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Articles taggués ‘Le Fond du Tiroir’

Foudroyant comme la tortue, mon totem

04/02/2012 un commentaire

Rêvé il y a quelques nuits : je découvre dans la poche arrière de mon jeans un chèque froissé de 4320 euros. Peu à peu les souvenirs me reviennent : à l’époque où j’habitais Troyes, j’avais été embauché pour animer une vente de charité. Un piano était le plus gros lot de ces enchères. C’est Yves Simon qui avait remporté le piano, pour 4320 euros, et m’avait signé ce chèque. Défroissant le chèque, je décide d’en faire un article sur mon blog : « Yves Simon est vachement sympa, il n’a pas hésité à débourser cette grosse somme d’argent pour nos bonnes œuvres. Et à présent, puisqu’il a remporté un piano, il va pouvoir se mettre à la musique ». Après réflexion, je me dis que cette blague est méchante et gratuite, en outre pas très drôle, et que je ferais mieux de ne pas la rendre publique. En plus, ma compagne me recommande la prudence : « Yves Simon est un nom très banal, tu es sûr qu’il s’agit du bon ? Quel qu’il soit, il va vouloir qu’on lui rende des comptes, savoir ce qu’est devenu son chèque… »

Rendre compte de ce qui a été investi durant ma résidence troyenne. Hum.

Selon les jours et les heures, mon totem est la tortue, ou l’ours, ou le pingouin. Là, c’est la tortue qui prend nettement la tête de la course : j’avais prévenu que je ne reviendrai ici que pour annoncer un livre, or j’ai l’honneur de beugler discrètement dans mon sourd porte-voix que mon prochain livre sera Lonesome George, élégie pour un poignant célibataire anapside. N’étant parvenu à intéresser aucun éditeur à cette tortueuse histoire, je me résous bravement à l’éditer au FdT. La partie de mon cerveau « invention d’un livre », voisine du département « écriture classique, moderne et de caractère », s’agite présentement. Parution avant l’été. Bon de souscription à mi-chemin. Si du moins je remets la main sur mon directeur artistique, bon sang je ne sais plus ce que j’en ai fait, j’étais pourtant sûr de l’avoir posé là.

Quant à mon autre projet à court terme, Double tranchant, il se trouve pour l’heure en transit intestinal, ou en lecture, je ne sais plus, je confonds toujours les deux, dans une paire d’officines éditoriales parisiennes, et inch’Allah. Le toujours vert Jean-Pierre Blanpain, co-auteur de cette aventure coutelière, m’a fait remarquer que le terme latin bipennis exprimait à lui tout seul la notion technique « Double tranchant », ce qui ne saurait faire du tort à notre virilité. Puisqu’on en est au rayon physiologie, comme à chaque fois que j’envoie un manuscrit à un éditeur et que la réponse tarde, je viens de me fader ces derniers jours une jolie petite poussée d’eczéma. Faut croire, et c’est un scoop, que mon objectif occulte lorsque je m’adonne à l’auto-édition est de prendre soin de ma peau (et de ma carapace).

Autre avatar de cette nouvelle aiguisée : la lecture publique. Courant janvier, Melle Vanessa Curton m’a aimablement convié à causer devant micro dans les studios de RCF Isère. Le résultat de l’intreviouve fut si copieux qu’il fut finalement décidé  d’en faire non pas une mais deux émissions d’une demi-heure, diffusées à quinze jours d’intervalle. La première, écoutable ici, est consacrée au Fond du tiroir en général, aux conditions de la résidence d’écriture, à mon gros chantier inachevé… La seconde, que je mettrai en ligne dans quelques jours, contiendra la mise en scène et en onde de la nouvelle Double tranchant par votre serviteur (spéchol sinx à Maxime Barral-Baron). Et ci-dessous, en bonus, Melle Corday dessinée par M. Blanpain.

Introduire/Fold (Troyes épisode 86)

07/12/2011 5 commentaires

Hier, prenant patience dans la queue du bureau de poste pour réceptionner une bouteille d’huile qui n’entrait pas dans ma boîte aux lettres, j’ai entendu le postier poser cette très intéressante question à l’usager qui me précédait : « Cela n’a aucune valeur ? Ce ne sont que des écrits ? » On est bien peu de chose. J’ai attendu mon tour, et je suis reparti avec mon litre d’huile sans faire d’histoires.

Parmi les écrits sans valeur dont il m’a été donné de me nourrir par le passé, Le Pékinois de Jacques Perry-Salkow, délicieux recueil d’anagrammes (Albert Einstein = Rien n’est établiClaude Levi-Strauss = A des avis culturels ; Roméo Montaigu/Juliette Capulet = J’aime trop ta gueule/Et moi, ton cul ; Robert Doisneau = D’où notre baiser, etc.) Ainsi que le Discours sur l’origine de l’univers d’Etienne Klein, captivante méditation vulgarisatrice.

Je me supposais un goût fort original, pour enchaîner deux lectures aussi disparates… Mais voilà que ces deux auteurs, le farceur anagrammatique et le brillant physicien, sont plus originaux que moi : ils viennent de signer un livre à quatre mains, intitulé Anagrammes renversantes ou Le sens caché du monde. Ce livre étonnant jongle avec l’ordre des lettres et celui des particules élémentaires, deux sortes de quêtes, deux révélations homothétiques. On découvre pantois que percer les mystères du langage faute de ceux de l’univers, eh bien c’est drôlement mieux que rien, et, même, que c’est de la poésie. Je me réjouis très sincèrement d’apprendre que La courbure de l’espace-temps contient dans son principe Superbe spectacle de l’amour. La cohérence est miraculeuse comme de se souvenir que, puisqu’aucun atome n’a été créé depuis le big bang, nous sommes faits des mêmes poussières d’étoile que feu les dinosaures.

Comme ce livre est très stimulant, j’ai passé une heure et demie à tenter de faire surgir le sens anagrammatique caché du Fond du Tiroir – oui, une heure et demie d’anagrammes, je présente mes excuses à ceux qui peut-être s’imaginaient que je consacrais toutes mes heures de veille à forger des chefs-d’oeuvre (je ne crois plus aux chefs-d’oeuvre depuis que je connais l’avis du facteur). Et voici le résultat de mes recherches non subventionnées par le CNRS :

Le Fond du Tiroir = Introduire/Fold

Qu’est-ce à dire ? Introduire et fold, deux mots qui semblent sortir d’une partie de poker et qui pourraient se traduire par : lancer la partie, puis se coucher. Ouvrir puis fermer. S’engager puis se retirer (je préciserais bien ‘rien de sexuel’ mais mon déni serait suspect). Entreprendre, puis renoncer. Commencer, et ne pas terminer. Hum… Pas un très bon présage. C’est tout des conneries finalement ces histoires d’anagrammes.

Ça suffit. Bonne nuit. Je me couche.

(Londonomètre : 2)

La foi du connard (Troyes épisode 51)

02/11/2011 un commentaire

Quand les cons sont braves, comme moi, comme toi, comme nous, comme vous, ce n’est pas très grave. Qu’ils commettent, se permettent des bêtises, des sottises, qu’ils déraisonnent, ils n’emmerdent personne. Par malheur sur terre les trois quarts des tocards sont des gens très méchants, des crétins sectaires. Ils s’agitent, ils s’excitent, ils s’emploient, ils déploient leur zèle à la ronde, ils emmerdent tout le monde.
Georges Brassens

Des connards musulmans viennent de détruire Charlie Hebdo, et nous pouvons les dénoncer sans nous faire suspecter d’islamophobie, puisque simultanément, merci à tous, les gars, bon sens du timing, des connards catholiques sont en train d’empêcher à grand fracas les représentations d’une pièce de Romeo Castelluci, rappelant opportunément que l’obscurantisme est de toutes les confessions, Dieu reconnaîtra les siens. Nous plongeons je le crains dans un nouveau moyen-âge. Comme à l’époque le salut viendra peut-être de l’émergence de nouveaux sages, cultivés, pacifistes, humanistes, forcément en danger de mort, et éventuellement très pieux mais ça les regarde, qu’ils soient catholiques (Erasme), musulmans (Averroès) ou juifs (Rachi). La différence entre celui-ci et le premier moyen-âge est que nous sommes à l’époque de la bombe atomique, c’est le progrès, et par conséquent « moyen » dans son acception « entre deux » sera peut-être un épithète abusif puisqu’il n’y aura rien après.

Dans le même temps, le site de Charlie est hacké, indisponible. Je n’avais pas l’intention d’en parler, mais je saute (Boum ! à la santé de Molotov !) sur l’occasion pour raconter que l’an dernier, mon propre blog a été piraté. Un beau matin j’ouvre l’ordinateur et à l’adresse fonddutiroir.com s’affiche une tête de mort soulignée par deux sabres croisés et la mention « Hacked by the islamist hacker team ». Cette démonstration de force m’a fait froid dans le dos, et elle était destinée à cela précisément, sens littéral de terrorisme, de quoi rendre timoré ou paranoïaque. Mon ouebmestre masqué, à qui revenait la corvée de reprendre la main sur le bazar (tâche qui lui demanda plusieurs jours) et faire de prudentes sauvegardes, a émis l’hypothèse que cet attentat relevait de représailles, après que j’ai critiqué l’attitude agressive d’un collégien manifestement musulman et ignorant… Cela m’étonnerait. J’imagine mal, étant donnée mon audience minuscule, comment mon petit espace de liberté de parole constituerait une menace pour un quelconque connard. Je crois plutôt que cette cette bande d’abrutis malfaisants 2.0 n’avait pas lu une ligne de mon blog, et se faisait simplement la main et les dents sur un blog pris au hasard sur la toile. Nous verrons bien ! Si la présente page venait à disparaître dans les jours qui viennent, remplacée par une tête de mort, vous saurez pourquoi.

Ce n’est pas qu’on en vient à douter (Troyes épisode 43)

13/10/2011 Aucun commentaire

(Cette nuit, j’étais allongé sur le toit d’un camping-car conduit par Jacques Tati période Trafic, je m’agrippais pour ne pas tomber, mais ça va, il conduisait doucement.)

Hier soir, alors que je marchais dans la rue, me préparant aux imminentes rencontres scolaires dont sera fait le Salon du livre de Troyes, réfléchissant plus précisément à la question la plus bizarre qu’on m’ait jamais posée pendant une semblable rencontre, j’ai vu un cadavre d’oiseau gisant sur le trottoir. Je peux préciser le lieu, ça n’a pas d’importance, le temps qu’on vérifie il ne sera plus là, il aura été jeté à l’aube par un personnel de la voirie ou sitôt après mon passage par un simple citoyen, un riverain, moi je n’ai touché à rien, je précise le lieu parce qu’ainsi mon récit prend de plus grands airs de vérité, c’était rue des Tilleuls, côté pair, à Saint-André-les-Vergers. Je me suis arrêté devant cet amas de matière qui autrefois volait et je l’ai longuement regardé. Était-ce un pigeon ? Je n’en suis pas sûr. Je suis si peu savant en sciences naturelles que par facilité je pourrais bien prendre un oiseau quelconque et gris pour un pigeon, et mon ignorance soudain, maintenant qu’il est trop tard, est comme une insulte à sa dépouille, pardon l’oiseau, tu t’en fous, tu as raison, tu ne savais même pas que les humains t’avaient attribué  un nom. Son bec était cassé, les deux moitiés, dont l’une détachée de la tête, formant un angle étrange par rapport à l’oeil fixe, ses minuscules viscères rosâtres avaient sali son plumage, ces serpentins débordaient à la fois sur ses ailes et par côté, à même le sol, mélangés au noir crasseux du bitume, ça faisait comme les graines d’un fruit, une figue trop mûre par exemple, et tout le corps était très plat. C’est la platitude finalement qui m’a intrigué, je me suis penché dans l’illusion de lui redonner du relief, j’ai fait le tour deux fois pour tenter de comprendre ce qui s’était passé, dans quelles circonstances, par quel enchaînement de causes et d’effets devient-on plat. J’ai d’abord formulé l’hypothèse qu’une roue de voiture l’avait aplati et que, pour une raison ou une autre (projeté, ou déplacé à la main, mais dans quel but ?), ce n’était qu’une fois mort et partiellement vidé qu’il avait effectué le trajet de la chaussée au trottoir. Mais comment avait-il pu se laisser aussi bêtement surprendre par la roue ? Les voitures ici ne roulent pas si vite, il aurait eu tout le temps de réagir. J’ai ensuite réalisé que mon scénario ne fonctionnait pas. Si l’oiseau avait été déplacé de la chaussée au trottoir une fois écrasé, pourquoi les deux moitiés de son bec, désolidarisées, se retrouvaient encore côte à côte ? Non, il fallait admettre qu’il s’était fait aplatir à cet endroit même. Comment ? Pourquoi ? Peut-être qu’un véhicule avait roulé sur le trottoir. Ou bien c’était autre chose qui, tombant du ciel, l’avait saisi. J’ai levé les yeux sur la façade de la maison, toutes les fenêtres étaient éteintes.

La question la plus zarb qu’on m’ait jamais posée lors d’une rencontre scolaire est « Est-ce que vous êtes de la famille d’Avril Lavigne ? » Ce n’est pas qu’on en vient à douter, c’est qu’on n’a pas cessé de douter une seule seconde. On ne s’habitue pas, puisqu’il faut faire avec. Quarante-quatre jours, quarante-quatre articles. Et ce n’est pas tous les jours dimanche, sauf en semaine. Le premier qui me traite d’usurpateur je lui ! je lui ! je lui paye une bière. Je me comprends. Jusqu’à ce que je ne me comprenne plus.

Une certitude au moins, le salon du livre de Troyes débute aujourd’hui, et m’occupera, l’esprit avec, jusqu’à lundi prochain. Je m’en excite à bon compte, une parenthèse s’ouvre dans la parenthèse, plus le temps de penser aux viscères de pigeon, toute la place aux questions des jeunes gens. Le blog marque une pause, et ne redeviendra quotidien que la semaine prochaine. Ou jamais. On verra.

Vous savez ce qu’elle vous dit l’auto-édition ? (Troyes épisode 42)

12/10/2011 un commentaire

Une mise au point saisonnière. J’autoédite. Cela signifie que j’écris un livre, puis que je le conçois, le rêve et le pense, le mets en page, l’imprime, le vends. Je ne suis pas un maillon, je suis toute la chaîne. (Je précise encore, je précise toujours, que je ne ferais rien de tout cela si j’étais réellement seul, et que les livres du Fond du Tiroir doivent la moitié de leur ADN à leur co-géniteur, Patrick ‘Factotum’ Villecourt.)

L’auto-édition a mauvaise presse. Elle reste, dans les esprits, une édition de seconde catégorie, une édition par défaut, à la marge du champ littéraire. Elle n’est pas passée à travers le filtre de l’Éditeur, qui seul a le pouvoir de valider la dignité d’un texte. Il ne faut pas sous-estimer l’importance de ce filtre éditorial, qui parmi les masses de volumes imprimés avec ou sans ISBN, départage à l’usage des réseaux commerciaux mais aussi des mentalités, les livres qui existent et ceux qui n’existent pas. (Notons que cette emprise symbolique de l’intermédiaire-accoucheur est moindre dans le champ de la musique, où l’on louera tel album auto-produit en admirant le fait qu’un musicien soit simultanément créateur et metteur en forme.)

On renifle de loin l’auto-édité, on le soupçonne, souvent à juste titre hélas, de publier lui-même son livre inexistant parce qu’il a échoué à le faire exister ailleurs, chez un vrai, et on le regarde avec condescendance bricoler à toute force et à la va-vite des bouquins nases et mal fichus, farcis de coquilles et de clichés, juste parce qu’il fait partie de ces malheureux naïfs qui croient qu’ils vont exister un peu plus (c’est un vain leurre, on vient de le voir, ils n’existent pas et ne le savent pas) s’ils voient un jour leur blase sur la couverture d’un objet parallélépipèdique imprimé (fantasme très courant qui ne me semble pas refluer socialement, alors même que le livre lui-même est un objet symboliquement en perte de vitesse).

Je ne nie pas que l’auto-édition soit ce purgatoire mal famé des auteurs frustrés et des livres ni faits ni à faire – il m’est arrivé de participer à des salons d’auto-édités, oh putain la misère, bonne chance à tous, les gars. Pourtant elle est aussi autre chose, digne d’intérêt, de respect, de passion, au minimum d’une curiosité élémentaire : elle est un geste radical et libre qui consiste à séparer sa création des tuyaux et robinets de l’industrie du divertissement, et assumer pleinement la réalisation et la défense de son travail.

Benoît Jacques est un modèle représentatif de cette attitude : Benoît auto-édite des livres magnifiques qui ne ressemblent qu’à lui parce qu’il aurait l’impression de se trahir chez un autre éditeur, et l’admiration que j’ai pour Benoît Jacques Books m’a aiguillonné dès les prémices du Fond du Tiroir. J’ai pu également évoquer dans ces colonnes le cas de l’énergumène Marc-Édouard Nabe, ou de l’une de mes idoles permanentes, Alan Moore… Mais il en existe d’innombrables, pas si bien cachés que ça, qui ne demanderaient qu’à être découverts.

Alors je découvre. J’en tiens un bon, aujourd’hui : David de Thuin. DDT est un dessinateur de bandes dessinées animalières post-Macherot qui produit beaucoup, édite ici et là (Dupuis, Casterman, Bayard), mais qui a ressenti le besoin, en plus de ses séries chez les éditeurs à filtre, de publier des volumes plus intimes à l’enseigne David de Thuin éditeur.

Dans Interne (deux tomes parus) le dessinateur compulsif livre sa vie, donc ses dessins, sous une forme hybride, à la fois bloc-note quotidien et laboratoire spatio-temporel, où des ébauches narratives abandonnées quinze ans plus tôt voisinent avec des photos du ciel, et des nouvelles de ses chats. On découvre surtout, page à page, mot d’enfant après aventure minuscule, la vie familiale de DDT, ainsi que ses relations avec le monde extérieur, plus ou moins loin. L’homme est un peu poète, donc gentiment inadapté social, prompt à inventer un proverbe pour quitter un fâcheux ou renoncer à telle compagnie pour se précipiter dans la forêt regarder la couleur des feuilles. Rien de comparable avec le Journal de Fabrice Neaud qui reste, me semble-t-il, le chef-d’oeuvre de l’autobiographie dessinée, mais ce journal-ci, tout en douceur, est rudement attachant. L’ensemble aurait pu s’appeler Les petits riens, mais le titre était déjà pris par Lewis Trondheim, qui donne, en un rien plus vachard, dans le même créneau de l’autobio anecdotique et animalière.

Les gags les plus drôles ne dépareraient pas une bonne sitcom (DDT par-dessus l’épaule de sa fille en train de dessiner : « Ah ! Ah ! Il est marrant, ton bonhomme ! Quelle tête de gros con avec sa moustache ! » Réponse, évidemment :  » C’est toi. Et maintenant je vais dessiner maman »), mais ce qui fait la saveur particulière d’Interne est que DDT ne cherche pas à être drôle à tout prix, il est juste là, il nous raconte une anecdote seulement pour que lui et nous ne la laissions pas perdre tout de suite. Je vous convie, plutôt je vous offre, à lire une planche que j’aime tout particulièrement, vous allez voir, elle est magnifique, il ne s’y passe strictement rien (cliquez dessus pour l’agrandir, débrouillez-vous pour rentrer dans le ciel).

Autre dialogue : « Papa ! Tu viens jouer avec moi ?
– Pas maintenant. Plus tard. T’as qu’à jouer tout seul ! Quand moi j’étais petit, tu n’es jamais venu jouer avec moi, toi.
– Mais… Je pouvais pas… J’étais mort. »

L’un dans l’autre, c’est frais comme un courant d’air, jeune même à 40 ans, tendre et coloré, c’est touchant comme une photo de famille qui ne serait pas posée, c’est prodigieusement vivant. Ça mérite d’être lu, et c’est auto-édité. Si vous commandez les livres sur son site, l’auteur vous propose très gentiment une dédicace. Vous savez ce qu’elle vous dit l’auto-édition ? Elle vous dit bonjour.

(Londonomètre : pas énorme en quantité, mais alors en qualité, si vous saviez.)

(Je lis donc) Je pense donc je suis (Troyes épisode 40)

10/10/2011 Aucun commentaire

Oh-oh… L’épée de la dame au clebs pèse sur ce blog et pourrait fissa me fermer le clapet… Mon webmestre reçoit ce matin de la part de l’administrateur un courriel intimidant, quoique cordial (l’avez-vous remarqué ? très souvent le ton des mails à des inconnus est cordial, mais on sent bien que cordialement signifie en vérité Allez vous faire foutre). En substance, « Nous vous informons que la taille de votre base de données MySQL située sur le serveur cl2-sql3 dépasse la limite fixée par votre offre. Votre base utilisée actuellement 32.59Mo d’espace alors que votre offre vous autorise à 25Mo par base » , et si je ne mets pas bon ordre à ce charabia dans les jours prochains, tout se bloque, rideau.

Le rythme quotidien du blog depuis 40 jours, multipliant images et textes, aura probablement précipité sa surcharge pondérale au risque d’un prochain arrêt cardiaque. Il me faut donc réagir, très vite, régime sec et exercices. Mais quelle mauvaise graisse supprimer ?

Ce blog, vous ne l’ignorez peut-être pas, contient une page qui change de visage en permanence, intitulée Le livre qui déforme ma poche ces jours-ci, et dans ma poche un clou chasse l’autre depuis trois ans et demi. Depuis l’ouverture du blog, je conserve en archive des centaines d’illustrations, correspondant aux couvertures des livres que j’ai lus. C’est ce stock d’images qui ne sont plus en ligne que je me décide à éliminer. Je les regarde une dernière fois, une par une, avant leur anéantissement, comme on fait de vieilles lettres qu’on s’apprête à brûler, où plutôt comme son agenda d’adolescence qui énumérait sans précisions, sans affects, les livres lus, les films vus, et même qu’on collait dedans les tickets de cinéma…

Celui-ci, celui-là, cet autre, bon sang quel paysage, j’ai donc lu tout ça. Des gros des petits, des graves des légers, ceux déjà oubliés, ceux dont je me souviendrai à jamais, ceux mêmes que je ne finirai jamais, tous me reviennent… Cette pile virtuelle aura marqué trois ans et demi de ma vie. Ce journal intime de tout ce que j’ai découvert, absorbé, fait mien, enkysté, a, au sens le plus exact, fait mon temps. J’en suis plus convaincu que jamais : on est ce qu’on lit. Ainsi je clique et vire en soupirant une part charnelle de ce que je suis. Mais ma poche est vide à nouveau ! Voyons, avec quoi la remplirai-je ?

… et me cherchez sans retard l’ami qui soigne et guérit la folie qui m’accompagne

06/08/2011 6 commentaires

Zdoïng ! Zdoïng ! Le destin est monté sur ressort. Contrebalançant l’article précédent, empreint de morosité et de désabusion (néologisme popularisé par Nino Ferrer, il en avait le droit, il en est mort), c’est dans l’euphorie et la grande excitation que je klaxonne aujourd’hui une grande nouvelle, genre « once in a lifetime », et en avant vers de nouvelles aventures. Vous allez faire un beau voyage, me lirait une voyante dans son cristal. Où l’on retrouve notre héros, riant et trépignant, occupé à boucler ses valises.

Je m’apprête à passer quatre mois en résidence d’écriture, quatre mois d’oasis au beau milieu du CV, quatre mois de concentration offerte en parenthèse magique, quatre mois à ne rien penser qu’à mes œuvres, tout un automne de lâchons le mot le grand mot le plus grand de tous le seul qui vaille, quatre mois de liberté. Et ceci se passera très exactement à Troyes, à compter du premier septembre prochain. Toujours riant, toujours trépignant, je me suis rendu à la gare en sautillant pour acquérir un abonnement SNCF (selon le perpétuellement spirituel Jean-Pierre Blanpain, je prépare mon cheval pour l’insidieuse invasion de Troie) et j’ai même eu l’autre jour envie de m’acheter des chaussures neuves, envie saugrenue qui m’advient pour la première fois de ma vie, c’est dire le niveau inédit de mon excitation nerveuse, l’état second carrément, hi hi hi j’en rougis, des chaussures neuves je ne me reconnais plus, je frise l’hystérie amoureuse, imaginez j’ai rendez-vous.

Jusqu’alors, Troyes, où je n’ai jamais eu l’honneur de mettre les chaussures, ne m’avait guère évoqué que le champagne (chic chic, euphorie excitation bonne nouvelle), François Baroin (oh, non, zut, attention à la rechute, morosité, désabusion) et également mon camarade Jean-Philippe Blondel, qui est de Troyes puisqu’il faut bien être de quelque part, je suis bien de Grenoble et ne m’en vante point (ahah, j’avais écrit « ne m’en vente », mon dévoué webmestre m’a signalé la coquille, le vent déjà m’emporte c’est l’explication), je n’ai pas fait exprès, ni mieux ni pire, on trouve partout ici comme là de quoi s’exciter l’euphorie et se désabusionner la morosité. Car tout dépend du seul humain, seul critère qui vaille. Or cela est avéré, on trouve de l’humain à Troyes, et du chaleureux, et du charmant, accueillant, délicieux, toute ma gratitude s’envole d’ores et déjà vers l’équipe de l’association « Lecture et loisirs » qui m‘invite et prépare le terrain. C’est pourquoi je ne redoute point l’acclimatation : le crétin des Alpes se fera Crétin de Troyes. Un grand merci aussi chapeau en l’air, à Nicolas Bianco-Levrin, illustrateur et cinéaste débordant d’activités comme de générosité, précédent occupant des lieux et qui a pris l’initiative, par pur souci d’émulation, de passage de relai de l’euphorie et concentration, de me contacter afin de me présenter l’endroit, dans tous ses détails y compris le mode d‘emploi du radiateur.

Ne reste plus qu’à être à la hauteur de cette chance exceptionnelle, de cette confiance que l’on me témoigne : écrire. Des nouvelles ici même très bientôt. En attendant l’Aube, déposez-moi au manoir… et me cherchez sans retard l’ami qui soigne et guérit la folie qui m’accompagne et jamais ne m’a trahi : Champagne-Ardenne.

Je règle mon pas sur le pas de mon Pere(c)

03/04/2011 2 commentaires

Le ouebmestre du Fond du Tiroir me confirme le renouvellement de notre bail électronique : le site, le blog, toutes mes petites affaires, sont reconduits pour une quatrième année. J’exprime à nouveau ma gratitude à l’aimable soutier du Tiroir, grâce à qui je dispose de ce bel outil exempt de réclame – sinon les miennes (ne bougez pas, je reviens sur ce point dans quelques lignes). Et que s’y passe-t-il, dans le FdT, pour fêter l’anniversaire ? Un petit miracle, figurez-vous.

J’ai créé cette structure, il y a donc très exactement trois ans, pour accomplir des jolies choses à l’instinct et en liberté, y compris non préméditées – laisser venir à moi la vie et les envies. Je n’avais nullement, par exemple, envisagé d’y publier une autre signature que la mienne. Mais voilà que notre prochain livre donne sa chance à un jeune auteur qui débute : Georges Perec. Vous rendez-vous compte ? Moi, éditeur d’un quasi-inédit de Perec !

Perec est l’un de mes trois ou quatre écrivains de chevet, ces trois-ou-quatre-toujours-les-mêmes lus de la première à la dernière ligne, relus, remâchés, et recrachés à l’occasion. Un autre de ces essentiels de poche est L.-F. Céline, et je trouve le destin bien malin de me donner l’occasion d’honorer l’un puis l’autre à un mois de distance : l’antisémite et le juif – ah comme il est réducteur et sot de les définir ainsi ! Comme si on avait tout dit ! Alors que rien du tout. L’égarement de l’un, et les racines de l’autre, furent sans doute déterminants pour leurs destins respectifs, mais sont si peu de chose quand il s’agit seulement de les lire, comme les deux immenses écrivains qu’il étaient ! (Oui, décollons l’homme de l’oeuvre, soyons voulez-vous « contre Sainte-Beuve».)

Voici comment c’est arrivé. Je me trouvais chez Hervé Bougel, peaufinant justement les corrections de la Lettre au Dr. Haricot. Nous devisions du salon du livre de Grenoble, où nous tiendrions stand le mois prochain. Or le Printemps du livre programme un hommage à Perec, avec projection de ses films à la cinémathèque, en présence de Robert Bober, et un peu plus tard une soirée spéciale dans l’atelier du pré#carré… Hervé farfouille dans l’une des piles de bouquins qui encombrent son logis, et en exhume un tiré-à-part jauni : la retranscription de la causerie que Perec avait donnée à Grenoble en février 1981, parue deux ans plus tard (entre temps, Perec était mort) dans une revue universitaire, Texte en main, sous la direction de Claudette Oriol-Boyer. Hervé lance l’idée, comme pour plaisanter par association d’idées : « Et si nous le rééditions, pour célébrer les 30 ans de l’événement ? »

Pas de plaisanterie qui tienne ! J’associe les idées sérieux comme une crise cardiaque ! Je rebondis au quart de tour (métaphore foireuse – passons), car Hervé et moi devons bien ça à Perec : l’une des collections du pré # carré s’intitule « 36 choses à faire avant de mourir » ; le premier livre publié par le Fond du Tiroir est L’échoppe enténébrée : deux plagiats péréquiens ! Et puis tout le reste…

Ni une ni deux j’entreprends de recopier ce texte. J’écris du Perec, mesdames et messieurs, comme Pierre Menard écrivit du Cervantès. Je rajoute des notes. Je me fends d’une préface. Depuis un mois, je lis et relis ce qui me tombe sous la main de et sur Perec à tous les repas. Qu’est-ce que j’aime ça ! « Je cherche en même temps l’éternel et l’éphémère », phrase fétiche de Perec, et je la fais mienne avec ferveur, phrase archi-contrainte (la lisez-vous, la contrainte à l’oeuvre ? Indice : c’est l’anti-« Disparition »…) et phrase d’une profondeur métaphysique vertigineuse(1)… Quand on crée, c’est pour maintenant, et aussi pour toujours, et pour jamais… J’ai relu du Perec, je me suis gorgé de son éphémère (j’ai pleuré de rire en retombant sur tel calembour, « Le Titien aboie, le Caravage passe »), et me suis rengorgé de son éternel (relu entre autre Un homme qui dort, roman magnifiquement mystérieux sur la solitude et le décrochage, allez, tiens, je vous en recopie trois pages(2), un développement au sujet des réussites, recopier ce chapitre me sera toujours une heure consacrée à une tâche fertile, plutôt que perdue à faire des réussites en ligne)…

Le livre est prêt. Il est publié en co-édition FdT/pré # carré. Il s’intitule Ce qui stimule ma racontouze. En accord avec le précédent éditeur de ce texte, Joseph K., cette élégante plaquette (44 p., 120 x 210 mm, dos carré, maquette exquise assurée par Patrick F. Villecourt) n’aura qu’un tirage limité à 250 ex. et une diffusion restreinte, tant dans le temps que dans l’espace. Sortez votre carnet de chèques, c’est l’heure de la réclame : le bon de souscription est ici, les livraisons seront faites dès la semaine prochaine au plus tôt, au moment du salon de Grenoble (14-17 avril) au plus tard.

(1) Comme souvent chez Perec, il est possible que cette phrase géniale soit en réalité une citation détournée, puisqu’on retrouve la même idée dans Le peintre de la vie moderne (chapitre 4, La Modernité) de Baudelaire : « La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable. Il y a eu une modernité pour chaque peintre ancien ; la plupart des beaux portraits qui nous restent des temps antérieurs sont revêtus des costumes de leur époque. Ils sont parfaitement harmonieux, parce que le costume, la coiffure et même le geste, le regard et le sourire (chaque époque a son port, son regard et son sourire) forment un tout d’une complète vitalité. Cet élément transitoire, fugitif, dont les métamorphoses sont si fréquentes, vous n’avez pas le droit de le mépriser ou de vous en passer. En le supprimant, vous tombez forcément dans le vide d’une beauté abstraite et indéfinissable, comme celle de l’unique femme avant le premier péché. Si au costume de l’époque, qui s’impose nécessairement, vous en substituez un autre, vous faites un contre-sens qui ne peut avoir d’excuse que dans le cas d’une mascarade voulue par la mode. Ainsi, les déesses, les nymphes et les sultanes du xviiie siècle sont des portraits moralement ressemblants. »

(2) – Souvent, tu joues aux cartes tout seul. […] Tu es tombé dans les joies ensorcelantes des réussites. Tu étales sur ta banquette quatre rangées de treize cartes, tu retires les quatre as. Le jeu consiste à ordonner les quarante-huit cartes qui restent en utilisant les cases laissées libres par l’élimination des as ; si l’une de ces cases est la première d’une rangée, tu as le droit d’y mettre un deux. Si elle succède à, mettons, un six, tu peux y mettre le sept de la couleur, à un sept, le huit, à un huit le neuf, à un valet la dame ; si elle succède à un roi, tu ne peux rien mettre et la case est perdue.
La chance ne joue presque aucun rôle dans cette réussite. Tu peux prévoir longtemps à l’avance le moment où tes quatre cases libérées te feraient tomber sur des rois, donc échouer, si tu les jouais dans l’ordre ; mais tu peux justement te servir d’une case, puis d’une autre, y revenir, prendre la troisième, la quatrième, la seconde à nouveau. Il est rare, néanmoins, que tu réussisses : il vient toujours un moment où le jeu se bloque, où, la moitié ou le tiers des cartes étant déjà classés, tu ne peux plus combler de cases sans invariablement découvrir un roi. Tu as droit, en principe, à deux autres tentatives : il te suffit de laisser en place les cartes déjà classées et de redistribuer les autres après les avoir battues en ménageant quatre intervalles. Mais tu uses rarement de ces deux chances offertes ; à peine le jeu t’apparaît-il compromis que tu ramasses toutes les cartes, les bats deux ou trois fois, les étales à nouveau pour une nouvelle épreuve.
Tu bats les cartes, tu les étales, tu retires les quatre as, tu regardes le jeu. Tu commences un peu au hasard, en veillant seulement à ne pas découvrir trop vite un roi. Petit à petit le jeu s’organise, des contraintes apparaissent, des possibilités se font jour : ici une carte est déjà à sa place, ici le mouvement d’une seule permettra d’en ranger d’un seul coup cinq, six, la un roi qui te gêne ne pourra pas bouger.
Tu ne réussis presque jamais. Tu triches parfois, à peine, rarement, de plus en plus rarement. Ce n’est pas la victoire qui t importe, car, que voudrait dire ta victoire, et s’il ne s’agit que d’avoir avec toi les dieux, il y a tellement de façons plus faciles de s’attirer leur bienveillance. Mais tu joues de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps, parfois toute l’après midi, ou bien des ton lever, ou bien jusqu au matin, et même pas, même plus, pour tuer le temps.
Il y a dans ce jeu quelque chose qui te fascine, plus encore [que le reste]. Selon leur place, selon l’instant, chaque carte acquiert une densité presque émouvante. Tu protèges, tu détruis, tu construis, tu combines, tu tires plan sur plan : exercice pour rien, péril que rien ne sanctionne, mise en ordre dérisoire : quarante huit cartes t’enchaînent à ta chambre et tu t’y trouves presque heureux qu’un dix soit à sa place, qu’un roi ne puisse s’élever contre toi, ou presque malheureux que tous tes lents calculs aboutissent tous au même impossible résultat. Comme si cette stratégie solitaire et muette constituait ton seul chemin, était devenue ta raison d’être.
Un homme qui dort, pp. 71-75.

P.S. : histoire de faire le lien avec le précédent article, sachez que, selon le témoignage de Bernard Queysanne, Perec rêva (rêvassa seulement, mais c’est déjà beaucoup) d’une adaptation cinématographique de W ou le souvenir d’enfance. Pour lui, deux cinéastes étaient nécessaires à ce projet : Elia kazan pour la partie autobiographique, Stanley Kubrick pour l’île…

Flux 2011

01/01/2011 5 commentaires

Meilleurs voeux 2011, c’est ça ouais, t’as raison, pour en faire quoi ?

Pour qu’il nous arrive quelque chose.

Il existe deux catégories d’écriveurs de livres. D’un côté, ceux qui écrivent parce que quelque chose leur est arrivé, et peu importe cette chose-ci, une guerre, un viol, une maladie, un traumatisme infantile, un portefeuille de ministère, une émission de téléréalité, une détention par les FARC au fond de la jungle colombienne, un fait littéralement divers ; de l’autre, ceux qui écrivent pour que quelque chose leur arrive, et cette chose-là est la littérature. Ah, voilà qui est beaucoup plus incertain. Ça marche ou ça ne marche pas, un meilleur voeu n’y suffit guère.

Mes chers compatriotes, je vous souhaite, et je me souhaite, qu’il arrive quelque chose en 2011.

Le Fond du tiroir publiera-t-il un nouveau livre en 2011 ? Peut-être que oui, peut-être que non, l’incertitude. Nous avons bien un projet, en souffrance sur l’établi, La légende du monde, livre impossible (qualificatif que je donnais déjà à J’ai inauguré IKEA, j’aime à rendre possibles des livres qui ne le sont pas, j’ai mes raisons). Mais peut-être que non. La trésorerie est peu propice, le coeur n’y est pas tout à fait non plus. On verra bien, il peut s’en passer, en 365 jours.

Il est possible qu’autre chose arrive en 2011 : l’épuisement, non de l’auteur, mais d’un livre. L’un des six livres au catalogue du Fond du Tiroir, le plus petit, le moins cher (12 pages, 3 euros), est en voie de disparition : Le Flux. Il faut dire que je l’ai à peu près autant offerte que vendue, cette carte de voeux perpétuelle et memento mori… Mais enfin je l’ai écoulée, c’est un fait, le mot juste. Encore merci et spéciale dédicace à ma marraine Jeanne Benameur qui, à sa parution, l’avait trouvée tellement à son goût qu’elle m’en avait commandé 60 d’un coup à fin de généreuse distribution tout autour d’elle. Soixante d’un coup ! Record de vente historique du FdT ! Qui n’avait pas peu contribué au financement du livre suivant, c’était le bon temps…

J’avais d’abord envisagé de réimprimer ce mini-livre, j’avais même pour cela prévu d’ajouter une épigraphe, jolie phrase dégotée entre temps et précieusement remisée, sentence qu’on croirait écrite exprès pour nous, c’est le principe des épigraphes :

Le Flux relie, la rive isole.
Marc Augé, Non-lieux

Et puis non, finalement, j’épigraphe à blanc, je souffre placidement l’épuisement, pas de réimpression en 2011, le Flux retourne au flux, et dust to dust, c’est mieux ainsi.

Quant au reliquat du stock, je l’offre en coup de grâce. Comme il m’arrive de le faire sur les salons du livre, je suis prêt à vous adresser gracieusement un exemplaire du Flux si vous êtes né en 1969. Envoyez vos coordonnées (et une attestation de votre millésime, s’il vous plaît) à fvigne-arobase-fonddutiroir.com.

Et la bonne année.

Ma vie de VRP

29/10/2010 5 commentaires

La situation du voyageur de commerce – je parle de ceux qui sont au plus bas de l’échelle, qui font du porte-à-porte – m’apparaît toujours comme étant la plus terrible de toutes. C’est en général un dernier boulot, celui qu’on se décide à faire quand on n’a plus d’autre recours. Mais l’aspect terrible de ce travail, c’est surtout qu’il oblige celui qui le fait à en passer par le mensonge fonctionnel qui, en général, est réservé aux patrons. Ordinairement c’est le patron qui vante sa camelote, et non l’ouvrier. Les ouvriers ont le droit de se taire. Le voyageur de commerce ne l’a pas : il est tenu d’imiter le patron, de se dégrader.

Marguerite Duras, Nathalie Granger

Récapitulation.

La Mèche, sixième ouvrage distribué par le Fond du Tiroir, est aussi par divers aspects son premier : premier en littérature jeunesse, premier potentiellement « grand public », premier gros tirage (un peu plus de 1000 exemplaires, chiffre pour nous pharaonique), premier à consentir l’effort de se rendre visible aux yeux des professionnels de la profession (via Dilicom et Electre), premier à avoir fait l’objet d’un service de presse – voyez un peu à quelles compromissions nous étions résolus, premier à avoir entraîné le paiement de droits d’auteur (à Philippe Coudray, qui le mérite bien)…

Pour toutes ces raisons, j’eusse espéré que la Mèche devînt en outre le premier ouvrage du Fond du Tiroir à se vendre – espérer du commerce au fin Fond du tiroir ? c’était tenter le diable à coup d’oxymorons. Et le diable en retour s’est bien moqué de moi. Car hélas, vous (oui, vous, là, vous-mêmes, vague et inconséquente deuxième personne du pluriel), ne vous êtes pas bousculés pour commander ce beau livre, ni auprès de votre libraire ordinaire (puisqu’il semble que cela fonctionne) ni au Tiroir directement. Les ventes sont restées dérisoires au point que je renonce pudiquement à donner les chiffres, y compris lorsque j’ai entrepris une campagne promotionnelle exorbitante offrant un second livre pour toute Mèche achetée, que me resterait-il à proposer après cela, vous voulez ma chemise aussi ? Je vous préviens, elle est pleine de sueur. Désormais une pyramide (comme je disais : « pharaonique ») de cartons débordant de Mèches encombre mon garage du sol au plafond et m’écorche le moral à chaque fois que je trébuche en tentant d’atteindre mon congélateur.

Bref : si je veux retrouver l’usage de mon congélateur, et si incidemment je ne veux pas sombrer dans le découragement ni renoncer à tout avenir éditorial pour le Fond du Tiroir, je n’ai pas le choix, je dois tenter d’écouler quelques Mèches.

Un blog, souvenons-nous de l’étymologie, est un journal intime, s’pas ? Voici une page arrachée à mon journal, une tranche de vie, mon quotidien tout neuf de VRP. Je joue au vendeur-représentant-placier comme le garçon de café de Sartre joue au garçon de café. Mais cela m’amuse moins que lui, je le crains.

L’autre vendredi, je me lève à l’heure des hommes de bonne volonté, je boucle ma petite valise, je trouve une station-service pour faire le plein (par les temps qui courent, voilà déjà une aventure), et j’entreprends une expérience de diffusion grandeur nature. J’ai pour cela sélectionné sur la carte de France la ville de Ch***, préfecture de la S***, que je connais un peu. Je me suis appliqué au préalable à un minutieux travail de repérage, j’ai noté les coordonnées de cinq librairies susceptibles d’être intéressées par ma production, éliminant impitoyablement toute librairie non indépendante et inféodée à une chaîne nationale. Je prélève une brique de la pyramide… J’en prends combien, de ces Mèches petit capital ? Allez, 30 exemplaires, pour 5 librairies c’est un peu optimiste, 6 chacun, ah bah on verra bien, c’est le principe et le bon sens, en fin de journée mieux vaut en ramener qu’en manquer.

– Librairie A. Je commence volontairement ma tournée par celle qui est, dans mon souvenir, la plus grande librairie de Ch***. Je cherche le rayon jeunesse, je trouve une libraire plongée dans une une pile de nouveautés qu’elle trie devant son ordinateur. Je me plante devant elle, ma valise à la main. Je me racle la gorge. Elle lève les yeux sur moi.
« Je peux vous aider ?
– Bonjour, mon nom est Fabrice vigne, j’écris des livres, auto-publiés pour une part d’entre eux, je suis là précisément pour vous présenter un livre que je viens de publier…
– Ah. » (« Ah » sec et las.)
Son œil sur moi a changé du tout au tout depuis qu’elle sait que je ne suis pas client. Toute la condescendance du monde, plus une masse d’agacement. La leçon est rude, mais il me la fallait : les représentants de commerce ne sont pas les bienvenus, surtout les auto-publiés, cette bande de fâcheux, qui surgissent comme un cheveu au milieu d’un jeu de quille.  Personne ne m’attend. Personne n’attend ma Mèche. Circulez, monsieur, vous voyez bien qu’on travaille, ici. Qu’est-ce que j’espérais ? Quelles illusions me restait-il à perdre ? Ah, il m’en restera toujours.
Dans une moue, la dame saisit du bout des doigts mon objet d’art en 1000 exemplaires dont 30 dans une valise, et feuillette pendant que je bredouille ma présentation. Elle hoche, tord la bouche, « Et combien vous vendez ça ? 12 euros ? Hé, ben ! C’est cher ! Bon, écoutez, je ne peux pas le prendre comme ça. Repassez demain, ou plutôt la semaine prochaine.
– C’est que… je ne suis là que pour la journée. Pourriez-vous décider aujourd’hui, s’il vous plaît ?
– Ah. (Même « Ah » que précédemment.) Il faut que j’en parle à mon responsable, et que j’essaye de le lire, votre livre. Repassez à 14h30, d’accord ? » Je n’ai pas vraiment le choix, je repasserai. Je crois même que je quitte le magasin en disant « merci », je me trouve rien con. Bilan : zéro livre placé, mais un exemplaire reste dans la place en garde à vue. À tout à l’heure.

– Librairie B. Je respire une grande goulée, c’est reparti. « Bonjour, mon nom est Fabrice vigne, je viens vous blablabla… » Sourire gêné de la libraire. Elle prend la Mèche que je lui tends. Je fabouille mon petit argumentaire pendant qu’elle lit. Elle lit vraiment, celle-ci, elle ne feuillette pas. Alors c’est long. Je me tais, et le silence est sacrément lourd. Elle tourne une page. Elle sourit toujours. Elle finit par parler en refermant très délicatement l’objet. « Je ne vois pas bien à quel public cela s’adresse. Quand on voit la couverture, on se dit que c’est pour les tout petits, et puis quand on essaye de lire, c’est très dense, c’est pour les grands…
– Euh, oui, eh bien disons qu’il faut déjà savoir bien lire. C’est le seul pré-requis, à part bien sûr ne plus croire au Père Noël.
– Ah, bon. (Silence. Je suis censé faire quelque chose ?) Non, je crois que je n’ai pas le public pour ça. J’ai quelques albums pour petits, et quelques romans pour ados, mais ça c’est vraiment trop… intermédiaire ». Elle me rend le livre. Elle sourit toujours, toujours vaguement gêné. Je remballe, referme ma valise, salue aimablement, couleuvre dans la gorge. Quand j’ai la poignée de la porte dans la main, elle ajoute : « Bonne chance, hein ! » Ouais, ouais. Bilan : encore zéro.

– Librairie C. Une feuille scotchée sur la porte close.  » Fermeture pour la journée ». Zut, j’y tenais à celle-là, elle m’était sympathique, elle avait un joli nom. En plus, de bons livres dans la vitrine. (J’apprendrais un peu plus tard que la fermeture était due à un accident : le libraire a traversé une vitre avec sa main, et s’est fait hospitaliser.) Dans ta face, les aléas du métier de VRP. Parfois, on n’a même pas l’occasion de se faire envoyer sur les roses. Bilan : toujours zéro.

– Librairie D. Je regarde la devanture, je soupire, je pousse la porte, gling-gling, la libraire se retourne, grand sourire : « Tiens ? Bonjour, Fabrice Vigne… » Elle me reconnaît. Je ne crois pas avoir beaucoup de vanité, pourtant être spontanément identifié me soulage, j’ai le cœur tout réchauffé, éperdu de reconnaissance par cet accueil-ci après l’embarras manifeste des autres. Merci ! Enfin une librairie où je ne suis pas accueilli comme un chien dans un bol de soupe. J’aurais dû m’en douter : cette librairie-ci, je l’avais cochée comme faisant partie du réseau Sorcières, et dans ce milieu-là, on lit les livres, on a une idée des auteurs. Ça me revient maintenant, cette libraire est moi nous sommes déjà rencontrés, sur des stands de salon, la glace est brisée, on va gagner du temps, « Oui, alors donc, comme vous le savez peut-être, ou pas, je publie aussi des livres dans une petite structure associative, le Fond du tiroir, et justement je suis là pour ça, regardez-moi cette Mèche comme elle est jolie…
– Ah, ça, c’est bien vrai, très jolie. Eh bien écoutez, oui, bien sûr, ça m’intéresse, je vais vous en prendre !
– Vrai ? Vous êtes bien sûre ? » Pour un peu je l’embrasserais, mais c’est parce que je débute dans le métier, ça ne se fait pas sauter au cou de celui qui vous achète quelque chose, c’est un client, on n’embrasse pas son client. Combien va-t-elle m’en prendre ? Dix ? Vingt ? Elle va vouloir tout le stock peut-être, les trente ? ça va pas être possible, j’en ai laissé un entre les mains de la librairie A…
– je vous en prends deux. En dépôt. »
Deux. Okay. Bien sûr. Deux. C’est le métier qui rentre.

– Librairie E, et dernière. Celle-ci, spécialisée jeunesse, n’a ouvert qu’il y a huit jours. Je jette un œil à l’intérieur. J’espère qu’elle aura un peu de temps à me consacrer, malgré  l’inauguration récente ? J’entre, broum-broum, gling-gling, bonjour-mon-nom-est-Fabrice-Vigne… Oui, elle me réserve un bon accueil, elle a de la curiosité pour moi, je n’espère que ça, je ne demande rien de plus, un peu de curiosité, elle m’est offerte forcément par des librairies jeunes et petites… Sitôt ouvert, son échoppe a traversé une semaine de chaos, elle me raconte, des débordements de manifs devant sa vitrine, des incendies, des passants réfugiés (car la ville de Ch***, sous ses dehors sages et bourgeois, a été le cadre de plusieurs émeutes, et dans la rue perpendiculaire à cette nouvelle librairie, j’ai constaté le bitume noirci de suie et de plastique, les rigoles jonchées de vis de poubelles fondues, et de goupilles de flashball). La dame a de l’énergie, et du courage, il en faut, ouvrir une librairie quand on y pense, c’est encore plus absurde que d’éditer un livre et chercher à le fourguer. Bref, elle est aimable, et accepte de me prendre des exemplaires. Trois. En dépôt. Ah, merci. C’est le record, pour le moment.

– Librairie A, bouclage de boucle : retour au point de départ. La libraire m’avait donné rendez vous à 14h30. J’y suis dès 14h20, je feuillette des livres… Elle n’est pas là à 14h30. Ni à 14h40. À 14h50, je m’enquière auprès d’une autre  employée : « Dites, votre collègue du rayon Jeunesse, elle m’avait dit de repasser, elle n’est toujours pas là…
– Ah, bon ? Eh, oui, elle est partie plus tard que prévue, elle avait à faire, je ne sais pas quand elle doit revenir…
– Hmmm… Et alors, je fais quoi ?
– Je ne sais pas quoi vous dire.
– Ah. » Cette fois c’est moi qui dit « Ah », le « Ah » fatigué, résigné, contagieux. J’attends encore, dix minutes de mieux, à 15h elle n’est pas apparue. J’essaye de retrouver l’exemplaire de ma Mèche sur son bureau, je fouille, il a été recouvert par cinq autres bouquins. Je le range soigneusement dans ma valise. « Excusez-moi, je dois partir, à présent. Si jamais elle vous demande de mes nouvelles, ce qui est improbable au fond, vous pourrez lui dire que, ce matin, elle ne s’est pas montrée très enthousiaste à mon endroit, et qu’elle aurait pu tout simplement me dire « non », je n’aurais pas perdu une demi-heure à l’attendre. Au revoir. »

Le bilan n’est, euphémisme, guère encourageant. Je rentre chez moi avec 25 exemplaires dans ma valise, cinq dépôts, zéro vente ferme. Je rumine, sur l’autoroute du retour, la solitude du VRP de fond (du Tiroir), calculant machinalement mes frais d’essence et de péage. Que faut-il faire, à présent ? Espérer un dégât des eaux dans mon garage pour me débarrasser de cette foutue pyramide ? Non, soyons déraisonnable : je dois poursuivre, vaillamment, et proposer mes livres, dire qu’ils existent.

Cette semaine, je suis en villégiature, à P***, plus grande ville encore, qui se trouve être la capitale de la F***, et qui contient un nombre de librairies tout à fait stupéfiant. J’ai bouclé ma valise, j’ai acheté un carnet de tickets de métro. Au boulot.