hypothèse, parmi d’autres possibles ou au moins concevables. Elle est la seule concevable, comme seule compatible avec les faits d’observation et d’expérience. » Albert Camus (La Chute) : « J’eus même l’impression, à cette époque, qu’on me faisait des crocs-en-jambe. Deux ou trois fois, en effet, je butai, sans raison, en entrant dans des endroits publics. Une fois même, je m’étalai. Le Français cartésien que je suis eut vite fait de se reprendre et d’attribuer ces accidents à la seule divinité raisonnable, je veux dire le hasard. N’importe, il me restait de la défiance. » Enfin Albert Einstein, qui ne croyait pas en Dieu : « Dieu ne joue pas aux dés » mais également, un autre jour, « Le hasard c’est Dieu qui se promène incognito », débrouille-toi avec ça.

7 – Quelques mois plus tard, je dois à mon frère un fabuleux cadeau d’anniversaire : le Yi King lui-même, fort volume relié de toile jaune et d’une jaquette Rhodoïd, la fameuse édition Richard Wolhelm/Etienne Perrot dans une version de luxe complète de ses accessoires, quarante-neuf baguettes d’achillée serrées dans leur étui en plastique imitation cuir. Il faut croire que j’avais exprimé mon intérêt pour cet objet assez clairement, assez bruyamment, et assez souvent, en citant Le Maître du haut château comme source d’inspiration, pour que mon frère en déduise une idée de cadeau d’anniversaire. Merci, frangin.

8 – Je dois à ce cadeau des dizaines d’heures de jeu sérieux et solitaire, d’activité manuelle concentrée (tu parles c’est du boulot, ces baguettes, la durée du rituel fait office de garantie qu’il se passe quelque chose), de méditation à base de rationalisme pur (il ne s’agit au fond que de statistiques, de mathématiques combinatoires en base deux, yin et yang) et d’irrationalisme tout aussi pur (pourquoi diable l’ordre de ce jeu de mikado reflèterait l’ordre de l’univers, hein ?), d’introspection et de devinettes, de songes creux et de délices face aux réponses cryptées que l’oracle délivrait à mes questions vagues, je m’extasiais que l’hexagramme né sous mes doigts m’explique que l’homme noble doit agir avec sagesse et prudence, mais oui, c’est fou je vois exactement ce qu’il veut dire, comment a-t-il deviné. J’avais développé ce talent de société et à l’occasion j’en faisais profité autrui, comme ces bonnes copines qui vous tirent les cartes et qu’on croit à demi, par jeu, en riant. Encore aujourd’hui je me souviens de la méthode, je connais les huit trigrammes par leur nom et si vous me le demandez poliment je peux ressortir pour vous les baguettes d’achillée de leur étui en plastique imitation cuir.

9 – Dick lui-même devait son intérêt pour le Yi King à Carl Gustav Jung. La préface de son Yi King comme du mien, signée Jung, glosait sur la redécouverte des puissances traditionnelles de la méditation et de l’introspection, rejoignant les conceptions modernes d’inconscient. Je dois à sa lecture de m’être entiché de Jung, qui offrait une alternative rêveuse à la psychanalyse de Freud, si déprimante, si logique et implacable. Je me déclarais par conséquent plus jungien que freudien, ce qui signifiait peut-être quelque chose à cette époque.

10 – Tout de même, au bout d’un moment, Jung, le hasard, le Yi King, les sagesses traditionnelles (dans le même ordre d’idée je dois à Moebius ma curiosité pour Carlos Castaneda, à Alejandro Jodorowsky ma passion pour le Tarot de Marseille…) ont accumulé un bric-à-brac mental dont je ne savais plus trop quoi faire ni ce que je lui devais, au juste. Moi qui me prétendais, moi qui me croyais, un esprit fort, athée, cartésien, qui décortiquais les dogmes religieux et compulsais avidement les textes sacrés en bonne part dans le but sournois de pointer leurs contradictions, lisais en m’esclaffant de joie et de rage l’abbé Meslier, moquais les superstitions, vomissais la vulgarité de l’astrologie (en ce temps-là, Michel Maffesoli, ponte de ma discipline universitaire, adoubait Elisabeth Tessier, ce qui m’indignait ; Maffesoli a fait pire depuis, s’affichant avec le FN et la sinistre Ligue du midi), quel sort devais-je réserver à toute cette part irrationnelle de l’esprit humain qui m’attirait si fortement, qui, pour le dire d’un mot très juste parce que justement ambigu, m’enchantait ? Comment concilier mes émerveillements littéraires devant le Yi King (trésor de sagesse et de spiritualité humaine !) et mon aversion pour l’opium du peuple ou mon dégoût pour la colonne horoscope de tous les magazines (quelle merde !) ? Comment résoudre mes propres incohérences, comment choisir entre l’Académie des sciences et la pensée magique ? Tiens, c’était pile une bonne question à soumettre à l’oracle.

11 – Au bout du cheminement, je dois à l’écriture de fiction, à la théorie mais surtout à la pratique de l’imaginaire, la résolution de cette épineuse dialectique intérieure. L’imaginaire est la zone grise idéale pour cultiver ce qui n’est ni tout-à-fait vrai ni tout-à-fait faux, ni science ni superstition, mais dont seul importe l’agencement narratif qui imite un peu les deux. Mon premier roman, TS, paru en 2003, mettait en scène un protagoniste utilisant un dictionnaire (objet qui est l’emblème absolu du rationalisme, de la pensée positiviste) en guise qu’oracle, l’ouvrant au hasard pour le consulter tel un objet sacré, comme un Yi King qui par un mystère insondable possèderait les réponses à toutes les questions, mais c’est fou je vois exactement ce qu’il veut dire, c’était justement le mot dont j’avais besoin, comment a-t-il deviné. Je dois au Maître du Haut Château une certaine disposition d’esprit de TS.

12 – Et ensuite ? Et depuis ? Ces questions me traversent toujours puisque je n’ai pas de réponse. La dialectique rationnel/irrationnel, comme un yin et un yang, est plus que jamais au coeur du roman qui m’a travaillé ces trois dernières années et qui peut-être sera publié un jour. Ou pas. Le Yi King n’est pas clair du tout à ce sujet et fait la sourde oreille.

Suite et fin demain ou un autre jour, pour parler de la même chose et de tout autre chose.

Âges farouches

06/03/2020 un commentaire

Les rubriques nécrologiques ont vu se succéder à quelques jours d’intervalle deux dessinateurs de bandes dessinées dont la carrière connut son apogée durant les années 70 : Claire Bretécher (les Frustrés, Cellulite, Agrippine) et André Chéret (Rahan). Deux personnalités tellement opposées que leur contraste pourrait être enseigné dans les écoles afin de mettre en évidence sous les yeux des jeunes enfants les différences entre un artiste, créateur singulier qui forge ses propres moyens d’expression, et un artisan, exécutant besogneux cependant pénétré d’une mission sacrée, celle de perpétuer auprès du public une certaine tradition ainsi que, dans le cas des arts de la narration, diverses figures mythiques et récits légendaires. Le créateur est plus célèbre que ses créatures (comment qu’il s’appelait déjà ce personnage de Bretécher, tu sais, le médecin, spécialiste bobologue ?) ; l’artisan, lui, est moins populaire que ses créations (comment qu’il s’appelait déjà, le dessinateur de Rahan ?).

Il faut avoir l’esprit bien tordu pour gloser sur un quelconque point commun entre Bretécher et Chéret, que tout oppose. Eh bien, j’accepte la mission et m’y emploie sans délai car Tordu est mon deuxième prénom. Ou troisième, je ne sais plus.

Leur point commun, façon Reconnaissances de dettes, est simplement qu’ils ont tous deux, imprimés dans des hebdomadaires de gauche dont enfant je me nourrissais avidement, formé mon jeune esprit et mon goût, à la fois mon appétit pour le dessin et ma conscience politique.

D’un côté Bretécher, auteur très important qui, on le sait peu puisque c’était une femme, a inventé énormément de choses ayant profité à ses pairs, à commencer par l’auto-édition, geste radical pour s’affranchir des éditeurs, dont le Fond du Tiroir est un bâtard lointain mais plein de gratitude. En guise d’hommage je rediffuse cet article que j’avais posté de son vivant, comparaison entre une planche de Bretécher et une autre de Posy Simmonds. Or au temps de mes culottes courtes, elle était publiée à raison d’une page par semaine dans le Nouvel Observateur, qui était une sorte de Figaro Magazine avec en bonus une bonne conscience progressiste. C’est ainsi qu’on lisait dans ce canard de vibrantes tribunes égalitaristes, anticoloniales ou féministes, coincées entre d’abondantes réclames pour des produits de luxe (parfums, voitures, alcools) et un cahier immobilier présentant au lecteur fortuné les meilleures opportunités de châteaux en Sologne pour quelques centaines de millions de francs – bref l’Obs était en quelque sorte le journal officiel de la gauche caviar et de sa schizophrénie, et contenait dans son ADN la mort programmée du socialisme français, son agonie pathétique dans les années 2010 sous l’ère du sinistre triumvirat Hollande-Cahuzac-Macron (plus DSK dans un univers parallèle où le Sofitel n’existerait pas). Mes parents, petits bourgeois de gauche, étaient abonnés au Nouvel Obs et je les en remercie puisque grâce à eux j’ai découvert Brétecher, ainsi que Reiser dans le même créneau (une page de déflagration graphique par semaine). Aujourd’hui, comme l’essentiel de la presse, surtout de gauche, le Nouvel Obs est un organe zombie, mort mais qui bouge encore, et dont on remarquera que la page hebdomadaire la plus formidable, quasiment la seule lisible (bon, demeure également, comme un archaïsme, la colonne de Delfeil de Ton) est encore faite de bandes dessinées, grâce au merveilleux Journal d’Esther de Riad Sattouf.

D’un autre côté André Chéret, dessinateur qu’on pourrait qualifier de série ou de studio, tâcheron interchangeable (d’autres plumes signeront quelques épisodes de Rahan : Romero, Zamperoni… sans compter l’ineffable Raaan publié par l’Association qui s’est révélé, grâce à la beauté premier degré des planches de Blutch ou de Goossens, plus un hommage qu’une parodie), humble travailleur abattant sa tâche, qui se faisait une joie de dessiner l’anatomie d’un athlète en pleine action, complet de tous ses muscles en tension et en mouvement, qui par conséquent aurait parfaitement pu faire carrière en tant qu’auteur de comics de super-héros en collants eût-il été Américain, mais qui, Français, créa avec son compère scénariste Roger Lecureux l’extraordinaire personnage de Rahan, homme préhistorique en pagne, à l’occasion du tout premier numéro de Pif Gadget (1969). Et moi garçonnet, j’étais abonné à Pif Gadget, c’était comme mon Nouvel Obs perso dans la boîte aux lettres où toutes les pages étaient aussi intéressantes que celle de Bretécher dans le journal de mes parents.

Rappelons que Pif Gadget a ouvert ses pages à de nombreux génies débutants, Gotlib, Hugo Pratt, Mattioli, Mandryka, Tabary… Et qu’il était par ailleurs le journal pour la jeunesse financé par le Parti Communiste Français. Était-ce, outre un journal de petits miquets, un support de propagande bolchévique qui lavait le cerveau des jeunes lecteurs afin de préparer l’avènement de la dictature du prolétariat ? Il ne semble pas. En revanche, des valeurs de gauche, parmi lesquelles ne figuraient pas le consumérisme publicitaire ni les résidences secondaires en Sologne, mais bien l’humanisme, la solidarité, la tolérance, l’égalité, la justice sociale, le soutien aux faibles, l’amitié entre les peuples, le progrès pour tous, l’universalisme etc., affleuraient régulièrement tant dans les grandes opérations de com du journal (la Main de Pif collée à l’arrière des bagnoles qui préfigurait celle de Touche pas à mon pote) que dans les séries de BD dites réalistes, dont les héros étaient un médecin du monde (Docteur Justice), un Amérindien écolo (Loup Noir), un chien fou de la résistance (le Grêlé 7-13) et, surtout, le plus important, la vedette, le fils des âges farouches, j’ai nommé Rahan.

Rahan est notre ancêtre à tous, le chaînon manquant entre la mythique horde primitive et le genre humain. Il est le passeur de lumière qui entraîne ses frères « qui marchent debout » dans la grande famille humaine, qui apprend de chacun des clans qu’il rencontre mais ne s’attache jamais et ne veut pas du pouvoir, qui parcourt plusieurs fois le monde en poursuivant le soleil vers l’ouest et invente au passage, eh bien, euh, à peu près tout, puisque chacune de ses quelques 120 aventures pourrait se résumer à l’émergence d’une invention suite à l’observation de la nature et à l’expérimentation. La roue, le bateau, la boussole, la loupe, la longue-vue, le bobsleigh, le camouflage, l’astronomie, la phytothérapie, la pêche à la ligne, la couture, le piège à wampas, la démocratie, l’art, l’agriculture, la sarbacane, le saut à la perche, l’abolition de la peine de mort, la coopération, le féminisme, le gadget de Pif, la tourniquette pour faire la vinaigrette, le ratatine-ordures et le coupe-friture… On lira avec profit cet article de Guillaume Lecointre sur l’importance de la méthode scientifique dans Rahan.

Noble mais pas aristo, Rahan est avant tout partageur, il est cet orphelin dont la soif de voyages et d’apprentissages est inextinguible, et qui fait profiter de sa science tous ses frères humains, dans une innocence merveilleuse et une infatigable foi hégélienne dans le progrès. Il est à moitié Candide, à moitié Prométhée, et à moitié Ulysse (oui, bon, ça va, tout dépend de la taille des moitiés), il est une force qui va et qui transforme le monde, il est le Monolithe de 2001 l’Odyssée de l’Espace, il est cette forte incarnation de l’émancipation humaine, et si vous tenez sérieusement Pif Gadget pour un torchon de propagande stalinienne c’est à mon avis parce que vous avez un problème avec l’émancipation humaine, continuez plutôt à lire Eric Zemmour. Pour mémoire, le collier de Rahan est composé de cinq griffes qui représentent le courage, la loyauté, la générosité, la ténacité et la sagesse. Les cinq griffes ne sont pas le centralisme bureaucratique, le goulag, l’armée rouge, le KGB et le culte du Petit Père des Peuples.

Et puis, il y a sa vision de la religion. Rahan le globe-trotteur rationaliste observe les religions comme il observe tous les autres phénomènes. Il veut comprendre. Il remarque que Ceux qui marchent debout créent partout sur la terre leurs modes de vie, leurs cultures, leurs coutumes, leurs langues, leurs croyances… et leurs religions. Le pluriel de ce mot est génial à lui tout seul, parce qu’il s’oppose implicitement à toute hégémonie, à tout totalitarisme, à toute unicité d’un dogme, et à la violence de tout monothéisme : la religion est, à l’instar d’une langue, un artéfact de la culture, c’est-à-dire une variation locale sur un thème universel. Je me souviens d’une histoire où Rahan affronte le clan du Dieu-Mammouth, qui vénère le crâne d’un mammouth monstrueux aux défenses gigantesques… Rahan touche ce crâne, en fait le tour, constate qu’il ne s’agit que de matière, de corne blanche et dure sans pouvoir surnaturel particulier. Rahan est un libre-penseur qui nous affranchit de la superstition. Ce qu’il invente ce jour-là est le scepticisme religieux, qu’en 2020 on appelle parfois « blasphème », puisqu’il déclare (on remarquera qu’en revanche il peine à inventer la première personne du singulier) : « Rahan ne craint aucun dieu, mais il craint les hommes qui leur obéissent. »

Ne serait-ce que pour cette phrase précieuse, je tenais à rendre hommage à André Chéret comme j’ai rendu hommage à Claire Brétecher. Je suis tordu et je vous embrasse.

(Mise à jour : ci-dessous la vignette en question, retrouvée facilement, alors qu’on ne vienne pas dire que ma chambre est mal rangée. Mais je citais de mémoire, alors le dialogue n’est pas tout à fait celui que je reconstituais, bon, pas loin.)

Les étapes de la pensée vasarélique

01/03/2019 4 commentaires

Je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître et dont ils n’ont sans doute rien à foutre. En 1987… j’entreprends des études d’histoire et de sociologie. À cette époque, les professeurs de chaque matière distribuaient aux étudiants de longues bibliographies, qui généralement hiérarchisaient les lectures plus ou moins obligatoires, depuis les indispensables en tête de liste, jusqu’aux plus pointues réservées aux acharnés forçats en bas de la page polycopiée. Dans le meilleur des cas nous feuilletions les livres de la dernière catégorie à la BU ; mais quant à ceux de la première, il valait mieux les avoir sous le coude, et pour cela les acheter d’occasion dans un endroit nommé Gibert Joseph (bizarrement, le nom était placé avant le prénom, comme Lacombe Lucien, inversion dont Modiano disait qu’elle était la marque des humbles, des non éduqués – ainsi, l’usage prescrit était de se rendre sous l’enseigne d’un humble-non-éduqué pour espérer commencer de s’éduquer soi-même). On identifiait les manuels d’occasion de chez Gibert, objets passant de main en main comme le relai d’un 4×100 mètres, possessions successives et défraîchies d’un nombre aléatoire d’étudiants antérieurs, à ce qu’ils étaient marqués en bas du dos par une petite barre noire autocollante, malcommode à arracher, et parfois par des annotations au crayon.

En 1987… j’acquiers chez Gibert Joseph le manuel dont le titre figure en tête des bibliographies, celui qu’il me faudra avaler coûte que coûte d’ici les partiels, voire même annoter au crayon, avant peut-être, en quelque sorte, de le rendre à l’humble non-encore-éduqué de la génération suivante : Les étapes de la pensée sociologique de Raymond Aron. La couverture de ce livre est ornée de quatre curieuses figures géométriques, chacune présentant deux cubes superposés, un cube orangé sur un cube gris, et à la manière d’une illusion d’optique ces couples de cubes titillent l’esprit car à la faveur de jeux d’ombres contradictoires ils apparaissent à la fois l’un dans l’autre et l’un sous l’autre, en creux et en bosse, vides et pleins, convexes et concaves.

Outre que ces quatre énigmes visuelles que j’aurai longtemps eues sous les yeux seront pour toujours associées dans ma mémoires aux portraits que Raymond Aron dresse des pères fondateurs de sa discipline (un chapitre chacun : Montesquieu, Comte, Marx, Tocqueville, Durkheim, Pareto et Weber), et sans aller jusqu’à avouer qu’à force de les regarder elles finirent par constituer une métaphore visuelle de la réflexion sociologique (qu’est-ce qui est dessus ou dessous, dedans ou dehors, infrastructure ou superstructure au sein de la construction sociale ?), ces vignettes me semblaient étrangement familières, et pour tout dire normales. Je ne le percevais pas consciemment, je ne l’analysais pas puisque je n’avais pas encore entrepris ce long et minutieux travail d’archéologie intime qui s’intitule Reconnaissances de dettes, mais ces illustrations dues à Victor Vasarely (1906-1997) s’apparentaient en douceur à la zone vasarélienne de mon décor interne, de mon incubation, ces dessins m’étaient simplement contemporains, j’avais grandi avec Vasarely, j’étais pour tout dire d’une époque vasarélienne et par conséquent vasarélien moi-même. De même que le logo Renault, l’album Space Oddity de Bowie, La Prisonnière de Clouzot, l’anneau de vitesse de Grenoble, le jeu vidéo Q*Bert, et même, tiens, le Rubik’s Cube (Rubik était du reste hongrois comme Vasarely). Et, donc, de même que Les étapes de la pensée sociologique.

En 1976… Gallimard crée la collection « Tel » pour rééditer en semi-poche, à l’usage des étudiants, les livres classiques et fondateurs des sciences humaines et sociales. Vasarely illustrera les couvertures des 95 premiers volumes (Les étapes de la pensée sociologique de Raymond Aron porte le numéro 8), de 1976 à 1987. Massin, le grand manitou graphiste de la maison, raconte dans ses mémoires intitulées Du côté de chez Gaston :

« “Tel” c’était un parti-pris, et puis, que voulez-vous, Vasarely était à la mode : pendant deux décennies, on a affiché ses compositions dans les rues, les gares, les aéroports et, dans le living, cela succédait, avec Folon, à Brayer ou à Utrillo. Enfin, c’était bien pratique : il suffisait de passer un coup de fil à Vasarely – car je traitais directement avec lui, au grand dam de son agent. »

En 1994… mes études de sociologie culminent avec un improbable DEA de Recherches sur l’Imaginaire. Pour l’un des exposés que je prépare durant cette année, je choisis pour sujet l’herméneutique ou la sémiotique ou je ne sais plus trop comment on disait peut-être même la médiologie pour montrer qu’on n’avait pas loupé le dernier train, bref je choisis de faire l’exégèse des couvertures de livres. Car on pouvait alors sémiotiquer herméneutiquer exégérer à peu près n’importe quoi, selon le principe que le monde entier est là pour se faire interpréter par nous (d’ailleurs je te ferais dire que La Nature est un temple où de vivants piliers/Laissent parfois sortir de confuses paroles/L’homme y passe à travers des forêts de symboles/Qui l’observent avec des regards familiers), pour ma part ce sont les livres qui m’intéressent. Comme on me l’a appris à faire, méthodiquement je surinterpète les signes, et c’est ainsi notamment que je décortique la fameuse et ultra-conservatrice maquette de la collection blanche de Gallimard, née en 1911 et dessinée par Jean Schlumberger : jamais d’illustration mais un simple double cadre, un liseré noir, deux liseré rouges, suggérant que l’on encadre l’oeuvre littéraire sous la couverture comme pour l’exposer dans un musée, la maquette prestigieuse qui l’accueille devient un écrin précieux qui muséifie, embaume instantanément ; quant à l’emblématique couleur crème, je n’hésite pas à l’identifier comme un blanc cassé, un blanc patiné, un blanc vieilli (ne dit-on pas d’un vieux papier qu’il a jauni ?), qui renvoie au même registre symbolique que le double cadre : dans un semblable emballage, même une nouveauté revêt une aura de texte ancien, et en somme la Collection Blanche aux 33 prix Goncourt, si désirable pour les auteurs, ne publie que des classiques encadrés et pré-jaunis. Ah, on savait s’amuser dans le DEA de recherches sur l’imaginaire. Malheureusement, je ne songe pas à inclure dans mon exposé les couvertures de la collection Tel, sur le moment le Vasarely des Etapes de la pensée sociologique m’est totalement sorti de la tête, Vasarely est au purgatoire, et du reste on sait que le sociologue a un peu de mal à prendre pour objet d’étude le sociologue.

En 2005… ma fille ainsi que ses camarades de classe jouent à Vasarely. Leur instituteur de maternelle leur montre des tableaux du maître puis les fait dessiner et découper des damiers, des couleurs, des formes géométriques croisées et superposées… Je trouve l’idée excellente, Vasarely est un jeu joyeux à l’usage des enfants, d’ailleurs il m’évoque ma propre enfance, c’est sans doute une preuve, alors ni une ni deux pour fêter ça et prolonger la pédagogie je mets toute la famille dans la voiture et nous descendons à Aix-en-Provence pour visiter la Fondation Vasarely. Ici a lieu pour moi un premier choc de type ptite-madeleine ou Reconnaissance de dettes : mais oui, ben sûr, je reconnais ces oeuvres géométriques et monumentales, colorées, nettes, sans bavures, variées à l’infinies et pourtant simples, je les reconnais comme une couche de moi-même, un vieux poster encore collé sur mon histoire, sur notre histoire commune, sur mon éducation rétinienne, la déco sur le couvercle de mon bouillon de culture, de ma Weltanschauung. Et cependant, l’état de décrépitude du musée (je constate des souillures diverses sur les murs, des carreaux cassés, des fissures, des moquettes humides… Le purgatoire de Vasarely est son monument même), et sa désaffection (nous arpentons quasiment seuls ses volumes immenses) révèlent à quel point cette esthétique, aussi bien que le logo Renault, Q*Bert, Space Oddity, Tel de Gallimard, les études de sciences sociales et humaines en général, les jeux olympiques de Grenoble, et moi-même, tout ceci en vrac est daté. Peut-être même ringard.

D’ailleurs il y a belle lurette que la collection Tel a révisé sa maquette, remisé Vasarely, et que ses couvertures sont illustrées par des tableaux. Celle des Etapes de la pensée sociologique évoque désormais de façon naturaliste et non abstraite les luttes sociales marxistes du XIXe siècle – il s’agit (coup de chapeau au webmestre masqué du Fond du Tiroir qui a déniché pour moi la référence) du tableau Il quarto stato (le quart-état, par analogie au tiers-état, pour désigner le prolétariat) peint entre 1898 et 1901 par Giuseppe Pellizza, et c’est ainsi qu’aujourd’hui 1898 est plus moderne que 1970. Ceci dit, ce même tableau illustrait l’affiche de 1900 de Bertolucci en 1976, année de la création de la collection Tel.

En 2019… je visite l’exposition Victor Vasarely, le partage des formes, au Centre Beaubourg. Le choc intime, légèrement amoindri comme l’est une réplique après le tremblement de terre initial, a lieu à nouveau (quoiqu’ici tout soit très propre et neuf, aucune moquette humide, c’est à Beaubourg que Vasarely sort de son purgatoire). Je ne m’y trompe pas, le thème de cette expo est manifestement une époque de moi-même et du monde occidental. Très pédagogique et lumineuse (c’est la moindre des choses), l’expo rappelle que Vasarely était l’incarnation de l’optimisme de son temps – les Trente Glorieuses, grosso-modo. L’une de ses inventions majeures, l’unité plastique, c’est-à-dire un alphabet graphique de couleurs basiques et de formes géographiques simples, devait selon l’artiste donner lieu à une appropriation populaire où chacun, démocratiquement, aurait contribué à un folklore planétaire en créant sa propre oeuvre d’art qui ne serait qu’une des variations possibles parmi des millions d’autres – et ainsi ce serait enfin et pour toujours la paix, la concorde, et la beauté sur la terre, la mondialisation heureuse toute en couleurs. En quelque sorte, il a presque réussi son coup, il n’est pas passé loin, puisqu’en 2005 je peux témoigner que des élèves de maternelle jouaient à Vasarely.

Mais comme il est difficile de lutter contre ses penchants, la mélancolie m’envahit, à même Pompidou. Cet optimisme XXe siècle mort au XXIe apparaît comme une doucereuse et tragique naïveté. Je vois la couverture de mon exemplaire des Etapes de la pensée sociologique, elle est là sous vitrine, elle fait partie de l’expo parmi des dizaines d’autres volumes « Tel » ! J’essaie de réfléchir à ce que l’illustration de la couverture de mon manuel retrouvé, ainsi que les dizaines d’oeuvres vasareliennes qui l’entourent disaient de moi, de mon époque, de l’idéologie qui circulait, de nouveau je surinterprète les signes comme j’ai appris à le faire durant mes études. Et je tente une hypothèse : la caractéristique saillante de l’art de Vasarely, avec ses aplats de couleurs pures, ses variations algorithmiques et ses traits d’une netteté implacable, qui annonçaient l’art numérique, était sa rationalité. Cet art anti-romantique, joyeux, consommable, idéal à une époque qui célébrait la reproduction pour la masse, était l’apogée de la raison, ou sa systématisation et par conséquent sa caricature, dans tous les cas son stade ultime. Ce qui a disparu en même temps que cet art est la raison elle-même, en tant que principe moteur et désirable. La bascule historique s’est peut-être faite au moment où la rationalité a été confiée aux machines, à Internet, aux suites zéro-un, aux logiciels capables de dessiner un Vasarely d’un clic mieux que Vasarely ou que des élèves de maternelle, et c’est à ce moment-là que l’être humain a renoncé à sa propre raison.

Peut-être n’est-ce là qu’un petit coup de déprime. D’ailleurs il pleut sur le Centre Beaubourg.

L’une des oeuvres de l’expo de Beaubourg sur laquelle je me suis le plus longtemps arrêté s’intitule Vega 3On peut la voir ici.

Elle m’a immédiatement fait penser à la géniale et gentille parodie qu’en avait tirée Franquin. Franquin aussi constitue une couche essentielle de mon paysage intérieur, de ma vision un peu datée du monde, de mes Trente Glorieuses intérieures et de mes Reconnaissances de dettes. Et lui, en plus, il fait sourire.

Dans l’atelier noir

14/05/2018 Aucun commentaire

Je lis L’atelier noir d’Annie Ernaux (Edition des Busclats, 2011). Il s’agit d’un journal de travail couvrant 25 ans d’écritures, chantiers, idées et réflexions. Certains passages sont tellement codés, n’ayant d’autre valeur que celle de pense-bête à l’usage exclusif de l’auteur, qu’ils en sont hermétiques, anecdotiques, et pas loin d’être fastidieux. Je dirais bien que nous sommes en présence d’un fond de tiroir mais cette expression oh là là là est tellement galvaudée de nos jours. Fallait-il faire un livre de ces notes privées ? Oui. Ce livre-ci, exactement. Le genre de livre pour complétiste, livre que nul ne saurait lire s’il n’a pas lu tous les autres au préalable, et pour curieux du métier, des affres, des cuisines, et des confidences.

Pour ma part je suis reconnaissant d’être convié, je me passionne aux longues hésitations sur la démarche littéraire (Ernaux utilisera-t-elle je, ou elle, ou nous, ou on ? suspense auquel je vibre davantage que de savoir si quelque commissaire finira par coincer quelque coupable), je m’émerveille de constater que le projet conscient de toute son œuvre passée et à venir est inscrit à la date du 4 novembre 1994 (« Faire des choses courtes, voire disparates, mais qui finissent par s’organiser autour d’un projet profond, venu du désir« ). Ou de découvrir comment Les Années, le chef-d’œuvre d’Ernaux envisagé en 1983 et publié en 2008, fut entre ces deux dates l’objet d’incessantes ruminations, d’essais et d’erreurs, de tentatives et de doutes, d’ambitions et de plans, tout d’abord sous l’abréviation de RT (roman total). Avec, en chemin, cette mention programmatique : « Au fond, avec l’autobiographie vide, je vais faire qq chose comme Les Choses [de Georges Perec] mais historique en plus ».

Je lis dans ce livre intime une citation d’André Gide, qu’Annie Ernaux recopie d’après Les Nourritures terrestres. Je la lis même deux fois, à neuf pages de distance, pp. 48 et 57 (ce journal d’écriture étant tenu par Ernaux de façon irrégulière, les neuf pages couvrent en réalité trois ans et demi – laps suffisant pour oublier qu’on a aimé une phrase au point de la recopier, et de recommencer).

Ce qu’un autre aurait aussi bien fait que toi, ne le fais pas. Ce qu’un autre aurait aussi bien dit que toi, ne le dis pas, — aussi bien écrit que toi, ne l’écris pas. Ne t’attache en toi qu’à ce que tu ne sens qu’en toi-même, et crée de toi, impatiemment ou patiemment, ah ! le plus irremplaçable des êtres.

Je m’arrête. Je réfléchis. Je comprends très bien, trop bien, ce que veut me dire cette phrase de Gide. Je ne l’aurais pas recopiée dans mon journal, ni une fois ni deux. Je ne l’aime pas tellement, mais je comprends aisément son pouvoir de séduction. Quiconque a eu, un jour, l’ambition d’écrire, ne peut que rêver d’entendre murmurer cette phrase à son oreille, de se faire appeler le plus irremplaçable des êtres, et de se laisser caresser l’ego dans le sens de la plume. Cette phrase grisante, bréviaire de la toute-puissance de l’auteur, cristallise et concentre en peu de mots plusieurs siècles d’imaginaire autour de la condition d’écrivain (vocation, don, inspiration… vocabulaire plutôt attaché jusque là aux prophètes), depuis 1750 (époque qui marque les prémices du sacre de l’écrivain selon Paul Bénichou) jusqu’au romantisme et à toutes ses variantes ultérieures, l’orgueil de Flaubert, l’égotisme de Stendhal…

Ce narcissisme créateur est aussi une doxa qui trouve sa vulgarisation dans moult expédients et confins de l’individualisme, et sans aller jusqu’à lui attribuer la perche à selfie, l’exhibitionnisme faceboukoïde, le culte de la nouveauté, et autres symptômes ultracontemporains d’hypertrophie du moi, on peut nettement observer ses effets par exemple dans l’égotrip permanent des rappeurs, ou bien dans tout ce qui s’écrit à la première personne dans la blogosphère. Combien de blogueurs tapotent en ce moment même sur leur claviers, animés par l’énergie que leur délivre la conviction d’être seuls à pouvoir écrire ce qu’ils sont en train d’écrire ?

Oh, je me compte dans le lot ! J’ai éprouvé les bons côtés de cette autolâtrie de l’auteur (libre-arbitre, épanouissement par le travail, recherche de sa propre voix et de sa propre originalité, opiniâtreté… intransigeance) et ses mauvais côtés (nombrilisme, prétention, stérilisation, susceptibilité, tics, entêtement… intransigeance). Pourtant j’ai la chance de disposer, pour ma part, d’un efficace contrepoison. Si j’ai écrit des livres que j’ai la faiblesse de croire singuliers et que personne d’autre n’aurait écrits, je fais aussi autre chose.

D’une part, je suis un peu musicien. En musique, je n’ai pas les mêmes ambitions qu’en écriture. En musique je ne compose pas, je n’arrange pas, je ne dirige pas (en écriture, si : je suis présent à toutes les étapes), je me contente de jouer la bonne note au bon moment et c’est déjà difficile. C’est autant de boulot qu’écrire, mais plus humble, d’ailleurs c’est toujours un travail d’équipe, alors ton individu t’es gentil mais tu le connectes aux copains.

D’autre part, je suis un peu comédien, et je m’applique à dire le plus justement possible le texte écrit par un autre ; je suis un peu conteur, j’ai appris cet art-là auprès d’un maître comme un bon artisan, et j’ai progressé en m’appliquant d’abord à reproduire, à raconter, certes à ma manière, mais en restituant l’histoire que j’avais reçue d’un autre. Et puis ma passion invétérée pour les contes, mythes et légendes m’a souvent rappelé qu’on trouve dans ces trésors de littérature anonyme les mêmes effrois, les mêmes tourments, les mêmes émerveillements, les mêmes rires et les mêmes larmes, en somme la même humanité, que l’on espère dans la littérature d’auteur, celle avec ego intégré de tous les êtres irremplaçables.

En musique comme en conte, la notion même de répertoire pré-existant tempère l’inclination à la mégalomanie démiurgique. Quand je joue, quand je conte, je me plie (sans casser) à une tradition, je m’efforce de donner la bonne mélodie, la bonne histoire, les bons mots, les bons accents qui feront leurs effets magiques sur le public et sur moi, mais je suis tout sauf irremplaçable. À part pour mon ego, je n’y vois aucun mal.

Ceci étant dit, je retourne à l’écriture de mon roman, celui que personne ne finira à ma place.

Annexe : vous avez sur vous votre exemplaire des Reconnaissances de dettes ? C’est le moment de consulter la citation-mantra d’Albert Einstein dans le paragraphe III,89.

Un stylo dans la terre

21/04/2018 un commentaire

Pour la seconde fois, la première remontant à 2007, le hasard de mes voyages me fait traverser le village de Lourmarin (Vaucluse) à l’heure du crépuscule et des longues ombres. Pour la seconde fois, je décide un crochet par le bas du village et  me gare devant le cimetière. Ce coup-ci je reconnais mon chemin, je pousse le portail, je tourne à gauche, puis deuxième à droite, je fais comme chez moi déjà : me voici arrivé, devant la tombe d’Albert Camus. Elle est très belle parce que très simple, rien que du granit et du vert. Au premier plan, la pierre tombale massive à la gravure désormais presqu’illisible, est mangée et cernée par les plantes grasses et les herbes. Sous l’effet des grosses pluies des dernières semaines, la végétation y est très touffue. Je m’accroupis, je me recueille, je caresse les feuilles. Camus est mort à 46 ans. Lors de ma précédente visite, j’étais plus jeune que lui.

On lit Camus au lycée, et à cause de cela il trimbale une réputation idiote d’écrivain pour lycéens. Camus est un grand écrivain pour tous les âges parce qu’on est le bienvenu dans ses livres, on y puise à la fois l’intelligence et la limpidité, les affres y sont à notre échelle, ce sont les nôtres, c’est nous en personne mais nous avec des mots que l’on comprend, ce qui fait que ses livres rendent meilleur sans intimider – si Camus était prof de lycée il serait du genre dont on se souvient, dont on se dit quelques décennies plus tard ah oui grâce à lui. Bien sûr il est parfois cité dans ce blog (ici par exemple), ainsi qu’indexé dans les Reconnaissances de dettes, c’est la moindre des choses, il aurait pu l’être davantage.

Je me penche pour regarder ce qui pousse dans la terre, entre la plaque et l’arbuste.

Il pousse là, six pieds au-dessus de la dépouille de l’homme, quelques fleurs mais surtout des stylos. Stylos à bille pour la plupart, quelques-uns à encres, toutes les formes, toutes les couleurs. Ils pointent, verticaux, ou bien chacun avec sa propre inclination, comme s’ils émergeaient de ce terreau fertile. Je souris. Je trouve l’hommage émouvant, et juste. D’innombrables lycéens et ex-lycéens anonymes  se sont donc succédés devant la sépulture et, en guise de révérence, ont planté un stylo dans la terre, peu soucieux d’abandonner un outil facultatif – ce qu’ils conservent en eux d’irremplaçable, c’est l’écriture elle-même. Camus a fait lire, et aussi écrire, tous ceux qui auront laissé ici leur accessoire, et combien d’autres qui n’auront pas fait le voyage.

Si je me méfie des religions comme un allergique traque les traces d’arachide, en revanche j’aime les rituels. Je fouille mes poches, mon sac, j’ai forcément un stylo qui traîne. J’en trouve un, machinalement je vérifie qu’il fonctionne, du pouce je presse son sommet pour en faire sortir la pointe, je trace deux traits sur ma paume, je presse à nouveau, la pointe se rétracte. Puis, solennellement, je sacrifie mon stylo, au sens propre, je le rends sacré et l’enterre au tiers de sa hauteur parmi ses semblables. Je ne prie pas, il ne faut pas exagérer, mais ça y ressemble vaguement. Le soir tombe, je regagne ma voiture.

Que le spectacle

27/06/2017 un commentaire

Les suites du livre sans fin, seconde partie.

Au fil des quelques 300 fragments constituant l’ouvrage intitulé Reconnaissances de dettes, il est souvent question de cinéma. Quoi de plus normal, étant donné ce que mon éducation psychologique, intellectuelle, poétique, affective doit au cinéma : les films vus à 6 ans, à 11 ans, à 14 ans, à 18 ans, à 25 ans, à 40 ans, et leurs effets. Les films de 1895 ou du XXIe siècle. Les films revus dans les intervalles. Les films jamais vus et persistant dans l’imagination. Longtemps ai-je cherché sur grand écran, ou trouvé sans les chercher, les images qui révéleraient le sens du monde, ou le mien, et je crois presque mystiquement à la révélation rituelle qui consiste à s’asseoir dans le noir pour voir ce qui fut vu pour moi par un autre (le cinéaste).

L’exercice des Reconnaissances de Dettes (1998-2016) était bien parti pour ne jamais connaître de fin, l’empilement étant son principe même, sa méthode. Je n’ai jamais cessé ni d’écrire ni de me souvenir, sauf accident je ne cesserai pas de sitôt. Cependant, la publication a joué son rôle, transformant ce texte infini en livre fini. Je continue à m’asseoir dans le noir (un tout petit peu moins, cependant), à reconnaître et à devoir, tant pis pour les fragments tombés de la pile, les reconnaissances absentes du volume, en retard. En voici une : feuille volante, souvenir bonus de cinéma.

Je dois à Que le spectacle commence (Bob Fosse, 1979), vu vers l’âge de 12 ans, quelques images clefs, utiles pour le reste de ma vie.

D’abord, une figure de femme. Celle, fantasmatique, de Jessica Lange la bien-nommée, blanche et auréolée, visage aimable de la Mort, Ankou femelle et sexué qui s’en vient si paisiblement, si aimablement, flirter et bavarder avec le protagoniste déjà dans le coma mais désirant encore. Ce portrait de la Mort en femme fatale, raffinée, portant voilette et froufrous plutôt qu’une cape noire qui pue et une faux qui rouille, allumant l’homme en train de s’éteindre, l’emportant sans impatience, mais avec bienveillance, indulgence et sensualité, m’est reprojetée sur l’écran intérieur du crâne toutes les fois que, pour raison médicale, lors d’une quelconque opération, prise ou don de sang, je me retrouve allongé, affaibli, impuissant, perdant en douceur mes moyens et remettant tout entier mon sort entre les mains d’une infirmière, habillée de blanc, qui s’affaire avec lenteur, me parle, et revient vers moi en souriant d’en haut.

Mais surtout, j’ai conservé par-devers moi la scène leitmotiv de routine matinale, au cours de laquelle le personnage principal, incarné par Roy Scheider, rentre dans sa salle de bains chiffonné de sommeil mais déjà mégot aux lèvres, et accomplit un inaltérable rituel de régénération : il glisse dans le lecteur la cassette audio du Concerto alla Rustica en sol majeur de Vivaldi, appuie sur play, avale quelques amphétamines en guise de petit dèj, prend sa douche, soulève ses paupières d’une main et de l’autre laisse couler quelques gouttes de collyre sur ses orbites, se peigne, et enfin s’examine dans le miroir pour vérifier qu’il n’est pas plus moche qu’hier. Alors il se sourit, écarte les doigts des deux mains et s’exclame, haussant le cœur et le sourcil : « Que le spectacle commence ! »

Cette scène maintes fois plagiée et parodiée, par des vidéastes re-cutters ou par ce bon Saul Goodman en personne, met en scène à la perfection l’énergie forcée que nous déployons coûte que coûte pour nous mettre en route au réveil (sans l’aide d’amphètes pour la plupart d’entre nous, qui nous contentons généralement d’une gélule de vitamines), mais aussi la concentration et le soin de soi anticipant le spectacle qui débutera dès le pas suivant, dès que nous nous extrairons de notre salle de bain pour nous élancer vers la scène et le public, ces deux-là entendus littéralement (les soirs de première) aussi bien que métaphoriquement (la rue, les gens). La vie, quoi. Souvent, à cette heure-là, quand je suis assuré de ma renaissance pour quelques heures, je lance à mon reflet un encourageant « Que le spectacle commence », y compris depuis que je sais qu’en VO l’incantation est « it’s Showtime, folks ! »

Si je parle aujourd’hui de ce film, c’est que je viens de le revoir. Ouh, eh ben, on a tous les deux vieilli. L’est pas très beau, en fait. Le cinéma des années 70 tout cracra, débraillé, mal coiffé, exultant ou avachi, suant (gros plans et zoom sur des visages luisants) a son charme, mais il se teinte ici d’un glamour antinomique, façon beurre plus argent du beurre : comme pour préparer le changement de décennie (le film date de 1979), l’anti-héros morbide seventies se fait également héros envié et adulé de tous. Je postule que c’est dans l’écriture du protagoniste, pourtant (ou justement) autoportrait de Bob Fosse, que le scénario pèche : ce personnage de chorégraphe n’est pas si intéressant que ça. Trépidant, exaspérant, narcissique, génial par décret sans qu’on sache très bien la nature de son génie, il ne dépassera jamais son schéma initial (tout le monde l’admire, mais il a une faille, il a peur de mourir). L’empathie réelle que l’on éprouve pour lui se dissout peu à peu durant son interminable agonie, soit dans la dernière demi-heure du film.

Bon, la révision de mon jugement n’a pas la moindre importance. D’abord parce que j’aurais dû m’attendre à l’ambivalence : cette époque et son cinéma m’ont faits, je les aime et les déteste à la fois, comme il est pointé dans le paragraphe II,73 de Reconnaissances de dettes. Ensuite parce que c’est du film vu à 12 ans, et non de celui revu la semaine dernière que je voulais parler. C’est à lui que je dois.

Le jour démarre. Le même qu’hier mais différent. It’s showtime, folks !