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La joie du trait

03/05/2021 Aucun commentaire

Hokusai, Les Cent vues du Mont Fuji – Edition Hazan 2020 (direction éditoriale Nelly Delay)

J’aime le dessin. J’aime les livres de dessins. Je fouille, je chine, je prospecte, je découvre en tremblant, je collectionne amoureusement, j’achète compulsivement les livres d’une poignée de dessinateurs. Toujours les mêmes : Crumb, Franquin, Moebius, Baudoin, Kirby.

Et aussi Tardi, Schlingo, Reiser, Bretécher, Ungerer, Siné, Willem, Blutch, Guibert, Rochette, Goossens, Menu, Killoffer, Konture, Blanquet, Aristophane, Fabrice Neaud, Marc-Antoine Mathieu, Pierre La Police, Julie Doucet, Sattouf, Larcenet, Thomas Ott…

Et puis Winsor McCay, Geof Darrow, Eisner, Feiffer, Spiegelman, Mazzucchelli, Sikoryak, Chris Ware, Daniel Clowes, Jaime Hernandez, Beto Hernandez, Jim Woodring, Dave Sim, Brian Bolland, Eddie Campbell, Wrightson, Sienkiewicz, ou même cette brute de Frank Miller…

Et je ne suis pas à l’abri de passions nouvelles et météoritiques, Hugues Micol, Ivan brun, Emil Ferris, Frédéric Pajak, Tanxxx, Thomas Ott, Jason Chiga, Christoph Mueller, ou Bruno Schulz, mort en 1942 mais dont je n’ai appris l’existence que le mois dernier…

S’ajoutent, naturellement, les dessinateurs avec qui j’ai eu la chance de cosigner des livres, Philipe Coudray, Jean-Pierre Blanpain, Marilyne Mangione, Romain Sénéchal, Jean-Baptiste Bourgois… Capucine Mazille, bientôt…

Sans oublier Wolinski, Cabu, Charb, Tignous, Honoré. Ces cinq-là sont désormais sacrés (sacrifier et sacraliser, même étymologie) et restent saillants dans ma mémoire pour une raison en supplément de leur génie propre, la vive conscience que le 7 janvier 2015 est le premier jour de notre époque, cette funeste époque où l’on tue des dessinateurs pour des dessins.

Et puis en fin de compte, Crumb, Franquin, Moebius, Baudoin, Kirby.

En somme, je lis les dessins (évidemment, qu’on lit un dessin ! si cette expression vous décontenance vous pouvez descendre à cet arrêt, je ne fais pas de séance de rattrapage) je lis les dessins des mêmes auteurs, du même panthéon, depuis des décennies. Mon goût pour eux, pour leurs traits respectifs, chacun singulier et identifiable dès la moitié du premier coup d’œil, s’enracine dans ma jeunesse voire dans ma prime enfance, mais ce n’est que bien plus tard que j’ai été capable de comprendre et d’analyser la joie sans fin que j’y puise. Une part non négligeable de cette joie repose justement sur la reconnaissance (oh regarde-moi ce paysage, ces hachures et ces nuages, cette simple ligne pour l’horizon au fond du désert, c’est bien du Moebius), mais jouent également des raisons moins superficielles et plus vitales.

J’ai été très marqué par la lecture d’un livre théorique décisif, Understanding Comics, the invisible art par Scott McCloud. Cependant, puisqu’il arrive fréquemment que nous ne nous souvenions que fautivement de ce qui nous a marqués en profondeur, la mémoire recomposant et métabolisant ce qui nous meut à notre usage exclusif, j’étais persuadé que l’extrait de ce livre que je souhaitais citer ici figurait à sa toute fin et lui tenait lieu de conclusion. Pas du tout. Après vérification, il se situe à peine au-delà de la moitié du volume, aux pages 136-137 de mon édition (la première, Kitchen Sink 1993).

McCloud isole six dessins, prélevés dans des styles et des œuvres éminemment disparates, impossibles à confondre, parmi lesquels un autoportrait de Robert Crumb, un personnage des Peanuts de Schulz (prénom Charles M., pas Bruno) et une version du Cri d’Edvard Munch (cette œuvre n’est pas qu’une peinture, Munch en ayant réalisé cinq versions : deux peintures, un pastel, un au crayon et une lithographie). McCloud opère ensuite une observation de détail au microscope, ou pour mieux dire un zoom avant : chacun des six dessins est agrandi successivement cinq fois. Or à la cinquième étape, ils sont devenus indistincts, puisqu’on n’a plus sous les yeux que la frontière entre le trait noir et la page blanche.

Cette démonstration implacable, où l’on bascule six fois dans un outrenoir absolu façon Soulages, me fait gamberger depuis 1992. Quel que soit le dessin, quel que soit le dessinateur, quelle que soit l’intention et même quel que soit le talent, un dessin est toujours (n’est jamais que) de l’encre sur le papier. Un geste toujours similaire, qui pose du noir sur du blanc ; une volonté toujours comparable de faire surgir par la magie du plus grand contraste possible, quelque chose plutôt que rien. Le dessin est, tout simplement, un rapport au monde. Un lien. Une vision du monde, un Weltanschauung. Une chose dessinée est une chose pensée, synthétisée, que l’auteur me donne à voir, à sentir, à saisir. Je prends, je comprends. Métaphysique du trait : l’encre jetée sur la feuille partage le monde en deux, élit ce que l’on peut en connaître et réserve ce que l’on ne connaît pas encore.

Si je suis, au fond, davantage sensible au dessin qu’à la peinture, c’est peut-être parce que ce contraste maximal du noir sur le blanc suffit à mon épanouissement esthétique, émotionnel, intellectuel et sensuel : point n’est besoin d’ajouter les couleurs de l’arc en ciel. Je suppose que s’immisce aussi un argument politique, le dessin étant plus démocratique que la peinture. Mais c’est surtout l’accès direct au geste, à la main même de l’artiste, à son idée pure, non recouverte des gouaches qui attirent l’œil et la diversion, qui me fascine et me comble.

(« Cela-va-sans-dire-et-ira-encore-mieux-en-le-disant », le raisonnement qui précède s’appliquerait à la littérature aussi bien qu’à la bande dessinée : le moindre mot pareillement couché sur le papier devient un lien entre la chose ainsi désignée et moi. Et la façon que l’auteur a de l’écrire est sa propre vision du monde qu’il me donne en partage. Pour un roman comme pour une bande dessinée, s’il y a, en surcroît, une histoire, tant mieux, merci pour le bonus, mais un simple dessin ou un bref poème qui me donnerait à sentir ce qu’est, je ne sais pas, une pipe, une pomme, un chat dingue, une mouette rieuse, le visage d’un être humain, serait une fin en soi.)

Inutile d’essayer de m’offrir un livre de Crumb, Franquin, Moebius, Baudoin ou Kirby, je l’ai déjà. (D’ailleurs vous me donnez l’idée, je vais le relire, tout de suite, je l’adore, où est-ce que je l’ai foutu, mais qu’elle est bordélique cette bibliothèque, un jour je la rangerai.) En revanche, une personne qui m’aime m’a fait dernièrement un cadeau merveilleux et inattendu, un livre de dessins que je n’aurais pas songé à m’acheter moi-même. Un trésor. J’y suis resté plongé des heures. J’en suis à peine sorti. J’en ai tiré l’idée d’écrire le présent texte. Les cent vues du Mont Fuji par Hokusai, splendidement rééditées sous forme de fac-similé avec reliure pliée à la japonaise, par les éditions Hazan en 2020.

Je découvre en Hokusai le grand-père japonais de toute la lignée que j’aime. Hokusai dont la Grande vague est d’ailleurs citée page 82 de Understanding Comics. Hokusai qui est, certes, avant tout un peintre, mais qui est aussi l’inventeur (ou le vulgarisateur) du manga, littéralement l’image dérisoire, autrement dit le dessin – par contraste avec la noblesse de la peinture. Son éminence le mont Fuji est le sujet fétiche d’Hokusai, qui lui a consacré la série d’estampes en couleurs Trente-six vues du mont Fuji, à laquelle appartient la fameuse Grande vague… Mais il a parallèlement réalisé entre 1834 et 1840 ces Cent vues parues en trois volumes de manga, c’est-à-dire en simple encre noire sur papier blanc (rehaussée, deci-delà, d’une très légère teinte pâle, rose-orangé).

En terme de vision du monde, comment ne pas être rassasié page après page mais comment ne pas en demander encore ? Le Fuji n’est pas plus le sujet de chaque vue que la Sainte Victoire ne l’était pour Cézanne. Il est ce massif triangulaire et sacré, inamovible et intemporel sans cesse présent dans la scène, soit gigantesque au milieu, soit minuscule dans un coin, voire dissimulé dans un simple reflet, il est ce qui précédait et ce qui restera, imperturbable quand tout s’agite autour de lui, les éléments ou les hommes. Les cent vues sont pratiquement cent vues des hommes, autour du Fuji comme des mouches autour d’un mastodonte, de leur toute relative grandeur et de leurs vanités. Scènes de comédies, de tragédies, scènes devenues témoignages historiques et ethnographiques. Les paysans que Hokusai dessine, les nobles, les marchands, les pêcheurs, les artistes, les bateleurs et les bateliers, sont tous morts depuis un siècle ou deux et le Fuji est toujours là.

Toutes les fonctions de l’art sont convoquées, tour à tour ou simultanément : la représentation et la narration, la vénération et la dérision, le documentaire et l’imagination, la mémoire et l’abstraction… Mais avant tout, et après tout, la joie du trait. L’art pour l’art a toujours été le contemporain de l’art.

Page après page je jubile des trouvailles techniques et surtout de l’invention d’Hokusai qui sublime son savoir-faire, qui invente en permanence comment me donner à sentir l’eau, le feu, la terre, le ciel, la nuit, le rêve ou le vent, les turpitudes héroïques ou grotesques des hommes. En deux nuances, du noir sur du blanc. Hokusai dessine sans relâche, tous les jours, toutes les heures et toutes les saisons, le Fuji n’est jamais le même, celui qui l’observe non plus, Hokusai cherche, trouve, Hokusai joue ! Le Fuji est une éminence trop monumentale pour s’offusquer d’être parfois réduit à un simple enjeu optique, une pure recherche graphique. S’il a une âme, je suis sûr que celle-ci est cent fois honorée.

Je ne sais pas si j’ai été capable de rendre compte du bonheur que me procure ce livre. À défaut, je laisse la parole à Hokusai en personne, qui évoque, dans un texte fameux, la joie de faire, mieux que je ne décrirais celle de regarder faire un autre.

Le Vieillard fou de dessin.

Dès l’âge de six ans, j’ai commencé à dessiner toutes sortes de choses. À cinquante ans, j’avais déjà beaucoup dessiné, mais rien de ce que j’ai fait avant ma soixante-dixième année ne mérite vraiment qu’on en parle. C’est à soixante-treize ans que j’ai commencé à comprendre la véritable forme des animaux, des insectes et des poissons et la nature des plantes et des arbres. En conséquence, à quatre-vingt-six ans, j’aurai fait de plus en plus de progrès, et à quatre-vingt-dix ans, j’aurai pénétré plus avant dans l’essence de l’art.
A cent ans, j’aurai atteint un niveau merveilleux, et, à cent dix ans, chaque point et chaque ligne de mes dessins auront leur vie propre. Je voudrais demander à ceux qui me survivront de constater que je n’ai pas parlé sans raison. Écrit à l’âge de soixante-quinze ans par moi, autrefois Hokusai, aujourd’hui Cakyârojin, le vieillard fou de dessin

J’ai raison

26/04/2021 Aucun commentaire
Tampon J’ai raison, création du Tampographe Sardon, en vente ici :
https://tampographe.com/ustensiles-varies/85-j-ai-raison.html

Il faut se lever de bon matin pour trouver un point commun entre Albert Camus et Louis-Ferdinand Céline.

Or figurez-vous que je me lève de bon matin, puisque ce sont deux auteurs que je lis sans discontinuer (et qui apparaissent tous deux en filigrane dans Ainsi parlait Nanabozo, avis aux chasseurs de références). À force d’infini même les lignes parallèles finissent par se croiser (je me comprends). Voici que je note une citation de chacun, où l’un et l’autre semblent parler de la même chose, c’est-à-dire de l’an 2021 :

« Nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison, que ce soit dans leurs machines ou dans leurs idées. Et pour tous ceux qui ne peuvent vivre que dans le dialogue et l’amitié des hommes, ce silence est la fin du monde ».
Albert Camus, Le Siècle de la Peur (Combat, 1948)

« Au confrère : – Je vais être bien content à lire votre Tropic. – Déjà ce que j’ai parcouru m’intrigue et me donne bien envie de tout connaître. Puis-je me permettre une toute petite indication dans un genre que je connais assez bien. Soignez bien votre discrétion. Toujours plus de discrétion ! Sachez avoir tort – le monde est rempli de gens qui ont raison – c’est pour cela qu’il écœure. – Bien à vous. L.-F. Céline. « 
Louis-Ferdinand Céline, Lettre à Henry Miller, suite à la réception de Tropic of Cancer (octobre 1934)

Et tant que j’y suis, une autre lecture d’un écrivain du XXe siècle qui me fait réfléchir sur le XXIe.

Lisons les deux premières strophes d’À ceux qui viendront après nous (An die Nachgeborenen), poème écrit en 1939 par Bertold Brecht :

Vraiment, je vis en de sombres temps !
Un langage sans malice est signe
De sottise, un front lisse
D’insensibilité. Celui qui rit
N’a pas encore reçu la terrible nouvelle.

Que sont donc ces temps, où
Parler des arbres est presque un crime
Puisque c’est faire silence sur tant de forfaits !
Celui qui là-bas traverse tranquillement la rue
N’est-il donc plus accessible à ses amis
Qui sont dans la détresse ?

Ce poème noir en forme de dernier avertissement avant la catastrophe est à la fois universel et horriblement daté. L’idée que « parler des arbres » serait une frivolité de luxe, une diversion inconsciente, un bavardage indécent ou un écran de fumée complice des crimes n’est plus de mise, tant le sort des arbres est lié au nôtre.

Parlons des arbres ! Puisque c’est parler de nous. Parlons de leur mort, puisque c’est notre suicide.

Rappels : l’arbre est une pièce maîtresse de l’écosystème mondial, son abattage entraîne l’effondrement du reste façon dominos ; il disparaît dans le monde chaque année depuis 15 ans 80 000 km2 de forêt (solde tenant compte de la reforestation), soit la surface de l’Autriche ; la forêt amazonienne, que l’on n’ose plus appeler « poumon du monde » tant elle est métastasée, disparaît à un rythme de 1350 m2 chaque seconde, ce qui correspond à un terrain de football toutes les 7 secondes, et son extinction complète est prévue pour 2050 ; l’Union Européenne est le deuxième responsable de la déforestation mondiale ; maladie plus locale, les forêts d’épicéas ont brutalement disparu dans l’est de la France, quasi-intégralement en trois ans, la faute au scolyte, petit coléoptère qui s’épanouit grâce au dérèglement climatique. Etc., etc.

52

17/04/2021 3 commentaires

Aujourd’hui j’ai 52 ans.

L’âge qu’avait Henri Calet à sa mort en 1956. Peau d’ours est le roman qu’Henri Calet a ruminé pendant les cinq dernières années de sa vie, et qui aurait dû s’ajouter à son cycle d’inspiration autobiographique (le mot autofiction n’existait pas). Le titre en est devenu tristement prophétique : la peau de l’ours était vendue avant d’être entièrement écrite. En subsiste un livre posthume qui n’est pas un roman, seulement une liasse de brouillons, de notes personnelles au quotidien (le mot blog n’existait pas non plus), de correspondances et de fulgurances, qui laisse rêver au plus beau roman qui se puisse être : celui qu’on rêve et qu’on ne finit pas. La mort a bon dos.

J’ai la joie d’annoncer que par fortune je ne suis pas mort et que le roman que, pour ma part, je rumine depuis cinq ans, qui s’intitulerait Peau de lapin plutôt que Peau d’ours, est correctement parvenu à son terme. Il sort en librairie dans un mois.

Autres morts à 52 ans que je viens de coiffer au poteau et qui méritent ici au minimum un petit hommage : Frank Zappa, François Truffaut, Chaval, William Shakespeare, Jean-Patrick Manchette, Jules Vallès, Joe Brainard (qui a inventé I remember avant que Perec n’écrive Je me souviens), Christopher Reeve, Henri-Désiré Landru, Erwin « Renard du désert » Rommel, Pierre Drieu la Rochelle, Mort Shuman, Grace Kelly, Jacno (le chanteur, pas le graphiste), Johann Pachelbel, Gérard Grisey, François Ier, Frank Rosolino, Jean Pain, Henry Houdini, Marcus Garvey, Philippe Escafre dit Coyote, Francis Blanche, Paul Desmond, Patrick Edlinger, Valérie Benguigui, Christian Dior, Helen McCrory.

Désolé, les gars, I Will survive.

Archéologie littéraire de la fake news (4/5) : Mark Twain contre Adolf Hitler

12/04/2021 Aucun commentaire

(Précédents épisodes : 1 – Machiavel, 2 – Jonathan Swift, 3 – Armand Robin)

Poursuivons notre archéologie littéraire des fake news avec un doublon contre-nature. On trouve en librairie deux livres frappés du même titre, L’art de mentir. L’un est signé Mark Twain (1835-1910), l’autre Adolf Hitler (1889-1945). Ces deux-là seraient peut-être stupéfaits de la coïncidence éditoriale, observable exclusivement en France. Par association d’idées surgit un troisième larron : on songe que L’art de mentir pourrait en outre tenir lieu de titre adéquat au fameux best-seller de Donald Trump (l’homme aux 30 000 mensonges recensés en 4 ans de Maison Blanche) intitulé en réalité The art of the deal, ce qui n’est qu’une périphrase.

1) Twain

Si l’édition courante du texte de Mark Twain s’intitule bien L’art de mentir (éditions de l’Herne, 2012), son titre complet est plus nuancé, Sur la décadence de l’art de mentir (On the Decay of the Art of Lying). Il s’agit d’un bref essai de circonstance, exposé sarcastique rédigé en 1880 pour une conférence du Historical and Antiquarian Club of Hartford, Connecticut. Twain exprime ses regrets qu’à cause de l’injuste mépris dans lequel on tient le mensonge, on ne sache pas aussi bien mentir qu’on le devrait :

Le mensonge, en tant que vertu et principe, est éternel. Le mensonge, considéré comme une récréation, une consolation, un refuge dans l’adversité, la quatrième grâce, la dixième muse, le meilleur et le plus sûr ami de l’homme, est immortel et ne peut disparaître de la terre tant que ce Cercle existera. Mes doléances ont trait uniquement à la décadence dans l’art de mentir. 
Aucun homme de haute intelligence et de sentiments droits ne peut considérer les mensonges lourds et laids de nos jours sans s’attrister de voir un art noble ainsi prostitué.
(…)
Le mensonge est universel. Nous mentons tous. Nous devons tous mentir. Donc la sagesse consiste à nous entraîner soigneusement à mentir avec sagesse et à propos, à mentir dans un but louable, et non pas dans un nuisible, à mentir pour le bien d’autrui, non pour le nôtre, à mentir sainement, charitablement, humainement, non par cruauté, par méchanceté, par malice, à mentir aimablement et gracieusement, et non pas avec gaucherie et grossièreté, à mentir courageusement, franchement, carrément, la tête haute, et non pas d’une façon détournée et tortueuse, avec un air effrayé, comme si nous étions honteux de notre rôle cependant très noble. Ainsi nous affranchirons-nous de la fâcheuse et nuisible vérité qui infeste notre pays.

Puisque notre démarche est celle d’un archéologue des idées, précisons que Twain a beau être l’un des pères fondateurs de la littérature américaine, il s’inscrit ici, de façon américaine et par conséquent pragmatique, dans une controverse purement européenne, celle qui fit suite à l’énonciation en 1785 de l’impératif catégorique de Kant, n’envisageant le bien de l’humanité qu’en proportion de la vérité exprimée. On se souvient de la passe d’armes entre Kant et Benjamin Constant, ce dernier tenant au contraire que tout le monde n’a pas droit à la vérité : « Le principe moral que dire la vérité est un devoir, s’il était pris d’une manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible. Nous en avons la preuve dans les conséquences directes qu’a tirées de ce premier principe un philosophe allemand, qui va jusqu’à prétendre qu’envers des assassins qui vous demanderaient si votre ami qu’ils poursuivent n’est pas réfugié dans votre maison, le mensonge serait un crime. » (in Des réactions politiques, 1796)

Avec Constant, la vérité cessait d’être une valeur absolue pour n’être due qu’à ceux qui la méritent… Son relativisme permettait les débats sans fin entre les littéralistes (il faut s’en tenir à la lettre et aux principes – dire la vérité) et les contextualistes (il faut tenir compte du contexte) ; et du même coup ouvrait grand la porte à l’ironie des satiristes pro-mensonges, tels Twain en Amérique ou Oscar Wilde en Angleterre qui, presque simultanément (1891) écrit un texte au titre voisin, The decay of lying, dans lequel un personnage déplore que la décadence du mensonge en tant qu’art, science et plaisir social ait entraîné le déclin de la littérature moderne…

2) Hitler

Quant au « livre » d’Hitler, sans doute l’un des objets les plus curieux issus de ma bibliothèque, il porte lui aussi un titre complet plus spécifique et circonstancié : L’art de mentir : petit manuel à l’usage de tous ceux qui s’exercent à l’art délicat du mensonge, illustré de quelques exemples choisis, dûs à la plume des « Maîtres du monde » [avec accent circonflexe sur dûs].

Entre temps nous avions inauguré le XXe siècle : le mensonge avait cessé d’être une pomme de discorde pour cénacle philosophique ou un privilège pour dandy ironiste, il était devenu un métier, une technique, une spécialité.

Cette élégante brochure anonyme à frise de swastikas, 36 pages, format poche, reliée par deux agrafes, imprimée en 1944 par le Bureau d’information anglo-américain, est l’un des rouages de la guerre psychologique et guerre de propagande, qu’était, aussi, devenue la Seconde Guerre Mondiale. Il est un précurseur du fact-checking aussi bien que les nazis étaient des précurseurs de la fake news : chaque page confronte un mensonge factuel d’Hitler ou de Goebbels (je suis un pacifiste, c’est l’ennemi qui veut la guerre, l’ennemi commet des atrocités tandis que nous sommes respectueux des populations et des cultures, il n’y a pas de censure en Allemagne, et, globalement, nous vaincrons car nous sommes les plus forts) à la réalité de terrain qui exprime évidemment l’inverse. Le très joli livret beige est en sus orné de caricatures signées Rowland Emett (1906-1990), pilier de la revue satirique Punch. A-t-on besoin de redire l’utilité et la force de frappe de la caricature pour la critique politique ? Oui.

Je reproduis l’introduction originale de l’ouvrage :

Il y a encore une dizaine d’années, le personnage du Baron Münchausen, gentilhomme allemand, occupait la première place dans la liste des grands menteurs de l’histoire. Depuis lors, le pauvre baron s’est vu dépouiller de ses lauriers au profit d’un, ou plutôt, pour être tout-à-fait exact, de deux de ses compatriotes ; et il faut bien dire que les successeurs de Münchausen ont su porter le mensonge sur un plan qu’il n’avait jamais atteint avant eux. Le baron, en effet, ne faisait qu’exploiter l’ignorance de ses auditeurs. Il leur parlait de contrées étranges et d’animaux fabuleux qui, en fait, étant donné le peu de choses que savaient les gens à cette époque, auraient fort bien pu exister sans qu’il le sût. Tandis que les Grands Prêtres modernes du Mensonge se moquent comme d’une guigne que le soleil brille lorsqu’ils affirment qu’il fait nuit. Ils soutiennent que plus le mensonge est gros, et plus il a des chances de passer pour la vérité. Pour qu’un mensonge atteigne son but, disent-ils, il faut qu’ils soit énorme, cynique, et tonitruant ; il faut qu’il soit de taille à porter aux gens un coup qui les assomme et les laisse pantois. Il faut qu’ils finissent par chanceler, pris de vertige, tandis qu’on leur répète à satiété que ce qu’ils voient devant eux n’est qu’une illusion.
Le candidat à la carrière de menteur ne pourrait mieux s’y préparer qu’en lisant d’un bout à l’autre les œuvres des deux plus grands charlatans qui se soient jamais vus sous la calotte des cieux. Que ce candidat ait toujours à portée de sa main un exemplaire de Mein Kampf, de Hitler, car c’est la Bible du mensonge. Il y trouvera tous les principes de la Duperie et les leçons de la Dissimulation. Qu’il ne néglige point cependant les manifestations plus ordinaires du Mensonge, et qu’il recueille avec soin les perles inestimables que la radio et les presses d’imprimeries nazies laissent tomber chaque jour. Qu’il écoute, qu’il observe, qu’il retienne ; et s’il ajoute à sa peine un tant soit peu d’imagination, alors une brillante carrière l’attend à la Whilhelmstrasse [adresse de la chancellerie et de nombreux ministères du Troisième Reich dont celui de l’office aux affaires étrangères]. Là, il pourra tout à loisir renier père et mère, religion ou patrie, et cela d’autant mieux que la nature l’aura gratifié d’une poitrine d’airain, d’une voix de stentor et de glandes à venin.

Mein Kampf étant aujourd’hui un best seller un peu partout dans le monde (la réédition française la plus récente date de 2016), il était juste et salutaire que le fascicule L’art de mentir fût également réédité. Mission accomplie en janvier 2021 par les excellentes éditions Wombat, qui font bien mention de l’auteur Adolf Hitler sur la couverture (et effacent l’accent circonflexe sur le mot dûs), mais l’amateur trouvera sans difficulté l’original sur le marché de l’occasion, à prix raisonnable. J’imagine que la rareté et la spéculation sont évitées en raison du tirage gigantesque de l’objet, des dizaines ou des centaines de milliers d’exemplaires peut-être ? Largués sur les populations françaises en même temps que des armes et des parachutistes anglais…

S’avachir dans le ventilo

25/03/2021 Aucun commentaire

J’émerge bouleversé de la lecture du pavé signé Seth, Clyde Fans. Cette bande dessinée magistrale (1) est l’aboutissement de 20 ans de turbin (1997-2017), publié en épisodes dans le magazine personnel de l’auteur, Palookaville, puis compilé en un recueil somptueux sous coffret, en VO chez Drawn & Quarterly, en VF chez Delcourt, 18 ans après un chapitre publié chez Casterman Ecritures sous le titre Le Commis voyageur.

Car c’est bien, comme dans la pièce d’Arthur Miller, la tragédie d’un commis voyageur qu’on nous raconte. Et même, de deux : Abe et Simon Matchcard, les deux fils de Clyde Matchcard, fondateur fictif qui fonda dans le Canada des années 50 une société de vente de ventilateurs qui, elle, était réelle. Les deux frères sont aussi différents que possible, n’ayant en commun que l’essentiel de leur destin : l’hérédité du ventilo. Autant en emporte le vent.

500 pages de tragédie tranquille, de mélancolie graphique, de profondeur proustienne tapie dans la pureté des lignes d’objets manufacturés (Seth a toujours été un as du design), et d’affres de représentants de commerce. Le deuxième partie, sur les cinq que compte ce chef d’œuvre, narre les mésaventures du frère cadet, Simon, qui par devoir familial s’essaie au métier de VRP alors qu’il n’a pas la moindre prédisposition pour cela. Il encaisse toutes les humiliations, toutes les désillusions, tous les dégoûts, puis s’enfuit vers ce qui se révèlera une expérience mystique inattendue.

Comment trouver le sens de sa (de la) vie en essayant de vendre quoi que ce soit ? Quel est ce métier, quel est ce monde, quel est ce mode de vie où il faut vendre ou mourir ?

J’en ai eu le cœur pogné d’empathie. Ce récit m’a rappelé ma propre expérience de représentant en livres, éphémère et tragicomique. Rediffusion au Fond du tiroir : Ma vie de VRP, un article de 2010.

En guise d’épilogue au vieil article je peux ajouter que jamais je n’ai récupéré les quelques exemplaires que j’ai ce fameux jour laissés en dépôt…

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(1) – Prière de ne pas m’enquiquiner avec l’expression absurde roman graphique même si elle figure sur la couverture de l’objet. Je reste d’accord avec mon moi-même de 2013 : le label « roman graphique » est désormais projeté au pistolet à étiquettes sur toute BD snob et chère alors qu’il n’a eu de pertinence que pour l’endroit, pour la langue et pour l’époque où Will Eisner l’a inventé, New York, 1978. Une bande dessinée est toujours une bande dessinée, c’est-à-dire une histoire racontée par une suite d’images. Sa dignité dépendra de sa qualité et de son auteur, pas de la façon dont on l’appelle.

Le lapin sort du bois

19/03/2021 Aucun commentaire
Bien sûr : Winsor McCay, Little Nemo, mars 1910

1 – Joie !

Dans deux mois tout ronds, le 19 mai, surgira du bois Ainsi parlait Nanabozo, roman, mon opus 18, dix-huit ans après mon opus 1 (TS, 2003). La coïncidence des nombres pourrait faire accroire que je suis régulier comme une horloge ou un cerisier, voire comme une horloge en cerisier : un livre par an.
Nenni !
Je n’ai rien publié depuis cinq ans, mesdames et messieurs. Et pour cause, celui-ci m’aura occupé près de cinq ans. C’est un très gros lapin. Un énorme. Voyez, c’est la première fois de toute ma biblio que je signe un livre suffisamment épais pour que sur son dos son titre s’étale en DEUX LIGNES. Je présente ci-après sa couverture, ainsi que celles auxquelles vous avez échappé, et quelques autres signaux. Mais d’ores et déjà, hommage soit rendu et gratitude à mon éditrice, Charline Vanderpoorte, de chez Thierry-Magnier, très enthousiaste, et l’enthousiasme sauve. Je suis content de l’avoir trouvée ; réciproquement. La première fois que je l’ai eue au téléphone, elle m’a déclaré : « C’est un livre que tout le monde n’aimera pas. Raison de plus pour le défendre. » Une telle assertion fait tout l’honneur de sa corporation.

2 – le titre

J’ai fait le test autour de moi. Le nom Nanabozo, bien avant d’évoquer la spiritualité amérindienne, remet en mémoire une bande dessinée pour enfants. Ce filigrane ne me gêne pas, au contraire. Je profite de l’ancrage dans un inconscient innocent et émerveillé. Yakari, créé comme moi en 1969, écrit par Job et illustré par Derib est une série des plus estimables, enfantine mais pas infantile, tendre, écolo, riche d’enseignements culturels à la fois factuels et imaginaires. Derib est également l’auteur de séries plus adultes mettant en scène des Amérindiens, tout aussi recommandables : Celui qui est né deux fois, Red Road, ainsi que la saga Buddy Longway où les Sioux jouent un rôle majeur. Si jamais quelqu’un dans la salle connait ses coordonnées, qu’il me les transmette, je me ferai un plaisir de lui offrir un exemplaire de mon roman.
Et puis bien sûr l’autre moitié du titre Ainsi parlait Nanabozo, la moitié tragique, c’est Nietzsche. Mix papoose/surhomme.

3 – la couve

Je ne sais même pas si j’ai le droit de vous la montrer ou si c’est encore top secret, on s’en fout, je trépigne, la voici tout de go. Version bonnet à oreilles sur fond d’attrapeur de rêves. Réalisée par Nicolas Galkowski, qui a bien du talent. Si vous ne me croyez pas allez admirer son travail ici.

4 – la quat’ de couve

Texte conçu comme un « chapitre zéro ». On peut lire la quat’ de couve et enchaîner direct sur la première phrase du roman, ça colle.

5 – On ne se baigne jamais deux fois dans le même livre

Quatre à cinq ans de besogne pour venir à bout d’un livre… C’est beaucoup trop… La longue durée a certes des avantages : les bilans d’étape. Les allers-retours entre chaque perle et le fil. Les amples ravalements de façade aussi bien que les retouches infimes des ornements sur une discrète corniche invisible à l’œil nu. Les révisions incessantes qu’il faut cesser un jour. Les recours aux lecteurs-cobayes, chers amis, ni plus ni moins compagnons de route, à qui l’on confie un état du texte à un moment donné durant les cinq ans, si bien qu’aucun d’eux n’aura lu le même livre mais tous l’auront poussé un peu plus loin par leur lecture. Mes gratitudes renouvelées à Laurence M., Fred P., Yasmina A., Éric M., Claude F…
Mais la longue durée a aussi d’imprévisibles inconvénients. Le cours du monde, qui se fout bien de mes griffonnages, est susceptible de changer le cours du livre, sans ménagement rendre tel pan ou telle digression obsolète, littéralement dépassé par les événements. Un exemple pour l’anecdote : un chapitre écrit il y a trois ans comprenait un long développement sur l’observation attentive et parallèle des yeux et des sourires (car mon narrateur est un regardeur obsessionnel) et sur les rapports mécaniques entre les deux, l’effet sur les coins des yeux induit par un sourire. Les conclusions que mon protagoniste en tirait à l’époque me semblaient amusantes, bien troussées, vaguement originales… Mais depuis un an elles ont sombré dans la banalité absolue puisque nous faisons TOUS et chaque jour cette expérience sociale qui consiste à décrypter un sourire en fixant seulement les yeux d’un visage masqué. Au temps pour moi : j’ai supprimé un paragraphe.
Pire : l’une des toutes premières pages du roman, écrite durant l’hiver 2016/2017, montrait l’un des personnages principaux se rendre coupable d’un canular, ou du moins d’une bizarrerie, en se promenant sans explication le visage couvert d’un masque chirurgical, « le carré bleuté qu’on s’accroche aux oreilles, prophylactique en papier, hygiaphone portatif récupéré d’un fond de pharmacie et d’une épidémie oubliée » . Les réactions, amusées, paniquées ou compatissantes de ses amis s’étalaient sur la page suivante. Incompréhensibles en 2021 ! Désormais c’est l’absence de masque qui serait commentée et ressentie comme une excentricité publique. J’ai tripoté le texte et, moins mauvaise solution, j’ai ajouté une phrase de contexte : « Je te précise, ça se passait bien avant la grande pandémie on n’avait pas l’habitude. Essaye de te rappeler la première fois que tu as vu un de ces masques ? Ben c’était comme nous ce jour-là, en débarquant masqué il était pionnier à sa façon.« 
Vous voyez un peu le boulot ? Quatre à cinq ans… C’est beaucoup trop long…

6 – les épigraphes

Nino
Vincent
Gaston

J’aime les épigraphes.
J’aime dans un livre la page des épigraphes, sas de décompression. « Vous qui entrez ici » enfouissez-vous ces quelques mots dans un coin de la tête, peut-être qu’ils vous serviront le moment venu. J’aime en lire donc j’aime en écrire.
Mais orner ou parachever un livre d’une épigraphe bien sentie et fulgurante n’est pas sans risque. Le lecteur conserve le droit souverain de juger les phrases convoquées plus intéressantes que le texte qui s’apprête à les suivre et se hausse désespérément du col pour être à la hauteur. Tant pis, j’aime les épigraphes donc j’aime ce risque. Mon livre s’ouvre, non pas par une, mais par deux épigraphes, une longue et une courte.

« La danse de la pluie c’est sans espoir
mais on danse quand même le soir au fond des bois
La danse de la pluie, surtout le soir
par lune bien pleine de corps et d’esprit
La meilleure méthode est celle d’un sachem
qui vit entre Jackson et Abilene
il utilise une poignée de poudre d’ortie
et des crottes de chauves-souris
Ça marche surtout pendant la saison
où il va bientôt pleuvoir de toute façon
mais il arrive parfois que ça marche vraiment
et c’est inexplicablement »
Nino Ferrer

« La vie est probablement ronde. »
Gaston Bachelard

Voici leurs sources :

– La chanson de Nino Ferrer est La danse de la pluie, titre de son dernier album studio (ou avant-dernier, suivant la façon dont on compte) La désabusion (1993), que j’adore, qui alterne sommets d’absurdité et sommets de mélancolie.

– La phrase de Bachelard est cueillie dans Poétique de l’espace (1957)… sauf qu’elle est en réalité de seconde main, Bachelard l’attribuant à Vincent Van Gogh. Le 10e chapitre de ce livre s’intitule « La phénoménologie du rond » (titre hyperclasse) que Bachelard entame en confrontant et discutant quatre citations, parmi lesquelles celle de Van Gogh. En revanche, j’ignorais en premier lieu dans quel contexte Van Gogh avait pu écrire cette phrase, puisque Bachelard lui-même ne cite pas ses sources… Je viens donc de poser la question à Google qui m’a obligeamment répondu qu’il s’agissait d‘une lettre de Van Gogh à Emile Bernard « vers le 26 juin 188 » :

« La science – le raisonnement scientifique – me parait être un instrument qui ira bien loin dans la suite. Car voici : On a supposé la terre plate. C’était vrai ; elle l’est encore aujourd’hui, de Paris à Asnières, par exemple. Seulement n’empêche que la science prouve que la terre est surtout ronde. Ce qu’actuellement personne ne conteste. Or, actuellement, on en est encore, malgré ça, à croire que la vie est plate et va de la naissance à la mort. Seulement, elle aussi, la vie, est probablement ronde, et très supérieure en étendue et capacité à l’hémisphère unique qui nous est à présent connu. Des générations futures, il est probable, nous éclairciront à ce sujet si intéressant ; et alors la Science elle-même pourrait – ne lui déplaise – arriver à des conclusions plus ou moins parallèles aux dictions du christ relatives à l’autre moitié de l’existence. »

Ce paragraphe de Van Gogh est pour moi une découverte formidable, un cadeau ! Je suis refait, ravi de ce que l’idée énoncée par Vincent (la confrontation de la science et de la religion en tant que « deux moitiés de l’existence » ) recoupe ce qui se déroule dans mon Nanabozo.
Je suis tenté de corriger in extremis mon épigraphe sur les épreuves, et d’attribuer la phrase à son auteur originel… Sauf qu’au fond j’aime Bachelard plus que Van Gogh et que c’est bien à la science farfelue et poétique du premier que j’avais envie de rendre hommage…

7 – les couvertures auxquelles vous avez échappé

Deux pistes de travail abandonnées pour la couverture, reproduites ici avec l’aimable autorisation de l’artiste, Nicolas Galkowski. Elles avaient chacune leur charme et leur intérêt.
Celle avec le bonnet (inspiré de la photo de profil Facebook de quelqu’un) et les volutes était mystérieuse, peut-être un poil trop.
Ma préférence allait à celle avec le personnage de dos sur fond de chaos en tourbillon, elle me faisait penser à l’affiche de Nocturama de Bertrand Bonello et cette référence subliminale me comblait. Tant pis, la couve définitive est très bien aussi.

8 – autre chose

Un phénomène bien connu fait que lorsqu’on est soi-même empli d’un livre en cours, tout ce qui rentre fait ventre : ce qu’on peut lire ou voir ou faire en dehors nous semble encore parler du livre.
Tiens, par exemple. Revue de presse au trésor. Je lis aujourd’hui sur lemonde.fr une formidable interview de la formidable « rabbine » Delphine Horvilleur. J’en sors requinqué au possible, décrassé. Truisme : confier les clefs des vieilles religions patriarcales aux femmes est un bon moyen de se protéger contre l’imbécilité obscurantiste et dogmatique… Vivent les papesses, les imames, les grandes mufties ! (c’est cependant sans garantie, foin de féminisme intégriste, songeons à Christine Boutin.) Parmi les passages que je relève, celui-ci, sur les liens entre le métier de chef religieux et celui de conteur, idée qui me va droitaucoeur puisque ces liens sont à l’œuvre dans mon roman sous presse, et je me trouve dans un tel état d’esprit que je me grise de l’illusion que Delphine (vous permettez que je vous appelle Delphine ? Je vous en prie, appelez-moi Fabrice) prononce ces phrases à mon attention :

Vous dites qu’« être rabbin, c’est raconter des histoires », être « conteur ». Ce type de définition ne risque-t-il pas de décrédibiliser la fonction ?
« Je comprends très bien que certains attendent de la religion et de ses « leaders » un discours de vérité exclusive. Cependant, à mes yeux, ce n’est pas du tout conforme à ce qu’un rabbin devrait être. Le métier qui se rapproche le plus du mien, c’est effectivement celui de conteur. Cette formulation est tout sauf une profanation de la fonction. C’est même le contraire : une tentative d’élever ce rôle à la hauteur de celui qui raconte des récits.
On a longtemps pensé que le propre de l’homme était le langage, le rire ou les rites funéraires, or il n’en est rien. Au bout du compte, il me semble que le propre de l’homme est sa capacité de raconter des histoires et se raconter des histoires. Si certains tournent cela en ridicule, je pense à l’inverse que la force des humains tient à cette capacité à construire des mondes, et à avoir une action politique dans le monde en partageant des récits qui leur permettent d’agir ensemble.
Si nos traditions religieuses, chacune par le biais de ses propres narratifs, se révèlent porteuses d’histoires de vie, elles peuvent apporter quelque chose de l’ordre d’une bénédiction pour nos sociétés. Quand elles se font porteuses de récits de mort – comme elles l’ont souvent fait dans l’histoire, et particulièrement ces dernières années –, alors elles sont une malédiction. Car les assassins du Bataclan se racontaient eux aussi des histoires qui, de leur point de vue, étaient sacrées. De ce travail de conteur, on peut faire le meilleur comme le pire.
A ce titre, les histoires constituent une arme de destruction ou de construction massive dans le monde. Mais quand la mort surgit, la puissance de ces récits est décuplée. Face à la dévastation, soit vous la laissez s’emparer de vous, soit vous agissez avec vos mots pour la contrer. »

Quelle intelligence ET quelle spiritualité ! Il y a aussi ce passage lumineux sur la laïcité. Delphine Horvilleur réagit au fait d’avoir un jour été qualifiée de « rabbin laïc » :

« En entendant la sœur d’Elsa [Cayat] me présenter comme un « rabbin laïc », j’ai tout d’abord sursauté. Qu’entendait-elle par là ? Mais très vite, rien n’a sonné plus juste dans ma vie que ce « baptême » de « rabbin laïc » qu’elle m’offrait. Dans ce moment très particulier où tant de gens voulaient mettre notre nation endeuillée en posture d’affrontement – répartir le monde entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas, ceux qui chérissent la laïcité et ceux qui n’en veulent plus –, je sentais dans ce cimetière qu’on ne pouvait laisser la nation en lambeaux et qu’on pouvait ensemble recoudre. Rapiécer n’est pas si difficile, mais cela implique de pouvoir entendre le langage de l’autre.
Quand la sœur d’Elsa emploie ces termes antinomiques, je vois très vite ce qu’elle veut dire, et que c’est ce que j’aspire à faire moi aussi : montrer pourquoi la laïcité me permet d’être la rabbine que je veux être, pourquoi la laïcité est la bénédiction qui me permet d’exercer ma fonction d’accompagnante dans un langage très particulier qui est celui du judaïsme, mais qui est là pour raconter quelque chose d’universel. La laïcité est pour moi un cadre qui ne sature pas, qui promet que l’espace autour de nous restera non saturé des convictions ou des certitudes des uns et des autres. Parce que c’est un cadre plus grand que ce que je crois, la laïcité est une forme de transcendance, une promesse d’infini. »

Un dernier extrait, brillant, sur l’identité :

« Parce que l’identité juive échappe à toute définition, elle échappe aussi à toute finition, c’est toujours un mouvement. D’ailleurs le mot « hébreu », dans cette langue, signifie « en passant », et le verbe « être » ne connaît aucune conjugaison au présent : on peut avoir été, devenir, mais on ne peut pas dire « je suis ». Il n’y a pas d’identité au présent fixée une fois pour toutes.
L’identité mère du judaïsme est donc une identité de passage, qui refuse l’immobilité, d’où la haine qu’il peut susciter – surgissant dans des temps d’obsession identitaire, le discours antisémite ne supporte pas l’identité mouvante que le juif incarne très bien. Ma non-sérénité de juive ou de rabbine est donc, pour moi, une fidélité à la tradition. J’appartiens à une religion où il a souvent été question de trahir la tradition au nom de la tradition. Dès lors, est-on fidèle à la tradition quand on cesse de l’interroger ? »

9 et fin – Also sprach Winnie

Merci de votre attention et basta l’avant-première. On a fait le tour du propriétaire comme si l’objet n’était pas à ce jour purement virtuel, vue de l’esprit et disque dur. Restent deux mois de frein à ronger avant qu’il ne s’épanouisse au printemps et exhale une bonne odeur d’encre et de papier. Je retourne transpirer sur les épreuves.
Pour patienter : Ainsi parlait Winnie l’ourson de Thiéfaine, c’est bien aussi.

Dieu a-t-il une mentalité de parvenu ?

03/03/2021 Aucun commentaire

Si l’on en croit les contes traditionnels, la triple répétition est un signe souverain qu’il convient de ne pas ignorer.

Lorsqu’un livre vient jusqu’à vous par trois chemins distincts, nul atermoiement. Il faut l’accepter et le lire.

Premier chemin : l’une des consolations face aux confinements qui ont bouclé les cinémas aura été la plateforme de films gratuits aménagée par la Cinémathèque, Henri. Comme Henri a obligeamment dévoilé de nombreux films de Raoul Ruiz, j’en ai profité pour réviser toute sa filmo. Certains titres m’étaient inconnus. La Chouette aveugle (1990) ? C’est quoi, ça, La Chouette aveugle ?

Deuxième chemin : je suis lecteur de Jack-Alain Léger (1947-2013), pas systématiquement enthousiasmé par sa prose mais toujours épaté par ses masques, dont le plus connu est Paul Smaïl (Vivre me tue, 1997), fasciné en général par les artistes qui se réinventent sous pseudo, façon Gary/Ajar. Or je découvre qu’il a aussi été chanteur de prog-pop à la fin des années 60 sous le pseudonyme Dashiell Hedayat. La partie Dashiell, okay, je devine sa provenance, référence facile, moisson rouge et faucon maltais. Mais Hedayat ? C’est quoi, ça, Hedayat ?

Troisième chemin : je discute littérature avec mon frère iranien, Hamid. Le pied d’égalité est impossible : mon frère a deux cultures et je n’en ai qu’une. Je me sens très ignorant. De la même façon qu’il parle aussi bien le français que moi alors que j’ignore tout de sa langue persane, il est féru (et même docteur) de littérature française tandis que je suis incapable de citer au pied levé un écrivain iranien (heu… Marjane Satrapi ?). Il évoque La Chouette aveugle de Sadegh Hedayat qu’il qualifie de chef d’œuvre. Ah, bon ?

J’ai tenu compte du triple signal, j’ai obtempéré, j’ai lu La Chouette aveugle de Sadegh Hedayat, roman écrit en 1936-37, publié d’abord confidentiellement en Inde, puis à peine plus largement mais avec scandale en Iran en 1941, enfin paru en France chez José Corti en 1952 dans une traduction de Roger Lescot.

Quel drôle de bouquin. Qui pourrait débuter, comme une autre œuvre singulière, par « Ceci est l’histoire d’un homme marqué par une image d’enfance. » André Breton le tenait pour un classique du surréalisme, ce qui est peut-être un oxymore. Halluciné, baroque, flamboyant, terrifiant, onirique y compris lorsque le protagoniste se réveille, tremblant de fièvre, suave et délirant comme un trip d’opium, surchargé comme une couche d’or fondue sur de l’argent, du bronze et du cuivre, ou comme de la soie jetée sur une pile de velours-satin-taffetas-organza, décadent, répétitif, morbide, suicidaire comme peut l’être un romantique qui a vu mourir son idéal… Pour tester vos nerfs, je prélève un extrait particulièrement sinistre, p. 153 :

Seule la mort ne ment pas.
Sa présence réduit à néant toutes les superstitions. Nous sommes les enfants de la mort. C’est elle qui nous délivre des fourberies de l’existence. Des profondeurs mêmes de la vie, c’est elle qui crie vers nous et si, trop jeunes encore pour comprendre le langage des hommes, il nous arrive parfois d’interrompre nos jeux, c’est que nous venons d’entendre son appel… 
Durant tout notre séjour sur terre, la mort nous fait signe de venir vers elle. Chacun de nous ne tombe-t-il pas, par moment, dans des rêveries sans causes, qui l’absorbent au point de lui faire perdre toute notion du temps et de l’espace ? On ne sait même pas à quoi on pense mais, quand c’est fini, il faut faire effort pour reprendre conscience de soi-même et du monde extérieur. C’est encore l’appel de la mort.

On lit ces mots en déglutissant et on n’est pas tellement surpris d’apprendre qu’Hedayat a fini par se suicider, à Paris en 1951, un an avant la parution de la traduction française… Roman chatoyant et abstrus, déconseillé aux tempéraments trop sensibles, il revêt pour moi une qualité cardinale : il me donne envie de m’en barbouiller la gueule, de le lire à voix haute et vibrante. C’est l’effet que me font Kafka, Poe, Maupassant, Lovecraft et autres journaux intimes de fous, d’égarés, de hantés ou d’anxieux dont je me suis toujours régalé (ah ! les riches heures de mes spectacles Fais-moi peur !)

Je ne suis pas insensible, en outre, à l’exotisme : le narrateur cite, souvent pour le tourner en dérision, tel trait folklorique iranien, telle tradition persane, et me voilà enchanté. Saviez-vous qu’en Iran, si au moment d’entreprendre une action ou ne serait-ce qu’un geste, l’on entend un éternuement, il faut immédiatement s’immobiliser et renoncer, de crainte du mauvais sort ? Ou bien qu’autrefois, les femmes iraniennes justifiaient leur grossesse suspecte par les bains publics pollués par les hommes ? Excuse coutumière qui ne dupe personne, comparable chez nous à J’ai chopé la chtouille sur une cuvette de chiotte malpropre.

Mais surtout, comme je ne puis m’empêcher de mouliner en permanence des préoccupations religieuses dans l’un des recoins de mon cerveau, je suis estomaqué par la posture religieuse affichée par cet étrange roman. Le narrateur, du fond de son gouffre existentiel, ne trouve aucun réconfort dans le Coran ou autres livres de prières qu’il qualifie de billevesées, ni dans l’idée de Dieu qu’il insulte à plusieurs reprises. Ainsi pp. 136-137 :

Elle m’avait apporté un livre de piété que recouvrait au moins un empan de poussière. Or, non seulement ce livre de piété, mais encore aucune autre sorte de livres, d’écrits ou d’idées émanant de la canaille ne pouvait m’être du moindre secours. À quoi bon ces billevesées ? N’étais-je pas moi-même le produit d’une suite de générations, dont l’expérience héréditaire survivait en moi ? N’étais-je pas l’incarnation même du passé ? Et pourtant mosquée, chant du muezzin, ablutions, gargarismes et ces courbettes devant un être omnipotent et sublime, d’un maître absolu avec lequel on doit s’entretenir en arabe, rien de tout cela ne m’a jamais fait quoique ce soit. Il y a bien longtemps, quand j’étais encore en bonne santé, il m’est arrivé d’aller à la mosquée, quand je ne pouvais pas faire autrement. Je m’efforçais alors de mettre mon cœur à l’unisson de celui des autres, mais sans jamais parvenir à m’arracher à la contemplation de carreaux de faïence qui recouvraient les murs. Les motifs dont ils étaient ornés me plongeaient dans des rêveries délicieuses, malgré moi je trouvais ainsi un moyen d’évasion. Pendant les dévotions, je fermais les yeux, je me couvrais le visage des mains, et c’est dans cette nuit artificielle que je récitais mes prières, inconsciemment, comme en rêve. Je n’arrivais pas à en prononcer les paroles du fond du cœur : je préfère m’entretenir avec quelqu’un que j’aime ou que je connais, plutôt qu’avec un Dieu omnipotent et sublime. Dieu me dépassait !
Quand j’étais couché dans mon lit moite, toutes ces questions perdaient leur importance. Je ne tenais plus à savoir si Dieu existe réellement ou s’il a été créé à leur propre image par les seigneurs de la terre, soucieux de confirmer leurs prérogatives sacrées, afin de piller plus aisément leurs sujets – projection dans les cieux d’un état de choses terrestre. Je sentais alors combien religion, foi, croyance, sont choses fragiles et puériles en face de la mort ; autant de hochets à l’usage des heureux et des bien portants. En regard de la terrible réalité de la mort et des affres que je traversais, ce qu’on m’avait enseigné sur les rétributions réservées à l’âme dans l’au-delà et sur le jour de Jugement m’apparaissait comme un leurre insipide. Les prières que l’on m’avait apprises étaient inefficaces devant la peur de mourir.

Rebelote p. 150, cette fois ce sont les dévots, les aspirants à l’autre monde, qu’il accable de son mépris :

Il m’arrivait aussi de me dire que tous ceux dont la fin est proche devaient avoir les mêmes visions que moi. Trouble, terreur, effroi, désir de vivre, tout s’était effacé. Je ne me sentais aussi calme que parce que je m’étais débarrassé des croyances qu’on m’avait inculquées. L’espoir du néant, après la mort, restait mon unique consolation, tandis qu’au contraire l’idée d’une seconde vie m’effrayait et m’abattait. Pour moi qui n’étais pas encore parvenu à m’adapter à celui dans lequel je vivais, à quoi bon un autre monde ? Déjà, celui-ci n’était pas fait pour moi mais pour une poignée d’impudents, de mufles, de mendiants nés, de prétentieux, de moucres, d’insatiables, pour des gens créés à sa mesure, capables d’implorer et de flatter les puissants de la terre et des cieux, comme ce chien famélique qui, devant l’étal du boucher se trémousse pour qu’on lui jette un bout de tendon. Oui, l’idée d’une seconde vie m’effrayait et m’abattait ; je n’avais pas besoin de voir tous ces mondes dégoûtants, toutes ces physionomies répugnantes. Dieu avait-il donc une telle mentalité de parvenu qu’il lui fallût m’épater avec ses créations ?

Quelle modernité, en 1936… Je songe avec mélancolie que le pays natal d’Hedayat a sombré en 1977 dans le régime des mollahs où de tels discours sceptiques seraient aujourd’hui sévèrement punis, et je me demande quelle peut bien être en 2021 la postérité de cet écrivain dans sa propre patrie… J’en discuterai avec mon frère…

À Bordeaux, de passage

20/02/2021 un commentaire
Photo 1 (crédit Laurence Menu) : inspection de l’étagère du haut.
Photo 2 (crédit Edith Masson) : inspection de l’étagère du bas.

1)

La région bordelaise compte, comme d’autres, un certain nombre de boîtes-à-livres, soigneusement inspectées par quelques drogués, discrets « boîte-à-livres-addicts » qu’on reconnaît à leur déformation de la colonne vertébrale.
Après une heure d’affût, notre patience a été récompensée puisque nous avons eu la chance de surprendre deux individus d’un seul coup (celui de gauche est un certain Hervé Bougel ; celui de droite, ne s’exprimant que par borborygmes, n’a malheureusement pas pu être identifié).
Admirez le mouvement d’ensemble et la parfaite symétrie, qui pourrait sembler au profane comme chorégraphié, alors que la figure géométrique est en réalité créée par un immémorial instinct grégaire, comme lorsqu’on observe dans le ciel le vol saisonnier des grues dessiner des figures géométriques, cet autre miracle offert par la nature.
Particularité locale : le Bordelais étant une ancienne colonie anglaise (quoique, bizarrement, non membre de l’actuel Commonwealth), on trouve dans les boîtes-à-livres des autochtones de nombreux livres en langue anglaise.

2)

Au 57 cours de l’Intendance à Bordeaux, qui abrite aujourd’hui l’institut Cervantes, rendit l’âme Francisco de Goya, le 16 avril de l’an 1828. Il aura passé là les quatre dernières années de sa longue vie. La messe de ses funérailles se tint en l’église Notre-Dame, toute proche. Devant l’édifice, place du Chapelet, se dresse désormais une effigie en bronze du peintre, grave et hautain, mal embouché, plus grand que nature, don de la ville de Madrid en échange de sa dépouille (l’original retournant en poussière contre le simulacre immarcescible, qui a fait la meilleure affaire ?).
Un petit selfie avec le vieux Francisco s’imposait. Et j’en profite pour teaser un spectacle.
En compagnie de Christine Antoine au violon et de Bernard Commandeur au piano, je me produirai prochainement sur scène pour une évocation de « Goya, Monstres et Merveilles » . La création de ce spectacle était programmée en 2020… Nous avons l’audace de la prévoir en 2021… À suivre…

3)

Entendu une dispute dans le tramway, ligne C : « Allez casse-toi, tu sers à rien ! », injure prononcée masque descendu sous le menton pour davantage d’impact.
Au lieu d’admirer l’architecture bourgeoise des rues de Bordeaux, j’ai passé le restant du trajet à méditer sur le sens de cette invective et à me demander s’il était possible d’y entendre un symptôme de l’époque.
J’ai ruminé la valorisation sociale de ce que l’on entend par « utilité », puisque l’inutilité est vouée à la honte publique… J’ai pensé à « Comme la lune fidèle/A n’importe quel quartier/Je veux être utile/À ceux qui m’ont aimé » de Julien Clerc… J’ai pensé à l’utilitarisme tel que défini vers 1860 par John Stuart Mill… en me disant qu’il était sans doute bien périmé : l’idée de se rendre utile au bien public et au « bonheur universel de l’humanité » me semble assez éloignée de l’individu ordinaire de 2021, qui cherche à survivre pour sa propre gueule, à simplement s’en sortir en s’ubérisant et, au mieux, à rejoindre l’armée des robots « en marche » de la start-up néchone qui tête baissée foncent se rendre utile au projet ultralibéral délirant, utilitarisme corporate au sens d’efficacité managériale, « The Art of the Deal » et « stratégie gagnant-gagnant », atomisation de la société en myriades d’auto-entrepreneurs, chacun « utile » à sa propre culture d’entreprise.
J’ai songé à la noblesse des inutiles, de ceux qui refusent de servir : les objecteurs de conscience, les désobéissants civils à la Thoreau, les ronins japonais qui errent sans seigneurs, les sans-travail qui savent très bien pourquoi ils ne travaillent pas (cf. Volem rien foutre al païs de Pierre Carles), les Bartlebies, les anarchistes qui comme à eux-mêmes vous souhaitent ni dieu ni maître.
Mais aussitôt j’ai songé à la noblesse largement équivalente des utiles, ceux qui se vouent au bien des autres, les bénévoles qui littéralement veulent du bien, les « soignants » qu’il n’y a pas si longtemps on applaudissait aux fenêtres.
Forcément j’ai fini par me demander à quoi je servais, là.
Mais j’étais arrivé place des Quinconces, c’était mon arrêt, je suis descendu et j’ai pensé à autre chose.

4)

« Utopia ».
Tiens ? Sur une place de Bordeaux je tombe sur le cousin d’une vieille connaissance. Le formidable cinéma Utopia d’Avignon, maître-étalon de l’art-et-essai, aura donc essaimé ici ! Une vraie franchise, dites-moi.
Le premier Utopia d’Avignon fut inauguré dans une église désaffectée, dédiée à Saint-Antoine (et porte, depuis, sur son fronton une citation de Malraux, « Je ne peux pas infliger la joie d’aimer l’art à tout le monde. Je peux seulement essayer de l’offrir, la mettre à disposition... »). Or je découvre que la succursale bordelaise sous mes yeux a elle aussi été aménagée, en 1999, dans une église en déshérence, celle-ci dédiée à Saint-Siméon.
Décidément c’est une manie, mais très sensée, tout-à-fait raisonnable. Que peut-il arriver de mieux à un lieu de culte délaissé que d’être transmuté en salle de ciné ? Le mystère, le sacré, le rite, la croyance et l’émotion collectives, la communion devant un film, sécularisation heureuse ! Ne parle-t-on pas des « films culte » ?
L’endroit est ouvert, je pousse la porte, j’entre, l’acoustique parfaite renvoie l’écho de mes pas solitaires. Aucune séance n’est programmée, pourtant le hall est accueillant, libre d’accès au passant fatigué, le cinéma est un refuge, oui, c’est ça, comme une église. Et je remâche ce paradoxe impossible à digérer : les restrictions sanitaires actuelles ferment les lieux de culture mais laissent ouverts les lieux de culte.
Hommage à Jean-Claude Carrière qui vient de disparaître : cet homme de cinéma qui a beaucoup réfléchi sur la religion (Le Mahabharata, la Controverse de Valladolid, Les Fantômes de Goya…) était spécialement bien placé pour distinguer l’un de l’autre. Dans une interview passionnante, il admettait que tous les deux étaient des phénomènes imaginaires mais qu’au cinéma les lumières finissent par se rallumer, et les spectateurs sortent de la salle sans jamais avoir envie de tuer ceux qui n’ont pas eu la même vision qu’eux.

5)

Le duc de Bordeaux, alias Henri d’Artois, alias Henri V putatif quasi-roi de France, malheureux candidat légitimiste à la succession de Louis-Philippe, fit l’objet d’une fameuse chanson paillarde, moquerie cruelle envers ce perdant de l’histoire : « Le duc de bordeaux ressemble a son père/Son père à son frère et son frère à mon cul/De là je conclus que l’ duc de bordeaux/Ressemble à mon cul comme deux gouttes d’eau.« 
Cette chanson fut ensuite détournée par Brassens qui, trop élégant pour employer le mot cul, s’en servi pour formuler le compliment le plus sophistiqué qu’on puisse adresser à l’arrière-train d’une dame : « C’est le duc de Bordeaux qui s’en va tête basse/Car il ressemble au mien comme deux gouttes d’eau/S’il ressemblait au vôtre on dirait, quand il passe/  » C’est un joli garçon que le duc de Bordeaux ! « 
Pendant les quelques jours où j’ai arpenté la bonne ville de Bordeaux, alors qu’il me semblait justement que, en raison des mœurs prophylactiques, les culs avaient davantage de personnalité que les visages, la chanson de Brassens n’a cessé de me tourner sous le masque. Il me fallait à toute force la retenir et prendre garde à ne pas la laisser échapper à tue-tête en pleine rue.

6)

Excursion sur la dune du Pilat. Vaut le voyage. Immensité extraordinaire, Sahara inoffensif à la portée du vacancier, deux kilomètres de désert entre forêt et océan : trois écosystèmes déroulés côte à côte qui semblent trois planètes lointaines partageant le même ciel. Je reste longuement pensif, assis, debout, et finalement couché, feignant de m’être égaré dans le sable, attendant un jeune visiteur blond qui me réclamera le dessin d’un mouton. Pourtant, la vision qui m’aura le plus marqué surgit quelques instants plus tard, tandis que je redescends vers la mer, et m’oblige à baisser les yeux vers ma mélancolie plutôt qu’à les lever vers l’horizon. Pas un mouton, non. Un renard. Voilà où mène l’invocation du Petit Prince, on trébuche sur son mentor, celui qui lui faisait la morale à propos de la responsabilité. Le voilà bien arrangé. Le cadavre d’un renard est là, partiellement enseveli sur la plage, parmi un monceau de détritus recrachés par la dernière tempête. Pauvre bête piégée dans un filet ou noyée par la marée, memento mori en décomposition survolé par des mouches noires.
Toutes les occasions sont bonnes pour déclamer du Baudelaire.

UNE CHAROGNE

Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons,

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint.

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir ;
— La puanteur était si forte que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir ; —

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague,
Où s’élançait en pétillant ;
On eut dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d’un œil fâché,
Épiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu’elle avait lâché.

— Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
À cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui, telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez sous l’herbe et les floraisons grasses
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté, dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés !

7) De retour chez moi

Cette nuit j’avais trouvé un petit boulot temporaire, j’accompagnais une délégation de ministres en visite dans une école actuellement fermée et en travaux. Je leur ouvrais et leur fermais les salles de classe, je me sentais partagé entre d’une part la consternation face à ces personnes désinvoltes qui échangeaient des blagues à deux balles (« Oh ben dis donc encore une classe, mais c’est la même que l’autre, non ? », « Ah mais alors ça vit comme ça une maîtresse ah ah ah ! ») et surtout consultaient leurs téléphones en attendant la conférence de presse, et d’autre part la honte de moi-même parce que j’étais incapable d’identifier celui-ci ou celle-là. OK, ils avaient toutes et tous de vraies têtes de ministres, mais je ne me risquais pas à les appeler par leurs noms, je réalisais que je ne me souvenais d’aucun, je pestais contre moi-même et me promettais d’être plus attentif à l’actualité, la prochaine fois. J’en venais même à me dire, peut-être que je me rends coupable de délit de faciès ? Je pars du principe qu’ils ont « des têtes de ministres », mais qui me dit que ce ne sont pas des usurpateurs ? Et ensuite je tentais de raisonner ma paranoïa.Soudain le confinement dur nous est tombé dessus et nous étions condamnés à vivre tous ensemble dans cette école inachevée pour une durée indéterminée. J’assistais au changement de comportement des ministres, ils se lâchaient, tombaient la cravate, ne se rasaient plus, accusaient des coups de déprime sévères (« Vous êtes sûr qu’elle est annulée la conférence de presse ? », « Mais en fin de compte on sert à rien, alors ? »), craquaient parce que la 4G est coupée, certains faisaient des crises de nerfs ou des malaises vasovagals, d’autres s’avachissaient dans un coin en se grattant et en pleurant. Un couple s’était formé, un et une ministres se roulaient des pelles puis s’enfermaient dans une classe vide, ceux-là on ne les revoyait plus. Les autres ont fini par remarquer que j’étais là et par engager la conversation avec moi. « Vous savez ce qu’on raconte ? » Certains étaient sympas, finalement, quoique très débraillés. Comme nous n’avions plus de moyens de nous informer sur le monde extérieur, nous échangions les dernières rumeurs. « Vous saviez que des météorites sont attendues ? Elles devraient nous tomber dessus en fin de journée ! Ah et puis il y a aussi cette découverte d’œufs de dinosaures rouges, pas très loin d’ici… C’est comme ça, qu’est-ce qu’on y peut, les dinosaures rouges vont reconquérir leur territoire… »

Je me réveille, émerveillé par tant de fatras. J’essaye de renouer quelques fils. Le dinosaure rouge, ok, je sais d’où il vient, je lis plein de vieux Jack Kirby en ce moment ; j’ai vu il y a peu le film Gaz de France de Benoît Forgeard ; et puis la semaine dernière, alors que je traversais Bordeaux à vélo, le long de la Garonne, des dizaines, peut-être des centaines de flics ont bouclé un gros quartier de la ville m’obligeant plusieurs fois à des larges détours. Le troisième à qui j’ai demandé des explications m’a répondu deux mots : « Visite ministérielle ».

8 et fin)

Au fait, ce n’est pas le premier mais le second voyage que j’effectue à Bordeaux. Je suis déjà venu ici il y a huit ans. Huit ans, vraiment ? Oh mondjeu qu’ai-je fait en huit ans ? Pratiquement rien. Les aiguilles tournent et je vois bien que Bordeaux a davantage fait que moi (exit Juppé, le maire est désormais un écolo dont le nom m’échappe mais qui a bien du mérite). Baudelaire toujours : la forme d’une ville change plus vite, hélas ! que le coeur d’un mortel. Ici, mes souvenirs précédents.

Le spectacle vivant achevé à coups de zapette

08/02/2021 2 commentaires
Michel Bouquet, Le malade imaginaire, 1971

Cette nuit j’ai été frappé de plein fouet par l’excellente nouvelle que nous attendions tous : les salles de spectacle sont enfin prêtes à réouvrir ! Du moins, sous huitaine, sous réserves, sous certaines conditions, sous contraintes diverses susceptibles de modifications et annulation sans avertissement, et selon les régions et accommodements locaux.
Je crois savoir que par chez moi les salles restent fermées mais en revanche les amphis du campus sont ouverts quelques jours par mois afin d’accueillir des étudiants avec leurs chairs et leurs os, et des compagnies de théâtre ont sauté sur l’occasion pour investir les lieux à des horaires plus discrets. Je me précipite à l’université. Le campus est désert mais pour me rassurer je me répète intérieurement que c’est normal. J’entre par le fond, c’est-à-dire par le haut, dans un immense amphithéâtre en demi-cercle escarpé. Mince, une représentation est en cours ! Sur la scène tout en bas, des silhouettes déclament dans une langue que je ne suis pas sûr d’identifier. Je descends à tâtons dans l’obscurité. J’avise une forme humaine dans la travée, encore un pas et c’est une ouvreuse, blonde, chignon, lunettes, chemisier, tailleur et sans masque, je me dis Cool, cette zone est sans risque.
Lorsque j’arrive à son niveau, l’ouvreuse fait la moue et soupire, elle se penche sur moi, me dit : « Ah, enfin quelqu’un… Tant qu’à faire mettez-vous devant, tenez… » Et elle me tend, au lieu d’un programme, une télécommande. Je lui chuchote un merci.
Télécommande en main je n’ose pas m’asseoir au premier rang, je choisis le bord du second, je suis côté jardin. Mes yeux s’habituent à l’obscurité, je me retourne, il semble bien que je sois le seul spectateur. De nouveau je tente de rationaliser pour me réconforter : il est tout à fait normal d’assister à un spectacle pour spectateur unique, c’est l’une des nouvelles normes sanitaires.
Je regarde enfin ce qu’il se passe sur la scène. Bon sang, mais… C’est Michel Bouquet ! Quelle chance inouïe ! Moi qui ai toujours rêvé de le voir au théâtre, j’étais déçu de le savoir à la retraite, et le voilà, à quelques mètres de moi ! Il porte un turban, une toge très enveloppante et une écharpe qui lui couvre le bas du visage mais malgré toutes ces couches je suis pratiquement sûr que c’est Michel Bouquet, on le reconnait facilement à sa voix. Quel âge il a Michel Bouquet ? Il est centenaire, non ? Il n’a pas du tout changé.
Mais de quelle pièce s’agit-il ? Comme j’ai toujours la zapette dans la main, j’appuie au hasard sur les boutons avec mon pouce. Celui-ci, celui-là… Ah, tiens, ce n’était pas le bon. Qu’ai-je fait ? Michel Bouquet se met à accélérer son débit et ses gestes. Au temps pour moi. J’essaie un autre bouton, oui, cette fois c’est le bon, rewind, je peux rembobiner Michel Bouquet jusqu’au début de la pièce. Je me dis que le confinement n’a pas que des mauvais côtés, le spectacle vivant en a profité pour accomplir de grands progrès techniques.
Pourtant je sens bien que quelque chose cloche là-dedans et je me réveille.


J’en profite pour glisser ici un conseil de lecture. Le nouveau livre du Tampographe, Chroniques de la rue du repos, est formidable. Ce sont des chroniques de la vie et de l’œuvre du Tampographe, admirablement écrites car Vincent Sardon, en devenant Tampographe, a certes cessé d’être un dessinateur, mais n’a jamais cessé d’être un écrivain, et de premier ordre (je n’oublie pas que son premier livre, Nénéref en 1995 était consacré à des écrivains). Mais également chroniques de ses nuits et de ses rêves. Un grand nombre des récits épars qui composent le recueil sont de nature onirique. Ces micro-histoires inquiétantes et burlesques sont livrées telles quelles, sans avertissement Attention ici on rêve, sans frontières avec le réel, sans solution de continuité. Vrais rêves ou fantaisies à la manière d’un rêve, puisque l’anagramme d’onirique est ironique. J’en recopie un, pour le plaisir de le recopier :

J’ai besoin d’oseille, j’expose dans une galerie des beaux quartiers. Le propriétaire monologue une heure tandis que je termine d’installer mes cadres. Il se colle à moi pour me parler, je sens son souffle sur ma joue, et son haleine de buveur de cognac. Il est intarissable au sujet de ses charges fixes et de ses frais insoupçonnés. Quand il me parle de l’impôt sur la fortune et de l’entretien de son chalet suisse il devient lyrique. Ça fait comme un chant déchirant qu’on pourrait mettre en musique. Un genre de de flamenco à fendre l’âme. Sa voix devient rauque.
Il faut tout refaire au chalet, toiture, planchers, plates-bandes, rhododendrons à replanter, douche à l’italienne, allées à goudronner pour ne pas rayer la bagnole. Les artisans bernois ont des tarifs d’assassins et savent au premier coup d’oeil repérer le résident fiscal. C’est la première chose qu’on leur enseigne en apprentissage.
Je l’écoute en nettoyant les cadres avec du cognac. C’est le seul produit d’entretien que j’ai trouvé sur place. Le galeriste me regarde tristement vider sa bouteille dans un chiffon et effacer les traces de doigts sur les vitres.
J’ai terminé mon travail, je reprends mon marteau. Le galeriste continue son monologue. Il est mort, claqué, il vient de passer deux semaines au chalet, il dort mal. Un esprit frappeur y a pris ses aises et trouble le sommeil de ses occupants.
Chaque nuit on entend marmonner en suisse allemand, les escaliers grincent, les lumières s’allument et s’éteignent. On retrouve au matin un tableau de Combas accroché de travers, un bronze de César dans le frigidaire, une lithographie d’Arman tournée contre le mur. Le fantôme ne semble pas goûter l’école française.
Les exorcistes suisses sont hors de prix, me dit le galeriste dans un souffle douloureux.
Le lendemain, je retourne à la galerie. Mes cadres sont tous suspendus de travers. Le galeriste sort de son bureau. Il tient fièrement un niveau à bulle. Il a réinstallé mes cadres dans la nuit.

Eros dans ton nez

27/01/2021 Aucun commentaire

Je me relève doucement de ma traversée du Covid. Les symptômes les plus paralysants tel l’excès de fièvre (au-delà de 39,5 on est bon à jeter) ont disparu peu à peu. En revanche je suis rattrapé par un symptôme que je n’avais pas senti venir : je n’ai plus aucun odorat.

J’enfouis mon nez dans les pots d’épices, dans une clémentine, dans mon assiette de soupe, dans ma tasse de café, dans le cou (pour être poli) de la personne qui partage ma vie… et rien. Je mâche, encore rien, alors j’ajoute du sel, le sel au moins je le sens, je sale et ressale, tout ce que je mange a le goût du sel (ce qu’on appelle le goût se limite à sucré/salé/amer/acide car tout le reste n’est qu’odeurs – on a beau le savoir, on tombe des nues le jour où on le vérifie par l’expérience). Je pète, et toujours rien (à quoi bon péter, dans ces conditions, je vous le demande). Je sors renifler l’air de l’hiver, la rue, la forêt… rien de rien, la nature est en carton, en vieux carton qui ne sent même pas le carton. Infirmité sensorielle aussi perturbante que si ma vue était brutalement devenue en noir-et-blanc ou en 2D. Mais instructive puisque, de même sans doute que n’importe quel élément qui nous constitue, c’est à l’instant de le perdre que l’on réalise à quel point ce sens est précieux, et que l’on vit sans cesse à l’intérieur de nos narines.

Nous autres sapiens-sapiens avons tellement valorisé la vue et l’ouïe que nous sommes ridiculement limités du nez, comparés aux chiens, aux chats, et sans doute à tous les autres mammifères qui en reniflant se repèrent dans l’espace et parmi leurs congénères. N’empêche que si l’on en est privé, un pan du monde tombe. Et on se souvient pourquoi on dit Untel je le sens bien ou au contraire Je ne peux pas le piffer.

Or sur ces entrefaites je lis Extases de Jean-Louis Tripp (deux tomes, 2017 et 2020, Casterman).

Extases est une autobiographie sexuelle de l’auteur. La sexualité est une part si essentielle de notre vie que toute autobiographie qui ne serait pas sexuelle manquerait de sincérité, nulle et non avenue ; peut-être qu’a contrario toute autobiographie qui ne serait que sexuelle serait nécessaire et suffisante. Tripp ne manque pas de rendre hommage, dans le premier tome, à quelques uns de ses prédécesseurs, le Journal de Fabrice Neaud ou La vie sexuelle de Catherine M. de Catherine Millet. Mais, de même que nos existences sont toutes distinctes et pourtant toutes communes, la vie sexuelle de Jean-Louis T. est profondément singulière et originale seulement parce qu’il se dévoue pour la raconter, et son lecteur lui en est fortement reconnaissant. S’adonner à une telle sincérité pour soi-même est une autorisation pour autrui.

C’est pourquoi Tripp précise que sa démarche n’est pas exhibitionniste mais politique : toute oeuvre dans laquelle le sexe n’est pas gratuit (masturbatoire) est politique dans le sens où elle réaffirme que le rapport au monde est sexuel, que le sexe est vital et naturel, universel et sain, source de joies, de liens, d’exploration du monde, de soi et des autres, loin des préjugés, des hontes, des complexes, des préceptes religieux qui prétendent asservir les corps et les désirs. Bander (ou mouiller), c’est être en vie, et, en somme, en bonne santé. Vive la vie, à bas la mort. Eros contre Thanatos, ni plus ni moins. Les Grecs le savaient il y a 2500 ans – du moins Freud l’a signifié il y a un siècle.

Ma vie sexuelle n’est pas, loin s’en faut, aussi débridée et aventureuse que celle de Jean-Louis Tripp, pourtant je m’identifie, je reconnais certains traits de ma libido explicités par la sienne. Par exemple, il raconte comment lors de son adolescence, débordant d’hormones et bafouillant en présence des filles, il avait mis au point une hiérarchie informelle des étranges créatures de sexe féminin : tout en haut, les princesses, les filles qu’on idéalise et qu’on n’abordera pas ; tout en bas, les lavandières, dont on n’est pas spécialement amoureux mais qui assument autant que nous la curiosité pour le touche-pipi et dont on peut s’assurer, avec quelle gratitude, les complaisances. Or le secret du bonheur sexuel (et donc, assénons-le, du bonheur tout court), est de tomber sur une princesse qui est aussi une lavandière – ou réciproquement. Bien vu, Jean-Louis.

Retour à mon sujet initial : je relève dans le second tome d’Extases un passage où Tripp, entre deux histoires d’amour un peu développées, multiplie les coups d’un soir. Et il énumère les mille et une questions que l’on se pose à l’heure de se rendre à un rendez-vous amoureux. Parmi ces questions brûlantes : Vais-je aimer son odeur ? Va-t-elle aimer la mienne ? C’est une évidence, qui comme bien des évidences mérite d’être formulée : oui, nous faisons l’amour avec nos nez ! La libido passe par l’échange d’odeurs. On sait que Napoléon, de retour de campagne à l’autre bout de l’Europe, écrivait à l’Impératrice « Ne vous lavez plus, j’arrive ! » Faire l’amour sans odorat est toujours possible mais aussi peu motivant que renoncer à boire une bonne bouteille de vin pour se l’injecter directement en intraveineuse, nous prodiguant certes l’ivresse mais pas le plaisir. La libido et l’odorat ont en commun de relever de nos vies animales, sensorielles et mammifères, et par conséquent d’être condamnés par les instances en nous les plus intellectuelles, les plus moralisatrices ou les plus religieuses. Qu’elles aillent se faire foutre, ces instances, oh oui, littéralement, et bonne bourre. Et que revienne vite mon sens perdu.

Je termine en exprimant ma compassion navrée pour la jeunesse, qui vit en 2021 confinée, distanciée et masquée. Gardez patience et prenez courage, jeunes gens, jeunes filles ! La pandémie ne durera pas jusqu’à la fin du monde, un beau jour viendra où vous pourrez à nouveau vous renifler les uns les autres ! En attendant, bien sûr, il y a les livres, qui conservent l’expérience des autres. Le « virtuel » n’a pas été inventé par Internet.