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L’histoire et les héros. Et l’amour aussi

26/03/2022 Aucun commentaire

60 ans après les accords d’Évian, je me suis passionné pour le roman magistral d’Alice Zeniter, L’art de perdre, qui embrasse toute l’histoire de la guerre d’Algérie et par conséquent de la France, non pas il y a 60 ans, mais pendant 60 ans, sur trois générations et dans deux pays.

Car une guerre, au fond comme un être humain, rechigne à se laisser symboliquement confiner entre deux dates, début/fin, naissance/mort. Évoquer la guerre d’Algérie (1er nov. 1954 – 19 mars 1962) n’est qu’une vue de l’esprit, une simplification. Il vaudrait bien mieux appréhender la guerre d’Algérie du XIXe siècle à nos jours, mais pour cette sorte d’ambition les romanciers sont mieux armés que les historiens. C’est ainsi que le roman d’Alice Zeniter redonnerait à lui tout seul des lettres de noblesses à un genre littéraire si méprisé, la saga historique.

L’art de perdre a connu un grand succès, donc d’innombrables exégèses et je n’ajouterai pas ici la mienne dont l’originalité serait médiocre. En revanche je prélève dans l’œuvre un infime détail, afin de parler d’autre chose à mon propre usage : une scène fugitive, triviale, domestique et attendrissante, lors de laquelle ce roman sans héros parle des super-héros.

Hamid, le fils de harki grandi en France dans les années 70, a épousé Clarisse et tous deux ont vu grandir, partir un beau jour et revenir le dimanche, leurs propres enfants, dont Naïma, qui se révèlera le personnage central du livre. Vers le début du XXIe siècle, un banal repas de famille se tend parce qu’on évoque le passé. Alors on change de sujet.

« Pour éviter [que son père] ne s’enferme dans une bouderie mutique, Naïma n’insiste pas. Elle préfère aiguiller la conversation sur les films de super-héros, une passion qu’elle partage depuis longtemps avec Hamid et qui, parfois, ressemble au besoin vague que quelqu’un vienne les sauver, même si elle ne sait pas de quoi. Pendant le reste du dîner, ils classent les membres des X-Men selon leur ordre de préférence, conspuent Superman par trop invincible et à jamais bien coiffé, encensent en revanche Spider Man aux affres morales permanentes, et se moquent de Clarisse qui n’est jamais parvenue à s’intéresser à ces personnages et les confond tous. »

Les super-héros constituent un genre narratif encore plus méprisé que le roman historique. Pourtant, quelle puissance, là aussi.

L’époque redécouvre au cinéma ce que, sans me vanter, je sais depuis l’âge de 7 ans : les super-héros Marvel sont une inépuisable source de rêveries, de romans-feuilletons, d’épique, d’humour, de métaphysique populaire, de poésie même, en tout cas de spéculation imaginaire, ce qui dans le meilleur des cas revient au même. Ainsi, de même que l’on peut jouer en famille à classer les X-men par ordre de préférence, existe-t-il un jeu social, une question de salon du même registre que « quel livre emporterais-tu sur l’île déserte » :

Quel super-pouvoir aimerais-tu avoir ?

Étant de nature mélancolique, j’aurais longtemps pu répondre à cette question par « Arrêter l’écoulement du temps » tel Hiro Nakamura dans Heroes.
Mais je n’ai plus 7 ans depuis longtemps. À ce stade de mon existence je sais d’autres choses de moi et du monde, ce qui fait que j’ai choisi, sans doute définitivement, le super-pouvoir parfait, le seul qui protège de tout. Ce serait, en ce qui me concerne : être indifférent au manque d’amour.

Quadragénécro

03/03/2022 Aucun commentaire
(2022 : encore un posthume de l’inépuisable Perec)

Aujourd’hui, Georges Perec est mort, il y a 40 ans.

Que faisais-je le mercredi 3 mars 1982 ? Je regardais sûrement des dessins animés japonais à la télé, ou bien je lisais Strange, ou bien je prenais mon goûter (cette année-là mon goûter était souvent constitué d’une boîte de sardines à l’huile, j’étais en pleine croissance), en attendant mon cours de judo de la fin de l’après-midi. J’étais en classe de 5e à Chambéry, et tout-à-fait insoucieux de l’existence ou de la non-existence de Perec.

La rencontre advient en 1988. Je suis étudiant à Grenoble, j’emprunte Penser/Classer à la bibliothèque universitaire, sur les conseils de je ne sais plus quel prof de sociologie, peut-être Jean-Olivier Majastre. J’enchaîne compulsivement avec tous les autres qui me passent entre les mains, je découvre que chaque livre de Perec, petit ou gros, potache ou grave, autobiographique ou romanesque, est une exploration à part entière en même temps qu’une proposition, généreuse et à chaque fois originale. Selon sa propre métaphore, chacun de ses livres était une pièce de puzzle, et à terme le puzzle reconstitué représenterait son visage. Je songeais plutôt qu’elle représenterait la littérature en personne.

En 2011, cette fois je sais que Perec est mort depuis depuis bientôt 30 ans, mais il est très vivant pour moi qui écris et publie des livres, qui fabrique mon propre puzzle. Soudain j’ai l’honneur extraordinaire et inattendu d’être l’éditeur d’un texte de Perec, Ce qui stimule ma racontouze. Il en reste deux ou trois exemplaires au Fond du Tiroir – si le vôtre vous manque, passez par le catalogue.

En 2022, pour fêter l’accession de Perec au statut de mort quadragénaire, les éditions du Seuil publient un inédit, peut-être le dernier, Lieux, inachevé mais célèbre parce que Perec en parlait dans ses interviews.

Tous les feux le « Feu »

23/02/2022 Aucun commentaire

Je lis rarement des romans contemporains, au sens « qui viennent juste de sortir » mais là j’ai emporté dans mes bagages le roman qu’une amie m’a conseillé, Feu de Maria Pourchet.

Je ne suis pas certain d’adorer ça. L’histoire d’amour et de sexe entre cette universitaire quadra et ce banquier quinqua n’est certes pas inintéressante (la passion adultérine est une très vieille histoire toujours très neuve), écrite avec vigueur, vitesse et brio, avec au fond du style quelques précipités rudement efficaces… pourtant je peine à m’attacher aux personnages. Pour le dire simplement, je ne les aime pas. Je ne voudrais pas être leur copain.

(Voilà qui me renvoie sèchement à la réception tiède rencontrée par mon propre Nanabozo, pas mal de lecteurs ayant décroché au prétexte qu’ils trouvaient mon narrateur pas sympathique. Faut-il, dans la vraie vie comme dans un roman à tout prix trouver sympathique un narrateur pour accepter de passer plusieurs heures en sa compagnie et entendre ce qu’il a à nous dire ? Non, c’est seulement plus facile, question d’empathie, de compassion, mais ce n’est pas obligatoire. Au fait, Emma Bovary était-elle sympathique, femme adultère d’un médecin tout comme la co-narratrice de Feu et explicitement citée dans ce roman érudit, qui emprunte son titre à un vers de Racine, révélé p. 222 ?)

Le banquier d’affaire en son 35e étage étage de la Défense surtout me pue au nez, il m’exaspère, j’ai sans doute et je n’en suis pas plus fier que cela, des a priori contre les banquiers d’affaire en leur 35e étage de la Défense mais mes a priori sont ici très directement confortés au lieu d’être nuancés comme ils devraient, dans l’idéal, l’être par la grâce de la littérature : le bonhomme est arriviste, cynique, bling-bling, nihiliste, globalement faux, nul, inutile et à peine racheté par des éclairs de lucidité ( « Atterri à Charles-de-Gaulle, je n’étais plus qu’une merde arrogante et désolée » p. 142). Mes a priori ne sont pas seulement de classe, il sont en outre littéraires : je n’oublie pas que le pénible Cinquante nuances de Grey mettait en scène lui aussi un financier, et le sex-appeal lié à la toute-puissance du pognon, l’aristocratie qu’on peut, me paraît ni plus ni moins qu’une grosse ficelle, un cliché.

Je tire, et c’est loin d’être nul, une leçon politique, une moralité démocratique de ma lecture : tout le monde, y compris les personn(ag)es que nous trouvons antipathiques, a droit à son moment de passion, d’amour et de sexe, l’obsession, la diversion, le chamboule-tout, le cœur gonflé, le cœur brisé. L’amour c’est l’infini à la portée de… qui, déjà ?

Par ailleurs, chez les deux personnages, je trébuche sur une tendance commune, donc tendance du roman lui-même que forcément j’attribue à son autrice en personne et plus encore à l’époque : le tic de décrire un personnage ou une situation en citant une marque. Elle ne dit pas baskets mais Reebok, pas bermuda mais Gucci, pas voiture mais Alfa etc. Même la cafetière est une Bialetti. Ce défilé de placements de produits me tombe des mains, je ne sais pas de quoi elle parle, mais attention, il s’agit d’un handicap de ma part, la culture me manque, je confesse volontiers que je suis « marque-blind » comme les daltoniens sont « color-blind » .

Autre handicap, qui celui-ci relève de la coïncidence malheureuse de calendrier : il se trouve que juste avant de me plonger dans Feu, j’ai lu un bref texte autobiographique d’Annie Ernaux, Hôtel Casanova et j’ai été frappé par la ressemblance, quasi la même histoire, la même aventure amoureuse et sexuelle dans un hôtel l’après-midi… Or j’ai eu l’impression qu’Ernaux disait en 10 pages des choses bien plus fortes que Maria Pourchet en 150, et questionnait précisément ce qui me manque à la lecture du roman, la compassion. Bien sûr, Ernaux est le grand écrivain de notre temps, donc la concurrence est rude.

Cf. un retour au Fond du Tiroir sur les récentes adaptations cinématographiques d’Ernaux.

Rêve d’immortalité

16/02/2022 Aucun commentaire

Le capitalisme c’est l’exploitation de l’homme par l’homme, tandis que le communisme c’est le contraire.

Je repense à cette vieille blague qui avait cours dans le bloc de l’Est durant la Guerre Froide. Excellente, elle pointait en quelques mots, avec une remarquable économie de moyens, le point commun implicite entre les deux mondes, les deux systèmes, les deux idéologies, liquidant leurs divergences tout compte fait superficielles et surtout utiles à exacerber leur compétition. Le point commun, c’était l’exploitation. Autrement dit le pouvoir, la domination, le productivisme et avant tout le matérialisme. La course poursuite engagée de 1945 à 1991 entre les USA et l’URSS avait pour terrain l’exploitation de la matière : qui aurait le plus d’usines, d’ouvriers, de soldats (1), de champs de blé, de bombes atomiques et de fusées pour la lune, qui assujettirait le plus grand empire, raflerait la mise. L’histoire est achevée, et le vainqueur connu.

Autant de matérialisme, autant d’obsession de la matière des deux côtés du rideau de fer, ne pouvait qu’engendrer une angoisse et une crise spirituelles. Et une réponse similaire : une nouvelle manière, scientifique, de promettre l’immortalité de l’âme.

C’est ainsi que je comprends le passionnant livre Lénine a marché sur la lune que Michel Eltchaninoff consacre à l’histoire d’une curiosité philosophique et religieuse russe, le cosmisme.

Le cosmisme, plongeant ses racines dans les traditions occultistes et ésotériques russes ainsi que dans le christianisme orthodoxe (il est préfiguré dès le XIXe siècle par un ami excentrique de Dostoïevski, Nicolas Fedorov), a été curieusement mâtiné au XXe siècle de foi marxiste en la toute puissance scientifique et technique, et à ce titre largement exploité et vulgarisé à la fin de l’ère soviétique ; enfin, au XXIe siècle, il est mis à jour et à profit par Poutine et les poutiniens, à grand renfort de nationalisme pro-russe – car de toute éternité les Russes ont tout inventé (cf. une autre fascinante folie russe non exempte de liens avec le cosmisme : le récentisme).

Ressusciter les morts, prolonger la vie éternellement, augmenter et perfectionner les corps périssables afin de nier les atteintes du temps, libérer le potentiel psychique infini, créer la vie artificielle, manipuler les phénomènes naturels tel le climat, révolutionner les transports et les communications, transformer le monde et carrément sauver l’humanité, disposer d’un réseau sur terre réservé à l’élite consciente puis partir à la conquête des étoiles, coloniser l’Univers, en somme devenir Dieu à la place de Dieu… Ce programme qui semble si californien est en réalité né russe. La charnière entre les deux versants est peut-être identifiable historiquement : Sergeï Brin, mathématicien né en URSS en 1973, immigré aux USA enfant, est le cofondateur de Google.

Axe Est-Ouest des allumés ! Dans la Silicon Valley des transhumanistes milliardaires et cinglés, Elon Musk et consorts, autant que dans la Moscou des parvenus cosmistes ultra-nationalistes et messianistes, domine une même obsession, soi-disant spirituelle mais fondamentalement matérialiste : l’immortalité. Si bien que l’archaïque blague de la Guerre froide convoquée ci-dessus en préambule mériterait son aggiornamento : le libéralisme américain promet qu’il y a une vie après la mort, tandis que le poutinisme russe promet qu’après la mort il y a une vie.

On prétend, depuis le concile de Latran IV en 1215, que l’âge de raison est 7 ans. Car c’est à cet âge que l’homo sapiens prend conscience de sa mortalité, naissance en chaque individu de la mélancolie et de la philosophie. Entre nous, je crains que passé cet âge, tout fantasme d’immortalité, qu’il soit vintage judéo-christiano-musulman, ou bien moderne pseudo-scientifique, libertarien et cosmiste, ne soit qu’un pur symptôme d’immaturité et d’infantilisme, une réponse paniquée au matérialisme, un déni du renoncement programmé à notre propre matière (Quoi ? Je ne suis que matière moi aussi ? Non ! Non !), un refuge dans la chimère et l’arrière-monde.

Quant à moi, je me fais une raison depuis l’âge de 7 ans : je mourrai, ce n’est ni bien ni mal, c’est ainsi, ça n’est triste que pour la poignée de personnes qui tiennent à moi, dont j’ai la faiblesse, parfois, de faire partie, et à qui je présente mes excuses par avance. Je me console avec l’art, qui, cela tombe bien, a un peu été inventé pour cet usage, pour la fraternité devant la mort. Je me console en regardant César de Pagnol. Je me console en lisant Gotlib : Tuer la mort, ne serait-ce qu’une seconde… N’est-ce pas devenir immortel l’espace d’une seconde ? , et je me console en écoutant Bashung : Mortels, mortels, nous sommes immortels/Je ne t’ai jamais dit/Mais nous sommes immortels


(1) –  » Car de plus en plus les Américains trouvent qu’ils manquent de bras et d’enfants,
c’est-à-dire non pas d’ouvriers mais de soldats,
et ils veulent à toute force et par tous les moyens possibles faire et fabriquer des soldats
en vue de toutes les guerres planétaires qui pourraient ultérieurement avoir lieu,
et qui seraient destinées à démontrer par les vertus écrasantes de la force,
la surexcellence des produits américains,
et des fruits de la sueur américaine sur tous les champs de l’activité et du dynamisme possible de la force.
Parce qu’il faut produire,
il faut par tous les moyens de l’activité possibles remplacer la nature partout où elle peut être remplacée,
il faut trouver à l’inertie humaine un champ majeur,
il faut que l’ouvrier ait de quoi s’employer,
il faut que des champs d’activités nouvelles soient créés,
où ce sera le règne enfin de tous les faux produits fabriqués, de tous les ignobles ersatz synthétiques
où la belle nature vraie n’a que faire,
et doit céder une fois pour toutes et honteusement la place à tous les triomphaux produits de remplacement
où le sperme de toutes les usines de fécondation artificielle fera merveille pour produire des armées et des cuirassés.
Plus de fruits, plus d’arbres, plus de légumes, plus de plantes pharmaceutiques ou non et par conséquent plus d’aliments,
mais des produits de synthèse à satiété,
dans des vapeurs,
dans des humeurs spéciales de l’atmosphère, sur des axes particuliers des atmosphères tirées de force et par synthèse aux résistances d’une nature qui de la guerre n’a jamais connu que la peur.
Et vive la guerre, n’est-ce pas ?
Car n’est-ce pas, ce faisant, la guerre que les Américains ont préparée et qu’il prépare ainsi pied à pied.
Pour défendre cet usinage insensé contre toutes les concurrences qui ne sauraient manquer de toutes parts de s’élever,
il faut des soldats, des armées, des avions, des cuirassés, de là ce sperme
auquel il paraîtrait que les gouvernements de l’Amérique auraient eu le culot de penser.
Car nous avons plus d’un ennemi
et qui nous guette, mon fils,
nous, les capitalistes-nés,
et parmi ces ennemis la Russie de Staline
qui ne manque pas non plus de bras armés
. »

Antonin Artaud, Pour en finir avec le Jugement de Dieu, 1947. Insurpassable.

Le renégat est un apostat

01/02/2022 Aucun commentaire

Comme souvent, comme toujours, en tout cas comme la dernière fois, je lis un Jack London et je m’exclame Il a donc fait cela aussi ?

L’apostat est une nouvelle implacable sur le travail des enfants, dont le héros, Johnny, 12 ans et 12 heures par jour dans une usine de toile de jute, hérite ses trait à la fois de la biographie de son auteur (oui, il a fait cela aussi) et de l’imagination romanesque du même – pour peaufiner le destin mythique de son personnage, London fait naître Johnny dans l’atelier même où il travaille, puisque sa mère y était ouvrière avant lui :

Ses collègues l’avaient allongée à même le sol, parmi le métal hurlant des machines qui tournaient à plein rendement. Le contremaître avait prêté son concours à l’accouchement. Et quelques minutes plus tard, une âme de plus peuplait l’atelier de tissage. C’était Johnny, accueilli en ce monde par le grondement implacable des machines, respirant avec son premier souffle l’air humide et tiède, infesté de particules de jute. Le jour de sa naissance, il avait longuement toussé pour en débarrasser ses poumons. Sa toux n’avait jamais cessé depuis.

Johnny, usé, a déjà vécu et consumé toute sa vie : adolescent à 7 ans lors de son premier salaire, adulte à 11 en tant que soutien de famille, maintenant il est vieux. Il a même connu sa grande histoire d’amour et a eu le cœur brisé, à 9 ans, en apercevant cinq ou six fois la fille du directeur – qui s’est mariée entre temps. Que lui reste-t-il à vivre ? La rupture. La résistance. L’apostasie.

La nouvelle a été retraduite et republiée par les éditions Libertalia en 2018. En la lisant j’ai à nouveau été époustouflé par la modernité de London, mais j’ai éprouvé comme un petit sentiment de déjà lu. Et pour cause : égaré par le titre, je croyais me plonger dans un inédit alors que ce texte existe depuis longtemps en français sous le titre Le renégat. Très révélateur, du reste, est ce choix du traducteur d’un nouveau mot, ou plutôt d’un retour au titre original anglais, The Apostate : du renégat à l’apostat, les lecteurs français sont passés, en lisant la même histoire de cet enfant grandi trop tôt qui un beau jour conjure son destin et déserte, du registre de l’allégeance politique trahie à celui de la foi religieuse reniée. Johnny n’y croit plus

Car les esclaves du travail, qu’ils aient 12 ans ou l’âge de la retraite, se piègent eux-mêmes, verrouillent la porte de leur propre prison parce qu’ils croient à ce qu’ils font et, pis encore, croient qu’ils ne peuvent rien faire d’autre – comme chez La Boétie. Ou bien comme chez d’autres : soudain il m’apparait clairement que ce Renégat/Apostat (1906) appartient à une grande trilogie de récits où l’on dit non au travail qui a perdu son sens. Je prends cette décision inouïe et simple, je m’arrête, et le monde continue de tourner. Démerdez-vous sans moi, j’ai mieux à faire. La courageuse décision, l’héroïque rupture de Johnny s’insère presque à mi-chemin entre celle de Bartleby de Melville (1856) qui préfère ne pas, et celle de l’An 01 de Gébé (1970) où « On arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste ».

Quelles leçons tirer de cette nouvelle en 2022, alors que le travail des enfants n’existe plus en France, non plus qu’aux États-Unis (et perdure, n’oublions jamais, dans les pays qui fournissent nos vêtements, nos chaussures, nos meubles, nos téléphones, notre énergie – combien de Johnnys à l’autre bout du monde…) ? Les mômes ne bossent plus en usine (parce qu’il n’y a plus d’usines, au moins autant que parce que notre époque est devenue tendre à leur endroit), ok cette désertion-là a bel et bien eu lieu, mais d’autres restent à venir. La révolte de Johnny passe par cette prise de conscience : Johnny était devenu lui-même un rouage de sa machine. Nous sommes ce que nous faisons. Nous sommes créés par notre environnement autant que nous le créons. Nous, terriens de l’ère numérique, sommes des terriens numérisés. Pour le profit de quels patrons, au juste ?

Comme souvent, comme toujours, en tout cas comme la dernière fois, je lis un Jack London et je m’exclame Ah comme j’aimerais le lire à haute voix, m’en emplir la bouche et l’offrir à un public, quel beau spectacle ça ferait ! Pourtant non, pour l’heure je m’en tiens à Construire un feu… Veuillez à présent écouter ce communiqué de l’ACTC170 (Agence de la Culture pour Tous et Chacun du 170, Grenoble) :

Vendredi 1er avril à 20h vous viendrez au 170 galerie de l’Arlequin (app 8506) à Grenoble chez Marie et Christophe accompagnés d’une bouteille et / où d’un petit grignotis, vous vous installerez confortablement et vous y dégusterez le spectacle proposé ci-dessous !
Entrée au chapeau (10 € minimum recommandés !)
Résa par retour de mail ou au par téléphone auprès de Mme Mazille ou M. Sacchettini. 
« Construire un feu », spectacle pour passer l’hiver – lecture musicale d’après Jack London
Un homme solitaire marche dans une vallée du Klondike. Il doit rejoindre son campement avant la nuit. Il avance pas après pas, en se protégeant du froid, de la neige, de l’hiver, des imprudences, des coups du sort, du découragement. Un chien-loup le suit.
Unité de lieu, de temps, d’action… Tension dramatique à son comble avec deux personnages seulement, un humain et un animal… Suspense terrifiant dans un paysage minimaliste recouvert par le blanc… Et questions fondamentales sur la place et la responsabilité de l’homme dans la nature.
Jack London a-t-il écrit avec Construire un feu la nouvelle parfaite ? Sans doute pas puisque la perfection aurait surgi une fois pour toutes – or London a écrit cette histoire deux fois. La première version (1902) est plus rapide et légèrement plus aimable ; la seconde (1908), plus longue et plus âpre. C’est sur elle que le spectacle est basé. Attention : ce n’est ni l’Appel de la forêt, ni Croc-Blanc ; ce n’est pas pour les enfants. Mais l’Appel de la forêt et Croc-Blanc sont-ils vraiment pour les enfants ?
En guise de première partie seront lus des extraits du texte autobiographique de Jack London, Ce que la vie signifie pour moi.

Contrebasse, compositions et improvisations : Olivier Destéphany
Voix : Fabrice Vigne
Visuel : Jean-Pierre Blanpain

Durée : une heure ou un chouïa plus

Petits dieux fictifs

25/01/2022 Aucun commentaire
(photo par Laurence Menu : Carine d’Inca, Susie, Katy Feinstein)

Suite à la visite de Susie Morgenstern à Grenoble , j’ai lu son dernier, Mes 18 exils, autobiographie en 18 déchirements. Lire du Susie procure toujours grand plaisir, rafraîchit et revigore les intérieurs comme une eau de source, renforce les défenses immunitaires, console de bien des méchants, des idiots, des cyniques, des gougnafiers.

Ce livre-ci pourrait être son dernier (ce qui ne l’empêchera pas d’en publier de nombreux autres) puisque, sans vouloir spoiler quiconque, elle y parle in fine de la mort : la lumineuse Susie, si douée pour la vie, envisage sa mort dans ses insomnies et dans le dernier chapitre. Elle rédige ainsi son épitaphe : « Mère, grand-mère, écrivain. Elle a fait de grands efforts dans les limites de son possible. A aimé la vie ! »

Le Fond du tiroir étant toujours obsédé par les rapports entre la religion et le reste de la culture, je prélève à votre attention cet extrait du livre, Exil 5 : être juive :

« De mon école juive, la yeshiva, que j’adorai dès mes dix ans, je conserve l’image du directeur, M. Schloss, en haut de l’escalier, qui criait mon nom comme Dieu appelle Moïse sur le mont Sinaï, chaque fois que j’étais prise en flagrant délit de retard pour les prières du matin. Je détestais ces prières léchant le cul d’un dieu invisible, un dieu fictif pour moi. J’avais beaucoup d’autres petits dieux fictifs, les héros de mes livres. Je refusais de le remercier vingt mille fois pour des services non rendus, comme nourrir les affamés, guérir les malades et ressusciter les morts. Les garçons ânonnaient « Merci de ne pas m’avoir fait femme » et les filles « Merci de m’avoir fait selon ta volonté ». Pourtant, j’enviais mes copines profondément religieuses. »
Mes 18 exils, p. 87

Je passe pudiquement sur le pur scandale que constituent les différences entre les prières bleues pour les garçons (apprends la fierté, mon gars !) et les prières roses pour les filles (apprends la honte, pisseuse !)… Et je me réjouis spécialement de la perspective du « dieu fictif » aligné sur les autres créatures littéraires : l’aligner ainsi N’EST PAS LUI FAIRE OFFENSE (j’écris en majuscules car c’est là une idée propre au Fond du Tiroir, je ne prétends pas que Susie la partage), c’est autant l’abaisser vers le trivial que hisser les autres personnages vers le sublime, parce que je reconnais volontiers que Dieu est une matière à penser aussi géniale qu’Ulysse, Jean Valjean, Anna Karénine, Kirikou, Nanabozo ou Spider-Man. Que serions-nous sans eux ?

Martelons la phrase-mantra de Jorge-Luis Borges : « La métaphysique est une branche de la littérature fantastique ».

Une ruine pathétique (Dossier M, zéro)

06/01/2022 Aucun commentaire

En ce moment je lis Grégoire Bouillier. C’est très bon, Grégoire Bouillier. Son monumental Dossier M, que je n’ai fait qu’aborder du bout des yeux tellement il m’impressionne, je tourne autour, je relis la première page, le premier niveau, la première partie du premier livre… Bref je renâcle, sachant que la somme me tiendra plusieurs mois ; ainsi que, à l’opposé mais dans la continuité, son ultrabref Charlot déprime (anagramme de L’Arc de Triomphe) que j’ai avalé d’une traite, conscient déjà que tout ce que Bouillier écrira et publiera désormais pourra être considéré comme une annexe à son grand-œuvre lui-même regorgeant de digressions, une pièce supplémentaire ajoutée au Dossier.

Ainsi, ce Charlot déprime est un reportage d’immersion dans les manifs de Gilets Jaunes en 2018, ex-texte d’actualité déjà devenu une source historique, écrit sur le vif, énergique et cependant très réflexif, si tant est qu’on puisse réfléchir en courant pour fuir les lacrymos : Bouillier ne manque pas de se comparer à Fabrice à Waterloo (1).

Je relève ce paragraphe :

Tiens, un petit groupe de gilets jaunes diffusent sur un radiocassette Hexagone de Renaud. Le son est pourri. Il vient des années 1980, lorsque la droite mettait en place sa révolution ultra-libérale et que la gauche n’était pas encore ce qu’est devenu Renaud : une ruine pathétique. N’empêche, cela fait un peu de musique. Même si, dans cette ambiance plutôt sépulcrale, cela a quelque chose d’incongru. De malvenu presque. De paradoxal aussi puisque cette chanson claironne que « si le roi des cons perdait son trône, y aurait cinquante millions de prétendants » .

Or justement dans ce même temps gorgé de synchronicités j’écoute par hasard un double album de reprises de Renaud, La Bande à Renaud par Lavilliers, Arno, Arthur H, Biolay, Olivia Ruiz, Thiéfaine, Nicolas Sirkis (c’est d’ailleurs lui qui courageusement se coltine Hexagone), etc., et voilà une occasion magnifique de se souvenir qu’avant d’être une ruine pathétique, un has-been alcoolique et embrasseur de flics, Renaud a été un chanteur génial. L’entendre par d’autres voix permet de l’entendre, ni plus ni moins. Manu, Deuxième génération, Miss Maggie, P’tite conne, La mère à Titi, Son bleu, Dans mon HLM, Adieu Minette, Je suis une bande de jeunes, Où c’est qu’j’ai mis mon flingue… Ouh la la, ça en fait des putains de chansons fabuleuses, vibrantes, poing-dans-la-gueule, nécessaires et drôles ! N’eût-il écrit qu’une seule de toutes celles-là, Renaud mériterait de n’être pas oublié (2).

Mais si Bouillier traite Renaud de ruine pathétique c’est uniquement à titre de comparaison avec la gauche actuelle, c’est bien elle qu’il souhaite insulter… Que faudrait-il faire pour, de la même manière, sauver notre gauche de l’oubli, la réhabiliter, (lui) rappeler son énergie passée ? Un album tribute, une collection de reprises de discours de personnes autrefois décentes, courageuses et respectables, par les minables margoulins et cadors en foire d’empoigne de 2021 ? Imagine un peu la gueule de la compilation, Les meilleurs discours de Jean Jaurès par Jean-Luc Mélenchon, Jérôme Cahuzac chante Pierre Mendès-France

Et puisque je cause ici de chansons, j’ajoute une chose en changeant presque de sujet :

Michel Kemper, qui n’est pas le premier venu, ex-journaliste de Chorus et actuel animateur de Nos Enchanteurs, vient de rendre public son palmarès annuel. Pour lui, le disque de l’année 2021, c’est À la verticale, à l’horizontale d’Adeline Guéret et marie Mazille. Nous autres, qui avons trimé dessus, nous n’apprenons rien, sans vouloir nous vanter… nous le savons déjà que c’est le disque de l’année… Mais découvrir que d’autres, et pas tout-à-fait n’importe quels autres, le savent aussi, fait grand plaisir.
Encore bravo Adeline et Marie ! Et bonne année dernière et bonne année prochaine !


(1) – Attention, toutefois. Ce livre est bien moins premier-degré qu’il n’y paraît car il est bicéphale, composé de deux parties en miroir, ainsi que Mulholland Drive ou Une sale Histoire. Charlot déprime est suivi d’Un rêve de Charlot, long et palpitant récit onirique fourmillant d’images sensibles et politiques, puisées dans le premier volet et recomposées à la faveur de la nuit – on y entrevoit notamment des mises en scène cruelles de luttes des classes, de jeux de pouvoir sadiques dignes de la série Squid Game, pourtant tournée plusieurs années plus tard mais l’imagination est à tout le monde. La conclusion est admirable, le rêve donne la leçon que le reportage gonzo était incapable de formuler. Bouillier fait la démonstration simple mais implacable d’une idée que je serine sur ce blog depuis des années : l’homothétie entre l’écriture et le rêve. Écrire c’est rêver les yeux ouverts, rêver c’est écrire les yeux fermés. Laquelle des deux moitiés de son livre est la plus écrite ?
(2) – En tout état de cause, Renaud réapparaît dans Un rêve de Charlot, versant nocturne : « Mais j’aperçois soudain Renaud (le chanteur). Zut ! Trop tard. Il m’a vu et je me sens obligé de lui adresser un petit geste de la main. En retour, il me vise avec deux doigts et fait mine de me tirer dessus avec un révolver. Je tourne vivement les talons, me dirigeant dans la direction opposée.« 

Wok/e

01/01/2022 Aucun commentaire

Tiens ? Houellebecq est de retour. Il publie un roman le 7 janvier, comme en 2015, lourde date. On va manger du Houellebecq, on en mange. Un mien ami, plus fan que moi, m’a recommandé de regarder sur Youtube sa récente discussion dans l’amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne avec Agathe Novak-Lechevalier, professeure et spécialiste de son œuvre, échange intitulé Le livre ou la vie, pourquoi pas.

J’ai tenu 40 mns puis j’ai renoncé en soupirant devant ce happening exaspérant de complaisance. Je n’ignore pas qu’à chaque fois qu’on tend un micro à un écrivain pour qu’il s’épanche sur son œuvre, la complaisance est un danger naturel (je m’en rends compte y compris à ma propre échelle, évidemment plus modeste – et en guise d’antidote à ce penchant peut-être inévitable de la vanité de l’auteur en interview, je ne saurais trop conseiller Fumier, la désopilante Patte de mouche d’Étienne Lécroart) mais alors avec cette vidéo on touche le fond. Cette madame Novak-Lechevalier commence l’interview en hyperventilation tellement qu’elle est émotionnée, puis glousse et se pâme à chacune des saillies (pourtant peu drôles) de son grand homme. Spectacle pauvre (très peu de fond… sur ces 40 premières minutes j’ai relevé une seule idée intéressante, « il y a plus de différence entre zéro et un lecteur, qu’entre un lecteur et un million de lecteurs »), vaniteux et assez ennuyeux, pur fan service et non conférence comme je le croyais.

Houellebecq écrivain m’intéresse et m’amuse (je lirai sans aucun doute son Anéantir comme j’ai lu tous les autres). Houellebecq acteur aussi, chez Nicloux ou Kervern-Delepine, même si son registre est fatalement limité. En revanche Houellebecq vedette m’assomme, et Houellebecq prophète infiniment davantage. À chaque fois qu’il a proféré un avis politique au lieu d’écrire un roman sur le sujet, je l’ai trouvé roi-tout-nu, nul, bêtasse et cependant péremptoire (exemple : La religion la plus con, c’est quand même l’islam, 2014). Au mieux on peut dire de lui, en riant un peu honteusement la main sur la bouche, « Ah celui-là alors il a pas sa langue dans sa poche » comme on ferait d’un poivrot désinhibé au comptoir. Je n’oublie pas qu’en 2016 il roulait à fond pour Macron l’homme neuf (interview enamouré dans les Inrocks), puis peu après les élections de 2017 il disait à qui voulait l’entendre (oh ils sont nombreux à vouloir, les Inrocks et autres Novak-Lechevalier) qu’il donnerait son vote à quiconque lui garantirait le Frexit (en contradiction totale avec Macron le proeuropéen). Depuis il a émis tellement d’éloges idiots de Trump, de Poutine ou, évidemment, de Zemmour, que recueillir son « avis » dans les gazettes n’est rien d’autre qu’un symptôme révélateur de la bouillie politique dans laquelle nous pataugeons. La politique est déboussolée et en toute logique le modèle du grand écrivain « phare politique » de son époque (Voltaire, Hugo, Sartre, Camus) trouve son incarnation parfaite en Houellebecq.

Il n’y a qu’en littérature que je prends Houellebecq au sérieux, parfois. Je me fiche comme d’une guigne de ce que Houellebecq pense de l’euthanasie et cependant je lirai sans faute Anéantir en sachant d’avance qu’il m’horripilera, mais aussi me passionnera, me fera rire, dans le meilleur des cas m’attendrira, puisque j’aime la tendresse contrariée de Houellebecq. En attendant, je lis ses interviews en secouant la tête alternativement dans le sens vertical et le sens horizontal. Et dans Le Monde je relève ceci :

« Moi, je ne m’intéresse pas trop à Freud, j’ai beaucoup de reproches à lui faire, mais je m’intéresse vraiment aux rêves, et je suis très content d’en avoir mis autant dans Anéantir. Le rêve est à l’origine de toute activité fictionnelle. C’est pourquoi j’ai toujours pensé que tout le monde est créateur, parce que tout le monde reconstruit des fictions à partir d’éléments réels et irréels. C’est un point important. Moi, j’écris quand je me réveille. Je suis encore un peu dans la nuit, il me reste quelque chose du rêve. Je dois écrire avant de prendre une douche, en général dès qu’on s’est lavé, c’est foutu, on n’est plus bon à rien. »

J’opine. Et j’en profite pour faire un tour dans ma propre Échoppe enténébrée. Voici ma première aventure nocturne de l’année 22, qui a sans doute été influencée par le visionnage, la veille, d’un échange dans l’amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne.

Cette nuit j’étais bien embêtée parce que j’étais invité à prononcer une causerie dans je ne sais trop quel colloque sur le campus de Grenoble et je ne maîtrisais pas mon sujet, j’avais procrastiné pendant toutes les vacances et je ne l’avais pas assez préparé. J’avais pourtant imprimé un peu de documentation, essentiellement des copiers-collers de Wikipedia, en me disant que je les relirais en chemin, mais soudain je m’apercevais que j’avais oublié ces feuillets dans mon imprimante. Je déambulais sur le campus, je sortais de la galerie des amphis, le longeais la BU et je marchais en direction de l’IEP, et au lieu d’avoir sous le bras mes précieuses antisèches, je portais une poêle à frire, assez haute, avec son couvercle en verre, flambant neuve puisque reçue quelques jours plus tôt en cadeau de noël. Tout en marchant je pestais contre moi-même, non mais franchement à quoi pensais-je, cette poêle pouvait bien attendre, j’aurais mieux fait d’occuper mon week-end à préparer mon intervention. Enfin j’arrivais dans l’amphi, je grimpais à la tribune où je reconnaissais quelques personnes, je remarquais une parfaite parité, trois hommes dont moi-même et ma poêle à frire, et trois femmes. Je m’asseyais en souriant et saluant tout le monde, mais je transpirais beaucoup et j’espérais que je ne serais pas le premier à passer, les interventions des autres devraient me laisser le temps de me souvenir de quoi j’étais censé parler. Heureusement, je me suis réveillé avant que le colloque ne commence.

Il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre que cette poêle à frire (présent réellement reçu à noël) était un calembour lacanien. Le nom chinois de ces poêles aux bords relevés est wok. L’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble est présentement empêtré dans une affaire aux pénibles relents « woke ».

Archéologie littéraire de la fake news (8/8) : Labé en Pléiade, Pléiade en Labé

29/12/2021 Aucun commentaire

La Pleiade est un mouvement poétique fondé en 1553, comptant parmi ses membres deux vedettes, Pierre Ronsard et Joachim Du Bellay, ainsi que six autres auteurs moins cités. En tout cas, rien que des mecs, assemblés tels des chevaliers de la Table Ronde, ou des disciples de messies, des conseils d’actionnaires, des équipes de footballeurs, des casernes de bidasses ou des conciles d’archevêques, des hommes de lettres jouant entre eux à rimailler et à réinventer la langue française. « Nous on joue pas avec les filles. » Est-ce à dire que les femmes n’écrivaient point durant la Renaissance ?
Elles écrivaient beaucoup mais ont été invisibilisées, comme le dévoile un mouvement contemporain et salutaire de réhabilitation (cf. la même chose en musique) ?

Deux ans plus tard, en 1555, paraissait à Lyon le recueil d’une poétesse nommée Louise Labé. Il va de soi qu’elle n’aurait jamais été invitée (cooptée par ces messieurs) à rejoindre la Pléiade. En 2021, toutefois, elle est invitée à rejoindre la Bibliothèque de la Pléiade (Gallimard), qui entérine sur papier bible les grands écrivains et qui, elle aussi, est un club de rimailleurs quasi exclusivement masculins où les femmes sont admises au compte-goutte et à titre de schtroumpfette, d’exotisme, d’exceptions qui confirment la règle (chiffres de 2015 : 3,8% des volumes de la Pléiade sont écrits par des femmes).

L’entrée de Louise Labé dans la Pléiade est un événement aussi important que celle de Joséphine Baker au Panthéon, tout aussi lourd de symboles, et cependant tout aussi justifié. Ce n’est pas seulement Ah une femme il était temps rapport aux quotas, c’est surtout Merci Madame pour tout et bravo, une reconnaissance formelle de l’admiration qu’inspirent légitimement deux individus – qui, incidemment, étaient pourvus de vagins.

Sauf que…

Sauf que, contrairement à Joséphine Baker, on n’est pas tout-à-fait sûr que Louise Labé ait existé. Cas d’école, polémique en cours : Mireille Huchon, l’universitaire en charge de l’édition de Labé en Pléiade est même célèbre pour ses essais qui démontrent que Louise Labé, la Belle Cordière, est un canular fomenté par un cercle de poètes (mâles) que l’on a appelé la Pléiade lyonnaise, Maurice Scève, Pontus de Tyard ou Guillaume Des Autels. La thèse est ancienne, sans doute indécidable.

J’en profite pour republier ici l’un des plus anciens articles du Fond du Tiroir (2007) mais que j’aime toujours autant – je viens de le relire. Il y est un tout petit peu question de Louise Labé, qu’à l’époque je tenais sans le moindre doute pour créature imaginaire, tandis qu’aujourd’hui je ne serais pas aussi catégorique et, surtout, je serais catégorique sur le fait que cela n’a guère d’importance. Seul le texte importe, seul le texte a créé quelque chose en nous de durable, et les poèmes de Louise existent sans le corps de Louise.

Je vis, je meurs : je me brûle et me noye
J’ai chaud estreme en endurant froidure
La vie m’est trop molle et trop dure
J’ay grans ennui entremeslez de joye.

Merci pour tout et bravo. Après tout, Homère non plus, nous ne sommes pas certains qu’il ait existé. Cela ne l’empêche pas d’être notre aïeul à tous puisque chacun de nous, qu’il l’ait lu ou non, a une idée de ce qu’est l’homérique.

In fine, mon archéologie de la fake news se révèle surtout une archéologie de moi-même puisque je m’interroge sans cesse sur la vérité, sinon sur la réalité (est-ce que j’existe, d’ailleurs ?), archéologie dont voici quatre strates successives, explicitant ce centre d’intérêt singulier :

Aveu n°1 (le plus facile). À l’âge de 10 ans j’ai beaucoup ri et beaucoup réfléchi (deux parties de mon cerveau stimulées simultanément) à ce trait génial de Cavanna dans Le Saviez-vous ? : « Homère n’a jamais existé. L’Iliade et l’Odyssée ont en réalité été écrits par un autre Grec de l’Antiquité qui, lui aussi, s’appelait Homère. »

Aveu n°2 : entreprenant après mon bac des études d’histoire, j’ai nourri une durable passion, née durant les cours d’historiographie qui bassinaient la plupart de mes camarades, pour l’opuscule paru anonymement en 1827 et écrit par Jean-Baptiste Pérès (1752-1840) : Comme quoi Napoléon n’a jamais existé. Grand erratum. Source d’un nombre infini d’errata à corriger dans l’histoire du XIXe siècle. Ce pamphlet ironique entendait ridiculiser les thèses mythistes en vogue, selon lesquelles l’existence de Jésus n’était qu’un mythe solaire. De même Pérès énumère tous les éléments de l’épopée napoléonienne qui révèlent que l’épopée napoléonienne a été construite en tant qu’agglomération de symboles solaires, à l’instar des vies d’Apollon, Ramsès II, Jésus ou Mahomet.
Ici encore, l’existence de Napoléon me semblait une question secondaire par rapport à la vérité majeure qui surgissait à la faveur de cette démonstration narquoise : tout récit historique est une construction imaginaire. Il n’est pas choquant, mais fertile intellectuellement, il n’est blasphématoire que pour les dévots, de mesurer à quel point l’histoire de Napoléon se raconte, comme celle d’Apollon, de Ramsès II, de Jésus ou de Mahomet, et qu’elle fait inévitablement appel à d’archaïques archétypes mythologiques. (Voilà qui rejoint une antienne régulièrement martelée par le Fond du Tiroir : une religion est d’abord une histoire – et dire cela n’est pas un blasphème puisqu’il n’existe rien de mieux au monde qu’une bonne histoire.)

Aveu n°3 : deux de mes auteurs de chevet, pour des raisons bien distinctes, sont Pierre Louÿs et Molière. Que le premier ait consacré une bonne partie de son énergie, de son temps, de son argent, de son érudition et même de son talent, à la thèse farfelue selon laquelle le second n’a jamais existé, et que les pièces de Molière étaient en réalité écrites par Corneille, ne m’a jamais inspiré autre chose que fascination amusée et indulgence devant tant d’excentricité.

Aveu n°4 (le plus risqué) : dans les années 80, la première fois que j’ai entendu parler de Robert Faurisson et du négationnisme, j’ai hoché la tête d’admiration. Ah ah, bien joué mon gars, il a même écrit une thèse universitaire, une thèse, rends-toi compte, académique, soutenue, validée, qui nie l’existence des camps de la mort ? Chapeau bas !
J’avais vu Shoah, lu quelques historiens, lu aussi Mein Kampf qui programmait explicitement le génocide, par conséquent dans mon esprit la destruction des Juifs d’Europe était un fait, irréfutable, elle faisait (elle fait) partie de notre savoir commun, de notre culture, et pour cette raison même, discutable de façon ludique comme la non-existence de Napoléon, j’étais émerveillé qu’on puisse publier une thèse sur l’inexistence de la si bien organisée Solution Finale, j’aurais applaudi de la même façon à une thèse d’astronomie qui aurait postulé l’impossibilité absolue d’affirmer avec certitude que la lune N’EST PAS un gros fromage vert.

C’est dire qu’il me manquait une case, et surtout un paramètre d’analyse : m’échappait totalement, innocent que j’étais, la dimension idéologique sous-jacente. Nier ou minimiser (point de détail de l’Histoire…) l’existence de la Shoah n’était pas, n’a jamais été, un jeu théorique permettant de réfléchir sur la vérité et l’imaginaire des récits historiques, à l’usage de quelques fondus d’historiographie ; c’est une arme abjecte de propagande au service de l’antisémitisme endémique et des néo-fascistes.

Toutes proportions gardées, j’ai fait preuve avec le cas Louise Labé d’une comparable désinvolture : émerveillé par d’autres cas que je croyais similaires (Ajar/Gary, Vian/Sullivan, les hétéronomes de Pessoa, le mystérieux Chimo, les quinze pseudonymes de Kierkegaard ou ceux presque aussi nombreux d’Antoine Volodine… Innombrables sont les écrivains qui n’existent pas, qui font littéralement partie de leur propre œuvre imaginaire ! et leur foule rend suspecte les « biographies » d’écrivains plus triviaux dont l’existence est attestée), j’avais l’audace de me réjouir, pour toutes les raisons énumérées ci-dessus, de l’hypothèse de l’inexistence de cette autrice-là, Louise Labé.

Inexistence qui, paradoxalement, révélait la pleine existence de ses vers, qu’il fallait lire et relire jusqu’à ce qu’ils appartiennent à leur lecteur et non plus à leur auteur ; et ainsi, mea culpa, je passais aveuglément à côté du sous-bassement idéologique, de l’intention misogyne qui sournoisement instrumentalise cette hypothèse. En l’occurrence : supposer que les œuvres de Louise ont été écrites par des hommes, c’est rappeler implicitement que les femmes sont incapables d’écrire une œuvre, d’exprimer librement leurs désirs et, à tout le moins, d’être de grands écrivains, de créer de telles universelles splendeurs. À qui profite le crime ? Lorsque les négateurs de Louise Labé l’autrice rappellent qu’une Louise Labé a réellement vécu à Lyon à l’époque, mais qu’elle n’était qu’une courtisane de bas étage, et qu’en somme ils la rabaissent tout simplement à un rang de pute, à quels archétypes narratifs se conforment-ils, pour leur part ?

Le présent article vient se poser en délicate cerise sur le gâteau et épilogue au feuilleton du Fond du Tiroir consacré à l’archéologie littéraire de la fake news. Pour mémoire, rien que des des garçons dans le générique, à part quelques mentions d’Hannah Arendt :

Épisode 1 : Machiavel, Orwell, Donald Trump

Épisode 2 : Jonathan Swift

Épisode 3 : Victor Hugo

Épisode 4 : Armand Robin

Épisode 5 : Paul Valéry

Épisode 6 : Mark Twain contre Adolf Hitler

Épisode 7 : Nietzsche et Pierre Bayard

Ernaux et les écrans

08/12/2021 Aucun commentaire

Le hasard des si longues (et si perturbées à l’ère du covid) productions cinématographiques a fait qu’à quelques semaines d’intervalle sont sortis sur les écrans deux adaptations d’Annie Ernaux. Née en 1940, celle qui est peut-être mon écrivain français vivant préféré (réécrivez ce groupe nominal en inclusif si vous avez du temps à perdre) a beaucoup à dire sur son temps qui est, par tuilage, le nôtre. Et même si rien ne remplacera son écriture qui est sa voix même, le cinéma est un médium parfait pour donner plus d’audience, pour vulgariser ses livres à la première personne.

1) Le 21 août dernier, j’écrivais en sortant d’une salle :

Vu Passion simple de Danielle Arbid, adapté d’un bref récit d’Annie Ernaux sur l’obsession amoureuse et sexuelle. J’y allais curieux mais circonspect, doutant que la langue singulière d’Ernaux puisse être traduite dans une langue étrangère et multiple, le cinéma. Eh bien, si ! Bonne surprise, le film est formidable. La réalisatrice n’a pas cédé à la facilité d’une voix off lourdaude, elle a montré tout ce qui était montrable au lieu d’être dit (et ce n’était pas gagné d’avance : comment filmer cette pure vibration qu’est l’état de désir et d’amour en pleine rue) et n’a conservé la parole que dans des moments exceptionnels, grâce à des artifices de bon aloi (le dialogue avec une copine ou avec un docteur), pour des phrases rares mais cruciales, quintessentielles (« Je regarde les femmes autour de moi et je me demande si, en elles aussi, il y a un homme qui prend toute la place, et, sinon, comment font-elles pour vivre« ). Voilà un cas d’école, l’adaptation impossible et réussie.

Ensuite j’écoutai l’émission Le Masque et la Plume et j’éprouvai le besoin de passer la seconde couche :

Je viens d’écouter le Masque en streaming, pour vérifier… Je suis étourdi par le tombereau de conneries dégringolé sur Passion simple ! Même si je rechigne toujours à employer la grille d’analyse « genrée » et « anti-patriarcale » , pour le coup je ne peux que constater que, ce soir-là à la tribune du Masque se tenaient une femme et trois hommes. Or la femme a souligné la subtilité et la complexité d’un film qui tente de dépeindre les désirs d’une femme ; les hommes se sont grassement et goujâtement moqués, ont éreinté à cœur joie mais avec une confondante pauvreté d’arguments, depuis « ce n’est même pas érotique » (autrement dit : ce film est nul puisqu’il ne fait aucun effet à ma bite) jusqu’à, à plusieurs reprises, « ce n’est pas possible » (manque d’imagination ou d’empathie qui prouve seulement qu’ils n’ont jamais connu la passion amoureuse, ou alors seulement avec leurs moyens masculins, les malheureux ont fait ce qu’ils ont pu). Quant à moi je sais que c’est possible, je me suis reconnu dans le personnage ! J’ai vibré comme un fou en voyant le film (de même que j’avais vibré, il y a 20 ans, en lisant le livre, lui aussi démoli en son temps par la critique), c’est pourquoi je n’ai aucun problème à m’assumer en tant que femme. (Toutefois, le cas échéant, je suis une lesbienne.)

2) Puis, à la date du 5 décembre, j’écrivais en sortant d’une autre salle :

Accéder à la culture, faire siens des objets culturels, ce n’est pas les ingurgiter un à un, accumuler une chose puis la suivante.
C’est tirer des fils et tisser des liens.
Ce n’est pas juxtaposer, c’est alimenter une dialectique.
Aujourd’hui, à quelques heures d’écart, j’ai vu par hasard deux « films » bien différents. Impossibles à simplement juxtaposer. Je crée, malgré moi, un dialogue entre les deux, une thèse et une antithèse, j’aboutirai peut-être à la synthèse plus tard, en réalité le dialogue dans ma tête se fait tout seul.
J’ai tout d’abord regardé la pénible vidéo de propagande, tissée de samples sauvages, où Eric Zemmour, sans me regarder dans les yeux, annonce sa candidature d’homme providentiel à la présidence de la République. En guise de programme ou de promesse, son futur est le passé : il situe explicitement, à coup d’images d’archives en noir et blanc, l’âge d’or perdu de la France dans les années 50 et 60, quand les Français étaient fiers et heureux (les 30 glorieuses, mais exclusivement avant mai 68 qui marque un profond déclin), c’était « le bon temps » , avant que nous ne nous fassions grand-remplacer par des barbares qui voilent leurs femmes.
Puis je suis allé voir L’événement, film d’Audrey Diwan adapté du récit autobiographique d’Annie Ernaux. Situé en 1963, le film comme le livre raconte avec une sincérité foudroyante l’horreur d’un avortement clandestin à l’époque ou avorter était, pour les femmes, un risque mortel et un crime passible de peines de prison. Il montre de façon concrète l’emprise du patriarcat sur le corps des femmes, l’insouciance, l’hypocrisie, l’égoïsme, la violence même aimable des hommes. Et les souffrances des femmes, physiques, sexuelles, psychologiques, sociales, en un temps plombé par les préjugés et les carcans mentaux dépassés par les événements. C’était le bon temps. Elles restaient à leur place, les gonzesses. Les métèques et les homos aussi, d’ailleurs.
Le « film » de Zemmour, qui se présente comme un « parler vrai » est une pure création imaginaire, révisant l’histoire à base de mythologie du paradis perdu et de manipulation d’archives, tandis que L’événement, œuvre de fiction (la protagoniste s’appelle Anne Duchesne et non Annie Ernaux) est infiniment plus véridique.